Le dĂ©veloppement mental de lâenfant. Juventus Helvetica : notre jeune gĂ©nĂ©ration, t. 2 (1943) a
Le dĂ©veloppement psychique qui dĂ©bute dĂšs la naissance et prend fin Ă lâĂąge adulte est comparable Ă la croissance organique : comme cette derniĂšre, il consiste essentiellement en une marche vers lâĂ©quilibre. De mĂȘme, en effet, que le corps est en Ă©volution jusquâĂ un niveau relativement stable, caractĂ©risĂ© par lâachĂšvement de la croissance et par la maturitĂ© des organes, de mĂȘme la vie mentale peut ĂȘtre conçue comme Ă©voluant dans la direction dâune forme dâĂ©quilibre finale reprĂ©sentĂ©e par lâesprit adulte. Le dĂ©veloppement est donc en un sens une Ă©quilibration progressive, un passage perpĂ©tuel dâun Ă©tat de moindre Ă©quilibre Ă un Ă©tat dâĂ©quilibre supĂ©rieur. Du point de vue de lâintelligence, il est facile dâopposer ainsi lâinstabilitĂ© et lâincohĂ©rence relatives des idĂ©es enfantines Ă la systĂ©matisation de la raison adulte. Dans le domaine de la vie affective, on a souvent notĂ© combien lâĂ©quilibre des sentiments augmente avec lâĂąge. Les rapports sociaux, enfin, obĂ©issent Ă la mĂȘme loi de stabilisation graduelle.
Une diffĂ©rence essentielle entre la vie du corps et celle de lâesprit est cependant Ă souligner dĂšs le principe, si lâon veut respecter le dynamisme inhĂ©rent Ă la rĂ©alitĂ© spirituelle. La forme finale dâĂ©quilibre atteinte par la croissance organique est plus statique que celle vers laquelle tend le dĂ©veloppement mental, et surtout plus instable, de telle sorte que, sitĂŽt terminĂ©e lâĂ©volution ascendante, une Ă©volution rĂ©gressive dĂ©bute automatiquement, qui conduit Ă la vieillesse. Or, certaines fonctions psychiques, qui dĂ©pendent Ă©troitement de lâĂ©tat des organes, suivent une courbe analogue : lâacuitĂ© visuelle, par exemple, passe par un maximum vers la fin de lâenfance pour diminuer ensuite, et plusieurs comparaisons perceptives sont rĂ©gies par cette mĂȘme loi. Au contraire, les fonctions supĂ©rieures de lâintelligence et de lâaffectivitĂ© tendent vers un « équilibre mobile », et dâautant plus stable quâil est plus mobile, de telle sorte que, pour les Ăąmes saines, la fin de la croissance ne marque nullement le commencement de la dĂ©cadence, mais autorise un progrĂšs spirituel qui nâa rien de contradictoire avec lâĂ©quilibre intĂ©rieur.
Câest donc en termes dâĂ©quilibre que nous allons chercher Ă dĂ©crire lâĂ©volution de lâenfant et de lâadolescent. De ce point de vue, le dĂ©veloppement mental est une construction continue, comparable Ă lâĂ©dification dâun vaste bĂątiment qui, lors de chaque adjonction, serait plus solide, ou plutĂŽt au montage dâun mĂ©canisme subtil dont les phases graduelles dâajustement aboutiraient Ă une souplesse et une mobilitĂ© dâautant plus grandes des piĂšces que leur Ă©quilibre deviendrait plus stable. Mais alors, il faut introduire une distinction importante entre deux aspects complĂ©mentaires de ce processus dâĂ©quilibration : il convient dâopposer dĂšs lâabord les structures variables, dĂ©finissant les formes ou Ă©tats successifs dâĂ©quilibre, et un certain fonctionnement constant assurant le passage de nâimporte quel Ă©tat au niveau suivant.
Lorsque lâon compare, en effet, lâenfant Ă lâadulte, tantĂŽt on est frappĂ© par lâidentitĂ© des rĂ©actions â on parle alors dâune « petite personnalité » pour dire que lâenfant sait bien ce quâil dĂ©sire et agit comme nous en fonction dâintĂ©rĂȘts prĂ©cis â , tantĂŽt on dĂ©couvre un monde de diffĂ©rences â dans le jeu, par exemple, ou dans la maniĂšre de raisonner, et lâon dit alors que « lâenfant nâest pas un petit adulte ». Or, les deux impressions sont vraies, tour Ă tour. Du point de vue fonctionnel, câest-Ă -dire en considĂ©rant les mobiles gĂ©nĂ©raux de la conduire et de la pensĂ©e, il existe des fonctionnements constants, communs Ă tous les Ăąges : Ă tous les niveaux, lâaction suppose toujours un intĂ©rĂȘt qui la dĂ©clenche ; quâil sâagisse dâun besoin physiologique, affectif, ou intellectuel (le besoin se prĂ©sente en ce dernier cas sous la forme dâune question ou dâun problĂšme) ; Ă tous les niveaux, lâintelligence cherche Ă comprendre ou Ă expliquer, etc., etc. Seulement, si les fonctions de lâintĂ©rĂȘt, de lâexplication, etc., sont ainsi communes Ă tous les stades, câest-Ă -dire « invariantes » Ă titre de fonctions, il nâen est pas moins vrai que « les intĂ©rĂȘts » (par opposition à « lâintĂ©rĂȘt ») varient considĂ©rablement dâun niveau mental Ă un autre, et que les explications particuliĂšres (par opposition Ă la fonction dâexpliquer) sont de formes trĂšs diffĂ©rentes selon le degrĂ© de dĂ©veloppement intellectuel. Ă cĂŽtĂ© des fonctions constantes, il faut donc distinguer les structures variables et câest prĂ©cisĂ©ment lâanalyse de ces structures progressives, ou formes successives dâĂ©quilibre, qui marque les diffĂ©rences ou oppositions dâun niveau Ă lâautre de la conduite, depuis les comportements Ă©lĂ©mentaires du nourrisson jusquâĂ lâadolescence.
Les structures variables, ce seront donc les formes dâorganisation de lâactivitĂ© mentale, sous son double aspect moteur ou intellectuel, dâune part, et affectif, dâautre part, ainsi que selon ses deux dimensions individuelle et sociale (interindividuelle). Nous distinguerons, pour plus de clartĂ©, six stades ou pĂ©riodes de dĂ©veloppement, qui marquent lâapparition de ces structures successivement construites : 1° Le stade des rĂ©flexes, ou montages hĂ©rĂ©ditaires, ainsi que des premiĂšres tendances instinctives (nutritions) et des premiĂšres Ă©motions. 2° Le stade des premiĂšres habitudes motrices et des premiĂšres perceptions organisĂ©es, ainsi que des premiers sentiments diffĂ©renciĂ©s. 3° Le stade de lâintelligence sensori-motrice ou pratique (antĂ©rieure au langage), des rĂ©gulations affectives Ă©lĂ©mentaires et des premiĂšres fixations extĂ©rieures de lâaffectivitĂ©. Ces premiers stades constituent Ă eux trois la pĂ©riode du nourrisson (jusque vers un an et demi Ă deux ans, câest-Ă -dire antĂ©rieurement aux dĂ©veloppements du langage et de la pensĂ©e proprement dite). 4° Le stade de lâintelligence intuitive, des sentiments interindividuels spontanĂ©s et des rapports sociaux de soumission Ă lâadulte (de deux Ă sept ans, ou seconde partie de la « petite enfance »). 5° Le stade des opĂ©rations intellectuelles concrĂštes (dĂ©but de la logique), et des sentiments moraux et sociaux de coopĂ©ration (de sept Ă onze-douze ans). 6° Le stade des opĂ©rations intellectuelles abstraites, de la formation de la personnalitĂ© et de lâinsertion affective et intellectuelle dans la sociĂ©tĂ© des adultes (adolescence).
Chacun de ces stades est donc caractĂ©risĂ© par lâapparition de structures originales, dont la construction le distingue des stades antĂ©rieurs. Lâessentiel de ces constructions successives subsiste au cours des stades ultĂ©rieurs, Ă titre de substructures, sur lesquelles viennent sâĂ©difier les caractĂšres nouveaux. Il sâensuit que chez lâadulte, chacun des stades passĂ©s correspond Ă un niveau plus ou moins Ă©lĂ©mentaire ou Ă©levĂ© de la hiĂ©rarchie des conduites. Mais Ă chaque stade correspondent aussi des caractĂšres momentanĂ©s et secondaires, qui sont modifiĂ©s par le dĂ©veloppement ultĂ©rieur, en fonction des besoins dâune organisation meilleure. Chaque stade constitue donc, par les structures qui le dĂ©finissent, une forme particuliĂšre dâĂ©quilibre, et lâĂ©volution mentale sâeffectue dans le sens dâune Ă©quilibration toujours plus poussĂ©e.
Nous pouvons alors comprendre ce que sont les mĂ©canismes fonctionnels communs Ă tous les stades. On peut dire, dâune maniĂšre absolument gĂ©nĂ©rale (non seulement en comparant chaque stade au suivant, mais chaque conduite, Ă lâintĂ©rieur de nâimporte quel stade, Ă la conduite suivante) que toute action â câest-Ă -dire tout mouvement, toute pensĂ©e ou tout sentiment â rĂ©pond Ă un besoin. Lâenfant, pas plus que lâadulte, nâexĂ©cute aucun acte, extĂ©rieur ou mĂȘme entiĂšrement intĂ©rieur, que mĂ» par un mobile, et ce mobile se traduit toujours sous la forme dâun besoin (un besoin Ă©lĂ©mentaire ou un intĂ©rĂȘt, une question, etc.). Or, comme lâa bien montrĂ© ClaparĂšde, un besoin est toujours la manifestation dâun dĂ©sĂ©quilibre : il y a besoin lorsque quelque chose, en dehors de nous ou en nous (dans notre organisme physique ou mental), sâest modifiĂ©, et quâil sâagit de rĂ©ajuster la conduite en fonction de ce changement. Par exemple, la faim ou la fatigue provoqueront la recherche de la nourriture ou du repos ; la rencontre dâobjet extĂ©rieur dĂ©clenchera le besoin de jouer, son utilisation Ă des fins pratiques, ou suscitera une question, un problĂšme thĂ©orique ; une parole dâautrui excitera le besoin dâimiter, de sympathiser ou engendrera la rĂ©serve et lâopposition parce quâentrant en conflit avec telle de nos tendances. Inversement lâaction se termine dĂšs quâil y a satisfaction des besoins, câest-Ă -dire lorsque lâĂ©quilibre est rĂ©tabli entre le fait nouveau, qui a dĂ©clenchĂ© le besoin, et notre organisation mentale telle quâelle se prĂ©sentait antĂ©rieurement Ă lui. Manger ou dormir, jouer ou parvenir Ă ses fins, rĂ©pondre Ă la question ou rĂ©soudre le problĂšme, rĂ©ussir son imitation, Ă©tablir un lien affectif, maintenir son point de vue, sont autant de satisfactions qui, dans les exemples prĂ©cĂ©dents, mettront un terme Ă la conduite particuliĂšre suscitĂ©e par le besoin. Ă chaque instant, pourrait-on dire ainsi, lâaction est dĂ©sĂ©quilibrĂ©e par les transformations qui surgissent dans le monde, extĂ©rieur ou intĂ©rieur, et chaque conduite nouvelle consiste non seulement Ă rĂ©tablir lâĂ©quilibre, mais encore Ă tendre vers un Ă©quilibre plus stable que celui de lâĂ©tat antĂ©rieur Ă cette perturbation.
Câest en ce mĂ©canisme continu et perpĂ©tuel de rĂ©ajustement ou dâĂ©quilibration que consiste lâaction humaine, et câest pourquoi, en ses phases de construction initiale, on peut considĂ©rer les structures mentales successives quâengendre le dĂ©veloppement comme autant de formes dâĂ©quilibre dont chacune est en progrĂšs sur les prĂ©cĂ©dentes. Mais il faut bien comprendre aussi que ce mĂ©canisme fonctionnel, si gĂ©nĂ©ral soit-il, nâexplique pas le contenu ou la structure des diffĂ©rents besoins, puisque chacun dâentre eux est relatif Ă lâorganisation du niveau considĂ©rĂ©. Par exemple, la vue dâun mĂȘme objet dĂ©clenchera des questions fort diffĂ©rentes chez un petit enfant, qui est encore incapable de classification, et chez un grand dont les idĂ©es sont plus Ă©tendues et plus systĂ©matiques. Les intĂ©rĂȘts dâun enfant dĂ©pendent donc Ă chaque instant de lâensemble de ses notions acquises et de ses dispositions affectives, puisquâils tendent Ă les complĂ©ter dans le sens dâun Ă©quilibre meilleur.
Avant dâexaminer le dĂ©tail du dĂ©veloppement, il faut donc nous borner Ă dĂ©gager la forme gĂ©nĂ©rale des besoins et intĂ©rĂȘts communs Ă tous les Ăąges. On peut dire, Ă cet Ă©gard, que tout besoin tend 1° Ă incorporer les choses et les personnes Ă lâactivitĂ© propre du sujet, donc à « assimiler » le monde extĂ©rieur aux structures dĂ©jĂ construites, et 2° Ă rĂ©ajuster celles-ci en fonction des transformations subies, donc Ă les « accommoder » aux objets externes. De ce point de vue, toute la vie mentale, comme dâailleurs la vie organique elle-mĂȘme, tend Ă assimiler progressivement le milieu ambiant, et elle rĂ©alise cette incorporation grĂące Ă des structures, ou organes psychiques, dont le rayon dâaction est de plus en plus Ă©tendu : la perception et les mouvements Ă©lĂ©mentaires (prĂ©hension, etc.) donnent dâabord prise sur les objets proches et dans leur Ă©tat momentanĂ©, puis la mĂ©moire et lâintelligence pratiques permettent Ă la fois de reconstituer leur Ă©tat immĂ©diatement antĂ©rieur et dâanticiper leurs transformations prochaines. La pensĂ©e intuitive renforce ensuite ces deux pouvoirs. Lâintelligence logique, sous sa forme dâopĂ©rations concrĂštes et enfin de dĂ©duction abstraite termine cette Ă©volution en rendant le sujet maĂźtre des Ă©vĂ©nements les plus lointains, dans lâespace et dans le temps. Ă chacun de ces niveaux, lâesprit remplit donc la mĂȘme fonction, qui est dâincorporer lâunivers Ă lui, mais la structure de lâassimilation varie, câest-Ă -dire les formes dâincorporation successives de la perception et du mouvement jusquâaux opĂ©rations supĂ©rieures.
Or, en assimilant ainsi les objets, lâaction et la pensĂ©e sont contraintes de sâaccommoder Ă eux, câest-Ă -dire de se rĂ©ajuster lors de chaque variation extĂ©rieure. On peut appeler « adaptation » lâĂ©quilibre de ces assimilations et accommodations : telle est la forme gĂ©nĂ©rale de lâĂ©quilibre psychique et le dĂ©veloppement mental apparaĂźt donc sans plus, en son organisation progressive, comme une adaptation toujours plus prĂ©cise Ă la rĂ©alitĂ©. Ce sont les Ă©tapes de cette adaptation que nous allons maintenant Ă©tudier concrĂštement.
I. Le nouveau-né et le nourrisson
La pĂ©riode qui sâĂ©tend entre la naissance et lâacquisition du langage est marquĂ©e par un dĂ©veloppement mental extraordinaire. On en soupçonne souvent mal lâimportance, puisquâil ne sâaccompagne pas de paroles permettant de suivre pas Ă pas le progrĂšs de lâintelligence et des sentiments, comme ce sera le cas plus tard. Il nâen est que plus dĂ©cisif pour toute la suite de lâĂ©volution psychique : il ne consiste pas moins, en effet, quâen une conquĂȘte, par les perceptions et les mouvements, de tout lâunivers pratique entourant le petit enfant. Or, cette « assimilation sensori-motrice » du monde extĂ©rieur immĂ©diat rĂ©alise en fait, en dix-huit mois ou deux ans, toute une rĂ©volution copernicienne en petit : tandis quâau point de dĂ©part de ce dĂ©veloppement, le nouveau-nĂ© ramĂšne tout Ă lui, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, Ă son propre corps, au point dâarrivĂ©e, câest-Ă -dire lorsque dĂ©butent le langage et la pensĂ©e, il se situe dĂ©jĂ pratiquement, Ă titre dâĂ©lĂ©ment ou de corps parmi les autres, dans un univers quâil a construit peu Ă peu et quâil sent dĂ©sormais comme extĂ©rieur Ă lui.
Nous allons dĂ©crire pas Ă pas les Ă©tapes de cette rĂ©volution copernicienne, sous son double aspect dâintelligence et de vie affective naissantes. Du premier de ces deux points de vue on peut, comme nous lâavons dĂ©jĂ vu plus haut, distinguer trois stades entre la naissance et la fin de cette pĂ©riode : celui des rĂ©flexes, celui de lâorganisation des perceptions et habitudes et celui de lâintelligence sensori-motrice elle-mĂȘme.
Ă la naissance, la vie mentale se rĂ©duit Ă lâexercice dâappareils rĂ©flexes, câest-Ă -dire de coordinations sensorielles et motrices toutes montĂ©es hĂ©rĂ©ditairement et correspondant Ă des tendances instinctives telle que la nutrition. Bornons-nous, Ă cet Ă©gard, Ă noter que ces rĂ©flexes, pour autant quâils intĂ©ressent des conduites qui joueront un rĂŽle dans le dĂ©veloppement psychique ultĂ©rieur, nâont rien de cette passivitĂ© mĂ©canique que lâon serait portĂ© Ă leur attribuer, mais manifestent dĂšs les dĂ©buts une activitĂ© vĂ©ritable qui atteste prĂ©cisĂ©ment lâexistence dâune assimilation sensori-motrice prĂ©coce. Dâabord les rĂ©flexes de la succion sâaffinent Ă lâexercice : un nouveau-nĂ© tĂšte mieux aprĂšs une ou deux semaines que les premiers jours. Ensuite, ils conduisent Ă des discriminations ou rĂ©cognitions pratiques faciles Ă dĂ©celer. Enfin et surtout, ils donnent lieu Ă une sorte de gĂ©nĂ©ralisation de leur activité : le nourrisson ne se contente pas de sucer quand il tĂšte, il suce aussi Ă vide, il suce ses doigts quand il les rencontre, puis nâimporte quel objet prĂ©sentĂ© fortuitement, et enfin il coordonne le mouvement de ses bras avec la succion jusquâĂ amener systĂ©matiquement, parfois dĂšs le second mois, son pouce dans sa bouche. Bref, il assimile une partie de son univers Ă la succion, au point que lâon pourrait exprimer son comportement initial en disant que pour lui, le monde est essentiellement une rĂ©alitĂ© Ă sucer. Il est vrai que, rapidement, le mĂȘme univers deviendra aussi une rĂ©alitĂ© Ă regarder, Ă Ă©couter et, lorsque les mouvements propres le lui permettront, Ă secouer.
Mais ces divers exercices rĂ©flexes, qui sont comme lâannonce de lâassimilation mentale, vont rapidement se compliquer par intĂ©gration dans des habitudes et des perceptions organisĂ©es, câest-Ă -dire quâils sont au point de dĂ©part de nouvelles conduites, acquises avec lâaide de lâexpĂ©rience. La succion systĂ©matique du pouce appartient dĂ©jĂ Ă ce second stade, de mĂȘme que les gestes de tourner la tĂȘte dans la direction dâun bruit, ou de suivre un objet en mouvement, etc. Du point de vue perceptif on constate, dĂšs que lâenfant se met Ă sourire (cinquiĂšme semaine et au-delĂ ), quâil reconnaĂźt certaines personnes par opposition Ă dâautres, etc. (mais gardons-nous de lui prĂȘter pour autant la notion de personne ou mĂȘme dâobjet : ce sont des apparitions sensibles et animĂ©es quâil reconnaĂźt ainsi et cela ne prouve encore rien quant Ă leur substantialitĂ©, ni quant Ă la dissociation du moi et de lâunivers extĂ©rieur). Entre trois et six mois (ordinairement vers quatre mois et demi), le nourrisson commence Ă saisir ce quâil voit et cette capacitĂ© de prĂ©hension puis de manipulation dĂ©cuple son pouvoir de former des habitudes nouvelles.
Or, comment se construisent ces ensembles moteurs (habitudes) nouveaux, et ces ensembles perceptifs (au dĂ©but les deux sortes de systĂšmes ne font quâun : on peut parler Ă leur sujet de « schĂšmes sensori-moteurs ») ? Un cycle rĂ©flexe est toujours Ă leur point de dĂ©part, mais un cycle dont lâexercice, au lieu de se rĂ©pĂ©ter sans plus, sâincorpore de nouveaux Ă©lĂ©ments et constitue avec eux des totalitĂ©s organisĂ©es plus larges, par diffĂ©renciations progressives. Dans la suite, il suffit que des mouvements quelconques du nourrisson aboutissent fortuitement Ă un rĂ©sultat intĂ©ressant et intĂ©ressant parce quâassimilables Ă un schĂšme antĂ©rieur â pour que le sujet reproduise aussitĂŽt ces mouvements nouveaux : cette « rĂ©action circulaire », comme on lâa appelĂ©e, joue un rĂŽle essentiel dans le dĂ©veloppement sensori-moteur et reprĂ©sente une forme plus Ă©voluĂ©e dâassimilation.
Mais venons-en au troisiĂšme stade, qui est bien plus important encore pour la suite du dĂ©veloppement : celui de lâintelligence pratique ou sensori-motrice elle-mĂȘme. Lâintelligence apparaĂźt, en effet, bien avant le langage, câest-Ă -dire bien avant la pensĂ©e intĂ©rieure qui suppose lâemploi des signes verbaux (du langage intĂ©riorisĂ©). Mais câest une intelligence toute pratique, qui porte sur la manipulation des objets et qui nâutilise, Ă la place des mots et des concepts, que des perceptions et des mouvements organisĂ©s en « schĂšmes dâaction ». Saisir une baguette pour attirer un objet Ă©loignĂ© est ainsi un acte dâintelligence (et mĂȘme assez tardif : vers dix-huit mois) parce quâun moyen, qui est ici un vrai instrument, est coordonnĂ© Ă un but posĂ© dâavance, et quâil a fallu comprendre au prĂ©alable la relation du bĂąton et de lâobjectif pour dĂ©couvrir ce moyen. Un acte dâintelligence plus prĂ©coce consistera Ă attirer lâobjectif en tirant la couverture ou le support sur lequel il est posĂ© (vers la fin de la premiĂšre annĂ©e) ; on pourrait citer bien dâautres exemples.
