Discussion (1938) a đ
Arnold Reymond, prĂ©sident central : Je remercie en votre nom Ă tous Jean de la Harpe et Rolin Wavre des riches exposĂ©s quâils nous ont donnĂ©s et qui, aussi suggestifs lâun que lâautre, se complĂštent harmonieusement.
Jean de la Harpe a Ă©tabli un parallĂšle original et intĂ©ressant entre la pensĂ©e de Descartes et celle de Cournot. Il a fort bien montrĂ© que la certitude et lâĂ©vidence chez Descartes, de mĂȘme que le vraisemblable chez Cournot, avaient leur source dans les mathĂ©matiques. Il a marquĂ© dâautre part, avec nettetĂ©, pourquoi ces deux penseurs, tout en ayant un point de dĂ©part commun, aboutissent cependant Ă des positions diffĂ©rentes. Par lĂ , il a soulevĂ© des problĂšmes historiques, mĂ©taphysiques et psychologiques du plus haut intĂ©rĂȘt. En effet, pour juger Ă©quitablement Descartes et Cournot, il faut tenir compte de lâĂ©tat oĂč se trouvaient les sciences au XVIIe et au XIXe siĂšcle. Il nâen reste pas moins que, vis-Ă -vis du problĂšme de la vĂ©ritĂ©, Descartes et Cournot reprĂ©sentent des positions qui dĂ©passent le cadre des contingences historiques et qui peuvent ĂȘtre envisagĂ©es pour elles-mĂȘmes. Les conclusions auxquelles Rolin Wavre a Ă©tĂ© conduit doivent ĂȘtre jugĂ©es de la mĂȘme maniĂšre. Bien quâelles sâappuient sur lâhistoire de la pensĂ©e scientifique, elles soulĂšvent le grave problĂšme relatif Ă la nature simple ou complexe des propositions premiĂšres sur lesquelles reposent les sciences dĂ©ductives. La complexitĂ© actuelle de ces propositions premiĂšres est-elle passagĂšre ou dĂ©finitive ? Il y a lĂ matiĂšre Ă dâamples discussions.
Ch. Werner. Jâai Ă©tĂ© trĂšs intĂ©ressĂ© par tout ce que nous avons entendu ce matin, et je voudrais faire une observation au sujet de la communication de M. de la Harpe. Il a fort bien montrĂ© que le doute, qui ne joue chez Descartes quâun rĂŽle prĂ©liminaire et provisoire, intervient de façon constante dans la marche de la pensĂ©e telle que la dĂ©crit Cournot, et lâon peut admettre quâil y a sur ce point un progrĂšs de la philosophie moderne. Est-ce Ă dire cependant que la philosophie doive sâen tenir au probabilisme de Cournot ? Pour ma part, je ne le pense pas. Ce probabilisme repose sur la notion de hasard. Or la dĂ©finition que Cournot a donnĂ©e du hasard est sujette Ă contestation : comme Aristote lâa bien vu, la notion de hasard suppose la notion de finalitĂ©. De quelque maniĂšre dâailleurs quâon lâentende, le hasard nâest pas lâĂ©lĂ©ment essentiel de la rĂ©alitĂ©. Le probabilisme ne reprĂ©sente donc pas le point de vue le plus important que nous puissions nous donner sur les choses. Si lâon voulait chercher, dans la philosophie moderne, une doctrine Ă laquelle rattacher le probabilisme de Cournot, il faudrait sans doute penser Ă Hume. Mais, de mĂȘme que le sceptisme, ou le probabilisme, de Hume, a Ă©tĂ© surmontĂ© par la critique de Kant, de mĂȘme la pensĂ©e moderne, sans tomber dans aucun dogmatisme, surmontera le probabilisme de Cournot.
J. Piaget. LâĂ©vidence logique chez Descartes prime la certitude, puisque lâĂ©vidence est toujours pour lui Ă©troitement liĂ©e Ă la clartĂ© de lâidĂ©e, qui est dĂ©gagĂ©e intuitivement dans lâacte mĂȘme du jugement. Que pense J. de la Harpe de la thĂ©orie cartĂ©sienne du jugement et du rĂŽle quây joue la volonté ? La certitude mystique sâappuie, elle aussi, sur une intuition Ă laquelle on accĂšde par une ascĂšse, qui nĂ©cessite un effort de volontĂ©. Lâintuition mystique et lâintuition cartĂ©sienne sont-elles apparentĂ©es ?
