La genĂšse des principes de conservation dans la physique de lâenfant (1936) a đ
LâĂ©volution intellectuelle, câest-Ă -dire le dĂ©veloppement de la connaissance et de ses diffĂ©rents modes, des formes de la pensĂ©e, de leur adaptation Ă lâexpĂ©rience et des rĂšgles auxquelles elles se plient, tel est lâobjet des recherches dont nous voudrions donner ici un exemple.
En son point de dĂ©part, cette Ă©volution soulĂšve un problĂšme essentiellement biologique : le rapport entre lâintelligence ou la perception et les choses constitue, en effet, un cas particulier du rapport dâadaptation, câest-Ă -dire dâassimilation et dâaccommodation combinĂ©es, qui unit lâorganisme au milieu extĂ©rieur. La premiĂšre question que doit se poser la thĂ©orie du dĂ©veloppement de la connaissance est donc de savoir en quoi celle-ci procĂšde de lâorganisation et de lâadaptation biologique. Par exemple, il est impossible de dĂ©terminer comment sâĂ©laborent les structures spatiales Ă©lĂ©mentaires sans envisager leurs relations avec lâhĂ©rĂ©ditĂ© des organes de perception et dâĂ©quilibre et avec les diffĂ©rents modes dâadaptation de lâorganisme.
Mais, en son terme final, lâĂ©volution de la pensĂ©e individuelle vient sâinsĂ©rer dans les systĂšmes collectifs de connaissance et principalement dans ces grands systĂšmes de collaboration rationnelle que constituent les sciences dĂ©ductives et expĂ©rimentales. La thĂ©orie du dĂ©veloppement de la connaissance se prolonge ainsi nĂ©cessairement en analyse historico-critique de la pensĂ©e scientifique et en logique gĂ©nĂ©tique. Par exemple pour comprendre lâĂ©volution de la notion dâespace dans lâesprit de lâenfant, il ne suffit pas de savoir comment elle prend naissance : il faut dĂ©terminer Ă©galement comment se succĂšdent les « groupes de dĂ©placements » qui la constituent successivement, du plan moteur jusquâĂ celui de la reprĂ©sentation la plus abstraite ; il faut Ă©tablir les parts respectives du schĂ©matisme logique et de lâintuition dans cette Ă©laboration ; il faut prĂ©ciser les relations des notions spatiales avec celles de temps, dâobjet, de nombre, de mouvement, de vitesse, etc. Bref, pour comprendre vraiment la nature psychologique du dĂ©veloppement de lâespace, il faut aborder, mais dâun point de vue gĂ©nĂ©tique et expĂ©rimental, et non pas dâun point de vue purement rĂ©flexif et abstrait, tous les problĂšmes que pose lâaboutissement de cette notion, et de celles qui sây rapportent, dans la pensĂ©e scientifique propre aux mathĂ©matiques et Ă la physique : une analyse comparative sâimpose alors entre lâĂ©volution psychologique de la pensĂ©e et lâhistoire mĂȘme des sciences.
La psychologie de lâĂ©volution intellectuelle sâappuie donc simultanĂ©ment sur les thĂ©ories biologiques de lâadaptation, sur les thĂ©ories psychologiques de lâintelligence, sur les thĂ©ories sociologiques des signes et des normes (des rĂšgles de la pensĂ©e socialisĂ©e), sur lâhistoire des sciences et sur la logique comparĂ©e. On peut dĂšs lors considĂ©rer cette branche spĂ©ciale de la psychologie comme une thĂ©orie du dĂ©veloppement de la connaissance, thĂ©orie trĂšs large par lâensemble des disciplines auxquelles elle est obligĂ©e dâemprunter ses Ă©lĂ©ments et quâelle synthĂ©tise ainsi en partie, mais thĂ©orie prĂ©cise et bien dĂ©limitĂ©e par sa mĂ©thode propre, qui consiste Ă nâenvisager les rĂ©alitĂ©s intellectuelles que sous lâangle du dĂ©veloppement et de la construction gĂ©nĂ©tique.
En effet, la mĂ©thode propre Ă la thĂ©orie psychologique du dĂ©veloppement de la connaissance restera toujours lâanalyse de lâĂ©volution intellectuelle de lâenfant. Seule la pensĂ©e de lâenfant constitue un processus continu reliant par une Ă©volution normale les adaptations sensori-motrices initiales aux formes dâintelligence socialisĂ©es et scientifiques : dans la mesure oĂč le dĂ©veloppement de la pensĂ©e individuelle, de la naissance Ă lâĂąge adulte, est accessible Ă lâobservation directe et Ă lâexpĂ©rimentation, et dans la mesure oĂč il constitue Ă©galement un rĂ©actif Ă lâĂ©gard des influences exercĂ©es par les divers groupes sociaux adultes sur la formation de la raison, ce dĂ©veloppement fournit ainsi le terrain de choix sur lequel il convient de replacer tous les problĂšmes biologiques, psychologiques, sociologiques et logiques de la connaissance pour les situer sous lâangle de la construction gĂ©nĂ©tique. Une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et expĂ©rimentale est ainsi concevable, Ă titre de branche particuliĂšre de la psychologie.