Cherchons plutĂŽt comment se construisent ces actes dâintelligence. On peut invoquer deux sortes de facteurs. Dâabord les conduites prĂ©cĂ©dentes se multiplient et se diffĂ©rencient de plus en plus, jusquâĂ acquĂ©rir une souplesse suffisante pour enregistrer les rĂ©sultats de lâexpĂ©rience. Câest ainsi que dans ses « rĂ©actions circulaires », le bĂ©bĂ© ne se contente plus de reproduire simplement les mouvements et les gestes qui ont conduit Ă un effet intĂ©ressant : il les varie intentionnellement pour Ă©tudier les rĂ©sultats de ces variations et se livre ainsi Ă de vraies explorations ou « expĂ©riences pour voir ». Chacun a pu observer, par exemple, le comportement des enfants de douze mois environ consistant Ă lancer Ă terre les objets, dans une direction ou dans une autre, pour analyser les chutes et les trajectoires. Dâautre part, les « schĂšmes » dâaction, construits dĂšs le niveau du stade prĂ©cĂ©dent et multipliĂ©s grĂące Ă ces nouvelles conduites expĂ©rimentales, deviennent susceptibles de se coordonner entre eux, par assimilation rĂ©ciproque, Ă la maniĂšre de ce que seront plus tard les notions ou concepts de la pensĂ©e elle-mĂȘme. En effet, une action apte Ă ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©e et gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă des situations nouvelles est comparable Ă une sorte de concept sensori-moteur : câest ainsi quâen prĂ©sence dâun objet nouveau pour lui on verra le bĂ©bĂ© lâincorporer successivement Ă chacun de ses « schĂšmes » dâaction (le secouer, le frotter, le balancer, etc.) comme sâil sâagissait de le comprendre par son usage (on sait que vers cinq Ă six ans encore les enfants dĂ©finissent les concepts en commençant par les mots « câest pour » : une table « câest pour Ă©crire dessus », etc.). Il y a donc lĂ une assimilation sensori-motrice comparable Ă ce que sera plus tard lâassimilation du rĂ©el par les notions et la pensĂ©e. Il est donc naturel que ces divers schĂšmes dâaction sâassimilent entre eux, câest-Ă -dire se coordonnent de maniĂšre Ă ce que les uns assignent un but Ă lâaction totale tandis que dâautres lui servent de moyens et câest par cette coordination, comparable Ă celles du stade prĂ©cĂ©dent, mais plus mobile et plus souple, que dĂ©bute lâintelligence pratique elle-mĂȘme.
Or, le rĂ©sultat de ce dĂ©veloppement intellectuel est effectivement, comme nous lâannoncions plus haut, de transformer la reprĂ©sentation des choses, au point de retourner ou dâinverser complĂštement la position initiale du sujet par rapport Ă elles. Au point de dĂ©part de lâĂ©volution mentale il nâexiste Ă coup sĂ»r aucune diffĂ©renciation entre le moi et le monde extĂ©rieur, câest-Ă -dire que les impressions vĂ©cues et perçues ne sont rattachĂ©es ni Ă une conscience personnelle sentie comme un « moi », ni Ă des objets conçus comme extĂ©rieurs : elles sont simplement donnĂ©es en un bloc indissociĂ©, ou comme Ă©talĂ©es sur un mĂȘme plan, qui nâest ni interne, ni externe, mais Ă mi-chemin entre ces deux pĂŽles. Ceux-ci ne sâopposeront lâun Ă lâautre que peu Ă peu. Or, par le fait mĂȘme de cette indissociation primitive, tout ce qui est perçu est centrĂ© sur lâactivitĂ© propre : le moi est dâabord au centre de la rĂ©alitĂ©, prĂ©cisĂ©ment parce quâil est inconscient de lui-mĂȘme, tandis que le monde extĂ©rieur sâobjectivera dans la mesure oĂč le moi se construira en tant quâactivitĂ© subjective ou intĂ©rieure. Autrement dit, la conscience dĂ©bute par un Ă©gocentrisme inconscient et intĂ©gral, tandis que les progrĂšs de lâintelligence sensori-motrice aboutissent Ă la construction dâun univers objectif, dans lequel le corps propre apparaĂźt comme un Ă©lĂ©ment parmi les autres, et auquel sâoppose la vie intĂ©rieure, localisĂ©e dans ce corps propre.
Quatre processus fondamentaux caractĂ©risent cette rĂ©volution intellectuelle accomplie durant les deux premiĂšres annĂ©es de lâexistence : ce sont les constructions des catĂ©gories de lâobjet et de lâespace, de la causalitĂ© et du temps, toutes quatre Ă titre naturellement de catĂ©gories pratiques ou dâaction pure et non pas encore de notions de la pensĂ©e.
Le schĂšme pratique de lâobjet, câest la permanence substantielle attribuĂ©e aux tableaux sensoriels, câest donc, en fait, la croyance selon laquelle une figure perçue correspond à « quelque chose » qui continue dâexister mĂȘme quand on ne le perçoit plus. Or, il est facile de montrer que durant les premiers mois, le nourrisson ne perçoit pas des objets proprement dits. Il reconnaĂźt certains tableaux sensoriels familiers, câest entendu, mais le fait de les reconnaĂźtre lorsquâils sont prĂ©sents nâĂ©quivaut nullement Ă les situer quelque part lorsquâils sont en dehors du champ perceptif. Il reconnaĂźt en particulier les personnes et sait bien quâen criant il fera revenir sa maman lorsquâelle disparaĂźt : mais cela ne prouve pas non plus quâil lui attribue un corps existant dans lâespace lorsquâil ne la voit plus. En fait, lorsque le nourrisson commence Ă saisir ce quâil voit, il ne prĂ©sente, au dĂ©but, aucune conduite de recherche lorsque lâon recouvre les jouets dĂ©sirĂ©s dâun mouchoir et cela bien quâil ait suivi des yeux tout ce que lâon faisait. Dans la suite, il cherchera lâobjet cachĂ©, mais sans tenir compte de ses dĂ©placements successifs comme si chaque objet Ă©tait liĂ© Ă une situation dâensemble et ne constituait pas un mobile indĂ©pendant. Ce nâest que vers la fin de la premiĂšre annĂ©e que les objets sont recherchĂ©s lorsquâils viennent de sortir du champ de la perception, et câest Ă ce critĂšre que lâon peut reconnaĂźtre un dĂ©but dâextĂ©riorisation du monde matĂ©riel. Bref, lâabsence initiale dâobjets substantiels puis la construction des objets solides et permanents sont un premier exemple de ce passage de lâĂ©gocentrisme intĂ©gral primitif Ă lâĂ©laboration finale dâun univers extĂ©rieur.
LâĂ©volution de lâespace pratique est entiĂšrement solidaire de la construction des objets. Au dĂ©but il y a autant dâespaces, non coordonnĂ©s entre eux, que de domaines sensoriels (espaces buccal, visuel, tactile, etc.) et chacun dâeux est centrĂ© sur les mouvements et lâactivitĂ© propres. Lâespace visuel, en particulier, ne connaĂźt pas au dĂ©but les mĂȘmes profondeurs quâil construira dans la suite. Au terme de la seconde annĂ©e, au contraire, un espace gĂ©nĂ©ral est achevĂ©, comprenant tous les autres, caractĂ©risant les rapports des objets entre eux et les contenant dans leur totalitĂ© y compris le corps propre. Or, lâĂ©laboration de lâespace est due essentiellement Ă la coordination des mouvements, et lâon saisit ici le rapport Ă©troit qui relie ce dĂ©veloppement Ă celui de lâintelligence sensori-motrice elle-mĂȘme.
La causalitĂ© est dâabord liĂ©e Ă lâactivitĂ© propre en son Ă©gocentrisme : câest le lien, qui reste longtemps fortuit pour le sujet, entre un rĂ©sultat empirique et une action quelconque lâayant entraĂźnĂ©. Câest ainsi quâen tirant les cordons qui pendent du toit de son berceau le nourrisson dĂ©couvre le branlement de tous les jouets suspendus Ă cette toiture et il reliera donc causalement lâaction de tirer les cordons et lâeffet gĂ©nĂ©ral de cet Ă©branlement. Or, il se servira aussitĂŽt de ce schĂšme causal pour agir Ă distance sur nâimporte quoi : il tirera le cordon pour faire continuer un balancement quâil observe Ă deux mĂštres de son berceau, pour faire durer un sifflement entendu au fond de la chambre, etc. Cette sorte de causalitĂ© magique ou « magico-phĂ©nomĂ©niste » manifeste assez lâĂ©gocentrisme causal primitif. Au cours de la seconde annĂ©e au contraire, lâenfant reconnaĂźt les rapports de causalitĂ© des objets entre eux : il objective et spatialise ainsi les causes.
Lâobjectivation des sĂ©ries temporelles est parallĂšle Ă celle de la causalitĂ©. Bref, dans tous les domaines nous retrouvons cette espĂšce de rĂ©volution copernicienne qui permet Ă lâintelligence sensori-motrice de sortir lâesprit naissant de son Ă©gocentrisme inconscient radical pour le situer dans un « univers », si pratique et si peu « rĂ©flĂ©chi » que demeure ce dernier.
Or, lâĂ©volution de lâaffectivitĂ© durant les deux premiĂšres annĂ©es donne lieu Ă un tableau qui, dans lâensemble, correspond assez exactement Ă celui dont lâĂ©tude des fonctions motrices et cognitives permet lâĂ©tablissement. Il existe, en effet, un parallĂšle constant entre la vie affective et la vie intellectuelle. Nous en trouvons ici un premier exemple, mais il se poursuivra, verrons-nous, au cours de tout le dĂ©veloppement de lâenfance et de lâadolescence. Une telle constatation nâest surprenante que si lâon rĂ©partit, avec le sens commun, la vie de lâesprit en deux compartiments disjoints : celui des sentiments et celui de la pensĂ©e. Mais rien nâest plus faux ni plus superficiel. En rĂ©alitĂ©, lâĂ©lĂ©ment auquel il faut toujours remonter, dans lâanalyse de la vie mentale, câest la « conduite » elle-mĂȘme, conçue, ainsi que nous avons cherchĂ© Ă lâexposer briĂšvement en notre introduction, comme un rĂ©tablissement ou un affermissement de lâĂ©quilibre. Or, toute conduite suppose des instruments ou une technique : ce sont les mouvements et lâintelligence. Mais toute conduite implique aussi des mobiles et des valeurs finales (la valeur des buts) : ce sont les sentiments. AffectivitĂ© et intelligence sont donc indissociables et constituent les deux aspects complĂ©mentaires de toute conduite humaine.
Cela Ă©tant, il est clair quâau premier stade des techniques rĂ©flexes, correspondront les poussĂ©es instinctives Ă©lĂ©mentaires, liĂ©es Ă la nutrition, ainsi que ces sortes de rĂ©flexes affectifs que sont les Ă©motions primaires. On a montrĂ©, en effet, rĂ©cemment, la parentĂ© des Ă©motions avec le systĂšme physiologique des attitudes ou postures : les premiĂšres peurs, par exemple, peuvent ĂȘtre liĂ©es Ă des pertes dâĂ©quilibre ou Ă des contrastes brusques entre un Ă©vĂ©nement fortuit et lâattitude antĂ©rieure.
Au second stade (perceptions et habitudes) ainsi quâaux dĂ©buts de lâintelligence sensori-motrice correspondent une sĂ©rie de sentiments Ă©lĂ©mentaires ou affects perceptifs liĂ©s aux modalitĂ©s de lâactivitĂ© propre : lâagrĂ©able et le dĂ©sagrĂ©able, le plaisir et la douleur, etc., ainsi que les premiers sentiments de rĂ©ussite et dâĂ©chec. Dans la mesure oĂč ces Ă©tats affectifs dĂ©pendent de lâaction propre et non pas encore de la conscience de rapports entretenus avec les autres personnes, ce niveau de lâaffectivitĂ© tĂ©moigne dâune sorte dâĂ©gocentrisme gĂ©nĂ©ral, et donne lâillusion, si lâon attribue Ă tort au bĂ©bĂ© une conscience de son moi, dâune sorte dâamour de soi-mĂȘme et de lâactivitĂ© de ce moi. En fait, le nourrisson commence par sâintĂ©resser essentiellement Ă son corps, Ă ses mouvements et aux rĂ©sultats de ces actions. Les psychanalystes ont appelĂ© « narcissisme » ce stade Ă©lĂ©mentaire de lâaffectivitĂ©, mais il faut bien comprendre que câest un narcissisme sans Narcisse, câest-Ă -dire sans la conscience personnelle elle-mĂȘme.
Avec le dĂ©veloppement de lâintelligence, au contraire, avec lâĂ©laboration, qui en rĂ©sulte, dâun univers extĂ©rieur, et principalement avec la construction du schĂšme de lâ« objet », apparaĂźt un troisiĂšme niveau de lâaffectivité : il est prĂ©cisĂ©ment caractĂ©risĂ©, pour reprendre le vocabulaire de la psychanalyse, par le « choix de lâobjet », câest-Ă -dire par lâobjectivation des sentiments et par leur projection sur dâautres activitĂ©s que celle du moi seul. Notons dâabord quâavec le progrĂšs des conduites intelligentes, les sentiments liĂ©s Ă lâactivitĂ© propre se diffĂ©rencient et se multiplient : joies et tristesses liĂ©es au succĂšs et Ă lâĂ©chec des actes intentionnels, efforts et intĂ©rĂȘts ou fatigues et dĂ©sintĂ©rĂȘts, etc. Mais ces Ă©tats affectifs demeurent longtemps liĂ©s, comme les affects perceptifs, aux seules actions du sujet, sans dĂ©limitation prĂ©cise entre ce qui lui appartient spĂ©cifiquement et ce qui est attribuable au monde extĂ©rieur, câest-Ă -dire Ă dâautres sources possibles dâactivitĂ© et de causalitĂ©. Par contre, lorsque, du tableau global et indiffĂ©renciĂ© des actions et perceptions primitives, se dĂ©tachent de plus en plus nettement des « objets » conçus comme extĂ©rieurs au moi et indĂ©pendant de lui, la situation se transforme complĂštement. Dâune part, la corrĂ©lation Ă©troite avec la construction de lâobjet, la conscience du « moi » commence Ă sâaffirmer Ă titre de pĂŽle intĂ©rieur de la rĂ©alitĂ©, opposĂ© Ă ce pĂŽle externe ou objectif. Mais, dâautre part, les objets sont conçus, par analogie avec ce moi, actifs, vivants et conscients : il en est particuliĂšrement ainsi de ces objets exceptionnellement imprĂ©vus et intĂ©ressants que sont les personnes. Les sentiments Ă©lĂ©mentaires de joies et de tristesses, de succĂšs et dâĂ©checs, etc., seront alors Ă©prouvĂ©s en fonction de cette objectivation mĂȘme des choses et des personnes, dâoĂč le dĂ©but des sentiments interindividuels. Le « choix (affectif) de lâobjet », que la psychanalyse oppose au narcissisme, est donc corrĂ©latif de sa construction intellectuelle de lâobjet comme le narcissisme lâĂ©tait de lâindiffĂ©renciation entre le monde extĂ©rieur et le moi. Ce « choix de lâobjet » se porte dâabord sur la personne de la mĂšre puis (en nĂ©gatif comme en positif) sur celui du pĂšre et des proches : tel est le dĂ©but des sympathies et antipathies qui vont se dĂ©velopper si largement au cours de la pĂ©riode suivante.
II. La petite enfance de deux Ă sept ans
Avec lâapparition du langage, les conduites sont profondĂ©ment modifiĂ©es sous leur aspect affectif aussi bien quâintellectuel. Outre toutes les actions rĂ©elles ou matĂ©rielles quâil reste maĂźtre dâeffectuer comme au cours de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente, lâenfant devient, grĂące au langage, capable de reconstituer ses actions passĂ©es sous forme de rĂ©cit et dâanticiper les actions futures par la reprĂ©sentation verbale. Il en rĂ©sulte trois consĂ©quences essentielles pour le dĂ©veloppement mental : un Ă©change possible entre individus, câest-Ă -dire le dĂ©but de la socialisation de lâaction ; une intĂ©riorisation de la parole, câest-Ă -dire lâapparition de la pensĂ©e elle-mĂȘme, qui a pour supports le langage intĂ©rieur et le systĂšme des signes ; enfin et surtout une intĂ©riorisation de lâaction comme telle, qui de purement perceptive et motrice quâelle Ă©tait jusque-lĂ , peut dĂ©sormais se reconstituer sur le plan intuitif des images et des « expĂ©riences mentales ». Du point de vue affectif, il sâensuit une sĂ©rie de transformations parallĂšles : dĂ©veloppement des sentiments interindividuels (sympathies et antipathies, respect, etc.) et dâune affectivitĂ© intĂ©rieure sâorganisant dâune maniĂšre plus stable quâau cours des premiers stades.
Nous allons dâabord examiner successivement ces trois modifications gĂ©nĂ©rales de la conduite (socialisation, pensĂ©e et intuition) puis leurs rĂ©percussions affectives. Mais, pour comprendre le dĂ©tail de ces multiples manifestations nouvelles, il faut encore insister sur leur continuitĂ© relative avec les conduites antĂ©rieures. Lors de lâapparition du langage, le jeune enfant se trouve aux prises, non plus seulement avec lâunivers physique comme auparavant, mais avec deux mondes nouveaux et dâailleurs Ă©troitement solidaires : le monde social et celui des reprĂ©sentations intĂ©rieures. Or, on se rappelle quâĂ lâĂ©gard des objets matĂ©riels ou des corps, le nourrisson a dĂ©butĂ© par une attitude Ă©gocentrique, dans laquelle lâincorporation des choses Ă lâactivitĂ© propre lâemportait sur lâaccommodation, pour ne parvenir que peu Ă peu Ă se situer dans un univers objectivĂ© (oĂč lâassimilation au sujet et lâaccommodation au rĂ©el sâharmonisent lâune avec lâautre) : de mĂȘme le jeune enfant rĂ©agira dâabord Ă lâĂ©gard des rapports sociaux et de la pensĂ©e naissante par un Ă©gocentrisme inconscient, qui prolonge celui du bĂ©bĂ©, et ne sâadaptera que progressivement selon des lois dâĂ©quilibre analogues, mais transposĂ©es en fonction de ces rĂ©alitĂ©s nouvelles. Câest pourquoi on observe, durant toute la petite enfance, une rĂ©pĂ©tition partielle, sur de nouveaux plans, de lâĂ©volution dĂ©jĂ accomplie par le nourrisson sur le plan Ă©lĂ©mentaire des adaptations pratiques. Ces sortes de rĂ©pĂ©titions, avec dĂ©calage dâun plan infĂ©rieur aux plans supĂ©rieurs, sont extrĂȘmement rĂ©vĂ©latrices des mĂ©canismes intimes de lâĂ©volution mentale.
A. La socialisation de lâaction
Le rĂ©sultat le plus clair de lâapparition du langage est de permettre un Ă©change et une communication continue entre les individus. Sans doute ces rapports interindividuels sont en germe dĂšs la seconde moitiĂ© de la premiĂšre annĂ©e grĂące Ă lâimitation, dont les progrĂšs sont en connexion Ă©troite avec le dĂ©veloppement sensori-moteur. On sait, en effet, que le nourrisson apprend peu Ă peu Ă imiter sans quâil existe de technique hĂ©rĂ©ditaire de lâimitation : dâabord simple excitation, par les gestes analogues dâautrui, des mouvements visibles du corps (et surtout des mains) que lâenfant sait exĂ©cuter spontanĂ©ment, lâimitation sensori-motrice devient ensuite une copie de plus en plus prĂ©cise de mouvements rappelant les mouvements connus ; enfin lâenfant reproduit les mouvements nouveaux plus complexes (les modĂšles plus difficiles Ă©tant ceux qui intĂ©ressent les parties non visibles du corps propre tels que le visage et la tĂȘte). Lâimitation des sons suit une marche semblable, et, lorsque ceux-ci sont associĂ©s Ă des actions dĂ©terminĂ©es, se prolonge finalement en acquisition du langage lui-mĂȘme (mots-phrases Ă©lĂ©mentaires, puis substantifs et verbes diffĂ©renciĂ©s et enfin phrases proprement dites). Tant que celui-ci nâest point acquis sous une forme dĂ©finie, les rapports interindividuels se limitent donc Ă lâimitation de gestes corporels et extĂ©rieurs, ainsi quâĂ une relation affective globale sans communications diffĂ©renciĂ©es. Avec la parole, au contraire, câest la vie intĂ©rieure comme telle qui est mise en commun, et, faut-il ajouter, qui se construit consciemment dans la mesure mĂȘme oĂč elle commence Ă pouvoir se communiquer.
Or, en quoi consistent les fonctions Ă©lĂ©mentaires du langage ? Il est intĂ©ressant, Ă cet Ă©gard, de relever intĂ©gralement, sur des enfants de deux Ă sept ans, tout ce quâils disent et font quelques heures durant, Ă intervalles rĂ©guliers, et dâanalyser ces Ă©chantillons de langage spontanĂ© ou provoquĂ©, du point de vue des rapports sociaux fondamentaux. Trois grandes catĂ©gories de faits peuvent ainsi ĂȘtre mises en Ă©vidence.
Il y a dâabord les faits de subordination et les rapports de contrainte spirituelle exercĂ©e par lâadulte sur lâenfant. Avec le langage lâenfant dĂ©couvre, en effet, les richesses insoupçonnĂ©es dâun monde de rĂ©alitĂ©s supĂ©rieures Ă lui : ses parents et les adultes qui lâentourent lui apparaissaient dĂ©jĂ comme des ĂȘtres grands et forts, sources dâactivitĂ©s imprĂ©vues et souvent mystĂ©rieuses, mais maintenant ces mĂȘmes ĂȘtres rĂ©vĂšlent leurs pensĂ©es et leurs volontĂ©s et cet univers nouveau commence par sâimposer avec un rayonnement incomparable de sĂ©duction et de prestige. Un « moi idĂ©al » comme lâa dit Baldwin, se propose ainsi au moi de lâenfant et les exemples venus dâen haut sont autant de modĂšles quâil sâagit de chercher Ă copier ou Ă Ă©galer. Des ordres et des consignes sont en particulier donnĂ©s, et, comme lâa montrĂ© Bovet, câest le respect du petit pour le grand qui les lui fait accepter et les rend obligatoires. Mais mĂȘme en dehors de ces noyaux prĂ©cis dâobĂ©issance, il se dĂ©veloppe toute une soumission inconsciente, intellectuelle et affective, due Ă la contrainte spirituelle exercĂ©e par lâadulte.
