Le dĂ©veloppement mental de l’enfant. Juventus Helvetica : notre jeune gĂ©nĂ©ration, t. 2 (1943) a

Le dĂ©veloppement psychique qui dĂ©bute dĂšs la naissance et prend fin Ă  l’ñge adulte est comparable Ă  la croissance organique : comme cette derniĂšre, il consiste essentiellement en une marche vers l’équilibre. De mĂȘme, en effet, que le corps est en Ă©volution jusqu’à un niveau relativement stable, caractĂ©risĂ© par l’achĂšvement de la croissance et par la maturitĂ© des organes, de mĂȘme la vie mentale peut ĂȘtre conçue comme Ă©voluant dans la direction d’une forme d’équilibre finale reprĂ©sentĂ©e par l’esprit adulte. Le dĂ©veloppement est donc en un sens une Ă©quilibration progressive, un passage perpĂ©tuel d’un Ă©tat de moindre Ă©quilibre Ă  un Ă©tat d’équilibre supĂ©rieur. Du point de vue de l’intelligence, il est facile d’opposer ainsi l’instabilitĂ© et l’incohĂ©rence relatives des idĂ©es enfantines Ă  la systĂ©matisation de la raison adulte. Dans le domaine de la vie affective, on a souvent notĂ© combien l’équilibre des sentiments augmente avec l’ñge. Les rapports sociaux, enfin, obĂ©issent Ă  la mĂȘme loi de stabilisation graduelle.

Une diffĂ©rence essentielle entre la vie du corps et celle de l’esprit est cependant Ă  souligner dĂšs le principe, si l’on veut respecter le dynamisme inhĂ©rent Ă  la rĂ©alitĂ© spirituelle. La forme finale d’équilibre atteinte par la croissance organique est plus statique que celle vers laquelle tend le dĂ©veloppement mental, et surtout plus instable, de telle sorte que, sitĂŽt terminĂ©e l’évolution ascendante, une Ă©volution rĂ©gressive dĂ©bute automatiquement, qui conduit Ă  la vieillesse. Or, certaines fonctions psychiques, qui dĂ©pendent Ă©troitement de l’état des organes, suivent une courbe analogue : l’acuitĂ© visuelle, par exemple, passe par un maximum vers la fin de l’enfance pour diminuer ensuite, et plusieurs comparaisons perceptives sont rĂ©gies par cette mĂȘme loi. Au contraire, les fonctions supĂ©rieures de l’intelligence et de l’affectivitĂ© tendent vers un « équilibre mobile », et d’autant plus stable qu’il est plus mobile, de telle sorte que, pour les Ăąmes saines, la fin de la croissance ne marque nullement le commencement de la dĂ©cadence, mais autorise un progrĂšs spirituel qui n’a rien de contradictoire avec l’équilibre intĂ©rieur.

C’est donc en termes d’équilibre que nous allons chercher Ă  dĂ©crire l’évolution de l’enfant et de l’adolescent. De ce point de vue, le dĂ©veloppement mental est une construction continue, comparable Ă  l’édification d’un vaste bĂątiment qui, lors de chaque adjonction, serait plus solide, ou plutĂŽt au montage d’un mĂ©canisme subtil dont les phases graduelles d’ajustement aboutiraient Ă  une souplesse et une mobilitĂ© d’autant plus grandes des piĂšces que leur Ă©quilibre deviendrait plus stable. Mais alors, il faut introduire une distinction importante entre deux aspects complĂ©mentaires de ce processus d’équilibration : il convient d’opposer dĂšs l’abord les structures variables, dĂ©finissant les formes ou Ă©tats successifs d’équilibre, et un certain fonctionnement constant assurant le passage de n’importe quel Ă©tat au niveau suivant.

Lorsque l’on compare, en effet, l’enfant Ă  l’adulte, tantĂŽt on est frappĂ© par l’identitĂ© des rĂ©actions — on parle alors d’une « petite personnalité » pour dire que l’enfant sait bien ce qu’il dĂ©sire et agit comme nous en fonction d’intĂ©rĂȘts prĂ©cis — , tantĂŽt on dĂ©couvre un monde de diffĂ©rences — dans le jeu, par exemple, ou dans la maniĂšre de raisonner, et l’on dit alors que « l’enfant n’est pas un petit adulte ». Or, les deux impressions sont vraies, tour Ă  tour. Du point de vue fonctionnel, c’est-Ă -dire en considĂ©rant les mobiles gĂ©nĂ©raux de la conduire et de la pensĂ©e, il existe des fonctionnements constants, communs Ă  tous les Ăąges : Ă  tous les niveaux, l’action suppose toujours un intĂ©rĂȘt qui la dĂ©clenche ; qu’il s’agisse d’un besoin physiologique, affectif, ou intellectuel (le besoin se prĂ©sente en ce dernier cas sous la forme d’une question ou d’un problĂšme) ; Ă  tous les niveaux, l’intelligence cherche Ă  comprendre ou Ă  expliquer, etc., etc. Seulement, si les fonctions de l’intĂ©rĂȘt, de l’explication, etc., sont ainsi communes Ă  tous les stades, c’est-Ă -dire « invariantes » Ă  titre de fonctions, il n’en est pas moins vrai que « les intĂ©rĂȘts » (par opposition Ă  « l’intĂ©rĂȘt ») varient considĂ©rablement d’un niveau mental Ă  un autre, et que les explications particuliĂšres (par opposition Ă  la fonction d’expliquer) sont de formes trĂšs diffĂ©rentes selon le degrĂ© de dĂ©veloppement intellectuel. À cĂŽtĂ© des fonctions constantes, il faut donc distinguer les structures variables et c’est prĂ©cisĂ©ment l’analyse de ces structures progressives, ou formes successives d’équilibre, qui marque les diffĂ©rences ou oppositions d’un niveau Ă  l’autre de la conduite, depuis les comportements Ă©lĂ©mentaires du nourrisson jusqu’à l’adolescence.

Les structures variables, ce seront donc les formes d’organisation de l’activitĂ© mentale, sous son double aspect moteur ou intellectuel, d’une part, et affectif, d’autre part, ainsi que selon ses deux dimensions individuelle et sociale (interindividuelle). Nous distinguerons, pour plus de clartĂ©, six stades ou pĂ©riodes de dĂ©veloppement, qui marquent l’apparition de ces structures successivement construites : 1° Le stade des rĂ©flexes, ou montages hĂ©rĂ©ditaires, ainsi que des premiĂšres tendances instinctives (nutritions) et des premiĂšres Ă©motions. 2° Le stade des premiĂšres habitudes motrices et des premiĂšres perceptions organisĂ©es, ainsi que des premiers sentiments diffĂ©renciĂ©s. 3° Le stade de l’intelligence sensori-motrice ou pratique (antĂ©rieure au langage), des rĂ©gulations affectives Ă©lĂ©mentaires et des premiĂšres fixations extĂ©rieures de l’affectivitĂ©. Ces premiers stades constituent Ă  eux trois la pĂ©riode du nourrisson (jusque vers un an et demi Ă  deux ans, c’est-Ă -dire antĂ©rieurement aux dĂ©veloppements du langage et de la pensĂ©e proprement dite). 4° Le stade de l’intelligence intuitive, des sentiments interindividuels spontanĂ©s et des rapports sociaux de soumission Ă  l’adulte (de deux Ă  sept ans, ou seconde partie de la « petite enfance »). 5° Le stade des opĂ©rations intellectuelles concrĂštes (dĂ©but de la logique), et des sentiments moraux et sociaux de coopĂ©ration (de sept Ă  onze-douze ans). 6° Le stade des opĂ©rations intellectuelles abstraites, de la formation de la personnalitĂ© et de l’insertion affective et intellectuelle dans la sociĂ©tĂ© des adultes (adolescence).

Chacun de ces stades est donc caractĂ©risĂ© par l’apparition de structures originales, dont la construction le distingue des stades antĂ©rieurs. L’essentiel de ces constructions successives subsiste au cours des stades ultĂ©rieurs, Ă  titre de substructures, sur lesquelles viennent s’édifier les caractĂšres nouveaux. Il s’ensuit que chez l’adulte, chacun des stades passĂ©s correspond Ă  un niveau plus ou moins Ă©lĂ©mentaire ou Ă©levĂ© de la hiĂ©rarchie des conduites. Mais Ă  chaque stade correspondent aussi des caractĂšres momentanĂ©s et secondaires, qui sont modifiĂ©s par le dĂ©veloppement ultĂ©rieur, en fonction des besoins d’une organisation meilleure. Chaque stade constitue donc, par les structures qui le dĂ©finissent, une forme particuliĂšre d’équilibre, et l’évolution mentale s’effectue dans le sens d’une Ă©quilibration toujours plus poussĂ©e.

Nous pouvons alors comprendre ce que sont les mĂ©canismes fonctionnels communs Ă  tous les stades. On peut dire, d’une maniĂšre absolument gĂ©nĂ©rale (non seulement en comparant chaque stade au suivant, mais chaque conduite, Ă  l’intĂ©rieur de n’importe quel stade, Ă  la conduite suivante) que toute action — c’est-Ă -dire tout mouvement, toute pensĂ©e ou tout sentiment — rĂ©pond Ă  un besoin. L’enfant, pas plus que l’adulte, n’exĂ©cute aucun acte, extĂ©rieur ou mĂȘme entiĂšrement intĂ©rieur, que mĂ» par un mobile, et ce mobile se traduit toujours sous la forme d’un besoin (un besoin Ă©lĂ©mentaire ou un intĂ©rĂȘt, une question, etc.). Or, comme l’a bien montrĂ© ClaparĂšde, un besoin est toujours la manifestation d’un dĂ©sĂ©quilibre : il y a besoin lorsque quelque chose, en dehors de nous ou en nous (dans notre organisme physique ou mental), s’est modifiĂ©, et qu’il s’agit de rĂ©ajuster la conduite en fonction de ce changement. Par exemple, la faim ou la fatigue provoqueront la recherche de la nourriture ou du repos ; la rencontre d’objet extĂ©rieur dĂ©clenchera le besoin de jouer, son utilisation Ă  des fins pratiques, ou suscitera une question, un problĂšme thĂ©orique ; une parole d’autrui excitera le besoin d’imiter, de sympathiser ou engendrera la rĂ©serve et l’opposition parce qu’entrant en conflit avec telle de nos tendances. Inversement l’action se termine dĂšs qu’il y a satisfaction des besoins, c’est-Ă -dire lorsque l’équilibre est rĂ©tabli entre le fait nouveau, qui a dĂ©clenchĂ© le besoin, et notre organisation mentale telle qu’elle se prĂ©sentait antĂ©rieurement Ă  lui. Manger ou dormir, jouer ou parvenir Ă  ses fins, rĂ©pondre Ă  la question ou rĂ©soudre le problĂšme, rĂ©ussir son imitation, Ă©tablir un lien affectif, maintenir son point de vue, sont autant de satisfactions qui, dans les exemples prĂ©cĂ©dents, mettront un terme Ă  la conduite particuliĂšre suscitĂ©e par le besoin. À chaque instant, pourrait-on dire ainsi, l’action est dĂ©sĂ©quilibrĂ©e par les transformations qui surgissent dans le monde, extĂ©rieur ou intĂ©rieur, et chaque conduite nouvelle consiste non seulement Ă  rĂ©tablir l’équilibre, mais encore Ă  tendre vers un Ă©quilibre plus stable que celui de l’état antĂ©rieur Ă  cette perturbation.

C’est en ce mĂ©canisme continu et perpĂ©tuel de rĂ©ajustement ou d’équilibration que consiste l’action humaine, et c’est pourquoi, en ses phases de construction initiale, on peut considĂ©rer les structures mentales successives qu’engendre le dĂ©veloppement comme autant de formes d’équilibre dont chacune est en progrĂšs sur les prĂ©cĂ©dentes. Mais il faut bien comprendre aussi que ce mĂ©canisme fonctionnel, si gĂ©nĂ©ral soit-il, n’explique pas le contenu ou la structure des diffĂ©rents besoins, puisque chacun d’entre eux est relatif Ă  l’organisation du niveau considĂ©rĂ©. Par exemple, la vue d’un mĂȘme objet dĂ©clenchera des questions fort diffĂ©rentes chez un petit enfant, qui est encore incapable de classification, et chez un grand dont les idĂ©es sont plus Ă©tendues et plus systĂ©matiques. Les intĂ©rĂȘts d’un enfant dĂ©pendent donc Ă  chaque instant de l’ensemble de ses notions acquises et de ses dispositions affectives, puisqu’ils tendent Ă  les complĂ©ter dans le sens d’un Ă©quilibre meilleur.

Avant d’examiner le dĂ©tail du dĂ©veloppement, il faut donc nous borner Ă  dĂ©gager la forme gĂ©nĂ©rale des besoins et intĂ©rĂȘts communs Ă  tous les Ăąges. On peut dire, Ă  cet Ă©gard, que tout besoin tend 1° Ă  incorporer les choses et les personnes Ă  l’activitĂ© propre du sujet, donc Ă  « assimiler » le monde extĂ©rieur aux structures dĂ©jĂ  construites, et 2° Ă  rĂ©ajuster celles-ci en fonction des transformations subies, donc Ă  les « accommoder » aux objets externes. De ce point de vue, toute la vie mentale, comme d’ailleurs la vie organique elle-mĂȘme, tend Ă  assimiler progressivement le milieu ambiant, et elle rĂ©alise cette incorporation grĂące Ă  des structures, ou organes psychiques, dont le rayon d’action est de plus en plus Ă©tendu : la perception et les mouvements Ă©lĂ©mentaires (prĂ©hension, etc.) donnent d’abord prise sur les objets proches et dans leur Ă©tat momentanĂ©, puis la mĂ©moire et l’intelligence pratiques permettent Ă  la fois de reconstituer leur Ă©tat immĂ©diatement antĂ©rieur et d’anticiper leurs transformations prochaines. La pensĂ©e intuitive renforce ensuite ces deux pouvoirs. L’intelligence logique, sous sa forme d’opĂ©rations concrĂštes et enfin de dĂ©duction abstraite termine cette Ă©volution en rendant le sujet maĂźtre des Ă©vĂ©nements les plus lointains, dans l’espace et dans le temps. À chacun de ces niveaux, l’esprit remplit donc la mĂȘme fonction, qui est d’incorporer l’univers Ă  lui, mais la structure de l’assimilation varie, c’est-Ă -dire les formes d’incorporation successives de la perception et du mouvement jusqu’aux opĂ©rations supĂ©rieures.

Or, en assimilant ainsi les objets, l’action et la pensĂ©e sont contraintes de s’accommoder Ă  eux, c’est-Ă -dire de se rĂ©ajuster lors de chaque variation extĂ©rieure. On peut appeler « adaptation » l’équilibre de ces assimilations et accommodations : telle est la forme gĂ©nĂ©rale de l’équilibre psychique et le dĂ©veloppement mental apparaĂźt donc sans plus, en son organisation progressive, comme une adaptation toujours plus prĂ©cise Ă  la rĂ©alitĂ©. Ce sont les Ă©tapes de cette adaptation que nous allons maintenant Ă©tudier concrĂštement.

I. Le nouveau-né et le nourrisson

La pĂ©riode qui s’étend entre la naissance et l’acquisition du langage est marquĂ©e par un dĂ©veloppement mental extraordinaire. On en soupçonne souvent mal l’importance, puisqu’il ne s’accompagne pas de paroles permettant de suivre pas Ă  pas le progrĂšs de l’intelligence et des sentiments, comme ce sera le cas plus tard. Il n’en est que plus dĂ©cisif pour toute la suite de l’évolution psychique : il ne consiste pas moins, en effet, qu’en une conquĂȘte, par les perceptions et les mouvements, de tout l’univers pratique entourant le petit enfant. Or, cette « assimilation sensori-motrice » du monde extĂ©rieur immĂ©diat rĂ©alise en fait, en dix-huit mois ou deux ans, toute une rĂ©volution copernicienne en petit : tandis qu’au point de dĂ©part de ce dĂ©veloppement, le nouveau-nĂ© ramĂšne tout Ă  lui, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, Ă  son propre corps, au point d’arrivĂ©e, c’est-Ă -dire lorsque dĂ©butent le langage et la pensĂ©e, il se situe dĂ©jĂ  pratiquement, Ă  titre d’élĂ©ment ou de corps parmi les autres, dans un univers qu’il a construit peu Ă  peu et qu’il sent dĂ©sormais comme extĂ©rieur Ă  lui.

Nous allons dĂ©crire pas Ă  pas les Ă©tapes de cette rĂ©volution copernicienne, sous son double aspect d’intelligence et de vie affective naissantes. Du premier de ces deux points de vue on peut, comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu plus haut, distinguer trois stades entre la naissance et la fin de cette pĂ©riode : celui des rĂ©flexes, celui de l’organisation des perceptions et habitudes et celui de l’intelligence sensori-motrice elle-mĂȘme.

À la naissance, la vie mentale se rĂ©duit Ă  l’exercice d’appareils rĂ©flexes, c’est-Ă -dire de coordinations sensorielles et motrices toutes montĂ©es hĂ©rĂ©ditairement et correspondant Ă  des tendances instinctives telle que la nutrition. Bornons-nous, Ă  cet Ă©gard, Ă  noter que ces rĂ©flexes, pour autant qu’ils intĂ©ressent des conduites qui joueront un rĂŽle dans le dĂ©veloppement psychique ultĂ©rieur, n’ont rien de cette passivitĂ© mĂ©canique que l’on serait portĂ© Ă  leur attribuer, mais manifestent dĂšs les dĂ©buts une activitĂ© vĂ©ritable qui atteste prĂ©cisĂ©ment l’existence d’une assimilation sensori-motrice prĂ©coce. D’abord les rĂ©flexes de la succion s’affinent Ă  l’exercice : un nouveau-nĂ© tĂšte mieux aprĂšs une ou deux semaines que les premiers jours. Ensuite, ils conduisent Ă  des discriminations ou rĂ©cognitions pratiques faciles Ă  dĂ©celer. Enfin et surtout, ils donnent lieu Ă  une sorte de gĂ©nĂ©ralisation de leur activité : le nourrisson ne se contente pas de sucer quand il tĂšte, il suce aussi Ă  vide, il suce ses doigts quand il les rencontre, puis n’importe quel objet prĂ©sentĂ© fortuitement, et enfin il coordonne le mouvement de ses bras avec la succion jusqu’à amener systĂ©matiquement, parfois dĂšs le second mois, son pouce dans sa bouche. Bref, il assimile une partie de son univers Ă  la succion, au point que l’on pourrait exprimer son comportement initial en disant que pour lui, le monde est essentiellement une rĂ©alitĂ© Ă  sucer. Il est vrai que, rapidement, le mĂȘme univers deviendra aussi une rĂ©alitĂ© Ă  regarder, Ă  Ă©couter et, lorsque les mouvements propres le lui permettront, Ă  secouer.

Mais ces divers exercices rĂ©flexes, qui sont comme l’annonce de l’assimilation mentale, vont rapidement se compliquer par intĂ©gration dans des habitudes et des perceptions organisĂ©es, c’est-Ă -dire qu’ils sont au point de dĂ©part de nouvelles conduites, acquises avec l’aide de l’expĂ©rience. La succion systĂ©matique du pouce appartient dĂ©jĂ  Ă  ce second stade, de mĂȘme que les gestes de tourner la tĂȘte dans la direction d’un bruit, ou de suivre un objet en mouvement, etc. Du point de vue perceptif on constate, dĂšs que l’enfant se met Ă  sourire (cinquiĂšme semaine et au-delĂ ), qu’il reconnaĂźt certaines personnes par opposition Ă  d’autres, etc. (mais gardons-nous de lui prĂȘter pour autant la notion de personne ou mĂȘme d’objet : ce sont des apparitions sensibles et animĂ©es qu’il reconnaĂźt ainsi et cela ne prouve encore rien quant Ă  leur substantialitĂ©, ni quant Ă  la dissociation du moi et de l’univers extĂ©rieur). Entre trois et six mois (ordinairement vers quatre mois et demi), le nourrisson commence Ă  saisir ce qu’il voit et cette capacitĂ© de prĂ©hension puis de manipulation dĂ©cuple son pouvoir de former des habitudes nouvelles.

Or, comment se construisent ces ensembles moteurs (habitudes) nouveaux, et ces ensembles perceptifs (au dĂ©but les deux sortes de systĂšmes ne font qu’un : on peut parler Ă  leur sujet de « schĂšmes sensori-moteurs ») ? Un cycle rĂ©flexe est toujours Ă  leur point de dĂ©part, mais un cycle dont l’exercice, au lieu de se rĂ©pĂ©ter sans plus, s’incorpore de nouveaux Ă©lĂ©ments et constitue avec eux des totalitĂ©s organisĂ©es plus larges, par diffĂ©renciations progressives. Dans la suite, il suffit que des mouvements quelconques du nourrisson aboutissent fortuitement Ă  un rĂ©sultat intĂ©ressant et intĂ©ressant parce qu’assimilables Ă  un schĂšme antĂ©rieur — pour que le sujet reproduise aussitĂŽt ces mouvements nouveaux : cette « rĂ©action circulaire », comme on l’a appelĂ©e, joue un rĂŽle essentiel dans le dĂ©veloppement sensori-moteur et reprĂ©sente une forme plus Ă©voluĂ©e d’assimilation.

Mais venons-en au troisiĂšme stade, qui est bien plus important encore pour la suite du dĂ©veloppement : celui de l’intelligence pratique ou sensori-motrice elle-mĂȘme. L’intelligence apparaĂźt, en effet, bien avant le langage, c’est-Ă -dire bien avant la pensĂ©e intĂ©rieure qui suppose l’emploi des signes verbaux (du langage intĂ©riorisĂ©). Mais c’est une intelligence toute pratique, qui porte sur la manipulation des objets et qui n’utilise, Ă  la place des mots et des concepts, que des perceptions et des mouvements organisĂ©s en « schĂšmes d’action ». Saisir une baguette pour attirer un objet Ă©loignĂ© est ainsi un acte d’intelligence (et mĂȘme assez tardif : vers dix-huit mois) parce qu’un moyen, qui est ici un vrai instrument, est coordonnĂ© Ă  un but posĂ© d’avance, et qu’il a fallu comprendre au prĂ©alable la relation du bĂąton et de l’objectif pour dĂ©couvrir ce moyen. Un acte d’intelligence plus prĂ©coce consistera Ă  attirer l’objectif en tirant la couverture ou le support sur lequel il est posĂ© (vers la fin de la premiĂšre annĂ©e) ; on pourrait citer bien d’autres exemples.

