Les deux directions de la pensée scientifique (1929) a b

La crĂ©ation, au sein d’une FacultĂ© des Sciences, d’un enseignement d’histoire de la pensĂ©e scientifique, nous paraĂźt constituer un Ă©vĂ©nement significatif. L’une des exigences les plus nettes de l’esprit scientifique contemporain est, en effet, l’exigence de la rĂ©flexion : non content d’appliquer Ă  l’expĂ©rience les notions et les principes dont la science est faite, le savant veut savoir d’oĂč viennent ces notions et ce que valent ces principes. L’étonnant effort de rĂ©vision dont tĂ©moignent dans tous les domaines les sciences en ces derniĂšres annĂ©es ne saurait s’expliquer sans ce retour de la pensĂ©e scientifique sur elle-mĂȘme, sans ce besoin qu’elle Ă©prouve toujours plus de saisir sa propre nature.

La science pose donc, par son existence mĂȘme, un problĂšme aux savants. En tant que processus d’adaptation de l’esprit au rĂ©el, elle constitue le plus intĂ©ressant des phĂ©nomĂšnes psychologiques — je dirais presque biologiques puisque les schĂšmes mentaux dont la science est faite dĂ©pendent en leur racine de l’organisation psycho-physiologique elle-mĂȘme. Or, comment rĂ©soudre ce problĂšme sans procĂ©der gĂ©nĂ©tiquement, sans retracer avant tout l’histoire de la pensĂ©e scientifique ? Étudier la science dans sa genĂšse et son dĂ©veloppement, faire l’histoire et la psychologie des notions sur lesquelles elle repose, montrer comment les formes de l’esprit humain s’élaborent au contact des faits, telle est nĂ©cessairement la mĂ©thode Ă  suivre pour qui veut comprendre la nature et le fonctionnement de l’esprit scientifique. L’histoire de la pensĂ©e scientifique est donc elle-mĂȘme une science. C’est de ce point de vue et en psychologue qu’il convient de conduire un tel enseignement.

AssurĂ©ment, une telle conception ne va pas sans danger. Avant d’étudier le dĂ©veloppement des sciences en tant que phĂ©nomĂšne psychologique, il importerait, pour dominer les questions, d’ĂȘtre spĂ©cialiste en chaque science aussi bien qu’historien. Mais, Ă  supposer que de telles qualitĂ©s puissent ĂȘtre rĂ©unies chez un mĂȘme homme, elles ne suffiraient pas sans l’esprit psychologique. La science n’est pas nĂ©e, en effet, par gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e. C’est grĂące Ă  une lente et laborieuse maturation que les notions scientifiques se sont dĂ©gagĂ©es de celles du sens commun. Seule l’étude expĂ©rimentale de l’intelligence, y compris l’intelligence dite « primitive » et celle des enfants, est susceptible de nous faire comprendre cette genĂšse, de mĂȘme que l’analyse de tous les ĂȘtres vivants, y compris les plus rudimentaires, est nĂ©cessaire Ă  la comprĂ©hension de la nature biologique de l’homme. Il est donc possible d’étudier en psychologue l’histoire de la science sans cesser pour autant d’avoir l’esprit scientifique. Si un tel enseignement peut faire figure de parasitisme dans une FacultĂ© des Sciences, il est mĂȘme permis d’espĂ©rer que ce parasitisme se transformera en symbiose, Ă  supposer qu’une telle Ă©volution soit biologiquement rĂ©alisable !

Au reste, l’union de la psychologie expĂ©rimentale avec l’histoire des sciences est loin d’ĂȘtre chose nouvelle Ă  GenĂšve. L’inoubliable enseignement de ThĂ©odore Flournoy suffit Ă  dĂ©montrer ce que la psychologie peut apporter Ă  l’étude de la pensĂ©e scientifique. Gardons-nous de laisser se perdre une telle tradition et efforçons-nous, dans la mesure de nos moyens, de nous inspirer de cette grande mĂ©moire. À cet Ă©gard, ce m’est un devoir agrĂ©able que de dire ma reconnaissance profonde aux deux continuateurs les plus directs de Flournoy, mes maĂźtres Arnold Reymond et Édouard ClaparĂšde, qui m’ont rĂ©vĂ©lĂ©, le premier la signification philosophique de l’histoire des sciences et le second la valeur de l’investigation expĂ©rimentale pour la psychologie de l’intelligence.

Cherchons maintenant, Ă  titre d’introduction, Ă  analyser les deux directions principales de l’évolution des sciences. La pensĂ©e scientifique, nous semble-t-il, oscille entre deux pĂŽles. Par les mathĂ©matiques l’esprit explique la rĂ©alitĂ© physique, mais, par la biologie, la rĂ©alitĂ© physique rend compte de l’esprit et des mathĂ©matiques elles-mĂȘmes. Ce double mouvement soulĂšve une sĂ©rie de questions essentielles, car le cercle apparent oĂč il paraĂźt nous enfermer dĂ©finit un rythme qui domine toute l’histoire du progrĂšs scientifique.

I

À un premier point de vue, l’histoire des sciences peut ĂȘtre conçue comme une rĂ©duction progressive du rĂ©el aux mathĂ©matiques. La nature est assimilĂ©e par l’esprit, grĂące aux schĂšmes spatiaux et numĂ©riques. Les Ă©lĂ©ments mesurables ou mĂȘme qualitatifs des choses sont ainsi peu Ă  peu incorporĂ©s dans un rĂ©seau de relations et de cadres dus au pouvoir constructeur de l’activitĂ© rationnelle.