En second lieu il y a tous les faits dâĂ©change, avec lâadulte lui-mĂȘme ou avec les autres enfants, et ces intercommunications jouent Ă©galement un rĂŽle dĂ©cisif dans les progrĂšs de lâaction. Dans la mesure oĂč ils conduisent Ă formuler lâaction propre et Ă faire le rĂ©cit des actions passĂ©es, ils transforment les conduites matĂ©rielles en pensĂ©e. Comme lâa dit Janet, la mĂ©moire est liĂ©e au rĂ©cit, la rĂ©flexion Ă la discussion, la croyance Ă lâengagement ou Ă la promesse et la pensĂ©e tout entiĂšre au langage extĂ©rieur ou intĂ©rieur. Seulement, et câest lĂ que se marquent les dĂ©calages dont nous parlions plus haut, lâenfant sait-il dâemblĂ©e communiquer entiĂšrement sa pensĂ©e, et entrer de plain-pied dans le point de vue des autres, ou bien un apprentissage de la socialisation est-il nĂ©cessaire pour parvenir Ă la coopĂ©ration rĂ©elle ? Câest sur ce point que lâanalyse des fonctions du langage spontanĂ© est instructive. Il est, en effet, facile de constater combien les conversations entre enfants demeurent rudimentaires et liĂ©es Ă lâaction matĂ©rielle elle-mĂȘme. Jusque vers sept ans les enfants ne savent guĂšre discuter entre eux et se bornent Ă heurter leurs affirmations contraires. Lorsquâils cherchent Ă se fournir des explications les uns aux autres, ils parviennent avec peine Ă se placer au point de vue de celui qui ignore ce dont il sâagit, et parlent comme pour eux-mĂȘmes. Et surtout il leur arrive, en travaillant dans une mĂȘme chambre ou Ă une mĂȘme table, de parler chacun pour soi tout en croyant sâĂ©couter et se comprendre les uns les autres, cette sorte de « monologue collectif » consistant Ă sâexciter mutuellement Ă lâaction plus quâĂ Ă©changer des pensĂ©es rĂ©elles. Notons, enfin, que les caractĂšres de ce langage entre enfants se retrouvent dans les jeux collectifs ou jeux de rĂšgles : en une partie de billes, par exemple, les grands se soumettent aux mĂȘmes rĂšgles et ajustent exactement leurs jeux individuels les uns aux autres, tandis que les petits jouent chacun pour soi sans sâoccuper des rĂšgles du voisin.
DâoĂč une troisiĂšme catĂ©gorie de faits : le petit enfant ne parle pas seulement aux autres, il se parle Ă lui-mĂȘme sans cesse en monologues variĂ©s qui accompagnent ses jeux et son action. Comparables Ă ce que sera plus tard le langage intĂ©rieur continu de lâadulte ou de lâadolescent, ces soliloques en diffĂšrent nĂ©anmoins par le fait quâils sont prononcĂ©s Ă voix haute et par leur caractĂšre dâadjuvants de lâaction immĂ©diate. Ces monologues vrais, ainsi que les monologues collectifs, constituent plus du tiers du langage spontanĂ© entre enfants vers trois et quatre ans encore, et diminuent rĂ©guliĂšrement jusque vers sept ans.
Bref, lâexamen du langage spontanĂ© entre enfants comme celui du comportement des petits dans les jeux collectifs, montre que les premiĂšres conduites sociales demeurent encore Ă mi-chemin de la socialisation vĂ©ritable : au lieu de sortir de son point de vue propre pour le coordonner avec celui des autres, lâindividu demeure encore inconsciemment centrĂ© sur lui-mĂȘme et cet Ă©gocentrisme vis-Ă -vis du groupe social reproduit et prolonge celui que nous avons notĂ© chez le nourrisson vis-Ă -vis de lâunivers physique ; dans les deux cas il sâagit dâune indiffĂ©renciation entre le moi et la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, ici reprĂ©sentĂ©e par les autres individus et non plus par les objets seuls, et dans les deux cas cette sorte de confusion initiale aboutit au primat du point de vue propre. Quant aux rapports entre le petit enfant et lâadulte, il est Ă©vident que la contrainte spirituelle (et a fortiori matĂ©rielle), exercĂ©e par le second sur le premier nâexclut en rien ce mĂȘme Ă©gocentrisme : tout en se soumettant Ă lâadulte et en le plaçant trĂšs haut au-dessus de lui, le petit enfant le rĂ©duit souvent Ă son Ă©chelle, Ă la maniĂšre de certains croyants naĂŻfs Ă lâĂ©gard de la divinitĂ©, et aboutit Ă un compromis entre le point de vue supĂ©rieur et le sien propre plus quâĂ une coordination bien diffĂ©renciĂ©e.
B. La genÚse de la pensée
En fonction de ces modifications gĂ©nĂ©rales de lâaction, on assiste durant la petite enfance Ă une transformation de lâintelligence qui, de simplement sensori-motrice ou pratique quâelle Ă©tait au dĂ©but, se prolonge dĂ©sormais en pensĂ©e proprement dite, sous la double influence du langage et de la socialisation. Le langage, tout dâabord, en permettant au sujet de raconter ses actions, lui fournit Ă la fois le pouvoir de reconstituer le passĂ©, donc de lâĂ©voquer en lâabsence des objets sur lesquels ont portĂ© les conduites antĂ©rieures, et dâanticiper les actions futures, non encore exĂ©cutĂ©es, jusquâĂ les remplacer parfois par la parole seule sans les accomplir jamais. Tel est le point de dĂ©part de la pensĂ©e. Mais il sây ajoute immĂ©diatement le fait que, le langage conduisant Ă la socialisation des actions, celles qui donnent lieu, grĂące Ă lui, Ă des actes de pensĂ©e nâappartiennent pas exclusivement au moi qui les engendre et sont dâemblĂ©e situĂ©es sur un plan de communication qui en dĂ©cuple la portĂ©e. Le langage lui-mĂȘme vĂ©hicule, en effet, des concepts et des notions qui appartiennent Ă tous et qui renforcent la pensĂ©e individuelle dâun vaste systĂšme de pensĂ©e collective. En celle-ci baigne virtuellement lâenfant aussitĂŽt quâil manie la parole.
Mais il en est de la pensĂ©e comme de la conduite tout entiĂšre : au lieu de sâadapter dâemblĂ©e aux rĂ©alitĂ©s nouvelles quâil dĂ©couvre et quâil construit peu Ă peu, le sujet doit commencer par une incorporation laborieuse des donnĂ©es Ă son moi et Ă son activitĂ©, et cette assimilation Ă©gocentrique caractĂ©rise les dĂ©buts de la pensĂ©e de lâenfant comme ceux de sa socialisation. Pour ĂȘtre plus exacts, il faut dire que, durant les Ăąges de deux Ă sept ans, on trouve toutes les transitions entre deux formes extrĂȘmes de pensĂ©e, reprĂ©sentĂ©es Ă chacune des Ă©tapes parcourues durant cette pĂ©riode, et dont la seconde lâemporte peu Ă peu sur la premiĂšre. La premiĂšre de ces formes est celle de la pensĂ©e par incorporation ou assimilation pures, dont lâĂ©gocentrisme exclut par consĂ©quent toute objectivitĂ©. La seconde de ces formes est celle de la pensĂ©e adaptĂ©e aux autres et au rĂ©el, qui prĂ©pare ainsi la pensĂ©e logique. Entre deux se trouve la grande majoritĂ© des actes de la pensĂ©e infantile, oscillant entre ces directions contraires.
La pensĂ©e Ă©gocentrique pure se prĂ©sente dans cette sorte de jeu que lâon peut appeler le jeu symbolique. On sait que le jeu constitue la forme dâactivitĂ© initiale de presque chaque tendance, ou du moins un exercice fonctionnel de cette tendance qui lâactive en marge de son apprentissage proprement dit et rĂ©agit sur celui-ci en le renforçant. On observe donc, bien avant le langage dĂ©jĂ , un jeu des fonctions sensori-motrices qui est un jeu de pur exercice, sans intervention de la pensĂ©e ni de la vie sociale, puisquâil nâactionne que des mouvements et des perceptions. Au niveau de la vie collective (sept Ă douze ans), par contre, on voit se constituer chez les enfants des jeux de rĂšgles caractĂ©risĂ©s par certaines obligations communes qui sont les rĂšgles du jeu. Entre deux est donnĂ©e une forme diffĂ©rente de jeux, trĂšs caractĂ©ristique de la petite enfance et qui fait intervenir la pensĂ©e, mais une pensĂ©e individuelle presque pure et avec le minimum dâĂ©lĂ©ments collectifs : câest le jeu symbolique ou jeu dâimagination et dâimitation. Les exemples en foisonnent : jeux de poupĂ©es, dĂźnette, etc., etc. Or, il est facile de se rendre compte que ces jeux symboliques constituent une activitĂ© rĂ©elle de la pensĂ©e, mais essentiellement Ă©gocentrique et mĂȘme doublement Ă©gocentrique. Sa fonction consiste, en effet, Ă satisfaire le moi par une transformation du rĂ©el en fonction des dĂ©sirs : lâenfant qui joue Ă la poupĂ©e refait sa propre vie, mais en la corrigeant Ă son idĂ©e, il revit tous ses plaisirs ou tous ses conflits, mais en les rĂ©solvant, et surtout il compense et complĂšte la rĂ©alitĂ© grĂące Ă la fiction. Bref, le jeu symbolique nâest pas un effort de soumission du sujet au rĂ©el, mais, au contraire, une assimilation dĂ©formante du rĂ©el au moi. Dâautre part, si le langage intervient en cette sorte de pensĂ©e imaginative, câest avant tout lâimage ou le symbole qui en constituent lâinstrument. Or, le symbole est bien un signe, comme le mot ou signe verbal, mais câest un signe individuel, Ă©laborĂ© par lâindividu sans le secours des autres et souvent compris de lui seul, puisque lâimage se rĂ©fĂšre Ă des souvenirs et des Ă©tats vĂ©cus souvent intimes et personnels. Câest donc en ce double sens que le jeu symbolique constitue le pĂŽle Ă©gocentrique de la pensĂ©e : il est mĂȘme la pensĂ©e Ă©gocentrique Ă lâĂ©tat presque pur, dĂ©passĂ© tout au plus par la rĂȘverie et le rĂȘve.
Ă lâautre extrĂȘme, on trouve la forme de pensĂ©e la plus adaptĂ©e au rĂ©el que connaisse la petite enfance, et que lâon peut appeler la pensĂ©e intuitive : câest en quelque sorte lâexpĂ©rience et la coordination sensori-motrices elles-mĂȘmes, mais reconstituĂ©es ou anticipĂ©es grĂące Ă la reprĂ©sentation. Nous y reviendrons (sous C), car lâintuition est en quelque sorte la logique de la petite enfance.
Entre ces deux types extrĂȘmes, on trouve une forme de pensĂ©e simplement verbale, sĂ©rieuse par opposition au jeu, mais plus Ă©loignĂ©e du rĂ©el que lâintuition elle-mĂȘme. Câest la pensĂ©e courante de lâenfant de deux Ă sept ans et il est fort intĂ©ressant de constater combien elle prolonge en fait les mĂ©canismes dâassimilation et la construction du rĂ©el propres Ă la pĂ©riode prĂ©verbale.
Pour savoir comment le petit enfant pense spontanĂ©ment, il nâest pas de mĂ©thode plus instructive que dâinventorier et dâanalyser les questions quâil pose, souvent Ă foison, presque aussitĂŽt quâil parle. Parmi ces questions, les plus primitives tendent simplement Ă savoir « oĂč » se trouvent les objets dĂ©sirĂ©s et comment sâappellent les choses peu connues : « Quâest-ce que câest ? ». Mais dĂšs lâĂąge de trois ans et souvent mĂȘme avant apparaĂźt une forme essentielle de question qui se multiplie jusque vers sept ans : les fameux « pourquoi » des petits, auxquels lâadulte a parfois tant de peine Ă rĂ©pondre. Quel en est le sens gĂ©nĂ©ral ? Le mot « pourquoi » chez lâadulte peut avoir deux significations distinctes : le but (« pourquoi prenez-vous ce chemin ? ») ou la cause efficiente (« pourquoi les corps tombent-ils ? ») Tout se passe au contraire comme si les « pourquoi » de la petite enfance prĂ©sentaient une signification indiffĂ©renciĂ©e, Ă mi-chemin entre le but et la cause, mais impliquant toujours lâun et lâautre Ă la fois. « Pourquoi roule-t-elle ? » demande, par exemple, un garçon de six ans Ă la personne qui sâoccupait de lui : il dĂ©signe en parlant une bille, qui, sur une terrasse lĂ©gĂšrement inclinĂ©e, se dirigeait vers la personne situĂ©e au bas de la pente ; on lui rĂ©pond alors : « Parce que câest en pente », ce qui est une rĂ©ponse uniquement causale, mais lâenfant, non satisfait par cette explication, ajoute une seconde question : « Elle sait que vous ĂȘtes lĂ -bas ? » AssurĂ©ment, il ne faut sans doute pas prendre Ă la lettre cette rĂ©action : lâenfant ne prĂȘte certainement pas Ă la bille une conscience humaine, et bien quâil existe, comme nous allons le voir, une sorte dâ« animisme » enfantin, on ne saurait lâinterprĂ©ter comme un anthropomorphisme aussi grossier. NĂ©anmoins, lâexplication mĂ©canique nâa pas satisfait lâenfant parce quâil se reprĂ©sente le mouvement comme nĂ©cessairement orientĂ© vers un but et, par consĂ©quent, comme confusĂ©ment intentionnel et dirigé : câest donc tout Ă la fois la cause et la finalitĂ© du mouvement de la bille que voulait connaĂźtre cet enfant et câest en quoi cet exemple est trĂšs reprĂ©sentatif des « pourquoi » initiaux.
Bien plus, lâune des raisons qui rendent les « pourquoi » enfantins si obscurs, souvent, pour la conscience adulte, et qui expliquent les difficultĂ©s que nous Ă©prouvons Ă rĂ©pondre de maniĂšre satisfaisante aux petits qui attendent de nous la lumiĂšre, câest quâune fraction importante de ce genre de questions porte sur des phĂ©nomĂšnes ou des Ă©vĂ©nements ne comportant prĂ©cisĂ©ment pas de « pourquoi », Ă©tant donnĂ© quâils sont fortuits. Câest ainsi que le mĂȘme garçon de six ans, dont nous venons de voir la rĂ©action au mouvement, sâĂ©tonne quâil y ait au-dessus de GenĂšve deux SalĂšve alors quâil nây a pas deux Cervin au-dessus de Zermatt : « Pourquoi il y a deux SalĂšve ? » Un autre jour, il demande « Pourquoi le lac de GenĂšve ne va pas jusquâĂ Berne ? » Ne sachant trop comment interprĂ©ter ces questions bizarres, nous les avons posĂ©es Ă dâautres enfants du mĂȘme Ăąge, en leur demandant ce quâils auraient rĂ©pondu Ă leur camarade. La rĂ©ponse nâa prĂ©sentĂ© pour eux aucune difficulté : Il y a un Grand SalĂšve pour les grandes courses et les grandes personnes et un Petit SalĂšve pour les petites promenades et pour les enfants et, si le lac de GenĂšve ne va pas jusquâĂ Berne, câest que chaque ville doit avoir son lac. En dâautres termes, il nây a pas de hasard dans la nature, parce que tout est « fait pour » les hommes et les enfants, selon un plan Ă©tabli et sage dont lâĂȘtre humain constitue le centre. Câest donc la « raison dâĂȘtre » des choses que recherche le « pourquoi », câest-Ă -dire une raison Ă la fois causale et finaliste, et câest prĂ©cisĂ©ment parce quâil faut une raison Ă tout que lâenfant sâachoppe aux phĂ©nomĂšnes fortuits et pose des questions Ă leur sujet.
Bref, lâanalyse de la maniĂšre mĂȘme dont le petit enfant pose ses questions met dâemblĂ©e en Ă©vidence le caractĂšre encore Ă©gocentrique de sa pensĂ©e, en ce nouveau domaine de la reprĂ©sentation mĂȘme du monde par opposition Ă celui de lâorganisation de lâunivers pratique : tout se passe donc comme si les schĂšmes pratiques Ă©taient transfĂ©rĂ©s sur le nouveau plan et sây prolongeaient, non seulement en finalisme comme nous venons de le voir, mais encore sous les formes suivantes.
Lâanimisme enfantin est la tendance Ă concevoir les choses comme vivantes et douĂ©es dâintentions. Est vivant, au dĂ©but, tout objet qui exerce une activitĂ©, celle-ci Ă©tant essentiellement relative Ă lâutilitĂ© pour lâhomme : la lampe qui brĂ»le, le fourneau qui chauffe, la lune qui Ă©claire. Puis la vie est rĂ©servĂ©e aux mobiles et enfin aux corps paraissant se mouvoir dâeux-mĂȘmes comme les astres et le vent. Ă la vie est rattachĂ©e, dâautre part, la conscience, non pas une conscience identique Ă celle des hommes, mais le minimum de savoir et dâintentionnalitĂ© nĂ©cessaires aux choses pour accomplir leurs actions et surtout pour se mouvoir ou se diriger vers les buts qui leur sont assignĂ©s. Câest ainsi que les nuages savent quâils avancent, parce quâils apportent la pluie et surtout la nuit (la nuit est un grand nuage noir qui remplit le ciel quand il convient de dormir). Plus tard, seul le mouvement spontanĂ© est douĂ© de conscience. Par exemple, les nuages ne savent plus rien « parce que le vent les pousse », mais, pour ce qui est du vent, il faut prĂ©ciser : il ne sait rien comme nous « parce quâil nâest pas une personne », mais « il sait quâil souffle, parce que câest lui qui souffle » ! Les astres sont particuliĂšrement intelligents : la lune nous suit dans nos promenades et revient en arriĂšre quand nous rebroussons chemin. Un sourd-muet, Ă©tudiĂ© par W. James, pensait mĂȘme que la lune le dĂ©nonçait quand il volait la nuit et a poussĂ© ce genre de rĂ©flexions jusquâĂ se demander si elle nâavait pas de rapports avec sa propre mĂšre, dĂ©cĂ©dĂ©e peu avant. Quant aux enfants normaux, ils sont presque unanimes Ă se croire accompagnĂ©s par elle et cet Ă©gocentrisme les empĂȘche de penser Ă ce que devrait faire la lune en prĂ©sence de promeneurs voyageant en sens inverse lâun de lâautre : aprĂšs sept ans, au contraire, cette question suffit Ă les conduire Ă lâopinion que les mouvements de la lune sont simplement apparents lorsque son disque nous suit.
Il est Ă©vident quâun tel animisme rĂ©sulte dâune assimilation des choses Ă lâactivitĂ© propre, soit comme le finalisme examinĂ© plus haut. Mais, de mĂȘme que lâĂ©gocentrisme sensori-moteur du nourrisson rĂ©sulte dâune indiffĂ©renciation entre le moi et le monde extĂ©rieur, et non pas dâune hypertrophie narcissique de la conscience du moi, de mĂȘme lâanimisme et le finalisme expriment une confusion ou indissociation entre le monde intĂ©rieur ou subjectif et lâunivers physique, et non pas un primat de la rĂ©alitĂ© psychique interne. En effet, si le petit enfant anime les corps inertes, et matĂ©rialise en retour la vie de lâĂąme : la pensĂ©e est pour lui une voix, la voix qui est dans la bouche ou « une petite voix qui est par-derriĂšre », et cette voix câest « du vent » (cf. les termes antiques de « anima », « psyché », « rouach », etc.). Les rĂȘves sont des images, en gĂ©nĂ©ral un peu effrayantes, quâenvoient les lumiĂšres nocturnes (la lune, les rĂ©verbĂšres) ou lâair lui-mĂȘme, et qui viennent remplir la chambre. Ou, un peu plus tard, ils sont conçus comme venant de nous, mais ce sont des images quand mĂȘme, qui sont dans la tĂȘte quand on est rĂ©veillĂ© et qui en sortent pour se poser sur le lit ou dans la chambre dĂšs que lâon dort. Lorsquâon se voit soi-mĂȘme dans son rĂȘve, câest alors quâon est double : on est dans son lit, Ă regarder le rĂȘve, mais on est aussi « dans le rĂȘve », Ă titre de double immatĂ©riel ou dâimage. Nous ne croyons dâailleurs pas, pour notre part, que ces ressemblances possibles entre la pensĂ©e de lâenfant et celle des primitifs (nous en verrons plus loin avec la physique grecque) soient dues Ă une hĂ©rĂ©ditĂ© quelconque : la permanence des lois du dĂ©veloppement mental suffit Ă expliquer ces convergences, et comme tous les hommes, y compris les « primitifs », ont commencĂ© par ĂȘtre des enfants, la pensĂ©e de lâenfant prĂ©cĂšde celle de nos lointains ancĂȘtres autant quâelle prĂ©cĂšde la nĂŽtre !
Au finalisme et Ă lâanimisme, on peut rattacher lâartificialisme ou croyance que les choses ont Ă©tĂ© construites par lâhomme ou par une activitĂ© divine ouvrant Ă la maniĂšre de la fabrication humaine. Cela nâa rien de contradictoire, pour les petits, avec lâanimisme, puisque, selon eux, les bĂ©bĂ©s eux-mĂȘmes sont Ă la fois bĂątis et bien vivants. Lâunivers tout entier est ainsi fait : les montagnes « poussent » parce quâon a plantĂ© des cailloux aprĂšs les avoir fabriquĂ©s ; les lacs ont Ă©tĂ© creusĂ©s, et, jusque trĂšs tard, lâenfant sâimagine que les villes ont existĂ© avant leurs lacs, etc., etc.
Enfin, la causalitĂ© tout entiĂšre, qui se dĂ©veloppe durant la petite enfance, participe de ces mĂȘmes caractĂšres dâindiffĂ©renciation entre le psychique et le physique et dâĂ©gocentrisme intellectuel. Les lois naturelles accessibles Ă lâenfant sont confondues avec les lois morales et le dĂ©terminisme avec lâobligation : les bateaux flottent parce quâils le doivent et la lune Ă©claire seulement la nuit « parce que ce nâest pas elle qui commande ». Le mouvement est conçu comme un Ă©tat transitif tendant vers un but qui lâachĂšve : les ruisseaux coulent parce quâils ont de lâĂ©lan pour aller dans les lacs, mais cet Ă©lan ne leur permet pas de remonter vers la montagne. La notion de force, en particulier, donne lieu Ă des constatations curieuses : active et substantielle, câest-Ă -dire liĂ©e Ă chaque corps et intransmissible, elle explique, comme dans la physique dâAristote, le mouvement des corps par lâunion dâun dĂ©clic externe et dâune force intĂ©rieure, tous deux nĂ©cessaires : par exemple les nuages sont poussĂ©s par le vent, mais ils font eux-mĂȘmes du vent en avançant. Cette explication qui rappelle le cĂ©lĂšbre schĂ©ma pĂ©ripatĂ©ticien du mouvement des projectiles, est Ă©tendue par lâenfant Ă ces derniers eux-mĂȘmes : si une balle ne tombe pas tout de suite Ă terre quand une main la lance, câest quâelle est poussĂ©e par lâair que fait la main en se dĂ©plaçant et par lâair que la balle elle-mĂȘme fait refluer derriĂšre elle en se mouvant. De mĂȘme lâeau des ruisseaux est mue par lâĂ©lan quâils prennent au contact des cailloux par-dessus lesquels elle doit passer, etc.
