Le développement sociologique de la famille. Bericht über den Kongress Pro Familia, 1 und 2. Oktober 1943 im Kongresshaus Zürich (1943) a 🔗
Les problèmes sociologiques soulevés par le développement de la famille sont extrêmement complexes et ne sauraient être considérés comme étant tous résolus. À nous en tenir aux points à peu près certains, nous pouvons grouper nos remarques sous les trois rubriques suivantes : opposition de la famille humaine et de la famille animale, évolution morphologique de la famille et conséquences en ce qui concerne les valeurs familiales.
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Toute société humaine comporte l’existence de familles. La famille représente donc un phénomène social essentiel et probablement constitutif à la société elle-même, mais en un sens qu’il convient de préciser et que l’on ne comprend guère que par la comparaison des familles humaines et des familles animales.
Les animaux supérieurs connaissent en effet aussi l’organisation de la famille. Mais la famille animale est orientée presque exclusivement vers la procréation, car l’éducation des jeunes ne s’étend que durant quelques jours ou à la rigueur quelques semaines. Après quoi aucune relation ne subsiste entre parents et enfants et un oubli total succède aux rapports affectifs initiaux. Des travaux récents ont montré qu’après une année, cinq femelles sur sept seulement reconnaissent leurs enfants chez les chimpanzés qui sont parmi les plus intelligents des singes anthropoïdes. Très remarquable pour l’animal, ce résultat montre assez la différence avec l’homme, chez lequel les relations affectives et intellectuelles entre parents et enfants durent toute la vie.
Or, cette différence est en rapport avec l’opposition fondamentale des sociétés animales et des sociétés humaines. Chez l’animal, la plupart des caractères sociaux se transmettent par hérédité biologique, c’est-à -dire sous une forme intérieure aux individus : celle des instincts. Chez l’homme, au contraire, il existe, en plus de ce mécanisme, une transmission extérieure des valeurs sociales qui procède par éducation et pas seulement par hérédité : le langage, les connaissances acquises, les règles morales et juridiques, les croyances religieuses, bref toute la culture et la civilisation se propagent et se maintiennent ainsi par transmission externe ou éducative. Le mécanisme fondamental des sociétés humaines est donc l’action permanente des générations les unes sur les autres et c’est ce qui assure à la famille une fonction formatrice centrale.
De là est née cette hypothèse courante que la famille constitue la cellule originelle à la société et que, de la famille aux clans, tribus et nations, la société humaine n’est qu’un système de familles agrandies. Quoique soutenue par des sociologues classiques tels qu’Auguste Comte, cette thèse est fort équivoque et il convient de dissiper le malentendu si l’on veut comprendre l’histoire de la famille dans la société.
En réalité, il y a deux sortes de processus familiaux : les processus éducatifs, ou rapports entre adultes et enfants indépendamment de la parenté, et les processus juridiques ou organisation fixant les parentés, les rapports d’autorité, les droits et les devoirs de chacun des membres du groupe familial. Or la thèse de l’origine familiale des sociétés humaines n’est plausible qu’en ce qui concerne la famille à titre de phénomène éducatif : la société, de ce point de vue, est bien une extension indéfinie de l’action continue des générations les unes sur les autres. Mais cela n’implique en rien une notion constante de la parenté et l’on sait, au contraire, combien les « primitifs » ignorants des liens biologiques de la filiation, se font une notion mystique et compliquée des rapports de parenté. La famille juridique est donc le résultat de l’organisation sociale dans son ensemble, et non pas sa source.
Il y a donc cercle, non pas vicieux, mais fondé dans la nature des choses : la famille en tant que processus éducatif est au départ de la vie sociale des humains, mais la société constituée réagit sur la famille en lui imposant ses diverses formes d’organisation. Qu’en est-il donc de la famille primitive ? C’est ce qu’il nous faut examiner maintenant.
