Introduction psychologique Ă lâĂ©ducation internationale. Comment faire connaĂźtre la SociĂ©tĂ© des Nations et dĂ©velopper lâesprit de coopĂ©ration internationale : quatriĂšme cours pour le personnel enseignant. Compte rendu des confĂ©rences donnĂ©es du 3 au 8 aoĂ»t 1931 (1931) a đ
Ă contempler le spectacle du monde actuel, une double conviction sâimpose aux pĂ©dagogues. Câest, dâune part, que la constitution dâun esprit international est avant tout affaire dâĂ©ducation : la difficultĂ© paraĂźt en effet si grande, pour les hommes habituĂ©s aux points de vue anciens, de penser et dâagir Ă lâĂ©chelle humaine actuelle quâune Ă©ducation spĂ©ciale et organisĂ©e se rĂ©vĂšle nĂ©cessaire. Mais, dâautre part et pour les mĂȘmes raisons, il apparaĂźt que lâĂ©ducation internationale ne saurait se rĂ©duire Ă un enseignement particulier, bien dĂ©fini quant Ă son sujet et disposant dâun nombre donnĂ© de leçons dans les programmes scolaires, mais quâelle implique â exactement comme lâĂ©ducation nationale dâailleurs â un esprit gĂ©nĂ©ral et permanent, Ă insuffler Ă lâĂ©ducation entiĂšre.
Câest ce second point que jâaimerais Ă souligner quelque peu ici, laissant Ă dâautres parmi nous le soin de parler de lâĂ©ducation internationale dans ses rapports spĂ©ciaux avec lâhistoire, la gĂ©ographie, lâenseignement familial, lâĂ©ducation morale, etc. Lâaspect gĂ©nĂ©ral et proprement humain de lâĂ©ducation internationale est, en effet, celui sur lequel on insiste le moins, parce quâil est Ă©videmment le plus difficile Ă saisir, mais il nâen est pas, pour autant, le plus dĂ©nuĂ© dâimportance : bien au contraire, nous croyons toujours davantage que la seule pĂ©dagogie internationale capable de porter sera celle que lâon poussera en profondeur, et non en extension, et qui rĂ©alisera ainsi une « conversion » de lâesprit entier.
Inutile de se leurrer : lâesprit international ne progresse guĂšre actuellement. Quâil sâagisse de lâĂ©conomie, de la politique ou de la mystique, câest-Ă -dire que lâon songe Ă la vie matĂ©rielle, Ă la sĂ©curitĂ© ou au rĂŽle civilisateur que son pays est appelĂ© Ă jouer dans le monde, il semble que les hommes, Ă de rares exceptions prĂšs, soient incapables de penser Ă lâĂ©chelle de leur temps et que le malin gĂ©nie du nationalisme les aveugle les uns Ă lâĂ©gard des autres sur les points mĂȘmes oĂč Ă©clatera le mieux, au regard de nos descendants, la grandeur de notre Ă©poque. De ce point de vue, le cercle vicieux des protections douaniĂšres, des armements, ou de lâhĂ©gĂ©monie des cultures nationales est moins un phĂ©nomĂšne Ă©conomique ou sociologique, quâun fait humain et proprement psychologique. Jamais il nâest apparu plus clairement quâaujourdâhui que les fluctuations les plus matĂ©rielles de la finance ou de lâindustrie dĂ©pendent en derniĂšre analyse de facteurs moraux. Jamais on nâa vu la politique, sous son jour rĂ©aliste ou mĂȘme juridique, manifester plus simplement la misĂšre affective et intellectuelle de lâhomme, et jamais les idĂ©als nationaux nâont traduit avec plus de gaucherie le manque dâuniversalitĂ© dont souffre encore la raison humaine.
