La philosophie de Gustave Juvet. Ă la mĂ©moire de Gustave Juvet, 1896-1936 (1937) a b đ
Avant de parvenir Ă la plĂ©nitude de pensĂ©e et Ă la perfection dâexpression qui caractĂ©risent La Structure des nouvelles thĂ©ories physiques, la philosophie de Gustave Juvet a connu un certain nombre de phases, quâil peut ĂȘtre intĂ©ressant de retracer briĂšvement, car tout ce passĂ© vient sâinscrire dans ces pages si denses, reconnaissable en ses tĂątonnements successifs bien quâharmonisĂ© en un tout final majestueux. Il est impossible, Ă qui a connu Gustave Juvet, de relire ce petit livre sans une Ă©motion profonde, tant y est visible cette longue Ă©volution personnelle et tant est impressionnante la synthĂšse ultime. En effet, comme sâil avait voulu fixer avant de disparaĂźtre les grandes lignes de sa pensĂ©e, Juvet a su, en marge des dĂ©veloppements techniques de son sujet, esquisser lâensemble de sa doctrine en une sĂ©rie de raccourcis saisissants.
DĂšs lâĂ©closion de sa rĂ©flexion philosophique, bien avant ses Ă©tudes proprement universitaires, Juvet orientait ses lectures vers la synthĂšse scientifique. Tandis que nous autres Ă©tions prĂ©occupĂ©s par les problĂšmes de lâesprit, par le besoin de sauvegarder les droits de lâactivitĂ© du sujet. Juvet, lui, a commencĂ© par pourchasser tout mysticisme et par chercher lâabsolu sur le terrain dâun monisme intĂ©gral. Quoique sĂ©duit dâemblĂ©e par les mathĂ©matiques, câest Ă la biologie, Ă la chimie et aux doctrines Ă©nergĂ©tiques quâil a demandĂ© tout dâabord les grandes solutions. FĂ©lix Le Dantec a Ă©tĂ© son premier maĂźtre et son premier modĂšle. Le sujet psychologique lui a paru devoir se rĂ©sorber entiĂšrement dans le dĂ©terminisme de lâorganisme, et, mĂȘme dans le domaine de la logique, quâil a tant aimĂ© plus tard, il a dĂ©butĂ© par un positivisme radical : son mĂ©pris total pour la logique dâAristote le poussait Ă voir en toute dĂ©duction la rĂ©plique intĂ©riorisĂ©e dâune expĂ©rience matĂ©rielle et en toute construction intellectuelle un jeu dâ« images » biologiquement rĂ©glĂ©es.
De ce point de vue initial dâun dogmatisme complet, il a Ă©tĂ© pour nous tous un maĂźtre admirable par sa critique impitoyable et sa capacitĂ© Ă©tonnante de synthĂšse et dâassimilation doctrinaire. Dans ce petit groupe de « gymnasiens » neuchĂątelois qui vit toujours sous le nom dâ« Amis de la Nature » et oĂč nous unissions avec passion le culte des sciences naturelles (nous avons mis au point, lui et moi, en ces annĂ©es bienheureuses, un « Catalogue des Batraciens du canton de NeuchĂątel » !), celui de la discussion philosophique et celui de lâamitiĂ©, il prĂ©sentait des « travaux » sur toute chose, du lamarckisme et de lâembryologie causale jusquâaux thĂ©ories atomiques et thermo-dynamiques et jusquâaux mathĂ©matiques pures. Je me rappellerai toujours une aprĂšs-midi, quâil mâavait consacrĂ©e un peu plus tard, au moment de sa licence, pour mâexposer « en français » câest-Ă -dire sans formules, la relativitĂ© restreinte en un raccourci Ă©tonnant, et dâune clartĂ© telle que je nâai rien lu depuis sur ce sujet qui lâĂ©galĂąt. Et cependant il considĂ©rait alors cette doctrine comme fausse et se proposait de la combattre !
