La vie sociale de l'enfant (1930) a

Dans notre premier article 1, nous avons, en guise de traduction, cherché à montrer que l’enfant, sans être radicalement différent de l’adulte, doit cependant être étudié pour lui-même si l’on veut arriver à saisir l’originalité de ses réactions. Et l’une des raisons que nous invoquions à l’appui de cette thèse était que le développement psychologique qui, de l’enfance, conduit à la pensée adulte, ne dépend pas uniquement de facteurs psycho-biologiques héréditaires, ni simplement non plus de la pression du milieu physique sur l’esprit, mais aussi et à certains égards surtout, de l’influence de la vie sociale sur l’individu. Il va de soi, en effet, que si la vie collective joue un rôle prépondérant dans la formation de la raison et de la conscience morale, l’enfant réagira autrement que l’adulte puisque les adultes se meuvent en pleine vie sociale organisée, tandis que l’enfant est appelé à s’adapter du dehors pour ainsi dire et plus ou moins laborieusement, à cette Société qui existait avant lui et qui le domine de toute son autorité.

Il est donc essentiel, pour comprendre les lois de la pensée de l’enfant, les attitudes de l’enfant vis-à-vis de l’univers et les tendances profondes de sa conduite elle-même, de partir d’une brève analyse de son comportement social.

Rappelons avant toutes choses quelques notions aujourd’hui classiques. Selon l’école sociologique française et les travaux qu’elle a inspirés de près ou de loin, on peut dire en principe que tout ce qui est normatif dans l’esprit humain, autrement dit tout ce qui participe à des règles, est dû à la vie sociale. Une telle thèse est bien claire pour le langage, la morale ou le droit : comment les individus en seraient-ils venus à désigner régulièrement certains objets au moyen de certains sons, et à lier entre eux ces sons selon les règles sémantiques et syntaxiques organisées, comment en seraient-ils venus à canaliser leur conduite selon certaines normes de conduite singulièrement gênantes pour l’égoïsme de chacun, si la vie en commun n’avait pas pour effet de superposer aux habitudes individuelles ces habitudes collectives que l’on appelle des règles et dont le propre est d’être impératives? Que l’on se représente la société comme un tout planant sur les individus, ou simplement comme la somme des relations entre individus, il est incontestable que de vivre à plusieurs enrichit chacun et que la majeure partie des conduites dites supérieures de l’individu sont précisément dues à cette coopération. Or, il est essentiel de se rappeler, à ce point de vue, que la logique elle-même est une sorte de morale. La pensée individuelle, pas plus que la conduite n’est instinctivement réglée, et si certaines formes de pensée s’imposent pour ainsi dire du dedans, parce qu’elles conviennent mieux à notre constitution psycho-organique, il reste que, pour parvenir à bien penser, l’individu doit se défaire d’une série d’illusions dues à la prééminence de son moi. L’objectivité et la cohérence qui constituent le nerf de la logique elle-même, sont ainsi le produit d’une éducation sociale et de ce point de vue les instruments essentiels de la raison - le concept, les principes formels, etc. - apparaissent comme conditionnés par la société.

Quel est donc le comportement social de l’enfant ? Peut-on sans plus l’assimiler au nôtre ou faut-il marquer dès cette étude préliminaire des différences essentielles? Cherchons d’abord à définir l’attitude de l’adulte moyen puis comparons-lui l’enfant.

Le civilisé contemporain normal peut être caractérisé du point de vue social, par trois notions principales. En premier lieu, il subit de la part de son groupe une contrainte spirituelle indéniable. Non seulement nous acceptons sans les discuter les impératifs de la coutume et de la mode (politesse, toilette, etc.) mais encore en morale et de même dans le domaine de l’intelligence, nous sommes terriblement soumis au verdict collectif. Les injustices sociales, les préjugés nationaux, les usages plus ou moins honnêtes, propres à notre activité professionnelle nous paraissent tout naturellement sanctionnés par l’ordre établi et il nous faut un véritable effort pour condamner ce qu’une tradition vénérable impose à notre conscience indépendamment de toute réflexion. Quant à l’intelligence, nous croyons notre médecin comme le primitif son sorcier, nous lisons les journaux avec un respect dont les journalistes n’abusent que de trop et la grande majorité de nos opinions sont dictées par la pression collective, plus qu’éprouvées au crible de la raison autonome. Bref, une partie essentielle de notre moralité est due au pouvoir des usages, une partie importante de nos manières de penser à la contrainte de l’opinion elle-même.