Nous aimerions, dans ce qui suit, donner un exemple de cette mĂ©thode et de ses rĂ©sultats en Ă©tudiant, sur les trois plans de lâactivitĂ© sensori-motrice de la pensĂ©e Ă©gocentrique et de la pensĂ©e rationnelle, la genĂšse de quelques-unes de ces notions de conservation qui jouent un si grand rĂŽle dans la pensĂ©e scientifique. Lâesquisse de cette genĂšse nous permettra, dâautre part, de suivre, sur ces trois plans superposĂ©s, les Ă©tapes successives de lâun des processus les plus importants du dĂ©veloppement de la pensĂ©e : le passage de la perception et de la pensĂ©e Ă©gocentriques Ă la raison objective.
On peut faire, en effet, les hypothĂšses suivantes Ă cet Ă©gard. Aux dĂ©buts de la vie mentale, lâunivers apparaĂźt Ă lâenfant comme une succession de tableaux, Ă la fois centrĂ©s sur lâactivitĂ© propre et manquant de consistance intrinsĂšque : lâabsence dâobjets permanents et dâorganisation objective de lâespace semble ainsi aller de pair avec un Ă©gocentrisme radical et dâailleurs inconscient, tel que le sujet ne se considĂšre point comme un Ă©lĂ©ment parmi les choses mais ne conçoive celles-ci quâen fonction de ses actions. Ă lâautre extrĂ©mitĂ© du dĂ©veloppement, au contraire, lâunivers est considĂ©rĂ© comme formĂ© dâobjets permanents dont les mouvements sâordonnent en un espace indĂ©pendant de nous et dont les relations multiples comportent une sĂ©rie dâinvariants prolongeant la conservation de lâobjet lui-mĂȘme : invariants de nombre, de quantitĂ©, de matiĂšre, de poids, etc. On peut donc admettre que, dans la mesure oĂč se rĂ©duit lâĂ©gocentrisme, par coordination du point de vue propre avec les autres points de vue possibles, la coordination qui explique cette rĂ©duction explique par cela mĂȘme la constitution dâinstruments logiques de conservation (notions de « groupe », systĂšmes de relations, etc.) et dâinvariants dans le rĂ©el (notion de la conservation de lâobjet, des quantitĂ©s, du poids, etc.).
I. Lâintelligence sensori-motriceđ
DĂšs les activitĂ©s sensori-motrices les plus Ă©lĂ©mentaires desquelles procĂšde le dĂ©veloppement intellectuel de lâenfant, il est possible de discerner certains processus de conservation, dont la fĂ©conditĂ© ultĂ©rieure autant que les limitations initiales demandent une analyse dĂ©taillĂ©e.
Il est Ă©vident, en effet, que les mĂ©canismes rĂ©flexes (par exemple sucer), les habitudes greffĂ©es sur ces rĂ©flexes (sucer le pouce, etc.), ou les « rĂ©actions circulaires » plus complexes tendant Ă reproduire un rĂ©sultat intĂ©ressant (balancer les jouets suspendus, etc.) constituent essentiellement des conduites Ă rĂ©pĂ©tition, qui impliquent par consĂ©quent une tendance Ă la conservation. Dâune part, ces conduites supposent une organisation de mouvements telle que ceux-ci soient toujours susceptibles de revenir Ă leur point de dĂ©part : du point de vue de lâespace, ces totalitĂ©s motrices constituent donc ce que les gĂ©omĂštres appellent des « groupes de dĂ©placements », câest-Ă -dire des systĂšmes clos dâopĂ©rations conduisant Ă la conservation. Dâautre part, lâactivitĂ© psychique Ă©lĂ©mentaire qui les caractĂ©rise consiste essentiellement en une « assimilation » des rĂ©alitĂ©s extĂ©rieures, telle que celles-ci soient envisagĂ©es non pas en elles-mĂȘmes mais en tant quâaliments fonctionnels (les choses sont simplement conçues comme Ă©tant Ă sucer, Ă balancer, etc.). Or, cette assimilation est elle aussi facteur de conservation puisquâelle implique une certaine rĂ©cognition pratique et une certaine gĂ©nĂ©ralisation identificatrice fondĂ©e sur la reproduction des conduites. Câest ainsi quâen voyant suspendu devant lui un hochet habituel ou mĂȘme un nouveau jouet, le bĂ©bĂ© de 5-6 mois les balancera aussitĂŽt, en les assimilant (par assimilation reproductrice, rĂ©cognitive et gĂ©nĂ©ralisatrice) au schĂšme des objets Ă balancer.