R. Wavre. Renan disait : « La certitude dâun mystique me paraĂźt dâautant plus douteuse que celui-ci est prĂȘt Ă lui sacrifier sa vie. »
Ar. Reymond. La certitude est toujours identique Ă elle-mĂȘme. Elle marque un Ă©tat de cohĂ©rence psychologique couronnant une attente que la pensĂ©e juge comme Ă©tant satisfaite, et cela dans les domaines les plus divers. Il y a certitude quâun axiome est vrai, lorsque les consĂ©quences en sont toujours et partout justifiĂ©es. De mĂȘme lâapaisement ineffable quâĂ©prouve le mystique lui donne la certitude dâavoir Ă©tĂ© visitĂ© par une prĂ©sence divine. Ăvidence et certitude se commandent ainsi lâune lâautre dans le sujet pensant, bien que la seconde dĂ©signe un Ă©tat affectif (sentiment dâĂȘtre dans le vrai) et la premiĂšre la qualitĂ© de vrai attachĂ©e au rĂ©sultat de lâactivitĂ© de la pensĂ©e vis-Ă -vis dâune position de rĂ©alitĂ©.
J. de la Harpe. Je crois Ă©galement quâĂ©vidence et certitude sont corrĂ©latives, lâune se rapportant Ă lâobjet et lâautre au sujet. Dans toute cette question il faut distinguer entre fonction et structure.
LâactivitĂ© de la pensĂ©e sâexerce au moyen de fonctions qui lui sont propres et aboutit Ă former des structures (une thĂ©orie physique, par exemple). LâĂ©vidence porte alors sur ces structures ; mais elle peut concerner des natures simples ou complexes ; les infiniment petits, tels que Cournot les conçoit, rentrent dans cette derniĂšre catĂ©gorie.
Cela dit, le progrĂšs dans la vĂ©ritĂ© se fait par paliers successifs et, Ă chacun de ces paliers, il y a Ă©vidence. Lâattitude du mystique montre toutefois, malgrĂ© le sentiment dâharmonie Ă©prouvĂ© par celui-ci, que la certitude peut reposer sur des non-certitudes pour autrui.
Quant Ă la remarque de Ch. Werner, je dirai que la thĂ©orie de Cournot sur le hasard est liĂ©e Ă la loi des grands nombres et quâelle est pour le moment la seule satisfaisante. Pour Aristote le hasard est absence de finalité ; pour Cournot câest le synchronisme de deux sĂ©ries qui sont en fait indĂ©pendantes lâune de lâautre ; pareil synchronisme rĂ©vĂšle dans ces conditions une absence de rationalitĂ©. Lorsquâil y a convergence prĂ©visible des deux sĂ©ries, il nây a pas de hasard.
Relativement Ă la question posĂ©e par J. Piaget, je dirai que selon Descartes le jugement est Ă la fois acte dâintelligence et de volontĂ©.
P. Frutiger. Jâai beaucoup apprĂ©ciĂ© les remarques de J. de la Harpe sur le doute. Le probabilisme me paraĂźt supĂ©rieur Ă lâĂ©vidence cartĂ©sienne, qui relĂšve du dogmatisme. LâĂ©vidence et la certitude me semblent ĂȘtre une mĂȘme chose, vue de deux aspects diffĂ©rents (objectif et subjectif), de mĂȘme que sâopposent rĂ©alitĂ© et vĂ©ritĂ©. Seulement, sâil y a Ă©vidence en fait pour les mathĂ©matiques, elle nâest que de droit pour le mystique, celui-ci ne pouvant la prouver.
H. MiĂ©ville. Ăvidence et certitude sont corrĂ©latives ; mais le mystique ne peut faire la preuve objective ni de lâune ni de lâautre, faute de mĂ©thodes de vĂ©rification.
Quant Ă la diffĂ©rence entre le rationalisme dogmatique et le rationalisme critique, on pourrait la marquer en disant que le premier croit Ă des systĂšmes dâidĂ©es isolables et dĂ©finitifs, tandis que le second sâattache Ă une rĂ©vision et Ă une progression incessantes.
H. Reverdin. On a beaucoup insistĂ© sur le caractĂšre subjectif de lâexpĂ©rience et de la connaissance mystiques. Il y a cependant un fait qui mĂ©rite dâĂȘtre souligné : le mystique prĂ©tend atteindre Ă des vĂ©ritĂ©s qui vivifient lâĂglise, câest-Ă -dire la communautĂ© des croyants. Il y a lĂ une position qui dĂ©passe le subjectivisme.