Cet idĂ©al essentiel de la science s’est manifestĂ© dĂšs les dĂ©buts de la rĂ©flexion grecque. Pythagore rĂȘvait de rendre compte de la nature au moyen des seules ressources du nombre entier. Platon, aprĂšs avoir montrĂ© en termes immortels que les vĂ©ritĂ©s mathĂ©matiques subsistent au-dessus de la rĂ©alitĂ© sensible, proclamait la nĂ©cessitĂ© d’une dialectique spĂ©ciale pour redescendre des Nombres idĂ©aux Ă  l’univers physique et expliquer celui-ci. Seulement, avec la tĂ©mĂ©ritĂ© propre aux dĂ©buts de toute rĂ©flexion, les Grecs ont cru pouvoir opĂ©rer le passage de la mathĂ©matique Ă  la rĂ©alitĂ© par le seul secours de la dĂ©duction et sans faire appel Ă  l’expĂ©rience 1. En outre, et sans doute en vertu du mĂȘme rĂ©alisme logique, les mathĂ©maticiens grecs se sont mĂ©fiĂ©s de toute notion impliquant le mouvement, la continuitĂ© ou l’infini 2. D’oĂč l’échec final de la science antique : Ă  part certaines dĂ©couvertes astronomiques et Ă  part la statique d’ArchimĂšde — deux conquĂȘtes qui ont Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment possibles sans expĂ©rience ni notion dynamique — il n’y a pas eu de science physique chez les Anciens 3. Mais la rigueur de la mathĂ©matique grecque et le rĂȘve d’une dĂ©duction coextensive au rĂ©el suffisent Ă  nous indiquer dans quelle direction s’oriente nĂ©cessairement l’esprit humain lorsqu’il veut assimiler les choses Ă  sa raison.

L’union du rĂ©el et des mathĂ©matiques s’opĂšre dĂšs la Renaissance, grĂące Ă  un assouplissement des mathĂ©matiques et Ă  une mathĂ©matisation corrĂ©lative de l’expĂ©rience. Descartes donne Ă  cet idĂ©al nouveau la valeur d’un programme quasi dĂ©finitif pour la science moderne. Les causes finales, le dynamisme subjectif et l’empirisme qualitatif du sens commun qu’Aristote et la scolastique avaient cru pouvoir restaurer Ă  la faveur de la carence du gĂ©omĂ©trisme platonicien, cĂšdent ainsi dĂ©finitivement le pas devant l’élan de la science nouvelle. La cause se confond dorĂ©navant avec la raison (causa seu ratio
) et les schĂšmes spatiaux ou arithmĂ©tiques s’affinent jusqu’à faire corps avec la rĂ©alitĂ© sensible. La dĂ©duction mathĂ©matique et l’expĂ©rience physique sont dĂšs lors indissolublement liĂ©es l’une Ă  l’autre.

L’histoire des sciences, exactes, du xviie siĂšcle Ă  nos jours, a pleinement rĂ©alisĂ© la vision prophĂ©tique de Descartes. Non sans heurt, il est vrai : la notion de force, rĂ©apparue avec Leibniz et Newton, n’a cessĂ© de prĂ©occuper les physiciens qu’avec la relativitĂ© contemporaine, ce triomphe du cartĂ©sianisme gĂ©nĂ©ralisĂ©. Mais on peut dire que tout progrĂšs marquant dans l’évolution des sciences physiques a contribuĂ© Ă  resserrer l’union des mathĂ©matiques et du rĂ©el. La physique newtonienne, corrĂ©lative de l’analyse infinitĂ©simale, la constitution des sciences chimiques modernes due Ă  l’introduction de la mesure, la conquĂȘte des principes de conservation, la thĂ©orie cinĂ©tique et l’atomisme contemporain, tout aboutit Ă  cette mĂȘme conclusion : l’expĂ©rience n’est possible que grĂące aux cadres spatiaux ou numĂ©riques, ses rĂ©sultats ne sont intelligibles que dans la mesure oĂč ils donnent prise Ă  la dĂ©duction mathĂ©matique. La science oscille ainsi entre l’établissement des lois et la dĂ©couverte des causes. Mais la loi ne saurait ĂȘtre qu’un rapport numĂ©rique et la cause se confond avec la dĂ©duction gĂ©omĂ©trique ou analytique 4.

Or ces mathĂ©matiques, auxquelles la science tend ainsi Ă  rĂ©duire peu Ă  peu le rĂ©el, quelles sont leurs relations avec l’expĂ©rience ? Non seulement, comme on l’a dit et redit, elles ne se fondent pas sur l’observation physique, mais encore, et lĂ  est le miracle de l’esprit humain, elles anticipent constamment sur l’expĂ©rience elle-mĂȘme.

Elles ne se fondent pas sur l’expĂ©rience. MĂȘme si, dans les civilisations primitives et chez les Égyptiens, les prĂ©occupations d’échange commercial ou de mesure du sol ont pu conduire empiriquement Ă  la dĂ©couverte de certaines propositions arithmĂ©tiques ou gĂ©omĂ©triques, il est bien clair que, dĂšs les Grecs, la rigueur mathĂ©matique s’est Ă©levĂ©e au-dessus de la constatation expĂ©rimentale. L’expĂ©rience peut ĂȘtre occasion Ă  des problĂšmes nouveaux, et elle l’est sans cesse. Elle peut ainsi conduire le mathĂ©maticien Ă  Ă©laborer ses schĂšmes dans une direction oĂč ses intĂ©rĂȘts ne l’auraient pas portĂ© d’emblĂ©e. Mais jamais la mathĂ©matique n’invoque l’expĂ©rience, Ă  la maniĂšre de la physique, comme critĂšre de vĂ©ritĂ©. Une proposition mathĂ©matique est vraie dans la mesure oĂč elle est rationnellement dĂ©montrĂ©e et non dans la mesure oĂč elle s’accorde avec la rĂ©alitĂ© empirique. LĂ -dessus tout le monde est du mĂȘme avis.