Mais, si les organisations sensori-motrices Ă©lĂ©mentaires introduisent ainsi, dĂšs le dĂ©but, une certaine permanence dans lâunivers primitif grĂące Ă une structuration de lâespace en « groupes » pratiques et Ă une assimilation des choses perçues aux schĂšmes de lâaction, cette conservation et cette permanence Ă©manent du sujet seul et commencent donc par prĂ©senter un caractĂšre purement Ă©gocentrique. En dâautres termes, il nây a encore aucune conservation des objets comme tels ni encore aucune permanence dans lâunivers extĂ©rieur ni mĂȘme dans lâespace qui en constitue lâossature.
Pour ce qui est des objets, tout dâabord, il est facile dâĂ©tablir que si le bĂ©bĂ© est capable trĂšs tĂŽt de rĂ©cognitions nuancĂ©es, il se conduit, presque jusquâĂ la fin de la premiĂšre annĂ©e, comme si les objets disparaissant du champ de la perception cessaient momentanĂ©ment dâexister. Par exemple, entre 5 et 8 mois, alors que lâenfant sait dĂ©jĂ fort bien saisir les solides quâil voit, il suffit de les recouvrir dâun linge ou dâinterposer un Ă©cran au moment oĂč la main est dirigĂ©e vers eux, pour que le bĂ©bĂ© renonce Ă les chercher et sâen dĂ©sintĂ©resse immĂ©diatement. Jâai mĂȘme observĂ© la chose en cachant systĂ©matiquement un biberon au moment oĂč mon fils, ĂągĂ© de six mois, allait le saisir. Une rĂ©action plus curieuse encore est celle quâon observe au moment oĂč, vers 9-10 mois, lâenfant devient capable de rechercher lâobjectif derriĂšre lâĂ©cran et oĂč un dĂ©but de conservation rĂ©elle et extĂ©rieure apparaĂźt ainsi. Lorsque, par exemple, on place le bĂ©bĂ© entre deux coussins placĂ©s lâun Ă sa gauche et lâautre Ă sa droite et quâil a rĂ©ussi Ă retrouver un objet sous le coussin de droite, on peut ensuite lui retirer lâobjet des mains et le placer, sous ses yeux, sous le coussin de gauche : il le recherche alors sous le coussin de droite, lĂ oĂč il lâa trouvĂ© une premiĂšre fois, comme si la permanence de lâobjectif Ă©tait liĂ©e au succĂšs de lâaction antĂ©rieure et non pas Ă un systĂšme de dĂ©placements extĂ©rieurs dans lâespace.
En bref, lâunivers primitif nâest pas composĂ© dâobjets permanents Ă trajectoires autonomes mais de tableaux perceptifs mouvants, rentrant pĂ©riodiquement dans le nĂ©ant et en ressortant en fonction de lâaction propre. Que cet univers soit ainsi centrĂ© sur lâactivitĂ© propre, câest ce quâil est facile de contrĂŽler plus clairement encore par lâanalyse des caractĂšres Ă©gocentriques de lâespace qui en dĂ©finit la structuration.
En effet, si les mouvements de lâenfant sont dâemblĂ©e susceptibles de sâorganiser en « groupes », câest-Ă -dire en systĂšmes clos et rĂ©versibles, ces « groupes » commencent par ĂȘtre entiĂšrement centrĂ©s sur le sujet lui-mĂȘme sans donner lieu Ă une construction spatiale objective. Lâexemple le plus clair de ces « groupes » Ă©gocentriques est celui des mouvements de rotation, avant 9-10 mois, câest-Ă -dire des mouvements qui permettront dans la suite de construire la notion de lâ« envers » des objets. Chacun a pu observer des bĂ©bĂ©s manipulant des objets et les retournant en tous sens pour en explorer les diverses faces. Or ces mouvements de rotation donnent-ils dâemblĂ©e lieu Ă une Ă©laboration de groupes objectifs ? Une expĂ©rience trĂšs simple permet de montrer que non. Il suffit dâoffrir Ă un bĂ©bĂ© de 5-6 mois son biberon Ă lâenvers, en retournant cet objet trĂšs lentement devant lâenfant lui-mĂȘme : si lâenfant aperçoit encore, de lâautre cĂŽtĂ© du biberon, un morceau de la tĂ©tine de caoutchouc, il parvient immĂ©diatement Ă retourner lâobjet, mais sâil ne voit plus la tĂ©tine, il ne cherche mĂȘme pas Ă imprimer une rotation au biberon et le suce par le mauvais bout ! Une sĂ©rie dâautres expĂ©riences sur dâautres « groupes de dĂ©placements » nous ont montrĂ© le mĂȘme caractĂšre centrĂ© sur le sujet et non pas sur lâobjet.