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Si toute société humaine connaît la famille, il existe, d’autre part, une très grande diversité d’organisations familiales, des points de vue juridique, moral, économique, etc. À étudier les faits sans parti pris et en se gardant de l’hypothèse simpliste discutée à l’instant, on découvre que l’histoire de la famille n’est probablement pas régie par une loi d’extension progressive, mais au contraire de contraction et de rétrécissement graduels. C’est ce qu’ont montré notamment les travaux de Durkheim.
Nous distinguerons pour abréger cinq types principaux d’organisation familiale : le clan, à parenté mystique, la famille agnatique indivise, à parenté unilatérale et sans association des branches collatérales, la famille agnatique segmentée et le patriarcat, avec dissociation des branches collatérales, la famille paternelle ou germanique, et la famille conjugale moderne. Mais pour rendre plus clairs les faits, nous remonterons le cours de cette évolution au lieu de le descendre.
La famille conjugale moderne est caractérisée par la parenté bilatérale (les parents du côté maternel étant équivalents aux parents du côté paternel) et par l’émancipation des enfants à leur majorité.
Mais on sait qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Le patriarcat bien connu de la Rome antique, de la Grèce archaïque ou des anciens Hébreux ne connaît au contraire qu’une parenté unilatérale et non pas bilatérale : la parenté masculine. Elle connaît en outre un chef pourvu d’un pouvoir absolu, le pater familias, dont la famille entière est la propriété. Il possède un droit de vie ou de mort sur ses enfants et descendants, de répudiation et d’adoption. Ses fils ignorent toute majorité de son vivant et lui restent soumis comme ses brus et petits-enfants. Sa femme joue le rôle d’une fille, loco filiae, et par rapport à ses propres fils, d’une sœur, loco sororis.
Entre la famille conjugale et le patriarcat, de nombreux intermédiaires sont connus, tels que la famille germanique ou paternelle qui a abouti à la parenté bilatérale et à l’émancipation des fils.
Mais le patriarcat lui-même ne constitue nullement la forme primitive de la famille, comme on l’a cru longtemps. Dans l’histoire antique, divers indices donnent à penser que la famille romaine remonte à la « gens » et la famille grecque à la « phyle », ces unités n’étant pas à l’origine des agrégats de familles patriarcales, mais au contraire des familles proprement dites de rangs antérieurs, qui se sont dissociées dans la suite en organisations patriarcales. De plus, nous connaissons chez les Slaves (zadraga), les Chinois (famille paysanne), etc., de ces unités plus vastes, dans lesquelles les agnats ne se séparent pas en branches collatérales à la mort du pater, mais demeurent unis en une vaste agglomération. Cette « famille agnatique indivise » aurait pour principe d’unité le patrimoine lui-même (territoire, bâtiments, etc.).
Mais au-delà de cette famille non segmentée peut-on remonter plus loin encore et reconstituer la structure de la « famille primitive » ? De très nombreux auteurs s’y sont essayés sans que l’on puisse parler de conclusion unanime et certaine. On a d’abord spéculé longtemps sur la « famille naturelle » qui aurait prolongé chez l’homme les rudiments d’organisation familiale propres aux animaux supérieurs. Mais les problèmes qui se posent sont de comprendre comment se sont constituées les formes extraordinairement complexes de parentés primitives qui n’ont rien de commun avec la parenté physiologique « naturelle » et surtout d’expliquer comment l’obéissance instinctive, si peu durable, des enfants pour leurs parents en est venue à se prolonger en une soumission morale et intellectuelle qui dure toute la vie. En 1860, notre compatriote Bachofen a souligné toute la complexité du problème en un curieux ouvrage, Das Mutterrecht, mélange d’intuitions géniales et de théories fort aventureuses. Pour lui, c’est le matriarcat qui expliquerait le passage de la promiscuité initiale ou naturelle à l’organisation patriarcale. Mais rien ne prouve l’existence d’une promiscuité primitive et, d’autre part, on ne saurait déduire des nombreux faits connus de filiation utérine la certitude que la femme ait jamais exercé les fonctions permanentes de chef de famille. À la suite de Bachofen, Mac Lennan, Starcke et bien d’autres ont multiplié les théories explicatives sans que l’accord se fasse. Parmi les solutions plausibles, celle de Durkheim est peut-être la plus simple : la famille procéderait directement du « clan » puisque celui-ci fixe les parentés et règle les usages de l’union légitime (exogamie).