En second lieu, heureusement nous avons appris à coopérer. La coopération morale et intellectuelle est la source de tout ce qui est vivant et actif dans la vie sociale par opposition à la contrainte inerte de l’héritage collectif. Dans le domaine moral, les relations d’amitié, de collaborations professionnelles, etc., nous ont initié à une autre morale que celle de l’obéissance aux impératifs du groupe, Dans le domaine intellectuel, la discussion et la recherche en commun nous ont enseigné l’esprit de contrôle et celui de démonstration. C’est grâce à ces outils forgés par la coopération que nous résistons dans la mesure où nous le pouvons aux tyrannies de l’usage et aux mirages de l’opinion. Du même coup, ce sont ces procédés de coopération qui nous délivrent de notre égoïsme moral et de notre égocentrisme intellectuel.

En troisième lieu, enfin, nous sommes égocentriques toutes les fois qu’une discipline précise ne s’impose pas à notre conduite ou à notre pensée. Ainsi, dans notre activité privée comme dans nos pensées intimes, il nous arrive de faire primer notre intérêt et notre fantaisie sur les règles de la morale ou de la logique. Les entorses faites au devoir, comme les « coups de pouce » donnés à l’expérience ou au raisonnement, manifestent donc l’intervention du moi dans le lien collectif. Mais chez l’adulte normal, cette intervention est consciente, qu’elle soit voulue et calculée chez le malhonnête homme, ou aperçue chez l’individu sincère.

Si, de ce schéma sommaire nous revenons à l’enfant, nous retrouvons dans les grandes lignes les trois mêmes processus, mais présentés et dosés différemment. Tout d’abord l’égocentrisme enfantin, au lieu de se manifester sous la forme d’une tendance consciente intentionnelle et par conséquent condamnable au point de vue de l’honnêteté intellectuelle et morale, apparaît comme le résultat spontané et entièrement inconscient de la situation psychologique et sociale dans laquelle se trouve engagé l’enfant. Aucun jugement de valeur ne saurait donc être attaché à ce terme lorsqu’il est appliqué à l’enfant. L’enfant est égocentrique pour deux raisons. La première est qu’il faut une longue éducation pour que l’individu découvre que son point de vue propre n’est pas absolu. De même que l’humanité s’est crue longtemps et se croit bien souvent encore située au centre du monde, de même le bébé voit l’univers des personnes et des choses graviter autour de lui : il faudrait donc plus que du génie à un enfant de douze mois pour découvrir que chacun peut avoir les mêmes illusions et que, par conséquent, le point de vue individuel n’est qu’une perspective parmi l’ensemble des perspectives possibles. Il est également tout naturel qu’un enfant de trois ou quatre ans considère ses désirs et ses volontés comme toujours légitimes, ses pensées et ses affirmations comme constamment vraies, sans se douter encore de la difficulté qu’éprouvent les individus à concilier leurs appétits et à trouver des vérités communes. Telle est donc la première raison de l’égocentrisme enfantin : illusion naïve du point de vue. La seconde raison est d’ordre social : pour sortir de soi il faut comprendre autrui, et pour comprendre autrui, il faut coopérer avec lui, intellectuellement et moralement, sur un pied d’entière réciprocité. Or la première société qui entoure l’enfant est celle d’adultes à la fois très supérieurs intellectuellement et sources de contraintes au point de vue de l’action. L’enfant débute donc dans l’échange social avec l’impression d’être à la fois compris et dominé : d’où un double sentiment de communion avec les grands, qui renforce l’illusion de la valeur de son moi, et de conflit chez lui avec l’autorité, ce qui conduit l’enfant à se défendre en se repliant sur lui-même. Telle est ainsi la seconde raison de l’égocentrisme enfantin : isolement relatif du petit par rapport aux grandes personnes.

