La notion de régulation dans l’étude des illusions perceptives (1942) a 🔗
On sait depuis Delbœuf que dans la perception de deux cercles concentriques, le cercle inscrit (A) paraît plus grand qu’il n’est en réalité, comme si ses dimensions étaient augmentées par la perception du cercle circonscrit (A’). Nous avons cherché entre autres à déterminer comment se comportait l’illusion en fonction du rapport A/A’. Voici, à titre d’exemple, deux courbes obtenues chez l’adulte et chez des enfants de 5-6 ans par notre assistant M. Ernst Bœsch, pour A = 9 mm de rayon :
| A’ = mm de rayon | 10 | 11 | 12 | 13 | 15 | 19 | 24 | 29 | 34 |
|
5-6 ans Adultes |
9,2 2,2 |
12,2 8,0 |
19,5 11,6 |
17,8 11,1 |
19,5 8,9 |
6,1 4,4 |
1,7 2,2 |
− 2,8 − 1,1 |
− 5,6 − 0,7 |
L’illusion est mesurée en % par rapport au rayon de A. Le signe (−) exprime une illusion inverse, par rapetissement de A. On constate ainsi que l’illusion passe par un maximum positif aux environs du rapport A/A’ = 3/4 puis décroît et devient négative après A/A’ = 1/3 ; elle finit par tendre vers 0 pour de grands A’ (45 − 65 mm de rayon chez l’adulte). Elle l’est naturellement aussi pour A’ = A.
Pour interpréter de tels faits, nous avons cherché à exprimer les rapports perceptifs dans le symbolisme des « groupements » 1, c’est-à -dire de les formuler comme s’il s’agissait de relations logiques réversibles, ce qui permet alors de déterminer les déformations observées sous la forme de « transformations non compensées » et d’étudier par ce moyen les déplacements d’équilibre de ces rapports et les régulations éventuelles.
Appelons R la ressemblance dimensionnelle entre A et A’ et D la différence dimensionnelle et appelons + r l’augmentation de R et + d l’augmentation de D. Si les modifications de A’ étaient d’ordre logique (= réversible), on aurait alors toujours :
R = − D et r = − d (1)
d’où la condition permanente d’équilibre :
r + d = 0 (1 bis)
Mais, pour la perception, une augmentation objective de la ressemblance R peut entraîner une ressemblance subjective plus grande encore, comme c’est le cas dans la partie des courbes d’illusion comprise entre A’ = 24 et A’ = 12. On a dans ce cas les modifications irréversibles :
R > − D et r > − d (2)
ou en sens inverse :
D > − R et d > − r (2 bis)
Bref, deux couples de rapports (D1 et R1) et (D2 et R2) ne présentent pas nécessairement entre eux la même relation (= ou > ; < etc.). Si leur relation change, nous dirons donc qu’il y a « déplacement d’équilibre » comme par exemple dans le passage entre (1) qui correspond à l’illusion nulle et (2) à la zone comprise entre l’illusion positive maximale et l’illusion négative.
Nous pouvons alors introduire la définition suivante :
Déf. I. En un déplacement d’équilibre modifiant D1(x) − R1 en D2(y) − R2 (où x et y sont deux relations distinctes entre R et D) nous appellerons transformation non compensée Pdr la quantité telle que l’on ait (x) = (y) ± P.
Pour déterminer P il suffit alors de placer dans le premier membre de l’équation les termes + d ou + r qui correspondent à la modification extérieure transformant la perception. On a alors les quatre possibilités :
1. d > − r d’où d = − r + Pdr
2. d < − r d’où d = − r − Pdr
3. r > − d d’où r = − d + Prd
4. r < − d d’où r = − d − Prd
Les cas (2) et (4) qui correspondent aux deux extrémités de la courbe (entre les illusions maximales et les régions d’illusion nulle pour A = A’ et A’ > 45 mm) sont alors spécialement intéressants parce que le déplacement de l’équilibre perceptif s’y produit dans un sens contraire à la modification extérieure :
Déf. II. Dans un déplacement d’équilibre, nous dirons qu’il y a « régulation » si la transformation non compensée P change de signe ou tend vers zéro.
C’est l’existence de ces régulations qui soulève le problème d’ordre perceptif le plus important à étudier en fonction du développement mental. Les deux courbes d’illusion citées au début de cette note montrent, en effet, immédiatement qu’avec l’âge les Prd diminuent et que les régulations augmentent, ce qui atténue l’irréversibilité des mécanismes perceptifs et fait tendre la perception dans la direction de la réversibilité opératoire, c’est-à -dire de l’intelligence. Mais il reste naturellement à élucider le mécanisme causal de telles régulations et de cette réversibilité progressive.