Mais, vers 1918-1919, Juvet a commencĂ© dâabandonner ces premiers points de vue et de douter de la vĂ©ritĂ© de son monisme bio-chimique. Il faut sans doute chercher Ă cela des causes affectives (un deuil de famille) et sociales (câest lâĂ©poque oĂč, sĂ©duit par Maurras, il rĂȘvait dâune autoritĂ© spirituelle fondĂ©e sur lâordre et la tradition et oĂč, tel Auguste Comte, son positivisme annonçait une « synthĂšse subjective »). Seulement il nâen faut pas moins reconnaĂźtre les facteurs intellectuels, câest-Ă -dire la dĂ©couverte du sujet pensant quâil a faite Ă la fois sur le terrain de la psychologie et sur celui des sciences physico-mathĂ©matiques. En psychologie, il suivait avec passion, Ă Paris, en compagnie de R. Wavre, de L. Bopp et de plusieurs autres dâentre nous, les cours de Pierre Janet, et il a compris comment, sans sortir du terrain biologique, on pouvait Ă©difier une science du comportement rendant compte de la genĂšse et du dĂ©veloppement des structures intellectuelles. Mais surtout, en se laissant gagner par la relativitĂ© einsteinienne, il a compris comment lâaccord entre la dĂ©duction gĂ©omĂ©trique et lâexpĂ©rience posait nĂ©cessairement le problĂšme de la connaissance : comment expliquer, en effet, la rencontre entre les gĂ©omĂ©tries non-euclidiennes, construites au siĂšcle dernier sans aucun souci dâapplication et par pur besoin dĂ©ductif, dâune part, et lâexpĂ©rience physique dans ce quâelle a de plus raffinĂ©, dâautre part, sans se demander par quel mystĂšre lâesprit est adaptĂ© au rĂ©el au point dâen dĂ©couvrir ainsi les cadres dâavance par une sorte de divination rationnelle ? Lâexplication matĂ©rialiste de lâempreinte exercĂ©e par les choses sur lâorganisme est Ă jamais incapable de rendre compte de cette puissance crĂ©atrice de la dĂ©duction et de ses connexions progressives avec le rĂ©el.
Aussi bien, Juvet Ă©tait-il alors en voie de corriger ses premiĂšres conceptions et de les ajuster aux donnĂ©es nouvelles sur lesquelles travaillait sa pensĂ©e si vivante. On peut parler, pour caractĂ©riser ces annĂ©es de 1919 Ă 1922 ou 1923, dâune seconde pĂ©riode de la philosophie de Gustave Juvet, pĂ©riode de transition et de recherche intense, durant laquelle son effort ne visait Ă rien moins quâĂ concilier le positivisme scientifique avec un rĂ©alisme philosophique de plus en plus exigeant.
Son positivisme, en philosophie des sciences, se marque alors par une volontĂ© renouvelĂ©e de ne faire appel quâau minimum Ă lâactivitĂ© du sujet pensant dans lâexplication des principes. Les principes sont en nous, disait-il volontiers, et il nâest pas douteux que notre activitĂ© dĂ©ductive soit nĂ©cessaire pour organiser la science, mais les principes ne viennent pas de nous et ils sont Ă prendre pour ce quâils sont : des rĂšgles conformes Ă la raison et applicables Ă lâexpĂ©rience. Câest surtout sur le terrain de la psychologie gĂ©nĂ©tique que nous opposions nos vues : tandis que je rĂȘvais de chercher lâexplication des notions logiques, mathĂ©matiques et physiques dans une analyse de leur formation psychologique et que la construction gĂ©nĂ©tique me paraissait devoir se confondre, Ă un degrĂ© suffisant de profondeur, avec la construction logique elle-mĂȘme, en une sorte de dialectique vivante et organique, Juvet ne voyait lĂ que subjectivisme stĂ©rile. Le sujet ne crĂ©e rien, rĂ©pĂ©tait-il sans cesse, sinon un langage de plus en plus prĂ©cis, et ce langage nâa de valeur que sâil est conforme Ă des donnĂ©es indĂ©pendantes de lui.
Mais sous ce langage bien fait, auquel il tentait de ramener la science, Juvet ambitionnait toujours davantage de pouvoir situer un rĂ©alisme, non plus matĂ©rialiste, mais quasi mĂ©taphysique. La science ne sâintĂ©resse pas Ă la nature du rĂ©el, accordait-il au positivisme, mais si la langue du savant (la « narration des phĂ©nomĂšnes » comme il affectionnait de dire avec Le Dantec) atteint si bien son objet, nâest-ce pas peut-ĂȘtre que la rĂ©alitĂ© profonde consiste en ĂȘtres mathĂ©matiques et esthĂ©tiques dont nous avons, sinon lâintuition directe, du moins le soupçon et la nostalgie ? Bien que gardant les formes de sa premiĂšre philosophie, Juvet Ă©tait visiblement sĂ©duit, dans le fond, par ce platonisme Ă©ternel qui guette tout mathĂ©maticien trop rĂ©aliste pour se fier Ă la psychologie.
LâĂ©quilibre entre ces deux tendances contradictoires, il lâa trouvĂ© momentanĂ©ment dans Duhem. Avec le cĂ©lĂšbre auteur de La ThĂ©orie physique, Juvet pensait alors quâon peut ĂȘtre Ă la fois rigoureusement nominaliste quant Ă la thĂ©orie des sciences (la science est un systĂšme de dĂ©ductions traduisant avec plus ou moins de simplicitĂ© les donnĂ©es de lâexpĂ©rience, mais sans quâaucune expĂ©rience cruciale ne puisse jamais dĂ©cider de la valeur derniĂšre des principes admis), et rĂ©aliste en philosophie. Mais au lieu du rĂ©alisme aristotĂ©licien qui satisfaisait Duhem, Juvet rĂȘvait dâun monde dâIdĂ©es permanentes, source des rĂ©alitĂ©s morales, esthĂ©tiques et logico-mathĂ©matiques.