Comment donc le bĂ©bĂ© va-t-il construire un univers dâobjets permanents situĂ©s dans un espace rĂ©el et dĂ©passer ainsi lâunivers Ă©gocentrique primitif ? Câest lâĆuvre de lâintelligence sensori-motrice ou pratique, antĂ©rieure au langage, que dâĂ©laborer un systĂšme de relations coordonnant les unes aux autres les diverses perspectives successives dans lesquelles se trouve engagĂ© lâenfant et que de conduire ainsi celui-ci Ă se situer parmi les choses au lieu de les ramener illusoirement Ă lui.
En dâautres termes, dans la mesure oĂč se dĂ©veloppe lâactivitĂ© du bĂ©bĂ© et oĂč les sĂ©quences causales, temporelles et spatiales quâelle construit deviennent plus complexes, les objets se dĂ©tachent davantage de lâaction propre et le corps du sujet devient un Ă©lĂ©ment parmi les autres dans un ensemble ordonnĂ©. Un renversement total de perspective sâopĂšre ainsi, qui marque le dĂ©but de lâobjectivation et de la conservation de lâunivers extĂ©rieur : par le jeu des rapports pratiques Ă©laborĂ©s au sein du rĂ©el, lâenfant apprend Ă dĂ©centrer lâespace et les objets de son activitĂ© Ă lui pour se situer lui-mĂȘme Ă lâintĂ©rieur de cet univers naissant. Câest ainsi que la permanence des objets apparaĂźt comme le produit de lâĂ©laboration de « groupes » objectifs de dĂ©placements et que ces « groupes » eux-mĂȘmes se constituent dans la mesure oĂč lâintelligence sensori-motrice ou pratique permet Ă lâenfant de se libĂ©rer de son Ă©gocentrisme initial pour agir sur les choses grĂące Ă un systĂšme de rapports coordonnĂ©s entre eux.
Seulement, si la coordination des rapports pratiques conduit donc Ă une premiĂšre victoire sur lâĂ©gocentrisme et Ă un dĂ©but de conservation objective, cette permanence extĂ©rieure demeure limitĂ©e au plan de lâaction et de la perception immĂ©diate et ne saurait sâĂ©tendre dâemblĂ©e Ă la reprĂ©sentation en gĂ©nĂ©ral. En effet, câest en quelque sorte un « égocentrisme ontologique » dont lâintelligence pratique dĂ©livre lâindividu, et non pas lâĂ©gocentrisme social et reprĂ©sentatif qui restera si important encore aprĂšs lâapparition du langage et durant toute la petite enfance. En dâautres termes, la coordination des rapports pratiques apprend Ă lâenfant que son corps est une chose parmi les choses et quâil fait ainsi partie dâun univers dâobjets stables, tandis quâau dĂ©but de cette construction le bĂ©bĂ© ne percevait quâun univers de tableaux inconsistants gravitant autour de son activitĂ©. Mais lâintelligence sensori-motrice ne suffit pas Ă enseigner Ă lâenfant que la perspective quâil a sur cet univers nâest pas absolue mais relative et doit ĂȘtre coordonnĂ©e Ă celles dâautrui pour aboutir Ă une reprĂ©sentation vraiment gĂ©nĂ©rale et objective de la rĂ©alitĂ©.
II. La pensĂ©e Ă©gocentriqueđ
Au moment oĂč sâachĂšve la constitution de lâunivers pratique dont nous venons de parler, lâenfant entre en possession du langage et dĂšs lors est appelĂ© Ă sâadapter Ă la pensĂ©e dâautrui en mĂȘme temps quâau monde extĂ©rieur matĂ©riel. Or en prĂ©sence de ce nouveau plan de pensĂ©e que constitue le monde social, lâenfant retrouve des difficultĂ©s analogues Ă celles quâil a dĂ©jĂ vaincues sur le plan de lâunivers pratique et repasse ainsi par des phases comparables dâĂ©gocentrisme initial puis de coordination progressive. DâoĂč les mĂȘmes consĂ©quences en ce qui concerne les principes de conservation, mais cette fois sur le plan de la reprĂ©sentation abstraite : tout en admettant dans le domaine de lâexpĂ©rience immĂ©diate la permanence des objets concrets, lâenfant ne parvient, en effet, ni aux notions de la conservation de la matiĂšre, du poids ou du mouvement, ni mĂȘme Ă celle des ensembles logiques ou numĂ©riques. Et, sâil nây parvient pas, câest faute de possĂ©der dâemblĂ©e lâinstrument intellectuel qui seul permet de construire les « invariants de groupes » que constituent les permanences physiques : cet instrument que les logiciens appellent la « logique des relations » est, en effet, lâoutil de coordination par excellence, au double point de vue social et rationnel, et il ne sâĂ©labore que dans la mesure oĂč il parvient Ă refouler lâĂ©gocentrisme qui lui oppose un obstacle constant.