Cherchons plutĂŽt comment se construisent ces actes d’intelligence. On peut invoquer deux sortes de facteurs. D’abord les conduites prĂ©cĂ©dentes se multiplient et se diffĂ©rencient de plus en plus, jusqu’à acquĂ©rir une souplesse suffisante pour enregistrer les rĂ©sultats de l’expĂ©rience. C’est ainsi que dans ses « rĂ©actions circulaires », le bĂ©bĂ© ne se contente plus de reproduire simplement les mouvements et les gestes qui ont conduit Ă  un effet intĂ©ressant : il les varie intentionnellement pour Ă©tudier les rĂ©sultats de ces variations et se livre ainsi Ă  de vraies explorations ou « expĂ©riences pour voir ». Chacun a pu observer, par exemple, le comportement des enfants de douze mois environ consistant Ă  lancer Ă  terre les objets, dans une direction ou dans une autre, pour analyser les chutes et les trajectoires. D’autre part, les « schĂšmes » d’action, construits dĂšs le niveau du stade prĂ©cĂ©dent et multipliĂ©s grĂące Ă  ces nouvelles conduites expĂ©rimentales, deviennent susceptibles de se coordonner entre eux, par assimilation rĂ©ciproque, Ă  la maniĂšre de ce que seront plus tard les notions ou concepts de la pensĂ©e elle-mĂȘme. En effet, une action apte Ă  ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©e et gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  des situations nouvelles est comparable Ă  une sorte de concept sensori-moteur : c’est ainsi qu’en prĂ©sence d’un objet nouveau pour lui on verra le bĂ©bĂ© l’incorporer successivement Ă  chacun de ses « schĂšmes » d’action (le secouer, le frotter, le balancer, etc.) comme s’il s’agissait de le comprendre par son usage (on sait que vers cinq Ă  six ans encore les enfants dĂ©finissent les concepts en commençant par les mots « c’est pour » : une table « c’est pour Ă©crire dessus », etc.). Il y a donc lĂ  une assimilation sensori-motrice comparable Ă  ce que sera plus tard l’assimilation du rĂ©el par les notions et la pensĂ©e. Il est donc naturel que ces divers schĂšmes d’action s’assimilent entre eux, c’est-Ă -dire se coordonnent de maniĂšre Ă  ce que les uns assignent un but Ă  l’action totale tandis que d’autres lui servent de moyens et c’est par cette coordination, comparable Ă  celles du stade prĂ©cĂ©dent, mais plus mobile et plus souple, que dĂ©bute l’intelligence pratique elle-mĂȘme.

Or, le rĂ©sultat de ce dĂ©veloppement intellectuel est effectivement, comme nous l’annoncions plus haut, de transformer la reprĂ©sentation des choses, au point de retourner ou d’inverser complĂštement la position initiale du sujet par rapport Ă  elles. Au point de dĂ©part de l’évolution mentale il n’existe Ă  coup sĂ»r aucune diffĂ©renciation entre le moi et le monde extĂ©rieur, c’est-Ă -dire que les impressions vĂ©cues et perçues ne sont rattachĂ©es ni Ă  une conscience personnelle sentie comme un « moi », ni Ă  des objets conçus comme extĂ©rieurs : elles sont simplement donnĂ©es en un bloc indissociĂ©, ou comme Ă©talĂ©es sur un mĂȘme plan, qui n’est ni interne, ni externe, mais Ă  mi-chemin entre ces deux pĂŽles. Ceux-ci ne s’opposeront l’un Ă  l’autre que peu Ă  peu. Or, par le fait mĂȘme de cette indissociation primitive, tout ce qui est perçu est centrĂ© sur l’activitĂ© propre : le moi est d’abord au centre de la rĂ©alitĂ©, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il est inconscient de lui-mĂȘme, tandis que le monde extĂ©rieur s’objectivera dans la mesure oĂč le moi se construira en tant qu’activitĂ© subjective ou intĂ©rieure. Autrement dit, la conscience dĂ©bute par un Ă©gocentrisme inconscient et intĂ©gral, tandis que les progrĂšs de l’intelligence sensori-motrice aboutissent Ă  la construction d’un univers objectif, dans lequel le corps propre apparaĂźt comme un Ă©lĂ©ment parmi les autres, et auquel s’oppose la vie intĂ©rieure, localisĂ©e dans ce corps propre.

Quatre processus fondamentaux caractĂ©risent cette rĂ©volution intellectuelle accomplie durant les deux premiĂšres annĂ©es de l’existence : ce sont les constructions des catĂ©gories de l’objet et de l’espace, de la causalitĂ© et du temps, toutes quatre Ă  titre naturellement de catĂ©gories pratiques ou d’action pure et non pas encore de notions de la pensĂ©e.

Le schĂšme pratique de l’objet, c’est la permanence substantielle attribuĂ©e aux tableaux sensoriels, c’est donc, en fait, la croyance selon laquelle une figure perçue correspond Ă  « quelque chose » qui continue d’exister mĂȘme quand on ne le perçoit plus. Or, il est facile de montrer que durant les premiers mois, le nourrisson ne perçoit pas des objets proprement dits. Il reconnaĂźt certains tableaux sensoriels familiers, c’est entendu, mais le fait de les reconnaĂźtre lorsqu’ils sont prĂ©sents n’équivaut nullement Ă  les situer quelque part lorsqu’ils sont en dehors du champ perceptif. Il reconnaĂźt en particulier les personnes et sait bien qu’en criant il fera revenir sa maman lorsqu’elle disparaĂźt : mais cela ne prouve pas non plus qu’il lui attribue un corps existant dans l’espace lorsqu’il ne la voit plus. En fait, lorsque le nourrisson commence Ă  saisir ce qu’il voit, il ne prĂ©sente, au dĂ©but, aucune conduite de recherche lorsque l’on recouvre les jouets dĂ©sirĂ©s d’un mouchoir et cela bien qu’il ait suivi des yeux tout ce que l’on faisait. Dans la suite, il cherchera l’objet cachĂ©, mais sans tenir compte de ses dĂ©placements successifs comme si chaque objet Ă©tait liĂ© Ă  une situation d’ensemble et ne constituait pas un mobile indĂ©pendant. Ce n’est que vers la fin de la premiĂšre annĂ©e que les objets sont recherchĂ©s lorsqu’ils viennent de sortir du champ de la perception, et c’est Ă  ce critĂšre que l’on peut reconnaĂźtre un dĂ©but d’extĂ©riorisation du monde matĂ©riel. Bref, l’absence initiale d’objets substantiels puis la construction des objets solides et permanents sont un premier exemple de ce passage de l’égocentrisme intĂ©gral primitif Ă  l’élaboration finale d’un univers extĂ©rieur.

L’évolution de l’espace pratique est entiĂšrement solidaire de la construction des objets. Au dĂ©but il y a autant d’espaces, non coordonnĂ©s entre eux, que de domaines sensoriels (espaces buccal, visuel, tactile, etc.) et chacun d’eux est centrĂ© sur les mouvements et l’activitĂ© propres. L’espace visuel, en particulier, ne connaĂźt pas au dĂ©but les mĂȘmes profondeurs qu’il construira dans la suite. Au terme de la seconde annĂ©e, au contraire, un espace gĂ©nĂ©ral est achevĂ©, comprenant tous les autres, caractĂ©risant les rapports des objets entre eux et les contenant dans leur totalitĂ© y compris le corps propre. Or, l’élaboration de l’espace est due essentiellement Ă  la coordination des mouvements, et l’on saisit ici le rapport Ă©troit qui relie ce dĂ©veloppement Ă  celui de l’intelligence sensori-motrice elle-mĂȘme.

La causalitĂ© est d’abord liĂ©e Ă  l’activitĂ© propre en son Ă©gocentrisme : c’est le lien, qui reste longtemps fortuit pour le sujet, entre un rĂ©sultat empirique et une action quelconque l’ayant entraĂźnĂ©. C’est ainsi qu’en tirant les cordons qui pendent du toit de son berceau le nourrisson dĂ©couvre le branlement de tous les jouets suspendus Ă  cette toiture et il reliera donc causalement l’action de tirer les cordons et l’effet gĂ©nĂ©ral de cet Ă©branlement. Or, il se servira aussitĂŽt de ce schĂšme causal pour agir Ă  distance sur n’importe quoi : il tirera le cordon pour faire continuer un balancement qu’il observe Ă  deux mĂštres de son berceau, pour faire durer un sifflement entendu au fond de la chambre, etc. Cette sorte de causalitĂ© magique ou « magico-phĂ©nomĂ©niste » manifeste assez l’égocentrisme causal primitif. Au cours de la seconde annĂ©e au contraire, l’enfant reconnaĂźt les rapports de causalitĂ© des objets entre eux : il objective et spatialise ainsi les causes.

L’objectivation des sĂ©ries temporelles est parallĂšle Ă  celle de la causalitĂ©. Bref, dans tous les domaines nous retrouvons cette espĂšce de rĂ©volution copernicienne qui permet Ă  l’intelligence sensori-motrice de sortir l’esprit naissant de son Ă©gocentrisme inconscient radical pour le situer dans un « univers », si pratique et si peu « rĂ©flĂ©chi » que demeure ce dernier.

Or, l’évolution de l’affectivitĂ© durant les deux premiĂšres annĂ©es donne lieu Ă  un tableau qui, dans l’ensemble, correspond assez exactement Ă  celui dont l’étude des fonctions motrices et cognitives permet l’établissement. Il existe, en effet, un parallĂšle constant entre la vie affective et la vie intellectuelle. Nous en trouvons ici un premier exemple, mais il se poursuivra, verrons-nous, au cours de tout le dĂ©veloppement de l’enfance et de l’adolescence. Une telle constatation n’est surprenante que si l’on rĂ©partit, avec le sens commun, la vie de l’esprit en deux compartiments disjoints : celui des sentiments et celui de la pensĂ©e. Mais rien n’est plus faux ni plus superficiel. En rĂ©alitĂ©, l’élĂ©ment auquel il faut toujours remonter, dans l’analyse de la vie mentale, c’est la « conduite » elle-mĂȘme, conçue, ainsi que nous avons cherchĂ© Ă  l’exposer briĂšvement en notre introduction, comme un rĂ©tablissement ou un affermissement de l’équilibre. Or, toute conduite suppose des instruments ou une technique : ce sont les mouvements et l’intelligence. Mais toute conduite implique aussi des mobiles et des valeurs finales (la valeur des buts) : ce sont les sentiments. AffectivitĂ© et intelligence sont donc indissociables et constituent les deux aspects complĂ©mentaires de toute conduite humaine.

Cela Ă©tant, il est clair qu’au premier stade des techniques rĂ©flexes, correspondront les poussĂ©es instinctives Ă©lĂ©mentaires, liĂ©es Ă  la nutrition, ainsi que ces sortes de rĂ©flexes affectifs que sont les Ă©motions primaires. On a montrĂ©, en effet, rĂ©cemment, la parentĂ© des Ă©motions avec le systĂšme physiologique des attitudes ou postures : les premiĂšres peurs, par exemple, peuvent ĂȘtre liĂ©es Ă  des pertes d’équilibre ou Ă  des contrastes brusques entre un Ă©vĂ©nement fortuit et l’attitude antĂ©rieure.

Au second stade (perceptions et habitudes) ainsi qu’aux dĂ©buts de l’intelligence sensori-motrice correspondent une sĂ©rie de sentiments Ă©lĂ©mentaires ou affects perceptifs liĂ©s aux modalitĂ©s de l’activitĂ© propre : l’agrĂ©able et le dĂ©sagrĂ©able, le plaisir et la douleur, etc., ainsi que les premiers sentiments de rĂ©ussite et d’échec. Dans la mesure oĂč ces Ă©tats affectifs dĂ©pendent de l’action propre et non pas encore de la conscience de rapports entretenus avec les autres personnes, ce niveau de l’affectivitĂ© tĂ©moigne d’une sorte d’égocentrisme gĂ©nĂ©ral, et donne l’illusion, si l’on attribue Ă  tort au bĂ©bĂ© une conscience de son moi, d’une sorte d’amour de soi-mĂȘme et de l’activitĂ© de ce moi. En fait, le nourrisson commence par s’intĂ©resser essentiellement Ă  son corps, Ă  ses mouvements et aux rĂ©sultats de ces actions. Les psychanalystes ont appelĂ© « narcissisme » ce stade Ă©lĂ©mentaire de l’affectivitĂ©, mais il faut bien comprendre que c’est un narcissisme sans Narcisse, c’est-Ă -dire sans la conscience personnelle elle-mĂȘme.

Avec le dĂ©veloppement de l’intelligence, au contraire, avec l’élaboration, qui en rĂ©sulte, d’un univers extĂ©rieur, et principalement avec la construction du schĂšme de l’« objet », apparaĂźt un troisiĂšme niveau de l’affectivité : il est prĂ©cisĂ©ment caractĂ©risĂ©, pour reprendre le vocabulaire de la psychanalyse, par le « choix de l’objet », c’est-Ă -dire par l’objectivation des sentiments et par leur projection sur d’autres activitĂ©s que celle du moi seul. Notons d’abord qu’avec le progrĂšs des conduites intelligentes, les sentiments liĂ©s Ă  l’activitĂ© propre se diffĂ©rencient et se multiplient : joies et tristesses liĂ©es au succĂšs et Ă  l’échec des actes intentionnels, efforts et intĂ©rĂȘts ou fatigues et dĂ©sintĂ©rĂȘts, etc. Mais ces Ă©tats affectifs demeurent longtemps liĂ©s, comme les affects perceptifs, aux seules actions du sujet, sans dĂ©limitation prĂ©cise entre ce qui lui appartient spĂ©cifiquement et ce qui est attribuable au monde extĂ©rieur, c’est-Ă -dire Ă  d’autres sources possibles d’activitĂ© et de causalitĂ©. Par contre, lorsque, du tableau global et indiffĂ©renciĂ© des actions et perceptions primitives, se dĂ©tachent de plus en plus nettement des « objets » conçus comme extĂ©rieurs au moi et indĂ©pendant de lui, la situation se transforme complĂštement. D’une part, la corrĂ©lation Ă©troite avec la construction de l’objet, la conscience du « moi » commence Ă  s’affirmer Ă  titre de pĂŽle intĂ©rieur de la rĂ©alitĂ©, opposĂ© Ă  ce pĂŽle externe ou objectif. Mais, d’autre part, les objets sont conçus, par analogie avec ce moi, actifs, vivants et conscients : il en est particuliĂšrement ainsi de ces objets exceptionnellement imprĂ©vus et intĂ©ressants que sont les personnes. Les sentiments Ă©lĂ©mentaires de joies et de tristesses, de succĂšs et d’échecs, etc., seront alors Ă©prouvĂ©s en fonction de cette objectivation mĂȘme des choses et des personnes, d’oĂč le dĂ©but des sentiments interindividuels. Le « choix (affectif) de l’objet », que la psychanalyse oppose au narcissisme, est donc corrĂ©latif de sa construction intellectuelle de l’objet comme le narcissisme l’était de l’indiffĂ©renciation entre le monde extĂ©rieur et le moi. Ce « choix de l’objet » se porte d’abord sur la personne de la mĂšre puis (en nĂ©gatif comme en positif) sur celui du pĂšre et des proches : tel est le dĂ©but des sympathies et antipathies qui vont se dĂ©velopper si largement au cours de la pĂ©riode suivante.

II. La petite enfance de deux Ă  sept ans

Avec l’apparition du langage, les conduites sont profondĂ©ment modifiĂ©es sous leur aspect affectif aussi bien qu’intellectuel. Outre toutes les actions rĂ©elles ou matĂ©rielles qu’il reste maĂźtre d’effectuer comme au cours de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente, l’enfant devient, grĂące au langage, capable de reconstituer ses actions passĂ©es sous forme de rĂ©cit et d’anticiper les actions futures par la reprĂ©sentation verbale. Il en rĂ©sulte trois consĂ©quences essentielles pour le dĂ©veloppement mental : un Ă©change possible entre individus, c’est-Ă -dire le dĂ©but de la socialisation de l’action ; une intĂ©riorisation de la parole, c’est-Ă -dire l’apparition de la pensĂ©e elle-mĂȘme, qui a pour supports le langage intĂ©rieur et le systĂšme des signes ; enfin et surtout une intĂ©riorisation de l’action comme telle, qui de purement perceptive et motrice qu’elle Ă©tait jusque-lĂ , peut dĂ©sormais se reconstituer sur le plan intuitif des images et des « expĂ©riences mentales ». Du point de vue affectif, il s’ensuit une sĂ©rie de transformations parallĂšles : dĂ©veloppement des sentiments interindividuels (sympathies et antipathies, respect, etc.) et d’une affectivitĂ© intĂ©rieure s’organisant d’une maniĂšre plus stable qu’au cours des premiers stades.

Nous allons d’abord examiner successivement ces trois modifications gĂ©nĂ©rales de la conduite (socialisation, pensĂ©e et intuition) puis leurs rĂ©percussions affectives. Mais, pour comprendre le dĂ©tail de ces multiples manifestations nouvelles, il faut encore insister sur leur continuitĂ© relative avec les conduites antĂ©rieures. Lors de l’apparition du langage, le jeune enfant se trouve aux prises, non plus seulement avec l’univers physique comme auparavant, mais avec deux mondes nouveaux et d’ailleurs Ă©troitement solidaires : le monde social et celui des reprĂ©sentations intĂ©rieures. Or, on se rappelle qu’à l’égard des objets matĂ©riels ou des corps, le nourrisson a dĂ©butĂ© par une attitude Ă©gocentrique, dans laquelle l’incorporation des choses Ă  l’activitĂ© propre l’emportait sur l’accommodation, pour ne parvenir que peu Ă  peu Ă  se situer dans un univers objectivĂ© (oĂč l’assimilation au sujet et l’accommodation au rĂ©el s’harmonisent l’une avec l’autre) : de mĂȘme le jeune enfant rĂ©agira d’abord Ă  l’égard des rapports sociaux et de la pensĂ©e naissante par un Ă©gocentrisme inconscient, qui prolonge celui du bĂ©bĂ©, et ne s’adaptera que progressivement selon des lois d’équilibre analogues, mais transposĂ©es en fonction de ces rĂ©alitĂ©s nouvelles. C’est pourquoi on observe, durant toute la petite enfance, une rĂ©pĂ©tition partielle, sur de nouveaux plans, de l’évolution dĂ©jĂ  accomplie par le nourrisson sur le plan Ă©lĂ©mentaire des adaptations pratiques. Ces sortes de rĂ©pĂ©titions, avec dĂ©calage d’un plan infĂ©rieur aux plans supĂ©rieurs, sont extrĂȘmement rĂ©vĂ©latrices des mĂ©canismes intimes de l’évolution mentale.

A. La socialisation de l’action

Le rĂ©sultat le plus clair de l’apparition du langage est de permettre un Ă©change et une communication continue entre les individus. Sans doute ces rapports interindividuels sont en germe dĂšs la seconde moitiĂ© de la premiĂšre annĂ©e grĂące Ă  l’imitation, dont les progrĂšs sont en connexion Ă©troite avec le dĂ©veloppement sensori-moteur. On sait, en effet, que le nourrisson apprend peu Ă  peu Ă  imiter sans qu’il existe de technique hĂ©rĂ©ditaire de l’imitation : d’abord simple excitation, par les gestes analogues d’autrui, des mouvements visibles du corps (et surtout des mains) que l’enfant sait exĂ©cuter spontanĂ©ment, l’imitation sensori-motrice devient ensuite une copie de plus en plus prĂ©cise de mouvements rappelant les mouvements connus ; enfin l’enfant reproduit les mouvements nouveaux plus complexes (les modĂšles plus difficiles Ă©tant ceux qui intĂ©ressent les parties non visibles du corps propre tels que le visage et la tĂȘte). L’imitation des sons suit une marche semblable, et, lorsque ceux-ci sont associĂ©s Ă  des actions dĂ©terminĂ©es, se prolonge finalement en acquisition du langage lui-mĂȘme (mots-phrases Ă©lĂ©mentaires, puis substantifs et verbes diffĂ©renciĂ©s et enfin phrases proprement dites). Tant que celui-ci n’est point acquis sous une forme dĂ©finie, les rapports interindividuels se limitent donc Ă  l’imitation de gestes corporels et extĂ©rieurs, ainsi qu’à une relation affective globale sans communications diffĂ©renciĂ©es. Avec la parole, au contraire, c’est la vie intĂ©rieure comme telle qui est mise en commun, et, faut-il ajouter, qui se construit consciemment dans la mesure mĂȘme oĂč elle commence Ă  pouvoir se communiquer.

Or, en quoi consistent les fonctions Ă©lĂ©mentaires du langage ? Il est intĂ©ressant, Ă  cet Ă©gard, de relever intĂ©gralement, sur des enfants de deux Ă  sept ans, tout ce qu’ils disent et font quelques heures durant, Ă  intervalles rĂ©guliers, et d’analyser ces Ă©chantillons de langage spontanĂ© ou provoquĂ©, du point de vue des rapports sociaux fondamentaux. Trois grandes catĂ©gories de faits peuvent ainsi ĂȘtre mises en Ă©vidence.

Il y a d’abord les faits de subordination et les rapports de contrainte spirituelle exercĂ©e par l’adulte sur l’enfant. Avec le langage l’enfant dĂ©couvre, en effet, les richesses insoupçonnĂ©es d’un monde de rĂ©alitĂ©s supĂ©rieures Ă  lui : ses parents et les adultes qui l’entourent lui apparaissaient dĂ©jĂ  comme des ĂȘtres grands et forts, sources d’activitĂ©s imprĂ©vues et souvent mystĂ©rieuses, mais maintenant ces mĂȘmes ĂȘtres rĂ©vĂšlent leurs pensĂ©es et leurs volontĂ©s et cet univers nouveau commence par s’imposer avec un rayonnement incomparable de sĂ©duction et de prestige. Un « moi idĂ©al » comme l’a dit Baldwin, se propose ainsi au moi de l’enfant et les exemples venus d’en haut sont autant de modĂšles qu’il s’agit de chercher Ă  copier ou Ă  Ă©galer. Des ordres et des consignes sont en particulier donnĂ©s, et, comme l’a montrĂ© Bovet, c’est le respect du petit pour le grand qui les lui fait accepter et les rend obligatoires. Mais mĂȘme en dehors de ces noyaux prĂ©cis d’obĂ©issance, il se dĂ©veloppe toute une soumission inconsciente, intellectuelle et affective, due Ă  la contrainte spirituelle exercĂ©e par l’adulte.

