Post-scriptum (1931) a

En cherchant, comme il vient de le dire, à « déterminer et nous-mêmes et Sirius dans leur vraie relation », notre président central s’est oublié en tant qu’individu. Une telle omission, digne d’approbation au point de vue moral, est irrecevable du point de vue historique, et rendrait incompréhensible le beau rapport que l’on vient de lire, tant le rôle joué parmi nous depuis une trentaine d’années par Arnold Reymond s’est trouvé décisif dans l’orientation de la philosophie romande. C’est pourquoi notre Société, en sa séance générale de Rolle 1931, a chargé le soussigné d’ajouter un bref post-scriptum à ce rapport. Tâche redoutable, mais à laquelle un élève de M. Reymond ne pouvait se refuser.

Le rôle qu’Arnold Reymond a joué dans la pensée romande est celui qu’explique sans doute la qualité maîtresse de son caractère d’homme : un rôle de conciliateur. Nous n’entendons nullement dire par là que sa philosophie ressemble de près ou de loin à un éclectisme, qui atténuerait les thèses adverses pour les mieux unifier. Rien n’est plus éloigné de la pensée ferme et logique de notre président, auquel on pourrait au contraire reprocher un goût exagéré du dilemme et de la rigueur déductive, tant il se méfie de la conciliation verbale et de l’équivoque des idées. S’il est conciliateur, c’est parce qu’il a vécu profondément les divers courants de la pensée moderne, dont les remous contraires se prolongent jusque parmi nous, et que sa propre pensée leur fait à chacun une part : c’est dans le dynamisme psychologique de son œuvre qu’il faut donc rechercher son esprit de conciliation, ce qui ne l’a empêché en rien de prendre parti nettement en son aboutissement final.

Dès sa thèse de théologie sur le Subjectivisme 1, se manifeste cette attitude essentielle et s’annoncent les services qu’Arnold Reymond devait rendre à la pensée romande et particulièrement à ses disciples. Cet essai est, en effet, l’effort le plus sincère et le plus profond que l’on ait tenté chez nous pour confronter la vie religieuse et l’esprit des sciences physico-mathématiques. Nous disons la « vie » religieuse, car, dès ces débuts de son activité, les valeurs de la foi sont soigneusement distinguées de la théologie spéculative, et la formulation de cette foi soumise à la critique rationnelle. C’est cette parfaite sincérité intellectuelle qui nous a été si utile et qui a permis à toute la réflexion religieuse ultérieure des philosophes romands de se réclamer de Reymond. Nous disons, d’autre part, l’esprit des sciences exactes, car loin de se borner à circonscrire le terrain de la religion ou à concilier cette dernière avec les données de la science, c’est une vision singulièrement vigoureuse et profonde de l’esprit même de la physique, dans ses rapports avec la raison, que nous offre ce premier ouvrage. Sur ce point encore, Reymond a exercé une influence décisive sur ses continuateurs. Non seulement son intervention, dès 1900, était d’une qualité toute nouvelle chez nous par la compétence technique qu’elle révélait en philosophie mathématique, mais encore le long effort de réflexion épistémologique et logique qu’il a fourni depuis a vivifié notre pensée à tous.

Ce dernier aspect de son activité nous conduit à un second genre de conciliation qui caractérise l’œuvre d’Arnold Reymond : celle du point de vue logique et du point de vue génétique. Jusqu’ici, nous ne pouvons parler que d’une aspiration commune à tous les auteurs romands. Réaliser l’accord entre la foi et la science, c’est l’un des buts essentiels de notre pensée durant le xixe siècle ; et les maîtres de Reymond, M. Ph. Bridel et Th. Flournoy, ont pu l’initier, l’un à la sincérité intellectuelle en théologie, l’autre à la valeur de la philosophie des sciences. Ce que nous apporte la thèse sur le Subjectivisme, c’est donc moins un ordre de préoccupations nouvelles qu’une manière originale de penser la science dans ses rapports avec la foi personnelle.

Par contre, dès son ouvrage sur Logique et mathématiques 2 et au cours de ses nombreuses publications ultérieures sur l’histoire et la philosophie des sciences, Arnold Reymond a unifié en lui deux attitudes dont peuvent se réclamer les plus aberrants comme les plus directs de ses disciples, de ceux qui creusent à sa suite le filon de la logistique jusqu’aux psychologues de la petite enfance : l’attitude logico-réflexive et l’attitude historico-génétique. Au début de ce siècle régnait en France comme en Angleterre un réalisme logique pour lequel les êtres conceptuels engendraient d’eux-mêmes les mathématiques et s’imprimaient sur notre esprit avec une force de contrainte analogue à celle du monde sensible pour les empiristes. La conception logique d’Arnold Reymond a consisté au contraire d’emblée à mettre en évidence notre activité rationnelle en tant qu’activité, à se refuser aux identifications purement formelles pour faire la psychologie des opérations intellectuelles et à chercher dans l’histoire le secret du mécanisme de la raison. La méthode historico-critique qu’il a ainsi représentée chez nous, pendant que des auteurs comme G. Milhaud, L. Brunschvicg ou Pierre Boutroux la défendaient en France avec l’éclat que l’on sait, réconcilie ce qu’il y a de fondé dans l’analyse réflexive et ce qu’il y a d’indispensable dans la recherche historique et génétique.

Ce n’est pas le lieu d’étudier dans son ensemble l’œuvre d’Arnold Reymond. En métaphysique ainsi que dans les questions sociales il a pris position en des études qui ont toujours donné à réfléchir ; mais sur de tels terrains on ne fait point école. Ce qu’il nous a paru intéressant de souligner, c’était au contraire ce par quoi notre président nous a tous influencés profondément, ce en quoi il est un centre vivant pour notre Société, que nous soyons théologiens, moralistes, logiciens, historiens ou psychologues. À cet égard les courants qu’il a si bien décrits dans le rapport précédant ces lignes sont ceux de sa propre pensée, et l’unité harmonieuse qu’il a su réaliser en lui entre les valeurs religieuses et scientifiques, réflexives et historiques, demeure un idéal pour nous tous, transcendantalistes ou immanentistes, épistémologistes ou généticiens.