Au total on voit combien les diverses manifestations de cette pensĂ©e naissante sont cohĂ©rentes entre elles dans leur prĂ©logisme. Elles consistent toutes en une assimilation dĂ©formante de la rĂ©alitĂ© Ă lâactivitĂ© propre : les mouvements sont dirigĂ©s vers un but parce que les mouvements propres sont ainsi orientĂ©s ; la force est active et substantielle parce que telle est la force musculaire ; la rĂ©alitĂ© est animĂ©e et vivante ; les lois naturelles tiennent de lâobĂ©issance, bref tout est calquĂ© sur le modĂšle du moi. Ces schĂšmes dâassimilation Ă©gocentrique, qui se donnent libre cours dans le jeu symbolique et dominent encore ainsi la pensĂ©e verbale ne sont-ils cependant pas susceptibles dâaccommodations plus prĂ©cises en certaines situations expĂ©rimentales ? Câest ce que nous allons voir maintenant Ă propos du dĂ©veloppement des mĂ©canismes intuitifs.
C. Lâintuition
Une chose frappe dans la pensĂ©e du petit enfant : le sujet affirme tout le temps et ne dĂ©montre jamais. Notons dâailleurs que cette carence de la preuve dĂ©coule naturellement des caractĂšres sociaux de la conduite de cet Ăąge, câest-Ă -dire de lâĂ©gocentrisme conçu comme indiffĂ©renciation entre le point de vue propre et celui des autres. Câest, en effet, vis-Ă -vis des autres quâon est portĂ© Ă chercher des preuves, tandis quâon se croit toujours soi-mĂȘme dâemblĂ©e, avant prĂ©cisĂ©ment que les autres ne nous aient appris Ă discuter les objections et avant quâon ait intĂ©riorisĂ© une telle conduite sous la forme de cette discussion intĂ©rieure qui est la rĂ©flexion. Lorsque lâon questionne des enfants en dessous de sept ans, on est toujours frappĂ© de la pauvretĂ© de leurs preuves, de leur incapacitĂ© Ă motiver leurs affirmations, et mĂȘme de la difficultĂ© quâils Ă©prouvent Ă retrouver par rĂ©trospection comment ils y ont Ă©tĂ© conduits. De mĂȘme, lâenfant de quatre Ă sept ans ne sait pas dĂ©finir les concepts quâil emploie et se borne Ă dĂ©signer les objets correspondants ou Ă dĂ©finir par lâusage (« câest pourâŠÂ ») sous la double influence du finalisme et de la difficultĂ© de justification.
On rĂ©pondra sans doute que lâenfant de cet Ăąge nâest pas un verbal et que son vrai domaine est encore celui de lâaction et de la manipulation. Et cela est vrai, mais sur ce terrain mĂȘme, est-il beaucoup plus « logique » ? Nous distinguerons deux cas : celui de lâintelligence proprement « pratique » et celui de la pensĂ©e tendant Ă la connaissance, mais dans le domaine expĂ©rimental.
Il existe une « intelligence pratique », qui joue un rĂŽle considĂ©rable entre deux et sept ans en prolongeant, dâune part, lâintelligence sensori-motrice de la pĂ©riode prĂ©verbale et en prĂ©parant, dâautre part, les notions techniques qui se dĂ©velopperont jusquâĂ lâĂąge adulte. On a beaucoup Ă©tudiĂ© cette intelligence pratique naissante, au moyen dâingĂ©nieux dispositifs (faire atteindre des objectifs par lâintermĂ©diaire dâinstruments variĂ©s : baguettes, crochets, poussoirs, etc.) et lâon a effectivement constatĂ© que lâenfant Ă©tait souvent plus avancĂ© en actions quâen paroles. Mais, mĂȘme sur ce terrain pratique, on a aussi retrouvĂ© toutes sortes de comportements primitifs, qui rappellent en termes dâaction les conduites prĂ©logiques observĂ©es dans la pensĂ©e du mĂȘme niveau (A. Rey).
Revenons ainsi Ă la pensĂ©e propre Ă cette pĂ©riode du dĂ©veloppement, en cherchant Ă lâanalyser sur le terrain, non plus verbal, mais expĂ©rimental. Comment lâenfant se conduira-t-il en prĂ©sence dâexpĂ©riences prĂ©cises, avec manipulation dâun matĂ©riel, et telles que chaque affirmation puisse ĂȘtre contrĂŽlĂ©e par un contact direct avec les faits ? Raisonnera-t-il logiquement ou bien les schĂšmes dâassimilation conserveront-ils une part de leur Ă©gocentrisme tout en sâaccommodant, autant quâils en sont capables, Ă lâexpĂ©rience en cours ? Lâanalyse dâun trĂšs grand nombre de faits sâest montrĂ©e dĂ©cisive : jusque vers sept ans lâenfant demeure prĂ©logique, et il supplĂ©e Ă la logique par le mĂ©canisme de lâintuition, simple intĂ©riorisation des perceptions et des mouvements sous la forme dâimages reprĂ©sentatives et dâ« expĂ©riences mentales » qui prolongent ainsi les schĂšmes sensori-moteurs sans coordination proprement rationnelle.
Partons dâun exemple concret. PrĂ©sentons aux sujets six Ă huit jetons bleus, alignĂ©s avec de petits intervalles entre eux, et demandons-leur de trouver autant de jetons rouges quâils pourront puiser dans un tas Ă disposition. Vers quatre Ă cinq ans en moyenne, les petits construiront une rangĂ©e de jetons rouges de mĂȘme longueur exactement que celle des jetons bleus, mais sans sâoccuper du nombre des Ă©lĂ©ments, ni de faire correspondre terme Ă terme chaque jeton rouge Ă chaque jeton bleu. Il y a lĂ une forme primitive dâintuition, qui consiste Ă Ă©valuer la quantitĂ© par le seul espace occupĂ©, câest-Ă -dire par les qualitĂ©s perceptives globales de la collection envisagĂ©e, et sans se soucier de lâanalyse des rapports. Vers cinq Ă six ans, par contre, on observe une rĂ©action beaucoup plus intĂ©ressante : lâenfant met un jeton rouge en regard de chaque jeton bleu et conclut de cette correspondance terme Ă terme Ă lâĂ©galitĂ© des deux collections. Seulement, Ă©cartons un peu les jetons extrĂȘmes de la rangĂ©e des rouges, de maniĂšre Ă ce quâils ne soient plus exactement sous les jetons bleus, mais lĂ©gĂšrement de cĂŽté : alors lâenfant, qui a cependant bien vu que lâon nâenlĂšve ni ne rajoute rien, estime que les deux collections ne sont plus Ă©gales et affirme que la plus longue rangĂ©e contient « plus de jetons ». Si lâon met simplement lâune des deux rangĂ©es en paquet, sans toucher Ă lâautre ; lâĂ©quivalence des deux collections se perd encore davantage. Bref, il y a Ă©quivalence tant quâil y a correspondance visuelle ou optique, mais lâĂ©galitĂ© ne se conserve pas par correspondance logique : il nây a donc pas lĂ une opĂ©ration rationnelle, mais une simple intuition. Cette intuition est articulĂ©e et non plus globale, mais elle reste encore intuitive, câest-Ă -dire soumise au primat de la perception.
En quoi consistent de telles intuitions ? Deux autres exemples nous le feront comprendre : 1° Voici trois boules de couleurs diffĂ©rentes A B C qui circulent dans un tuyau : les voyant partir dans lâordre A B C, les petits sâattendent bien Ă les retrouver Ă lâautre bout du tuyau dans le mĂȘme ordre A B C. Lâintuition est donc exacte. Mais si lâon penche le tuyau dans le sens du retour ? Les plus jeunes ne prĂ©voient pas lâordre C B A et sont tout surpris de le voir rĂ©alisĂ©. Lorsquâils savent le prĂ©voir par une intuition articulĂ©e, on imprime alors au tuyau un mouvement de demi-rotation et il sâagit alors de comprendre que lâaller donnera dorĂ©navant C B A et le retour A B C : or non seulement ils ne le comprennent pas, mais, constatant que tantĂŽt A tantĂŽt C sortent en tĂȘte, ils sâattendent Ă voir surgir ensuite en premier lieu la boule intermĂ©diaire B. 2° Deux mobiles suivent la mĂȘme route dans la mĂȘme direction et lâun dĂ©passe lâautre : Ă tout Ăąge lâenfant en conclut quâil « va plus vite ». Mais si le premier parcourt dans le mĂȘme temps un plus long chemin sans rattraper le second ou quâils marchent en sens inverse ou encore quâils suivent lâun en regard de lâautre deux pistes circulaires concentriques, lâenfant ne comprend plus cette inĂ©galitĂ© de vitesse mĂȘme si les diffĂ©rences donnĂ©es entre les chemins parcourus sont trĂšs grandes. Lâintuition de la vitesse se rĂ©duit donc Ă celle du dĂ©passement effectif et nâaboutit pas au rapport des temps et des espaces franchis.
En quoi consistent donc ces intuitions Ă©lĂ©mentaires de la correspondance spatiale ou optique, de lâordre direct A B C ou du dĂ©passement ? Ce sont tout simplement des schĂšmes perceptifs ou des schĂšmes dâaction, donc des schĂšmes sensori-moteurs, mais transposĂ©s ou intĂ©riorisĂ©s en reprĂ©sentations. Ce sont des images ou des imitations du rĂ©el, Ă mi-chemin entre lâexpĂ©rience effective et lâ« expĂ©rience mentale », et ce ne sont pas encore des opĂ©rations logiques gĂ©nĂ©ralisables et composables entre elles.
Et que manque-t-il Ă ces intuitions pour devenir opĂ©ratoires et se transformer ainsi en un systĂšme logique ? Simplement de prolonger dans les deux sens lâaction dĂ©jĂ connue du sujet de maniĂšre Ă devenir mobiles et rĂ©versibles. Le propre des intuitions primaires est, en effet, dâĂȘtre rigides et irrĂ©versibles : elles sont comparables Ă des schĂšmes perceptifs et Ă des actes habituels, donnĂ©s dâun bloc et quâon ne peut pas renverser. Toute habitude est, en effet, irrĂ©versible : par exemple on Ă©crit de gauche Ă droite et il faudrait tout un nouvel apprentissage pour y parvenir de droite Ă gauche (et vice versa pour les Arabes). Il en est de mĂȘme des perceptions, qui suivent le cours des choses, et des actes dâintelligence sensori-motrice qui, eux aussi, tendent vers un but et ne reviennent pas en arriĂšre (sauf certains cas privilĂ©giĂ©s). Il est donc trĂšs normal que la pensĂ©e du petit enfant commence par ĂȘtre irrĂ©versible et que, en particulier, lorsquâelle intĂ©riorise des perceptions ou des mouvements sous forme dâexpĂ©riences mentales, celles-ci demeurent peu mobiles et peu rĂ©versibles. Lâintuition primaire nâest donc quâun schĂšme sensori-moteur transposĂ© en acte de pensĂ©e, et elle en hĂ©rite naturellement les caractĂšres. Mais ceux-ci constituent un acquis positif, et il suffira de prolonger cette action intĂ©riorisĂ©e dans le sens de la mobilitĂ© rĂ©versible pour la transformer en « opĂ©ration ».
Lâintuition articulĂ©e sâavance effectivement dans cette direction. Tandis que lâintuition primaire nâest quâune action globale, lâintuition articulĂ©e la dĂ©passe dans la double direction dâune anticipation des suites de cette action et dâune reconstitution des Ă©tats antĂ©rieurs. Sans doute reste-t-elle encore irrĂ©versible : il suffit de dĂ©ranger une correspondance optique pour que lâenfant ne puisse remettre les Ă©lĂ©ments en pensĂ©e dans leur ordre primitif ; il suffit de faire faire un demi-tour au tuyau pour que lâordre inverse Ă©chappe au sujet, etc. Mais ce dĂ©but dâanticipation et de reconstitution prĂ©pare la rĂ©versibilité : il constitue une rĂ©gulation des intuitions initiales et cette rĂ©gulation annonce les opĂ©rations. Lâintuition articulĂ©e est donc susceptible dâatteindre un niveau dâĂ©quilibre plus stable et plus mobile Ă la fois que lâaction sensori-motrice seule et lĂ est le grand progrĂšs de la pensĂ©e propre Ă ce stade sur lâintelligence qui prĂ©cĂšde le langage. ComparĂ©e Ă la logique, lâintuition est donc en Ă©quilibre moins stable faute de rĂ©versibilitĂ©, mais comparĂ©e aux actes prĂ©verbaux elle marque une conquĂȘte certaine.
D. La vie affective
Les transformations de lâaction issues des dĂ©buts de la socialisation nâintĂ©ressent pas seulement lâintelligence et la pensĂ©e, mais se rĂ©percutent tout aussi profondĂ©ment sur la vie affective. Comme nous lâavons entrevu, en effet, dĂšs la pĂ©riode prĂ©verbale, il existe un parallĂ©lisme Ă©troit entre le dĂ©veloppement de lâaffectivitĂ© et celui des fonctions intellectuelles, puisque ce sont lĂ deux aspects indissociables de chaque action : en toute conduite, en effet, les mobiles et le dynamisme Ă©nergĂ©tique relĂšvent de lâaffectivitĂ©, tandis que les techniques et lâajustement des moyens employĂ©s constituent lâaspect cognitif (sensori-moteur ou rationnel). Il nây a donc jamais dâaction purement intellectuelle (des sentiments multiples interviennent, par exemple, dans la solution dâun problĂšme mathĂ©matique : intĂ©rĂȘts, valeurs, impressions dâharmonie, etc.) et jamais dâactes purement affectifs (lâamour suppose la comprĂ©hension), mais toujours et partout dans les conduites relatives aux objets comme dans celles relatives aux personnes, les deux Ă©lĂ©ments interviennent parce quâils se supposent lâun lâautre. Il y a seulement des esprits qui sâintĂ©ressent aux personnes plus quâaux choses ou aux abstractions et dâautres lâinverse, ce qui fait que les premiers paraissent plus sentimentaux et les autres plus secs, mais il sâagit simplement dâautres conduites et dâautres sentiments, et tous deux emploient nĂ©cessairement Ă la fois leur intelligence et leur affectivitĂ©.
Au niveau de dĂ©veloppement que nous considĂ©rons maintenant, les trois nouveautĂ©s affectives essentielles sont le dĂ©veloppement des sentiments interindividuels (affections, sympathies et antipathies) liĂ©s Ă la socialisation des actions, lâapparition des sentiments moraux intuitifs issus des rapports entre adultes et enfants, et les rĂ©gulations dâintĂ©rĂȘts et de valeurs, liĂ©es Ă celles de la pensĂ©e intuitive en gĂ©nĂ©ral.
Commençons par ce troisiĂšme aspect, qui est le plus Ă©lĂ©mentaire. LâintĂ©rĂȘt est, en effet, le prolongement des besoins : il est le rapport entre un objet et un besoin puisquâun objet devient intĂ©ressant dans la mesure oĂč il rĂ©pond Ă un besoin. LâintĂ©rĂȘt est donc lâorientation propre Ă tout acte dâassimilation mentale : assimiler mentalement, câest incorporer un objet Ă lâactivitĂ© du sujet et ce rapport dâincorporation entre lâobjet et le moi nâest autre que lâintĂ©rĂȘt au sens le plus direct du terme (« inter-esse »). Comme tel, lâintĂ©rĂȘt dĂ©bute avec la vie psychique elle-mĂȘme et joue en particulier un rĂŽle essentiel dans le dĂ©veloppement de lâintelligence sensori-motrice. Mais, avec le dĂ©veloppement de la pensĂ©e intuitive, les intĂ©rĂȘts se multiplient et se diffĂ©rencient et, en particulier, donnent lieu Ă une dissociation progressive entre les mĂ©canismes Ă©nergĂ©tiques quâimplique lâintĂ©rĂȘt et les valeurs elles-mĂȘmes quâil engendre.
LâintĂ©rĂȘt se prĂ©sente, comme on sait, sous deux aspects complĂ©mentaires. Dâune part, il est un rĂ©gulateur dâĂ©nergie, comme lâa montrĂ© ClaparĂšde : son intervention mobilise les rĂ©serves internes de force et il suffit quâun travail intĂ©resse pour paraĂźtre aisĂ© et pour que la fatigue diminue. Câest pourquoi, par exemple, les Ă©coliers aboutissent Ă un rendement infiniment meilleur dĂšs que lâon fait appel Ă leurs intĂ©rĂȘts et que les connaissances proposĂ©es correspondent Ă leurs besoins. Mais, dâautre part, lâintĂ©rĂȘt implique un systĂšme de valeurs, que le langage courant appelle « les intĂ©rĂȘts » (par opposition à « lâintĂ©rĂȘt ») et qui se diffĂ©rencient prĂ©cisĂ©ment au cours du dĂ©veloppement mental en assignant des buts toujours plus complexes Ă lâaction. Or, ces valeurs dĂ©pendent dâun autre systĂšme de rĂ©gulations, qui commande celles des Ă©nergies intĂ©rieures sans en dĂ©pendre directement, et qui tend Ă assurer ou Ă rĂ©tablir lâĂ©quilibre du moi en complĂ©tant sans cesse lâactivitĂ© par lâincorporation de nouvelles forces ou de nouveaux Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs. Câest ainsi que, durant la petite enfance, on notera des intĂ©rĂȘts pour les mots, pour le dessin, pour les images, les rythmes, pour certains exercices physiques, etc., etc., toutes ces rĂ©alitĂ©s acquĂ©rant de la valeur pour le sujet au fur et Ă mesure de ses besoins, ceux-ci dĂ©pendant eux-mĂȘmes de lâĂ©quilibre mental momentanĂ© et surtout des incorporations nouvelles nĂ©cessaires Ă son maintien.
Aux intĂ©rĂȘts ou valeurs relatives Ă lâactivitĂ© propre sont liĂ©s de prĂšs les sentiments dâautovalorisation : les fameux « sentiments dâinfĂ©riorité » ou de supĂ©rioritĂ©. Toutes les rĂ©ussites et tous les Ă©checs de lâactivitĂ© propre sâenregistrent en une sorte dâĂ©chelle permanente des valeurs, les succĂšs Ă©levant les prĂ©tentions du sujet et les insuccĂšs les abaissant Ă lâĂ©gard des actions futures. Il en rĂ©sulte un jugement auquel lâindividu est conduit peu Ă peu sur lui-mĂȘme et qui peut avoir de grandes rĂ©percussions sur le dĂ©veloppement entier. En particulier certaines anxiĂ©tĂ©s rĂ©sultent dâĂ©checs rĂ©els et surtout imaginaires.
Mais le systĂšme constituĂ© par ces multiples valeurs conditionne surtout les rapports affectifs interindividuels. De mĂȘme que la pensĂ©e intuitive ou reprĂ©sentative est liĂ©e, grĂące au langage et Ă lâexistence des signes verbaux, aux Ă©changes intellectuels entre individus, de mĂȘme les sentiments spontanĂ©s de personne Ă personne, naissent dâun Ă©change toujours plus riche de valeurs. DĂšs que la communication est possible entre le petit enfant et son entourage, un jeu subtil de sympathies et dâantipathies va se dĂ©velopper, qui complĂ©tera et diffĂ©renciera indĂ©finiment les sentiments Ă©lĂ©mentaires dĂ©jĂ notĂ©s au cours du stade prĂ©cĂ©dent. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, il y aura sympathie pour les personnes qui rĂ©pondent aux intĂ©rĂȘts du sujet et qui le valoriseront. La sympathie suppose ainsi, dâune part, une valorisation mutuelle et, dâautre part, une Ă©chelle commune de valeurs permettant les Ă©changes. Câest ce que le langage exprime en disant que les gens qui sâaiment « sâaccordent entre eux », « ont les mĂȘmes goĂ»ts », etc. Et câest sur la base de cette Ă©chelle commune que sâeffectuent les valorisations mutuelles. Inversement lâantipathie naĂźt de la dĂ©valorisation, et celle-ci procĂšde souvent de lâabsence de goĂ»ts communs ou dâĂ©chelle commune des valeurs. Il suffit dâobserver le petit enfant dans le choix de ses premiers camarades ou dans la rĂ©action aux adultes Ă©trangers Ă la famille pour pouvoir suivre le dĂ©veloppement de ces valorisations interindividuelles. Quant Ă lâamour de lâenfant pour ses parents, les liens du sang seraient loin de pouvoir lâexpliquer, sans cette communautĂ© intime de valorisation, qui fait que presque toutes les valeurs des petits sont suspendues Ă lâimage de leur mĂšre et de leur pĂšre. Or, parmi les valeurs interindividuelles ainsi constituĂ©es, il en est de spĂ©cialement remarquables : ce sont prĂ©cisĂ©ment celles que le petit enfant rĂ©serve Ă ceux quâil juge supĂ©rieurs Ă lui : Ă certains aĂźnĂ©s et Ă ses parents. Un sentiment particulier correspond Ă ces valorisations unilatĂ©rales : câest le respect, qui est un composĂ© dâaffection et de crainte, cette seconde composante marquant prĂ©cisĂ©ment lâinĂ©galitĂ© qui intervient dans un tel rapport affectif. Or, le respect, comme lâa bien montrĂ© Bovet, est Ă la source des premiers sentiments moraux. Il suffit, en effet, que les ĂȘtres respectĂ©s donnent Ă celui qui les respecte des ordres et surtout des consignes, pour que celles-ci soient senties comme obligatoires et engendrent ainsi le sentiment du devoir. La premiĂšre morale de lâenfant est celle de lâobĂ©issance et le premier critĂšre du bien est longtemps, pour les petits, la volontĂ© des parents 1. Les valeurs morales ainsi engendrĂ©es sont, donc des valeurs normatives, en ce sens quâelles ne sont plus dĂ©terminĂ©es par de simples rĂ©gulations spontanĂ©es, Ă la maniĂšre des sympathies ou antipathies, mais bien, grĂące au respect, par des rĂšgles proprement dites. Mais faut-il en conclure que, dĂšs la petite enfance, les sentiments interindividuels sont susceptibles dâatteindre le niveau de ce que nous appellerons dans la suite des opĂ©rations affectives, par comparaison avec les opĂ©rations logiques, câest-Ă -dire des systĂšmes de valeurs morales sâimpliquant rationnellement les unes les autres comme câest le cas dans une conscience morale autonome ? Il ne le semble pas, car les premiers sentiments moraux de lâenfant demeurent intuitifs, Ă la maniĂšre de la pensĂ©e propre Ă toute cette pĂ©riode du dĂ©veloppement. La morale de la petite enfance reste, en effet, essentiellement hĂ©tĂ©ronome, câest-Ă -dire suspendue Ă une volontĂ© extĂ©rieure, qui est celle des ĂȘtres respectĂ©s ou des parents. Il est intĂ©ressant, Ă cet Ă©gard, dâanalyser les valorisations de lâenfant dans un domaine moral bien dĂ©fini tel que le mensonge. GrĂące au mĂ©canisme du respect unilatĂ©ral, lâenfant accepte, en effet, et reconnaĂźt la rĂšgle de conduite qui impose la vĂ©racitĂ© bien avant de comprendre de lui-mĂȘme la valeur de la vĂ©ritĂ©, ainsi que la nature du mensonge. Par ses habitudes de jeu et dâimagination et par toute lâattitude spontanĂ©e de sa pensĂ©e, qui affirme sans preuve et assimile le rĂ©el Ă lâactivitĂ© propre sans souci dâobjectivitĂ© vĂ©ritable, le petit enfant est portĂ© Ă dĂ©former la rĂ©alitĂ© et Ă la plier Ă ses dĂ©sirs. Il lui arrive ainsi de travestir une vĂ©ritĂ© sans sâen douter et câest ce que lâon a appelĂ© le « pseudo-mensonge » des petits (le « ScheinlĂŒge » de Stern). NĂ©anmoins il accepte la rĂšgle de vĂ©racitĂ© et reconnaĂźt lĂ©gitime quâon le blĂąme ou le punisse pour ses propres mensonges. Mais comment Ă©value-t-il ceux-ci ? Tout dâabord les petits affirment que mentir nâa rien de « vilain » quand on sâadresse Ă des camarades et que seul le mensonge Ă lâĂ©gard des grandes personnes est blĂąmable puisque ce sont elles qui lâinterdisent. Mais ensuite, et surtout, ils sâimaginent quâun mensonge est dâautant plus vilain que lâaffirmation fausse sâĂ©loigne davantage de la rĂ©alité ; et cela indĂ©pendamment des intentions en jeu. On demande, par exemple, Ă lâenfant de comparer deux mensonges : raconter Ă sa maman quâon a eu une bonne note Ă lâĂ©cole alors quâon nâa pas Ă©tĂ© interrogĂ© ou raconter Ă sa maman, aprĂšs avoir Ă©tĂ© effrayĂ© par un chien, que celui-ci Ă©tait gros comme une vache. Les petits comprennent fort bien que le premier de ces mensonges est destinĂ© Ă obtenir indĂ»ment une rĂ©compense tandis que le second est une simple exagĂ©ration. NĂ©anmoins, le premier paraĂźt « moins vilain » parce quâil arrive que lâon ait des bonnes notes, et surtout parce que, lâaffirmation Ă©tant vraisemblable, la maman elle-mĂȘme a pu sây tromper ! Le second « mensonge » au contraire est plus vilain, et mĂ©rite un chĂątiment plus exemplaire, parce quâ« il nâarrive jamais quâun chien soit aussi gros ». Ces rĂ©actions qui semblent assez gĂ©nĂ©rales (on les a en particulier confirmĂ©es rĂ©cemment dans une Ă©tude conduite Ă lâUniversitĂ© de Louvain) sont fort instructives : elles montrent combien les premiĂšres valeurs morales sont calquĂ©es sur la rĂšgle reçue, grĂące au respect unilatĂ©ral, et sur cette rĂšgle prise Ă la lettre et non pas encore en esprit. Pour que les mĂȘmes valeurs sâorganisent en un systĂšme Ă la fois cohĂ©rent et gĂ©nĂ©ral, il faudra que les sentiments moraux parviennent Ă une certaine autonomie et pour cela que le respect cesse dâĂȘtre unilatĂ©ral et devienne mutuel : câest en particulier lorsque ce sentiment se dĂ©veloppera entre camarades ou Ă©gaux que le mensonge Ă un ami sera senti comme aussi « vilain » ou plus encore, que celui de lâenfant Ă lâadulte.