Mais une fois encore, lâĂ©quilibre sâest rĂ©vĂ©lĂ© fragile et Juvet a poursuivi son Ă©volution vers une unitĂ© plus grande et plus comprĂ©hensive. Du point de vue de lâĂ©volution de la physique, en effet, lâidĂ©e que la science se rĂ©duit Ă un simple langage est dĂ©mentie par le fait des approximations successives dont la vection tĂ©moigne dâune objectivitĂ© croissante. En particulier depuis que la thĂ©orie de la relativitĂ© et celle des quanta ont trouvĂ© une synthĂšse avec la mĂ©canique ondulatoire de M. de Broglie, Juvet a Ă©tĂ© conduit Ă renoncer Ă son nominalisme provisoire et Ă admettre, avec lâapproximation graduelle des mesures, une rencontre toujours plus Ă©troite entre la dĂ©duction et lâexpĂ©rience :
Si lâhistoire des sciences, dit-il en 1933, dans un passage rappelant lâinfluence quâil a subie de Duhem, prouve quâil nây a pas de faits bruts, dâexpĂ©riences pures, de mesures cruciales, parce que tout fait, toute expĂ©rience, toute mesure supposent une certaine thĂ©orie prĂ©alable⊠cette mĂȘme histoire montre que câest par une nouvelle interprĂ©tation dâexpĂ©riences anciennes, ou aprĂšs avoir essayĂ© infructueusement dâinterprĂ©ter une nouvelle expĂ©rience dans une ancienne thĂ©orie, que les mythes physiques se transforment. 1
DâoĂč lâon peut tirer que si « les progrĂšs de la physique se mesurent Ă la prĂ©cision des approximations numĂ©riques⊠ils se mesurent surtout Ă la fidĂ©litĂ© des groupes sur lesquels les thĂ©ories se fondent » 2. Du point de vue philosophique, Duhem ne pouvait donc le satisfaire longtemps, parce que le dualisme du physicien français ne pouvait apaiser la soif de dĂ©duction globale qui a toujours Ă©tĂ© le caractĂšre dominant de la physionomie intellectuelle de Gustave Juvet.
DâoĂč lâapparition dâune troisiĂšme et derniĂšre pĂ©riode de sa pensĂ©e, pĂ©riode de plein Ă©quilibre et de rĂ©alisation de plus en plus personnelle. Ă la suite de la nouvelle mathĂ©matisation de la physique, dâune part, et surtout, semble-t-il, de ses rĂ©flexions sur les travaux de gĂ©omĂ©trie diffĂ©rentielle dâE. Cartan, Juvet a trouvĂ© lâidĂ©e maĂźtresse qui lui a permis dâunifier ses tendances, Ă savoir que les « groupes » constituent Ă la fois le fondement des mathĂ©matiques et celui de la rĂ©alitĂ© physique : la rĂ©alitĂ© derniĂšre serait ainsi Ă chercher dans un monde dâĂȘtres logico-mathĂ©matiques dâoĂč procĂšdent simultanĂ©ment notre esprit et le monde extĂ©rieur, et la nature de ces ĂȘtres trouverait son interprĂ©tation dans une sorte de rĂ©alisme platonicien, mais de rĂ©alisme remplaçant lâIdĂ©e statique ou la Forme par le dynamisme intellectuel du Groupe.
La troisiĂšme philosophie de Juvet est donc un mathĂ©matisme intĂ©gral, ne reculant devant aucun des problĂšmes quâil soulĂšve, mais un mathĂ©matisme combien vivant et combien « fastueux » (pour se servir dâune expression quâil aimait). Les nouvelles thĂ©oriques physiques, Ă©crit-il, constitueraient « la vĂ©rification la meilleure du pythagorisme : les choses sont nombres. Ă supposer que cela fĂ»t, cette rĂ©duction Ă un mathĂ©matisme aussi rigoureux ne supprimerait pas des questions dâune importance capitale, comme celle de la signification des principes eux-mĂȘmes ou celles de leurs rapports, soit avec les choses, comme dirait un empiriste, soit avec les lois de notre esprit, comme dirait un idĂ©aliste, soit avec les lois Ă©ternelles de lâĂȘtre, comme dirait un rĂ©aliste » 3. DĂšs lors « sâil est vrai que la mathĂ©matique, en se refermant sur elle-mĂȘme, entoure les arts les plus nobles, la mĂ©taphysique la plus sublime, et par lĂ les explique, elle permettra de juger les thĂ©ories de la physique et, par la critique quâelle fera des notions gĂ©omĂ©triques sur lesquelles elles se fondent, elle expliquera vraiment la raison des accords de la spĂ©culation avec lâexpĂ©rience » 4.