Or, et l’on ne saurait trop s’étonner de cela, les mathĂ©matiques, qui ne doivent donc rien Ă  l’expĂ©rience pour ce qui est de leur vĂ©ritĂ©, s’accordent cependant toujours avec la rĂ©alitĂ© physique au point d’anticiper parfois, Ă  des annĂ©es de distance, sur l’expĂ©rience future. Les schĂšmes gĂ©omĂ©triques ou analytiques peuvent ĂȘtre Ă©laborĂ©s sans souci aucun de la rĂ©alitĂ©. Cependant, dans la mesure mĂȘme oĂč ils sont rationnels, on est assurĂ©, non seulement que l’expĂ©rience ne les mettra jamais en dĂ©faut, mais encore, et c’est lĂ  le point paradoxal, que l’expĂ©rience les remplira tĂŽt ou tard et s’adaptera exactement Ă  eux. L’exemple le plus beau de cette insertion du rĂ©el dans les cadres prĂ©parĂ©s par les dĂ©ductions mathĂ©matiques est sans contredit celui de la gĂ©omĂ©trie riemanienne. VoilĂ  une construction audacieuse en marge de la gĂ©omĂ©trie classique, contredisant mĂȘme ce fameux postulatum d’Euclide que, Ă  dĂ©faut de dĂ©monstration, l’on considĂ©rait comme imposĂ© par l’observation directe. VoilĂ  donc le type de ces libres crĂ©ations de l’esprit mathĂ©matique insouciant du rĂ©el. Or, un demi-siĂšcle aprĂšs ce dĂ©fi Ă  la rĂ©alitĂ© physique, il se trouve que la physique elle-mĂȘme en vient Ă  considĂ©rer la gĂ©omĂ©trie riemanienne comme plus apte Ă  rendre compte des phĂ©nomĂšnes gravifiques que la gĂ©omĂ©trie euclidienne. La thĂ©orie de la relativitĂ© utilise sans plus le cadre ainsi prĂ©parĂ© et l’expĂ©rience donne raison Ă  ce coup de gĂ©nie. Autre exemple, Ă©galement rĂ©cent : en 1900, Ricci et Levi-Civita, dĂ©sireux de dĂ©gager la forme des Ă©quations diffĂ©rentielles indĂ©pendamment des systĂšmes de coordonnĂ©es, fondent un « calcul diffĂ©rentiel absolu ». Ce schĂšme, pur travail de luxe de mathĂ©maticiens Ă©pris de rigueur, devient quelques annĂ©es plus tard l’instrument essentiel dont se sert M. Einstein : sans le calcul tensoriel, la thĂ©orie de la relativitĂ© eĂ»t Ă©tĂ©, en effet, privĂ©e de sa technique spĂ©cifique. Il serait facile d’accumuler les exemples. Rappelons-en un seul encore : les nombres « imaginaires » — ce nom suffit Ă  indiquer l’« intention du lĂ©gislateur » Ă  leur sujet ! — sont nĂ©s d’une simple gĂ©nĂ©ralisation des opĂ©rations arithmĂ©tiques : on sait cependant leur rĂŽle actuel dans la thĂ©orie des variables complexes, par consĂ©quent dans toute l’analyse, et ses applications innombrables.

Mais il y a plus. Non seulement les mathĂ©matiques anticipent ainsi sur l’expĂ©rience, en lui fournissant ses cadres, mais encore on peut dire qu’elles constituent une sorte de crĂ©ation : la construction, par l’esprit, d’une rĂ©alitĂ© nouvelle.

À l’intĂ©rieur mĂȘme des mathĂ©matiques, cette crĂ©ation est Ă©vidente. Partant de quelques axiomes, peu nombreux et pauvres de contenu, et de quelques dĂ©finitions, le mathĂ©maticien, au moyen d’opĂ©rations constructives, Ă©labore l’ensemble des nombres et cet univers immense de relations que constituent les ĂȘtres arithmĂ©tiques et gĂ©omĂ©triques. Le raisonnement mathĂ©matique apparaĂźt donc comme constructif, ainsi qu’on l’a soulignĂ© si souvent en ces derniĂšres annĂ©es : alors qu’en tous les autres domaines de la science la dĂ©duction pure n’engendre que chimĂšres et que le progrĂšs des connaissances suppose un appel continu Ă  l’observation et Ă  l’expĂ©rience, la dĂ©duction mathĂ©matique est au contraire rĂ©ellement productive.

Or, cette construction, loin de planer au-dessus de la rĂ©alitĂ©, loin mĂȘme de se borner Ă  fournir des cadres au rĂ©el, aboutit, peut-on dire, Ă  transformer notre univers en sa structure mĂȘme : les donnĂ©es qualitatives de la perception sont peu Ă  peu refoulĂ©es par une rĂ©alitĂ© rationnelle qui les contredit en apparence, mais les explique en derniĂšre analyse. Le monde change ainsi d’architecture, une rĂ©alitĂ© nouvelle Ă©laborĂ©e par l’esprit supplante invinciblement la rĂ©alitĂ© sensible. Bornons-nous Ă  un exemple, l’un des plus connus d’ailleurs : celui des principes de conservation, et en particulier le principe d’inertie ou de conservation du mouvement. Un tel principe ne saurait rĂ©sulter sans plus de l’expĂ©rience, puisque sa vĂ©rification supposerait une observation durant Ă©ternellement. Bien plus, il est si peu l’expression de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate qu’Aristote, dont la physique Ă©pouse servilement les contours de la perception directe, a pu fournir toute une thĂ©orie du mouvement et de la force en contradiction avec la notion d’inertie. En effet, ce que nous prĂ©sente sans cesse l’observation, c’est l’exemple de corps paraissant se mouvoir d’eux-mĂȘmes ou tendre spontanĂ©ment au repos. Seulement, avec GalilĂ©e et Descartes, il apparaĂźt que ce dynamisme d’origine animiste, tout en pouvant, Ă  la rigueur, s’accommoder de l’expĂ©rience (GalilĂ©e est net sur ce point) ne saurait donner lieu Ă  une dĂ©duction rationnelle des faits. DĂšs lors, en vertu simplement des exigences de l’explication mathĂ©matique, l’idĂ©e d’inertie est introduite et transforme notre vision du monde au point que l’on sait : une rĂ©alitĂ© construite par l’esprit vient ainsi supplanter la rĂ©alitĂ© empirique et sensible. On en pourrait dire autant de tous les autres principes de conservation.