Ainsi conçu, l’égocentrisme enfantin n’a rien d’une hypertrophie du sentiment du moi. On peut au contraire soutenir avec toutes sortes d’arguments que le petit enfant n’a pas de conscience claire de son moi. La conscience du moi est un produit social : c’est dans la mesure que nous nous comparons à autrui qu’il nous est possible de nous connaître nous-mêmes et de dire en quoi notre point de vue moral et intellectuel diffère de celui des autres. Au contraire, dans la mesure où nous connaissons mal autrui, nous considérons notre perspective comme commune à tous, et ignorons ainsi ce qui est individuel en nous. De même, c’est faute de connaître ses limites que l’enfant considère son point de vue propre comme absolu : l’égocentrisme n’est donc pas dû à la conscience exclusive du moi, mais bien à l’absence de la conscience du moi. En d’autres termes l’égocentrisme enfantin est une confusion ou plus précisément une indifférenciation entre le moi et le groupe.

Dans ces conditions, il va de soi que l’égocentrisme enfantin atteint de tout autres proportions que l’égocentrisme adulte. De plus, il est évident que, ne constituant pas, comme ce dernier, un simple phénomène de résistance aux règles collectives, mais se présentant comme un fait primitif, antérieur à la constitution des règles et faisant obstacle à cette constitution, l’égocentrisme enfantin revêt une importance considérable pour qui en veut comprendre la genèse de la logique des représentations causales et de la morale chez l’enfant. C’est en particulier de cette analyse de l’égocentrisme que nous partirons dans notre prochain article pour expliquer les premiers linéaments de la logique chez l’enfant.

Quant à la contrainte sociale, elle se présente également chez l’enfant, sous un jour particulier et digne de la plus grande attention. Chez l’adulte, en effet, c’est la tradition et l’opinion communes qui pèsent sur l’individu, tandis que pour l’enfant la contrainte est incarnée en des personnes vivantes et agissantes, qui sont les aînés et les adultes eux-mêmes. Avant de savoir réfléchir et se conduire selon cette réflexion, l’enfant se trouve en présence de personnalités qui ont tout pouvoir sur lui et qui représentent à ses yeux la vérité toute faite et la source de tous les devoirs. Avant de penser il reçoit ainsi des connaissances qui s’imposent à lui avec un prestige autrement considérable que celui des traditions les mieux établies dans la société des adultes. Avant d’avoir une conscience à lui, il subit du dehors la pression de règles toutes faites qui s’impriment sur son caractère avec une vigueur plus grande que celle des usages les plus respectés dans le monde des grands. Ainsi, dès le débuts de la vie mentale, contrainte et égocentrisme s’affrontent l’un l’autre et se partagent l’esprit de l’enfant. Or, chose curieuse et pleine d’enseignement, il n’y a pas là conflit autant qu’il semblerait, mais bien union et compromis constant. En effet, seule la coopération entre individus égaux ou se considérant en droit comme tels peut amener l’enfant à sortir de son égocentrisme, tandis que la contrainte spirituelle, quelle qu’elle soit, ne saurait que renfermer l’individu dans son moi tout en obtenant de lui une adhésion de surface aux opinions et usages extérieurs à sa personnalité.

Enfin, de par cette situation elle-même, la coopération ne saurait jouer chez l’enfant le rôle qu’elle joue chez l’adulte. Certes, elle se développe avec l’âge et nous verrons précisément que ce développement explique celui de la raison théorique et pratique, mais dans les premières années c’est-à-dire durant cette « petite enfance » qui présente sous sa forme la plus pure la mentalité enfantine, la coopération n’apparaît qu’à l’état de germe dans les relations des enfants avec les adultes.

Dans un prochain article, nous reprendrons plus concrètement l’étude de ces processus en montrant leur rapports avec l’évolution de la logique enfantine.