Mais comment concilier ce platonisme avec les exigences de la science moderne ? Pour Platon, Ă la dialectique ascendante qui aboutit Ă mettre les nombres au-dessus et en dehors du monde sensible, devait correspondre une dialectique descendante qui permettrait ensuite de reconstruire dĂ©ductivement le monde sensible en partant des IdĂ©es. Lâambition de Juvet, moins hardie dans sa forme Ă©tait au fond presque aussi grande. La double tĂąche de la rĂ©flexion sur les principes lui paraissait ĂȘtre, dâune part de mettre en correspondance le dynamisme du rĂ©el et celui de lâesprit et dâautre part de les fonder tous deux, par une analyse rĂ©gressive, sur les notions les plus comprĂ©hensives et les plus opĂ©ratoires des mathĂ©matiques : celles des groupes.
Examinons dâabord comment, pour tenter sa dĂ©monstration, Juvet caractĂ©rise notre connaissance du rĂ©el, puis nous verrons de quelle maniĂšre il conçoit le rĂŽle de lâesprit dans cette connaissance et pourrons alors comprendre sa justification du platonisme des groupes.
La science nâest pas positiviste. Elle ne se borne pas Ă formuler des lois expĂ©rimentales, mais les dĂ©passe par la construction dĂ©ductive. Sâen tenir aux seuls Ă©noncĂ©s expĂ©rimentaux, câest ĂȘtre non pas plus prĂšs du rĂ©el, mais plus Ă©loignĂ© de lui : câest verser dans lâanthropomorphisme inhĂ©rent Ă toute observation courte et trop immĂ©diate ! Ă propos de la hardiesse des cosmologies contemporaines, Juvet se fĂ©licite de la possibilitĂ© des spĂ©culations actuelles et se prend Ă craindre que, dans quelques millĂ©naires les astronomes, en prĂ©sence dâun espace trop vide, doutent de leur valeur : « leur cosmologie deviendra positive parce quâelle ne tiendra compte que des faits contrĂŽlables et, consĂ©quence toute naturelle de ce positivisme, en peu de temps, elle tournera Ă lâanthropomorphismeâŠÂ » 5. On ne saurait concevoir un courage, dans le renversement des valeurs, plus complet que celui de cet ancien matĂ©rialiste parvenant Ă comprendre avec autant de vigueur que lâactivitĂ© dĂ©ductive de lâesprit est prĂ©cisĂ©ment la condition de notre libĂ©ration Ă lâĂ©gard du subjectivisme ou de lâĂ©gocentrisme spontanĂ© de la pensĂ©e !
Mais, si la physique ne saurait demeurer positiviste, elle ne peut plus ĂȘtre conçue, non plus, comme rejoignant des objets existant en eux-mĂȘmes. « La rĂ©alitĂ© physique a perdu son sens Ă©tymologique ; la science nâatteint pas des choses ; lâanalyse des phĂ©nomĂšnes est infiniment plus subtile » 6. Depuis de Broglie, Schrödinger et Heisenberg, en effet, la notion macroscopique dâobjet ne peut plus ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme gĂ©nĂ©ralisable Ă toutes les Ă©chelles, puisque, passĂ©e une limite dâindĂ©termination, la vitesse et la position dâun corpuscule ne peuvent ĂȘtre dĂ©terminĂ©es simultanĂ©ment. Il nây a pas lĂ , bien entendu, dâindĂ©termination au sens des mĂ©taphysiciens (« ⊠il faudra patienter quelques lustres jusquâĂ ce quâils aient Ă©difiĂ© une philosophie de la libertĂ© sur ces bases-lĂ âŠÂ » 7). Il sâagit, ce qui est bien plus intĂ©ressant au point de vue de lâactivitĂ© de lâesprit, dâune insuffisance de nos reprĂ©sentations spatiales et temporelles : la leçon Ă tirer de ces derniers avatars de la physique est, en effet, que « lâobservation ou lâexpĂ©rience ne peuvent exprimer les phĂ©nomĂšnes physiques dans le langage de lâespace et du temps avec une rigueur indĂ©finiment perfectible » 8. Et cela tient surtout au fait que, si lâimagination peut rendre service au savant par son symbolisme, elle est en rĂ©alitĂ© sans cesse dĂ©passĂ©e par lâanalyse dĂ©ductive : bien plus, la vĂ©ritable imagination nâest pas celle qui sert à « voir », mais bien celle qui aboutit aux « vraies images », « saisissables » seulement « par lâintelligence » 9. Il y a lĂ , soit dit entre parenthĂšses, une remarque profonde de Juvet, et qui rencontre la psychologie la plus moderne : lâimage est un symbole ou un concept, câest-Ă -dire le rĂ©sultat du travail de lâintelligence et non pas une donnĂ©e extĂ©rieure Ă ce travail. Rien dâĂ©tonnant, dĂšs lors, Ă ce que les images Ă©laborĂ©es Ă un certain niveau de lâĂ©volution de la physique, soient ensuite dĂ©passĂ©es et mĂȘme non immĂ©diatement remplacĂ©es, puisquâelles se bornent Ă symboliser les conceptions et non Ă les fonder, et quâelles sont impuissantes, en leur nature statique, Ă exprimer le dynamisme de la construction rationnelle.
