Pour l’étude de la psychologie (1928) a

Le xxe siècle apparaîtra peut-être aux futurs historiens des sciences comme le siècle de la psychologie. Ce n’est pas que les autres disciplines tendent à s’immobiliser : elles ont marqué au contraire des progrès considérables au cours de ces dernières années. Ce n’est pas non plus que la psychologie soit née en 1900. Mais la psychologie du xixe siècle était ou métaphysique, ou timide, se limitant à l’analyse des aspects secondaires du problème de l’esprit (psychophysique ou analyse des sensations), n’osant pas pour ainsi dire regarder en face son objet qui est la conduite tout entière. Aujourd’hui la psychologie s’affirme, et, comme les sciences jeunes, elle est impérialiste ; elle rêve de s’annexer, en compagnie de la sociologie, tout ce qui rentrait ou rentre encore dans l’étude de la philosophie : analyse de la pensée, de la connaissance, des mœurs de l’homme sous tous ses aspects. Et cette annexion, elle la conçoit non pas comme un changement d’étiquette ou de gouvernement, mais comme une refonte de méthode, l’observation et l’expérience devant remplacer toute déduction a priori, toute synthèse verbale et personnelle.

On a coutume de justifier ces espoirs par la considération des applications qui résulteraient et résultent déjà d’un tel progrès dans la méthode. Et, certes, il y a là un côté non négligeable de la question. La pédagogie, en particulier, ce temple des « idoles de la tribu », a tout à gagner à ce que l’on regarde l’enfant tel qu’il est, avant de prétendre lui enseigner de telle ou telle manière le contenu des programmes ; et cela reste vrai quelles que soient les fins que l’on assigne à l’éducation ou à l’instruction. La médecine mentale, l’organisation du travail, la criminologie, d’aucuns vont jusqu’à dire la cure d’âme, toute technique humaine tirera profit et tire déjà profit de l’essor de la psychologie. Mais je ne crois pas qu’il soit prudent de trop insister, ou d’insister trop exclusivement, sur cet aspect du problème. Toute « application » suppose une science bien faite, et l’histoire des sciences montre qu’une science n’est bien faite que lorsqu’elle a été faite d’une manière désintéressée. À se limiter aux questions dont l’étude conduit à une application immédiate on néglige celles dont la solution serait peut-être, par contrecoup, indispensable à la pleine compréhension des premières. C’est souvent un ou plusieurs siècles après une découverte de mathématique pure que surgissent les applications, imprévues, et elles sont cent fois plus fécondes que les petits résultats pratiques recherchés pour eux-mêmes. Laissons donc aux psychologues le droit de tout étudier sans hâte et sans utilitarisme. À propos du dernier ouvrage de J. G. Frazer, sur Les Dieux du ciel, un critique écrivait : « Nous nous demandons d’ailleurs s’il est bien utile de s’étendre si longuement sur des histoires de peuplades nègres, qui occupent ici plus des deux tiers du volume, et dont la plupart ne font que se répéter les unes les autres avec des variantes presque insignifiantes ; c’est vraiment pousser un peu loin la manie du détail qui caractérise une certaine érudition contemporaine. »

Mais non ! Cette manie du détail ce n’est que le scrupule de la vérité. Il faut n’avoir aucune notion de la recherche scientifique pour croire que ce soit simple de parler des peuplades nègres. Et l’étude de ces peuplades, sans doute, nous permettra de comprendre nos propres sociétés plus que les dissertations rapides et toutes subjectives de nos critiques.

Ceci m’amène au point central. La vraie « application » de la psychologie, celle dont on ne court aucun risque à la rechercher pour elle-même, c’est la méthode qu’elle impose à l’esprit. Il y a là un élément de culture générale, qui, dans notre temps de crise des études classiques, est peut-être appelé à prendre une importance de premier plan. La formation psychologique apporte, croyons-nous, en plus de l’esprit biologique qui est à ses racines, une synthèse sui generis de l’esprit philosophique et de l’esprit historique dans ce qu’ils sont de meilleur.

