La notion de justice chez l’enfant. Comment faire connaître la Société des Nations et développer l’esprit de coopération internationale : troisième cours pour le personnel enseignant. Compte rendu des conférences données du 28 juillet au 2 août 1930 (1930) a 🔗
La notion de justice se présente sous deux aspects : la justice distributive, qui exprime l’égalité des individus entre eux, et la justice rétributive, qui définit les relations entre les actes et leurs sanctions.
Ces notions existent-elles chez l’enfant et comment se développent-elles ?
En ce qui concerne la justice distributive, nous pouvons distinguer trois stades principaux. Durant un premier stade, qui s’étend jusque vers 6-7 ans, la justice se confond avec l’obéissance à la loi : est juste tout acte conforme aux règles ou même aux ordres acceptés en vertu du respect unilatéral. Ainsi, même si les parents exigent des actes contraires à l’égalité (en donnant plus à faire à un enfant qu’à un autre), ou contraires à la solidarité entre enfants (faire rapporter les méfaits d’un frère ou d’un camarade), cela est juste parce que c’est la loi.
Durant un second stade, la justice se dissocie au contraire de l’obéissance et se définit par l’égalité seule. Dans le cas de conflits entre l’autorité et l’égalité, l’enfant distingue toujours, au cours des interrogatoires, le droit et le fait : en fait, on doit obéir parce que l’adulte est plus fort et, par ailleurs, à cause du respect ou de l’affection qu’on lui porte ; mais en droit, tout ordre contraire à l’égalité est injuste. Durant le second stade, c’est-à -dire entre 7 et 11 ans environ, les rapports entre enfants sont également dominés par le souci de la plus stricte égalité : pas d’exceptions dans l’application des règles du jeu, entière réciprocité dans les coups reçus, dans les bienfaits, etc. Quant aux conflits possibles de la solidarité entre enfants avec l’autorité adulte, ils sont tranchés en faveur de la solidarité.
Durant un troisième stade enfin, c’est-à -dire après 11-12 ans, l’équité prime sur l’égalité brutale : il faut favoriser les petits ou les faibles, parce que c’est conforme à une égalité supérieure. Quant à la réciprocité, elle n’est plus jugée utile que dans le bien.
L’évolution de la justice rétributive conduit, d’autre part, à la considération de deux stades principaux. Chez les petits, la sanction expiatoire est considérée comme juste. Lorsqu’on propose à choix plusieurs punitions, l’enfant interrogé, à propos de récits de faits quelconques, choisit la plus sévère comme étant la plus juste. Il n’est pas entièrement hostile à l’idée de sanctions collectives. Les grands, au contraire, préfèrent à la sanction expiatoire des mesures de réciprocité faisant comprendre au coupable la portée de ses actes, sans lui infliger de souffrances vexatoires. Quant à la punition collective, elle perd avec l’âge tout caractère moral.
Cela posé, comment rendre compte de cette évolution des sentiments de justice ? Ici encore se manifeste la distinction entre l’autorité contraignante et la coopération. L’autorité adulte est source d’obéissance, mais elle ne saurait par elle-même conduire à la justice. C’est en marge de la pression adulte, et souvent à ses dépens, que se constitue le besoin d’égalité, et, tant que la contrainte l’emporte dans l’esprit de l’enfant sur la coopération, la justice ne parvient pas à se différencier de la soumission aux lois. Or, si même la loi est juste, il importe qu’un sens de l’équité et de l’autonomie permette à la conscience de juger cette loi. La coopération, par contre, engendre la justice. C’est elle qui enseigne à l’enfant la valeur de l’égalité et qui lui permet de situer le droit au-dessus du fait. Quant à la justice rétributive, c’est la coopération qui conduit aux notions pénales fondées sur la réciprocité, alors que la sanction expiatoire est un produit du respect unilatéral.
La conclusion pédagogique à tirer de ces faits est toute naturelle. L’éducation de la justice peut et doit se fonder sur l’expérience de l’enfant lui-même, c’est-à -dire sur le self-government. Au lieu de laisser se développer en marge de l’école les phénomènes spontanés que nous venons de décrire, l’école se doit de les utiliser. Et alors, loin de demeurer verbale et par conséquent stérile, l’idée de justice, ainsi acquise dans la pratique elle-même, servira autant à la culture de l’esprit international qu’à la formation civique de l’enfant.