Le problĂšme de lâinternationalisme est ainsi un problĂšme essentiellement psychologique. Le nationalisme tient Ă une attitude dâesprit plus quâĂ toutes les raisons historiques, ethnographiques ou linguistiques rĂ©unies. Lâinternationalisme est une autre attitude dâesprit, dont les racines demandent Ă ĂȘtre plantĂ©es plus profond quâon ne le suppose parfois si lâon veut quâelle soit capable de sâimposer aux tendances les plus naturelles et les plus Ă©lĂ©mentaires de notre nature bornĂ©e.
Lâhomme est double, en effet. Ă tous les moments et dans tous les domaines de son Ă©volution mentale, quâil sâagisse dâintelligence aussi bien que de morale, il se trouve partagĂ© entre deux tendances Ă©galement puissantes. Lâune consiste Ă accepter lâunivers tel quâil apparaĂźt immĂ©diatement, et il apparaĂźt en toutes choses comme constituant un systĂšme dont on occupe le centre. Lâautre consiste Ă corriger et Ă dĂ©passer le point de vue immĂ©diat, pour le situer dans un systĂšme dâensemble Ă mĂȘme de coordonner cette perspective particuliĂšre avec un nombre croissant de visions diffĂ©rentes. Lorsque le nourrisson, dont le cosmos se rĂ©duit Ă quelques images mouvantes créées autour de son propre corps, apprend Ă imiter autrui, Ă parler, et Ă constituer ainsi un univers solide, commun aux autres et Ă soi-mĂȘme, il remporte une premiĂšre et dĂ©cisive victoire sur lâĂ©gocentrisme initial, pour se situer dans un monde coordonnĂ©. Mais lâillusion Ă©gocentrique nâen disparaĂźt pas pour autant et le groupe restreint dans lequel il vit, le coin de terre auquel il est attachĂ©, les sentiments et les pensĂ©es auxquels il est habituĂ© continuent ensuite dâĂȘtre Ă ses yeux des absolus irrĂ©ductibles. Lorsque lâastronome renonce Ă considĂ©rer le soleil et la lune comme de petites boules qui nous suivent en nos marches, apparaissant et disparaissant Ă la hauteur des nuages, pour les situer, et notre terre avec, dans un systĂšme immense et cohĂ©rent, il accomplit un acte libĂ©rateur du mĂȘme genre ; mais il nâĂ©chappe pas pour autant Ă tout anthropocentrisme et il a fallu plus de deux siĂšcles, de Newton Ă notre physique, pour corriger les notions naĂŻves du temps et de lâespace en fonction des mouvements cĂ©lestes. Lorsque lâhonnĂȘte homme, enfin, renonce Ă une satisfaction personnelle par souci de la justice ou de la vĂ©ritĂ©, il accomplit une action exactement comparable en sa structure aux opĂ©rations intellectuelles dont il vient dâĂȘtre question : il se refuse Ă considĂ©rer son moi comme la valeur suprĂȘme et subordonne son point de vue propre Ă lâensemble des rĂšgles de rĂ©ciprocitĂ© qui constituent la morale. Mais il ne se libĂšre pas pour autant de tout Ă©gocentrisme et, mĂȘme sâil ne tire pas vanitĂ© de son geste, il lui arrivera dâutiliser cette morale pour condamner trop vite les actes quâil ne comprend pas chez autrui.