Bref, les mathĂ©matiques Ă©manent de la pensĂ©e, mais elles sont orientĂ©es vers la rĂ©alité : nĂ©cessaires Ă  la coordination et Ă  la formation de l’expĂ©rience, elles aboutissent en fin de compte Ă  l’explication du rĂ©el et Ă  son Ă©laboration rationnelle. Comment cet accord de la pensĂ©e et des choses est-il possible ? VoilĂ  le premier problĂšme que se doit d’étudier l’histoire de la pensĂ©e scientifique. C’est le problĂšme central de la pensĂ©e occidentale, depuis Descartes et Leibniz, mais il ne saurait ĂȘtre discutĂ© avec fruit que sur le terrain de la science positive. La thĂ©orie philosophique de la connaissance pose la question en soi et dans l’absolu : comment la connaissance est-elle possible ? Plus modeste en ses fins et prĂ©cise en sa dĂ©limitation, l’histoire de la pensĂ©e scientifique se demande simplement : comment la connaissance s’est-elle accrue, par quel mĂ©canisme s’accroĂźt-elle ? Ainsi dĂ©limitĂ©, le problĂšme demeure, il est vrai, de nature psychologique, mais ce serait enlever Ă  la science toute possibilitĂ© de prendre conscience d’elle-mĂȘme que de ne pas lui rappeler qu’elle est Ɠuvre de pensĂ©e. L’union de la mathĂ©matique et de l’expĂ©rience, c’est l’idĂ©al que poursuit la science, mais c’est en mĂȘme temps le mystĂšre suprĂȘme que la science se doit d’expliquer. La science, nous l’avons dit en commençant, est Ă  elle-mĂȘme son propre problĂšme.

II

Accord de la pensĂ©e et des choses, adaptation des instruments intellectuels Ă  la rĂ©alitĂ©, ne serait-ce pas lĂ  une question biologique ? Si, malgrĂ© le cercle inĂ©vitable sur lequel nous reviendrons tout Ă  l’heure, nous posons comme donnĂ©, une fois pour toutes, l’univers dĂ©fini par la science physico-mathĂ©matique, et, au sein de cet univers, notre corps avec son hĂ©rĂ©ditĂ©, ses organes, son insertion spatiale dans le milieu ambiant, alors la relation de l’esprit avec les choses ne peut-elle ĂȘtre conçue comme un phĂ©nomĂšne biologique ? Les mathĂ©matiques ne constituent-elles pas une adaptation au milieu, tout comme la perception visuelle ou l’intelligence entiĂšre ? Sous peine de se considĂ©rer lui-mĂȘme, en tant que savant, comme n’ayant aucune prise sur le rĂ©el, le biologiste est bien obligĂ©, en effet, de considĂ©rer son cerveau, sa pensĂ©e, ses perceptions et les cadres spatiaux qu’il apporte en partie dĂšs la naissance, comme adaptĂ©s au milieu extĂ©rieur. Quel est le mĂ©canisme de cette adaptation ?

Ces rĂ©flexions nous conduisent Ă  la seconde direction essentielle de l’évolution des sciences : la direction biologique. La rĂ©duction du rĂ©el aux mathĂ©matiques ne constitue, en effet, que l’un des deux aspects du dĂ©veloppement de la pensĂ©e scientifique. L’autre courant, antithĂ©tique en apparence mais complĂ©mentaire en rĂ©alitĂ©, ne tend Ă  rien moins qu’à expliquer la pensĂ©e, y compris les mathĂ©matiques, au moyen des lois de l’organisation biologique et, par consĂ©quent, de la rĂ©alitĂ© physique elle-mĂȘme. À la biologie nous rattachons naturellement la psychologie expĂ©rimentale. On nous le permettra non seulement Ă  cause des tendances actuelles de cette derniĂšre science, mais parce que, l’histoire nous le montre prĂ©cisĂ©ment, la plupart des grands biologistes ont Ă©tĂ© psychologues, Ă  ne citer que Lamarck et Darwin.