Bref, intĂ©rĂȘts, autovalorisations, valeurs interindividuelles spontanĂ©es et valeurs morales intuitives, telles semblent ĂȘtre les principales cristallisations de la vie affective propre Ă ce niveau du dĂ©veloppement.
III. Lâenfance de sept Ă douze ans
LâĂąge moyen de sept ans, qui coĂŻncide avec le dĂ©but de la scolaritĂ© proprement dite de lâenfant, marque un tournant dĂ©cisif dans le dĂ©veloppement mental. En chacun des aspects si complexes de la vie psychique, quâil sâagisse dâintelligence ou de vie affective, de rapports sociaux ou dâactivitĂ© proprement individuelle, on assiste Ă lâapparition de formes dâorganisations nouvelles, qui achĂšvent les constructions esquissĂ©es au cours de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente et leur assurent un Ă©quilibre plus stable, tout en inaugurant une sĂ©rie ininterrompue de constructions nouvelles.
Nous suivrons, pour nous retrouver dans ce dĂ©dale, la mĂȘme marche que prĂ©cĂ©demment, partant de lâaction globale Ă la fois sociale et individuelle, et analysant ensuite les aspects intellectuels puis affectifs de ce dĂ©veloppement.
A. Les progrĂšs de la conduite et de sa socialisation
Lorsque lâon visite des classes dâĂ©coliers, en une Ă©cole « active » oĂč libertĂ© est laissĂ©e aux enfants de travailler par groupes autant quâisolĂ©ment et de parler en travaillant, on ne peut quâĂȘtre frappĂ© de la diffĂ©rence entre les milieux scolaires supĂ©rieurs Ă sept ans et les classes infĂ©rieures. Chez les petits, on nâarrive pas Ă distinguer nettement ce qui est activitĂ© privĂ©e et ce qui est collaboration : les enfants parlent, mais on ne sait pas sâils sâĂ©coutent ; et il leur arrive de se mettre Ă plusieurs au mĂȘme travail, mais on ne sait pas sâils sâaident rĂ©ellement. Ă voir ensuite les grands, on est frappĂ© par un double progrĂšs : concentration individuelle, lorsque le sujet travaille pour lui, et collaboration effective lorsquâil y a vie commune. Or, ces deux aspects de lâactivitĂ© qui dĂ©bute vers sept ans sont en rĂ©alitĂ© complĂ©mentaires et tiennent aux mĂȘmes causes. Ils sont mĂȘme tellement solidaires quâil est au premier abord difficile de dire si câest parce que lâenfant est devenu capable dâune certaine rĂ©flexion quâil arrive Ă coordonner ses actions avec celles des autres, ou si câest parce quâil y a progrĂšs de la socialisation que la pensĂ©e en est renforcĂ©e par intĂ©riorisation.
Du point de vue des rapports interindividuels, lâenfant, aprĂšs sept ans, devient, en effet, capable de coopĂ©ration, parce quâil ne confond plus son point de vue propre et celui des autres, mais quâil les dissocie pour les coordonner. La chose est visible dĂšs le langage entre enfants. Les discussions deviennent possibles, avec ce quâelles comportent de comprĂ©hension Ă lâĂ©gard des points de vue de lâadversaire, et de recherche des justifications ou des preuves Ă lâĂ©gard de lâaffirmation propre. Les explications dâenfants Ă enfants se dĂ©veloppent, sur le plan de la pensĂ©e elle-mĂȘme et pas seulement de lâaction matĂ©rielle. Le langage « égocentrique » disparaĂźt presque entiĂšrement et les propos spontanĂ©s de lâenfant tĂ©moignent par leur structure grammaticale elle-mĂȘme du besoin de connexion entre les idĂ©es et de justification logique.
Quant au comportement collectif des enfants, on constate aprĂšs sept ans un changement notable dans les attitudes sociales, lors des jeux rĂ©glĂ©s par exemple. On sait quâun jeu collectif, comme celui des billes, suppose un nombre trĂšs grand de rĂšgles variĂ©es, prĂ©cisant la maniĂšre de lancer les billes, les emplacements, lâordre des coups successifs, les droits dâappropriation en cas de rĂ©ussite, etc., etc. Or, il sâagit dâun jeu qui, dans notre pays tout au moins, demeure exclusivement enfantin et prend fin en pratique au terme de lâĂ©cole primaire. Tout ce corps de rĂšgles, avec la jurisprudence quâen requiert lâapplication, constitue donc une institution propre aux enfants, mais qui, nĂ©anmoins, se transmet de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration avec une force de conservation surprenante. Or, on se rappelle quâau cours de la petite enfance, les joueurs de quatre Ă six ans cherchent bien Ă imiter les exemples des aĂźnĂ©s et observent mĂȘme certaines rĂšgles, mais chacun nâen connaĂźt quâune fraction et, durant le jeu, ne se soucie en rien des rĂšgles du voisin, lorsquâil est du mĂȘme Ăąge : chacun joue en fait Ă sa maniĂšre, sans coordination aucune. Bien plus, quand on demande aux petits qui a gagnĂ©, Ă la fin dâune partie, on les Ă©tonne fort, car tout le monde gagne Ă la fois et gagner signifie sâĂȘtre bien amusĂ© soi-mĂȘme. Au contraire, les joueurs Ă partir de sept ans prĂ©sentent un double progrĂšs. Sans encore connaĂźtre par cĆur toutes les rĂšgles du jeu, ils sâassurent au moins de lâunitĂ© des rĂšgles admises durant une mĂȘme partie et se contrĂŽlent les uns les autres de maniĂšre Ă maintenir lâĂ©galitĂ© devant une loi unique. Dâautre part, le terme de « gagner » prend un sens collectif : câest rĂ©ussir aprĂšs une compĂ©tition rĂ©glĂ©e, et il est clair que la reconnaissance de cette victoire dâun joueur sur les autres ainsi que celle des gains de billes qui en sont la consĂ©quence, supposent des discussions bien menĂ©es et concluantes.
Or, en connexion Ă©troite avec ces progrĂšs sociaux, on assiste donc Ă des transformations de lâaction individuelle qui en paraissent Ă la fois les causes et les effets. Lâessentiel en est que lâenfant devient susceptible dâun dĂ©but de rĂ©flexion. Au lieu des conduites impulsives de la petite enfance, sâaccompagnant de croyance immĂ©diate et dâĂ©gocentrisme intellectuel, lâenfant Ă partir de sept ou de huit ans pense avant dâagir et commence ainsi Ă conquĂ©rir cette conduite difficile de la rĂ©flexion. Mais une rĂ©flexion nâest autre chose quâune dĂ©libĂ©ration intĂ©rieure, câest-Ă -dire une discussion que lâon conduit avec soi-mĂȘme comme on pourrait la mener avec des interlocuteurs ou des contradicteurs rĂ©els ou extĂ©rieurs. On peut donc dire aussi bien que la rĂ©flexion est une conduite sociale de discussion, mais intĂ©riorisĂ©e (comme la pensĂ©e elle-mĂȘme suppose un langage intĂ©rieur, donc intĂ©riorisĂ©), selon cette loi gĂ©nĂ©rale dâaprĂšs laquelle on finit toujours par sâappliquer Ă soi-mĂȘme les conduites acquises en fonction des autres, ou que la discussion socialisĂ©e nâest quâune rĂ©flexion extĂ©riorisĂ©e. En rĂ©alitĂ© un tel problĂšme, comme toutes les questions analogues, revient Ă se demander si câest la poule qui fait lâĆuf ou lâĆuf qui fait la poule, car toute conduite humaine est Ă la fois sociale et individuelle.
Lâessentiel de ces constatations est que, sur ce double plan, lâenfant de sept ans commence Ă se libĂ©rer de son Ă©gocentrisme social et intellectuel et devient donc capable de coordinations nouvelles qui vont prĂ©senter la plus grande importance tout Ă la fois pour lâintelligence et pour lâaffectivitĂ©. Pour ce qui est de la premiĂšre, il sâagit en fait des dĂ©buts de la construction de la logique elle-mĂȘme : la logique constitue prĂ©cisĂ©ment le systĂšme des rapports permettant la coordination des points de vue entre eux, des points de vue correspondant Ă des individus diffĂ©rents aussi bien que de ceux qui correspondent Ă des perceptions ou intuitions successives du mĂȘme individu. Pour ce qui est de lâaffectivitĂ©, le mĂȘme systĂšme de coordinations sociales et individuelles engendre une morale de coopĂ©ration et dâautonomie personnelle par opposition Ă la morale intuitive dâhĂ©tĂ©ronomie propre aux petits : or, ce systĂšme nouveau de valeurs reprĂ©sente dans le domaine affectif, lâĂ©quivalent de la logique pour lâintelligence. Quant aux instruments mentaux qui vont permettre cette double coordination logique et morale, ils sont constituĂ©s par lâopĂ©ration, en ce qui concerne lâintelligence, et par la volontĂ©, sur le plan affectif : deux rĂ©alitĂ©s nouvelles, et, comme nous le verrons, trĂšs proches parentes lâune de lâautre, car elles rĂ©sultent lâune et lâautre dâune mĂȘme inversion ou conversion de lâĂ©gocentrisme primitif.
B. Les progrÚs de la pensée
Lorsque les formes Ă©gocentriques de causalitĂ© et de reprĂ©sentation du monde, câest-Ă -dire celles qui sont calquĂ©es sur lâactivitĂ© propre, commencent Ă dĂ©cliner sous lâinfluence des facteurs que lâon vient de voir, de nouvelles formes dâexplication surgissent par le fait mĂȘme, qui procĂšdent en un sens des prĂ©cĂ©dentes, mais en les corrigeant. Il est frappant de constater que, parmi les premiĂšres Ă apparaĂźtre, il en est qui ressemblent Ă certaines de celles que se sont donnĂ©es les Grecs, prĂ©cisĂ©ment Ă lâĂ©poque du dĂ©clin des explications proprement mythologiques.
Lâune des formes les plus simples de ces relations rationnelles de cause Ă effet, est lâexplication par identification. On se rappelle lâanimisme et lâartificialisme mĂȘlĂ©s de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente. Dans le cas de lâorigine des astres (question bizarre Ă poser aux enfants, mais quâil leur arrive souvent de soulever spontanĂ©ment), ces types primitifs de causalitĂ© reviennent Ă dire, par exemple, que « le soleil est nĂ© parce que nous on est né » et quâ« il a grandi parce que nous on a grandi ». Or, lorsque cet Ă©gocentrisme grossier est en baisse, lâenfant, tout en maintenant lâidĂ©e de la croissance des astres, les considĂ©rera comme issus, non plus dâune construction humaine ou anthropomorphique, mais dâautres corps naturels dont la formation semble plus claire au premier abord : câest ainsi que le soleil et la lune sont sortis des nuages, ce sont des petits morceaux de nuages embrasĂ©s qui ont poussĂ© (et « les lunes » poussent encore frĂ©quemment sous nos yeux !). Les nuages eux-mĂȘmes sont issus de la fumĂ©e ou de lâair. Les pierres sont formĂ©es de terre et la terre de lâeau, etc., etc. Lorsque enfin les corps ne sont plus censĂ©s croĂźtre Ă la maniĂšre des ĂȘtres vivants, ces filiations apparaissent Ă lâenfant non plus comme des processus dâordre biologique, mais comme des transmutations proprement dites. On voit assez la parentĂ© de ces faits avec les explications par rĂ©duction des matiĂšres les unes aux autres, qui Ă©taient en honneur dans lâĂ©cole de Milet (encore que la « nature » ou « physis » des choses Ă©tait pour ces philosophes une sorte de croissance et que leur « hylozoĂŻsme » nâĂ©tait guĂšre Ă©loignĂ© de lâanimisme enfantin).
Or, en quoi consistent ces premiers types dâexplication ? Faut-il admettre que chez les enfants lâanimisme cĂšde directement le pas Ă une sorte de causalitĂ© fondĂ©e sur le principe dâidentitĂ©, comme si ce cĂ©lĂšbre principe logique rĂ©gissait dâemblĂ©e la raison Ă la maniĂšre dont certaines philosophies nous ont conviĂ© Ă le croire ? Certes, il y a dans ces dĂ©veloppements la preuve que lâassimilation Ă©gocentrique, principe de lâanimisme, du finalisme et de lâartificialisme, est en voie de se transformer en assimilation rationnelle, câest-Ă -dire en structuration de la rĂ©alitĂ© par la raison elle-mĂȘme, mais cette assimilation rationnelle est beaucoup plus complexe quâune pure et simple identification.
Si, en effet, au lieu de suivre les enfants dans leurs questions sur ces rĂ©alitĂ©s Ă©loignĂ©es ou impossibles Ă manipuler, telles que les astres, les montagnes et les eaux, sur lesquelles la pensĂ©e ne peut que demeurer verbale, on les questionne sur des faits tangibles et palpables, on se rĂ©serve des surprises encore beaucoup plus grandes. On dĂ©couvre que, dĂšs sept ans, lâenfant devient capable de construire des explications proprement atomistiques, et cela Ă lâĂ©poque oĂč il commence Ă savoir compter. Or, pour prolonger notre comparaison, on se rappelle que les Grecs ont inventĂ© lâatomisme tĂŽt aprĂšs avoir spĂ©culĂ© sur la transmutation des substances, et lâon note surtout que le premier des atomistes Ă©tait sans doute Pythagore, lui qui croyait Ă la composition des corps Ă base de nombres matĂ©riels, ou points discontinus de substance. Bien entendu, sauf trĂšs rares exceptions (il y en a cependant), lâenfant ne gĂ©nĂ©ralise pas et diffĂšre des philosophes grecs en ce quâil ne construit pas de systĂšme. Mais lorsque lâexpĂ©rience sây prĂȘte, il recourt bel et bien Ă un atomisme explicite et mĂȘme trĂšs rationnel.
LâexpĂ©rience la plus simple Ă cet Ă©gard consiste Ă prĂ©senter Ă lâenfant deux verres dâeau de formes semblables et de dimensions Ă©gales, remplis jusquâaux trois quarts. Dans lâun des deux on immerge deux morceaux de sucre en demandant dâavance si lâeau va monter. Le sucre une fois immergĂ© on constate le nouveau niveau et lâon pĂšse les deux verres, de maniĂšre Ă faire relever que lâeau contenant le sucre pĂšse plus que lâautre. On demande alors, pendant que le sucre fond : 1° si, une fois dissous, il en restera quelque chose dans lâeau ; 2° si le poids restera plus Ă©levĂ© ou redeviendra Ă©gal Ă celui de lâeau claire et pure ; 3° si le niveau de lâeau sucrĂ©e redescendra jusquâĂ Ă©galitĂ© avec celui de lâautre verre ou demeurera ce quâil est. On demande le pourquoi de toutes les affirmations avancĂ©es par lâenfant, puis, une fois la dissolution achevĂ©e on reprend la conversation aprĂšs constatation de la permanence du poids et du volume (du niveau) de lâeau sucrĂ©e. Or, les rĂ©actions observĂ©es aux diffĂ©rents Ăąges se sont trouvĂ©es extrĂȘmement nettes, et leur ordre de succession si rĂ©gulier que lâon a pu tirer de ces questions un procĂ©dĂ© diagnostic pour lâĂ©tude des arriĂ©rations mentales. Tout dâabord, les petits (en dessous de sept ans) nient en gĂ©nĂ©ral toute conservation du sucre dissous, et a fortiori celle du poids et du volume qui lui sont attachĂ©s. Pour eux le fait que le sucre fonde implique quâil sâanĂ©antisse entiĂšrement et disparaisse du rĂ©el. Il reste bien le goĂ»t de lâeau sucrĂ©e, mais selon les mĂȘmes sujets, ce goĂ»t va disparaĂźtre en quelques heures ou quelques jours, semblable Ă une odeur ou plus prĂ©cisĂ©ment Ă une ombre attardĂ©e, destinĂ©e au nĂ©ant. Vers sept ans, au contraire, le sucre fondu demeure dans lâeau, câest-Ă -dire quâil y a conservation de la substance. Mais sous quelle forme ? Pour certains des sujets, il se transforme en eau ou se liquĂ©fie en un sirop qui se mĂ©lange Ă lâeau : câest lĂ lâexplication par transmutation dont nous parlions plus haut. Mais pour les plus avancĂ©s, il se passe autre chose. On voit, dit lâenfant, le morceau qui sâĂ©parpille en « petites miettes » au cours de la dissolution : eh bien ! il suffit dâadmettre que ces petits « brins » deviennent toujours plus petits, et lâon comprend alors comment ils existent toujours dans lâeau Ă lâĂ©tat de « petites boules » invisibles. « Câest ça qui fait le goĂ»t sucré » ajoutent ces sujets. Lâatomisme est donc nĂ©, sous les espĂšces dâune « mĂ©taphysique de la poussiĂšre » ou de la poudre, comme lâa joliment dit un philosophe français. Mais câest un atomisme encore qualitatif, puisque ces « petites boules » nâont ni poids ni volume et que lâenfant sâattend Ă la disparition du premier et Ă la baisse du niveau de lâeau aprĂšs dissolution. Au cours dâune Ă©tape suivante, dont lâapparition se note aux environs de neuf ans, lâenfant fait le mĂȘme raisonnement en ce qui concerne la substance, mais y ajoute un progrĂšs essentiel : les petites boules ont chacune leur poids et si lâon additionne tous ces poids partiels on retrouvera le poids des morceaux immergĂ©s. Par contre, capables dâune explication aussi subtile pour affirmer a priori la conservation du poids, ils manquent celle du volume et sâattendent Ă ce que le niveau de lâeau rebaisse aprĂšs dissolution. Enfin, vers onze ou douze ans, lâenfant gĂ©nĂ©ralise son schĂšme explicatif au volume lui-mĂȘme et dĂ©clare que, les petites boules occupant chacune une petite place, la somme de ces espaces est Ă©gale Ă celle des morceaux de sucre immergĂ©s, de telle sorte que le niveau ne redescendra pas.
Tel est donc lâatomisme enfantin. Cet exemple nâest pas unique. On obtient les mĂȘmes explications, mais en sens inverse lorsque lâon fait dilater devant lâenfant un grain de maĂŻs amĂ©ricain posĂ© sur une plaque chauffĂ©e : pour les petits la substance sâaugmente, Ă sept ans elle se conserve sans accroissement, mais gonfle et le poids change ; Ă neuf-dix ans le poids se conserve, mais toujours pas le volume et vers douze ans, la farine Ă©tant composĂ©e de grains invisibles Ă volume constant, ces grains de poudre sâĂ©cartent simplement les uns des autres sĂ©parĂ©s par lâair chaud !