En second lieu il y a tous les faits d’échange, avec l’adulte lui-mĂȘme ou avec les autres enfants, et ces intercommunications jouent Ă©galement un rĂŽle dĂ©cisif dans les progrĂšs de l’action. Dans la mesure oĂč ils conduisent Ă  formuler l’action propre et Ă  faire le rĂ©cit des actions passĂ©es, ils transforment les conduites matĂ©rielles en pensĂ©e. Comme l’a dit Janet, la mĂ©moire est liĂ©e au rĂ©cit, la rĂ©flexion Ă  la discussion, la croyance Ă  l’engagement ou Ă  la promesse et la pensĂ©e tout entiĂšre au langage extĂ©rieur ou intĂ©rieur. Seulement, et c’est lĂ  que se marquent les dĂ©calages dont nous parlions plus haut, l’enfant sait-il d’emblĂ©e communiquer entiĂšrement sa pensĂ©e, et entrer de plain-pied dans le point de vue des autres, ou bien un apprentissage de la socialisation est-il nĂ©cessaire pour parvenir Ă  la coopĂ©ration rĂ©elle ? C’est sur ce point que l’analyse des fonctions du langage spontanĂ© est instructive. Il est, en effet, facile de constater combien les conversations entre enfants demeurent rudimentaires et liĂ©es Ă  l’action matĂ©rielle elle-mĂȘme. Jusque vers sept ans les enfants ne savent guĂšre discuter entre eux et se bornent Ă  heurter leurs affirmations contraires. Lorsqu’ils cherchent Ă  se fournir des explications les uns aux autres, ils parviennent avec peine Ă  se placer au point de vue de celui qui ignore ce dont il s’agit, et parlent comme pour eux-mĂȘmes. Et surtout il leur arrive, en travaillant dans une mĂȘme chambre ou Ă  une mĂȘme table, de parler chacun pour soi tout en croyant s’écouter et se comprendre les uns les autres, cette sorte de « monologue collectif » consistant Ă  s’exciter mutuellement Ă  l’action plus qu’à Ă©changer des pensĂ©es rĂ©elles. Notons, enfin, que les caractĂšres de ce langage entre enfants se retrouvent dans les jeux collectifs ou jeux de rĂšgles : en une partie de billes, par exemple, les grands se soumettent aux mĂȘmes rĂšgles et ajustent exactement leurs jeux individuels les uns aux autres, tandis que les petits jouent chacun pour soi sans s’occuper des rĂšgles du voisin.

D’oĂč une troisiĂšme catĂ©gorie de faits : le petit enfant ne parle pas seulement aux autres, il se parle Ă  lui-mĂȘme sans cesse en monologues variĂ©s qui accompagnent ses jeux et son action. Comparables Ă  ce que sera plus tard le langage intĂ©rieur continu de l’adulte ou de l’adolescent, ces soliloques en diffĂšrent nĂ©anmoins par le fait qu’ils sont prononcĂ©s Ă  voix haute et par leur caractĂšre d’adjuvants de l’action immĂ©diate. Ces monologues vrais, ainsi que les monologues collectifs, constituent plus du tiers du langage spontanĂ© entre enfants vers trois et quatre ans encore, et diminuent rĂ©guliĂšrement jusque vers sept ans.

Bref, l’examen du langage spontanĂ© entre enfants comme celui du comportement des petits dans les jeux collectifs, montre que les premiĂšres conduites sociales demeurent encore Ă  mi-chemin de la socialisation vĂ©ritable : au lieu de sortir de son point de vue propre pour le coordonner avec celui des autres, l’individu demeure encore inconsciemment centrĂ© sur lui-mĂȘme et cet Ă©gocentrisme vis-Ă -vis du groupe social reproduit et prolonge celui que nous avons notĂ© chez le nourrisson vis-Ă -vis de l’univers physique ; dans les deux cas il s’agit d’une indiffĂ©renciation entre le moi et la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, ici reprĂ©sentĂ©e par les autres individus et non plus par les objets seuls, et dans les deux cas cette sorte de confusion initiale aboutit au primat du point de vue propre. Quant aux rapports entre le petit enfant et l’adulte, il est Ă©vident que la contrainte spirituelle (et a fortiori matĂ©rielle), exercĂ©e par le second sur le premier n’exclut en rien ce mĂȘme Ă©gocentrisme : tout en se soumettant Ă  l’adulte et en le plaçant trĂšs haut au-dessus de lui, le petit enfant le rĂ©duit souvent Ă  son Ă©chelle, Ă  la maniĂšre de certains croyants naĂŻfs Ă  l’égard de la divinitĂ©, et aboutit Ă  un compromis entre le point de vue supĂ©rieur et le sien propre plus qu’à une coordination bien diffĂ©renciĂ©e.

B. La genÚse de la pensée

En fonction de ces modifications gĂ©nĂ©rales de l’action, on assiste durant la petite enfance Ă  une transformation de l’intelligence qui, de simplement sensori-motrice ou pratique qu’elle Ă©tait au dĂ©but, se prolonge dĂ©sormais en pensĂ©e proprement dite, sous la double influence du langage et de la socialisation. Le langage, tout d’abord, en permettant au sujet de raconter ses actions, lui fournit Ă  la fois le pouvoir de reconstituer le passĂ©, donc de l’évoquer en l’absence des objets sur lesquels ont portĂ© les conduites antĂ©rieures, et d’anticiper les actions futures, non encore exĂ©cutĂ©es, jusqu’à les remplacer parfois par la parole seule sans les accomplir jamais. Tel est le point de dĂ©part de la pensĂ©e. Mais il s’y ajoute immĂ©diatement le fait que, le langage conduisant Ă  la socialisation des actions, celles qui donnent lieu, grĂące Ă  lui, Ă  des actes de pensĂ©e n’appartiennent pas exclusivement au moi qui les engendre et sont d’emblĂ©e situĂ©es sur un plan de communication qui en dĂ©cuple la portĂ©e. Le langage lui-mĂȘme vĂ©hicule, en effet, des concepts et des notions qui appartiennent Ă  tous et qui renforcent la pensĂ©e individuelle d’un vaste systĂšme de pensĂ©e collective. En celle-ci baigne virtuellement l’enfant aussitĂŽt qu’il manie la parole.

Mais il en est de la pensĂ©e comme de la conduite tout entiĂšre : au lieu de s’adapter d’emblĂ©e aux rĂ©alitĂ©s nouvelles qu’il dĂ©couvre et qu’il construit peu Ă  peu, le sujet doit commencer par une incorporation laborieuse des donnĂ©es Ă  son moi et Ă  son activitĂ©, et cette assimilation Ă©gocentrique caractĂ©rise les dĂ©buts de la pensĂ©e de l’enfant comme ceux de sa socialisation. Pour ĂȘtre plus exacts, il faut dire que, durant les Ăąges de deux Ă  sept ans, on trouve toutes les transitions entre deux formes extrĂȘmes de pensĂ©e, reprĂ©sentĂ©es Ă  chacune des Ă©tapes parcourues durant cette pĂ©riode, et dont la seconde l’emporte peu Ă  peu sur la premiĂšre. La premiĂšre de ces formes est celle de la pensĂ©e par incorporation ou assimilation pures, dont l’égocentrisme exclut par consĂ©quent toute objectivitĂ©. La seconde de ces formes est celle de la pensĂ©e adaptĂ©e aux autres et au rĂ©el, qui prĂ©pare ainsi la pensĂ©e logique. Entre deux se trouve la grande majoritĂ© des actes de la pensĂ©e infantile, oscillant entre ces directions contraires.

La pensĂ©e Ă©gocentrique pure se prĂ©sente dans cette sorte de jeu que l’on peut appeler le jeu symbolique. On sait que le jeu constitue la forme d’activitĂ© initiale de presque chaque tendance, ou du moins un exercice fonctionnel de cette tendance qui l’active en marge de son apprentissage proprement dit et rĂ©agit sur celui-ci en le renforçant. On observe donc, bien avant le langage dĂ©jĂ , un jeu des fonctions sensori-motrices qui est un jeu de pur exercice, sans intervention de la pensĂ©e ni de la vie sociale, puisqu’il n’actionne que des mouvements et des perceptions. Au niveau de la vie collective (sept Ă  douze ans), par contre, on voit se constituer chez les enfants des jeux de rĂšgles caractĂ©risĂ©s par certaines obligations communes qui sont les rĂšgles du jeu. Entre deux est donnĂ©e une forme diffĂ©rente de jeux, trĂšs caractĂ©ristique de la petite enfance et qui fait intervenir la pensĂ©e, mais une pensĂ©e individuelle presque pure et avec le minimum d’élĂ©ments collectifs : c’est le jeu symbolique ou jeu d’imagination et d’imitation. Les exemples en foisonnent : jeux de poupĂ©es, dĂźnette, etc., etc. Or, il est facile de se rendre compte que ces jeux symboliques constituent une activitĂ© rĂ©elle de la pensĂ©e, mais essentiellement Ă©gocentrique et mĂȘme doublement Ă©gocentrique. Sa fonction consiste, en effet, Ă  satisfaire le moi par une transformation du rĂ©el en fonction des dĂ©sirs : l’enfant qui joue Ă  la poupĂ©e refait sa propre vie, mais en la corrigeant Ă  son idĂ©e, il revit tous ses plaisirs ou tous ses conflits, mais en les rĂ©solvant, et surtout il compense et complĂšte la rĂ©alitĂ© grĂące Ă  la fiction. Bref, le jeu symbolique n’est pas un effort de soumission du sujet au rĂ©el, mais, au contraire, une assimilation dĂ©formante du rĂ©el au moi. D’autre part, si le langage intervient en cette sorte de pensĂ©e imaginative, c’est avant tout l’image ou le symbole qui en constituent l’instrument. Or, le symbole est bien un signe, comme le mot ou signe verbal, mais c’est un signe individuel, Ă©laborĂ© par l’individu sans le secours des autres et souvent compris de lui seul, puisque l’image se rĂ©fĂšre Ă  des souvenirs et des Ă©tats vĂ©cus souvent intimes et personnels. C’est donc en ce double sens que le jeu symbolique constitue le pĂŽle Ă©gocentrique de la pensĂ©e : il est mĂȘme la pensĂ©e Ă©gocentrique Ă  l’état presque pur, dĂ©passĂ© tout au plus par la rĂȘverie et le rĂȘve.

À l’autre extrĂȘme, on trouve la forme de pensĂ©e la plus adaptĂ©e au rĂ©el que connaisse la petite enfance, et que l’on peut appeler la pensĂ©e intuitive : c’est en quelque sorte l’expĂ©rience et la coordination sensori-motrices elles-mĂȘmes, mais reconstituĂ©es ou anticipĂ©es grĂące Ă  la reprĂ©sentation. Nous y reviendrons (sous C), car l’intuition est en quelque sorte la logique de la petite enfance.

Entre ces deux types extrĂȘmes, on trouve une forme de pensĂ©e simplement verbale, sĂ©rieuse par opposition au jeu, mais plus Ă©loignĂ©e du rĂ©el que l’intuition elle-mĂȘme. C’est la pensĂ©e courante de l’enfant de deux Ă  sept ans et il est fort intĂ©ressant de constater combien elle prolonge en fait les mĂ©canismes d’assimilation et la construction du rĂ©el propres Ă  la pĂ©riode prĂ©verbale.

Pour savoir comment le petit enfant pense spontanĂ©ment, il n’est pas de mĂ©thode plus instructive que d’inventorier et d’analyser les questions qu’il pose, souvent Ă  foison, presque aussitĂŽt qu’il parle. Parmi ces questions, les plus primitives tendent simplement Ă  savoir « oĂč » se trouvent les objets dĂ©sirĂ©s et comment s’appellent les choses peu connues : « Qu’est-ce que c’est ? ». Mais dĂšs l’ñge de trois ans et souvent mĂȘme avant apparaĂźt une forme essentielle de question qui se multiplie jusque vers sept ans : les fameux « pourquoi » des petits, auxquels l’adulte a parfois tant de peine Ă  rĂ©pondre. Quel en est le sens gĂ©nĂ©ral ? Le mot « pourquoi » chez l’adulte peut avoir deux significations distinctes : le but (« pourquoi prenez-vous ce chemin ? ») ou la cause efficiente (« pourquoi les corps tombent-ils ? ») Tout se passe au contraire comme si les « pourquoi » de la petite enfance prĂ©sentaient une signification indiffĂ©renciĂ©e, Ă  mi-chemin entre le but et la cause, mais impliquant toujours l’un et l’autre Ă  la fois. « Pourquoi roule-t-elle ? » demande, par exemple, un garçon de six ans Ă  la personne qui s’occupait de lui : il dĂ©signe en parlant une bille, qui, sur une terrasse lĂ©gĂšrement inclinĂ©e, se dirigeait vers la personne situĂ©e au bas de la pente ; on lui rĂ©pond alors : « Parce que c’est en pente », ce qui est une rĂ©ponse uniquement causale, mais l’enfant, non satisfait par cette explication, ajoute une seconde question : « Elle sait que vous ĂȘtes lĂ -bas ? » AssurĂ©ment, il ne faut sans doute pas prendre Ă  la lettre cette rĂ©action : l’enfant ne prĂȘte certainement pas Ă  la bille une conscience humaine, et bien qu’il existe, comme nous allons le voir, une sorte d’« animisme » enfantin, on ne saurait l’interprĂ©ter comme un anthropomorphisme aussi grossier. NĂ©anmoins, l’explication mĂ©canique n’a pas satisfait l’enfant parce qu’il se reprĂ©sente le mouvement comme nĂ©cessairement orientĂ© vers un but et, par consĂ©quent, comme confusĂ©ment intentionnel et dirigé : c’est donc tout Ă  la fois la cause et la finalitĂ© du mouvement de la bille que voulait connaĂźtre cet enfant et c’est en quoi cet exemple est trĂšs reprĂ©sentatif des « pourquoi » initiaux.

Bien plus, l’une des raisons qui rendent les « pourquoi » enfantins si obscurs, souvent, pour la conscience adulte, et qui expliquent les difficultĂ©s que nous Ă©prouvons Ă  rĂ©pondre de maniĂšre satisfaisante aux petits qui attendent de nous la lumiĂšre, c’est qu’une fraction importante de ce genre de questions porte sur des phĂ©nomĂšnes ou des Ă©vĂ©nements ne comportant prĂ©cisĂ©ment pas de « pourquoi », Ă©tant donnĂ© qu’ils sont fortuits. C’est ainsi que le mĂȘme garçon de six ans, dont nous venons de voir la rĂ©action au mouvement, s’étonne qu’il y ait au-dessus de GenĂšve deux SalĂšve alors qu’il n’y a pas deux Cervin au-dessus de Zermatt : « Pourquoi il y a deux SalĂšve ? » Un autre jour, il demande « Pourquoi le lac de GenĂšve ne va pas jusqu’à Berne ? » Ne sachant trop comment interprĂ©ter ces questions bizarres, nous les avons posĂ©es Ă  d’autres enfants du mĂȘme Ăąge, en leur demandant ce qu’ils auraient rĂ©pondu Ă  leur camarade. La rĂ©ponse n’a prĂ©sentĂ© pour eux aucune difficulté : Il y a un Grand SalĂšve pour les grandes courses et les grandes personnes et un Petit SalĂšve pour les petites promenades et pour les enfants et, si le lac de GenĂšve ne va pas jusqu’à Berne, c’est que chaque ville doit avoir son lac. En d’autres termes, il n’y a pas de hasard dans la nature, parce que tout est « fait pour » les hommes et les enfants, selon un plan Ă©tabli et sage dont l’ĂȘtre humain constitue le centre. C’est donc la « raison d’ĂȘtre » des choses que recherche le « pourquoi », c’est-Ă -dire une raison Ă  la fois causale et finaliste, et c’est prĂ©cisĂ©ment parce qu’il faut une raison Ă  tout que l’enfant s’achoppe aux phĂ©nomĂšnes fortuits et pose des questions Ă  leur sujet.

Bref, l’analyse de la maniĂšre mĂȘme dont le petit enfant pose ses questions met d’emblĂ©e en Ă©vidence le caractĂšre encore Ă©gocentrique de sa pensĂ©e, en ce nouveau domaine de la reprĂ©sentation mĂȘme du monde par opposition Ă  celui de l’organisation de l’univers pratique : tout se passe donc comme si les schĂšmes pratiques Ă©taient transfĂ©rĂ©s sur le nouveau plan et s’y prolongeaient, non seulement en finalisme comme nous venons de le voir, mais encore sous les formes suivantes.

L’animisme enfantin est la tendance Ă  concevoir les choses comme vivantes et douĂ©es d’intentions. Est vivant, au dĂ©but, tout objet qui exerce une activitĂ©, celle-ci Ă©tant essentiellement relative Ă  l’utilitĂ© pour l’homme : la lampe qui brĂ»le, le fourneau qui chauffe, la lune qui Ă©claire. Puis la vie est rĂ©servĂ©e aux mobiles et enfin aux corps paraissant se mouvoir d’eux-mĂȘmes comme les astres et le vent. À la vie est rattachĂ©e, d’autre part, la conscience, non pas une conscience identique Ă  celle des hommes, mais le minimum de savoir et d’intentionnalitĂ© nĂ©cessaires aux choses pour accomplir leurs actions et surtout pour se mouvoir ou se diriger vers les buts qui leur sont assignĂ©s. C’est ainsi que les nuages savent qu’ils avancent, parce qu’ils apportent la pluie et surtout la nuit (la nuit est un grand nuage noir qui remplit le ciel quand il convient de dormir). Plus tard, seul le mouvement spontanĂ© est douĂ© de conscience. Par exemple, les nuages ne savent plus rien « parce que le vent les pousse », mais, pour ce qui est du vent, il faut prĂ©ciser : il ne sait rien comme nous « parce qu’il n’est pas une personne », mais « il sait qu’il souffle, parce que c’est lui qui souffle » ! Les astres sont particuliĂšrement intelligents : la lune nous suit dans nos promenades et revient en arriĂšre quand nous rebroussons chemin. Un sourd-muet, Ă©tudiĂ© par W. James, pensait mĂȘme que la lune le dĂ©nonçait quand il volait la nuit et a poussĂ© ce genre de rĂ©flexions jusqu’à se demander si elle n’avait pas de rapports avec sa propre mĂšre, dĂ©cĂ©dĂ©e peu avant. Quant aux enfants normaux, ils sont presque unanimes Ă  se croire accompagnĂ©s par elle et cet Ă©gocentrisme les empĂȘche de penser Ă  ce que devrait faire la lune en prĂ©sence de promeneurs voyageant en sens inverse l’un de l’autre : aprĂšs sept ans, au contraire, cette question suffit Ă  les conduire Ă  l’opinion que les mouvements de la lune sont simplement apparents lorsque son disque nous suit.

Il est Ă©vident qu’un tel animisme rĂ©sulte d’une assimilation des choses Ă  l’activitĂ© propre, soit comme le finalisme examinĂ© plus haut. Mais, de mĂȘme que l’égocentrisme sensori-moteur du nourrisson rĂ©sulte d’une indiffĂ©renciation entre le moi et le monde extĂ©rieur, et non pas d’une hypertrophie narcissique de la conscience du moi, de mĂȘme l’animisme et le finalisme expriment une confusion ou indissociation entre le monde intĂ©rieur ou subjectif et l’univers physique, et non pas un primat de la rĂ©alitĂ© psychique interne. En effet, si le petit enfant anime les corps inertes, et matĂ©rialise en retour la vie de l’ñme : la pensĂ©e est pour lui une voix, la voix qui est dans la bouche ou « une petite voix qui est par-derriĂšre », et cette voix c’est « du vent » (cf. les termes antiques de « anima », « psyché », « rouach », etc.). Les rĂȘves sont des images, en gĂ©nĂ©ral un peu effrayantes, qu’envoient les lumiĂšres nocturnes (la lune, les rĂ©verbĂšres) ou l’air lui-mĂȘme, et qui viennent remplir la chambre. Ou, un peu plus tard, ils sont conçus comme venant de nous, mais ce sont des images quand mĂȘme, qui sont dans la tĂȘte quand on est rĂ©veillĂ© et qui en sortent pour se poser sur le lit ou dans la chambre dĂšs que l’on dort. Lorsqu’on se voit soi-mĂȘme dans son rĂȘve, c’est alors qu’on est double : on est dans son lit, Ă  regarder le rĂȘve, mais on est aussi « dans le rĂȘve », Ă  titre de double immatĂ©riel ou d’image. Nous ne croyons d’ailleurs pas, pour notre part, que ces ressemblances possibles entre la pensĂ©e de l’enfant et celle des primitifs (nous en verrons plus loin avec la physique grecque) soient dues Ă  une hĂ©rĂ©ditĂ© quelconque : la permanence des lois du dĂ©veloppement mental suffit Ă  expliquer ces convergences, et comme tous les hommes, y compris les « primitifs », ont commencĂ© par ĂȘtre des enfants, la pensĂ©e de l’enfant prĂ©cĂšde celle de nos lointains ancĂȘtres autant qu’elle prĂ©cĂšde la nĂŽtre !

Au finalisme et Ă  l’animisme, on peut rattacher l’artificialisme ou croyance que les choses ont Ă©tĂ© construites par l’homme ou par une activitĂ© divine ouvrant Ă  la maniĂšre de la fabrication humaine. Cela n’a rien de contradictoire, pour les petits, avec l’animisme, puisque, selon eux, les bĂ©bĂ©s eux-mĂȘmes sont Ă  la fois bĂątis et bien vivants. L’univers tout entier est ainsi fait : les montagnes « poussent » parce qu’on a plantĂ© des cailloux aprĂšs les avoir fabriquĂ©s ; les lacs ont Ă©tĂ© creusĂ©s, et, jusque trĂšs tard, l’enfant s’imagine que les villes ont existĂ© avant leurs lacs, etc., etc.

Enfin, la causalitĂ© tout entiĂšre, qui se dĂ©veloppe durant la petite enfance, participe de ces mĂȘmes caractĂšres d’indiffĂ©renciation entre le psychique et le physique et d’égocentrisme intellectuel. Les lois naturelles accessibles Ă  l’enfant sont confondues avec les lois morales et le dĂ©terminisme avec l’obligation : les bateaux flottent parce qu’ils le doivent et la lune Ă©claire seulement la nuit « parce que ce n’est pas elle qui commande ». Le mouvement est conçu comme un Ă©tat transitif tendant vers un but qui l’achĂšve : les ruisseaux coulent parce qu’ils ont de l’élan pour aller dans les lacs, mais cet Ă©lan ne leur permet pas de remonter vers la montagne. La notion de force, en particulier, donne lieu Ă  des constatations curieuses : active et substantielle, c’est-Ă -dire liĂ©e Ă  chaque corps et intransmissible, elle explique, comme dans la physique d’Aristote, le mouvement des corps par l’union d’un dĂ©clic externe et d’une force intĂ©rieure, tous deux nĂ©cessaires : par exemple les nuages sont poussĂ©s par le vent, mais ils font eux-mĂȘmes du vent en avançant. Cette explication qui rappelle le cĂ©lĂšbre schĂ©ma pĂ©ripatĂ©ticien du mouvement des projectiles, est Ă©tendue par l’enfant Ă  ces derniers eux-mĂȘmes : si une balle ne tombe pas tout de suite Ă  terre quand une main la lance, c’est qu’elle est poussĂ©e par l’air que fait la main en se dĂ©plaçant et par l’air que la balle elle-mĂȘme fait refluer derriĂšre elle en se mouvant. De mĂȘme l’eau des ruisseaux est mue par l’élan qu’ils prennent au contact des cailloux par-dessus lesquels elle doit passer, etc.