Le courant biologique, notons-le tout d’abord, s’est montrĂ© de tout temps plus ou moins indĂ©pendant du courant mathĂ©matique. Contrairement Ă  la physique et Ă  la chimie, qui n’ont accompli de progrĂšs que dans la mesure oĂč elles ont su utiliser les relations numĂ©riques et les schĂšmes spatiaux, la biologie a pu se dĂ©velopper selon ses mĂ©thodes propres. DĂšs l’antiquitĂ© nous observons ce phĂ©nomĂšne, comme si les aptitudes mathĂ©matiques et les aptitudes biologiques ne pouvaient ĂȘtre reprĂ©sentĂ©es dans les mĂȘmes cerveaux avec la mĂȘme intensitĂ©. Platon Ă©tait gĂ©omĂštre au point de parvenir Ă  une vision anticipĂ©e de la physique mathĂ©matique, mais il n’était guĂšre biologiste. Aristote, au contraire, a fondĂ© la classification zoologique en mĂȘme temps, peut-on presque dire, que l’anatomie comparĂ©e, mais il Ă©tait si peu mathĂ©maticien qu’il a dĂ©figurĂ© le gĂ©omĂ©trisme de son maĂźtre et Ă©touffĂ© l’idĂ©al scientifique du platonisme sous une physique enfantine. La mĂ©decine et la physiologie, d’autre part, se sont dĂ©veloppĂ©es par voie expĂ©rimentale bien avant de demander Ă  la physique et Ă  la chimie la collaboration essentielle dont elles profitent aujourd’hui. L’anatomie et la classification des ĂȘtres organisĂ©s se sont constituĂ©es en fonction de l’observation et de tendances logiques fort intĂ©ressantes Ă  Ă©tudier 5, mais indĂ©pendantes des mathĂ©matiques. La thĂ©orie de l’évolution est nĂ©e de prĂ©occupations diverses, parmi lesquelles la psychologie a jouĂ© un certain rĂŽle (dans l’adaptationnisme lamarckien) et mĂȘme la dĂ©mographie (dans le sĂ©lectionnisme darwinien) mais qui sont restĂ©es Ă©trangĂšres Ă  l’esprit mathĂ©matique. Enfin la psychologie expĂ©rimentale a dĂ» Ă  la physiologie et Ă  la pathologie le meilleur de ses inspirations.

Ce n’est certes pas Ă  dire que la biologie n’ait rien Ă  attendre du courant mathĂ©matique. Sans parler de la biomĂ©trie moderne si importante pour la thĂ©orie de l’hĂ©rĂ©ditĂ©, ni de la psycho-physique, la tendance profonde de la biologie est assurĂ©ment de devenir physico-chimique et, par lĂ , de rentrer dans le mouvement d’ensemble que nous avons dĂ©crit prĂ©cĂ©demment. Mais il n’en est pas moins vrai qu’une physique ou mĂȘme une chimie qualitatives ne sont guĂšre concevables (malgrĂ© la valeur rĂ©elle de quelques thĂ©ories antĂ©rieures Ă  Lavoisier) tandis que la biologie est tout de mĂȘme parvenue Ă  certains rĂ©sultats par voie d’analyse directe et sans le secours de la mesure proprement dite.

Un tel fait trouve immĂ©diatement son explication. Les phĂ©nomĂšnes biologiques, Ă©tant infiniment plus complexes que les phĂ©nomĂšnes physico-chimiques, rĂ©sistent plus longtemps Ă  l’analyse mathĂ©matique, cela va de soi. Mais leur complexitĂ© mĂȘme va de pair avec la rĂ©alisation de multiples formes d’organisation qui sont l’objet d’une sorte d’intuition grossiĂšre de la part de l’esprit humain. Comme le disait Aug. Comte, en biologie on connaĂźt le tout avant la partie, tandis qu’en sciences physiques c’est l’inverse. Notre psychologie Ă©tant calquĂ©e sur notre organisme, il nous est, en effet, possible de parvenir d’emblĂ©e Ă  un certain degrĂ© d’approximation, dans la connaissance biologique, alors que notre sens commun, en ce qui concerne la matiĂšre et le monde extĂ©rieur, est prĂ©cisĂ©ment faussĂ© par ces a priori biomorphiques (l’animisme, le finalisme, etc., rĂ©sultent ainsi d’une projection du sens interne dans les choses).

DĂšs lors, en ce qui concerne les rapports entre la pensĂ©e et la rĂ©alitĂ©, l’orientation biologique aboutit Ă  un rĂ©sultat inverse Ă  celui de l’orientation mathĂ©matique. La pensĂ©e Ă©tant liĂ©e Ă  la vie elle-mĂȘme comme Ă  sa condition essentielle d’existence, tout progrĂšs de la biologie aboutit naturellement Ă  Ă©clairer le mĂ©canisme de la pensĂ©e. Alors que les mathĂ©matiques expliquent la rĂ©alitĂ© physique par la pensĂ©e, en ramenant peu Ă  peu les choses aux schĂšmes dus Ă  l’activitĂ© de l’esprit, la biologie, au contraire, explique la pensĂ©e par la rĂ©alitĂ© physique en rĂ©duisant les mĂ©canismes psychologiques Ă  ceux de l’organisation physiologique. La pensĂ©e, pour le biologiste, est le produit d’une sĂ©rie d’adaptations, et ces adaptations s’expliquent par les lois habituelles de la morphogenĂšse, de l’hĂ©rĂ©ditĂ© et de l’accommodation individuelle.

DĂšs les origines de la biologie moderne, pour ne pas dire dĂšs Aristote, nous voyons cette tendance se dessiner clairement. Lamarck, par exemple, qui faisait jouer aux excitations psychiques et aux habitudes le rĂŽle que l’on sait dans le mĂ©canisme de l’évolution, expliquait en retour ces habitudes elles-mĂȘmes par l’interaction du milieu et de l’organisme. Que la conception lamarckienne ait un peu trop simplifiĂ© les choses, on s’en est suffisamment aperçu depuis, mais il est significatif de voir le crĂ©ateur de l’évolutionnisme considĂ©rer d’emblĂ©e les facteurs psychiques comme conditionnĂ©s par les relations entre l’organisme et le milieu ambiant. Darwin, de son cĂŽtĂ©, rĂȘvait de rendre compte des instincts et de l’intelligence elle-mĂȘme au moyen du jeu de la sĂ©lection naturelle.

