Introduction. 6ᵉ Conférence internationale de l’instruction publique Genève 1937 : documents officiels sur l’enseignement de la psychologie dans la préparation des maîtres primaires et secondaires (1937) a

Personne ne conteste que la préparation d’un médecin ne suppose l’étude de l’anatomie et de la physiologie, car, pour guérir le corps humain, il est nécessaire de savoir comment il fonctionne normalement. Si indispensables que soient la « vocation », le talent personnel, le « coup d’œil » et autant de qualités individuelles que les études ne peuvent engendrer ni remplacer, il est évident que les futurs médecins qui les possèdent ne peuvent parvenir à les faire fructifier qu’en acquérant un certain nombre de connaissances préalables, que seule donne une bonne préparation technique.

De même, selon un courant d’opinion de plus en plus puissant, dont témoigneront les réponses analysées dans ce volume, il semble évident que le pédagogue doive connaître l’enfant et l’adolescent et qu’ainsi l’étude de la psychologie lui soit nécessaire. Si indispensables que soient non seulement la connaissance des branches à enseigner, mais encore la vocation personnelle de l’éducateur, le talent pédagogique et les qualités plus ou moins innées d’autorité, de contact, etc., qui font un bon maître, il est clair qu’il lui reste à connaître l’esprit de ses élèves ; une certaine information psychologique est ainsi impliquée dans toute préparation pédagogique, car pour former des esprits, il faut savoir selon quelles lois ils se constituent et selon quelles lois ils fonctionnent.

Comment donc se fait-il qu’une telle vérité ait été aussi longtemps méconnue et qu’elle ait commencé si récemment à être appliquée d’une manière systématique dans les divers pays ? Deux raisons très simples expliquent ce fait, la première se ramenant d’ailleurs à la seconde. En premier lieu, tout le monde se croit psychologue, tandis que l’on ne s’attribue point de science anatomique ou physiologique infuse. Il a donc paru superflu, ou plutôt l’idée même n’est venue que tardivement, de consacrer un temps déterminé à l’étude d’un domaine que chacun croit connaître suffisamment par la pratique. En second lieu, la psychologie de l’enfant et celle de l’adolescent ne se sont constituées à titre de sciences que tout récemment, trop récemment pour que l’opinion soit encore convaincue de la valeur de leurs premiers résultats, par rapport à la connaissance psychologique intuitive et commune. Bien plus, il faut affirmer sans hésiter que la psychologie de l’enfant et celle de l’adolescent ne sont point faites, qu’elles débutent seulement et qu’ainsi il est parfaitement naturel qu’elles ne jouent point encore, dans la préparation des maîtres primaires et secondaires, le même rôle que l’anatomie et la physiologie dans la préparation des médecins.

C’est cette situation très particulière d’un enseignement essentiel à la formation des maîtres, mais trop récent pour avoir encore donné tous ses fruits, qui a poussé le Bureau international d’éducation à procéder à l’enquête dont nous donnons aujourd’hui les résultats. On sait que le Bureau a étudié, en vue de la Conférence internationale de l’instruction publique de 1935, le double problème de la préparation du corps enseignant primaire et secondaire. À ce propos déjà, il va de soi qu’a été abordée la question de la formation psychologique des maîtres. Dans chacun des 62 pays (sauf un) qui ont répondu au questionnaire relatif à la formation du personnel enseignant primaire, la préparation psychologique des maîtres du premier degré est considérée comme importante 1. Presque partout, d’autre part, la préparation pédagogique du personnel enseignant secondaire comporte des études psychologiques 2. L’importance de la question de la préparation psychologique est donc actuellement universelle. Or, les psychologues avertis par leurs propres études de l’insuffisance de leur science par rapport aux besoins réels de la pratique ne peuvent que s’inquiéter de savoir en quoi consiste en réalité l’enseignement de la psychologie aux futurs maîtres et comment le perfectionner. C’est ainsi que la New Education Fellowship a créé une commission de recherches pour l’analyse de ces questions et que les nombreux instituts universitaires de la science de l’éducation répandus dans le monde entier se les posent chaque jour. Il a donc paru intéressant au Bureau international d’éducation de chercher à contribuer selon sa méthode habituelle à cette étude, en récoltant des matériaux ne faisant pas double emploi avec les documents existants. Tandis que la plupart des publications relatives à ce sujet exposent ce que devrait être une préparation psychologique minimale ou complète, il nous a semblé utile, pour stimuler les autorités responsables, de les prier de se faire connaître mutuellement, par l’intermédiaire de la Conférence annuelle de l’instruction publique, les mesures adoptées pour assurer cette préparation.

Voici le texte du questionnaire envoyé aux ministères de l’Instruction publique de tous les pays :

Questionnaire pour l’enquête sur l’enseignement de la psychologie dans les écoles normales

  1. Existe-t-il dans les écoles normales de votre pays un enseignement de la psychologie ?
  2. Dans quelle année du cycle des études pédagogiques se situe cet enseignement ?
    Après ou avant l’histoire de la pédagogie ?
    Après ou avant la didactique ? etc.
  3. Par qui sont données les leçons ?
    Par des gradués en psychologie, en philosophie, ou des professeurs non spécialisés ?
  4. L’enseignement se base-t-il exclusivement sur certains manuels ou ouvrages classiques, ou bien comporte-t-il des développements personnels du professeur ?
  5. Quels sont les livres employés ?
  6. L’enseignement comprend-il la psychologie des enfants, la psychanalyse éducative, la pratique des épreuves psychotechniques et des épreuves d’intelligence (tests, etc.) ?
    Ou seulement des leçons de psychologie générale ?
  7. Quel est le nombre de leçons données (par semaine) ?
  8. Les élèves font-ils eux-mêmes des expériences psychologiques ?
    Expérimentent-ils sur des enfants ?
    Leur donne-t-on des problèmes psychologiques à résoudre ?
  9. Si oui, quelle est l’organisation de ces expériences faites par les élèves eux-mêmes ?
    Travaillent-ils dans les écoles, etc. ?
  10. Exemples de recherches d’élèves.

On ne trouvera donc, dans le présent ouvrage, ni l’analyse détaillée des méthodes propres aux quelques institutions connues de tous les pédagogues soucieux de perfectionnement psychologique, ni l’étude de l’œuvre des principaux maîtres de la psychologie pédagogique. On y trouvera une collection, modeste mais témoignant de la généralité de l’effort commun, d’indications relatives au programme, aux manuels, aux sujets étudiés, etc., de l’enseignement psychologique donné aux futurs maîtres primaires et secondaires. À cet égard, l’enquête dont nous publions les résultats doit donc être conçue comme un simple développement de nos enquêtes antérieures sur la formation professionnelle du corps enseignant primaire et secondaire.

Jean Piaget,
directeur du Bureau,
avec la collaboration de
Édith Meyer