Au total on voit combien les diverses manifestations de cette pensĂ©e naissante sont cohĂ©rentes entre elles dans leur prĂ©logisme. Elles consistent toutes en une assimilation dĂ©formante de la rĂ©alitĂ© Ă  l’activitĂ© propre : les mouvements sont dirigĂ©s vers un but parce que les mouvements propres sont ainsi orientĂ©s ; la force est active et substantielle parce que telle est la force musculaire ; la rĂ©alitĂ© est animĂ©e et vivante ; les lois naturelles tiennent de l’obĂ©issance, bref tout est calquĂ© sur le modĂšle du moi. Ces schĂšmes d’assimilation Ă©gocentrique, qui se donnent libre cours dans le jeu symbolique et dominent encore ainsi la pensĂ©e verbale ne sont-ils cependant pas susceptibles d’accommodations plus prĂ©cises en certaines situations expĂ©rimentales ? C’est ce que nous allons voir maintenant Ă  propos du dĂ©veloppement des mĂ©canismes intuitifs.

C. L’intuition

Une chose frappe dans la pensĂ©e du petit enfant : le sujet affirme tout le temps et ne dĂ©montre jamais. Notons d’ailleurs que cette carence de la preuve dĂ©coule naturellement des caractĂšres sociaux de la conduite de cet Ăąge, c’est-Ă -dire de l’égocentrisme conçu comme indiffĂ©renciation entre le point de vue propre et celui des autres. C’est, en effet, vis-Ă -vis des autres qu’on est portĂ© Ă  chercher des preuves, tandis qu’on se croit toujours soi-mĂȘme d’emblĂ©e, avant prĂ©cisĂ©ment que les autres ne nous aient appris Ă  discuter les objections et avant qu’on ait intĂ©riorisĂ© une telle conduite sous la forme de cette discussion intĂ©rieure qui est la rĂ©flexion. Lorsque l’on questionne des enfants en dessous de sept ans, on est toujours frappĂ© de la pauvretĂ© de leurs preuves, de leur incapacitĂ© Ă  motiver leurs affirmations, et mĂȘme de la difficultĂ© qu’ils Ă©prouvent Ă  retrouver par rĂ©trospection comment ils y ont Ă©tĂ© conduits. De mĂȘme, l’enfant de quatre Ă  sept ans ne sait pas dĂ©finir les concepts qu’il emploie et se borne Ă  dĂ©signer les objets correspondants ou Ă  dĂ©finir par l’usage (« c’est pour  ») sous la double influence du finalisme et de la difficultĂ© de justification.

On rĂ©pondra sans doute que l’enfant de cet Ăąge n’est pas un verbal et que son vrai domaine est encore celui de l’action et de la manipulation. Et cela est vrai, mais sur ce terrain mĂȘme, est-il beaucoup plus « logique » ? Nous distinguerons deux cas : celui de l’intelligence proprement « pratique » et celui de la pensĂ©e tendant Ă  la connaissance, mais dans le domaine expĂ©rimental.

Il existe une « intelligence pratique », qui joue un rĂŽle considĂ©rable entre deux et sept ans en prolongeant, d’une part, l’intelligence sensori-motrice de la pĂ©riode prĂ©verbale et en prĂ©parant, d’autre part, les notions techniques qui se dĂ©velopperont jusqu’à l’ñge adulte. On a beaucoup Ă©tudiĂ© cette intelligence pratique naissante, au moyen d’ingĂ©nieux dispositifs (faire atteindre des objectifs par l’intermĂ©diaire d’instruments variĂ©s : baguettes, crochets, poussoirs, etc.) et l’on a effectivement constatĂ© que l’enfant Ă©tait souvent plus avancĂ© en actions qu’en paroles. Mais, mĂȘme sur ce terrain pratique, on a aussi retrouvĂ© toutes sortes de comportements primitifs, qui rappellent en termes d’action les conduites prĂ©logiques observĂ©es dans la pensĂ©e du mĂȘme niveau (A. Rey).

Revenons ainsi Ă  la pensĂ©e propre Ă  cette pĂ©riode du dĂ©veloppement, en cherchant Ă  l’analyser sur le terrain, non plus verbal, mais expĂ©rimental. Comment l’enfant se conduira-t-il en prĂ©sence d’expĂ©riences prĂ©cises, avec manipulation d’un matĂ©riel, et telles que chaque affirmation puisse ĂȘtre contrĂŽlĂ©e par un contact direct avec les faits ? Raisonnera-t-il logiquement ou bien les schĂšmes d’assimilation conserveront-ils une part de leur Ă©gocentrisme tout en s’accommodant, autant qu’ils en sont capables, Ă  l’expĂ©rience en cours ? L’analyse d’un trĂšs grand nombre de faits s’est montrĂ©e dĂ©cisive : jusque vers sept ans l’enfant demeure prĂ©logique, et il supplĂ©e Ă  la logique par le mĂ©canisme de l’intuition, simple intĂ©riorisation des perceptions et des mouvements sous la forme d’images reprĂ©sentatives et d’« expĂ©riences mentales » qui prolongent ainsi les schĂšmes sensori-moteurs sans coordination proprement rationnelle.

Partons d’un exemple concret. PrĂ©sentons aux sujets six Ă  huit jetons bleus, alignĂ©s avec de petits intervalles entre eux, et demandons-leur de trouver autant de jetons rouges qu’ils pourront puiser dans un tas Ă  disposition. Vers quatre Ă  cinq ans en moyenne, les petits construiront une rangĂ©e de jetons rouges de mĂȘme longueur exactement que celle des jetons bleus, mais sans s’occuper du nombre des Ă©lĂ©ments, ni de faire correspondre terme Ă  terme chaque jeton rouge Ă  chaque jeton bleu. Il y a lĂ  une forme primitive d’intuition, qui consiste Ă  Ă©valuer la quantitĂ© par le seul espace occupĂ©, c’est-Ă -dire par les qualitĂ©s perceptives globales de la collection envisagĂ©e, et sans se soucier de l’analyse des rapports. Vers cinq Ă  six ans, par contre, on observe une rĂ©action beaucoup plus intĂ©ressante : l’enfant met un jeton rouge en regard de chaque jeton bleu et conclut de cette correspondance terme Ă  terme Ă  l’égalitĂ© des deux collections. Seulement, Ă©cartons un peu les jetons extrĂȘmes de la rangĂ©e des rouges, de maniĂšre Ă  ce qu’ils ne soient plus exactement sous les jetons bleus, mais lĂ©gĂšrement de cĂŽté : alors l’enfant, qui a cependant bien vu que l’on n’enlĂšve ni ne rajoute rien, estime que les deux collections ne sont plus Ă©gales et affirme que la plus longue rangĂ©e contient « plus de jetons ». Si l’on met simplement l’une des deux rangĂ©es en paquet, sans toucher Ă  l’autre ; l’équivalence des deux collections se perd encore davantage. Bref, il y a Ă©quivalence tant qu’il y a correspondance visuelle ou optique, mais l’égalitĂ© ne se conserve pas par correspondance logique : il n’y a donc pas lĂ  une opĂ©ration rationnelle, mais une simple intuition. Cette intuition est articulĂ©e et non plus globale, mais elle reste encore intuitive, c’est-Ă -dire soumise au primat de la perception.

En quoi consistent de telles intuitions ? Deux autres exemples nous le feront comprendre : 1° Voici trois boules de couleurs diffĂ©rentes A B C qui circulent dans un tuyau : les voyant partir dans l’ordre A B C, les petits s’attendent bien Ă  les retrouver Ă  l’autre bout du tuyau dans le mĂȘme ordre A B C. L’intuition est donc exacte. Mais si l’on penche le tuyau dans le sens du retour ? Les plus jeunes ne prĂ©voient pas l’ordre C B A et sont tout surpris de le voir rĂ©alisĂ©. Lorsqu’ils savent le prĂ©voir par une intuition articulĂ©e, on imprime alors au tuyau un mouvement de demi-rotation et il s’agit alors de comprendre que l’aller donnera dorĂ©navant C B A et le retour A B C : or non seulement ils ne le comprennent pas, mais, constatant que tantĂŽt A tantĂŽt C sortent en tĂȘte, ils s’attendent Ă  voir surgir ensuite en premier lieu la boule intermĂ©diaire B. 2° Deux mobiles suivent la mĂȘme route dans la mĂȘme direction et l’un dĂ©passe l’autre : Ă  tout Ăąge l’enfant en conclut qu’il « va plus vite ». Mais si le premier parcourt dans le mĂȘme temps un plus long chemin sans rattraper le second ou qu’ils marchent en sens inverse ou encore qu’ils suivent l’un en regard de l’autre deux pistes circulaires concentriques, l’enfant ne comprend plus cette inĂ©galitĂ© de vitesse mĂȘme si les diffĂ©rences donnĂ©es entre les chemins parcourus sont trĂšs grandes. L’intuition de la vitesse se rĂ©duit donc Ă  celle du dĂ©passement effectif et n’aboutit pas au rapport des temps et des espaces franchis.

En quoi consistent donc ces intuitions Ă©lĂ©mentaires de la correspondance spatiale ou optique, de l’ordre direct A B C ou du dĂ©passement ? Ce sont tout simplement des schĂšmes perceptifs ou des schĂšmes d’action, donc des schĂšmes sensori-moteurs, mais transposĂ©s ou intĂ©riorisĂ©s en reprĂ©sentations. Ce sont des images ou des imitations du rĂ©el, Ă  mi-chemin entre l’expĂ©rience effective et l’« expĂ©rience mentale », et ce ne sont pas encore des opĂ©rations logiques gĂ©nĂ©ralisables et composables entre elles.

Et que manque-t-il Ă  ces intuitions pour devenir opĂ©ratoires et se transformer ainsi en un systĂšme logique ? Simplement de prolonger dans les deux sens l’action dĂ©jĂ  connue du sujet de maniĂšre Ă  devenir mobiles et rĂ©versibles. Le propre des intuitions primaires est, en effet, d’ĂȘtre rigides et irrĂ©versibles : elles sont comparables Ă  des schĂšmes perceptifs et Ă  des actes habituels, donnĂ©s d’un bloc et qu’on ne peut pas renverser. Toute habitude est, en effet, irrĂ©versible : par exemple on Ă©crit de gauche Ă  droite et il faudrait tout un nouvel apprentissage pour y parvenir de droite Ă  gauche (et vice versa pour les Arabes). Il en est de mĂȘme des perceptions, qui suivent le cours des choses, et des actes d’intelligence sensori-motrice qui, eux aussi, tendent vers un but et ne reviennent pas en arriĂšre (sauf certains cas privilĂ©giĂ©s). Il est donc trĂšs normal que la pensĂ©e du petit enfant commence par ĂȘtre irrĂ©versible et que, en particulier, lorsqu’elle intĂ©riorise des perceptions ou des mouvements sous forme d’expĂ©riences mentales, celles-ci demeurent peu mobiles et peu rĂ©versibles. L’intuition primaire n’est donc qu’un schĂšme sensori-moteur transposĂ© en acte de pensĂ©e, et elle en hĂ©rite naturellement les caractĂšres. Mais ceux-ci constituent un acquis positif, et il suffira de prolonger cette action intĂ©riorisĂ©e dans le sens de la mobilitĂ© rĂ©versible pour la transformer en « opĂ©ration ».

L’intuition articulĂ©e s’avance effectivement dans cette direction. Tandis que l’intuition primaire n’est qu’une action globale, l’intuition articulĂ©e la dĂ©passe dans la double direction d’une anticipation des suites de cette action et d’une reconstitution des Ă©tats antĂ©rieurs. Sans doute reste-t-elle encore irrĂ©versible : il suffit de dĂ©ranger une correspondance optique pour que l’enfant ne puisse remettre les Ă©lĂ©ments en pensĂ©e dans leur ordre primitif ; il suffit de faire faire un demi-tour au tuyau pour que l’ordre inverse Ă©chappe au sujet, etc. Mais ce dĂ©but d’anticipation et de reconstitution prĂ©pare la rĂ©versibilité : il constitue une rĂ©gulation des intuitions initiales et cette rĂ©gulation annonce les opĂ©rations. L’intuition articulĂ©e est donc susceptible d’atteindre un niveau d’équilibre plus stable et plus mobile Ă  la fois que l’action sensori-motrice seule et lĂ  est le grand progrĂšs de la pensĂ©e propre Ă  ce stade sur l’intelligence qui prĂ©cĂšde le langage. ComparĂ©e Ă  la logique, l’intuition est donc en Ă©quilibre moins stable faute de rĂ©versibilitĂ©, mais comparĂ©e aux actes prĂ©verbaux elle marque une conquĂȘte certaine.

D. La vie affective

Les transformations de l’action issues des dĂ©buts de la socialisation n’intĂ©ressent pas seulement l’intelligence et la pensĂ©e, mais se rĂ©percutent tout aussi profondĂ©ment sur la vie affective. Comme nous l’avons entrevu, en effet, dĂšs la pĂ©riode prĂ©verbale, il existe un parallĂ©lisme Ă©troit entre le dĂ©veloppement de l’affectivitĂ© et celui des fonctions intellectuelles, puisque ce sont lĂ  deux aspects indissociables de chaque action : en toute conduite, en effet, les mobiles et le dynamisme Ă©nergĂ©tique relĂšvent de l’affectivitĂ©, tandis que les techniques et l’ajustement des moyens employĂ©s constituent l’aspect cognitif (sensori-moteur ou rationnel). Il n’y a donc jamais d’action purement intellectuelle (des sentiments multiples interviennent, par exemple, dans la solution d’un problĂšme mathĂ©matique : intĂ©rĂȘts, valeurs, impressions d’harmonie, etc.) et jamais d’actes purement affectifs (l’amour suppose la comprĂ©hension), mais toujours et partout dans les conduites relatives aux objets comme dans celles relatives aux personnes, les deux Ă©lĂ©ments interviennent parce qu’ils se supposent l’un l’autre. Il y a seulement des esprits qui s’intĂ©ressent aux personnes plus qu’aux choses ou aux abstractions et d’autres l’inverse, ce qui fait que les premiers paraissent plus sentimentaux et les autres plus secs, mais il s’agit simplement d’autres conduites et d’autres sentiments, et tous deux emploient nĂ©cessairement Ă  la fois leur intelligence et leur affectivitĂ©.

Au niveau de dĂ©veloppement que nous considĂ©rons maintenant, les trois nouveautĂ©s affectives essentielles sont le dĂ©veloppement des sentiments interindividuels (affections, sympathies et antipathies) liĂ©s Ă  la socialisation des actions, l’apparition des sentiments moraux intuitifs issus des rapports entre adultes et enfants, et les rĂ©gulations d’intĂ©rĂȘts et de valeurs, liĂ©es Ă  celles de la pensĂ©e intuitive en gĂ©nĂ©ral.

Commençons par ce troisiĂšme aspect, qui est le plus Ă©lĂ©mentaire. L’intĂ©rĂȘt est, en effet, le prolongement des besoins : il est le rapport entre un objet et un besoin puisqu’un objet devient intĂ©ressant dans la mesure oĂč il rĂ©pond Ă  un besoin. L’intĂ©rĂȘt est donc l’orientation propre Ă  tout acte d’assimilation mentale : assimiler mentalement, c’est incorporer un objet Ă  l’activitĂ© du sujet et ce rapport d’incorporation entre l’objet et le moi n’est autre que l’intĂ©rĂȘt au sens le plus direct du terme (« inter-esse »). Comme tel, l’intĂ©rĂȘt dĂ©bute avec la vie psychique elle-mĂȘme et joue en particulier un rĂŽle essentiel dans le dĂ©veloppement de l’intelligence sensori-motrice. Mais, avec le dĂ©veloppement de la pensĂ©e intuitive, les intĂ©rĂȘts se multiplient et se diffĂ©rencient et, en particulier, donnent lieu Ă  une dissociation progressive entre les mĂ©canismes Ă©nergĂ©tiques qu’implique l’intĂ©rĂȘt et les valeurs elles-mĂȘmes qu’il engendre.

L’intĂ©rĂȘt se prĂ©sente, comme on sait, sous deux aspects complĂ©mentaires. D’une part, il est un rĂ©gulateur d’énergie, comme l’a montrĂ© ClaparĂšde : son intervention mobilise les rĂ©serves internes de force et il suffit qu’un travail intĂ©resse pour paraĂźtre aisĂ© et pour que la fatigue diminue. C’est pourquoi, par exemple, les Ă©coliers aboutissent Ă  un rendement infiniment meilleur dĂšs que l’on fait appel Ă  leurs intĂ©rĂȘts et que les connaissances proposĂ©es correspondent Ă  leurs besoins. Mais, d’autre part, l’intĂ©rĂȘt implique un systĂšme de valeurs, que le langage courant appelle « les intĂ©rĂȘts » (par opposition Ă  « l’intĂ©rĂȘt ») et qui se diffĂ©rencient prĂ©cisĂ©ment au cours du dĂ©veloppement mental en assignant des buts toujours plus complexes Ă  l’action. Or, ces valeurs dĂ©pendent d’un autre systĂšme de rĂ©gulations, qui commande celles des Ă©nergies intĂ©rieures sans en dĂ©pendre directement, et qui tend Ă  assurer ou Ă  rĂ©tablir l’équilibre du moi en complĂ©tant sans cesse l’activitĂ© par l’incorporation de nouvelles forces ou de nouveaux Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs. C’est ainsi que, durant la petite enfance, on notera des intĂ©rĂȘts pour les mots, pour le dessin, pour les images, les rythmes, pour certains exercices physiques, etc., etc., toutes ces rĂ©alitĂ©s acquĂ©rant de la valeur pour le sujet au fur et Ă  mesure de ses besoins, ceux-ci dĂ©pendant eux-mĂȘmes de l’équilibre mental momentanĂ© et surtout des incorporations nouvelles nĂ©cessaires Ă  son maintien.

Aux intĂ©rĂȘts ou valeurs relatives Ă  l’activitĂ© propre sont liĂ©s de prĂšs les sentiments d’autovalorisation : les fameux « sentiments d’infĂ©riorité » ou de supĂ©rioritĂ©. Toutes les rĂ©ussites et tous les Ă©checs de l’activitĂ© propre s’enregistrent en une sorte d’échelle permanente des valeurs, les succĂšs Ă©levant les prĂ©tentions du sujet et les insuccĂšs les abaissant Ă  l’égard des actions futures. Il en rĂ©sulte un jugement auquel l’individu est conduit peu Ă  peu sur lui-mĂȘme et qui peut avoir de grandes rĂ©percussions sur le dĂ©veloppement entier. En particulier certaines anxiĂ©tĂ©s rĂ©sultent d’échecs rĂ©els et surtout imaginaires.

Mais le systĂšme constituĂ© par ces multiples valeurs conditionne surtout les rapports affectifs interindividuels. De mĂȘme que la pensĂ©e intuitive ou reprĂ©sentative est liĂ©e, grĂące au langage et Ă  l’existence des signes verbaux, aux Ă©changes intellectuels entre individus, de mĂȘme les sentiments spontanĂ©s de personne Ă  personne, naissent d’un Ă©change toujours plus riche de valeurs. DĂšs que la communication est possible entre le petit enfant et son entourage, un jeu subtil de sympathies et d’antipathies va se dĂ©velopper, qui complĂ©tera et diffĂ©renciera indĂ©finiment les sentiments Ă©lĂ©mentaires dĂ©jĂ  notĂ©s au cours du stade prĂ©cĂ©dent. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, il y aura sympathie pour les personnes qui rĂ©pondent aux intĂ©rĂȘts du sujet et qui le valoriseront. La sympathie suppose ainsi, d’une part, une valorisation mutuelle et, d’autre part, une Ă©chelle commune de valeurs permettant les Ă©changes. C’est ce que le langage exprime en disant que les gens qui s’aiment « s’accordent entre eux », « ont les mĂȘmes goĂ»ts », etc. Et c’est sur la base de cette Ă©chelle commune que s’effectuent les valorisations mutuelles. Inversement l’antipathie naĂźt de la dĂ©valorisation, et celle-ci procĂšde souvent de l’absence de goĂ»ts communs ou d’échelle commune des valeurs. Il suffit d’observer le petit enfant dans le choix de ses premiers camarades ou dans la rĂ©action aux adultes Ă©trangers Ă  la famille pour pouvoir suivre le dĂ©veloppement de ces valorisations interindividuelles. Quant Ă  l’amour de l’enfant pour ses parents, les liens du sang seraient loin de pouvoir l’expliquer, sans cette communautĂ© intime de valorisation, qui fait que presque toutes les valeurs des petits sont suspendues Ă  l’image de leur mĂšre et de leur pĂšre. Or, parmi les valeurs interindividuelles ainsi constituĂ©es, il en est de spĂ©cialement remarquables : ce sont prĂ©cisĂ©ment celles que le petit enfant rĂ©serve Ă  ceux qu’il juge supĂ©rieurs Ă  lui : Ă  certains aĂźnĂ©s et Ă  ses parents. Un sentiment particulier correspond Ă  ces valorisations unilatĂ©rales : c’est le respect, qui est un composĂ© d’affection et de crainte, cette seconde composante marquant prĂ©cisĂ©ment l’inĂ©galitĂ© qui intervient dans un tel rapport affectif. Or, le respect, comme l’a bien montrĂ© Bovet, est Ă  la source des premiers sentiments moraux. Il suffit, en effet, que les ĂȘtres respectĂ©s donnent Ă  celui qui les respecte des ordres et surtout des consignes, pour que celles-ci soient senties comme obligatoires et engendrent ainsi le sentiment du devoir. La premiĂšre morale de l’enfant est celle de l’obĂ©issance et le premier critĂšre du bien est longtemps, pour les petits, la volontĂ© des parents 1. Les valeurs morales ainsi engendrĂ©es sont, donc des valeurs normatives, en ce sens qu’elles ne sont plus dĂ©terminĂ©es par de simples rĂ©gulations spontanĂ©es, Ă  la maniĂšre des sympathies ou antipathies, mais bien, grĂące au respect, par des rĂšgles proprement dites. Mais faut-il en conclure que, dĂšs la petite enfance, les sentiments interindividuels sont susceptibles d’atteindre le niveau de ce que nous appellerons dans la suite des opĂ©rations affectives, par comparaison avec les opĂ©rations logiques, c’est-Ă -dire des systĂšmes de valeurs morales s’impliquant rationnellement les unes les autres comme c’est le cas dans une conscience morale autonome ? Il ne le semble pas, car les premiers sentiments moraux de l’enfant demeurent intuitifs, Ă  la maniĂšre de la pensĂ©e propre Ă  toute cette pĂ©riode du dĂ©veloppement. La morale de la petite enfance reste, en effet, essentiellement hĂ©tĂ©ronome, c’est-Ă -dire suspendue Ă  une volontĂ© extĂ©rieure, qui est celle des ĂȘtres respectĂ©s ou des parents. Il est intĂ©ressant, Ă  cet Ă©gard, d’analyser les valorisations de l’enfant dans un domaine moral bien dĂ©fini tel que le mensonge. GrĂące au mĂ©canisme du respect unilatĂ©ral, l’enfant accepte, en effet, et reconnaĂźt la rĂšgle de conduite qui impose la vĂ©racitĂ© bien avant de comprendre de lui-mĂȘme la valeur de la vĂ©ritĂ©, ainsi que la nature du mensonge. Par ses habitudes de jeu et d’imagination et par toute l’attitude spontanĂ©e de sa pensĂ©e, qui affirme sans preuve et assimile le rĂ©el Ă  l’activitĂ© propre sans souci d’objectivitĂ© vĂ©ritable, le petit enfant est portĂ© Ă  dĂ©former la rĂ©alitĂ© et Ă  la plier Ă  ses dĂ©sirs. Il lui arrive ainsi de travestir une vĂ©ritĂ© sans s’en douter et c’est ce que l’on a appelĂ© le « pseudo-mensonge » des petits (le « ScheinlĂŒge » de Stern). NĂ©anmoins il accepte la rĂšgle de vĂ©racitĂ© et reconnaĂźt lĂ©gitime qu’on le blĂąme ou le punisse pour ses propres mensonges. Mais comment Ă©value-t-il ceux-ci ? Tout d’abord les petits affirment que mentir n’a rien de « vilain » quand on s’adresse Ă  des camarades et que seul le mensonge Ă  l’égard des grandes personnes est blĂąmable puisque ce sont elles qui l’interdisent. Mais ensuite, et surtout, ils s’imaginent qu’un mensonge est d’autant plus vilain que l’affirmation fausse s’éloigne davantage de la rĂ©alité ; et cela indĂ©pendamment des intentions en jeu. On demande, par exemple, Ă  l’enfant de comparer deux mensonges : raconter Ă  sa maman qu’on a eu une bonne note Ă  l’école alors qu’on n’a pas Ă©tĂ© interrogĂ© ou raconter Ă  sa maman, aprĂšs avoir Ă©tĂ© effrayĂ© par un chien, que celui-ci Ă©tait gros comme une vache. Les petits comprennent fort bien que le premier de ces mensonges est destinĂ© Ă  obtenir indĂ»ment une rĂ©compense tandis que le second est une simple exagĂ©ration. NĂ©anmoins, le premier paraĂźt « moins vilain » parce qu’il arrive que l’on ait des bonnes notes, et surtout parce que, l’affirmation Ă©tant vraisemblable, la maman elle-mĂȘme a pu s’y tromper ! Le second « mensonge » au contraire est plus vilain, et mĂ©rite un chĂątiment plus exemplaire, parce qu’« il n’arrive jamais qu’un chien soit aussi gros ». Ces rĂ©actions qui semblent assez gĂ©nĂ©rales (on les a en particulier confirmĂ©es rĂ©cemment dans une Ă©tude conduite Ă  l’UniversitĂ© de Louvain) sont fort instructives : elles montrent combien les premiĂšres valeurs morales sont calquĂ©es sur la rĂšgle reçue, grĂące au respect unilatĂ©ral, et sur cette rĂšgle prise Ă  la lettre et non pas encore en esprit. Pour que les mĂȘmes valeurs s’organisent en un systĂšme Ă  la fois cohĂ©rent et gĂ©nĂ©ral, il faudra que les sentiments moraux parviennent Ă  une certaine autonomie et pour cela que le respect cesse d’ĂȘtre unilatĂ©ral et devienne mutuel : c’est en particulier lorsque ce sentiment se dĂ©veloppera entre camarades ou Ă©gaux que le mensonge Ă  un ami sera senti comme aussi « vilain » ou plus encore, que celui de l’enfant Ă  l’adulte.