Commençons, pour faire comprendre la liaison de lâĂ©gocentrisme ontologique propre aux premiers stades sensori-moteurs avec lâĂ©gocentrisme social et logique propre aux dĂ©buts de la pensĂ©e reprĂ©sentative, par reprendre briĂšvement lâexemple de lâespace. Sur le plan pratique, lâenfant de 2-3 ans est capable, nous lâavons dĂ©jĂ vu, dâutiliser un certain nombre de « groupes » objectifs de dĂ©placements : il sait retourner un objet, le cacher sous un Ă©cran ou deux Ă©crans successifs en le retrouvant Ă la bonne place, etc. Mais que se passera-t-il lorsquâil sâagira, non plus seulement dâagir sur un objet, mais encore de se reprĂ©senter les objets lointains et de coordonner les perspectives de diffĂ©rents observateurs entre elles ?
Lâune de nos assistantes, Mlle Meyer, a poursuivi Ă cet Ă©gard lâexpĂ©rience suivante : on place lâenfant en face dâune maquette reprĂ©sentant trois montagnes, et on lui demande Ă quels tableaux (parmi un certain nombre dâimages coloriĂ©es mises Ă sa disposition) correspondent les positions successives occupĂ©es par une poupĂ©e par rapport Ă ces montagnes. LâĂ©volution des rĂ©actions en fonction de lâĂąge est trĂšs nette : les petits ne parviennent pas Ă comprendre que lâobservateur voit les mĂȘmes montagnes tout autrement selon les divers points de vue et considĂšrent ainsi leur propre perspective comme absolue, tandis que les grands dĂ©couvrent peu Ă peu, aprĂšs une sĂ©rie dâerreurs, systĂ©matiques dues Ă la difficultĂ© de coordonner les relations en jeu, la relativitĂ© nĂ©cessaire Ă lâobjectivitĂ©. On assiste donc, sur ce plan Ă la fois social et logique de la coordination des perspectives, Ă un passage de lâĂ©gocentrisme au « groupe » objectif de transformations, exactement parallĂšle au passage observĂ© sur le plan sensori-moteur dans les rapports entre le bĂ©bĂ© et les objets manipulĂ©s, mais avec un dĂ©calage dĂ» Ă lâintroduction de cette nouvelle difficultĂ© que constitue lâobligation de tenir compte du point de vue dâautrui.
Or, ce processus influe lui aussi, et de trĂšs prĂšs, sur la conservation des objets envisagĂ©s et de leurs caractĂšres non seulement spatiaux, mais Ă©galement, nous le verrons plus loin, mĂ©caniques et physiques. En effet, dans la mesure oĂč une montagne est considĂ©rĂ©e par lâenfant comme Ă©tant rĂ©ellement ce quâelle apparaĂźt dans la perspective propre, elle ne saurait prĂ©senter ni forme ni dimensions stables, câest-Ă -dire aucun « invariant de groupes » tant que les « groupes » en question ne sont pas construits. Câest bien ce que lâobservation dĂ©montre. Jâai pu constater sur mes propres enfants en me promenant avec eux autour de vraies montagnes, que vers 4-5 ans encore ils considĂ©raient comme rĂ©elles les transformations apparentes dues Ă nos propres dĂ©placements ; ils admettaient donc, pour chaque montagne, lâexistence de changements de forme et de dimensions absolument contraires Ă la notion de la conservation des objets. Il serait facile de gĂ©nĂ©raliser ces considĂ©rations Ă tous les objets situĂ©s dans lâespace lointain (astres, nuages, etc.).
Mais il convient de montrer maintenant en quoi ce primat de la perspective propre, câest-Ă -dire de lâ« expĂ©rience immĂ©diate » opposĂ©e Ă lâexpĂ©rience se fondant sur la dĂ©duction rationnelle, fait obstacle Ă la coordination des relations et, en fin de compte, Ă la construction des notions de conservation de la matiĂšre, du poids, du mouvement, etc. Il est clair, en effet, que tout principe de conservation suppose un systĂšme de relations qui expliquent la permanence rĂ©elle au travers des changements apparents : or, dans la mesure oĂč lâesprit reste dominĂ© par lâ« expĂ©rience immĂ©diate », il nâest capable de reconnaĂźtre ni cette relativitĂ©, ni les « invariants » quâelle implique.
