Séance annuelle de Rolle (1935) a

Elle eut lieu le 17 juin, le matin comme d’habitude à la salle du Conseil communal et l’après-midi pour la discussion au jardin de l’hôtel de la Tête Noire.

Le président central commence par saluer les hôtes distingués qui nous ont fait l’honneur de prendre part à la séance 1 ; il souhaite ensuite la bienvenue en leur qualité de nouveaux membres du groupe lausannois à M. H. Bovay, professeur à la Faculté de droit, à MM. R. Bovard et M. Monnier, puis il rappelle la perte douloureuse que la Société romande de philosophie vient d’éprouver par la mort de M. René Guisan qui professa le Nouveau Testament en même temps à la Faculté de l’Église libre vaudoise et à l’Université de Lausanne. Sans être membre de notre Société, R. Guisan s’était toujours vivement intéressé à son activité et il n’avait cessé d’encourager et de favoriser la publication de ses travaux, entre autres de ses rapports annuels.

La parole est ensuite donnée à M. Maurice Gex pour l’exposé de son intéressante étude sur Quelques aspects du réalisme contemporain. Comme cette étude se trouve jointe au présent rapport, il est inutile de la résumer.

Quant à la discussion qui l’a suivie, elle fut ouverte en ces termes par le président central.

A. Reymond. Le travail que M. Gex nous a apporté est aussi instructif que riche de matière. Il montre d’une façon saisissante combien la pensée moderne sous une forme ou une autre s’oriente vers une sorte de réalisme, c’est-à-dire accepte qu’il y ait une position de l’être déterminée en elle-même avant ou tout au moins en même temps que l’esprit humain entre en contact avec elle d’une façon consciente ou même inconsciente.

Et alors un premier problème intéressant à discuter serait celui-ci. Jusqu’à quel point l’orientation nouvelle que M. Gex a si bien mise en lumière a-t-elle été déterminée par les progrès récents des mathématiques et de la physique, en particulier par les conceptions de la relativité sur l’espace-temps ? À ce problème s’en rattache un autre d’une portée plus générale, qui aurait sa place, semble-t-il, dans ce que M. Gex appelle la caractérologie des systèmes philosophiques et qui peut être énoncé comme suit : les sciences positives sont foncièrement réalistes, car elles considèrent le monde révélé par les sensations comme existant per se et comme distinct du savant qui l’observe. Comment se fait-il dans ces conditions que la réflexion sur les sciences pousse l’esprit humain tantôt vers l’idéalisme (Platon, Kant, Berkeley, Brunschvicg), tantôt vers le réalisme, comme c’est le cas des philosophes contemporains étudiés par M. Gex ?

J. Piaget. Il y a une question préliminaire. L’idéalisme est-il aussi simple que M. Gex le caractérise ? Il y a divers types d’idéalisme, celui de Kant, par exemple, et celui de Brunschvicg. Ce dernier transcende la dualité de l’objet et du sujet, du réalisme et de l’idéalisme (type ancien). Le réel est interaction totalisante et c’est pourquoi l’idéalisme brunschvicgien peut être transposé dans la biologie (action réciproque de l’organisme et du milieu ambiant). Il n’y a donc pas à postuler un moment où sujet et objet seraient d’abord distincts pour se fusionner dans l’acte du connaître. Brunschvicg s’oppose à l’empirisme, mais non à Husserl ou à Ruyer.

M. Gex. Il y a cependant l’argument du diplodocus. Celui-ci n’a pas eu de témoin conscient pour le contempler, puisque l’homme n’existait pas encore. Que représente alors l’existence du diplodocus avant l’apparition de l’humanité ?

M. Bernays. M. Gex pourrait-il résumer les arguments avancés par le néo-réalisme contre l’idéalisme ?

M. Gex. Dans la philosophie d’Alexander les émergences forment chronologiquement trois couches : matière, être vivant, conscience ; et l’apparition successive de ces émergences est liée à un processus temporel qui est réel. Pour Ruyer la forme de la science que M. Brunschvicg considère comme la seule chose importante est cependant parfois en contradiction avec son contenu.

J. Piaget. M. Brunschvicg évite ce problème. Dans l’idéalisme dynamique et génétique l’opposition entre sujet-objet est résolue, en ce sens que dès le début le sujet se pose en même temps que l’objet et inversement.

F. Gonseth. Le dédoublement s’opère par l’activité même du sujet pensant. La chose en soi se constitue progressivement par le fait que l’être se réfléchit sur lui-même par la pensée.

R. Wavre. Au moment où une théorie scientifique s’élabore, on ne peut la dégager des positions philosophiques qui lui sont contemporaines, car ces positions sont toujours en retard par rapport à la théorie en question. La tendance scientifique constructive est en avance sur la matière philosophique déjà élaborée. Il y a ainsi dualité et union tout à la fois entre la matière et sa structure.

