La formation de la notion d’espace chez l’enfant (1936) a b

Dans une série d’études célèbres, Henri Poincaré a montré comment s’était constitué l’espace géométrique avec ses trois dimensions. D’après ces vues, notre représentation de l’espace se construit à partir de la distinction entre changements d’état et changements de position, ou déplacements, et est ainsi corrélative de l’idée d’objet. Le développement de ces notions présuppose l’existence de groupes dans notre entendement.

À la condition d’interpréter l’existence a priori des groupes dans un sens fonctionnel, M. Piaget constate que cette façon de comprendre la genèse de l’espace géométrique est remarquablement vérifiée par l’étude du développement de l’enfant.

M. Piaget décrit une suite d’expériences, dont l’ingéniosité fait l’admiration de ses auditeurs, et qui lui permettent de marquer les étapes de ce développement. Pour les besoins de l’exposé il en distingue six.

Durant les premières semaines qui suivent sa naissance, l’enfant fait fonctionner ses réflexes et la distinction du monde extérieur et du monde intérieur n’est pas établie. Si l’enfant donne des signes de récognition, celle-ci n’est que toute pratique et ne correspond à aucune notion d’objet. Au cours d’une seconde étape, de 1 à 4 mois environ, la reconnaissance est purement visuelle. L’objet ne subsiste pas après sa disparition ; c’est une image qui ne correspond à aucun endroit déterminé. Vers 4 ½ mois, l’enfant essaye de saisir l’objet et si celui-ci disparaît, il le cherche. Une coordination s’est donc établie entre des sensations visuelles et tactilo-motrices, avec un début de permanence de l’objet, comme un prolongement de l’action. L’expérience du biberon et de l’écran restera sans doute gravée dans l’esprit des auditeurs de M. Piaget. La quatrième étape dure environ du 6e au 10e mois. L’enfant cherche l’objet désiré et qu’on fait disparaître, mais il ne tient pas compte du déplacement : il ne sait où chercher l’objet qui a cependant disparu à un endroit déterminé. L’enfant a donc formé l’idée d’un déplacement mais il n’a pas encore constitué le groupe qui lui permettrait de reconnaître ce déplacement. À la cinquième étape, la coordination des déplacements ne se fait pas encore ; le groupe qui se constitue et se généralise reste tout subjectif. Ce n’est que dans la sixième étape qu’il devient représentatif et que dès lors, soit vers 13 ou 15 mois, les notions d’objet et de déplacement sont définitivement constituées et, avec elles, la notion d’espace.

En suivant ce développement on remarque tout d’abord que la distinction de déplacements et de changements d’état n’est pas primitive. En second lieu l’intervention de groupes implique la distinction des mouvements relatifs de l’objet et du corps. Or celle-ci n’apparaît clairement qu’à la dernière étape. M. Piaget en conclut que l’existence a priori des groupes est de nature fonctionnelle et non structurale.

Si l’on reprend l’étude des étapes signalées à ce point de vue on constate qu’en effet, au début l’enfant ne distingue pas son propre corps de ses sensations ; il ne se sent pas mobile et ne se distingue pas du mouvement qu’il perçoit. C’est grâce à la répétition de certains mouvements, celui de lancer loin de lui ses jouets, par exemple, qu’il commence à prendre conscience des groupes de déplacements. Et longtemps encore après ce stade, le corps continue à rester le centre, de sorte que l’enfant ne quitte pas le domaine de la sensation. Il suit l’objet perçu, mais le groupe disparaît dès que l’objet n’est plus constaté. Le groupe reste donc subjectif. L’évolution ne s’achèvera qu’au moment où l’enfant pourra se représenter son corps parmi les autres objets ; alors, et seulement alors, le groupe de déplacements apparaîtra dans sa représentation ; il sera objectif et c’est au moment, où cette objectivation se produit que l’espace est constitué.

On peut conclure que la notion d’espace ne se produit ni par expérience pure, ni par déduction pure, mais bien par coordinations progressives qui amènent l’enfant d’un solipsisme absolu, mais inconscient, jusqu’à la conception de l’univers extérieur. Et M. Piaget montre en terminant combien la construction de l’espace par l’enfant est semblable à l’élaboration d’une hypothèse scientifique. Les maîtres de mathématiques et de physique qui assistent chaque jour aux difficultés qu’éprouvent leurs élèves à acquérir les notions scientifiques fondamentales étaient bien placés pour apprécier la vérité de ce rapprochement et pour admirer l’analyse pénétrante que le conférencier avait faite devant eux.