Aujourd’hui un nombre imposant de travaux expĂ©rimentaux ont en partie donnĂ© corps Ă  ces espĂ©rances. En particulier les recherches de psychologie animale et de psychologie de l’intelligence, celles de Jennings, de Thorndike, de ClaparĂšde, de Rabaud, de Verlaine, et surtout les belles Ă©tudes de Koehler sur l’intelligence des anthropoĂŻdes, ont Ă©tabli l’existence d’une certaine continuitĂ© entre l’intelligence humaine et l’intelligence animale et entre celle-ci et l’organisation biologique elle-mĂȘme. Les recherches de la « Gestaltpsychologie » de Wertheimer et Koehler sont significatives Ă  cet Ă©gard : sans rien vouloir enlever Ă  l’originalitĂ© des structures intellectuelles — bien au contraire — cette doctrine parvient cependant Ă  Ă©tablir leur parentĂ© avec les structures biologiques. La tendance qui pousse les contemporains Ă  expliquer la pensĂ©e par l’organisation biologique n’est, il est vrai, nullement comparable Ă  ces essais grossiers de rĂ©duction du supĂ©rieur Ă  l’infĂ©rieur, si frĂ©quents au xixe siĂšcle : il s’agit, au contraire, d’une mise en relations, d’une recherche des mĂ©canismes communs. Mais cette recherche aboutit Ă  montrer la solidaritĂ© du vital et du psychologique.

En bref, le problĂšme des rapports entre la pensĂ©e et les choses — ce problĂšme prĂ©cisĂ©ment que pose l’union de la dĂ©duction mathĂ©matique et de l’expĂ©rience physique — n’est, au point de vue biologique, qu’un cas particulier du grand problĂšme des relations entre l’organisme et son milieu. À cet Ă©gard, il est extrĂȘmement frappant de comparer l’histoire des idĂ©es psychologiques Ă  l’histoire des notions biologiques : on s’aperçoit, en effet, que des solutions entre lesquelles ont oscillĂ© et oscillent encore les biologistes sont assez exactement parallĂšles aux solutions des psychologues dans le problĂšme de l’intelligence. Par exemple, au lamarckisme intĂ©gral, qui explique les modifications de l’organisme par une pression continue du milieu, correspond l’empirisme associationniste qui conçoit l’esprit comme le rĂ©sultat des empreintes du monde extĂ©rieur : les deux doctrines s’accordent ainsi Ă  faire de l’organisme une cire molle, travaillĂ©e en tous sens par le milieu ambiant. Au vitalisme correspond le spiritualisme, ainsi que chacun l’a d’ailleurs aperçu. Au prĂ©formisme de certains auteurs rĂ©cents, pour lesquels l’évolution est une explicitation continue de gĂšnes prĂ©existant Ă  leurs manifestations, correspond l’apriorisme de ceux qui conçoivent l’esprit comme un emboĂźtement de structures prĂ©dĂ©terminĂ©es avant toute expĂ©rience : de mĂȘme que Bateson, par exemple, a fait l’hypothĂšse d’une prĂ©formation des gĂšnes qui se sont manifestĂ©s au cours de l’évolution — y compris des gĂšnes nuisibles Ă  l’espĂšce —, de mĂȘme Russell en est venu Ă  supposer que les idĂ©es germant en chacun de nos cerveaux existaient de toute Ă©ternitĂ© — y compris les idĂ©es fausses ! Le mutationnisme trouverait d’autre part son Ă©quivalent dans certaines thĂ©ories conventionnalistes de l’intelligence. Ce parallĂ©lisme, qu’il serait possible de poursuivre entre les doctrines biologiques et les idĂ©es psychologiques, est d’autant plus curieux que la plupart des auteurs n’en ont aucune conscience, — chacun se limitant Ă  son domaine sans se demander oĂč conduiraient ses idĂ©es dans les domaines connexes.

Il va de soi que notre rĂŽle n’est nullement, ici, de choisir entre ces doctrines, puisque nous nous bornons Ă  faire de l’histoire et Ă  chercher comment l’esprit humain s’y est pris pour poser et rĂ©soudre les questions scientifiques. Le seul rĂ©sultat que nous ayons Ă  retenir de ces considĂ©rations sur l’évolution convergente de la biologie et de la psychologie, est donc le suivant : quelle que soit la maniĂšre dont les biologistes conçoivent la relation de l’organisme avec son milieu, leurs solutions sont comparables Ă  celles des psychologues en ce qui concerne le problĂšme de l’intelligence. Dans l’esprit comme dans le corps, il existe des Ă©lĂ©ments acquis au cours de l’existence individuelle et des cadres innĂ©s auxquels l’individu ne saurait Ă©chapper. Les premiers — qui correspondent Ă  ce que les biologistes appellent l’« accommodation » non hĂ©rĂ©ditaire — rĂ©sultent de l’expĂ©rience. Les seconds — correspondant Ă  l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire — constituent les notions fondamentales (notions de cause, de classe, de nombre, d’espace, etc.) qui s’imposent a priori. Le problĂšme subsiste, en biologie comme en psychologie, de savoir si l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire rĂ©sulte des accommodations individuelles ou si elle a une tout autre source. Dans les deux cas l’adaptation psychologique ne sera jamais expliquĂ©e que par la biologie.

Ceci nous ramĂšne aux mathĂ©matiques, car nulle part ne s’aperçoit mieux que dans un tel domaine l’existence de l’« adaptation » intellectuelle. L’harmonie préétablie, si l’on ose s’exprimer ainsi, des mathĂ©matiques et de la rĂ©alitĂ© physique, constitue, en effet, le plus bel exemple d’une correspondance entre les formes hĂ©rĂ©ditaires de l’esprit et le milieu extĂ©rieur. L’espace et le nombre eux-mĂȘmes auxquels les sciences physico-chimiques tentent de ramener le rĂ©el, apparaĂźtront donc au biologiste comme un rĂ©sultat de l’évolution organique.