Cet atomisme est remarquable non pas tant Ă cause de la reprĂ©sentation des granules, suggĂ©rĂ©e par lâexpĂ©rience de la poudre ou de la farine, mais en fonction du processus dĂ©ductif de composition quâil rĂ©vĂšle : le tout est expliquĂ© par la composition des parties, et celle-ci suppose donc des opĂ©rations rĂ©elles de segmentation ou partition et inversement de rĂ©union ou addition, ainsi que de dĂ©placements par concentration ou Ă©cartement (toujours comme chez les prĂ©socratiques !). Il suppose en outre et surtout de vĂ©ritables principes de conservation, ce qui montrera lâĂ©vidence que les opĂ©rations en jeu sont groupĂ©es en systĂšmes fermĂ©s et cohĂ©rents, dont ces conservations reprĂ©sentent les « invariants ».
Les notions de permanence dont nous venons de constater une premiĂšre manifestation sont successivement celles de la substance, du poids et du volume. Or, il est facile de les retrouver en dâautres expĂ©riences. On donne, par exemple, Ă lâenfant deux boulettes de pĂąte Ă modeler, de mĂȘmes tailles et de mĂȘmes poids. Lâune est ensuite dĂ©formĂ©e en galette, en saucisse ou coupĂ©e en morceaux : avant sept ans lâenfant croit alors quâelle a changĂ© de quantitĂ© de matiĂšre, de poids et de volume ; vers sept-huit ans, il admet la constance de la matiĂšre en jeu, mais croit encore Ă la variation des autres qualitĂ©s ; vers neuf ans, il reconnaĂźt la conservation du poids mais pas du volume et vers onze-douze ans celle du volume (par dĂ©placements du niveau en cas dâimmersion des objets en cause dans deux verres dâeau). Il est surtout facile de montrer que, dĂšs sept ans, bien dâautres principes de conservation sont acquis successivement, qui jalonnent le dĂ©veloppement de la pensĂ©e et manquaient complĂštement aux petits : conservation des longueurs en cas de dĂ©formation des chemins parcourus, conservation des surfaces, des ensembles discontinus, etc., etc. Ces notions dâinvariance sont lâĂ©quivalent, sur le plan de la pensĂ©e, de ce que nous avons vu plus haut de la construction sensori-motrice du schĂšme de lâ« objet », invariant pratique de lâaction.
Or, comment sâĂ©laborent ces notions de conservation, qui diffĂ©rencient si profondĂ©ment la pensĂ©e de la seconde enfance de celle dâavant sept ans ? Exactement comme lâatomisme lui-mĂȘme, ou, pour parler de façon plus gĂ©nĂ©rale, comme lâexplication causale par composition partitive : elles rĂ©sultent dâun jeu dâopĂ©rations coordonnĂ©es entre elles en systĂšmes dâensemble et dont la propriĂ©tĂ© la plus remarquable, en opposition Ă la pensĂ©e intuitive de la petite enfance, est dâĂȘtre rĂ©versibles. En effet, la vraie raison qui pousse les enfants de la prĂ©sente pĂ©riode Ă admettre la conservation dâune substance, ou dâun poids, etc., est, non pas lâidentitĂ© (les petits voient aussi bien que les grands que lâ« on nâa rien enlevĂ© ni ajouté »), mais la possibilitĂ© dâun retour rigoureux au point de dĂ©part : la galette pĂšse autant que la boule, disent-ils, parce que vous pouvez refaire une boule avec la galette. Nous verrons plus loin la signification rĂ©elle de ces opĂ©rations, dont le rĂ©sultat est donc de corriger lâintuition perceptive, toujours victime des illusions du point de vue momentanĂ©, et par consĂ©quent de « dĂ©centrer » lâĂ©gocentrisme, si lâon peut dire, pour transformer les rapports immĂ©diats en un systĂšme cohĂ©rent de relations objectives.
Mais auparavant, signalons encore les grandes conquĂȘtes de la pensĂ©e ainsi transformĂ©es : celles du temps (et avec lui de la vitesse) et de lâespace lui-mĂȘme conçus, outre la causalitĂ© et les notions de conservation, comme des schĂšmes gĂ©nĂ©raux de la pensĂ©e, et non plus simplement comme des schĂšmes dâaction ou dâintuition.
Le dĂ©veloppement des notions de temps soulĂšve, dans lâĂ©volution mentale de lâenfant les problĂšmes les plus curieux, en connexion avec les questions posĂ©es par la science la plus contemporaine. Ă tout Ăąge, bien entendu, lâenfant saura dire dâun mobile qui parcourt le chemin A B C⊠quâil Ă©tait en A « avant » dâĂȘtre en B ou en C et quâil met « plus de temps » pour parcourir le trajet A C que le trajet A B. Mais câest Ă peu prĂšs Ă cela que se limitent les intuitions temporelles de la petite enfance et, si lâon fait comparer lâun Ă lâautre deux mobiles suivant des chemins parallĂšles mais Ă vitesses inĂ©gales, on constate que : 1° les petits nâont pas lâintuition de la simultanĂ©itĂ© des points dâarrĂȘts, parce quâils ne comprennent pas lâexistence dâun temps commun aux deux mouvements ; 2° ils nâont pas lâintuition de lâĂ©galitĂ© de deux durĂ©es synchrones, et cela pour la mĂȘme raison ; 3° ils ne mettent mĂȘme pas en rapport les durĂ©es et les successions : admettant quâun garçon X est plus jeune quâun garçon Y, par exemple, ils nâen concluent pas que le second est nĂ©cessairement nĂ© « aprĂšs » lâautre ! Comment donc se construit le temps ? Par des coordinations dâopĂ©rations analogues Ă celles dont il vient dâĂȘtre question : mise en ordre de succession des Ă©vĂ©nements, dâune part, et emboĂźtement des durĂ©es conçues comme intervalles entre ces Ă©vĂ©nements, les deux systĂšmes Ă©tant alors cohĂ©rents, parce que reliĂ©s lâun Ă lâautre.
Quant Ă la vitesse, les petits ont Ă tout Ăąge lâintuition correcte quâun mobile qui en dĂ©passe un autre va plus vite que lui. Mais il suffit quâil nây ait plus dĂ©passement visible (en cachant les mobiles sous des tunnels dâinĂ©gale longueur ou en rendant les pistes inĂ©gales circulaires et concentriques), pour que lâintuition de la vitesse soit en dĂ©faut. La notion rationnelle de vitesse, au contraire, conçue comme un rapport entre le temps et lâespace parcouru, sâĂ©labore en connexion avec le temps vers huit ans environ.
Il reste la construction de lâespace, dont lâimportance est immense, tant pour la comprĂ©hension des lois du dĂ©veloppement que pour les applications pĂ©dagogiques rĂ©servĂ©es Ă ce genre dâĂ©tudes. Malheureusement, si nous connaissons Ă peu prĂšs le dĂ©veloppement de cette notion sous sa forme de schĂšme pratique durant les deux premiĂšres annĂ©es, lâĂ©tat des recherches en ce qui concerne la gĂ©omĂ©trie spontanĂ©e de lâenfant est loin dâĂȘtre aussi avancĂ© que pour les notions prĂ©cĂ©dentes. Tout ce que lâon peut dire est que les idĂ©es fondamentales dâordre, de continuitĂ©, de distance, de longueur, de mesure, etc., etc., ne donnent lieu durant la petite enfance quâĂ des intuitions extrĂȘmement limitĂ©es et dĂ©formantes. Lâespace primitif nâest ni homogĂšne, ni isotrope (il prĂ©sente des dimensions privilĂ©giĂ©es), ni continu, etc., et surtout il est centrĂ© sur le sujet au lieu dâĂȘtre reprĂ©sentable de nâimporte quel point de vue. Câest Ă nouveau aprĂšs sept ans quâun espace rationnel commence Ă se construire, et câest au moyen des mĂȘmes opĂ©rations gĂ©nĂ©rales, dont il nous faut Ă©tudier maintenant la formation pour elles-mĂȘmes.
C. Les opérations rationnelles
Ă lâintuition, qui est la forme supĂ©rieure dâĂ©quilibre quâatteigne la pensĂ©e propre Ă la petite enfance, correspondent les opĂ©rations dans la pensĂ©e ultĂ©rieure Ă sept ans. Câest pourquoi le noyau opĂ©ratoire de lâintelligence mĂ©rite un examen dĂ©taillĂ©, car son examen fournit la clef dâune partie essentielle du dĂ©veloppement mental.
Il convient tout dâabord de noter que la notion dâopĂ©ration sâapplique Ă des rĂ©alitĂ©s trĂšs diverses, quoique fort bien dĂ©finies. Il y a des opĂ©rations logiques, telles que celles dont est composĂ© un systĂšme de concepts ou classes (rĂ©union dâindividus) ou de relations, des opĂ©rations arithmĂ©tiques (addition, multiplication, etc., et leurs inverses), des opĂ©rations gĂ©omĂ©triques (sections, dĂ©placements, etc.), temporelles (sĂ©riation des Ă©vĂ©nements, donc de leur succession, et emboĂźtement des intervalles), mĂ©caniques, physiques, etc. Une opĂ©ration est donc dâabord, psychologiquement, une action quelconque (rĂ©unir des individus ou des unitĂ©s numĂ©riques, dĂ©placer, etc.), dont la source est toujours motrice, perceptive ou intuitive. Ces actions qui sont au point de dĂ©part des opĂ©rations ont ainsi elles-mĂȘmes pour racines des schĂšmes sensori-moteurs, des expĂ©riences effectives ou mentales (intuitives) et constituent, avant de devenir opĂ©ratoires, la matiĂšre mĂȘme de lâintelligence sensori-motrice, puis de lâintuition. Comment expliquer, dĂšs lors, le passage des intuitions aux opĂ©rations ? Les premiĂšres se transforment en secondes, dĂšs quâelles constituent des systĂšmes dâensemble Ă la fois composables et rĂ©versibles. Autrement dit, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les actions deviennent opĂ©ratoires dĂšs que deux actions du mĂȘme genre peuvent ĂȘtre composĂ©es en une troisiĂšme action qui appartient encore Ă ce genre et que ces diverses actions peuvent ĂȘtre inversĂ©es ou retournĂ©es : câest ainsi que lâaction de rĂ©unir (addition logique ou addition arithmĂ©tique) est une opĂ©ration parce que plusieurs rĂ©unions successives Ă©quivalent Ă une seule rĂ©union (composition des additions) et que les rĂ©unions peuvent ĂȘtre inversĂ©es en dissociations (soustractions).
Or, il est trĂšs remarquable de constater que, vers sept ans, se constitue prĂ©cisĂ©ment toute une sĂ©rie de ces systĂšmes dâensembles qui transforment les intuitions en opĂ©rations de toutes sortes, et câest ce qui explique les transformations de la pensĂ©e, analysĂ©es plus haut. Et surtout il est frappant de voir comment ces systĂšmes se forment par une sorte dâorganisation totale et souvent trĂšs rapide, aucune opĂ©ration nâexistant Ă lâĂ©tat isolĂ©, mais se constituant toujours en fonction de la totalitĂ© des opĂ©rations du mĂȘme genre. Par exemple, un concept ou une classe logique (rĂ©union dâindividus) ne se construit pas Ă lâĂ©tat isolĂ©, mais nĂ©cessairement Ă lâintĂ©rieur dâune classification dâensemble dont elle reprĂ©sente une partie. Une relation logique de famille (frĂšre, oncle, etc.) nâest comprise quâen fonction dâun ensemble de relations analogues dont la totalitĂ© constitue un systĂšme de parentĂ©s. Les nombres nâapparaissent pas indĂ©pendamment les uns des autres (3, 10, 2, 5, etc.) mais ne sont saisis que comme Ă©lĂ©ments dâune suite ordonnĂ©e 1, 2, 3âŠ, etc. Les valeurs nâexistent quâen fonction dâun systĂšme total, ou « échelle de valeurs », une relation asymĂ©trique, telle que B < C nâest intelligible quâen rapport avec une sĂ©riation dâensemble possible : o < A < B < C < DâŠ, etc. Or, et ceci est encore plus remarquable, les systĂšmes dâensemble ne se forment dans la pensĂ©e de lâenfant quâen connexion avec une rĂ©versibilitĂ© prĂ©cise de ces opĂ©rations et acquiĂšrent ainsi dâemblĂ©e une structure dĂ©finie et achevĂ©e.
Un exemple particuliĂšrement clair est justement celui de la sĂ©riation qualitative A < B < CâŠ, etc. Ă tout Ăąge, un enfant saura distinguer deux bĂątonnets par leur longueur et juger que lâĂ©lĂ©ment B est plus grand que A. Mais ce nâest lĂ , durant la petite enfance, quâun rapport perceptif ou intuitif et non pas une opĂ©ration logique. En effet, si lâon montre dâabord A < B, puis ensuite si lâon montre les deux bĂątonnets B < C, mais en cachant A sous la table et que lâon demande si A (qui vient donc dâĂȘtre comparĂ© Ă B) est plus grand ou plus petit que C (qui est sur la table avec B), lâenfant se refuse Ă conclure (pour autant naturellement que les diffĂ©rences ne soient pas trop grandes et ne subsistent pas telles quelles dans la mĂ©moire, liĂ©es aux images-souvenirs) et demande Ă les voir ensemble, parce quâil ne sait pas dĂ©duire A < C de A < B et de B < C. Or, quand saura-t-il effectuer cette dĂ©duction ? Câest seulement lorsquâil saura construire une sĂ©rie ou Ă©chelle de bĂątonnets sur la table et, chose curieuse, il nây parvient pas avant six ou sept ans. Bien entendu il saura, trĂšs tĂŽt, ordonner des bĂątonnets de longueurs trĂšs distinctes les unes des autres : mais alors il construit simplement un escalier, câest-Ă -dire une figure perceptive. Par contre si les longueurs diffĂšrent peu et quâil faille chaque fois comparer les Ă©lĂ©ments deux Ă deux pour les ordonner, alors il commence par les ranger, simplement par couples C E ; A C ; B D, etc., sans coordonner ces couples entre eux ; puis il fait de petites sĂ©ries de trois ou quatre Ă©lĂ©ments, mais toujours sans les coordonner entre elles ; ensuite il rĂ©ussit la sĂ©rie totale, mais par tĂątonnements et sans savoir intercaler de nouveaux Ă©lĂ©ments distincts, une fois construite la premiĂšre sĂ©rie totale. Enfin, et cela seulement vers six ans et demi ou sept ans, il dĂ©couvre une mĂ©thode opĂ©ratoire, qui consiste Ă chercher dâabord le plus petit Ă©lĂ©ment de tous, puis chaque fois le plus petit de tous ceux qui restent, et rĂ©ussit ainsi Ă construire sa sĂ©rie totale sans tĂątonnements ni erreurs (et Ă intercaler aprĂšs coup de nouveaux Ă©lĂ©ments). Câest alors quâil devient, par le fait mĂȘme, capable du raisonnement : A < B ; B < C donc A < C. Or, on voit immĂ©diatement que cette construction suppose lâopĂ©ration inverse (la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire) : chaque terme est conçu Ă la fois comme plus petit que tous les suivants (relation <) et comme plus grand que tous les prĂ©cĂ©dents (relation >) et câest ce qui permet au sujet de trouver sa mĂ©thode de construction, ainsi que dâintercaler de nouveaux Ă©lĂ©ments aprĂšs que la premiĂšre sĂ©rie totale ait Ă©tĂ© construite.
Or, il est dâun grand intĂ©rĂȘt de constater que, si les opĂ©rations de sĂ©riation (coordination des relations asymĂ©triques) sont ainsi dĂ©couvertes vers sept ans en ce qui concerne les longueurs ou grandeurs dĂ©pendant de la quantitĂ© de matiĂšre, il faut attendre neuf ans en moyenne pour obtenir une sĂ©riation analogue des poids (Ă grandeurs Ă©gales : par exemple des boules de mĂȘmes grandeurs mais de poids diffĂ©rents) et onze ou douze ans pour obtenir celle des volumes (par la mesure de lâimmersion dans lâeau). De mĂȘme il faut attendre neuf ans pour que lâenfant puisse conclure A < C si A < B et B < C, dans le domaine du poids et onze Ă douze ans dans celui du volume. Il est donc Ă©vident que ces opĂ©rations sont en connexion Ă©troite avec la construction mĂȘme de ces notions de poids et de volume et notamment avec lâĂ©laboration des principes de conservation qui leur sont relatifs (voir plus haut).
Un second exemple de systĂšme total dâopĂ©rations est constituĂ© par la coordination des relations symĂ©triques, en particulier des relations dâĂ©galitĂ©s : A = B ; B = C donc A = C. Or, ici de nouveau ces systĂšmes dâensemble sont liĂ©s Ă la construction mĂȘme des notions. Ils apparaissent dĂšs sept ans pour les longueurs et quantitĂ©s simples, mais il faut attendre neuf ans pour les Ă©galitĂ©s de poids et douze ans pour celles de volume. Voici un exemple relatif aux poids. On donne Ă lâenfant des barres A = B = C⊠de mĂȘmes formes, dimensions et poids, puis on lui prĂ©sente des morceaux de plomb, pierre, etc., de formes diffĂ©rentes mais toutes du mĂȘme poids que les barres. Lâenfant compare le plomb Ă la barre A et, Ă son Ă©tonnement, constate deux poids Ă©gaux sur la balance. Il admet dâautre part lâĂ©galitĂ© de poids entre les barres A et B. On lui demande alors si B pĂšsera autant ou non que le morceau de plomb. Eh bien ! jusquâĂ huit ans et demi ou neuf ans, il se refuse Ă admettre dâavance cette Ă©galitĂ© et il faut attendre lâĂąge de la coordination de toutes les relations de poids pour quâil devienne capable de cette composition rĂ©versible !
Un exemple particuliĂšrement suggestif de composition des relations symĂ©triques est celle du « frĂšre ». Un petit de quatre ou cinq ans (appelons-le Paul) a un frĂšre, Ătienne : demandons-lui si son frĂšre Ătienne a lui-mĂȘme un frĂšre et nous constaterons frĂ©quemment que le petit le nie ! La raison invoquĂ©e est en gĂ©nĂ©ral celle-ci : « Nous ne sommes que deux dans la famille et Ătienne nâa pas de frĂšre. » On voit ici comme Ă nu cet Ă©gocentrisme intellectuel qui caractĂ©rise la pensĂ©e intuitive : ne sachant sortir de son propre point de vue pour se considĂ©rer lui-mĂȘme du point de vue de lâautre, lâenfant commence par nier la symĂ©trie de la relation de frĂšre, faute de rĂ©ciprocitĂ© (= rĂ©versibilitĂ© symĂ©trique). On comprend du mĂȘme coup en quoi la coordination logique ou opĂ©ratoire de ce genre de rapports est en connexion avec la coordination sociale des individus ou avec celle des points de vue intuitifs successivement vĂ©cus par un mĂȘme individu.
Venons-en maintenant Ă ce systĂšme essentiel dâopĂ©rations logiques qui permet dâengendrer les notions gĂ©nĂ©rales ou « classes » et qui constitue ainsi toute classification. Le principe en est simplement lâemboĂźtement des parties dans le tout, ou inversement, le dĂ©boĂźtement des parties par rapport au tout. Or, ici encore, il convient de ne pas confondre les totalitĂ©s intuitives ou simples collections dâobjets avec les totalitĂ©s opĂ©ratoires ou classes proprement logiques. Une expĂ©rience facile Ă reproduire montre combien la construction de ces derniĂšres est plus tardive quâil ne peut sembler et combien elle est liĂ©e Ă nouveau Ă la rĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e. On prĂ©sente au sujet une boĂźte ouverte garnie dâune vingtaine de perles brunes et de deux ou trois blanches, toutes ces perles Ă©tant en bois, et lâon demande simplement, aprĂšs avoir fait constater cette derniĂšre donnĂ©e (avec manipulation), sâil y a dans cette boĂźte plus de perles en bois ou plus de perles brunes. Or, la trĂšs grande majoritĂ© des petits, avant sept ans, nâarrivent pas Ă rĂ©pondre autre chose que : « Il y a plus de brunes », parce que, dans la mesure oĂč ils dissocient le tout (« toutes en bois ») en deux parties, ils nâarrivent plus Ă comparer lâune de ces parties au tout ainsi dĂ©truit mentalement et se bornent Ă la comparer Ă lâautre partie ! Au contraire, vers sept ans cette difficultĂ© due Ă lâintuition perceptive sâattĂ©nue et le tout devient comparable Ă lâune de ses parties, chaque partie Ă©tant dorĂ©navant conçue en fonction du tout lui-mĂȘme (une partie = le tout moins les autres parties, par intervention de lâopĂ©ration inverse).
On peut enfin se demander comment se construit le nombre lui-mĂȘme ainsi que les opĂ©rations proprement arithmĂ©tiques. On sait, en effet, que pendant la petite enfance seuls les premiers nombres sont accessibles au sujet parce que ce sont des nombres intuitifs correspondant Ă des figures perceptibles. La suite indĂ©finie des nombres et surtout les opĂ©rations de lâaddition (et son inverse la soustraction) et de la multiplication (avec son inverse, la division) ne sont au contraire accessibles en moyenne quâaprĂšs lâĂąge de sept ans. Or, la raison en est simple : le nombre est, en rĂ©alitĂ©, un composĂ© de certaines des opĂ©rations prĂ©cĂ©dentes et il suppose par consĂ©quent leur construction prĂ©alable. Un nombre entier est, en effet, une collection dâunitĂ©s Ă©gales entre elles, donc une classe dont les sous-classes sont rendues Ă©quivalentes par suppression des qualitĂ©s ; mais il est en mĂȘme temps une suite ordonnĂ©e, donc une sĂ©riation des relations dâordre. Sa double nature cardinale et ordinale rĂ©sulte ainsi dâune fusion des systĂšmes dâemboĂźtements et de sĂ©riation logiques et câest ce qui explique son apparition contemporaine de celle des opĂ©rations qualitatives. On comprend maintenant pourquoi les correspondances termes Ă termes que nous avons analysĂ©es plus haut (II C) demeurent intuitives durant la petite enfance : elles ne deviennent opĂ©ratoires et ne constituent donc des opĂ©rations numĂ©riques quâĂ partir du moment oĂč lâenfant est capable de manier simultanĂ©ment les opĂ©rations de sĂ©riation des jetons et dâemboĂźtement des parties dans les touts (classes) : câest Ă ce moment seulement que la correspondance entraĂźne lâĂ©quivalence durable des collections correspondantes et engendre par le fait mĂȘme les nombres.