Ar. Reymond fait Ă ce propos remarquer quâil y a, au travers de lâhistoire, des lignĂ©es de mystiques. Tous ces mystiques, sans avoir eu de contact les uns avec les autres, ont fait les mĂȘmes expĂ©riences et les traduisent Ă peu prĂšs de la mĂȘme maniĂšre. Il semble donc quâil y a un monde de la mystique, monde intĂ©rieur qui a ses lois et ses conditions dâexistence, tout comme lâunivers physique. Dans lâun comme dans lâautre il y a progrĂšs de connaissance par paliers successifs, pour reprendre lâimage de J. de la Harpe.
R. Wavre. La corrĂ©lation entre Ă©vidence et certitude est manifeste, puisque dans toute Ă©vidence il y a un Ă©lĂ©ment subjectif et dans toute certitude une donnĂ©e objective. Il y a cependant des diffĂ©rences Ă noter dans lâĂ©vidence. Les axiomes mathĂ©matiques ont un caractĂšre dâĂ©vidence plus prononcĂ© que ceux de la physique mathĂ©matique. Quant Ă la logique, comme il y a plusieurs logiques, il faut prĂ©ciser les actes opĂ©ratoires qui sont propres Ă chacune de ces logiques, car ce sont eux qui dĂ©terminent lâĂ©vidence.
Ch. Baudoin. Les cas pathologiques montrent quâĂ©vidence et certitude peuvent ĂȘtre dissociĂ©es. Le psychasthĂ©nique est convaincu intellectuellement de lâexistence du monde sensible, et cependant il a le sentiment que ce monde sensible, y compris son corps, est irrĂ©el. Les paranoĂŻaques sont au pĂŽle opposé ; ils admettent que les persĂ©cutions dont ils sont les victimes ne sont pas dĂ©montrĂ©es. Dans le premier cas il y a trouble de volonté ; nous avons lĂ une dissociation analogue Ă celle que Schopenhauer a Ă©tablie mĂ©taphysiquement entre le monde de la reprĂ©sentation et celui de la volontĂ©. Ă lâĂ©tat normal, volontĂ© et intelligence sâunissent pour produire lâĂ©vidence et la certitude, lâĂ©vidence tendant Ă Ă©liminer la part de la volontĂ©. Sous ce dernier rapport le probabilisme de Cournot marque un progrĂšs sur Descartes ; mais, comparĂ© Ă la thĂ©orie cartĂ©sienne de lâerreur, il est en recul. Lâerreur en effet est due pour une large part Ă lâaction de la volontĂ©, ainsi que Descartes lâa admirablement montrĂ©.
A. Burnier. Nous ne pouvons rien affirmer quâau moyen de la relation fonctionnelle Ă©vidence-certitude. Dans la croyance qui satisfait un besoin affectif cette relation joue en plein, et il nây a pas de place pour le doute. Sur le plan de la vĂ©ritĂ© qui concerne le rapport du sujet pensant avec la rĂ©alitĂ©, la fonction Ă©vidence-certitude nâest jamais satisfaite et le doute doit subsister Ă chaque instant, car il est la condition du progrĂšs. Mais croire et douter ne sâexcluent pas absolument.
J. de la Harpe. Dans le domaine de la connaissance raisonnĂ©e la vĂ©ritĂ© est quelque chose de complexe, car elle est Ă la fois une convergence de certitude et dâĂ©vidence, en mĂȘme temps quâelle suscite de nouvelles recherches, qui font surgir de nouveaux doutes et ainsi de suite.
Quant Ă la multiplicitĂ© des logiques, elle provient de la diversitĂ© des symboles et opĂ©rations que lâon envisage ; mais la pensĂ©e ne peut se transcender elle-mĂȘme et câest pourquoi il y a certains principes communs Ă toutes les logiques.
F. Abauzit estime que lâon nâa pas rĂ©pondu Ă la question de Piaget. Sur les rapports de lâintelligence et de la volontĂ© je voudrais signaler la remarque de SĂ©ailles, Ă savoir que les penseurs, partisans du dĂ©terminisme (Calvin, Socrate), ont fait preuve dans leur conduite dâune forte volontĂ© et inversement. Descartes toutefois, bien que dĂ©fenseur du libre arbitre, a Ă©tĂ© une forte volontĂ© et il en a clairement dĂ©fini le rĂŽle dans la connaissance. En lui Ă©vidence et certitude coĂŻncident.