Bornons-nous Ă  la notion d’espace. Et, pour ne pas ĂȘtre juge et partie, interrogeons Ă  son sujet non pas un psychologue, ni mĂȘme un biologiste, mais un mathĂ©maticien pur, Henri PoincarĂ©. L’espace, comme l’a dĂ©montrĂ© PoincarĂ© aprĂšs Kant, ne saurait s’expliquer entiĂšrement par l’expĂ©rience que l’individu acquiert peu Ă  peu du monde extĂ©rieur. En effet, si nous « voyons » les choses selon trois dimensions et conformĂ©ment Ă  l’espace euclidien, ce n’est pas que la rĂ©alitĂ© physique elle-mĂȘme nous y oblige. Preuve en soient prĂ©cisĂ©ment, les schĂšmes spatiaux dont se servent les thĂ©ories physiques les plus rĂ©centes. À cĂŽtĂ© de l’expĂ©rience individuelle il y a donc une source plus profonde Ă  la notion d’espace : la structure hĂ©rĂ©ditaire de nos organes et de notre esprit. Il faut ici distinguer deux choses. Il y a en premier lieu ce que nous pouvons appeler l’« intuition » spatiale, c’est-Ă -dire l’ensemble des Ă©lĂ©ments reprĂ©sentatifs qui constituent notre espace. Puisque notre intuition d’un espace euclidien Ă  trois dimensions ne provient pas du milieu ambiant, force est, en effet, de la rattacher Ă  notre hĂ©rĂ©ditĂ© organique. Il nous est impossible de voir les choses selon 4, 5 ou n dimensions, quoique nous puissions les concevoir telles. Mais si nous Ă©tions plats et rampants, ou organisĂ©s de toute autre maniĂšre que la nĂŽtre, nous « verrions » le monde Ă  deux ou Ă  quatre dimensions et selon des modes non-euclidiens. Notre espace intuitif est donc le prolongement de nos organes (de notre Ɠil, de nos canaux semi-circulaires, etc.). Il est, comme dit PoincarĂ©, non pas « vrai », mais « commode », Ă©tant donnĂ©e leur structure. En termes biologiques l’espace intuitif fait donc partie de notre « hĂ©rĂ©ditĂ© spĂ©ciale » et une mutation de nos organes pourrait altĂ©rer notre gĂ©omĂ©trie. Mais, en second lieu, il y a dans notre espace quelque chose de plus profond encore : un jugement a priori, ainsi que s’exprime PoincarĂ©. C’est la notion de groupe, l’opĂ©ration nĂ©cessaire Ă  la constitution de toute perception spatiale. On ne conçoit, en effet, aucune gĂ©omĂ©trie, thĂ©orique ou pratique, sans la notion de groupe. Pour suivre des yeux un mouvement, le bĂ©bĂ©, dĂšs les premiers jours de son existence, doit constituer des « groupes », et l’on ne voit pas comment il en serait autrement chez un Poisson ou un InvertĂ©brĂ©. En termes biologiques, il y aurait donc dans le noyau mĂȘme de la notion d’espace un Ă©lĂ©ment faisant partie de l’« hĂ©rĂ©ditĂ© gĂ©nĂ©rale », des lois les plus constantes de l’organisation animale.

Ce que nous venons de dire de l’espace, nous pourrions le rĂ©pĂ©ter de bien d’autres instruments intellectuels fondamentaux. La logique des relations, par exemple, si importante dans l’élaboration des mathĂ©matiques, est implicitement contenue dans ces rapports actifs que Koehler a signalĂ©s Ă  propos de la perception animale. Bref, plus avance la connaissance psychologique des notions dont nous nous servons, y compris et surtout des notions que la science a utilisĂ©es, plus on dĂ©couvre la complexitĂ© des racines biologiques qu’elles supposent. Loin de rĂ©sulter d’une simple pression des choses sur l’esprit — d’une « accommodation » individuelle — les formes essentielles de l’esprit humain tiennent aux lois mĂȘmes de l’organisation biologique — Ă  l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire.

III

Il nous reste Ă  conclure.

En ce qui concerne les rapports de la pensĂ©e et des choses, les mathĂ©matiques et la biologie forment un cercle. Les premiĂšres expliquent la rĂ©alitĂ© physique par l’esprit, la seconde explique l’esprit par la rĂ©alitĂ© physique. Le rĂ©el est assimilĂ© peu Ă  peu grĂące aux cadres mathĂ©matiques, mais, grĂące Ă  la biologie, nous comprenons comment le rĂ©el ainsi Ă©laborĂ© Ă©labore lui-mĂȘme la vie, l’esprit et les mathĂ©matiques.

Ce cercle est plus gĂ©nĂ©ral encore : l’homme explique l’univers et l’homme s’explique par l’univers. Par les mathĂ©matiques la science construit l’univers, mais, par la biologie, la science s’explique elle-mĂȘme comme un rĂ©sultat de l’interaction de l’organisme et de son milieu. En fin de compte les sciences sont ainsi ordonnĂ©es, non pas selon une hiĂ©rarchie linĂ©aire, mais en cercle : les mathĂ©matiques mĂšnent Ă  la biologie par l’intermĂ©diaire des sciences physico-chimiques et la biologie mĂšne aux mathĂ©matiques par l’intermĂ©diaire de la psychologie.