Bref, intĂ©rĂȘts, autovalorisations, valeurs interindividuelles spontanĂ©es et valeurs morales intuitives, telles semblent ĂȘtre les principales cristallisations de la vie affective propre Ă  ce niveau du dĂ©veloppement.

III. L’enfance de sept à douze ans

L’ñge moyen de sept ans, qui coĂŻncide avec le dĂ©but de la scolaritĂ© proprement dite de l’enfant, marque un tournant dĂ©cisif dans le dĂ©veloppement mental. En chacun des aspects si complexes de la vie psychique, qu’il s’agisse d’intelligence ou de vie affective, de rapports sociaux ou d’activitĂ© proprement individuelle, on assiste Ă  l’apparition de formes d’organisations nouvelles, qui achĂšvent les constructions esquissĂ©es au cours de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente et leur assurent un Ă©quilibre plus stable, tout en inaugurant une sĂ©rie ininterrompue de constructions nouvelles.

Nous suivrons, pour nous retrouver dans ce dĂ©dale, la mĂȘme marche que prĂ©cĂ©demment, partant de l’action globale Ă  la fois sociale et individuelle, et analysant ensuite les aspects intellectuels puis affectifs de ce dĂ©veloppement.

A. Les progrĂšs de la conduite et de sa socialisation

Lorsque l’on visite des classes d’écoliers, en une Ă©cole « active » oĂč libertĂ© est laissĂ©e aux enfants de travailler par groupes autant qu’isolĂ©ment et de parler en travaillant, on ne peut qu’ĂȘtre frappĂ© de la diffĂ©rence entre les milieux scolaires supĂ©rieurs Ă  sept ans et les classes infĂ©rieures. Chez les petits, on n’arrive pas Ă  distinguer nettement ce qui est activitĂ© privĂ©e et ce qui est collaboration : les enfants parlent, mais on ne sait pas s’ils s’écoutent ; et il leur arrive de se mettre Ă  plusieurs au mĂȘme travail, mais on ne sait pas s’ils s’aident rĂ©ellement. À voir ensuite les grands, on est frappĂ© par un double progrĂšs : concentration individuelle, lorsque le sujet travaille pour lui, et collaboration effective lorsqu’il y a vie commune. Or, ces deux aspects de l’activitĂ© qui dĂ©bute vers sept ans sont en rĂ©alitĂ© complĂ©mentaires et tiennent aux mĂȘmes causes. Ils sont mĂȘme tellement solidaires qu’il est au premier abord difficile de dire si c’est parce que l’enfant est devenu capable d’une certaine rĂ©flexion qu’il arrive Ă  coordonner ses actions avec celles des autres, ou si c’est parce qu’il y a progrĂšs de la socialisation que la pensĂ©e en est renforcĂ©e par intĂ©riorisation.

Du point de vue des rapports interindividuels, l’enfant, aprĂšs sept ans, devient, en effet, capable de coopĂ©ration, parce qu’il ne confond plus son point de vue propre et celui des autres, mais qu’il les dissocie pour les coordonner. La chose est visible dĂšs le langage entre enfants. Les discussions deviennent possibles, avec ce qu’elles comportent de comprĂ©hension Ă  l’égard des points de vue de l’adversaire, et de recherche des justifications ou des preuves Ă  l’égard de l’affirmation propre. Les explications d’enfants Ă  enfants se dĂ©veloppent, sur le plan de la pensĂ©e elle-mĂȘme et pas seulement de l’action matĂ©rielle. Le langage « égocentrique » disparaĂźt presque entiĂšrement et les propos spontanĂ©s de l’enfant tĂ©moignent par leur structure grammaticale elle-mĂȘme du besoin de connexion entre les idĂ©es et de justification logique.

Quant au comportement collectif des enfants, on constate aprĂšs sept ans un changement notable dans les attitudes sociales, lors des jeux rĂ©glĂ©s par exemple. On sait qu’un jeu collectif, comme celui des billes, suppose un nombre trĂšs grand de rĂšgles variĂ©es, prĂ©cisant la maniĂšre de lancer les billes, les emplacements, l’ordre des coups successifs, les droits d’appropriation en cas de rĂ©ussite, etc., etc. Or, il s’agit d’un jeu qui, dans notre pays tout au moins, demeure exclusivement enfantin et prend fin en pratique au terme de l’école primaire. Tout ce corps de rĂšgles, avec la jurisprudence qu’en requiert l’application, constitue donc une institution propre aux enfants, mais qui, nĂ©anmoins, se transmet de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration avec une force de conservation surprenante. Or, on se rappelle qu’au cours de la petite enfance, les joueurs de quatre Ă  six ans cherchent bien Ă  imiter les exemples des aĂźnĂ©s et observent mĂȘme certaines rĂšgles, mais chacun n’en connaĂźt qu’une fraction et, durant le jeu, ne se soucie en rien des rĂšgles du voisin, lorsqu’il est du mĂȘme Ăąge : chacun joue en fait Ă  sa maniĂšre, sans coordination aucune. Bien plus, quand on demande aux petits qui a gagnĂ©, Ă  la fin d’une partie, on les Ă©tonne fort, car tout le monde gagne Ă  la fois et gagner signifie s’ĂȘtre bien amusĂ© soi-mĂȘme. Au contraire, les joueurs Ă  partir de sept ans prĂ©sentent un double progrĂšs. Sans encore connaĂźtre par cƓur toutes les rĂšgles du jeu, ils s’assurent au moins de l’unitĂ© des rĂšgles admises durant une mĂȘme partie et se contrĂŽlent les uns les autres de maniĂšre Ă  maintenir l’égalitĂ© devant une loi unique. D’autre part, le terme de « gagner » prend un sens collectif : c’est rĂ©ussir aprĂšs une compĂ©tition rĂ©glĂ©e, et il est clair que la reconnaissance de cette victoire d’un joueur sur les autres ainsi que celle des gains de billes qui en sont la consĂ©quence, supposent des discussions bien menĂ©es et concluantes.

Or, en connexion Ă©troite avec ces progrĂšs sociaux, on assiste donc Ă  des transformations de l’action individuelle qui en paraissent Ă  la fois les causes et les effets. L’essentiel en est que l’enfant devient susceptible d’un dĂ©but de rĂ©flexion. Au lieu des conduites impulsives de la petite enfance, s’accompagnant de croyance immĂ©diate et d’égocentrisme intellectuel, l’enfant Ă  partir de sept ou de huit ans pense avant d’agir et commence ainsi Ă  conquĂ©rir cette conduite difficile de la rĂ©flexion. Mais une rĂ©flexion n’est autre chose qu’une dĂ©libĂ©ration intĂ©rieure, c’est-Ă -dire une discussion que l’on conduit avec soi-mĂȘme comme on pourrait la mener avec des interlocuteurs ou des contradicteurs rĂ©els ou extĂ©rieurs. On peut donc dire aussi bien que la rĂ©flexion est une conduite sociale de discussion, mais intĂ©riorisĂ©e (comme la pensĂ©e elle-mĂȘme suppose un langage intĂ©rieur, donc intĂ©riorisĂ©), selon cette loi gĂ©nĂ©rale d’aprĂšs laquelle on finit toujours par s’appliquer Ă  soi-mĂȘme les conduites acquises en fonction des autres, ou que la discussion socialisĂ©e n’est qu’une rĂ©flexion extĂ©riorisĂ©e. En rĂ©alitĂ© un tel problĂšme, comme toutes les questions analogues, revient Ă  se demander si c’est la poule qui fait l’Ɠuf ou l’Ɠuf qui fait la poule, car toute conduite humaine est Ă  la fois sociale et individuelle.

L’essentiel de ces constatations est que, sur ce double plan, l’enfant de sept ans commence Ă  se libĂ©rer de son Ă©gocentrisme social et intellectuel et devient donc capable de coordinations nouvelles qui vont prĂ©senter la plus grande importance tout Ă  la fois pour l’intelligence et pour l’affectivitĂ©. Pour ce qui est de la premiĂšre, il s’agit en fait des dĂ©buts de la construction de la logique elle-mĂȘme : la logique constitue prĂ©cisĂ©ment le systĂšme des rapports permettant la coordination des points de vue entre eux, des points de vue correspondant Ă  des individus diffĂ©rents aussi bien que de ceux qui correspondent Ă  des perceptions ou intuitions successives du mĂȘme individu. Pour ce qui est de l’affectivitĂ©, le mĂȘme systĂšme de coordinations sociales et individuelles engendre une morale de coopĂ©ration et d’autonomie personnelle par opposition Ă  la morale intuitive d’hĂ©tĂ©ronomie propre aux petits : or, ce systĂšme nouveau de valeurs reprĂ©sente dans le domaine affectif, l’équivalent de la logique pour l’intelligence. Quant aux instruments mentaux qui vont permettre cette double coordination logique et morale, ils sont constituĂ©s par l’opĂ©ration, en ce qui concerne l’intelligence, et par la volontĂ©, sur le plan affectif : deux rĂ©alitĂ©s nouvelles, et, comme nous le verrons, trĂšs proches parentes l’une de l’autre, car elles rĂ©sultent l’une et l’autre d’une mĂȘme inversion ou conversion de l’égocentrisme primitif.

B. Les progrÚs de la pensée

Lorsque les formes Ă©gocentriques de causalitĂ© et de reprĂ©sentation du monde, c’est-Ă -dire celles qui sont calquĂ©es sur l’activitĂ© propre, commencent Ă  dĂ©cliner sous l’influence des facteurs que l’on vient de voir, de nouvelles formes d’explication surgissent par le fait mĂȘme, qui procĂšdent en un sens des prĂ©cĂ©dentes, mais en les corrigeant. Il est frappant de constater que, parmi les premiĂšres Ă  apparaĂźtre, il en est qui ressemblent Ă  certaines de celles que se sont donnĂ©es les Grecs, prĂ©cisĂ©ment Ă  l’époque du dĂ©clin des explications proprement mythologiques.

L’une des formes les plus simples de ces relations rationnelles de cause Ă  effet, est l’explication par identification. On se rappelle l’animisme et l’artificialisme mĂȘlĂ©s de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente. Dans le cas de l’origine des astres (question bizarre Ă  poser aux enfants, mais qu’il leur arrive souvent de soulever spontanĂ©ment), ces types primitifs de causalitĂ© reviennent Ă  dire, par exemple, que « le soleil est nĂ© parce que nous on est né » et qu’« il a grandi parce que nous on a grandi ». Or, lorsque cet Ă©gocentrisme grossier est en baisse, l’enfant, tout en maintenant l’idĂ©e de la croissance des astres, les considĂ©rera comme issus, non plus d’une construction humaine ou anthropomorphique, mais d’autres corps naturels dont la formation semble plus claire au premier abord : c’est ainsi que le soleil et la lune sont sortis des nuages, ce sont des petits morceaux de nuages embrasĂ©s qui ont poussĂ© (et « les lunes » poussent encore frĂ©quemment sous nos yeux !). Les nuages eux-mĂȘmes sont issus de la fumĂ©e ou de l’air. Les pierres sont formĂ©es de terre et la terre de l’eau, etc., etc. Lorsque enfin les corps ne sont plus censĂ©s croĂźtre Ă  la maniĂšre des ĂȘtres vivants, ces filiations apparaissent Ă  l’enfant non plus comme des processus d’ordre biologique, mais comme des transmutations proprement dites. On voit assez la parentĂ© de ces faits avec les explications par rĂ©duction des matiĂšres les unes aux autres, qui Ă©taient en honneur dans l’école de Milet (encore que la « nature » ou « physis » des choses Ă©tait pour ces philosophes une sorte de croissance et que leur « hylozoĂŻsme » n’était guĂšre Ă©loignĂ© de l’animisme enfantin).

Or, en quoi consistent ces premiers types d’explication ? Faut-il admettre que chez les enfants l’animisme cĂšde directement le pas Ă  une sorte de causalitĂ© fondĂ©e sur le principe d’identitĂ©, comme si ce cĂ©lĂšbre principe logique rĂ©gissait d’emblĂ©e la raison Ă  la maniĂšre dont certaines philosophies nous ont conviĂ© Ă  le croire ? Certes, il y a dans ces dĂ©veloppements la preuve que l’assimilation Ă©gocentrique, principe de l’animisme, du finalisme et de l’artificialisme, est en voie de se transformer en assimilation rationnelle, c’est-Ă -dire en structuration de la rĂ©alitĂ© par la raison elle-mĂȘme, mais cette assimilation rationnelle est beaucoup plus complexe qu’une pure et simple identification.

Si, en effet, au lieu de suivre les enfants dans leurs questions sur ces rĂ©alitĂ©s Ă©loignĂ©es ou impossibles Ă  manipuler, telles que les astres, les montagnes et les eaux, sur lesquelles la pensĂ©e ne peut que demeurer verbale, on les questionne sur des faits tangibles et palpables, on se rĂ©serve des surprises encore beaucoup plus grandes. On dĂ©couvre que, dĂšs sept ans, l’enfant devient capable de construire des explications proprement atomistiques, et cela Ă  l’époque oĂč il commence Ă  savoir compter. Or, pour prolonger notre comparaison, on se rappelle que les Grecs ont inventĂ© l’atomisme tĂŽt aprĂšs avoir spĂ©culĂ© sur la transmutation des substances, et l’on note surtout que le premier des atomistes Ă©tait sans doute Pythagore, lui qui croyait Ă  la composition des corps Ă  base de nombres matĂ©riels, ou points discontinus de substance. Bien entendu, sauf trĂšs rares exceptions (il y en a cependant), l’enfant ne gĂ©nĂ©ralise pas et diffĂšre des philosophes grecs en ce qu’il ne construit pas de systĂšme. Mais lorsque l’expĂ©rience s’y prĂȘte, il recourt bel et bien Ă  un atomisme explicite et mĂȘme trĂšs rationnel.

L’expĂ©rience la plus simple Ă  cet Ă©gard consiste Ă  prĂ©senter Ă  l’enfant deux verres d’eau de formes semblables et de dimensions Ă©gales, remplis jusqu’aux trois quarts. Dans l’un des deux on immerge deux morceaux de sucre en demandant d’avance si l’eau va monter. Le sucre une fois immergĂ© on constate le nouveau niveau et l’on pĂšse les deux verres, de maniĂšre Ă  faire relever que l’eau contenant le sucre pĂšse plus que l’autre. On demande alors, pendant que le sucre fond : 1° si, une fois dissous, il en restera quelque chose dans l’eau ; 2° si le poids restera plus Ă©levĂ© ou redeviendra Ă©gal Ă  celui de l’eau claire et pure ; 3° si le niveau de l’eau sucrĂ©e redescendra jusqu’à Ă©galitĂ© avec celui de l’autre verre ou demeurera ce qu’il est. On demande le pourquoi de toutes les affirmations avancĂ©es par l’enfant, puis, une fois la dissolution achevĂ©e on reprend la conversation aprĂšs constatation de la permanence du poids et du volume (du niveau) de l’eau sucrĂ©e. Or, les rĂ©actions observĂ©es aux diffĂ©rents Ăąges se sont trouvĂ©es extrĂȘmement nettes, et leur ordre de succession si rĂ©gulier que l’on a pu tirer de ces questions un procĂ©dĂ© diagnostic pour l’étude des arriĂ©rations mentales. Tout d’abord, les petits (en dessous de sept ans) nient en gĂ©nĂ©ral toute conservation du sucre dissous, et a fortiori celle du poids et du volume qui lui sont attachĂ©s. Pour eux le fait que le sucre fonde implique qu’il s’anĂ©antisse entiĂšrement et disparaisse du rĂ©el. Il reste bien le goĂ»t de l’eau sucrĂ©e, mais selon les mĂȘmes sujets, ce goĂ»t va disparaĂźtre en quelques heures ou quelques jours, semblable Ă  une odeur ou plus prĂ©cisĂ©ment Ă  une ombre attardĂ©e, destinĂ©e au nĂ©ant. Vers sept ans, au contraire, le sucre fondu demeure dans l’eau, c’est-Ă -dire qu’il y a conservation de la substance. Mais sous quelle forme ? Pour certains des sujets, il se transforme en eau ou se liquĂ©fie en un sirop qui se mĂ©lange Ă  l’eau : c’est lĂ  l’explication par transmutation dont nous parlions plus haut. Mais pour les plus avancĂ©s, il se passe autre chose. On voit, dit l’enfant, le morceau qui s’éparpille en « petites miettes » au cours de la dissolution : eh bien ! il suffit d’admettre que ces petits « brins » deviennent toujours plus petits, et l’on comprend alors comment ils existent toujours dans l’eau Ă  l’état de « petites boules » invisibles. « C’est ça qui fait le goĂ»t sucré » ajoutent ces sujets. L’atomisme est donc nĂ©, sous les espĂšces d’une « mĂ©taphysique de la poussiĂšre » ou de la poudre, comme l’a joliment dit un philosophe français. Mais c’est un atomisme encore qualitatif, puisque ces « petites boules » n’ont ni poids ni volume et que l’enfant s’attend Ă  la disparition du premier et Ă  la baisse du niveau de l’eau aprĂšs dissolution. Au cours d’une Ă©tape suivante, dont l’apparition se note aux environs de neuf ans, l’enfant fait le mĂȘme raisonnement en ce qui concerne la substance, mais y ajoute un progrĂšs essentiel : les petites boules ont chacune leur poids et si l’on additionne tous ces poids partiels on retrouvera le poids des morceaux immergĂ©s. Par contre, capables d’une explication aussi subtile pour affirmer a priori la conservation du poids, ils manquent celle du volume et s’attendent Ă  ce que le niveau de l’eau rebaisse aprĂšs dissolution. Enfin, vers onze ou douze ans, l’enfant gĂ©nĂ©ralise son schĂšme explicatif au volume lui-mĂȘme et dĂ©clare que, les petites boules occupant chacune une petite place, la somme de ces espaces est Ă©gale Ă  celle des morceaux de sucre immergĂ©s, de telle sorte que le niveau ne redescendra pas.

Tel est donc l’atomisme enfantin. Cet exemple n’est pas unique. On obtient les mĂȘmes explications, mais en sens inverse lorsque l’on fait dilater devant l’enfant un grain de maĂŻs amĂ©ricain posĂ© sur une plaque chauffĂ©e : pour les petits la substance s’augmente, Ă  sept ans elle se conserve sans accroissement, mais gonfle et le poids change ; Ă  neuf-dix ans le poids se conserve, mais toujours pas le volume et vers douze ans, la farine Ă©tant composĂ©e de grains invisibles Ă  volume constant, ces grains de poudre s’écartent simplement les uns des autres sĂ©parĂ©s par l’air chaud !