Bref, une double impulsion nous pousse sans cesse, et Ă nous attacher dâemblĂ©e au rĂ©el que nous embrassons â ce qui constitue proprement lâillusion Ă©gocentrique â et Ă le dĂ©passer pour le coordonner avec dâautres â ce qui marque lâaffranchissement dĂ» Ă la raison. Mais jamais un Ă©tat donnĂ© ne saurait nous rassurer sur son caractĂšre stable et dĂ©finitif : toute conquĂȘte dâun horizon plus large est contrebalancĂ©e par lâinertie mentale renaissante, inertie caractĂ©ristique de lâĂ©gocentrisme. Telle est lâexplication, gĂ©nĂ©rale et humaine, du dĂ©sordre qui rĂšgne en nos esprits relativement Ă lâinternationalisme. Les faits nous ont amenĂ©s, sans que nous nous en rendions compte, en prĂ©sence dâun univers nouveau : aucune action Ă©conomique, politique ou sociale ne se manifeste plus sans quâen soit altĂ©rĂ© lâĂ©quilibre du monde entier. LâinterdĂ©pendance la plus radicale des nations et des civilisations Ă©clate aux yeux les plus myopes. Et il se trouve que nous ne savons encore ni agir ni penser Ă lâĂ©chelle de ce phĂ©nomĂšne ; nous tĂątonnons en aveugles au lieu de prĂ©voir. Bien plus, les trĂ©sors de solidaritĂ©, dâunification et de dĂ©sintĂ©ressement que nous avons rĂ©unis pour rĂ©aliser en chaque point du globe notre patrimoine national particulier, deviennent un obstacle Ă notre Ă©largissement. En vertu du processus dĂ©crit tout Ă lâheure, nous avons posĂ© en absolus les produits mĂȘmes de notre effort de coordination, et les patries que nous avons constituĂ©es, en disciplinant laborieusement notre Ă©gocentrisme, se trouvent ressusciter celui-ci en lâĂ©levant simplement au rang dâun Ă©gocentrisme collectif et dâautant plus tyrannique.
Or, il faut bien comprendre que ce mĂ©canisme nâest point particulier Ă tel ou tel aspect de lâactivitĂ© humaine. Lorsquâon Ă©tudie psychologiquement le dĂ©veloppement dâun individu donnĂ©, il est impossible de pratiquer des coupures et dâanalyser sĂ©parĂ©ment lâĂ©volution de lâintelligence et celle des sentiments, ou de dissocier lâacquisition des connaissances et la maturation des facultĂ©s elles-mĂȘmes. Il est donc dĂ©nuĂ© de sens de dĂ©limiter une petite partie de lâesprit, en concluant que celle-lĂ seule dĂ©pend de la vie sociale et politique et quâen celle-lĂ seule se manifeste le conflit de lâĂ©gocentrisme et de la coopĂ©ration. La vĂ©ritĂ© est que, dans une personnalitĂ© vivante, tout se tient, et que le processus rationnel qui dĂ©livre lâindividu de son moi, pour le convertir Ă la vie de lâesprit, par le moyen de la coopĂ©ration active et de la coordination rĂ©flexive, est un processus aussi bien intellectuel que moral, et qui se poursuit, sans discontinuitĂ© aucune, de la naissance Ă la mort. Câest donc en chaque domaine et Ă chaque niveau mental, câest-Ă -dire en toutes les disciplines et Ă tous les Ăąges, que le conflit renaĂźt et que lâindividu est maĂźtre de sâisoler en son moi (son « moi » Ă tous les degrĂ©s de socialisation), ou de sâaffirmer en tant quâhomme.