Voici un exemple en ce qui concerne les notions de conservation de la matiĂšre et du poids. Nous montrons Ă des enfants de diffĂ©rents Ăąges deux boulettes de pĂąte de mĂȘmes dimensions et de mĂȘme poids, puis nous dĂ©formons lâune de ces boulettes en lui imprimant une forme cylindrique (saucisson) et nous demandons si les deux objets ont encore le mĂȘme poids. Or, les petits pensent que le poids du cylindre est devenu infĂ©rieur Ă celui de la boulette (parce quâune boule paraĂźt effectivement concentrer en elle plus de matiĂšre quâun cylindre allongĂ©) et ils affirment mĂȘme que la quantitĂ© de pĂąte a diminuĂ© en fonction du changement de forme ! Les grands croient au contraire Ă la conservation du poids et de la matiĂšre, tandis quâentre deux on trouve un stade au cours duquel les enfants pensent que le poids seul varie avec la forme, la matiĂšre restant constante.
De mĂȘme, lâune de nos Ă©lĂšves, Mlle B. Inhelder, a pu montrer que le sucre fondu dans un verre dâeau ne se conserve pas, dans lâesprit des jeunes enfants : le niveau qui sâĂ©lĂšve lors de lâimmersion du sucre est considĂ©rĂ© comme devant sâabaisser lors de la fusion, le sucre est conçu comme sâanĂ©antissant peu Ă peu, et mĂȘme le goĂ»t sucrĂ©, seul rĂ©sidu du morceau fondu, est censĂ© disparaĂźtre au bout de quelques heures. Au contraire, les enfants plus ĂągĂ©s parviennent, au travers dâune sĂ©rie dâĂ©tapes, quâil est inutile de dĂ©crire ici, Ă la notion de la conservation du sucre, de son poids et mĂȘme du volume occupĂ© dans le liquide. Certains vont jusquâĂ construire une sorte dâatomisme grossier, comparable Ă celui des physiciens prĂ©socratiques pour rendre compte de ces phĂ©nomĂšnes.
Quant aux notions plus subtiles, telles que celles de la conservation du mouvement ou du principe dâinertie, il en est a fortiori de mĂȘme. Il est facile, en effet, de montrer que toute la physique de lâenfant commence par ĂȘtre imprĂ©gnĂ©e dâun dynamisme animiste qui est aux antipodes de lâidĂ©e dâinertie : les choses sont douĂ©es de forces actives, spontanĂ©es et intransmissibles, calquĂ©es sur le modĂšle de notre activitĂ© musculaire et volontaire. Plus tard, avant dâen venir Ă des notions plus mĂ©canistes, lâenfant passe par une pĂ©riode intermĂ©diaire qui rappelle sur bien des points la physique dâAristote : câest ainsi que la trajectoire dâun projectile sâexplique non pas par la conservation de lâĂ©lan reçu, mais par une ÎŹÏ ÏÎčÏΔÏÎŻÏÏαÏίζ proprement dite, le projectile Ă©tant poussĂ© par lâair quâil dĂ©place en avançant. De mĂȘme les nuages avancent Ă cause du vent quâils provoquent par leur dĂ©placement, etc.
Que toutes ces notions, si contraires aux idĂ©es de conservation, sâexpliquent par les mĂȘmes causes, câest-Ă -dire par une relation Ă©gocentrique et non encore rĂ©ciproque ou rationnelle entre le sujet et les objets, câest ce quâil nous semble aisĂ© de faire voir. Dâune part, en effet, les choses sont assimilĂ©es au moi et conçues sur le modĂšle de lâactivitĂ© propre : dâoĂč les notions anthropocentriques de la force, du poids, etc., qui abondent dans la physique des petits. Dâautre part, lâexpĂ©rience, au lieu dâĂȘtre structurĂ©e par la logique des relations qui seule lui imprimera une forme objective grĂące Ă la coordination des rapports multiples perçus ou conçus, demeure « immĂ©diate », câest-Ă -dire dominĂ©e par les impressions successives et non encore coordonnĂ©es du sujet. Câest ainsi que, dans le cas des boulettes changeant de forme, lâenfant ne parvient pas Ă libĂ©rer son jugement des illusions dues aux perceptions habituelles (on sait Ă quel point les Ă©valuations du poids dĂ©pendent des facteurs de forme), pour coordonner les relations en jeu en un ensemble cohĂ©rent susceptible dâassurer la dĂ©duction des permanences rĂ©elles. Bref, la non-conservation rĂ©sulte du primat de lâexpĂ©rience immĂ©diate sur la dĂ©duction rationnelle, et lâexpĂ©rience immĂ©diate, câest lâensemble des impressions subjectives successivement enregistrĂ©es et non encore coordonnĂ©es en un systĂšme de relations englobant le sujet dans un univers objectif.