Cet atomisme est remarquable non pas tant Ă  cause de la reprĂ©sentation des granules, suggĂ©rĂ©e par l’expĂ©rience de la poudre ou de la farine, mais en fonction du processus dĂ©ductif de composition qu’il rĂ©vĂšle : le tout est expliquĂ© par la composition des parties, et celle-ci suppose donc des opĂ©rations rĂ©elles de segmentation ou partition et inversement de rĂ©union ou addition, ainsi que de dĂ©placements par concentration ou Ă©cartement (toujours comme chez les prĂ©socratiques !). Il suppose en outre et surtout de vĂ©ritables principes de conservation, ce qui montrera l’évidence que les opĂ©rations en jeu sont groupĂ©es en systĂšmes fermĂ©s et cohĂ©rents, dont ces conservations reprĂ©sentent les « invariants ».

Les notions de permanence dont nous venons de constater une premiĂšre manifestation sont successivement celles de la substance, du poids et du volume. Or, il est facile de les retrouver en d’autres expĂ©riences. On donne, par exemple, Ă  l’enfant deux boulettes de pĂąte Ă  modeler, de mĂȘmes tailles et de mĂȘmes poids. L’une est ensuite dĂ©formĂ©e en galette, en saucisse ou coupĂ©e en morceaux : avant sept ans l’enfant croit alors qu’elle a changĂ© de quantitĂ© de matiĂšre, de poids et de volume ; vers sept-huit ans, il admet la constance de la matiĂšre en jeu, mais croit encore Ă  la variation des autres qualitĂ©s ; vers neuf ans, il reconnaĂźt la conservation du poids mais pas du volume et vers onze-douze ans celle du volume (par dĂ©placements du niveau en cas d’immersion des objets en cause dans deux verres d’eau). Il est surtout facile de montrer que, dĂšs sept ans, bien d’autres principes de conservation sont acquis successivement, qui jalonnent le dĂ©veloppement de la pensĂ©e et manquaient complĂštement aux petits : conservation des longueurs en cas de dĂ©formation des chemins parcourus, conservation des surfaces, des ensembles discontinus, etc., etc. Ces notions d’invariance sont l’équivalent, sur le plan de la pensĂ©e, de ce que nous avons vu plus haut de la construction sensori-motrice du schĂšme de l’« objet », invariant pratique de l’action.

Or, comment s’élaborent ces notions de conservation, qui diffĂ©rencient si profondĂ©ment la pensĂ©e de la seconde enfance de celle d’avant sept ans ? Exactement comme l’atomisme lui-mĂȘme, ou, pour parler de façon plus gĂ©nĂ©rale, comme l’explication causale par composition partitive : elles rĂ©sultent d’un jeu d’opĂ©rations coordonnĂ©es entre elles en systĂšmes d’ensemble et dont la propriĂ©tĂ© la plus remarquable, en opposition Ă  la pensĂ©e intuitive de la petite enfance, est d’ĂȘtre rĂ©versibles. En effet, la vraie raison qui pousse les enfants de la prĂ©sente pĂ©riode Ă  admettre la conservation d’une substance, ou d’un poids, etc., est, non pas l’identitĂ© (les petits voient aussi bien que les grands que l’« on n’a rien enlevĂ© ni ajouté »), mais la possibilitĂ© d’un retour rigoureux au point de dĂ©part : la galette pĂšse autant que la boule, disent-ils, parce que vous pouvez refaire une boule avec la galette. Nous verrons plus loin la signification rĂ©elle de ces opĂ©rations, dont le rĂ©sultat est donc de corriger l’intuition perceptive, toujours victime des illusions du point de vue momentanĂ©, et par consĂ©quent de « dĂ©centrer » l’égocentrisme, si l’on peut dire, pour transformer les rapports immĂ©diats en un systĂšme cohĂ©rent de relations objectives.

Mais auparavant, signalons encore les grandes conquĂȘtes de la pensĂ©e ainsi transformĂ©es : celles du temps (et avec lui de la vitesse) et de l’espace lui-mĂȘme conçus, outre la causalitĂ© et les notions de conservation, comme des schĂšmes gĂ©nĂ©raux de la pensĂ©e, et non plus simplement comme des schĂšmes d’action ou d’intuition.

Le dĂ©veloppement des notions de temps soulĂšve, dans l’évolution mentale de l’enfant les problĂšmes les plus curieux, en connexion avec les questions posĂ©es par la science la plus contemporaine. À tout Ăąge, bien entendu, l’enfant saura dire d’un mobile qui parcourt le chemin A B C
 qu’il Ă©tait en A « avant » d’ĂȘtre en B ou en C et qu’il met « plus de temps » pour parcourir le trajet A C que le trajet A B. Mais c’est Ă  peu prĂšs Ă  cela que se limitent les intuitions temporelles de la petite enfance et, si l’on fait comparer l’un Ă  l’autre deux mobiles suivant des chemins parallĂšles mais Ă  vitesses inĂ©gales, on constate que : 1° les petits n’ont pas l’intuition de la simultanĂ©itĂ© des points d’arrĂȘts, parce qu’ils ne comprennent pas l’existence d’un temps commun aux deux mouvements ; 2° ils n’ont pas l’intuition de l’égalitĂ© de deux durĂ©es synchrones, et cela pour la mĂȘme raison ; 3° ils ne mettent mĂȘme pas en rapport les durĂ©es et les successions : admettant qu’un garçon X est plus jeune qu’un garçon Y, par exemple, ils n’en concluent pas que le second est nĂ©cessairement nĂ© « aprĂšs » l’autre ! Comment donc se construit le temps ? Par des coordinations d’opĂ©rations analogues Ă  celles dont il vient d’ĂȘtre question : mise en ordre de succession des Ă©vĂ©nements, d’une part, et emboĂźtement des durĂ©es conçues comme intervalles entre ces Ă©vĂ©nements, les deux systĂšmes Ă©tant alors cohĂ©rents, parce que reliĂ©s l’un Ă  l’autre.

Quant Ă  la vitesse, les petits ont Ă  tout Ăąge l’intuition correcte qu’un mobile qui en dĂ©passe un autre va plus vite que lui. Mais il suffit qu’il n’y ait plus dĂ©passement visible (en cachant les mobiles sous des tunnels d’inĂ©gale longueur ou en rendant les pistes inĂ©gales circulaires et concentriques), pour que l’intuition de la vitesse soit en dĂ©faut. La notion rationnelle de vitesse, au contraire, conçue comme un rapport entre le temps et l’espace parcouru, s’élabore en connexion avec le temps vers huit ans environ.

Il reste la construction de l’espace, dont l’importance est immense, tant pour la comprĂ©hension des lois du dĂ©veloppement que pour les applications pĂ©dagogiques rĂ©servĂ©es Ă  ce genre d’études. Malheureusement, si nous connaissons Ă  peu prĂšs le dĂ©veloppement de cette notion sous sa forme de schĂšme pratique durant les deux premiĂšres annĂ©es, l’état des recherches en ce qui concerne la gĂ©omĂ©trie spontanĂ©e de l’enfant est loin d’ĂȘtre aussi avancĂ© que pour les notions prĂ©cĂ©dentes. Tout ce que l’on peut dire est que les idĂ©es fondamentales d’ordre, de continuitĂ©, de distance, de longueur, de mesure, etc., etc., ne donnent lieu durant la petite enfance qu’à des intuitions extrĂȘmement limitĂ©es et dĂ©formantes. L’espace primitif n’est ni homogĂšne, ni isotrope (il prĂ©sente des dimensions privilĂ©giĂ©es), ni continu, etc., et surtout il est centrĂ© sur le sujet au lieu d’ĂȘtre reprĂ©sentable de n’importe quel point de vue. C’est Ă  nouveau aprĂšs sept ans qu’un espace rationnel commence Ă  se construire, et c’est au moyen des mĂȘmes opĂ©rations gĂ©nĂ©rales, dont il nous faut Ă©tudier maintenant la formation pour elles-mĂȘmes.

C. Les opérations rationnelles

À l’intuition, qui est la forme supĂ©rieure d’équilibre qu’atteigne la pensĂ©e propre Ă  la petite enfance, correspondent les opĂ©rations dans la pensĂ©e ultĂ©rieure Ă  sept ans. C’est pourquoi le noyau opĂ©ratoire de l’intelligence mĂ©rite un examen dĂ©taillĂ©, car son examen fournit la clef d’une partie essentielle du dĂ©veloppement mental.

Il convient tout d’abord de noter que la notion d’opĂ©ration s’applique Ă  des rĂ©alitĂ©s trĂšs diverses, quoique fort bien dĂ©finies. Il y a des opĂ©rations logiques, telles que celles dont est composĂ© un systĂšme de concepts ou classes (rĂ©union d’individus) ou de relations, des opĂ©rations arithmĂ©tiques (addition, multiplication, etc., et leurs inverses), des opĂ©rations gĂ©omĂ©triques (sections, dĂ©placements, etc.), temporelles (sĂ©riation des Ă©vĂ©nements, donc de leur succession, et emboĂźtement des intervalles), mĂ©caniques, physiques, etc. Une opĂ©ration est donc d’abord, psychologiquement, une action quelconque (rĂ©unir des individus ou des unitĂ©s numĂ©riques, dĂ©placer, etc.), dont la source est toujours motrice, perceptive ou intuitive. Ces actions qui sont au point de dĂ©part des opĂ©rations ont ainsi elles-mĂȘmes pour racines des schĂšmes sensori-moteurs, des expĂ©riences effectives ou mentales (intuitives) et constituent, avant de devenir opĂ©ratoires, la matiĂšre mĂȘme de l’intelligence sensori-motrice, puis de l’intuition. Comment expliquer, dĂšs lors, le passage des intuitions aux opĂ©rations ? Les premiĂšres se transforment en secondes, dĂšs qu’elles constituent des systĂšmes d’ensemble Ă  la fois composables et rĂ©versibles. Autrement dit, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les actions deviennent opĂ©ratoires dĂšs que deux actions du mĂȘme genre peuvent ĂȘtre composĂ©es en une troisiĂšme action qui appartient encore Ă  ce genre et que ces diverses actions peuvent ĂȘtre inversĂ©es ou retournĂ©es : c’est ainsi que l’action de rĂ©unir (addition logique ou addition arithmĂ©tique) est une opĂ©ration parce que plusieurs rĂ©unions successives Ă©quivalent Ă  une seule rĂ©union (composition des additions) et que les rĂ©unions peuvent ĂȘtre inversĂ©es en dissociations (soustractions).

Or, il est trĂšs remarquable de constater que, vers sept ans, se constitue prĂ©cisĂ©ment toute une sĂ©rie de ces systĂšmes d’ensembles qui transforment les intuitions en opĂ©rations de toutes sortes, et c’est ce qui explique les transformations de la pensĂ©e, analysĂ©es plus haut. Et surtout il est frappant de voir comment ces systĂšmes se forment par une sorte d’organisation totale et souvent trĂšs rapide, aucune opĂ©ration n’existant Ă  l’état isolĂ©, mais se constituant toujours en fonction de la totalitĂ© des opĂ©rations du mĂȘme genre. Par exemple, un concept ou une classe logique (rĂ©union d’individus) ne se construit pas Ă  l’état isolĂ©, mais nĂ©cessairement Ă  l’intĂ©rieur d’une classification d’ensemble dont elle reprĂ©sente une partie. Une relation logique de famille (frĂšre, oncle, etc.) n’est comprise qu’en fonction d’un ensemble de relations analogues dont la totalitĂ© constitue un systĂšme de parentĂ©s. Les nombres n’apparaissent pas indĂ©pendamment les uns des autres (3, 10, 2, 5, etc.) mais ne sont saisis que comme Ă©lĂ©ments d’une suite ordonnĂ©e 1, 2, 3
, etc. Les valeurs n’existent qu’en fonction d’un systĂšme total, ou « échelle de valeurs », une relation asymĂ©trique, telle que B < C n’est intelligible qu’en rapport avec une sĂ©riation d’ensemble possible : o < A < B < C < D
, etc. Or, et ceci est encore plus remarquable, les systĂšmes d’ensemble ne se forment dans la pensĂ©e de l’enfant qu’en connexion avec une rĂ©versibilitĂ© prĂ©cise de ces opĂ©rations et acquiĂšrent ainsi d’emblĂ©e une structure dĂ©finie et achevĂ©e.

Un exemple particuliĂšrement clair est justement celui de la sĂ©riation qualitative A < B < C
, etc. À tout Ăąge, un enfant saura distinguer deux bĂątonnets par leur longueur et juger que l’élĂ©ment B est plus grand que A. Mais ce n’est lĂ , durant la petite enfance, qu’un rapport perceptif ou intuitif et non pas une opĂ©ration logique. En effet, si l’on montre d’abord A < B, puis ensuite si l’on montre les deux bĂątonnets B < C, mais en cachant A sous la table et que l’on demande si A (qui vient donc d’ĂȘtre comparĂ© Ă  B) est plus grand ou plus petit que C (qui est sur la table avec B), l’enfant se refuse Ă  conclure (pour autant naturellement que les diffĂ©rences ne soient pas trop grandes et ne subsistent pas telles quelles dans la mĂ©moire, liĂ©es aux images-souvenirs) et demande Ă  les voir ensemble, parce qu’il ne sait pas dĂ©duire A < C de A < B et de B < C. Or, quand saura-t-il effectuer cette dĂ©duction ? C’est seulement lorsqu’il saura construire une sĂ©rie ou Ă©chelle de bĂątonnets sur la table et, chose curieuse, il n’y parvient pas avant six ou sept ans. Bien entendu il saura, trĂšs tĂŽt, ordonner des bĂątonnets de longueurs trĂšs distinctes les unes des autres : mais alors il construit simplement un escalier, c’est-Ă -dire une figure perceptive. Par contre si les longueurs diffĂšrent peu et qu’il faille chaque fois comparer les Ă©lĂ©ments deux Ă  deux pour les ordonner, alors il commence par les ranger, simplement par couples C E ; A C ; B D, etc., sans coordonner ces couples entre eux ; puis il fait de petites sĂ©ries de trois ou quatre Ă©lĂ©ments, mais toujours sans les coordonner entre elles ; ensuite il rĂ©ussit la sĂ©rie totale, mais par tĂątonnements et sans savoir intercaler de nouveaux Ă©lĂ©ments distincts, une fois construite la premiĂšre sĂ©rie totale. Enfin, et cela seulement vers six ans et demi ou sept ans, il dĂ©couvre une mĂ©thode opĂ©ratoire, qui consiste Ă  chercher d’abord le plus petit Ă©lĂ©ment de tous, puis chaque fois le plus petit de tous ceux qui restent, et rĂ©ussit ainsi Ă  construire sa sĂ©rie totale sans tĂątonnements ni erreurs (et Ă  intercaler aprĂšs coup de nouveaux Ă©lĂ©ments). C’est alors qu’il devient, par le fait mĂȘme, capable du raisonnement : A < B ; B < C donc A < C. Or, on voit immĂ©diatement que cette construction suppose l’opĂ©ration inverse (la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire) : chaque terme est conçu Ă  la fois comme plus petit que tous les suivants (relation <) et comme plus grand que tous les prĂ©cĂ©dents (relation >) et c’est ce qui permet au sujet de trouver sa mĂ©thode de construction, ainsi que d’intercaler de nouveaux Ă©lĂ©ments aprĂšs que la premiĂšre sĂ©rie totale ait Ă©tĂ© construite.

Or, il est d’un grand intĂ©rĂȘt de constater que, si les opĂ©rations de sĂ©riation (coordination des relations asymĂ©triques) sont ainsi dĂ©couvertes vers sept ans en ce qui concerne les longueurs ou grandeurs dĂ©pendant de la quantitĂ© de matiĂšre, il faut attendre neuf ans en moyenne pour obtenir une sĂ©riation analogue des poids (Ă  grandeurs Ă©gales : par exemple des boules de mĂȘmes grandeurs mais de poids diffĂ©rents) et onze ou douze ans pour obtenir celle des volumes (par la mesure de l’immersion dans l’eau). De mĂȘme il faut attendre neuf ans pour que l’enfant puisse conclure A < C si A < B et B < C, dans le domaine du poids et onze Ă  douze ans dans celui du volume. Il est donc Ă©vident que ces opĂ©rations sont en connexion Ă©troite avec la construction mĂȘme de ces notions de poids et de volume et notamment avec l’élaboration des principes de conservation qui leur sont relatifs (voir plus haut).

Un second exemple de systĂšme total d’opĂ©rations est constituĂ© par la coordination des relations symĂ©triques, en particulier des relations d’égalitĂ©s : A = B ; B = C donc A = C. Or, ici de nouveau ces systĂšmes d’ensemble sont liĂ©s Ă  la construction mĂȘme des notions. Ils apparaissent dĂšs sept ans pour les longueurs et quantitĂ©s simples, mais il faut attendre neuf ans pour les Ă©galitĂ©s de poids et douze ans pour celles de volume. Voici un exemple relatif aux poids. On donne Ă  l’enfant des barres A = B = C
 de mĂȘmes formes, dimensions et poids, puis on lui prĂ©sente des morceaux de plomb, pierre, etc., de formes diffĂ©rentes mais toutes du mĂȘme poids que les barres. L’enfant compare le plomb Ă  la barre A et, Ă  son Ă©tonnement, constate deux poids Ă©gaux sur la balance. Il admet d’autre part l’égalitĂ© de poids entre les barres A et B. On lui demande alors si B pĂšsera autant ou non que le morceau de plomb. Eh bien ! jusqu’à huit ans et demi ou neuf ans, il se refuse Ă  admettre d’avance cette Ă©galitĂ© et il faut attendre l’ñge de la coordination de toutes les relations de poids pour qu’il devienne capable de cette composition rĂ©versible !

Un exemple particuliĂšrement suggestif de composition des relations symĂ©triques est celle du « frĂšre ». Un petit de quatre ou cinq ans (appelons-le Paul) a un frĂšre, Étienne : demandons-lui si son frĂšre Étienne a lui-mĂȘme un frĂšre et nous constaterons frĂ©quemment que le petit le nie ! La raison invoquĂ©e est en gĂ©nĂ©ral celle-ci : « Nous ne sommes que deux dans la famille et Étienne n’a pas de frĂšre. » On voit ici comme Ă  nu cet Ă©gocentrisme intellectuel qui caractĂ©rise la pensĂ©e intuitive : ne sachant sortir de son propre point de vue pour se considĂ©rer lui-mĂȘme du point de vue de l’autre, l’enfant commence par nier la symĂ©trie de la relation de frĂšre, faute de rĂ©ciprocitĂ© (= rĂ©versibilitĂ© symĂ©trique). On comprend du mĂȘme coup en quoi la coordination logique ou opĂ©ratoire de ce genre de rapports est en connexion avec la coordination sociale des individus ou avec celle des points de vue intuitifs successivement vĂ©cus par un mĂȘme individu.

Venons-en maintenant Ă  ce systĂšme essentiel d’opĂ©rations logiques qui permet d’engendrer les notions gĂ©nĂ©rales ou « classes » et qui constitue ainsi toute classification. Le principe en est simplement l’emboĂźtement des parties dans le tout, ou inversement, le dĂ©boĂźtement des parties par rapport au tout. Or, ici encore, il convient de ne pas confondre les totalitĂ©s intuitives ou simples collections d’objets avec les totalitĂ©s opĂ©ratoires ou classes proprement logiques. Une expĂ©rience facile Ă  reproduire montre combien la construction de ces derniĂšres est plus tardive qu’il ne peut sembler et combien elle est liĂ©e Ă  nouveau Ă  la rĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e. On prĂ©sente au sujet une boĂźte ouverte garnie d’une vingtaine de perles brunes et de deux ou trois blanches, toutes ces perles Ă©tant en bois, et l’on demande simplement, aprĂšs avoir fait constater cette derniĂšre donnĂ©e (avec manipulation), s’il y a dans cette boĂźte plus de perles en bois ou plus de perles brunes. Or, la trĂšs grande majoritĂ© des petits, avant sept ans, n’arrivent pas Ă  rĂ©pondre autre chose que : « Il y a plus de brunes », parce que, dans la mesure oĂč ils dissocient le tout (« toutes en bois ») en deux parties, ils n’arrivent plus Ă  comparer l’une de ces parties au tout ainsi dĂ©truit mentalement et se bornent Ă  la comparer Ă  l’autre partie ! Au contraire, vers sept ans cette difficultĂ© due Ă  l’intuition perceptive s’attĂ©nue et le tout devient comparable Ă  l’une de ses parties, chaque partie Ă©tant dorĂ©navant conçue en fonction du tout lui-mĂȘme (une partie = le tout moins les autres parties, par intervention de l’opĂ©ration inverse).

On peut enfin se demander comment se construit le nombre lui-mĂȘme ainsi que les opĂ©rations proprement arithmĂ©tiques. On sait, en effet, que pendant la petite enfance seuls les premiers nombres sont accessibles au sujet parce que ce sont des nombres intuitifs correspondant Ă  des figures perceptibles. La suite indĂ©finie des nombres et surtout les opĂ©rations de l’addition (et son inverse la soustraction) et de la multiplication (avec son inverse, la division) ne sont au contraire accessibles en moyenne qu’aprĂšs l’ñge de sept ans. Or, la raison en est simple : le nombre est, en rĂ©alitĂ©, un composĂ© de certaines des opĂ©rations prĂ©cĂ©dentes et il suppose par consĂ©quent leur construction prĂ©alable. Un nombre entier est, en effet, une collection d’unitĂ©s Ă©gales entre elles, donc une classe dont les sous-classes sont rendues Ă©quivalentes par suppression des qualitĂ©s ; mais il est en mĂȘme temps une suite ordonnĂ©e, donc une sĂ©riation des relations d’ordre. Sa double nature cardinale et ordinale rĂ©sulte ainsi d’une fusion des systĂšmes d’emboĂźtements et de sĂ©riation logiques et c’est ce qui explique son apparition contemporaine de celle des opĂ©rations qualitatives. On comprend maintenant pourquoi les correspondances termes Ă  termes que nous avons analysĂ©es plus haut (II C) demeurent intuitives durant la petite enfance : elles ne deviennent opĂ©ratoires et ne constituent donc des opĂ©rations numĂ©riques qu’à partir du moment oĂč l’enfant est capable de manier simultanĂ©ment les opĂ©rations de sĂ©riation des jetons et d’emboĂźtement des parties dans les touts (classes) : c’est Ă  ce moment seulement que la correspondance entraĂźne l’équivalence durable des collections correspondantes et engendre par le fait mĂȘme les nombres.