La formation dâun esprit international est donc une question singuliĂšrement ardue de psychologie appliquĂ©e. Car, trĂšs malheureusement, rien nâest plus difficile que dâinfluencer des hommes faits et rien nâest plus malaisĂ© Ă dominer que la psychologie sociale. Or lâĂ©tat du monde actuel voudrait que lâon agisse sur lâensemble des hommes, et nous sommes tous des individus dĂ©jĂ formĂ©s, pour ne pas dire en partie dĂ©formĂ©s, par nos diffĂ©rentes mentalitĂ©s collectives. Que nous soyons diffĂ©rents les uns des autres, câest lĂ , certes, un grand bien et la constitution de la vĂ©ritĂ©, loin dâexiger lâuniformisation des points de vue divers, suppose au contraire la coordination entre perspectives distinctes. Du point de vue moral et affectif, lâon ne saurait penser autrement, et lâhumanitĂ© ne doit sa richesse quâĂ cette profusion dâexpĂ©riences divergentes. Mais il nous manque lâinstrument de coordination et rien encore ne nous montre qui le constituera. Il nous est aujourdâhui impossible, intellectuellement et moralement, de pĂ©nĂ©trer vraiment le nombre de mentalitĂ©s quâexigerait notre adaptation au monde contemporain. Nous restons Ă©gocentriques, sans le savoir et sans le vouloir, en une sĂ©rie indĂ©finie de domaines, allant de notre moi individuel Ă nos « prĂ©notions » sociales et nationales, oĂč il serait urgent de coopĂ©rer, et nous ne savons trouver lâoutil de coopĂ©ration. La science, la religion, la morale demeurent trop gĂ©nĂ©rales, et partant trop formelles, pour suffire Ă cette tĂąche et rien nâĂ©quivaut encore, sur le plan international, Ă ces multiples procĂ©dĂ©s communs de sentir et de penser qui nous permettent de nous comprendre entre gens de formation identique. Au demeurant, avec qui coopĂ©rons-nous rĂ©ellement ? Ce nâest pas sans effroi que lâon Ă©numĂšre le petit nombre de ces Ă©lus : quelques parents, quelques contemporains de collĂšge ou dâuniversitĂ©, quelques collĂšgues en diffĂ©rents pays, quelques auteurs prĂ©fĂ©rĂ©s, bref une sociĂ©tĂ© restreinte et choisie, au sein de laquelle seule nous comprenons ce que signifie le fait dâĂȘtre une personnalitĂ© solidaire des autres. Quant aux groupes sociaux et nationaux plus vastes auxquels nous participons, câest grĂące Ă des symboles et des substituts variĂ©s que nous rĂ©alisons lâunitĂ©. On voit Ă ce tableau ce qui demeure Ă faire pour prolonger lâeffort de coordination et pour Ă©tendre Ă lâensemble des relations humaines les mĂ©thodes de coopĂ©ration qui rĂ©ussissent Ă peine en quelques disciplines raffinĂ©es de lâesprit et en quelques cercles restreints de la vie collective.
Pour ajuster la pensĂ©e Ă la situation contemporaine, câest donc Ă lâĂ©ducation de lâenfance et de la jeunesse quâil faut en venir nĂ©cessairement. Les faits ont Ă©voluĂ© plus vite que les hommes. LâunitĂ© internationale est rĂ©alisĂ©e dans les choses avant dâavoir Ă©tĂ© comprise par lâintelligence et le cĆur humains. Il faut donc amener lâenfant Ă sâen pĂ©nĂ©trer. Ă cet Ă©gard, on est en droit dâespĂ©rer de lâĂ©tat social actuel quâil transformera lâĂ©ducation, comme cela sâest produit lors de chacune des grandes crises de la civilisation europĂ©enne. Lâhistoire de la pĂ©dagogie concrĂšte montre assez, en effet, quâĂ chaque modification importante de la structure sociale a correspondu une refonte de lâĂ©ducation entiĂšre. Les relations qui ont existĂ© ainsi entre lâhumanisme de la Renaissance et la constitution de lâenseignement secondaire, entre la RĂ©volution française et la constitution de lâenseignement primaire donnent Ă penser que lâeffort prĂ©sent dâorganisation internationale, ou bien Ă©chouera jusquâĂ marquer le dĂ©but dâun retour Ă la barbarie, ou bien se rĂ©alisera par le moyen de lâĂ©cole.
