Discours du directeur du Bureau international d’éducation. 5ᵉ Conférence internationale de l’instruction publique : procès-verbaux et résolutions (1936) a 🔗
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Délégués, la tradition veut qu’au début de chaque Conférence de l’instruction publique le directeur du Bureau donne quelques indications techniques, rappelle l’esprit et la méthode propres à ces conférences et explique aux représentants des pays non membres du conseil ce qu’est le Bureau international d’éducation.
Cet usage risquait de sombrer, comme toute tradition, dans l’automatisme et l’inutilité, tant le cadre de l’Hôtel de Ville de Genève, puis celui du palais Eynard étaient éloquents par eux-mêmes et suffisaient à rappeler aux éducateurs et aux diplomates réunis pour ces conférences l’esprit de recherche et d’objectivité propre à nos travaux. Mais aujourd’hui, le hasard des événements historiques nous transplante brusquement de la Genève de la rive gauche dans celle de la rive droite. Nous avons quitté ce palais Eynard, où la neutralité helvétique, l’esprit international de la Genève traditionnelle et l’ambiance de l’Université constituaient un « climat » si propice à une Conférence de l’instruction publique, et nous nous trouvons réunis en plein palais Wilson, dans l’ancien secrétariat de la Société des Nations, dans la salle même qu’occupait le conseil. On aurait pu se demander comment ceux d’entre vous, Messieurs, qui représentez vos pays à titre de diplomates, vous libéreriez des associations d’idées politiques et de l’atmosphère de cette salle que vous connaissez si bien, et comment ceux d’entre vous qui représentez les administrations scolaires et la technique éducative échapperiez à cette contagion.
Mais nous n’avons nulle crainte quant à la réussite d’une telle expérience. L’esprit de nos conférences, l’esprit du Bureau international d’éducation, sont bien assez forts pour supporter ce dépaysement. Nous saurons retrouver ici, malgré l’inertie des choses, ce qui fait notre force : la volonté de collaboration technique et l’absence de toute préoccupation politique. Qu’il nous suffise de nous rappeler que la Conférence internationale de l’instruction publique ne vise à l’élaboration d’aucune convention, qu’aucune lutte d’intérêts, même spirituels, ne saurait marquer la conclusion de nos travaux, que nos résolutions ne supposent en rien la contrainte d’un point de vue sur les autres, mais uniquement la coordination des résultats obtenus, et alors ce local perdra toute espèce de symbolisme pour se plier lui-même à cet esprit de collaboration et non pas de rivalités nationales.
Il est difficile, en effet, de concevoir un ordre du jour plus technique — j’allais dire plus pacifique — que le nôtre. Les questions de l’enseignement spécial, c’est-à -dire des anormaux et des infirmes, de l’enseignement rural et des constructions scolaires sont si dénuées de signification politique que, pour vous avouer toute ma pensée, je trouve admirable que tant de gouvernements aient tenu à déléguer leurs représentants pour les faire discuter, et que tant de compétences se trouvent réunies ici malgré les kilomètres à parcourir et même les océans à traverser. Je tiens donc à saisir cette occasion pour remercier très vivement, au nom du Bureau international d’éducation, les gouvernements représentés ici et chacun de leurs délégués.
Mais si les preuves d’un tel intérêt pour nos conférences régulières sont étonnantes et nous remplissent de quelque confusion, c’est que les gouvernements et les autorités scolaires ont compris la valeur d’une information mutuelle et d’une discussion générale périodique des problèmes purement techniques de l’instruction publique. Lorsqu’il s’agit de grands problèmes comme la préparation des maîtres ou la prolongation de la scolarité, dont nous avons parlé ces dernières années, la nécessité d’une large information et d’une confrontation des solutions en présence va de soi. Mais lorsqu’il s’agit de questions plus spéciales, comme cette année, l’utilité d’une mise au point commune est presque plus grande encore. C’est du détail des solutions trouvées par chacun que tous peuvent s’inspirer pour éviter des tâtonnements coûteux et utiliser le résultat des expériences déjà tentées.
Dans le domaine de l’enseignement spécial, par exemple, le hasard veut que certains pays aient bénéficié d’initiatives remarquables, tandis que d’autres, concentrant leur attention sur des points différents, n’ont pas encore résolu le problème d’organisation et de technique pédagogiques que pose le problème d’éducation des arriérés ou des infirmes. Il est clair qu’une comparaison des points de vue comme celle à laquelle nous allons nous livrer ne peut qu’être utile à tous, sans impliquer en rien que la conférence cherche à faire prévaloir une doctrine sur les autres ni à imposer quoi que ce soit à personne.
Dans le domaine des constructions scolaires, de même, où les questions d’organisation interfèrent avec celles d’hygiène et d’économie, les bienfaits d’un exemple ou simplement de la prudence due à la connaissance des expériences d’autrui peuvent être incalculables, car, s’il est facile de changer sans cesse de programmes et de méthodes, il est plus difficile de renouveler d’un coup tous les bâtiments d’école d’un pays !
Quant à l’enseignement rural, l’intérêt manifesté pour cette question lors de notre dernière conférence montre assez que les pays se trouvent tous en présence des mêmes difficultés, quitte à adapter chacun des solutions propres à leurs conditions particulières. Il est impossible, par conséquent, de ne pas voir l’utilité d’une mise en commun de ces solutions, chacun utilisant ce qui lui convient des expériences faites par d’autres, tout en mettant les siennes en circulation.
Il n’est donc pas d’équivoques possibles sur l’esprit de nos conférences. À la demande de l’un des pays membres de son conseil, le Bureau international d’éducation met à l’étude une question d’intérêt général et réunit à cet égard la documentation nécessaire auprès de tous les ministères de l’Instruction publique du monde. D’où les trois volumes qui vous ont été distribués, sur les points 2, 3 et 4 de notre ordre du jour. Après quoi un délégué des pays membres du conseil présente à la conférence un bref rapport résumant l’état de la question ; cette année, Mme Michalowska, M. Nieto Caballero et M. Llopis ont bien voulu accepter de s’en charger. Puis la conférence procède à un large échange de vues et, à propos de chacun de ces rapports, aboutit au vote de recommandations. Que seront ces dernières ? Comme précédemment, elles ne prescriront rien, n’imposeront rien et s’efforceront simplement de dégager les tendances communes ou les diverses solutions également valables et également intéressantes.
Quant aux rapports des ministères de l’Instruction publique sur le mouvement pédagogique pendant l’année écoulée, nous ne doutons pas que, cette année encore, leur discussion ne montre l’identité des préoccupations sous la multiplicité des conditions : d’où cette impression d’unité dans la diversité que dégage chaque fois davantage la conférence et qui pourrait fournir une devise au Bureau lui-même, dans son souci de respecter le point de vue de chacun tout en coordonnant les efforts de tous.
Un mot encore sur la composition des délégations. L’originalité de la Conférence de l’instruction publique est sans contredit à chercher dans la collaboration des diplomates et des pédagogues qui s’est établie spontanément durant ces dernières années. Or, cette collaboration s’est révélée fort intéressante : les spécialistes sont parfois heureux d’être ramenés à la réalité… comme les réalistes d’être rappelés à l’idéal. Mais jamais l’union de ces deux groupes de délégués n’a été si étroite que cette année, puisque notre président est à la fois un grand pédagogue dont s’honore le continent américain et un diplomate qui a été chargé des plus hautes fonctions. Que la synthèse qu’il représente soit un symbole du succès de nos travaux. Le Bureau international d’éducation, qui doit déjà tant de reconnaissance à M. Nieto Caballero, lui en devra dès lors un titre de plus.