Mais un tel cercle est loin d’ĂȘtre absolu. Non seulement l’imperfection actuelle de nos sciences (et cela surtout dans les domaines biologique et psychologique) rend illusoire une telle maniĂšre de prĂ©senter les choses, mais encore, mĂȘme en faisant abstraction de la lenteur du progrĂšs scientifique, le cercle dont nous parlons ne saurait jamais boucler rĂ©ellement. Il s’agit donc moins d’un cercle que d’un balancement pĂ©riodique, ou, pour conserver notre image, d’une spirale. En effet, pour qu’il y eĂ»t cercle, il faudrait que les deux termes en prĂ©sence — pensĂ©e et rĂ©alitĂ© — fussent achevĂ©s l’un et l’autre et donnĂ©s une fois pour toutes. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment loin d’ĂȘtre le cas.

La pensĂ©e, tout d’abord, apparaĂźt au psychologue, non plus comme un systĂšme statique de notions et de catĂ©gories, mais comme une activitĂ© constructrice, une Ă©laboration de soi par soi. Comme telle, la pensĂ©e Ă©volue. Que cette Ă©volution soit crĂ©atrice ou ne consiste qu’en une explicitation, en une formulation progressive de l’implicite, peu importe ici. Ce qui est certain, c’est que le sentiment de la rigueur rationnelle est susceptible de varier d’un stade Ă  l’autre du dĂ©veloppement intellectuel. La rigueur selon Descartes n’est pas identique Ă  la rigueur telle que les Grecs la concevaient, et celle-ci elle-mĂȘme n’a rien de commun avec le raisonnement magique ou animiste de la mentalitĂ© prĂ©scientifique. De nos jours encore, on assiste Ă  des crises dans l’évolution du raisonnement scientifique. Les disputes des mathĂ©maticiens sur la valeur et l’emploi du principe du tiers exclu en sont un excellent exemple : que l’on adopte ou non le point de vue de Brouwer et que l’on considĂšre la discussion comme relevant de la logique formelle ou de la logique appliquĂ©e, il reste assurĂ© que certains raisonnements qui ont paru inattaquables jusqu’à ces derniers temps cessent dĂ©sormais d’emporter la conviction des mathĂ©maticiens les plus exigeants 6.

Le rĂ©el, de son cĂŽtĂ©, n’est pas plus achevĂ© que la pensĂ©e. L’assimilation de la rĂ©alitĂ© par l’esprit est au contraire en pleine crise aujourd’hui. Lorsque l’on suit, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, les essais de conciliation de la thĂ©orie de la relativitĂ© avec celle des quanta on ne peut mĂȘme s’empĂȘcher d’ĂȘtre surpris de la rapiditĂ© dĂ©concertante avec laquelle se succĂšdent les modĂšles de l’atome. Mieux que tous ceux du passĂ©, ces schĂšmes transitoires nous font comprendre combien la configuration du rĂ©el dĂ©pend sans cesse de l’activitĂ© constructrice de nos raisonnements mathĂ©matiques et ne saurait ainsi aboutir Ă  une codification dĂ©finitive et absolue.

L’échange mutuel entre les choses et la pensĂ©e ne peut donc ĂȘtre ramenĂ©e Ă  une figure statique. On ne voit pas comment les mathĂ©matiques et la biologie nous enfermeraient un jour dans un cercle bouclant rigoureusement. Il s’agit bien plutĂŽt d’un processus pĂ©riodique, d’une spirale sans fin. Peut-on cependant assigner des lois d’évolution Ă  un tel processus ? C’est lĂ  le dernier point, qu’il nous reste Ă  examiner.

S’il s’agit de lois a priori on ne voit Ă©videmment pas de quoi on les tirerait. Ce ne saurait ĂȘtre de la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, puisque celle-ci est toujours conçue Ă  travers les schĂšmes de notre esprit. Certes on peut dire que la rĂ©alitĂ© explique l’évolution des sciences, car la science expĂ©rimentale est une conquĂȘte progressive du rĂ©el. Mais le rĂ©el n’est jamais donnĂ© en soi : la science ne se l’assimile qu’au moyen des cadres mathĂ©matiques. Il est donc vain de prĂ©tendre Ă©tablir les lois de la science en invoquant la rĂ©alitĂ©, comme si la rĂ©alitĂ© Ă©tait extĂ©rieure au raisonnement scientifique et faisait pression sur lui du dehors.

La clef de l’évolution des sciences serait-elle au dedans de nous ? Peut-on assigner Ă  la pensĂ©e scientifique une structure fixe, qui dirigerait de l’intĂ©rieur le dĂ©veloppement du savoir ? Toute dĂ©duction a priori est, sur ce point, radicalement impossible. Les cadres de notre esprit apparaissent comme une simple axiomatique, qui n’épuise jamais le principe fonctionnel de la pensĂ©e, et non comme un systĂšme de lois imposant une direction immuable au devenir scientifique.

S’il existe des lois d’évolution, dans le dĂ©veloppement de la pensĂ©e scientifique, on ne saurait donc les mettre en lumiĂšre qu’aprĂšs coup et sans engager l’avenir. C’est en quoi, et il me plaĂźt de conclure sur cette note, l’histoire de la pensĂ©e scientifique est nĂ©cessaire Ă  la science pour prendre conscience de son propre fonctionnement. Les concepts et les principes dont les sciences font usage ne sont pas Ă©ternels. Sans avoir Ă©tĂ© imposĂ©s tels quels par la rĂ©alitĂ©, sans non plus avoir Ă©tĂ© dĂ©duits a priori de la structure de la pensĂ©e, ils se sont dĂ©veloppĂ©s sous l’influence d’une interaction entre les choses et l’esprit. Pour saisir leur nature il importe ainsi de connaĂźtre leur histoire. L’idĂ©al interne auquel obĂ©it la science est le produit de sa propre Ă©volution. L’histoire de la pensĂ©e scientifique est, par consĂ©quent, le meilleur serviteur de la science, le meilleur dĂ©fenseur de cette entiĂšre et radicale autonomie, qui caractĂ©rise nĂ©cessairement l’esprit scientifique.