Malheureusement, et câest ici que la psychologie reprend tous ses droits, lâexpĂ©rience pĂ©dagogique dĂ©montre Ă©galement que lâimportance de la matiĂšre Ă enseigner ne suffit en rien Ă inspirer dâemblĂ©e une technique convenable. Pour prendre un exemple rĂ©cent, on sait le prix que lâĂ©cole laĂŻque de certains pays a attachĂ© Ă lâĂ©ducation morale. Cependant, lorsquâun tel souci aboutit simplement Ă la constitution dâun enseignement verbal, Ă lâorganisation de « leçons de morale », au lieu de transformer la vie sociale de la classe elle-mĂȘme, on ne peut sâempĂȘcher de trouver une certaine disproportion entre la grandeur du but et la mĂ©thode employĂ©e. De mĂȘme, si la prĂ©occupation de lâĂ©ducation internationale aboutit sans plus Ă lâadjonction, au programme scolaire, de quelques heures consacrĂ©es Ă lâĂ©tude de la SociĂ©tĂ© des Nations et des institutions de GenĂšve, on peut prĂ©dire dâemblĂ©e quâelle Ă©chouera complĂštement.
Il y a deux choses Ă distinguer ici, le but que lâon assigne Ă lâĂ©ducation internationale et les moyens Ă employer.
Le but de lâĂ©ducation internationale est quelque chose de trĂšs simple, et câest prĂ©cisĂ©ment sa simplicitĂ© qui en rend si difficile la rĂ©alisation : il est bien plus facile, en effet, de parler durant des leçons entiĂšres sur un sujet thĂ©orique et artificiel que de faire pĂ©nĂ©trer dans lâesprit mĂȘme de lâenseignement une seule idĂ©e Ă©lĂ©mentaire, lorsque cette idĂ©e tient Ă une attitude profonde et essentielle de lâesprit. Or câest le cas prĂ©cisĂ©ment de lâidĂ©e internationale. Cette idĂ©e nâa rien dâutopique ni de nĂ©gatif. Elle ne consiste pas Ă abolir les consciences nationales et sociales particuliĂšres ; le but de lâĂ©ducation internationale nâest en rien de constituer une sorte de conscience universelle qui refoulerait ces consciences particuliĂšres. Il ne sâagit pas non plus de « plaquer », pour ainsi dire, sur ces derniĂšres, une mentalitĂ© du mĂȘme ordre quâelles, mais qui les dominerait toutes en sa gĂ©nĂ©ralitĂ©. Tout cela nâest que rĂȘve, et si lâidĂ©al international consistait Ă vouloir uniformiser les petits Français, les petits Suisses, les petits Allemands, les petits Polonais, pour en faire des ĂȘtres anonymes et communs, il poursuivrait ainsi une chimĂšre funeste. LâidĂ©e que nous dĂ©fendons est beaucoup plus simple et beaucoup plus concrĂšte : il ne sâagit que de crĂ©er en chacun une mĂ©thode de comprĂ©hension et de rĂ©ciprocitĂ©. Que chacun, sans sortir de son point de vue, et sans chercher Ă supprimer ses croyances et ses sentiments, qui font de lui un homme en chair et en os, attachĂ© Ă une portion bien dĂ©limitĂ©e et bien vivante de lâunivers, apprenne Ă se situer parmi lâensemble des autres hommes. Que chacun tienne ainsi Ă sa perspective propre, comme Ă la seule quâil connaisse de lâintĂ©rieur, mais comprenne lâexistence des autres perspectives ; que chacun comprenne surtout que la vĂ©ritĂ©, en toutes choses, ne se rencontre jamais toute faite, mais sâĂ©labore pĂ©niblement, grĂące Ă la coordination mĂȘme de ces perspectives. Câest dans ce renoncement Ă lâabsolu du point de vue propre, comme dans le renoncement Ă tout faux-absolu, câest dans cet effort de mise en relation que consiste toute lâidĂ©e internationale. IdĂ©e trĂšs simple, comme lâon voit, mais idĂ©e difficile prĂ©cisĂ©ment Ă cause de cette simplicitĂ©. Les tendances spontanĂ©es de notre esprit nous poussent au contraire soit Ă Ă©riger en absolu notre Ă©gocentrisme national, soit Ă rĂȘver dâune humanitĂ© abstraite et idĂ©ale. Ces deux attitudes reviennent au mĂȘme, car le second absolu nâest au fond que le premier, projetĂ© dans les cieux. Ce quâil nous faut, au contraire, câest une attitude intellectuelle et morale nouvelle, faite de comprĂ©hension et de coopĂ©ration, qui sans sortir du relatif atteigne lâobjectivitĂ© par la mise en relation des points de vue particuliers eux-mĂȘmes.