Faut-il alors conclure que la structure du rĂ©el, qui dĂ©borde ainsi et les lois restreintes du positivisme et lâimagination des objets-choses, se confond simplement avec les formes de notre esprit ? Juvet se refuse Ă©galement Ă cette solution. On ne saurait admettre, selon lui, ni que lâesprit copie sans plus le rĂ©el, ni que le rĂ©el procĂšde directement de lâesprit, mais seulement quâil y a correspondance nĂ©cessaire entre les deux, Ă cause de lâidentitĂ© profonde de leurs essences :
Câest cette identitĂ©, devinĂ©e avant dâĂȘtre reconnue, de lâessence des mathĂ©matiques et de lâessence de la rĂ©alitĂ© physique, qui a Ă©garĂ© les idĂ©alistes, pour lesquels cette essence est dans lâesprit, parce quâelle y prĂ©existe avant toute dĂ©marche mathĂ©matique, et les empiristes, pour lesquels toute science ne procĂšde que des empreintes que le monde extĂ©rieur fait subir aux organes des sens⊠Le moins quâon puisse dire, câest que le monde mathĂ©matique et lâunivers sont construits sur « un plan dont la symĂ©trie profonde est, en quelque sorte, prĂ©sente dans lâintime structure de notre esprit » (ValĂ©ry) 10.
Il est vrai que, dans lâobservation de nombreux phĂ©nomĂšnes physiques, le fait observĂ© paraĂźt solidaire de lâobservateur lui-mĂȘme, ce qui semble Ă©tablir une corrĂ©lation entre lâobjet et le sujet dĂ©passant la simple correspondance. Câest ainsi que, pour Heisenberg, lâacte mĂȘme dâĂ©clairer un corpuscule pour lâobserver le fait dĂ©vier. Mais, dit Juvet en rappelant cette interprĂ©tation, « il ne faudrait pas la solliciter trop pour en faire la base dâun subjectivisme impuissant ou dâun scepticisme radical » 11. Dâautre part, la mesure du temps et de lâespace est, selon la conception einsteinienne, nĂ©cessairement relative Ă la situation de lâobservateur. Seulement, rĂ©pond Juvet, ce relativisme est prĂ©cisĂ©ment source dâobjectivitĂ© et non pas de subjectivité : « Par une meilleure interprĂ©tation du rĂŽle de lâespace-temps, la virulence mĂ©taphysique du problĂšme des rapports du sujet Ă lâobjet semble mĂȘme attĂ©nuĂ©e » 12. Il nây a donc jamais, pour Juvet, que correspondance entre la structure de lâobjet et celle du sujet et non pas interaction ou mutuelle dĂ©pendance.
Cherchons donc Ă prĂ©ciser le rĂŽle quâil attribuait Ă lâesprit dans lâacte de la connaissance.
Ce travail de lâesprit, dit-il, est considĂ©rable dans la construction de la science, on pourrait soutenir, on a soutenu, que le temps est son invention, sa crĂ©ation ; mais alors, il ne faut pas oublier que lâesprit sâest discrĂštement retirĂ© de la scĂšne, au moment oĂč le temps sâĂ©liminait dans les confrontations et dans les prĂ©dictions. Lâordre plus ou moins parfait que lâesprit trouve dans la nature, on pourrait croire que câest un reflet de son activitĂ©, et pourtant cet ordre persiste quand lâesprit, dâacteur quâil Ă©tait, devient spectateur 13.
En dâautres termes, le rĂŽle de lâesprit est, pour ainsi dire, de construire un instrument de contemplation, puis de se retirer en celle-ci. Quant Ă cette construction, elle procĂšde par trois dĂ©marches Ă la fois successives et insĂ©parables : lâaxiomatique, lâexpĂ©rience et lâintuition, celle-ci dĂ©ployant, au terme du travail de lâesprit, ses virtualitĂ©s sous-jacentes dĂšs lâorigine.
Lâaxiomatique, dâabord. Bien entendu « ce nâest quâĂ propos de choses connues que lâon Ă©tablit une axiomatique » 14, celle-ci impliquant nĂ©cessairement un substrat intuitif. Mais lâaxiomatique nâen est pas moins nĂ©cessaire dĂšs le principe, en tant quâun systĂšme dâaxiomes est « un ensemble de propositions dont le but est moins de dĂ©finir les notions dont use la thĂ©orie, que dâindiquer comment elles jouent les unes avec les autres dans la construction qui sâĂ©difie par ce jeu mĂȘme » 15.
