L’Homme à la découverte de son âme (1943) a 🔗
Cette traduction est la bienvenue. Elle met à la disposition du lecteur de langue française une série de textes très significatifs du célèbre médecin zurichois. Ses idées sur les problèmes de la psychologie contemporaine, sur l’inconscient et les complexes, et surtout sur les rêves et le symbolisme « collectif » deviennent ainsi accessibles à chacun, et sont traduites dans un langage aisé et entraînant.
Il est entièrement superflu de rappeler ici les thèses maîtresses de C. G. Jung, bien connues depuis longtemps : la manière dont il conçoit l’inconscient comme débordant l’expérience individuelle et plongeant jusqu’en une « paléopsyche » héréditaire, les « archétypes » dont il peuple cet « inconscient collectif », et surtout sa théorie des symboles considérés comme des images archaïques communes à tous les hommes et indépendantes des refoulements et de la censure individuels.
L’impression que laisse, au psychologue de langue française, la lecture de ces pages est double. On éprouve d’abord un sentiment de fraîcheur et une sympathie admirative pour l’étonnante vitalité d’un auteur qui ne craint pas de bousculer vigoureusement, non seulement toutes les idées reçues, mais même les principes les plus généralement admis de la pensée rationnelle et scientifique. On ressent, à lire l’œuvre de cet homme dont on fêtera prochainement le 70e anniversaire, quelque chose de l’étonnement qui saisit le spectateur latin devant les ébats du jeune Siegfried ou la puissance de quelque dieu wagnérien, spécifiquement germanique. On croit voir l’« âme », et le raisonnement se tait devant ces intuitions du « seelisch ».
Mais, à la réflexion, une seconde impression s’impose : celle de la nécessité d’un triage, d’une retraduction dans le langage de tous, et surtout d’une vérification systématique et consciencieuse portant sur le détail des faits.
Il n’est pas douteux que les travaux de Jung sur les symboles oniriques et mythologiques aient une grande importance, en ce qu’ils ont mis en évidence la généralité d’un certain nombre de thèmes symboliques, inexplicables par le seul secours des mécanismes freudiens. Il est clair, par conséquent, qu’une révision s’impose dans les domaines de la pensée « inconsciente » et des relations entre l’affectivité, l’image et les mécanismes cognitifs. Mais il est permis de se demander si cette œuvre de construction et de synthèse, pour laquelle les épaules de C. G. Jung ont été si largement taillées, peut aboutir à une solution générale et définitive, sans que deux conditions sine qua non soient remplies : la mise en relation des hypothèses nouvelles avec les résultats de la psychologie expérimentale contemporaine, et la vérification des faits selon des procédés objectifs et communicables.
Or, C. G. Jung, qui est un admirable bâtisseur, éprouve un dédain superbe — et avoué — pour tous les travaux de la psychologie courante. Ce qui serait entièrement légitime et, à certains égards, stimulant, si l’on avait la conviction qu’il les connaissait de près. Malheureusement on en vient à se demander de quelle information il se contente. Admettons que la « psychologie officielle » ignore tout de l’« inconscient ». Mais M. Jung s’occupe aussi de la pensée, des associations, de la perception, etc. L’un de ses schémas résume ainsi « les connaissances que nous venons d’acquérir sur la conscience » (p. 94) : le « moi » comporte quatre fonctions, la sensation, la pensée, l’intuition et le sentiment ! Nous nous demandons alors simplement si la lecture des psychologues de la « Gestalt », de Spearman, de P. Janet (en ses ouvrages récents), de K. Bühler et de bien d’autres, aurait conservé à M. Jung ses convictions sur de tels sujets ou si la connaissance des innombrables faits établis sur le terrain de la perception, de l’intelligence et du développement mental ne l’auraient pas conduit à des opinions singulièrement plus nuancées, et notamment au rejet de cette idée archaïque, insoutenable aujourd’hui, des facultés de l’âme 1.
Bien plus, une information plus large aurait peut-être amené C. G. Jung à un rapprochement qui nous a vivement frappé et qui serait de nature à nécessiter bien des révisions sur le terrain des « symboles collectifs ». Une des idées maîtresses de M. Jung est que l’homme contemporain est tributaire de tout le passé de l’humanité. Les instincts élémentaires, les multiples tendances de la mentalité propre aux hommes primitifs, ainsi que leurs idées et sentiments essentiels se conservent dans la substructure de nos civilisations et c’est ce qui, selon Jung, motive l’introduction des hypothèses de l’« archétype » et de l’inconscient héréditaire. Or cette continuité entre le passé le plus lointain et un présent ignorant des sources qui le déterminent, et ce souci d’interroger les « primitifs » pour éclairer les ressorts cachés de la mentalité contemporaine, sont des affirmations devenues en quelque sorte banales dans les travaux de langue française. Durkheim, lui aussi, prétendait devoir « se pencher sur la vie tribale des Australiens » pour comprendre le mécanisme de ses sentiments familiaux, ainsi que des sentiments moraux et religieux communs à l’humanité. Mais il appelait « conscience collective » (une conscience dont l’individu est en grande partie inconscient) l’organe de cette continuité, et lui assignait un mode de transmission sociale, alors que l’« inconscient collectif » de Jung est considéré comme biologiquement héréditaire. Nous nous demandons alors si des symboles tels que la Croix, le Mandala, etc., etc., relèvent vraiment d’un inconscient héréditaire et si une bonne part des « archétypes » ne sont pas des produits de la « conscience collective ».
D’où le problème crucial, pour la solution duquel il serait indispensable de réunir un faisceau de preuves décisives avant de pouvoir honnêtement prendre parti : la « généralité » des symboles implique-t-elle leur « hérédité » et comment concevoir le mécanisme de transmission héréditaire d’« archétypes » déterminés ? Depuis le temps que les hommes parlent, aucun langage particulier ne s’est fixé par la voie de l’hérédité, et la continuité linguistique qui relie nos signes verbaux au langage primitif de nos plus lointains ancêtres est tout entière assurée par le moyen de la transmission sociale. Comment pourrions-nous donc admettre l’hérédité des symboles avant que preuve soit faite ? Bien plus, dans la mesure où la pensée symbolique plonge ses racines dans la mentalité du jeune enfant, comment ne pas souhaiter que les hypothèses grandioses de C. G. Jung soient confrontées avec les données, aujourd’hui si nombreuses, relatives au développement psychique qui, de la vie fœtale, conduit à la conscience adulte et cela d’une manière, sinon transparente, du moins toujours accessible à l’expérimentation quotidienne ? Ne verra-t-on pas, ce jour-là , que l’« inconscient collectif » de Jung se réduit à deux sortes d’éléments : les facteurs « collectifs » au sens de « sociaux » et les facteurs « généraux » au sens d’infantiles ?