III. La coordination rationnelleđ
Nous avons vu tout dâabord comment les coordinations sensori-motrices conduisaient lâenfant, Ă partir dâun univers non permanent et centrĂ© sur lâactivitĂ© propre, Ă une conservation des objets fondĂ©e sur la construction de « groupes de dĂ©placements » ordonnant lâespace en un univers pratique objectif. Nous venons de constater, par contre, que lorsque la pensĂ©e et la reprĂ©sentation abstraite se superposent Ă cet univers sensori-moteur, lâĂ©gocentrisme rĂ©apparaĂźt sur ce nouveau plan et que lâunivers de la reprĂ©sentation commence, lui aussi, par ĂȘtre centrĂ© sur le moi et dĂ©nuĂ©, par consĂ©quent, des permanences fondamentales exigĂ©es par la raison. Comment lâenfant va-t-il surmonter ce second ensemble dâobstacles et aboutir Ă la conservation rationnelle ?
La marche de la raison, sur le plan de la pensĂ©e conceptuelle, est exactement la mĂȘme que sur le plan sensori-moteur, Ă cette diffĂ©rence prĂšs quâil sâagit dorĂ©navant de coordonner les perspectives propres aux diffĂ©rents individus en plus de la coordination des diffĂ©rents aspects de lâexpĂ©rience individuelle. Cette coordination sociale, qui impose une dimension nouvelle aux dimensions dĂ©jĂ acquises de la coordination rationnelle, constitue, dans le domaine intellectuel, ce quâon peut appeler la logique proprement dite, par opposition Ă lâintelligence sensori-motrice ou pratique qui systĂ©matise seulement les perceptions et les mouvements. La logique est donc le « groupe » des opĂ©rations coordonnant les relations interindividuelles avec les relations intra-individuelles en un systĂšme susceptible dâassurer la conservation nĂ©cessaire aux invariants de lâexpĂ©rience.
Lâessence de la coordination rationnelle est donc Ă chercher dans la « logique des relations », câest-Ă -dire dans ce groupe fondamental dâopĂ©rations qui assure la rĂ©ciprocitĂ© des perspectives individuelles et la relativitĂ© des donnĂ©es de lâexpĂ©rience. Pour reprendre lâexemple de lâespace, sur lequel nous avons dĂ©jĂ insistĂ©, câest grĂące Ă la logique des relations que lâenfant arrive peu Ă peu Ă comprendre, entre 7 et 11 ans, que la gauche et la droite ne sont pas des absolus, mais que la propre gauche correspond Ă la droite dâun individu situĂ© en face de soi et quâun objet situĂ© entre deux autres est Ă la fois Ă gauche du premier et Ă droite du troisiĂšme. Câest donc la logique des relations qui permet de construire un espace reprĂ©sentatif par coordination des diffĂ©rentes perspectives possibles et de la superposer Ă lâespace pratique dont les rapports, si bien coordonnĂ©s entre eux soient-ils, demeurent toujours limitĂ©s Ă la perspective propre.
Or cette logique des relations, qui prolonge ainsi sur le plan de la pensĂ©e les « groupes » dâopĂ©rations esquissĂ©es par lâintelligence sensori-motrice et Ă©limine donc peu Ă peu lâĂ©gocentrisme intellectuel, aboutit, dans le domaine que nous cherchons Ă analyser ici, Ă la constitution dâinvariants qui reprĂ©sentent pour la raison autant de principes de conservation applicables au monde physique.