Cela posĂ©, trois mĂ©thodes sâoffrent Ă nous pour parvenir au but. Ces mĂ©thodes nâont rien de contradictoires entre elles, Ă condition de ne point chercher en chacune un procĂ©dĂ© exclusif, comme on le fait parfois. Ce sont, au contraire, trois Ă©tapes nĂ©cessaires. Le danger est seulement que lâon simplifie trop ce que la technique pĂ©dagogique rĂ©vĂšle comme Ă©tant trĂšs complexe. Ă cet Ă©gard, on est souvent victime â en matiĂšre dâĂ©ducation internationale â de la mĂȘme illusion que dans les autres domaines de lâenseignement : on prend pour point de dĂ©part ce qui est le point dâarrivĂ©e et on considĂšre comme la mĂ©thode la plus simple celle qui est la plus naturelle Ă lâintelligence verbale de lâadulte, alors que, pour lâenfant, lâordre suivi doit ĂȘtre renversĂ©. Aussi les trois mĂ©thodes que nous allons distinguer, et qui paraissent Ă lâadulte aller du simple au complexe, ne constituent en rĂ©alitĂ© trois Ă©tapes quâĂ condition de considĂ©rer la premiĂšre comme devant venir en dernier lieu et rĂ©ciproquement.
La premiĂšre est celle Ă laquelle tout le monde a songé : câest lâenseignement Ă la jeunesse des buts et de lâĆuvre de la SociĂ©tĂ© des Nations. Il va de soi quâun tel enseignement est utile et mĂȘme indispensable, surtout sâil est donnĂ© Ă propos de faits prĂ©cis (dâhistoire, de gĂ©ographie Ă©conomique, etc.) et sâil sâaccompagne dâillustrations concrĂštes. Câest un signe rĂ©jouissant que de voir combien, dans tous les pays, les Ă©ducateurs se sont mis Ă lâĆuvre pour faire connaĂźtre Ă leurs Ă©lĂšves la signification et le mĂ©canisme des institutions internationales. Mais peut-on dire que lâon ait atteint le but de lâĂ©ducation internationale lorsque lâon a renseignĂ© lâenfant verbalement, avec autant de cĆur et de talent que lâon voudra, sur ce qui se fait Ă GenĂšve ou Ă La Haye ? Une rĂ©serve essentielle doit ĂȘtre formulĂ©e pour ceux qui sâimagineraient avoir ainsi rĂ©alisĂ© nos fins. Lâinsuffisance dâune telle mĂ©thode est celle qui est inhĂ©rente Ă tout enseignement verbal. On ne saurait comprendre la grammaire avant de savoir parler, ni lâarithmĂ©tique avant dâavoir vu les nombres Ă lâĆuvre dans la rĂ©alitĂ©. De mĂȘme, aucun entretien sur la justice et la solidaritĂ© internationale ne saurait porter, si lâenfant nâa pas expĂ©rimentĂ© dans le concret de la vie sociale ce quâest lâĂȘtre collectif, et en quoi il est difficile de rĂ©aliser lâaccord des humains. Toute leçon, a-t-on dit, doit ĂȘtre une rĂ©ponse : Ă quoi donc rĂ©pondra notre enseignement, si la pratique mĂȘme de la justice et de la solidaritĂ© nâa pas Ă©tĂ© cultivĂ©e dans le self-government des Ă©coliers, ou dans le travail par groupes, de maniĂšre Ă faire entrevoir la gravitĂ© de la question ? Un enseignement thĂ©orique sur la SociĂ©tĂ© des Nations est indispensable, mais il doit venir Ă son heure, Ă titre de couronnement et non dâinitiation, sous peine de demeurer verbal et ennuyeux.