Une conclusion gĂ©nĂ©rale s’impose : la pensĂ©e de l’enfant ne devient logique que par l’organisation de systĂšmes d’opĂ©rations obĂ©issant Ă  des lois d’ensemble communes : 1° Composition : deux opĂ©rations d’un ensemble peuvent se composer entre elles et donner encore une opĂ©ration de l’ensemble. (Exemple : + 1 + 1 = + 2.) 2° RĂ©versibilité : toute opĂ©ration peut ĂȘtre inversĂ©e. (Exemple : + 1 s’inverse en — 1.) 3° L’opĂ©ration directe et son inverse donnent une opĂ©ration nulle ou identique. (Exemple : + 1 — 1 = 0.) 4° Les opĂ©rations peuvent s’associer entre elles de toutes les maniĂšres. Cette structure gĂ©nĂ©rale, que les mathĂ©maticiens appellent « groupes », caractĂ©rise tous les systĂšmes d’opĂ©rations prĂ©cĂ©demment dĂ©crits, sauf que dans les domaines logiques ou qualitatifs (sĂ©riation des relations, emboĂźtement des classes, etc.), les conditions (3) et (4) prĂ©sentent certaines particularitĂ©s dues au fait qu’une classe ou relation additionnĂ©e Ă  elle-mĂȘme ne se modifie pas ; on peut alors parler de « groupement », notion plus Ă©lĂ©mentaire et plus gĂ©nĂ©rale encore que le groupe. Il faut donc admettre que le passage de l’intuition Ă  la logique ou aux opĂ©rations mathĂ©matiques s’effectue au cours de la seconde enfance par la construction de groupements et de groupes, c’est-Ă -dire que les notions et relations ne peuvent se construire isolĂ©ment, mais constituent d’emblĂ©e des organisations d’ensemble dans lesquels tous les Ă©lĂ©ments sont solidaires et s’équilibrent entre eux. Cette structure propre Ă  l’assimilation mentale d’ordre opĂ©ratoire assure ainsi Ă  l’esprit un Ă©quilibre bien supĂ©rieur Ă  celui de l’assimilation intuitive ou Ă©gocentrique, puisque la rĂ©versibilitĂ© dĂ©sormais acquise traduit un Ă©quilibre permanent entre l’assimilation des choses par l’esprit et l’accommodation de l’esprit aux choses. C’est pourquoi, lorsqu’il s’affranchit de son point de vue immĂ©diat pour « grouper » les relations, l’esprit atteint un Ă©tat de cohĂ©rence et de non-contradiction parallĂšle Ă  ce qui est sur le plan social (voir A) la coopĂ©ration, qui subordonne le moi aux lois de la rĂ©ciprocitĂ©.

D. L’affectivitĂ©, la volontĂ© et les sentiments moraux

Ces remarques finales permettent de comprendre les transformations profondes qui s’accomplissent dans l’affectivitĂ© de la seconde enfance : dans la mesure oĂč la coopĂ©ration entre individus coordonne leurs points de vue en une rĂ©ciprocitĂ© qui assure Ă  la fois leur autonomie et leur cohĂ©sion, et dans la mesure oĂč, parallĂšlement, le groupement des opĂ©rations intellectuelles situe les divers points de vue intuitifs en un ensemble rĂ©versible dĂ©pourvu de contradictions, l’affectivitĂ©, de sept Ă  douze ans se caractĂ©rise par l’apparition de nouveaux sentiments moraux et surtout par une organisation de la volontĂ©, qui aboutissent Ă  une meilleure intĂ©gration du moi et Ă  un rĂ©glage plus effectif de la vie affective.

Nous avons vu plus haut (II D) comment les premiers sentiments moraux sont issus du respect unilatĂ©ral du petit enfant pour ses parents ou l’adulte, et comment ce respect entraĂźne la formation d’une morale d’obĂ©issance ou d’hĂ©tĂ©ronomie. Le sentiment nouveau, qui intervient en fonction de la coopĂ©ration entre enfants et des formes de vie sociale qui en dĂ©coulent (voir III A), consiste essentiellement en un respect mutuel. Il y a respect mutuel lorsque les individus s’attribuent rĂ©ciproquement une valeur personnelle Ă©quivalente et ne se bornent pas Ă  valoriser telle ou telle de leurs actions particuliĂšres. GĂ©nĂ©tiquement le respect mutuel est issu du respect unilatĂ©ral dont il constitue une forme limite. Il arrive sans cesse, en effet, qu’un individu en sente un autre supĂ©rieur sous un certain angle et qu’il y ait rĂ©ciprocitĂ© sous un angle diffĂ©rent : en ce cas, une valorisation mutuelle globale s’ensuit tĂŽt ou tard. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il y a respect mutuel en toute amitiĂ© fondĂ©e sur l’estime, en toute collaboration excluant l’autoritĂ©, etc.

Or, le respect mutuel conduit Ă  de nouvelles formes de sentiments moraux, distinctes de l’obĂ©issance extĂ©rieure initiale. On peut citer, en premier lieu, les transformations relatives au sentiment de la rĂšgle, de la rĂšgle liant les enfants entre eux aussi bien que de celle qui unit l’enfant Ă  l’adulte.

On se rappelle, pour prendre un exemple de la premiĂšre catĂ©gorie de rĂšgles, la maniĂšre dont les enfants se soumettent aux rĂšglements d’un jeu collectif, mĂȘme lorsqu’il reste exclusivement enfantin comme le jeu de billes : tandis que les petits jouent en pratique n’importe comment, imitant chacun Ă  sa maniĂšre des rĂšgles diffĂ©rentes empruntĂ©es aux aĂźnĂ©s, les garçons aprĂšs sept ans se soumettent de façon beaucoup plus prĂ©cise et coordonnĂ©e Ă  un ensemble de rĂšgles communes. Or, comment se reprĂ©sentent-ils ces rĂšgles et quels sentiments Ă©prouvent-ils Ă  leur Ă©gard ? Il suffit pour conduire cette analyse, de demander individuellement aux joueurs d’inventer une nouvelle rĂšgle, non comme dans la tradition qu’ils ont reçue, et de dire si cette nouvelle rĂšgle, une fois rĂ©pandue par imitation des plus jeunes, constituerait une « vraie rĂšgle ». Or, chose trĂšs curieuse, on observe une diffĂ©rence trĂšs grande de rĂ©action entre les petits et les grands. Les petits, qui sont dominĂ©s par le respect unilatĂ©ral qu’ils Ă©prouvent pour leurs aĂźnĂ©s, bien qu’en pratique ils jouent sans grand souci d’obĂ©issance aux rĂšgles reconnues, refusent en gĂ©nĂ©ral d’admettre que la rĂšgle nouvelle puisse constituer jamais une « vraie rĂšgle ». D’aprĂšs eux, en effet, les seules vraies rĂšgles sont celles qu’on a toujours employĂ©es, celles que pratiquaient dĂ©jĂ  le fils de Guillaume Tell ou les enfants d’Adam et d’Ève, et aucune rĂšgle inventĂ©e maintenant par un enfant, mĂȘme si elle se rĂ©pandait dans les gĂ©nĂ©rations futures, ne serait rĂ©ellement « vraie ». Bien plus, les « vraies rĂšgles » qui sont donc Ă©ternelles, n’émanent pas des enfants : ce sont « les papas », les « Messieurs de la Commune », les « premiers hommes » ou le Bon Dieu lui-mĂȘme qui ont imposĂ© les rĂšgles (on voit jusqu’oĂč peut aller le respect des rĂšgles transmises par les AĂźnĂ©s !). La rĂ©action des grands est toute autre : la nouvelle rĂšgle peut devenir « vraie » si chacun l’adopte et une vraie rĂšgle n’est que l’expression d’une volontĂ© commune ou d’un accord. C’est de cette maniĂšre, dit l’enfant, que se sont constituĂ©es toutes les rĂšgles du jeu, par une sorte de contrat entre les joueurs. On voit ici Ă  l’Ɠuvre le respect mutuel : la rĂšgle est respectĂ©e non plus en tant que produit d’une volontĂ© extĂ©rieure, mais en tant que rĂ©sultat d’un accord, explicite ou tacite. Et c’est alors pourquoi elle est vraiment respectĂ©e, dans la pratique du jeu et non plus seulement par formules verbales : elle oblige dans la mesure oĂč le moi lui-mĂȘme est consentant, de façon autonome, vis-Ă -vis de l’accord qui le lie. C’est pourquoi ce respect mutuel entraĂźne par cela mĂȘme toute une sĂ©rie de sentiments moraux inconnus jusque-là : l’honnĂȘtetĂ© entre joueurs, qui exclut la tricherie non plus simplement parce qu’elle est « dĂ©fendue », mais parce qu’elle viole l’accord entre individus qui s’estiment ; la camaraderie, le « fair play », etc. On comprend alors pourquoi le mensonge commence seulement Ă  ĂȘtre compris et pourquoi c’est Ă  cet Ăąge que la tromperie entre amis est considĂ©rĂ©e comme plus grave que le mensonge Ă  l’égard des grands.

Un produit affectif particuliĂšrement remarquable du respect mutuel est le sentiment de la justice, sentiment qui est trĂšs fort entre camarades et qui rĂ©agit sur les relations entre enfants et adultes jusqu’à modifier souvent les rapports Ă  l’égard des parents. Chez les petits, l’obĂ©issance prime d’abord la justice, ou, pour mieux dire, la notion de ce qui est juste commence par se confondre avec ce qui est commandĂ© ou imposĂ© d’en haut. Il est particuliĂšrement frappant, lorsque l’on interroge des petits Ă  propos d’histoires qu’on leur raconte (concernant le mensonge, etc.), de constater combien ils sont sĂ©vĂšres dans leurs idĂ©es sur la punition : ils trouvent toujours juste (non pas certes en pratique, mais dans le jugement verbal) la punition la plus forte et ne nuancent pas les sanctions en fonction de l’intention mais en rapport avec la matĂ©rialitĂ© mĂȘme des actes (responsabilitĂ© « objective » comme chez les peuples primitifs). Au contraire, les grands soutiennent avec une conviction particuliĂšre l’idĂ©e d’une justice distributive fondĂ©e sur l’égalitĂ© stricte et celles d’une justice rĂ©tributive tenant compte des intentions et des circonstances de chacun plus que de la matĂ©rialitĂ© des actions. Or, d’oĂč vient ce sentiment de la justice ? Il est facile d’observer que la conscience du juste et de l’injuste apparaĂźt ordinairement aux dĂ©pens de l’adulte plus que sous sa pression : c’est Ă  l’occasion d’une injustice souvent, involontaire et parfois imaginaire dont l’enfant est victime qu’il commence Ă  dissocier la justice et la soumission. Dans la suite, c’est essentiellement la pratique de la coopĂ©ration entre enfants et du respect mutuel qui dĂ©veloppe les sentiments de justice. Il est facile, de nouveau Ă  l’occasion des jeux collectifs, de relever de nombreux faits relatifs Ă  ce sentiment de l’égalitĂ© et de la justice distributive entre camarades du mĂȘme Ăąge et l’on est sans doute en prĂ©sence de l’un des sentiments moraux les plus forts de l’enfant.

On peut donc dire que le respect mutuel qui se diffĂ©rencie graduellement du respect unilatĂ©ral conduit Ă  une organisation nouvelle des valeurs morales. Son caractĂšre principal consiste Ă  impliquer une autonomie relative de la conscience morale des individus, et, de ce point de vue on peut considĂ©rer cette morale de coopĂ©ration comme une forme d’équilibre supĂ©rieure Ă  celle de la morale de simple soumission. Nous avons parlĂ©, Ă  l’occasion de cette derniĂšre, de sentiments moraux « intuitifs ». L’organisation des valeurs morales qui caractĂ©rise la seconde enfance est au contraire comparable Ă  la logique elle-mĂȘme : elle est une logique des valeurs ou des actions entre individus, comme la logique est une sorte de morale de la pensĂ©e. L’honnĂȘtetĂ©, le sens de la justice et la rĂ©ciprocitĂ© en gĂ©nĂ©ral constituent, en effet, un systĂšme rationnel des valeurs personnelles et l’on peut sans exagĂ©rer comparer ce systĂšme aux « groupements » de relations ou de notions qui sont Ă  la source de la logique naissante, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs qu’ici ce sont des valeurs qui sont groupĂ©es selon une « échelle » et non plus des rapports objectifs.

Mais, si la morale en tant que coordination des valeurs est comparable Ă  un « groupement » logique, il faut alors admettre que les sentiments interindividuels donnent lieu Ă  des sortes d’opĂ©rations. Or, il semble au premier abord que la vie affective soit d’ordre purement intuitif et que sa spontanĂ©itĂ© exclue tout ce qui ressemble Ă  une opĂ©ration de l’intelligence. Mais, en rĂ©alitĂ© cette thĂšse romantique n’est vraie que de la petite enfance durant laquelle l’impulsivitĂ© empĂȘche toute direction suivie de la pensĂ©e comme des sentiments. Au fur et Ă  mesure que ceux-ci s’organisent on voit, au contraire, se constituer des rĂ©gulations, dont la forme d’équilibre finale n’est autre que la volonté : la volontĂ© est donc le vrai Ă©quivalent affectif des opĂ©rations de la raison. Or, la volontĂ© est une fonction d’apparition tardive et son exercice rĂ©el est prĂ©cisĂ©ment liĂ© au fonctionnement des sentiments moraux autonomes. C’est pourquoi nous avons attendu ce niveau pour en parler.

On confond frĂ©quemment la volontĂ© avec de tout autres mĂ©canismes et c’est pour cette raison que beaucoup d’auteurs situent sa formation dĂšs les stades Ă©lĂ©mentaires du dĂ©veloppement. On le rĂ©duit souvent Ă  la simple manifestation de l’énergie dont dispose un sujet. On dira ainsi d’un petit qui persĂ©vĂšre toujours jusqu’à atteindre ses buts qu’il a beaucoup de volontĂ©. On le dira en particulier lorsqu’il met son Ă©nergie Ă  faire le contraire de ce que l’on voudrait de lui, comme dans la pĂ©riode d’indĂ©pendance et de contradiction que l’on a souvent notĂ©e vers trois Ă  quatre ans (le fameux « Trotzalter »). Mais la volontĂ© n’est nullement l’énergie elle-mĂȘme, au service de telle ou telle tendance : elle est un rĂ©glage de l’énergie, ce qui est tout diffĂ©rent, et un rĂ©glage qui favorise certaines tendances aux dĂ©pens des autres. On confond frĂ©quemment aussi la volontĂ© avec l’acte intentionnel en gĂ©nĂ©ral (comme le langage courant lorsqu’il dit « voulez-vous ? » dans le sens de « dĂ©sirez-vous ? »). Mais, comme l’ont bien montrĂ© W. James et ClaparĂšde, la volontĂ© est inutile lorsque l’on a dĂ©jĂ  une intention ferme, et une seule : elle apparaĂźt au contraire lorsqu’il y a conflits de tendances ou d’intentions comme lorsque, par exemple, on oscille entre un plaisir tentateur et un devoir. Or, en quoi consiste alors la volonté ? En un tel conflit, ou tout autre analogue, il y a toujours en prĂ©sence une tendance infĂ©rieure mais forte par elle-mĂȘme (le plaisir dĂ©sirĂ©, dans cet exemple) et une tendance supĂ©rieure, mais momentanĂ©ment plus faible (le devoir). L’acte de volontĂ© consiste alors, non pas Ă  suivre la tendance infĂ©rieure et forte (on parlera au contraire, en ce cas, d’un Ă©chec de la volontĂ© ou d’une « volontĂ© faible »), mais Ă  renforcer la tendance supĂ©rieure et faible en la faisant triompher.

Tout le problĂšme est alors — et c’est un problĂšme d’un haut intĂ©rĂȘt pour la psychologie du dĂ©veloppement mental, en mĂȘme temps que d’une portĂ©e Ă©vidente dans ce que l’on appelle l’« éducation de la volonté » — de comprendre comment la tendance la plus faible au dĂ©but de la conduite (= la tendance supĂ©rieure, qui risque d’ĂȘtre vaincue par le dĂ©sir infĂ©rieur) devient la plus forte, grĂące Ă  l’acte de volontĂ©. Il y a lĂ , comme disait W. James, un « fiat » inexplicable.

En rĂ©alitĂ©, tous les sentiments fondamentaux liĂ©s Ă  l’activitĂ© de l’individu traduisent dĂ©jĂ  des rĂ©gulations de l’énergie. L’intĂ©rĂȘt, par exemple, dont nous avons parlĂ© Ă  propos de la petite enfance (II D) est un rĂ©gulateur Ă©tonnant : il suffit que l’on s’intĂ©resse Ă  un travail pour trouver les forces nĂ©cessaires Ă  sa poursuite, tandis que le dĂ©sintĂ©rĂȘt arrĂȘte le dĂ©bit de cette Ă©nergie. Le systĂšme des intĂ©rĂȘts ou valeurs, qui changent Ă  chaque instant, selon l’activitĂ© en cours, commande donc sans cesse celui des Ă©nergies internes grĂące Ă  une rĂ©gulation quasi automatique et continue. Mais ce n’est qu’une rĂ©gulation pour ainsi dire intuitive, parce qu’elle est, en partie, irrĂ©versible et sujette Ă  de frĂ©quents dĂ©placements d’équilibre. La volontĂ©, au contraire, est simplement une rĂ©gulation devenue rĂ©versible, et c’est en cela qu’elle est comparable Ă  une opĂ©ration : lorsque le devoir est momentanĂ©ment plus faible qu’un dĂ©sir prĂ©cis, elle rĂ©tablit les valeurs selon leur hiĂ©rarchie antĂ©rieure ainsi qu’en postulant leur conservation ultĂ©rieure, et fait ainsi primer la tendance de moindre force en la renforçant. Elle agit donc exactement comme l’opĂ©ration logique, lorsque la dĂ©duction (= tendance supĂ©rieure, mais faible) est aux prises avec l’apparence perceptive (= tendance infĂ©rieure, mais forte) et que le raisonnement opĂ©ratoire corrige l’apparence actuelle en revenant aux Ă©tats antĂ©rieurs. Il est donc naturel que la volontĂ© se dĂ©veloppe durant la mĂȘme pĂ©riode que les opĂ©rations intellectuelles, tandis que les valeurs morales s’organisent en systĂšmes autonomes comparables aux groupements logiques.

IV. L’adolescence

Les rĂ©flexions prĂ©cĂ©dentes pourraient faire croire que le dĂ©veloppement mental est achevĂ© vers onze ou douze ans et que l’adolescence est simplement une crise passagĂšre sĂ©parant l’enfance de l’ñge adulte et due Ă  la pubertĂ©. Évidemment la maturation de l’instinct sexuel est marquĂ©e par des dĂ©sĂ©quilibres momentanĂ©s, qui donnent une coloration affective trĂšs caractĂ©ristique Ă  toute cette derniĂšre pĂ©riode de l’évolution psychique. Mais ces faits bien connus, qu’une certaine littĂ©rature psychologique a rendus banals, sont loin d’épuiser l’analyse de l’adolescence et surtout ne joueraient qu’un rĂŽle trĂšs secondaire si la pensĂ©e et l’affectivitĂ© propres aux adolescents ne leur permettaient prĂ©cisĂ©ment d’en exagĂ©rer la portĂ©e. Ce sont donc les structures gĂ©nĂ©rales de ces formes finales de pensĂ©e et de vie affective qu’il nous faut dĂ©crire ici et non pas certains troubles particuliers. D’autre part, s’il y a dĂ©sĂ©quilibre provisoire, il ne faut pas oublier que tous les passages d’un stade Ă  un autre sont susceptibles de provoquer de telles oscillations temporaires : en rĂ©alitĂ©, malgrĂ© les apparences, les conquĂȘtes propres Ă  l’adolescence assurent Ă  la pensĂ©e et Ă  l’affectivitĂ© un Ă©quilibre supĂ©rieur Ă  ce qu’il Ă©tait durant la seconde enfance. Ils en dĂ©cuplent, en effet, les pouvoirs, ce qui les trouble d’abord toutes deux, mais les affermit ensuite.

Examinons les choses en les groupant, pour abrĂ©ger, sous deux rubriques seulement : la pensĂ©e avec ses opĂ©rations nouvelles et l’affectivitĂ© y compris le comportement social.

A. La pensée et ses opérations

ComparĂ© Ă  un enfant, un adolescent est un individu qui construit des systĂšmes et des « thĂ©ories ». L’enfant ne bĂątit pas de systĂšmes : il en a d’inconscients ou de prĂ©conscients, en ce sens qu’ils sont informulables ou informulĂ©s et que seul l’observateur extĂ©rieur parvient Ă  les dĂ©gager, tandis que, lui, ne les « rĂ©flĂ©chit » jamais. Autrement dit, il pense concrĂštement, problĂšme aprĂšs problĂšme, au fur et Ă  mesure que la rĂ©alitĂ© les propose et ne relie pas ses solutions au moyen de thĂ©ories gĂ©nĂ©rales qui en dĂ©gageraient le principe. Au contraire, ce qui frappe chez l’adolescent, c’est son intĂ©rĂȘt pour les problĂšmes inactuels, sans rapport avec les rĂ©alitĂ©s vĂ©cues au jour le jour, ou qui anticipent, avec une naĂŻvetĂ© dĂ©sarmante, des situations futures du monde et souvent chimĂ©riques. Ce qui Ă©tonne surtout, c’est sa facilitĂ© Ă  Ă©laborer des thĂ©ories abstraites. Il y en a qui Ă©crivent : qui crĂ©ent une philosophie, une politique, une esthĂ©tique ou ce que l’on voudra. D’autres n’écrivent pas, mais parlent. La plupart ne parlent mĂȘme que peu de leurs productions personnelles et se bornent Ă  les ruminer de façon intime et secrĂšte. Mais tous ont des systĂšmes et des thĂ©ories qui transforment le monde sur un point ou un autre.

Or, le dĂ©crochage de cette nouvelle forme de pensĂ©e, par idĂ©es gĂ©nĂ©rales et constructions abstraites, s’effectue en rĂ©alitĂ© d’une maniĂšre assez continue et moins brusque qu’il ne semble, Ă  partir de la pensĂ©e concrĂšte propre Ă  la seconde enfance. C’est en rĂ©alitĂ© vers douze ans qu’il faut situer le tournant dĂ©cisif, aprĂšs lequel l’essor se prendra peu Ă  peu dans la direction de la rĂ©flexion libre et dĂ©tachĂ©e du rĂ©el. Vers onze Ă  douze ans, en effet, s’effectue une transformation fondamentale dans la pensĂ©e de l’enfant, qui en marque l’achĂšvement par rapport aux opĂ©rations construites durant la seconde enfance : le passage de la pensĂ©e concrĂšte Ă  la pensĂ©e « formelle » ou, comme on dit en un terme barbare mais clair, « hypothĂ©tico-dĂ©ductive ».