Dans le champ des permanences quantitatives, par exemple, il est aisĂ© de montrer comment chaque groupe de relations entraĂźne la construction dâinvariants formels dont lâapplication au rĂ©el corrige les illusions de non-conservation que nous venons de dĂ©crire dans lâ« expĂ©rience immĂ©diate » de la petite enfance. Dans ces recherches sur la genĂšse de notions de quantitĂ© et de nombre, notre assistante, Mlle A. Szeminska, a pu mettre en lumiĂšre une sĂ©rie de faits qui Ă©clairent cette transformation, et dont voici quelques-uns :
Lorsque lâon remplit un grand verre dâune quantitĂ© continue telle que de lâeau colorĂ©e, ou discontinue telle quâun ensemble de perles, et que lâon transvase ces quantitĂ©s dans deux ou quatre petits verres, dans des bocaux allongĂ©s et minces, ou larges et bas, etc., les quantitĂ©s paraissent augmenter ou diminuer, pour lâenfant en dessous de 7 ans en moyenne, selon que le sujet considĂšre le niveau des rĂ©cipients, ou leur largeur, leur nombre, etc. Bien plus, lorsque lâon fait correspondre un Ă un les Ă©lĂ©ments de deux ensembles (par exemple les perles de deux rangĂ©es rectilignes), lâenfant a beau considĂ©rer dâabord les deux quantitĂ©s comme Ă©gales, il suffit dâespacer ou de serrer les Ă©lĂ©ments de lâun de ces ensembles (mettre les perles en tas ou au contraire faire une rangĂ©e plus longue et plus espacĂ©e que la rangĂ©e correspondante) pour que les deux quantitĂ©s ne soient plus considĂ©rĂ©es comme Ă©quivalentes : une rangĂ©e de dix perles est par exemple conçue comme sâaccroissant quant au nombre lui-mĂȘme si lâon dispose les perles sur un plus grand espace, ou encore un tas est considĂ©rĂ© comme contenant davantage ou moins de perles selon quâon le serre ou quâon le disperse sous les yeux de lâenfant, etc., etc.
En bref, il nây a, en dessous de 6-7 ans, ni conservation des quantitĂ©s continues, ni conservation des ensembles discontinus, ni Ă©quivalence nĂ©cessaire entre deux ensembles correspondant terme Ă terme, etc., et cela quelles que soient les opĂ©rations actives auxquelles le sujet se livre lui-mĂȘme au cours des expĂ©riences. Câest dâailleurs pour cette raison que lâenfant ne parvient, jusquâĂ cet Ăąge, ni Ă construire une notion Ă la fois cardinale et ordinale des nombres susceptibles dâextension indĂ©finie, ni Ă Ă©laborer, sur le plan de la logique des concepts, des classes en extension reposant sur lâinclusion des parties dans un tout permanent. Les structures essentielles pour lâesprit que reprĂ©sentent le nombre et la classe logique apparaissent ainsi, en dĂ©finitive, comme liĂ©es elles-mĂȘmes aux processus de conservation et lâon peut dire, au total, que, si la pensĂ©e demeure prĂ©logique durant toute la petite enfance, câest prĂ©cisĂ©ment faute de principes de conservation.
Or, comment lâenfant procĂšde-t-il de cet Ă©tat prĂ©logique Ă la dĂ©couverte de la permanence des ensembles et des quantitĂ©s ? Par la coordination des rapports en prĂ©sence, câest-Ă -dire par les opĂ©rations de multiplication essentielles Ă la logique des relations. DĂšs quâau lieu dâenvisager sĂ©parĂ©ment le niveau, la largeur, le nombre des colonnes de liquide, la longueur des rangĂ©es et lâespace compris entre les Ă©lĂ©ments, etc., il parvient Ă coordonner ces relations entre elles, câest-Ă -dire Ă saisir leur relativitĂ© comme telle en un systĂšme de variations interdĂ©pendantes, il construit par le fait mĂȘme des totalitĂ©s susceptibles de conservation. Câest donc la logique des relations qui transforme lâexpĂ©rience immĂ©diate, avec ses illusions de perception, en un systĂšme rationnel dont les transformations reposent sur des invariants nĂ©cessaires. Il serait facile de montrer que la conservation de la matiĂšre, du poids et du mouvement dont nous parlions plus haut rĂ©sulte de processus analogues : dans la pensĂ©e de lâenfant comme dans lâĂ©volution des sciences, câest toujours de lâunion dâune dĂ©duction fondĂ©e sur la coordination des relations avec une expĂ©rience ainsi structurĂ©e que rĂ©sultent les permanences rationnelles et toute invariante suppose un « groupe » qui la constitue, câest-Ă -dire un systĂšme de transformations corrĂ©latives et rĂ©versibles.
On voit, en conclusion, comment lâanalyse gĂ©nĂ©tique dâun aspect quelconque de la pensĂ©e de lâenfant rejoint nĂ©cessairement celle de la pensĂ©e scientifique. Ă vrai dire lâeffort par lequel lâenfant se dĂ©livre de son Ă©gocentrisme pour construire un univers au moyen de cet instrument Ă la fois social et rationnel que reprĂ©sente la logique des relations, est au point de dĂ©part de cet effort gigantesque et toujours actuel de la science pour libĂ©rer lâhomme de lui-mĂȘme en le situant dans lâobjectivitĂ© du relativisme.