En dâautres termes lâaxiomatique fixe les rĂšgles de la construction. Or la rĂšgle essentielle de toute axiomatique est la non-contradiction. Mais pourquoi ?
Pour les rĂ©alistes, dont nous sommes, a Ă©crit Juvet en lâune de ses formules les mieux frappĂ©es, la rigueur vient des ĂȘtres mathĂ©matiques eux-mĂȘmes, elle nâest pas une exigence de lâesprit. PoincarĂ© disait : lâexistence dâun ĂȘtre mathĂ©matique provient de ce quâil nâimplique pas contradiction ; nous dirions plutĂŽt quâun ĂȘtre mathĂ©matique nâimplique pas contradiction prĂ©cisĂ©ment parce quâil est, parce quâil existe. 16
La compatibilitĂ© dâun systĂšme dâaxiomes ne saurait donc se dĂ©montrer : elle sâĂ©tablit par rĂ©fĂ©rence Ă une rĂ©alitĂ© plus profonde, par la connaissance du groupe dont ce systĂšme procĂšde.
En effet, la logique des classes, cette « chĂ©tive discipline » 17, ne saurait suffire Ă rĂ©gir aucune axiomatique. La seule logique apte Ă cette tĂąche est celle des « groupes » : une axiomatique « ne sera complĂšte que si elle est vraiment la reprĂ©sentation exacte dâun groupe ; tant quâon nâa pas trouvĂ© le groupe qui en fonde la raison, elle est incomplĂšte ou peut-ĂȘtre dĂ©jĂ contradictoire » 18. Et dans son Ćuvre posthume, admirable en sa concision, sur « Lâaxiomatique et la thĂ©orie des groupes » 19, Juvet va jusquâĂ dire « il nây a pas de thĂ©orie dĂ©ductive qui ne soit une reprĂ©sentation dâun certain groupe » (p. 31).
Nous touchons ici au point central de la conception que Juvet se faisait du travail de lâesprit et de la logique immanente aux mathĂ©matiques :
Le roc que lâesprit a trouvĂ© pour fonder ses conceptions, câest encore le groupe, qui semble donc bien ĂȘtre lâarchĂ©type mĂȘme des ĂȘtres mathĂ©matiques 20.
Non seulement il est le fondement de la gĂ©omĂ©trie et, depuis Galois, des transformations algĂ©briques, mais encore il est Ă la racine des schĂ©mas analytiques, des logiques et mĂȘme des nouvelles mĂ©caniques :
à la fine pointe de la théorie mécanique, on retrouve la théorie des groupes et son magnifique impérialisme. 21
Mais la notion de groupe ne dĂ©finit pas seulement la norme suprĂȘme Ă laquelle obĂ©it lâesprit en ses constructions dĂ©ductives et axiomatiques : elle est aussi le fil conducteur que doit suivre lâexpĂ©rience dans sa conquĂȘte du monde physique, parce que, si le groupe rĂšgle le travail de lâesprit, il constitue aussi, et tout aussi profondĂ©ment, la structure essentielle de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure :
PoincarĂ© disait : « LâidĂ©e du groupe prĂ©existe dans notre esprit », oui, car notre esprit ne pense quâavec elle ; mais les groupes existent aussi dans lâunivers physique, et celui-lĂ est un savant gĂ©nial qui sait les y dĂ©couvrir 22.
Tout le monde semble admettre aujourdâhui que les permanences dĂ©couvertes par lâexpĂ©rience constituent des invariants de groupes, et Juvet le rappelle lui aussi :
Dans le flux torrentueux des phĂ©nomĂšnes, dans la rĂ©alitĂ© incessamment mouvante, le physicien discerne des permanences ; pour en donner une description, son esprit construit des gĂ©omĂ©tries, des cinĂ©matiques, des modĂšles mĂ©caniques⊠Si lâaxiomatique ainsi Ă©difiĂ©e est la reprĂ©sentation dâun groupe dont les invariants admettent pour traductions, dans la rĂ©alitĂ©, les permanences que lâexpĂ©rience a dĂ©couvertes, la thĂ©orie physique est exempte de contradictions et elle est une image de la rĂ©alité 23.
De lĂ la mutuelle dĂ©pendance qui existe entre lâexpĂ©rience et lâaxiomatique. Mais Juvet va plus loin : pour lui, la rĂ©alitĂ© ne nous offre pas seulement des invariants de groupes, elle est elle-mĂȘme formĂ©e de groupes et sa structure vĂ©ritable nâest autre que celle des groupes.
