La Schizophrénie (1929) a

Disciple de Bleuler, le Dr Minkowski reprend et prolonge les travaux de son maître sur la schizophrénie et l’autisme. En ce qui concerne le domaine et la délimitation de la schizophrénie, ainsi que les notions si intéressantes de schizoïdie et de syntonie, Minkowski se rallie sans plus à la synthèse bleulérienne. Par contre, le disciple affirme toute son originalité dans sa recherche du « trouble essentiel » de la démence schizophrénique et dans sa psychologie de la pensée autistique. Sur ces points, M. nous apporte des réflexions pleines d’imprévu et d’intérêt que le psychologue se doit d’examiner à fond. Le « trouble essentiel » de la schizophrénie, c’est la perte du « contact vital avec la réalité ». Or, loin de s’expliquer par un simple relâchement des associations, cette absence de contact ne s’éclaire, selon Minkowski, qu’à la lumière de la psychologie bergsonienne. Le contact normal avec la réalité suppose, en effet, un équilibre entre l’intelligence et le sens de la vie, que Bergson appelle l’intuition, et qui seul imprime aux processus intellectuels une direction normale et « adaptée ». Les schizophrènes n’ont plus le sens de la vie. Ce sont donc de purs intellectuels dépourvus d’intuition. D’où leur désadaptation matérielle et sociale. D’où, la prédominance des schèmes pseudo-rationnels (le « rationalisme morbide ») et même des schèmes purement spatiaux (le « géométrisme morbide ») qui foisonnent dans les rêveries et les stéréotypies autistiques.

Dans le détail de ses analyses, M. aboutit à une série de dissections très fines et de remarques utiles. L’étude du géométrisme morbide, conduite avec la collaboration de Mme Minkowska, nous a particulièrement frappé. Mais, dans les grandes lignes, on reste quelque peu inquiet devant la rigidité de la thèse. Même en admettant les prémisses bergsoniennes de l’opposition entre l’intelligence et l’intuition — et chacun sait tout ce qu’il y aurait à dire sur ce point ! — on peut se demander si elles suffisent vraiment à rendre compte des faits. Nous avons étudié quelques systèmes philosophiques de purs schizophrènes (traités médicalement) et avons toujours été frappés par le rôle que les malades eux-mêmes faisaient jouer à l’intuition ! On peut aller jusqu’à soupçonner l’intuition bergsonienne — à condition de la prendre à la lettre, c’est-à-dire justement dans son opposition avec l’intelligence — de mener un peu trop à une sorte d’« autisme ». D’autre part les schèmes géométriques dont usent les schizophrènes sont-ils vraiment des instruments « intellectuels », ou ne constituent-ils pas plutôt de simples images subjectives dépourvues de rationalité ? Enfin la perte du sens social (Bergson lui-même a toujours considéré la socialisation comme corrélative de l’intellectualisation) n’est-elle pas un trouble aussi grave que les lésions psychologiques décrites par Minkowski ?

Nous nous bornons ici à poser ces questions, qui n’enlèvent rien de notre admiration pour la vigueur et la finesse des analyses de l’auteur.