Ch. Blanc. On a reprochĂ© Ă Descartes de procĂ©der dâune façon a priori. Il nâa cependant jamais sĂ©parĂ© lois et phĂ©nomĂšnes, et dâautre part il a eu la vision trĂšs juste des exigences dĂ©ductives de la science physico-mathĂ©matique. En cela il a Ă©tĂ© trĂšs moderne.
Ch. Bally, sâen rĂ©fĂ©rant aux donnĂ©es linguistiques, montre que certitude est pris en gĂ©nĂ©ral dans un sens subjectif et concerne la croyance, la foi, tandis que le terme Ă©vident se rapporte Ă quelque chose dâobjectif.
H. MiĂ©ville. Ă lâĂ©tat normal lâĂ©vidence unit Ă©troitement une relation avec un objet et la prĂ©sence de cet objet dans la pensĂ©e. Dans les cas pathologiques il y a dissociation de la prĂ©sence et de la relation. On pourrait donc dire que la certitude implique certitude de relation, tandis que lâĂ©vidence implique Ă©vidence de relation et de prĂ©sence, câest-Ă -dire concordance et cohĂ©sion.
Ch. Baudoin. Câest parfaitement exact. En gĂ©nĂ©ral il y a dans les cas pathologiques un sentiment dâirrĂ©alitĂ© quant Ă la perception ; mais lâinverse peut se prĂ©senter. Le doute porte alors sur la reprĂ©sentation intellectuelle. Un sujet scrupuleux sait quâil sâest lavĂ© selon toutes les rĂšgles de lâhygiĂšne ; mais il doute que cela suffise et il recommence, bien que sa figure et ses mains soient parfaitement propres.
Ă une question de P. Frutiger sur les rapports du probabilisme avec la rĂ©alitĂ©, R. Wavre rĂ©pond en disant que le probabilisme ne peut dĂ©signer que des rĂ©gions circonscrites, plus ou moins Ă©tendues. Supposons que lâon remue de lâeau dans une tasse, indĂ©finiment et dans toutes les directions possibles, chaque particule dâeau passera un nombre indĂ©fini de fois prĂšs dâun point donnĂ© de la tasse. On ne peut prĂ©ciser davantage et câest pourquoi on ne saurait Ă©tablir de diffĂ©rence entre hypothĂšses et axiomes.
Ă quoi G. de Rham ajoute quâil faut distinguer entre une thĂ©orie et son interprĂ©tation. Par exemple le point, la ligne, etc. sont liĂ©s Ă lâintuition. Ce sont lĂ des termes de signification concrĂšte. Ils pourront servir Ă interprĂ©ter une thĂ©orie ; mais celle-ci est susceptible dâautres interprĂ©tations.
On le voit, la discussion dont jâai cherchĂ© Ă reproduire le schĂ©ma, a roulĂ© tout dâabord sur le dogmatisme et le probabilisme, puis sâest concentrĂ©e sur la nature de la certitude et de lâĂ©vidence et sur les relations de lâintelligence et de la volontĂ©.
En ce qui concerne lâĂ©vidence et la certitude on a eu raison dâinsister sur leur corrĂ©lation. Je ne crois pas en effet quâon puisse, Ă la maniĂšre de Lagneau, les dissocier complĂštement et soutenir que lâĂ©vidence, se rapportant Ă lâabstrait et au possible, est tout entiĂšre lĂ oĂč elle se rencontre, tandis que la certitude concernant les choses rĂ©elles comporte des degrĂ©s variĂ©s dâintensitĂ©. Mais, si dans toute recherche mĂ©thodique lâĂ©vidence et la certitude sont toujours fonction lâune de lâautre, peut-ĂȘtre nâa-t-on pas assez insistĂ© sur le fait que cette corrĂ©lation est liĂ©e Ă une possibilitĂ© de vĂ©rification ; car câest cette possibilitĂ© qui explique pourquoi la certitude du croyant et celle du savant sont formellement de mĂȘme nature. Le croyant, en effet, estime que lâincrĂ©dule est tel, parce quâil ne sâest pas mis dans les conditions voulues pour vĂ©rifier le bien-fondĂ© de sa certitude Ă lui croyant. Le savant aura exactement la mĂȘme conviction vis-Ă -vis dâun homme qui nierait, par exemple, la transcendance du nombre Ï.