Une conclusion gĂ©nĂ©rale sâimpose : la pensĂ©e de lâenfant ne devient logique que par lâorganisation de systĂšmes dâopĂ©rations obĂ©issant Ă des lois dâensemble communes : 1° Composition : deux opĂ©rations dâun ensemble peuvent se composer entre elles et donner encore une opĂ©ration de lâensemble. (Exemple : + 1 + 1 = + 2.) 2° RĂ©versibilité : toute opĂ©ration peut ĂȘtre inversĂ©e. (Exemple : + 1 sâinverse en â 1.) 3° LâopĂ©ration directe et son inverse donnent une opĂ©ration nulle ou identique. (Exemple : + 1 â 1 = 0.) 4° Les opĂ©rations peuvent sâassocier entre elles de toutes les maniĂšres. Cette structure gĂ©nĂ©rale, que les mathĂ©maticiens appellent « groupes », caractĂ©rise tous les systĂšmes dâopĂ©rations prĂ©cĂ©demment dĂ©crits, sauf que dans les domaines logiques ou qualitatifs (sĂ©riation des relations, emboĂźtement des classes, etc.), les conditions (3) et (4) prĂ©sentent certaines particularitĂ©s dues au fait quâune classe ou relation additionnĂ©e Ă elle-mĂȘme ne se modifie pas ; on peut alors parler de « groupement », notion plus Ă©lĂ©mentaire et plus gĂ©nĂ©rale encore que le groupe. Il faut donc admettre que le passage de lâintuition Ă la logique ou aux opĂ©rations mathĂ©matiques sâeffectue au cours de la seconde enfance par la construction de groupements et de groupes, câest-Ă -dire que les notions et relations ne peuvent se construire isolĂ©ment, mais constituent dâemblĂ©e des organisations dâensemble dans lesquels tous les Ă©lĂ©ments sont solidaires et sâĂ©quilibrent entre eux. Cette structure propre Ă lâassimilation mentale dâordre opĂ©ratoire assure ainsi Ă lâesprit un Ă©quilibre bien supĂ©rieur Ă celui de lâassimilation intuitive ou Ă©gocentrique, puisque la rĂ©versibilitĂ© dĂ©sormais acquise traduit un Ă©quilibre permanent entre lâassimilation des choses par lâesprit et lâaccommodation de lâesprit aux choses. Câest pourquoi, lorsquâil sâaffranchit de son point de vue immĂ©diat pour « grouper » les relations, lâesprit atteint un Ă©tat de cohĂ©rence et de non-contradiction parallĂšle Ă ce qui est sur le plan social (voir A) la coopĂ©ration, qui subordonne le moi aux lois de la rĂ©ciprocitĂ©.
D. LâaffectivitĂ©, la volontĂ© et les sentiments moraux
Ces remarques finales permettent de comprendre les transformations profondes qui sâaccomplissent dans lâaffectivitĂ© de la seconde enfance : dans la mesure oĂč la coopĂ©ration entre individus coordonne leurs points de vue en une rĂ©ciprocitĂ© qui assure Ă la fois leur autonomie et leur cohĂ©sion, et dans la mesure oĂč, parallĂšlement, le groupement des opĂ©rations intellectuelles situe les divers points de vue intuitifs en un ensemble rĂ©versible dĂ©pourvu de contradictions, lâaffectivitĂ©, de sept Ă douze ans se caractĂ©rise par lâapparition de nouveaux sentiments moraux et surtout par une organisation de la volontĂ©, qui aboutissent Ă une meilleure intĂ©gration du moi et Ă un rĂ©glage plus effectif de la vie affective.
Nous avons vu plus haut (II D) comment les premiers sentiments moraux sont issus du respect unilatĂ©ral du petit enfant pour ses parents ou lâadulte, et comment ce respect entraĂźne la formation dâune morale dâobĂ©issance ou dâhĂ©tĂ©ronomie. Le sentiment nouveau, qui intervient en fonction de la coopĂ©ration entre enfants et des formes de vie sociale qui en dĂ©coulent (voir III A), consiste essentiellement en un respect mutuel. Il y a respect mutuel lorsque les individus sâattribuent rĂ©ciproquement une valeur personnelle Ă©quivalente et ne se bornent pas Ă valoriser telle ou telle de leurs actions particuliĂšres. GĂ©nĂ©tiquement le respect mutuel est issu du respect unilatĂ©ral dont il constitue une forme limite. Il arrive sans cesse, en effet, quâun individu en sente un autre supĂ©rieur sous un certain angle et quâil y ait rĂ©ciprocitĂ© sous un angle diffĂ©rent : en ce cas, une valorisation mutuelle globale sâensuit tĂŽt ou tard. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il y a respect mutuel en toute amitiĂ© fondĂ©e sur lâestime, en toute collaboration excluant lâautoritĂ©, etc.
Or, le respect mutuel conduit Ă de nouvelles formes de sentiments moraux, distinctes de lâobĂ©issance extĂ©rieure initiale. On peut citer, en premier lieu, les transformations relatives au sentiment de la rĂšgle, de la rĂšgle liant les enfants entre eux aussi bien que de celle qui unit lâenfant Ă lâadulte.
On se rappelle, pour prendre un exemple de la premiĂšre catĂ©gorie de rĂšgles, la maniĂšre dont les enfants se soumettent aux rĂšglements dâun jeu collectif, mĂȘme lorsquâil reste exclusivement enfantin comme le jeu de billes : tandis que les petits jouent en pratique nâimporte comment, imitant chacun Ă sa maniĂšre des rĂšgles diffĂ©rentes empruntĂ©es aux aĂźnĂ©s, les garçons aprĂšs sept ans se soumettent de façon beaucoup plus prĂ©cise et coordonnĂ©e Ă un ensemble de rĂšgles communes. Or, comment se reprĂ©sentent-ils ces rĂšgles et quels sentiments Ă©prouvent-ils Ă leur Ă©gard ? Il suffit pour conduire cette analyse, de demander individuellement aux joueurs dâinventer une nouvelle rĂšgle, non comme dans la tradition quâils ont reçue, et de dire si cette nouvelle rĂšgle, une fois rĂ©pandue par imitation des plus jeunes, constituerait une « vraie rĂšgle ». Or, chose trĂšs curieuse, on observe une diffĂ©rence trĂšs grande de rĂ©action entre les petits et les grands. Les petits, qui sont dominĂ©s par le respect unilatĂ©ral quâils Ă©prouvent pour leurs aĂźnĂ©s, bien quâen pratique ils jouent sans grand souci dâobĂ©issance aux rĂšgles reconnues, refusent en gĂ©nĂ©ral dâadmettre que la rĂšgle nouvelle puisse constituer jamais une « vraie rĂšgle ». DâaprĂšs eux, en effet, les seules vraies rĂšgles sont celles quâon a toujours employĂ©es, celles que pratiquaient dĂ©jĂ le fils de Guillaume Tell ou les enfants dâAdam et dâĂve, et aucune rĂšgle inventĂ©e maintenant par un enfant, mĂȘme si elle se rĂ©pandait dans les gĂ©nĂ©rations futures, ne serait rĂ©ellement « vraie ». Bien plus, les « vraies rĂšgles » qui sont donc Ă©ternelles, nâĂ©manent pas des enfants : ce sont « les papas », les « Messieurs de la Commune », les « premiers hommes » ou le Bon Dieu lui-mĂȘme qui ont imposĂ© les rĂšgles (on voit jusquâoĂč peut aller le respect des rĂšgles transmises par les AĂźnĂ©s !). La rĂ©action des grands est toute autre : la nouvelle rĂšgle peut devenir « vraie » si chacun lâadopte et une vraie rĂšgle nâest que lâexpression dâune volontĂ© commune ou dâun accord. Câest de cette maniĂšre, dit lâenfant, que se sont constituĂ©es toutes les rĂšgles du jeu, par une sorte de contrat entre les joueurs. On voit ici Ă lâĆuvre le respect mutuel : la rĂšgle est respectĂ©e non plus en tant que produit dâune volontĂ© extĂ©rieure, mais en tant que rĂ©sultat dâun accord, explicite ou tacite. Et câest alors pourquoi elle est vraiment respectĂ©e, dans la pratique du jeu et non plus seulement par formules verbales : elle oblige dans la mesure oĂč le moi lui-mĂȘme est consentant, de façon autonome, vis-Ă -vis de lâaccord qui le lie. Câest pourquoi ce respect mutuel entraĂźne par cela mĂȘme toute une sĂ©rie de sentiments moraux inconnus jusque-lĂ Â : lâhonnĂȘtetĂ© entre joueurs, qui exclut la tricherie non plus simplement parce quâelle est « dĂ©fendue », mais parce quâelle viole lâaccord entre individus qui sâestiment ; la camaraderie, le « fair play », etc. On comprend alors pourquoi le mensonge commence seulement Ă ĂȘtre compris et pourquoi câest Ă cet Ăąge que la tromperie entre amis est considĂ©rĂ©e comme plus grave que le mensonge Ă lâĂ©gard des grands.
Un produit affectif particuliĂšrement remarquable du respect mutuel est le sentiment de la justice, sentiment qui est trĂšs fort entre camarades et qui rĂ©agit sur les relations entre enfants et adultes jusquâĂ modifier souvent les rapports Ă lâĂ©gard des parents. Chez les petits, lâobĂ©issance prime dâabord la justice, ou, pour mieux dire, la notion de ce qui est juste commence par se confondre avec ce qui est commandĂ© ou imposĂ© dâen haut. Il est particuliĂšrement frappant, lorsque lâon interroge des petits Ă propos dâhistoires quâon leur raconte (concernant le mensonge, etc.), de constater combien ils sont sĂ©vĂšres dans leurs idĂ©es sur la punition : ils trouvent toujours juste (non pas certes en pratique, mais dans le jugement verbal) la punition la plus forte et ne nuancent pas les sanctions en fonction de lâintention mais en rapport avec la matĂ©rialitĂ© mĂȘme des actes (responsabilitĂ© « objective » comme chez les peuples primitifs). Au contraire, les grands soutiennent avec une conviction particuliĂšre lâidĂ©e dâune justice distributive fondĂ©e sur lâĂ©galitĂ© stricte et celles dâune justice rĂ©tributive tenant compte des intentions et des circonstances de chacun plus que de la matĂ©rialitĂ© des actions. Or, dâoĂč vient ce sentiment de la justice ? Il est facile dâobserver que la conscience du juste et de lâinjuste apparaĂźt ordinairement aux dĂ©pens de lâadulte plus que sous sa pression : câest Ă lâoccasion dâune injustice souvent, involontaire et parfois imaginaire dont lâenfant est victime quâil commence Ă dissocier la justice et la soumission. Dans la suite, câest essentiellement la pratique de la coopĂ©ration entre enfants et du respect mutuel qui dĂ©veloppe les sentiments de justice. Il est facile, de nouveau Ă lâoccasion des jeux collectifs, de relever de nombreux faits relatifs Ă ce sentiment de lâĂ©galitĂ© et de la justice distributive entre camarades du mĂȘme Ăąge et lâon est sans doute en prĂ©sence de lâun des sentiments moraux les plus forts de lâenfant.
On peut donc dire que le respect mutuel qui se diffĂ©rencie graduellement du respect unilatĂ©ral conduit Ă une organisation nouvelle des valeurs morales. Son caractĂšre principal consiste Ă impliquer une autonomie relative de la conscience morale des individus, et, de ce point de vue on peut considĂ©rer cette morale de coopĂ©ration comme une forme dâĂ©quilibre supĂ©rieure Ă celle de la morale de simple soumission. Nous avons parlĂ©, Ă lâoccasion de cette derniĂšre, de sentiments moraux « intuitifs ». Lâorganisation des valeurs morales qui caractĂ©rise la seconde enfance est au contraire comparable Ă la logique elle-mĂȘme : elle est une logique des valeurs ou des actions entre individus, comme la logique est une sorte de morale de la pensĂ©e. LâhonnĂȘtetĂ©, le sens de la justice et la rĂ©ciprocitĂ© en gĂ©nĂ©ral constituent, en effet, un systĂšme rationnel des valeurs personnelles et lâon peut sans exagĂ©rer comparer ce systĂšme aux « groupements » de relations ou de notions qui sont Ă la source de la logique naissante, Ă cette seule diffĂ©rence prĂšs quâici ce sont des valeurs qui sont groupĂ©es selon une « échelle » et non plus des rapports objectifs.
Mais, si la morale en tant que coordination des valeurs est comparable Ă un « groupement » logique, il faut alors admettre que les sentiments interindividuels donnent lieu Ă des sortes dâopĂ©rations. Or, il semble au premier abord que la vie affective soit dâordre purement intuitif et que sa spontanĂ©itĂ© exclue tout ce qui ressemble Ă une opĂ©ration de lâintelligence. Mais, en rĂ©alitĂ© cette thĂšse romantique nâest vraie que de la petite enfance durant laquelle lâimpulsivitĂ© empĂȘche toute direction suivie de la pensĂ©e comme des sentiments. Au fur et Ă mesure que ceux-ci sâorganisent on voit, au contraire, se constituer des rĂ©gulations, dont la forme dâĂ©quilibre finale nâest autre que la volonté : la volontĂ© est donc le vrai Ă©quivalent affectif des opĂ©rations de la raison. Or, la volontĂ© est une fonction dâapparition tardive et son exercice rĂ©el est prĂ©cisĂ©ment liĂ© au fonctionnement des sentiments moraux autonomes. Câest pourquoi nous avons attendu ce niveau pour en parler.
On confond frĂ©quemment la volontĂ© avec de tout autres mĂ©canismes et câest pour cette raison que beaucoup dâauteurs situent sa formation dĂšs les stades Ă©lĂ©mentaires du dĂ©veloppement. On le rĂ©duit souvent Ă la simple manifestation de lâĂ©nergie dont dispose un sujet. On dira ainsi dâun petit qui persĂ©vĂšre toujours jusquâĂ atteindre ses buts quâil a beaucoup de volontĂ©. On le dira en particulier lorsquâil met son Ă©nergie Ă faire le contraire de ce que lâon voudrait de lui, comme dans la pĂ©riode dâindĂ©pendance et de contradiction que lâon a souvent notĂ©e vers trois Ă quatre ans (le fameux « Trotzalter »). Mais la volontĂ© nâest nullement lâĂ©nergie elle-mĂȘme, au service de telle ou telle tendance : elle est un rĂ©glage de lâĂ©nergie, ce qui est tout diffĂ©rent, et un rĂ©glage qui favorise certaines tendances aux dĂ©pens des autres. On confond frĂ©quemment aussi la volontĂ© avec lâacte intentionnel en gĂ©nĂ©ral (comme le langage courant lorsquâil dit « voulez-vous ? » dans le sens de « dĂ©sirez-vous ? »). Mais, comme lâont bien montrĂ© W. James et ClaparĂšde, la volontĂ© est inutile lorsque lâon a dĂ©jĂ une intention ferme, et une seule : elle apparaĂźt au contraire lorsquâil y a conflits de tendances ou dâintentions comme lorsque, par exemple, on oscille entre un plaisir tentateur et un devoir. Or, en quoi consiste alors la volonté ? En un tel conflit, ou tout autre analogue, il y a toujours en prĂ©sence une tendance infĂ©rieure mais forte par elle-mĂȘme (le plaisir dĂ©sirĂ©, dans cet exemple) et une tendance supĂ©rieure, mais momentanĂ©ment plus faible (le devoir). Lâacte de volontĂ© consiste alors, non pas Ă suivre la tendance infĂ©rieure et forte (on parlera au contraire, en ce cas, dâun Ă©chec de la volontĂ© ou dâune « volontĂ© faible »), mais Ă renforcer la tendance supĂ©rieure et faible en la faisant triompher.
Tout le problĂšme est alors â et câest un problĂšme dâun haut intĂ©rĂȘt pour la psychologie du dĂ©veloppement mental, en mĂȘme temps que dâune portĂ©e Ă©vidente dans ce que lâon appelle lâ« éducation de la volonté » â de comprendre comment la tendance la plus faible au dĂ©but de la conduite (= la tendance supĂ©rieure, qui risque dâĂȘtre vaincue par le dĂ©sir infĂ©rieur) devient la plus forte, grĂące Ă lâacte de volontĂ©. Il y a lĂ , comme disait W. James, un « fiat » inexplicable.
En rĂ©alitĂ©, tous les sentiments fondamentaux liĂ©s Ă lâactivitĂ© de lâindividu traduisent dĂ©jĂ des rĂ©gulations de lâĂ©nergie. LâintĂ©rĂȘt, par exemple, dont nous avons parlĂ© Ă propos de la petite enfance (II D) est un rĂ©gulateur Ă©tonnant : il suffit que lâon sâintĂ©resse Ă un travail pour trouver les forces nĂ©cessaires Ă sa poursuite, tandis que le dĂ©sintĂ©rĂȘt arrĂȘte le dĂ©bit de cette Ă©nergie. Le systĂšme des intĂ©rĂȘts ou valeurs, qui changent Ă chaque instant, selon lâactivitĂ© en cours, commande donc sans cesse celui des Ă©nergies internes grĂące Ă une rĂ©gulation quasi automatique et continue. Mais ce nâest quâune rĂ©gulation pour ainsi dire intuitive, parce quâelle est, en partie, irrĂ©versible et sujette Ă de frĂ©quents dĂ©placements dâĂ©quilibre. La volontĂ©, au contraire, est simplement une rĂ©gulation devenue rĂ©versible, et câest en cela quâelle est comparable Ă une opĂ©ration : lorsque le devoir est momentanĂ©ment plus faible quâun dĂ©sir prĂ©cis, elle rĂ©tablit les valeurs selon leur hiĂ©rarchie antĂ©rieure ainsi quâen postulant leur conservation ultĂ©rieure, et fait ainsi primer la tendance de moindre force en la renforçant. Elle agit donc exactement comme lâopĂ©ration logique, lorsque la dĂ©duction (= tendance supĂ©rieure, mais faible) est aux prises avec lâapparence perceptive (= tendance infĂ©rieure, mais forte) et que le raisonnement opĂ©ratoire corrige lâapparence actuelle en revenant aux Ă©tats antĂ©rieurs. Il est donc naturel que la volontĂ© se dĂ©veloppe durant la mĂȘme pĂ©riode que les opĂ©rations intellectuelles, tandis que les valeurs morales sâorganisent en systĂšmes autonomes comparables aux groupements logiques.
IV. Lâadolescence
Les rĂ©flexions prĂ©cĂ©dentes pourraient faire croire que le dĂ©veloppement mental est achevĂ© vers onze ou douze ans et que lâadolescence est simplement une crise passagĂšre sĂ©parant lâenfance de lâĂąge adulte et due Ă la pubertĂ©. Ăvidemment la maturation de lâinstinct sexuel est marquĂ©e par des dĂ©sĂ©quilibres momentanĂ©s, qui donnent une coloration affective trĂšs caractĂ©ristique Ă toute cette derniĂšre pĂ©riode de lâĂ©volution psychique. Mais ces faits bien connus, quâune certaine littĂ©rature psychologique a rendus banals, sont loin dâĂ©puiser lâanalyse de lâadolescence et surtout ne joueraient quâun rĂŽle trĂšs secondaire si la pensĂ©e et lâaffectivitĂ© propres aux adolescents ne leur permettaient prĂ©cisĂ©ment dâen exagĂ©rer la portĂ©e. Ce sont donc les structures gĂ©nĂ©rales de ces formes finales de pensĂ©e et de vie affective quâil nous faut dĂ©crire ici et non pas certains troubles particuliers. Dâautre part, sâil y a dĂ©sĂ©quilibre provisoire, il ne faut pas oublier que tous les passages dâun stade Ă un autre sont susceptibles de provoquer de telles oscillations temporaires : en rĂ©alitĂ©, malgrĂ© les apparences, les conquĂȘtes propres Ă lâadolescence assurent Ă la pensĂ©e et Ă lâaffectivitĂ© un Ă©quilibre supĂ©rieur Ă ce quâil Ă©tait durant la seconde enfance. Ils en dĂ©cuplent, en effet, les pouvoirs, ce qui les trouble dâabord toutes deux, mais les affermit ensuite.
Examinons les choses en les groupant, pour abrĂ©ger, sous deux rubriques seulement : la pensĂ©e avec ses opĂ©rations nouvelles et lâaffectivitĂ© y compris le comportement social.
A. La pensée et ses opérations
ComparĂ© Ă un enfant, un adolescent est un individu qui construit des systĂšmes et des « thĂ©ories ». Lâenfant ne bĂątit pas de systĂšmes : il en a dâinconscients ou de prĂ©conscients, en ce sens quâils sont informulables ou informulĂ©s et que seul lâobservateur extĂ©rieur parvient Ă les dĂ©gager, tandis que, lui, ne les « rĂ©flĂ©chit » jamais. Autrement dit, il pense concrĂštement, problĂšme aprĂšs problĂšme, au fur et Ă mesure que la rĂ©alitĂ© les propose et ne relie pas ses solutions au moyen de thĂ©ories gĂ©nĂ©rales qui en dĂ©gageraient le principe. Au contraire, ce qui frappe chez lâadolescent, câest son intĂ©rĂȘt pour les problĂšmes inactuels, sans rapport avec les rĂ©alitĂ©s vĂ©cues au jour le jour, ou qui anticipent, avec une naĂŻvetĂ© dĂ©sarmante, des situations futures du monde et souvent chimĂ©riques. Ce qui Ă©tonne surtout, câest sa facilitĂ© Ă Ă©laborer des thĂ©ories abstraites. Il y en a qui Ă©crivent : qui crĂ©ent une philosophie, une politique, une esthĂ©tique ou ce que lâon voudra. Dâautres nâĂ©crivent pas, mais parlent. La plupart ne parlent mĂȘme que peu de leurs productions personnelles et se bornent Ă les ruminer de façon intime et secrĂšte. Mais tous ont des systĂšmes et des thĂ©ories qui transforment le monde sur un point ou un autre.
Or, le dĂ©crochage de cette nouvelle forme de pensĂ©e, par idĂ©es gĂ©nĂ©rales et constructions abstraites, sâeffectue en rĂ©alitĂ© dâune maniĂšre assez continue et moins brusque quâil ne semble, Ă partir de la pensĂ©e concrĂšte propre Ă la seconde enfance. Câest en rĂ©alitĂ© vers douze ans quâil faut situer le tournant dĂ©cisif, aprĂšs lequel lâessor se prendra peu Ă peu dans la direction de la rĂ©flexion libre et dĂ©tachĂ©e du rĂ©el. Vers onze Ă douze ans, en effet, sâeffectue une transformation fondamentale dans la pensĂ©e de lâenfant, qui en marque lâachĂšvement par rapport aux opĂ©rations construites durant la seconde enfance : le passage de la pensĂ©e concrĂšte Ă la pensĂ©e « formelle » ou, comme on dit en un terme barbare mais clair, « hypothĂ©tico-dĂ©ductive ».