« La structure de la rĂ©alitĂ© physique, dit-il ainsi, est identique Ă la structure de ces groupes » 24, câest-Ă -dire de ceux que le physicien construit pour la dĂ©crire. Ou encore :
ne peut-on pas dire que de son cÎté la réalité physique imite⊠la structure du groupe, ou comme dit Platon, participe de ce groupe ? 25
Mais comment comprendre que la rĂ©alitĂ© comme telle consiste en groupes et participe de leur nature ? Câest que les ĂȘtres mathĂ©matiques existent en soi et que la rĂ©alitĂ© physique ne constitue quâune fraction de ces ĂȘtres eux-mĂȘmes :
Si la matiĂšre est nombre, comme disaient les pythagoriciens, nous pouvons croire que tous les ĂȘtres mathĂ©matiques nâont pas nĂ©cessairement un mode dâexister dans la rĂ©alitĂ© physique. Sans prĂ©ciser davantage notre pensĂ©e, nous dirons que le monde physique nâest quâun reflet ou une section du monde mathĂ©matique 26.
Nous voici donc au terme de la doctrine. La rĂ©alitĂ© derniĂšre, câest celle des ĂȘtres mathĂ©matiques, et celle-ci est Ă la fois Ă la source des structures physiques et des formes de notre esprit : câest pourquoi il y a correspondance entre nos dĂ©ductions et la nature du monde extĂ©rieur, entre le sujet et lâobjet, puisque tous deux procĂšdent eux-mĂȘmes du monde des Groupes idĂ©aux. DĂšs lors, par delĂ lâaxiomatique et lâexpĂ©rience, et, du mĂȘme coup, en deçà de leur dĂ©ploiement, il faut distinguer un troisiĂšme terme dans lâactivitĂ© de lâesprit : câest lâintuition intellectuelle qui nous permet de plonger jusquâĂ leur source commune et de remonter Ă lâĂȘtre mathĂ©matique lui-mĂȘme.
Si les groupes sont les archĂ©types des ĂȘtres mathĂ©matiques, leur structure exprime leur essence et les diverses reprĂ©sentations quâon en connaĂźt, les systĂšmes de logique, les thĂ©ories analytiques, les gĂ©omĂ©tries, les synthĂšses physiques, sont leurs divers modes dâexistence ; leur efficacitĂ© est reconnue par lâintuition intellectuelle grĂące Ă laquelle lâesprit saisit la structure de ces reprĂ©sentations et lâidentifie avec la sienne propre. 27
AprĂšs avoir ainsi laissĂ© parler les textes de Gustave Juvet nous pourrions considĂ©rer notre tĂąche comme accomplie sâil ne fallait marquer encore, en quelques lignes, en quoi ce systĂšme, dâune admirable cohĂ©rence doctrinale, garde une valeur irremplaçable mĂȘme pour ceux qui ne pourraient le suivre sur le terrain du rĂ©alisme et mĂȘme pour ceux qui cherchent dans la psychologie et la connaissance du sujet les Ă©lĂ©ments dâune explication rendant le platonisme inutile.
Câest une idĂ©e extrĂȘmement profonde que de considĂ©rer la notion de groupe comme lâexpression la plus authentique de lâactivitĂ© normale de lâesprit. Toute organisation intellectuelle, en effet, loin dâaboutir Ă ces expositions linĂ©aires auxquelles le faux idĂ©al de dĂ©duction absolue attribuait une valeur de perfection logique, en confondant lâordre rationnel avec lâordre du discours, se dĂ©ploie au contraire en systĂšmes circulaires, dont les opĂ©rations sâappuient les unes sur les autres et dont les gĂ©nĂ©ralisations procĂšdent par extensions dâensemble : toute organisation intellectuelle tend ainsi Ă prendre la forme de groupes, et il ne serait pas surprenant que la notion de groupe finisse par apparaĂźtre comme solidaire de toute activitĂ© vivante ou cognitive. Il est trĂšs vrai, en particulier, quâune thĂ©orie dĂ©ductive, aprĂšs avoir hĂ©sitĂ© entre le danger dâĂȘtre incomplĂšte, parce que postulant un trop petit nombre dâaxiomes, et celui dâĂȘtre contradictoire parce quâembrassant trop dâaxiomes, ne trouve son Ă©quilibre quâen explicitant le groupe sur lequel elle repose. Il est trĂšs vrai, dâautre part, que toute recherche expĂ©rimentale de la permanence sâappuie sur des opĂ©rations de groupes, et lâon peut aller jusquâĂ dire que, dĂšs la petite enfance, lâĂ©laboration de la notion dâobjet est solidaire de la constitution des groupes de dĂ©placements dont les objets sont les invariants.
Or, de telles constatations garderont toute leur signification indĂ©pendamment du rĂ©alisme que Gustave Juvet devait sans doute Ă son admirable tempĂ©rament volontaire plus quâaux nĂ©cessitĂ©s de sa doctrine. Câest, en effet, par un paradoxe saisissant que ce penseur, dont le rĂ©alisme initial se confondait avec le matĂ©rialisme, en soit venu, une fois mieux conscient que quiconque des valeurs propres au sujet pensant et des conditions de lâactivitĂ© spirituelle, Ă choisir comme support ultime de son rĂ©alisme mathĂ©matique, la notion la plus dynamique et la plus vivante de la pensĂ©e en action, une notion qui ne peut se dĂ©finir quâau moyen dâun systĂšme dâopĂ©rations proprement dites !