L’esprit philosophique, c’est l’esprit de réflexion. Là où le sens commun ne voit que des données ultimes, là même où le savant parle de « faits » ou de « principes » le philosophe soulève encore des questions. Il se demande de quelle manière ces données, ces faits ou ces principes s’imposent à l’esprit. Cette réflexion est salutaire, même si, sur certains points, elle est sans issue. Sans elle il n’y aurait que des Homais, et si le vrai savant est toujours philosophe — dans ce sens précis de l’exigence de réflexion — les demi-savants masquent cet aspect des choses aux yeux du public. Seulement le philosophe va souvent plus loin. Dans la mesure où la réflexion le libère du fait brut, il se croit autorisé à reconstruire le monde pour son propre compte. À la réflexion il substitue la synthèse. C’est ici que le psychologue l’abandonne. Le psychologue doit beaucoup à la réflexion philosophique : elle lui a appris la part de l’esprit dans l’élaboration des « faits ». Mais le psychologue ne se croit pas autorisé à reconstruire l’esprit. Il le prend tel qu’il est. Il l’observe dans son développement et le soumet à l’expérience — dans la mesure où cela est possible. Et quand on prend l’habitude de ces procédés, on est surpris d’apercevoir combien les philosophes ont été rapides, et parfois peu scrupuleux, dans leurs essais de synthèse. S’annexer la philosophie, ce n’est donc pas, pour le psychologue, une opération aisée, mais c’est une opération qui tournera à l’avantage, sinon de tous les philosophes, du moins de l’esprit philosophique : les faits psychologiques ne sont pas de ceux qui abolissent la réflexion. Ils l’appellent, tout en la disciplinant.

L’esprit historique, c’est l’esprit scientifique appliqué aux faits humains. Disons plutôt, l’esprit de la science concrète, l’esprit qui ne néglige pas la particularité de l’homme individuel ou de l’événement unique au profit des généralités abstraites et illusoires. C’est le bénéfice de la méthode historique que les partisans des études classiques opposent, à bon droit, à celui des sciences exactes : il ne suffît pas d’être géomètre pour avoir le sens de l’histoire — pas plus que l’inverse d’ailleurs. Et le sens de l’histoire, c’est le sens des réalités humaines. Mais la psychologie aussi est une histoire. Elle nous apprend à considérer un enfant de deux ans comme un enfant de deux ans et non comme un enfant de dix ans ou comme une ébauche d’adulte. Elle se méfie de l’« esprit humain » des philosophes, comme l’historien se méfie de Bossuet, de Hegel, ou même du « génie des peuples » de M. Taine. Bien plus, la sociologie ne saurait s’appuyer que sur l’histoire : or, psychologie et sociologie sont les deux faces d’une même réalité, qui est l’étude de l’homme. Seulement l’historien paraît au psychologue commettre des excès comparables à ceux du philosophe, mais des excès contraires, par défaut d’analyse philosophique. Par pli professionnel, l’historien ne s’intéresse, en effet, aux hommes que dans ce qu’ils ont d’extérieur et de public. Bien plus, ils n’envisagent que les sociétés dont l’histoire est connue ou connaissable par des documents écrits, laissant à l’ethnographe le souci des peuplades nègres et à l’anthropologiste le souci de la préhistoire. C’est donc, par définition, l’homme tout fait qui est son objet. Nul ne saurait s’en offusquer. Mais l’historien, lorsqu’il tend aux idées générales et qu’il vise, en particulier, à définir l’importance de l’histoire en pédagogie, oublie volontiers cela. Il oublie que l’homme descend du singe. Il oublie l’existence des sauvages et des enfants. Et alors, par un curieux renversement des valeurs, il en vient à manquer de ce sens que les psychologues appellent « génétique » : il croit un peu trop que l’homme est toujours identique à lui-même, et que la structure des sociétés est invariable. C’est pourquoi les philosophes français contemporains prennent volontiers le terme d’« historicisme » comme synonyme de conservatisme.

La synthèse de l’esprit philosophique et de l’esprit historique, ce sera donc une psychosociologie unissant les exigences de la réflexion à l’analyse des faits, mais de tous les faits humains quels qu’ils soient. Nous n’en sommes pas là. Mais d’ores et déjà l’étude des questions actuellement posées par la psychologie et la sociologie constitue pour l’esprit une formation précieuse.