En second lieu viennent les mĂ©thodes actives de collaboration internationale entre enfants. On peut citer la Croix-Rouge de la Jeunesse, les voyages et Ă©changes dâenfants, le mouvement des Ăclaireurs, et, Ă lâĂ©cole mĂȘme, les correspondances interscolaires ou la lecture de livres favorisant la comprĂ©hension entre mentalitĂ©s nationales diverses. Il est Ă©vident que de telles mĂ©thodes vont plus loin que le simple enseignement oral : dans la mesure oĂč elles sollicitent la participation active de lâenfant lui-mĂȘme, elles le conduisent Ă faire des expĂ©riences proprement dites ; elles prĂ©parent ainsi le terrain Ă une connaissance vraie. Mais elles impliquent elles-mĂȘmes quelque chose de plus profond : câest un esprit gĂ©nĂ©ral de lâĂ©ducation entiĂšre, orientĂ© dans le sens de la coopĂ©ration internationale.
Câest Ă cette troisiĂšme Ă©tape (qui, dans lâordre pĂ©dagogique, doit ĂȘtre la premiĂšre) quâil faut, nous semble-t-il, en venir nĂ©cessairement : lâĂ©ducation internationale exige une refonte de tout lâenseignement. On ne saurait trop insister, en effet, sur cette vĂ©rité : que lâĂ©ducation est un tout. Lâenseignement, seul, peut ĂȘtre morcelĂ©, encore est-ce douteux. Pour ce qui est de lâĂ©ducation elle-mĂȘme, câest-Ă -dire de la formation de la pensĂ©e et du cĆur, de la raison thĂ©orique et pratique, on ne saurait pratiquer de coupures.
Il nây a pas un casier pour la morale, un autre pour lâintelligence, un troisiĂšme pour la coopĂ©ration internationale. Celle-ci, nous lâavons vu, implique une mĂ©thode gĂ©nĂ©rale de comprĂ©hension : câest dire quâelle est indissociable de lâĂ©ducation intellectuelle, comme de celle des sentiments. Câest une nouvelle attitude intellectuelle et affective quâil nous faut crĂ©er. Une fois de plus se vĂ©rifie sur ce point le parallĂ©lisme de la logique avec la morale : lĂ oĂč interviennent nos passions et notre Ă©gocentrisme, comprendre autrui et respecter autrui ne font quâun, lâobjectivitĂ© impliquant le mĂȘme dĂ©sintĂ©ressement que lâaltruisme lui-mĂȘme.
Une conclusion sâimpose : lâidĂ©al de la coopĂ©ration internationale nâaura de signification pour lâenfant, que sâil est prĂ©sentĂ© comme le couronnement dâune sĂ©rie progressive de coopĂ©rations sociales, morales et intellectuelles, vĂ©cues en tous les aspects de la vie scolaire et extra-scolaire. CoopĂ©ration dans lâaction et dans la recherche entre camarades â contemporains, ou de gĂ©nĂ©rations diffĂ©rentes â efforts de comprĂ©hension entre individus et points de vue de plus en plus Ă©loignĂ©s, pratique de lâobjectivitĂ©, de la solidaritĂ© et de la justice dans la vie collective de lâĂ©cole et dans les rapports entre Ă©coles, ce sont lĂ autant dâattitudes qui doivent vivifier chaque heure dâenseignement, comme aussi toute lâactivitĂ© spontanĂ©e de lâenfant lui-mĂȘme, si lâon veut que lâidĂ©e internationale corresponde Ă quelque rĂ©alitĂ©. Câest dans cet esprit seulement que lâon rĂ©alisera ce qui nous est apparu comme le but suprĂȘme : lâascension de lâindividuel Ă lâuniversel 1.