Bien plus, comment concevoir lâexistence rĂ©elle des groupes sans retomber dans les antinomies inhĂ©rentes Ă tout rĂ©alisme ? On sait par exemple que lâensemble des nombres entiers positifs et nĂ©gatifs (la soustraction Ă©tant nĂ©cessaire comme opĂ©ration inverse) caractĂ©risent un groupe. Comment Ă©viter, si lâon « rĂ©alise » celui-ci, les difficultĂ©s propres Ă lâinfini actuel ? Le groupe et ses opĂ©rations peuvent donc lĂ©gitimement ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme toujours solidaires dâun acte de lâesprit et de lâexistence dâun sujet. Quant Ă lâexpĂ©rience, qui nâatteste dâailleurs jamais la rĂ©alitĂ© que dâinvariants de groupes et non pas de groupes comme tels, comment concevoir sa participation aux ĂȘtres mathĂ©matiques si ce nâest par mutuelle relation entre le sujet et lâobjet ?
LâidĂ©alisme nâest donc pas rĂ©futĂ© par la rĂ©flexion de Gustave Juvet. Mais ce quâil faut affirmer avec force câest que, mĂȘme dans une doctrine Ă©troitement relativiste des rapports entre le sujet et lâobjet, toute sa conception du rĂŽle de la notion de groupe subsiste intĂ©gralement, puisque, comme il lâa si bien montrĂ© lui-mĂȘme, le relativisme est source dâobjectivitĂ© et non pas de subjectivisme.
Dâailleurs, et câest par lĂ que nous terminerons, est-il exclu que Juvet eĂ»t Ă©voluĂ© dans cette direction au cours de nouvelles Ă©tapes de sa philosophie ? Il serait bien osĂ© de lâaffirmer, mais sa derniĂšre publication en laisse tout au moins entrevoir la possibilitĂ©. En effet, dans la communication sur « Lâaxiomatique et la thĂ©orie des groupes » quâil a prĂ©sentĂ©e au congrĂšs international de philosophie scientifique Ă Paris en 1935, et qui dĂ©montre avec une admirable luciditĂ© la nĂ©cessitĂ© pour une thĂ©orie dĂ©ductive, de sâappuyer sur un groupe, il nâest plus question de lâexistence physique des groupes. Peut-ĂȘtre le sujet nây prĂȘtait-il pas ? Mais, au contraire, lâarticle se termine par une profession de foi dont il convient de peser tous les termes :
Ce que lâon peut dĂ©gager, du point de vue philosophique, dâune enquĂȘte sur les diverses thĂ©ories mathĂ©matiques modernes, conduite Ă la lumiĂšre des principes que nous venons de formuler, câest que la matiĂšre et la forme ne peuvent sây disjoindre, lâactivitĂ© de la pensĂ©e nâest pas essentiellement distincte de lâobjet sur lequel elle porte.
Et, bien plus encore :
On pourrait dire, en employant les antiques façons de parler, que les lois qui rĂ©gissent la structure des groupes sont les lois mĂȘmes de notre pensĂ©e alors que leurs invariances (et celles de leurs reprĂ©sentations) sont les lois des choses ; selon quâon ne voit que la structure et quâon lâidentifie Ă un rĂ©el formalisĂ© par lâesprit, on est idĂ©aliste ; si, au contraire, on appuie sur les invariances dans le donnĂ©, on est empiriste. Si lâon veut caractĂ©riser la tendance philosophique qui se dĂ©gage de cette Ă©tude, il faut rĂ©pudier ce vocabulaire surannĂ© et avoir le courage, lâaudace, et aussi une certaine prĂ©somption, dont on est conscient, de dire que la seule mĂ©taphysique des mathĂ©matiques, ce sont les mathĂ©matiques elles-mĂȘmes, comme elles sont Ă elles-mĂȘmes leur propre technique et leur propre esthĂ©tique. 28
On voit assez que dans ce texte ultime et dĂ©cisif, les mathĂ©matiques ne constituent plus une rĂ©alitĂ© en soi dont participeraient Ă la fois les cadres de notre esprit et ceux du rĂ©el conçu comme correspondant simplement les uns aux autres : lâesprit et les choses semblent au contraire ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme indissociables, en un systĂšme de relations rĂ©ciproques dont les mathĂ©matiques seraient lâexpression, et les deux termes de la relation ne pouvant ainsi ĂȘtre isolĂ©s lâun de lâautre, les « groupes » conserveraient leur valeur de rĂ©alitĂ© suprĂȘme en tant que rĂ©unissant la pensĂ©e et le rĂ©el en un tout organique et non plus en tant que les fondant lâune et lâautre sur des essences extĂ©rieures Ă eux.