Ch. Werner. J’ai suivi avec un très vif intérêt l’exposé de M. Gex, qui est bien l’un des plus instructifs que nous ayons entendus à Rolle. Cependant je me demande si sa définition du réalisme n’est pas trop large. Il nous a dit que pour le réalisme l’existence déborde la pensée. Mais cela peut être dit aussi d’une doctrine comme celle de Kant (chose en soi) ou de Schopenhauer. Pour ce dernier philosophe, le vouloir-vivre est irrationnel, et c’est aussi l’immédiatement donné, ce qui rejoint le second critère de M. Gex. D’autre part, une philosophie comme la phénoménologie, dont la Wesensschau semble ne tenir aucun compte du réel extérieur, mérite-t-elle le nom de réalisme ? D’une manière générale, nous devons avouer que les doctrines réalistes dont on nous a parlé ne renferment qu’une partie de la vérité. Au sujet de l’objectivité de la perception sensible, affirmée par les philosophes anglais, M. Gex a invoqué Aristote ; mais Aristote admettait, outre les sens, l’intelligence, dans sa fonction propre qui est d’élaborer les données sensibles. Quant à la notion de forme, telle qu’elle est présentée par Ruyer, elle rentre dans les cadres d’une philosophie de la matière et se trouve fort éloignée de donner l’équivalent de la notion aristotélicienne. Comme M. Gex lui-même a paru l’admettre, les doctrines réalistes ne sont que des doctrines de transition, et nous pouvons espérer que l’avenir amènera la constitution d’un nouvel idéalisme, pour lequel l’esprit sera la seule vraie réalité.

P. Frütiger. Concernant l’idéalisme il y a deux ambiguïtés à noter. La première est celle que A. Reymond a signalée dans l’un de ses articles 2 : que désigne-t-on par esprit dans l’idéalisme ? L’esprit d’un individu (Pierre, Jacques, etc.), l’esprit humain comme réalité distincte des individus ou encore la pensée universelle en tant qu’elle subsiste, si même le genre humain était anéanti. Il semble en tout cas que les valeurs transcendent l’esprit humain. La deuxième ambiguïté est relative au terme d’objectif. Par objectif veut-on désigner ce qui s’impose du dehors au sujet pensant ou simplement ce qui est valable pour tous les esprits ?

M. Gex. Je suis d’accord avec les remarques de Frütiger. En ce qui concerne les remarques de Werner j’ajouterai simplement ceci : l’idéalisme de M. Brunschvicg qui s’apparente à la première philosophie de Fichte ne rentre pas dans le réalisme tel que je l’ai défini. Quant à Aristote, si plusieurs des néo-réalistes anglais ne se préoccupent pas de la question de savoir si le réel est intelligible ou non, par contre Whitehead et Alexander affirment une manière d’intelligibilité du réel en le considérant comme comportant un synthétisme relationnel.

Ch. Baudoin. La belle conférence de M. Gex montre deux choses : il est possible de ramener les doctrines philosophiques à un petit nombre de types ; cette réduction met en lumière dans ces doctrines des aspects nouveaux et irréductibles. D’où provient cette nouveauté ? Est-elle due à notre époque au développement des sciences ? Par exemple, l’argument du diplodocus est certainement un sophisme pour une philosophie comme celle de Kant qui tout en affirmant l’idéalité du temps en maintient l’écoulement absolu. Avec Einstein le problème se complique, puisque cet écoulement varie suivant le système de référence où se trouve placé le sujet pensant.

A. Reymond. Je ne crois pas que la notion de temps intervienne comme telle dans l’argument du diplodocus ; la physique einsténienne affirme l’existence d’un invariant qui marque des déterminations dans un cadre spatio-temporel. Ce qui est en question, c’est plutôt l’apparition de la conscience dans un réel que l’on déclare soumis à un devenir temporel objectif et qui cependant n’est censé exister que pour autant que la pensée consciente et réfléchie existe elle-même.

M. Hertz confirme la remarque concernant l’invariant einsténien, puis après avoir reçu de M. Gex la réponse que M. Bergson doit être placé dans le camp des réalistes, il déclare qu’en somme entre un idéalisme absolu et un matérialisme absolu il n’y a pas de différence.

S. Gagnebin. Tous les réalismes dont on nous a parlé se posent comme des réalismes de structures. Dans Aristote la forme est bien définie ; dans le cartésianisme elle est moins claire ; mais, avec Spinoza, la conception du monde se ramène à un composé d’organismes mécaniques. Ne serait-ce pas alors que tous ces réalismes ont la théorie des groupes comme soubassement des formes de structure ?

M. Gex. Il me semble que c’est plutôt l’influence de la physique qui serait à noter comme facteur de ces tendances réalistes.

G. Juvet. Les étiquettes : idéalisme, réalisme ont quelque chose de factice. Ce qu’il y a de nouveau dans les thèses de Ruyer (il y a des organismes qui se hiérarchisent) se trouve déjà chez Le Dantec. D’autre part le réalisme des groupes consiste à affirmer, contrairement à M. Brunschvicg, que les groupes se referment sur eux-mêmes.

J. Piaget. L’opposition entre réalisme et idéalisme est factice. M. Parodi, par exemple, reproche à M. Brunschvicg son réalisme. Il me semble qu’il y a réalisme dès qu’il y a positions statiques et idéalisme dès que l’activité dynamique de l’esprit est affirmée.

M. Gex clôt la discussion en remerciant ses interlocuteurs. Il tient en terminant à affirmer qu’à ses yeux le réalisme dans les formes successives qu’il revêt est provisoire. Le vrai problème est de rechercher ce que signifient métaphysiquement ces formes et pourquoi elles s’imposent à l’esprit.

Le président central : Arnold Reymond.