Quant au dogmatisme, tout en approuvant ce qui a Ă©tĂ© dit Ă son sujet, jâestime cependant trop catĂ©gorique de dire que Descartes, aprĂšs avoir Ă©cartĂ© le doute, sâest ensuite installĂ© dĂ©finitivement dans le dogmatisme. Descartes, me semble-t-il, a envisagĂ© le doute sous un aspect ontologique, si lâon peut dire, tandis que Cournot lâa envisagĂ© sous un angle Ă©pistĂ©mologique. Pour Descartes la question est de savoir si lâintelligence humaine est de telle nature quâelle soit toujours et partout acculĂ©e au doute. Pour Cournot le problĂšme est de savoir Ă quel genre et Ă quel degrĂ© de connaissance notre esprit est capable dâatteindre en ce qui concerne la rĂ©alitĂ©.
Ce que Descartes Ă©carte une fois pour toutes, câest le doute radical ; mais sa thĂ©orie de lâerreur montre quâĂ ses yeux la dĂ©couverte du vrai se fait par tĂątonnements et quâen fait nous ne sommes pas assurĂ©s, sauf par de multiples prĂ©cautions, que la volontĂ©, agissant prĂ©cipitamment, ne trouble pas les donnĂ©es fournies par lâentendement. Le cas privilĂ©giĂ© du cogito mis Ă part, câest en droit seulement (grĂące au postulat de la vĂ©racitĂ© divine) que se trouve garantie la conquĂȘte progressive de la vĂ©rité ; mais en fait cette conquĂȘte, dans ses dĂ©marches successives, est sujette au doute, Ă des retours sur elle-mĂȘme, pour se prĂ©server des conclusions hĂątives et erronĂ©es qui sont dues Ă la volontĂ©. Je veux bien que lâassurance de droit ait entraĂźnĂ© Descartes Ă des affirmations dogmatiques ; mais il me paraĂźt injuste de dire quâil ait abandonnĂ© lâattitude dubitative du savant, une fois le doute radical Ă©cartĂ©.
Quant Ă Cournot, on peut dire quâil a considĂ©rĂ© comme oiseuse et inutile la question ontologique du doute, puisque lâhomme pense et agit dans un monde concret, distinct en un sens de son moi, et dans lequel son action est constamment dirigĂ©e efficacement par ses connaissances. Celles-ci se rĂ©vĂšlent donc dâemblĂ©e comme fondĂ©es en rĂ©alitĂ© et le seul problĂšme est de savoir quelle est leur nature, et câest pour rĂ©soudre ce problĂšme que Cournot Ă©tablit, comme J. de la Harpe lâa si bien montrĂ©, les hiĂ©rarchies du savoir probable.
Mais, ce faisant, Cournot, dâune façon analogue Ă Descartes, a dâemblĂ©e Ă©cartĂ© la supposition que lâaspiration de la raison Ă ordonner ses connaissances puisse ĂȘtre concevable et se maintenir, si la rĂ©alitĂ© Ă©tait en fait livrĂ©e Ă un dĂ©sordre incohĂ©rent et absolu. Il y a lĂ un point de dĂ©part aussi nĂ©cessaire au probabilisme que le rejet du doute radical dans le cartĂ©sianisme.
En somme le dogmatisme de Descartes est tempéré par le criticisme qui est impliqué dans les rÚgles de la Méthode et le probabilisme de Cournot par la certitude absolue que nos connaissances sont plus ou moins probables.
Pour conclure, et comme hommage Ă Descartes, que lâon me permette de citer le passage suivant de la lettre dans laquelle S. Gagnebin exprime le regret de ne pas ĂȘtre des nĂŽtres aujourdâhui : « Le programme de Rolle prĂ©sente cette annĂ©e un attrait particulier pour un maĂźtre de mathĂ©matiques, admirateur de Descartes. Je suis toute lâannĂ©e en rapport avec les dĂ©couvertes et les hautes pensĂ©es du grand philosophe français. Le principe dâinertie quâil a Ă©noncĂ© le premier est la base de mon enseignement de la mĂ©canique. Le fameux problĂšme des lieux gĂ©omĂ©triques, qui a orientĂ© toute sa pensĂ©e en mathĂ©matiques, est le fond de mon enseignement de la gĂ©omĂ©trie analytique. Sa conception de la science, pour gĂ©nĂ©rale et philosophique quâelle soit, repose cependant sur lâidĂ©e des techniques rationnelles que tout le mouvement scientifique moderne tend Ă mettre en Ă©vidence et qui se substitue dĂ©cidĂ©ment Ă lâidĂ©e de thĂ©ories, base de la physique au cours dâun siĂšcle maintenant rĂ©volu. »
Le président central : Arnold Reymond.