Jusque vers cet Ăąge, les opĂ©rations de l’intelligence enfantine sont uniquement « concrĂštes », c’est-Ă -dire ne portent que sur la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme et, en particulier, sur les objets tangibles susceptibles d’ĂȘtre manipulĂ©s et soumis Ă  des expĂ©riences effectives. Lorsque la pensĂ©e de l’enfant s’éloigne du rĂ©el, c’est simplement qu’elle remplace les objets absents par leur reprĂ©sentation plus ou moins vive, mais cette reprĂ©sentation s’accompagne de croyance et Ă©quivaut au rĂ©el. Par contre, si l’on demande aux sujets de raisonner sur de simples hypothĂšses, sur un Ă©noncĂ© purement verbal des problĂšmes, ils perdent aussitĂŽt pied et retombent dans l’intuition prĂ©logique des petits. Par exemple, tous les enfants de neuf ou dix ans savent sĂ©rier des couleurs encore mieux que des grandeurs, mais ils Ă©chouent complĂštement Ă  rĂ©soudre une question comme celle-ci, mĂȘme posĂ©e par Ă©crit : « Édith a les cheveux plus foncĂ©s que Lili ; Édith est plus claire que Suzanne. Laquelle des trois a les cheveux les plus foncĂ©s ? » Ils rĂ©pondent en gĂ©nĂ©ral que, Édith et Lili Ă©tant foncĂ©es, Édith et Suzanne Ă©tant claires, c’est Lili la plus foncĂ©e, Suzanne la plus claire et Édith mi-claire, mi-foncĂ©e. Ils n’aboutissent donc, sur le plan verbal, qu’à une sĂ©riation par couples incoordonnĂ©s Ă  la maniĂšre des petits de cinq ou six ans pour les sĂ©riations concrĂštes. C’est pourquoi, en particulier, ils Ă©prouvent une telle difficultĂ© Ă  rĂ©soudre Ă  l’école des problĂšmes d’arithmĂ©tique portant, cependant, sur des opĂ©rations bien connues : s’ils manipulaient les objets, ils raisonneraient sans obstacles, tandis que les mĂȘmes raisonnements en apparence, mais exigĂ©s sur le plan du langage et des Ă©noncĂ©s verbaux, constituent, en fait, d’autres raisonnements beaucoup plus difficiles, parce que liĂ©s Ă  de simples hypothĂšses sans rĂ©alitĂ© effective.

Or, aprĂšs onze ou douze ans, la pensĂ©e formelle devient prĂ©cisĂ©ment possible, c’est-Ă -dire que les opĂ©rations logiques commencent Ă  ĂȘtre transposĂ©es du plan de la manipulation concrĂšte au plan des idĂ©es seules, exprimĂ©es en un langage quelconque (le langage des mots ou celui des symboles mathĂ©matiques, etc.), mais sans l’appui de la perception, de l’expĂ©rience, ni mĂȘme de la croyance. Lorsque l’on dit, dans l’exemple citĂ© Ă  l’instant, « Édith a les cheveux plus foncĂ©s que Lili, etc. », on pose, en effet, dans l’abstrait trois personnages fictifs, qui ne sont pour la pensĂ©e que de simples hypothĂšses, et c’est sur ces hypothĂšses que l’on demande de raisonner. La pensĂ©e formelle est donc « hypothĂ©tico-dĂ©ductive », c’est-Ă -dire qu’elle est capable de dĂ©duire les conclusions Ă  tirer de pures hypothĂšses et non pas seulement d’une observation rĂ©elle. Ses conclusions sont mĂȘme valables indĂ©pendamment de leur vĂ©ritĂ© de fait, et c’est pourquoi cette forme de pensĂ©e reprĂ©sente une difficultĂ© et un travail mental tellement plus grands que la pensĂ©e concrĂšte.

Quelles sont, effectivement, les conditions de constructions de la pensĂ©e formelle ? Il s’agit, pour l’enfant, non plus seulement d’appliquer des opĂ©rations Ă  des objets, autrement dit d’exĂ©cuter en pensĂ©e des actions possibles sur ces objets, mais de « rĂ©flĂ©chir » ces opĂ©rations indĂ©pendamment des objets et de remplacer ceux-ci par de simples propositions. Cette « rĂ©flexion » est donc comme une pensĂ©e au second degré : la pensĂ©e concrĂšte est la reprĂ©sentation d’une action possible et la pensĂ©e formelle la reprĂ©sentation d’une reprĂ©sentation d’actions possibles. Il ne faut ainsi pas s’étonner que le systĂšme des opĂ©rations concrĂštes doive s’achever, au cours des derniĂšres annĂ©es de l’enfance, avant que leur « rĂ©flexion » en opĂ©rations formelles devienne possible. Quant Ă  ces opĂ©rations formelles, elles ne sont donc rien d’autre que les mĂȘmes opĂ©rations, mais appliquĂ©es Ă  des hypothĂšses ou propositions : elles consistent en une « logique des propositions », par opposition Ă  celle des relations, des classes et des nombres, mais le systĂšme des « implications » qui rĂšglent ces propositions ne constitue que la traduction abstraite des opĂ©rations concrĂštes.

C’est aprĂšs seulement que cette pensĂ©e formelle a dĂ©butĂ©, vers onze Ă  douze ans, que la construction des systĂšmes caractĂ©risant l’adolescence devient possible : les opĂ©rations formelles fournissent, en effet, Ă  la pensĂ©e un pouvoir, tout nouveau, qui revient Ă  la dĂ©tacher et Ă  la libĂ©rer du rĂ©el pour lui permettre d’échafauder Ă  sa guise rĂ©flexions et thĂ©ories. L’intelligence formelle marque donc l’envol mĂȘme de la pensĂ©e et il n’est pas Ă©tonnant que celle-ci use et abuse, pour commencer, de la puissance imprĂ©vue qui lui est ainsi confĂ©rĂ©e. C’est lĂ  l’une des deux nouveautĂ©s essentielles qui opposent l’adolescence Ă  l’enfance : la libre activitĂ© de la rĂ©flexion spontanĂ©e.

Mais, selon une loi dont nous avons vu dĂ©jĂ  les manifestations chez le nourrisson, puis durant la petite enfance, tout pouvoir nouveau de la vie mentale commence par s’incorporer le monde en une assimilation Ă©gocentrique, pour ne trouver qu’ensuite l’équilibre en se composant avec une accommodation au rĂ©el. Il y a donc un Ă©gocentrisme intellectuel de l’adolescence, comparable Ă  l’égocentrisme du nourrisson qui assimile l’univers Ă  son activitĂ© corporelle et Ă  l’égocentrisme de la petite enfance, qui assimile les choses Ă  la pensĂ©e naissante (jeu symbolique, etc.). Cette derniĂšre forme d’égocentrisme se manifeste par la croyance en la toute-puissance de la rĂ©flexion, comme si le monde devait se soumettre aux systĂšmes et non pas les systĂšmes Ă  la rĂ©alitĂ©. C’est l’ñge mĂ©taphysique par excellence : le moi est assez fort pour reconstruire l’univers et assez grand pour se l’incorporer.

Puis, de mĂȘme que l’égocentrisme sensori-moteur est progressivement rĂ©duit par l’organisation des schĂšmes d’action, de mĂȘme que l’égocentrisme de la pensĂ©e propre Ă  la petite enfance prend fin avec l’équilibre des opĂ©rations concrĂštes, de mĂȘme l’égocentrisme mĂ©taphysique de l’adolescent trouve peu Ă  peu sa correction dans une rĂ©conciliation entre la pensĂ©e formelle et la rĂ©alité : l’équilibre est atteint lorsque la rĂ©flexion comprend que sa fonction propre n’est pas de contredire, mais de devancer et d’interprĂ©ter l’expĂ©rience. Et alors cet Ă©quilibre dĂ©passe largement celui de la pensĂ©e concrĂšte, car, en plus du monde rĂ©el, il englobe les constructions indĂ©finies de la dĂ©duction rationnelle et de la vie intĂ©rieure.

B. L’affectivitĂ© de la personnalitĂ© dans le monde social des adultes

En parallĂšle exact avec l’élaboration des opĂ©rations formelles et l’achĂšvement des constructions de la pensĂ©e, la vie affective de l’adolescence s’affirme par la double conquĂȘte de la personnalitĂ© et de son insertion dans la sociĂ©tĂ© adulte.

Qu’est-ce, en effet, que la personnalitĂ© et pourquoi son Ă©laboration finale se situe-t-elle seulement Ă  l’adolescence ? Les psychologues ont coutume de distinguer le moi et la personnalitĂ© et mĂȘme de les opposer en un sens l’un Ă  l’autre. Le moi est une donnĂ©e sinon immĂ©diate, du moins relativement primitive : il est comme le centre de l’activitĂ© propre et se caractĂ©rise prĂ©cisĂ©ment par son Ă©gocentrisme, inconscient ou conscient. La personnalitĂ© rĂ©sulte, au contraire, de la soumission ou plutĂŽt de l’autosoumission du moi Ă  une discipline quelconque : on dira, par exemple, d’un homme qu’il a une forte personnalitĂ©, non pas quand il ramĂšne tout Ă  son Ă©goĂŻsme et reste incapable de se dominer lui-mĂȘme, mais lorsqu’il incarne un idĂ©al ou dĂ©fend une cause de toute son activitĂ© et de toute sa volontĂ©. On est mĂȘme allĂ© jusqu’à faire de la personnalitĂ© un produit social, la personne Ă©tant liĂ©e au rĂŽle (persona = le masque de théùtre) qu’elle joue dans la sociĂ©tĂ©. Et effectivement la personnalitĂ© implique la coopĂ©ration : l’autonomie de la personne s’oppose Ă  la fois Ă  l’anomie, ou absence de rĂšgles (le moi) et Ă  l’hĂ©tĂ©ronomie, ou soumission aux contraintes imposĂ©es du dehors : en ce sens la personne est solidaire des rapports sociaux qu’elle entretient et engendre.

La personnalitĂ© dĂ©bute donc dĂšs la fin de l’enfance (huit Ă  douze ans), avec l’organisation autonome des rĂšgles, des valeurs et l’affirmation de la volontĂ© en tant que rĂ©glage et que hiĂ©rarchisation morale des tendances. Mais il y a plus, dans la personne, que ces seuls facteurs. Il y a leur subordination Ă  un systĂšme unique qui s’intĂšgre le moi de façon sui generis : il y a donc un systĂšme « personnel » dans le double sens de particulier Ă  un individu donnĂ© et impliquant une coordination autonome. Or, ce systĂšme personnel ne peut prĂ©cisĂ©ment se construire qu’au niveau mental de l’adolescence, puisqu’il suppose la pensĂ©e formelle et les constructions rĂ©flexives dont nous venons de parler (sous A). Il y a personnalitĂ©, pourrait-on dire, Ă  partir du moment oĂč se forme un « programme de vie » (« Lebensplan »), qui soit Ă  la fois source de discipline pour la volontĂ© et instrument de coopĂ©ration ; mais ce plan de vie suppose l’intervention de la pensĂ©e et de la rĂ©flexion libres, et c’est pourquoi il ne s’élabore que lorsque certaines conditions intellectuelles sont remplies telles que prĂ©cisĂ©ment la pensĂ©e formelle ou hypothĂ©tico-dĂ©ductive.

Or, si la personnalitĂ© implique ainsi une sorte de dĂ©centration du moi qui s’intĂšgre en un programme de coopĂ©ration et se subordonne Ă  des disciplines autonomes et librement construites, il va de soi que tout dĂ©sĂ©quilibre la recentrera sur elle-mĂȘme, de telle sorte qu’entre les deux pĂŽles de la personne et du moi les oscillations sont possibles Ă  tous les niveaux. D’oĂč, en particulier, l’égocentrisme de l’adolescence dont nous avons vu Ă  l’instant l’aspect intellectuel et dont l’aspect affectif est encore plus connu. Le petit enfant ramĂšne tout Ă  lui sans le savoir, tout en se sentant infĂ©rieur Ă  l’adulte et aux aĂźnĂ©s qu’il imite : il se façonne ainsi une sorte de monde Ă  part, Ă  une Ă©chelle en dessous de celle du monde des grands. L’adolescent, au contraire, grĂące Ă  sa personnalitĂ© naissante, se pose en Ă©gal de ses aĂźnĂ©s, mais il se sent autre, diffĂ©rent d’eux par la vie nouvelle qui s’agite en lui. Et alors, comme il se doit, il veut les dĂ©passer et les Ă©tonner tout en transformant le monde. C’est pourquoi les systĂšmes ou plans de vie des adolescents sont Ă  la fois pleins de sentiments gĂ©nĂ©reux, de projets altruistes ou de ferveur mystique et inquiĂ©tants de mĂ©galomanie et d’égocentrisme conscient. En se livrant Ă  une enquĂȘte discrĂšte et anonyme sur les rĂȘveries du soir des Ă©lĂšves d’une classe de quinze ans, un maĂźtre français a trouvĂ© parmi les garçons les plus timides et les plus sĂ©rieux, des futurs marĂ©chaux de France ou prĂ©sidents de la RĂ©publique, des grands hommes de tout genre dont certains voyaient dĂ©jĂ  leur statue sur les places de Paris, bref des individus, qui, s’ils avaient pensĂ© tout haut, eussent Ă©tĂ© suspects de paranoĂŻa. La lecture des journaux intimes d’adolescents montre ce mĂȘme mĂ©lange constant de dĂ©vouement Ă  l’humanitĂ© et d’égocentrisme aigu : qu’il s’agisse d’incompris et d’anxieux persuadĂ©s de leur Ă©chec, mettant thĂ©oriquement en question la valeur mĂȘme de la vie, ou d’esprits actifs persuadĂ©s de leur gĂ©nie, le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme en nĂ©gatif ou en positif.

La synthĂšse de ces projets de coopĂ©ration sociale et de cette valorisation du moi marquant les dĂ©sĂ©quilibres de la personnalitĂ© naissante, est souvent trouvĂ©e sous la forme d’une sorte de messianisme : l’adolescent s’attribue en toute modestie un rĂŽle essentiel dans le salut de l’humanitĂ© et organise son plan de vie en fonction d’une telle idĂ©e. Il est intĂ©ressant Ă  cet Ă©gard de noter les transformations du sentiment religieux au cours de l’adolescence. Comme l’a bien montrĂ© P. Bovet, la vie religieuse commence, durant la petite enfance, par se confondre avec le sentiment filial lui-mĂȘme : le jeune enfant attribue spontanĂ©ment Ă  ses parents les diverses perfections de la divinitĂ©, telles que la toute-puissance, l’omniscience et la perfection morale. Ce n’est qu’en dĂ©couvrant peu Ă  peu les imperfections rĂ©elles de l’adulte que l’enfant sublime alors ses sentiments filiaux pour les transfĂ©rer sur les ĂȘtres surnaturels que lui prĂ©sente l’éducation religieuse. Mais, si l’on observe exceptionnellement une vie mystique active vers la fin de l’enfance, c’est en gĂ©nĂ©ral au cours de l’adolescence qu’elle prend une valeur rĂ©elle en s’intĂ©grant dans les systĂšmes de vie dont nous avons vu la fonction formatrice. Mais le sentiment religieux de l’adolescent, si intense soit-il d’habitude (en nĂ©gatif parfois aussi, d’ailleurs), se colore souvent de prĂšs ou de loin de la prĂ©occupation messianique dont il vient d’ĂȘtre question : il arrive que l’adolescent fasse comme un pacte avec son Dieu, s’engageant Ă  le servir sans retour, mais escomptant bien jouer, par cela mĂȘme, un rĂŽle dĂ©cisif dans la cause qu’il entreprend de dĂ©fendre.

Au total, on voit comment l’adolescent entreprend de s’insĂ©rer dans la sociĂ©tĂ© des adultes : c’est au moyen de projets, de programmes de vie, de systĂšmes souvent thĂ©oriques, de plans de rĂ©formes politiques ou sociales. Bref, c’est par la pensĂ©e et l’on pourrait presque dire par l’imagination, tant cette forme de pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive s’éloigne parfois du rĂ©el. Aussi, lorsque l’on rĂ©duit l’adolescence Ă  la pubertĂ©, comme si l’essor de l’instinct d’aimer Ă©tait le trait caractĂ©ristique de cette derniĂšre pĂ©riode du dĂ©veloppement mental, on n’atteint que l’un des aspects du renouvellement total qui la caractĂ©rise. Certes, l’adolescent dĂ©couvre en un sens l’amour. Mais n’est-il pas frappant de constater que, mĂȘme dans les cas oĂč cet amour trouve un objet vivant, il est comme la projection de tout un idĂ©al en un ĂȘtre rĂ©el, d’oĂč les dĂ©ceptions aussi soudaines et symptomatiques que les coups de foudre. L’adolescent aime, Ă  vide ou effectivement, mais toujours au travers d’un roman, et la construction de ce roman est d’un intĂ©rĂȘt peut-ĂȘtre plus grand que sa matiĂšre instinctive. Sans doute, chez les jeunes filles, le programme de vie apparaĂźt-il plus Ă©troitement liĂ© aux rapports personnels et leur systĂšme hypothĂ©tico-dĂ©ductif prend-il davantage la forme d’une hiĂ©rarchie des valeurs affectives que d’un systĂšme thĂ©orique. Mais il s’agit toujours d’un plan de vie dĂ©passant largement le rĂ©el et s’il s’attache davantage aux personnes, c’est que l’existence Ă  laquelle il prĂ©pare est prĂ©cisĂ©ment plus faite de sentiments interindividuels prĂ©cis que de sentiments gĂ©nĂ©raux.

Quant Ă  la vie sociale de l’adolescent on peut y retrouver comme dans les autres domaines une phase initiale de repliement (la phase nĂ©gative de Ch. BĂŒhler) et une phase positive. Au cours de la premiĂšre l’adolescent paraĂźt souvent complĂštement asocial et presque asociable. Rien n’est plus faux cependant, puisqu’il mĂ©dite sans cesse en fonction de la sociĂ©tĂ©. Mais la sociĂ©tĂ© qui l’intĂ©resse est celle qu’il veut rĂ©former et il n’a que mĂ©pris ou dĂ©sintĂ©rĂȘt pour la sociĂ©tĂ© rĂ©elle, qu’il condamne. En outre, la sociabilitĂ© de l’adolescent s’affirme, souvent dĂšs les dĂ©buts, par la vie des jeunes gens entre eux, et il est mĂȘme fort instructif de comparer ces sociĂ©tĂ©s d’adolescents aux sociĂ©tĂ©s d’enfants. Celles-ci ont pour but essentiel le jeu collectif ou, moins souvent peut-ĂȘtre (mais Ă  cause de l’organisation scolaire qui ne sait pas en tirer le parti qu’il faudrait), le travail concret en commun. Les sociĂ©tĂ©s d’adolescents, au contraire, sont principalement des sociĂ©tĂ©s de discussion : Ă  deux intimes, ou en petits cĂ©nacles, le monde y est reconstruit en commun, et surtout l’on s’y perd en discours sans fin pour y combattre le monde rĂ©el. Parfois aussi, il y a critique mutuelle des solutions respectives, mais l’accord se retrouve sur la nĂ©cessitĂ© absolue des rĂ©formes. Puis viennent les sociĂ©tĂ©s plus larges, les mouvements de jeunesse, dans lesquels se dĂ©ploient les essais de rĂ©organisations positives et les grands enthousiasmes collectifs.

L’adaptation vĂ©ritable Ă  la sociĂ©tĂ© se fera enfin automatiquement lorsque, de rĂ©formateur l’adolescent deviendra rĂ©alisateur. De mĂȘme que l’expĂ©rience rĂ©concilie la pensĂ©e formelle avec la rĂ©alitĂ© des choses, de mĂȘme le travail effectif et suivi, dĂšs qu’il est entrepris dans une situation concrĂšte et bien dĂ©finie, guĂ©rit de toutes les rĂȘveries. Il ne faut donc pas s’inquiĂ©ter des extravagances et des dĂ©sĂ©quilibres des meilleurs parmi les adolescents : si les Ă©tudes spĂ©cialisĂ©es n’y suffisent pas toujours, le travail professionnel, une fois surmontĂ©es les derniĂšres crises d’adaptation, rĂ©tablit Ă  coup sĂ»r l’équilibre et marque ainsi dĂ©finitivement l’accĂšs Ă  l’ñge adulte. Or, l’on s’aperçoit, en gĂ©nĂ©ral, Ă  comparer l’Ɠuvre des individus Ă  leur ancien comportement d’adolescents, que ceux qui, entre quinze et dix-sept ans, n’ont jamais construit de systĂšmes insĂ©rant leur programme de vie dans un vaste rĂȘve de rĂ©formes, ou ceux qui, au premier contact avec la vie matĂ©rielle, ont sacrifiĂ© d’emblĂ©e leur idĂ©al chimĂ©rique Ă  leurs nouveaux intĂ©rĂȘts d’adultes, n’ont pas Ă©tĂ© les plus productifs. La mĂ©taphysique propre Ă  l’adolescent, ainsi que ses passions et que sa mĂ©galomanie sont donc des prĂ©parations rĂ©elles Ă  la crĂ©ation personnelle et l’exemple du gĂ©nie montre qu’il y a toujours continuitĂ© entre la formation de la personnalitĂ©, depuis onze ou douze ans, et l’Ɠuvre ultĂ©rieure de l’homme.

Tel est donc le dĂ©veloppement mental. On peut constater, Ă  titre de conclusion, l’unitĂ© profonde des processus qui, de la construction de l’univers pratique, due Ă  l’intelligence sensori-motrice du nourrisson, aboutit Ă  la reconstruction du monde par la pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive de l’adolescent, en passant par la connaissance de l’univers concret due au systĂšme des opĂ©rations de la seconde enfance. On a vu comment ces constructions successives ont sans cesse consistĂ© Ă  dĂ©centrer le point de vue immĂ©diat et Ă©gocentrique de dĂ©part, pour le situer en une coordination toujours plus large de relations et de notions, de telle sorte que chaque nouveau groupement terminal intĂšgre davantage l’activitĂ© propre en l’adaptant Ă  une rĂ©alitĂ© de plus en plus Ă©tendue. Or, parallĂšlement Ă  cette Ă©laboration intellectuelle, on a vu l’affectivitĂ© se dĂ©gager peu Ă  peu du moi pour se soumettre, grĂące Ă  la rĂ©ciprocitĂ© et Ă  la coordination des valeurs, aux lois de la coopĂ©ration. Bien entendu, c’est toujours l’affectivitĂ© qui constitue le ressort des actions dont rĂ©sulte, Ă  chaque nouveau palier, cette ascension progressive, puisque c’est l’affectivitĂ© qui assigne une valeur aux activitĂ©s et en rĂšgle l’énergie. Mais l’affectivitĂ© n’est rien sans l’intelligence, qui lui fournit ses moyens et Ă©claire ses buts. C’est une pensĂ©e un peu sommaire et mythologique que d’attribuer les causes du dĂ©veloppement Ă  de grandes tendances ancestrales, comme si les activitĂ©s et la croissance biologiques Ă©taient par nature Ă©trangĂšres Ă  la raison. En rĂ©alitĂ©, la tendance la plus profonde de toute activitĂ© humaine est la marche vers l’équilibre, et la raison, qui exprime les formes supĂ©rieures de cet Ă©quilibre, rĂ©unit en elle l’intelligence et l’affectivitĂ©.