Jusque vers cet Ăąge, les opĂ©rations de lâintelligence enfantine sont uniquement « concrĂštes », câest-Ă -dire ne portent que sur la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme et, en particulier, sur les objets tangibles susceptibles dâĂȘtre manipulĂ©s et soumis Ă des expĂ©riences effectives. Lorsque la pensĂ©e de lâenfant sâĂ©loigne du rĂ©el, câest simplement quâelle remplace les objets absents par leur reprĂ©sentation plus ou moins vive, mais cette reprĂ©sentation sâaccompagne de croyance et Ă©quivaut au rĂ©el. Par contre, si lâon demande aux sujets de raisonner sur de simples hypothĂšses, sur un Ă©noncĂ© purement verbal des problĂšmes, ils perdent aussitĂŽt pied et retombent dans lâintuition prĂ©logique des petits. Par exemple, tous les enfants de neuf ou dix ans savent sĂ©rier des couleurs encore mieux que des grandeurs, mais ils Ă©chouent complĂštement Ă rĂ©soudre une question comme celle-ci, mĂȘme posĂ©e par Ă©crit : « Ădith a les cheveux plus foncĂ©s que Lili ; Ădith est plus claire que Suzanne. Laquelle des trois a les cheveux les plus foncĂ©s ? » Ils rĂ©pondent en gĂ©nĂ©ral que, Ădith et Lili Ă©tant foncĂ©es, Ădith et Suzanne Ă©tant claires, câest Lili la plus foncĂ©e, Suzanne la plus claire et Ădith mi-claire, mi-foncĂ©e. Ils nâaboutissent donc, sur le plan verbal, quâĂ une sĂ©riation par couples incoordonnĂ©s Ă la maniĂšre des petits de cinq ou six ans pour les sĂ©riations concrĂštes. Câest pourquoi, en particulier, ils Ă©prouvent une telle difficultĂ© Ă rĂ©soudre Ă lâĂ©cole des problĂšmes dâarithmĂ©tique portant, cependant, sur des opĂ©rations bien connues : sâils manipulaient les objets, ils raisonneraient sans obstacles, tandis que les mĂȘmes raisonnements en apparence, mais exigĂ©s sur le plan du langage et des Ă©noncĂ©s verbaux, constituent, en fait, dâautres raisonnements beaucoup plus difficiles, parce que liĂ©s Ă de simples hypothĂšses sans rĂ©alitĂ© effective.
Or, aprĂšs onze ou douze ans, la pensĂ©e formelle devient prĂ©cisĂ©ment possible, câest-Ă -dire que les opĂ©rations logiques commencent Ă ĂȘtre transposĂ©es du plan de la manipulation concrĂšte au plan des idĂ©es seules, exprimĂ©es en un langage quelconque (le langage des mots ou celui des symboles mathĂ©matiques, etc.), mais sans lâappui de la perception, de lâexpĂ©rience, ni mĂȘme de la croyance. Lorsque lâon dit, dans lâexemple citĂ© Ă lâinstant, « Ădith a les cheveux plus foncĂ©s que Lili, etc. », on pose, en effet, dans lâabstrait trois personnages fictifs, qui ne sont pour la pensĂ©e que de simples hypothĂšses, et câest sur ces hypothĂšses que lâon demande de raisonner. La pensĂ©e formelle est donc « hypothĂ©tico-dĂ©ductive », câest-Ă -dire quâelle est capable de dĂ©duire les conclusions Ă tirer de pures hypothĂšses et non pas seulement dâune observation rĂ©elle. Ses conclusions sont mĂȘme valables indĂ©pendamment de leur vĂ©ritĂ© de fait, et câest pourquoi cette forme de pensĂ©e reprĂ©sente une difficultĂ© et un travail mental tellement plus grands que la pensĂ©e concrĂšte.
Quelles sont, effectivement, les conditions de constructions de la pensĂ©e formelle ? Il sâagit, pour lâenfant, non plus seulement dâappliquer des opĂ©rations Ă des objets, autrement dit dâexĂ©cuter en pensĂ©e des actions possibles sur ces objets, mais de « rĂ©flĂ©chir » ces opĂ©rations indĂ©pendamment des objets et de remplacer ceux-ci par de simples propositions. Cette « rĂ©flexion » est donc comme une pensĂ©e au second degré : la pensĂ©e concrĂšte est la reprĂ©sentation dâune action possible et la pensĂ©e formelle la reprĂ©sentation dâune reprĂ©sentation dâactions possibles. Il ne faut ainsi pas sâĂ©tonner que le systĂšme des opĂ©rations concrĂštes doive sâachever, au cours des derniĂšres annĂ©es de lâenfance, avant que leur « rĂ©flexion » en opĂ©rations formelles devienne possible. Quant Ă ces opĂ©rations formelles, elles ne sont donc rien dâautre que les mĂȘmes opĂ©rations, mais appliquĂ©es Ă des hypothĂšses ou propositions : elles consistent en une « logique des propositions », par opposition Ă celle des relations, des classes et des nombres, mais le systĂšme des « implications » qui rĂšglent ces propositions ne constitue que la traduction abstraite des opĂ©rations concrĂštes.
Câest aprĂšs seulement que cette pensĂ©e formelle a dĂ©butĂ©, vers onze Ă douze ans, que la construction des systĂšmes caractĂ©risant lâadolescence devient possible : les opĂ©rations formelles fournissent, en effet, Ă la pensĂ©e un pouvoir, tout nouveau, qui revient Ă la dĂ©tacher et Ă la libĂ©rer du rĂ©el pour lui permettre dâĂ©chafauder Ă sa guise rĂ©flexions et thĂ©ories. Lâintelligence formelle marque donc lâenvol mĂȘme de la pensĂ©e et il nâest pas Ă©tonnant que celle-ci use et abuse, pour commencer, de la puissance imprĂ©vue qui lui est ainsi confĂ©rĂ©e. Câest lĂ lâune des deux nouveautĂ©s essentielles qui opposent lâadolescence Ă lâenfance : la libre activitĂ© de la rĂ©flexion spontanĂ©e.
Mais, selon une loi dont nous avons vu dĂ©jĂ les manifestations chez le nourrisson, puis durant la petite enfance, tout pouvoir nouveau de la vie mentale commence par sâincorporer le monde en une assimilation Ă©gocentrique, pour ne trouver quâensuite lâĂ©quilibre en se composant avec une accommodation au rĂ©el. Il y a donc un Ă©gocentrisme intellectuel de lâadolescence, comparable Ă lâĂ©gocentrisme du nourrisson qui assimile lâunivers Ă son activitĂ© corporelle et Ă lâĂ©gocentrisme de la petite enfance, qui assimile les choses Ă la pensĂ©e naissante (jeu symbolique, etc.). Cette derniĂšre forme dâĂ©gocentrisme se manifeste par la croyance en la toute-puissance de la rĂ©flexion, comme si le monde devait se soumettre aux systĂšmes et non pas les systĂšmes Ă la rĂ©alitĂ©. Câest lâĂąge mĂ©taphysique par excellence : le moi est assez fort pour reconstruire lâunivers et assez grand pour se lâincorporer.
Puis, de mĂȘme que lâĂ©gocentrisme sensori-moteur est progressivement rĂ©duit par lâorganisation des schĂšmes dâaction, de mĂȘme que lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e propre Ă la petite enfance prend fin avec lâĂ©quilibre des opĂ©rations concrĂštes, de mĂȘme lâĂ©gocentrisme mĂ©taphysique de lâadolescent trouve peu Ă peu sa correction dans une rĂ©conciliation entre la pensĂ©e formelle et la rĂ©alité : lâĂ©quilibre est atteint lorsque la rĂ©flexion comprend que sa fonction propre nâest pas de contredire, mais de devancer et dâinterprĂ©ter lâexpĂ©rience. Et alors cet Ă©quilibre dĂ©passe largement celui de la pensĂ©e concrĂšte, car, en plus du monde rĂ©el, il englobe les constructions indĂ©finies de la dĂ©duction rationnelle et de la vie intĂ©rieure.
B. LâaffectivitĂ© de la personnalitĂ© dans le monde social des adultes
En parallĂšle exact avec lâĂ©laboration des opĂ©rations formelles et lâachĂšvement des constructions de la pensĂ©e, la vie affective de lâadolescence sâaffirme par la double conquĂȘte de la personnalitĂ© et de son insertion dans la sociĂ©tĂ© adulte.
Quâest-ce, en effet, que la personnalitĂ© et pourquoi son Ă©laboration finale se situe-t-elle seulement Ă lâadolescence ? Les psychologues ont coutume de distinguer le moi et la personnalitĂ© et mĂȘme de les opposer en un sens lâun Ă lâautre. Le moi est une donnĂ©e sinon immĂ©diate, du moins relativement primitive : il est comme le centre de lâactivitĂ© propre et se caractĂ©rise prĂ©cisĂ©ment par son Ă©gocentrisme, inconscient ou conscient. La personnalitĂ© rĂ©sulte, au contraire, de la soumission ou plutĂŽt de lâautosoumission du moi Ă une discipline quelconque : on dira, par exemple, dâun homme quâil a une forte personnalitĂ©, non pas quand il ramĂšne tout Ă son Ă©goĂŻsme et reste incapable de se dominer lui-mĂȘme, mais lorsquâil incarne un idĂ©al ou dĂ©fend une cause de toute son activitĂ© et de toute sa volontĂ©. On est mĂȘme allĂ© jusquâĂ faire de la personnalitĂ© un produit social, la personne Ă©tant liĂ©e au rĂŽle (persona = le masque de théùtre) quâelle joue dans la sociĂ©tĂ©. Et effectivement la personnalitĂ© implique la coopĂ©ration : lâautonomie de la personne sâoppose Ă la fois Ă lâanomie, ou absence de rĂšgles (le moi) et Ă lâhĂ©tĂ©ronomie, ou soumission aux contraintes imposĂ©es du dehors : en ce sens la personne est solidaire des rapports sociaux quâelle entretient et engendre.
La personnalitĂ© dĂ©bute donc dĂšs la fin de lâenfance (huit Ă douze ans), avec lâorganisation autonome des rĂšgles, des valeurs et lâaffirmation de la volontĂ© en tant que rĂ©glage et que hiĂ©rarchisation morale des tendances. Mais il y a plus, dans la personne, que ces seuls facteurs. Il y a leur subordination Ă un systĂšme unique qui sâintĂšgre le moi de façon sui generis : il y a donc un systĂšme « personnel » dans le double sens de particulier Ă un individu donnĂ© et impliquant une coordination autonome. Or, ce systĂšme personnel ne peut prĂ©cisĂ©ment se construire quâau niveau mental de lâadolescence, puisquâil suppose la pensĂ©e formelle et les constructions rĂ©flexives dont nous venons de parler (sous A). Il y a personnalitĂ©, pourrait-on dire, Ă partir du moment oĂč se forme un « programme de vie » (« Lebensplan »), qui soit Ă la fois source de discipline pour la volontĂ© et instrument de coopĂ©ration ; mais ce plan de vie suppose lâintervention de la pensĂ©e et de la rĂ©flexion libres, et câest pourquoi il ne sâĂ©labore que lorsque certaines conditions intellectuelles sont remplies telles que prĂ©cisĂ©ment la pensĂ©e formelle ou hypothĂ©tico-dĂ©ductive.
Or, si la personnalitĂ© implique ainsi une sorte de dĂ©centration du moi qui sâintĂšgre en un programme de coopĂ©ration et se subordonne Ă des disciplines autonomes et librement construites, il va de soi que tout dĂ©sĂ©quilibre la recentrera sur elle-mĂȘme, de telle sorte quâentre les deux pĂŽles de la personne et du moi les oscillations sont possibles Ă tous les niveaux. DâoĂč, en particulier, lâĂ©gocentrisme de lâadolescence dont nous avons vu Ă lâinstant lâaspect intellectuel et dont lâaspect affectif est encore plus connu. Le petit enfant ramĂšne tout Ă lui sans le savoir, tout en se sentant infĂ©rieur Ă lâadulte et aux aĂźnĂ©s quâil imite : il se façonne ainsi une sorte de monde Ă part, Ă une Ă©chelle en dessous de celle du monde des grands. Lâadolescent, au contraire, grĂące Ă sa personnalitĂ© naissante, se pose en Ă©gal de ses aĂźnĂ©s, mais il se sent autre, diffĂ©rent dâeux par la vie nouvelle qui sâagite en lui. Et alors, comme il se doit, il veut les dĂ©passer et les Ă©tonner tout en transformant le monde. Câest pourquoi les systĂšmes ou plans de vie des adolescents sont Ă la fois pleins de sentiments gĂ©nĂ©reux, de projets altruistes ou de ferveur mystique et inquiĂ©tants de mĂ©galomanie et dâĂ©gocentrisme conscient. En se livrant Ă une enquĂȘte discrĂšte et anonyme sur les rĂȘveries du soir des Ă©lĂšves dâune classe de quinze ans, un maĂźtre français a trouvĂ© parmi les garçons les plus timides et les plus sĂ©rieux, des futurs marĂ©chaux de France ou prĂ©sidents de la RĂ©publique, des grands hommes de tout genre dont certains voyaient dĂ©jĂ leur statue sur les places de Paris, bref des individus, qui, sâils avaient pensĂ© tout haut, eussent Ă©tĂ© suspects de paranoĂŻa. La lecture des journaux intimes dâadolescents montre ce mĂȘme mĂ©lange constant de dĂ©vouement Ă lâhumanitĂ© et dâĂ©gocentrisme aigu : quâil sâagisse dâincompris et dâanxieux persuadĂ©s de leur Ă©chec, mettant thĂ©oriquement en question la valeur mĂȘme de la vie, ou dâesprits actifs persuadĂ©s de leur gĂ©nie, le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme en nĂ©gatif ou en positif.
La synthĂšse de ces projets de coopĂ©ration sociale et de cette valorisation du moi marquant les dĂ©sĂ©quilibres de la personnalitĂ© naissante, est souvent trouvĂ©e sous la forme dâune sorte de messianisme : lâadolescent sâattribue en toute modestie un rĂŽle essentiel dans le salut de lâhumanitĂ© et organise son plan de vie en fonction dâune telle idĂ©e. Il est intĂ©ressant Ă cet Ă©gard de noter les transformations du sentiment religieux au cours de lâadolescence. Comme lâa bien montrĂ© P. Bovet, la vie religieuse commence, durant la petite enfance, par se confondre avec le sentiment filial lui-mĂȘme : le jeune enfant attribue spontanĂ©ment Ă ses parents les diverses perfections de la divinitĂ©, telles que la toute-puissance, lâomniscience et la perfection morale. Ce nâest quâen dĂ©couvrant peu Ă peu les imperfections rĂ©elles de lâadulte que lâenfant sublime alors ses sentiments filiaux pour les transfĂ©rer sur les ĂȘtres surnaturels que lui prĂ©sente lâĂ©ducation religieuse. Mais, si lâon observe exceptionnellement une vie mystique active vers la fin de lâenfance, câest en gĂ©nĂ©ral au cours de lâadolescence quâelle prend une valeur rĂ©elle en sâintĂ©grant dans les systĂšmes de vie dont nous avons vu la fonction formatrice. Mais le sentiment religieux de lâadolescent, si intense soit-il dâhabitude (en nĂ©gatif parfois aussi, dâailleurs), se colore souvent de prĂšs ou de loin de la prĂ©occupation messianique dont il vient dâĂȘtre question : il arrive que lâadolescent fasse comme un pacte avec son Dieu, sâengageant Ă le servir sans retour, mais escomptant bien jouer, par cela mĂȘme, un rĂŽle dĂ©cisif dans la cause quâil entreprend de dĂ©fendre.
Au total, on voit comment lâadolescent entreprend de sâinsĂ©rer dans la sociĂ©tĂ© des adultes : câest au moyen de projets, de programmes de vie, de systĂšmes souvent thĂ©oriques, de plans de rĂ©formes politiques ou sociales. Bref, câest par la pensĂ©e et lâon pourrait presque dire par lâimagination, tant cette forme de pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive sâĂ©loigne parfois du rĂ©el. Aussi, lorsque lâon rĂ©duit lâadolescence Ă la pubertĂ©, comme si lâessor de lâinstinct dâaimer Ă©tait le trait caractĂ©ristique de cette derniĂšre pĂ©riode du dĂ©veloppement mental, on nâatteint que lâun des aspects du renouvellement total qui la caractĂ©rise. Certes, lâadolescent dĂ©couvre en un sens lâamour. Mais nâest-il pas frappant de constater que, mĂȘme dans les cas oĂč cet amour trouve un objet vivant, il est comme la projection de tout un idĂ©al en un ĂȘtre rĂ©el, dâoĂč les dĂ©ceptions aussi soudaines et symptomatiques que les coups de foudre. Lâadolescent aime, Ă vide ou effectivement, mais toujours au travers dâun roman, et la construction de ce roman est dâun intĂ©rĂȘt peut-ĂȘtre plus grand que sa matiĂšre instinctive. Sans doute, chez les jeunes filles, le programme de vie apparaĂźt-il plus Ă©troitement liĂ© aux rapports personnels et leur systĂšme hypothĂ©tico-dĂ©ductif prend-il davantage la forme dâune hiĂ©rarchie des valeurs affectives que dâun systĂšme thĂ©orique. Mais il sâagit toujours dâun plan de vie dĂ©passant largement le rĂ©el et sâil sâattache davantage aux personnes, câest que lâexistence Ă laquelle il prĂ©pare est prĂ©cisĂ©ment plus faite de sentiments interindividuels prĂ©cis que de sentiments gĂ©nĂ©raux.
Quant Ă la vie sociale de lâadolescent on peut y retrouver comme dans les autres domaines une phase initiale de repliement (la phase nĂ©gative de Ch. BĂŒhler) et une phase positive. Au cours de la premiĂšre lâadolescent paraĂźt souvent complĂštement asocial et presque asociable. Rien nâest plus faux cependant, puisquâil mĂ©dite sans cesse en fonction de la sociĂ©tĂ©. Mais la sociĂ©tĂ© qui lâintĂ©resse est celle quâil veut rĂ©former et il nâa que mĂ©pris ou dĂ©sintĂ©rĂȘt pour la sociĂ©tĂ© rĂ©elle, quâil condamne. En outre, la sociabilitĂ© de lâadolescent sâaffirme, souvent dĂšs les dĂ©buts, par la vie des jeunes gens entre eux, et il est mĂȘme fort instructif de comparer ces sociĂ©tĂ©s dâadolescents aux sociĂ©tĂ©s dâenfants. Celles-ci ont pour but essentiel le jeu collectif ou, moins souvent peut-ĂȘtre (mais Ă cause de lâorganisation scolaire qui ne sait pas en tirer le parti quâil faudrait), le travail concret en commun. Les sociĂ©tĂ©s dâadolescents, au contraire, sont principalement des sociĂ©tĂ©s de discussion : Ă deux intimes, ou en petits cĂ©nacles, le monde y est reconstruit en commun, et surtout lâon sây perd en discours sans fin pour y combattre le monde rĂ©el. Parfois aussi, il y a critique mutuelle des solutions respectives, mais lâaccord se retrouve sur la nĂ©cessitĂ© absolue des rĂ©formes. Puis viennent les sociĂ©tĂ©s plus larges, les mouvements de jeunesse, dans lesquels se dĂ©ploient les essais de rĂ©organisations positives et les grands enthousiasmes collectifs.
Lâadaptation vĂ©ritable Ă la sociĂ©tĂ© se fera enfin automatiquement lorsque, de rĂ©formateur lâadolescent deviendra rĂ©alisateur. De mĂȘme que lâexpĂ©rience rĂ©concilie la pensĂ©e formelle avec la rĂ©alitĂ© des choses, de mĂȘme le travail effectif et suivi, dĂšs quâil est entrepris dans une situation concrĂšte et bien dĂ©finie, guĂ©rit de toutes les rĂȘveries. Il ne faut donc pas sâinquiĂ©ter des extravagances et des dĂ©sĂ©quilibres des meilleurs parmi les adolescents : si les Ă©tudes spĂ©cialisĂ©es nây suffisent pas toujours, le travail professionnel, une fois surmontĂ©es les derniĂšres crises dâadaptation, rĂ©tablit Ă coup sĂ»r lâĂ©quilibre et marque ainsi dĂ©finitivement lâaccĂšs Ă lâĂąge adulte. Or, lâon sâaperçoit, en gĂ©nĂ©ral, Ă comparer lâĆuvre des individus Ă leur ancien comportement dâadolescents, que ceux qui, entre quinze et dix-sept ans, nâont jamais construit de systĂšmes insĂ©rant leur programme de vie dans un vaste rĂȘve de rĂ©formes, ou ceux qui, au premier contact avec la vie matĂ©rielle, ont sacrifiĂ© dâemblĂ©e leur idĂ©al chimĂ©rique Ă leurs nouveaux intĂ©rĂȘts dâadultes, nâont pas Ă©tĂ© les plus productifs. La mĂ©taphysique propre Ă lâadolescent, ainsi que ses passions et que sa mĂ©galomanie sont donc des prĂ©parations rĂ©elles Ă la crĂ©ation personnelle et lâexemple du gĂ©nie montre quâil y a toujours continuitĂ© entre la formation de la personnalitĂ©, depuis onze ou douze ans, et lâĆuvre ultĂ©rieure de lâhomme.
Tel est donc le dĂ©veloppement mental. On peut constater, Ă titre de conclusion, lâunitĂ© profonde des processus qui, de la construction de lâunivers pratique, due Ă lâintelligence sensori-motrice du nourrisson, aboutit Ă la reconstruction du monde par la pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive de lâadolescent, en passant par la connaissance de lâunivers concret due au systĂšme des opĂ©rations de la seconde enfance. On a vu comment ces constructions successives ont sans cesse consistĂ© Ă dĂ©centrer le point de vue immĂ©diat et Ă©gocentrique de dĂ©part, pour le situer en une coordination toujours plus large de relations et de notions, de telle sorte que chaque nouveau groupement terminal intĂšgre davantage lâactivitĂ© propre en lâadaptant Ă une rĂ©alitĂ© de plus en plus Ă©tendue. Or, parallĂšlement Ă cette Ă©laboration intellectuelle, on a vu lâaffectivitĂ© se dĂ©gager peu Ă peu du moi pour se soumettre, grĂące Ă la rĂ©ciprocitĂ© et Ă la coordination des valeurs, aux lois de la coopĂ©ration. Bien entendu, câest toujours lâaffectivitĂ© qui constitue le ressort des actions dont rĂ©sulte, Ă chaque nouveau palier, cette ascension progressive, puisque câest lâaffectivitĂ© qui assigne une valeur aux activitĂ©s et en rĂšgle lâĂ©nergie. Mais lâaffectivitĂ© nâest rien sans lâintelligence, qui lui fournit ses moyens et Ă©claire ses buts. Câest une pensĂ©e un peu sommaire et mythologique que dâattribuer les causes du dĂ©veloppement Ă de grandes tendances ancestrales, comme si les activitĂ©s et la croissance biologiques Ă©taient par nature Ă©trangĂšres Ă la raison. En rĂ©alitĂ©, la tendance la plus profonde de toute activitĂ© humaine est la marche vers lâĂ©quilibre, et la raison, qui exprime les formes supĂ©rieures de cet Ă©quilibre, rĂ©unit en elle lâintelligence et lâaffectivitĂ©.