Or, si tel est le cas, on pourrait effectivement parler d’un rétrécissement graduel, en extension, des groupes familiaux au cours du développement : du clan à la famille agnatique indivise, de celle-ci au patriarcat, et de celui-ci à la famille conjugale moderne, le cercle de la famille se contracte d’une manière qui, dans les grandes lignes, semble générale.
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S’il en est ainsi, il est clair que, dans les grandes lignes également, l’évolution de la famille est caractérisée en outre par une émancipation graduelle des jeunes générations, autrement dit par une diminution progressive de l’autorité des anciennes. On pourrait, il est vrai, supposer que, des sociétés primitives, dites « communistes », au patriarcat, il y a augmentation de l’autorité, puis diminution du patriarcat à la famille contemporaine. Mais en réalité les premières de ces sociétés sont déjà « gérontocratiques » et le patriarcat ne marque qu’une céphalisation, donc une spécialisation du pouvoir des vieux sur les jeunes et non pas un accroissement. La règle de l’émancipation reste donc assez universelle.
Il semblerait donc que l’évolution de la famille fût en quelque sorte négative ou du moins régressive. Mais avec le rétrécissement en extension et l’affaiblissement de l’autorité, c’est essentiellement la contrainte exercée par le groupe familial sur les nouvelles générations qui est en baisse. Or, ce n’est pas là nécessairement l’aspect le plus fécond ou le plus précieux de la vie de famille. Bien plus, cette régression apparente comporte une contrepartie. Nous avons vu (sous I) que la fonction essentielle de la famille était la transmission des valeurs sociales. Or, plus la famille se rétrécit et plus les valeurs qu’elle transmet d’une génération à l’autre sont nombreuses et spécialisées, car c’est le même processus social qui aboutit au rétrécissement du groupe familial, ainsi que de son autorité, et qui conduit à la multiplication et à la spécialisation des valeurs.
En effet, le rétrécissement des groupes familiaux est le produit indirect de l’accroissement de volume et de densité des sociétés. Dans les petites sociétés peu denses, les groupes familiaux sont très résistants et constituent un système d’unités juxtaposées les unes aux autres et chacune fermée sur elle-même (clans). Dans les sociétés volumineuses et denses au contraire, les pouvoirs de l’État et de la société considérée dans son ensemble se développent aux dépens de ceux de la famille. Mais en revanche ces mêmes facteurs conduisent à la division du travail social et à la spécialisation des activités individuelles, donc à la multiplication et à la différenciation des valeurs. Or ce sont précisément ces valeurs que la famille a pour mission de transmettre de père en fils : de là son importance qui s’accroît en intensité, pour ainsi dire, alors qu’elle décroît en extension.
En conclusion, la crise actuelle de la famille apparaît comme la résultante naturelle d’une série de transformations sociales qui expliquent son rétrécissement. Mais le remède est à chercher dans la transmission des valeurs : créer de nouvelles valeurs à transmettre, et des valeurs spirituelles (idéal moral ou religieux, convictions politiques et sociales, vocation à perpétuer, travail intellectuel ou économique) autant que matérielles, c’est renforcer la famille et lui fournir une signification vitale et fonctionnelle.
Mais, peut-être, une « éducation familiale » est-elle indispensable pour faire saisir aux futurs parents la portée et le sens de ces transformations, ainsi que les multiples problèmes de technique éducative, et sans doute même conjugale, qu’elles supposent. C’est pourquoi le Bureau international d’éducation a publié, à la demande des ligues d’éducation familiale, une étude sur les problèmes relatifs à cet enseignement spécialisé. Et c’est pourquoi notre Institut des sciences de l’éducation a ouvert une section d’éducation familiale, dans la persuasion que seule une étude objective de ces questions complexes peut remédier aux lacunes certaines de notre éducation à cet égard.