Le Bureau international d’éducation et la reconstruction éducative d’après-guerre. Le Bureau international d’éducation et la reconstruction éducative d’après-guerre (1944) a 🔗
I. Introductionđź”—
Lorsque la guerre a éclaté en 1939, le Bureau a senti qu’il ne pouvait pas se désintéresser des souffrances que celle-ci provoquerait. C’est pourquoi, tout en s’efforçant de continuer la tâche d’information et de recherches pédagogiques qui lui est propre, il a entrepris une activité d’ordre humanitaire.
C’était se lancer en plein inconnu. Aucun des précurseurs du Bureau, pas davantage que ses propres statuts, n’avaient prévu une tâche pareille. Il n’en demeure pas moins que l’activité du Service d’aide intellectuelle aux prisonniers de guerre restera parmi celles dont le Bureau se souviendra avec fierté.
Tout comme en septembre 1939, le Bureau, situé en plein cœur d’une Europe meurtrie et déchirée, n’aura pas le droit, lorsque la paix sera revenue, de s’enfermer dans sa tour d’ivoire et de se vouer exclusivement aux tâches d’ordre technique.
De par le respect général dont il a été entouré en pleine guerre, de par l’expérience acquise dans le domaine humanitaire et de par le fait d’avoir son siège dans un pays et une ville qui, une fois de plus, ont joué leur rôle de sœur de charité de l’Europe, le Bureau se doit de participer à l’œuvre de reconstruction éducative de l’après-guerre.
Ce sentiment a été du reste unanimement partagé par le comité de gestion du Bureau lorsque, dans sa réunion de décembre et à l’occasion de la discussion du rapport du directeur sur l’exercice 1942-1943, il a chargé « le bureau du comité d’étudier, d’entente avec la direction, la contribution du Bureau international d’éducation à l’œuvre de reconstruction spirituelle et éducative du monde » et de « réunir un comité d’experts susceptibles d’étudier cette question ». Ce programme est immense. Il dépasse de beaucoup les possibilités du Bureau. Heureusement — le même phénomène s’est produit dans le domaine de l’aide intellectuelle aux prisonniers de guerre — , d’autres organisations s’apprêtent à entreprendre une tâche plus ou moins semblable. Il s’agira donc, de même que pendant la guerre, d’éviter les doubles emplois et de coordonner, dans la mesure du possible, ces activités plus ou moins parallèles.
Tant que durent les hostilités, tant que l’on ignore la vraie nature et l’étendue des ravages causés par la guerre dans le domaine éducatif, tant que l’on ne connaît pas les conditions dans lesquelles se développera l’après-guerre, il est difficile de tracer, à priori, un plan complet de la participation du Bureau à l’œuvre de reconstruction.
Mais, là aussi, notre institution n’aura qu’à suivre la méthode empirique qui lui a si bien réussi dans d’autres domaines. Tout en se proposant d’alléger dans la mesure de ses forces les lourdes conséquences de la guerre sur l’enseignement, il devra tenir compte des conjonctures et s’attaquer aux problèmes qui offrent le plus de chances de pouvoir être résolus par lui.
Citons parmi ces tâches, les suivantes :
a) Aide aux bibliothèques pédagogiques et scientifiques ;
b) Fourniture de manuels et de livres scolaires ;
c) Personnel enseignant étranger ;
d) Réformes éducatives d’après-guerre.
II. Aide aux bibliothèques pédagogiques et scientifiques🔗
Cette activité d’après-guerre nous apparaît comme une suite logique de celle du Service d’aide intellectuelle aux prisonniers de guerre, qui a fonctionné au Bureau pendant les hostilités.
Le Bureau international d’éducation bénéficiera là de l’expérience acquise dans la fourniture de livres aux bibliothèques des militaires en captivité. Il est fort probable en outre que le Bureau puisse récupérer une partie des livres envoyés aux prisonniers.
Tout en portant un intérêt spécial aux bibliothèques pédagogiques, l’action du Bureau devra s’étendre aux autres bibliothèques. C’est ce qui s’est produit du reste avec le Service d’aide intellectuelle aux prisonniers de guerre. Créé surtout pour les membres du corps enseignant, il n’a pas tardé à s’étendre à d’autres catégories de prisonniers.
Cette aide aux bibliothèques pourrait présenter, entre autres, les modalités suivantes :
a) Fourniture des livres pédagogiques étrangers publiés pendant la guerre ;
b) Fourniture des livres pédagogiques étrangers les plus importants publiés avant la guerre et qui ont été détruits ;
c) Fourniture des livres scientifiques édités pendant la guerre ;
d) Fourniture des livres scientifiques ou classiques étrangers d’avant-guerre;
e) Distribution d’autres livres, surtout ceux qui pourront être récupérés des bibliothèques des camps de prisonniers.
Le Service d’aide aux bibliothèques ne devrait pas, semble-t-il, limiter son activité aux pays dévastés. Une partie du monde ignore aujourd’hui la production bibliographique d’ordre scientifique et pédagogique éditée dans l’autre partie.
De ce même fait, des collections de revues risquent de rester incomplètes.
Le Bureau pourrait s’appliquer dès maintenant à établir certaines listes de livres pédagogiques présentant une réelle valeur et il pourrait même peut-être commencer à constituer certains stocks.
Les ressources financières du service d’aide aux bibliothèques pourraient être basées sur le même principe que celui de l’aide intellectuelle aux prisonniers de guerre.
Les États intéressés contribueraient à l’achat des livres dont ils auront besoin. Le reste pourrait être fourni par le Bureau en puisant dans le fonds de reconstruction éducative dont il sera question plus loin.
Signalons pour terminer que l’enquête réalisée par le Bureau sur les bibliothèques scolaires contient des données qui pourraient être d’une certaine utilité en vue de la reconstruction de celles-ci.
III. Manuels scolairesđź”—
Il semble qu’en dernier ressort, ce sont bien les ministères de l’Instruction publique des pays intéressés qui devront prendre les mesures nécessaires pour la réédition des manuels scolaires disparus.
Mais, si dans la plupart des cas, l’action du Bureau ne saurait être aussi directe que, par exemple, dans le domaine des bibliothèques, cela n’implique pas que les services du Bureau ne puissent être mis dans une certaine mesure à contribution.
a) Celui-ci a réalisé une vaste enquête sur l’élaboration des manuels scolaires. Tout comme pour les bibliothèques scolaires, ce volume contient des suggestions d’ordre pratique qui ne sauraient être à dédaigner dans les moments actuels.
b) À son Exposition internationale de l’instruction publique et dans sa collection de manuels, figurent des exemplaires devenus presque introuvables aujourd’hui et que le Bureau pourra mettre à la disposition des autorités scolaires en vue de leur réédition.
c) Ces collections de manuels constituent — comme la collection de littérature enfantine — une source d’inspiration pour les auteurs, les dessinateurs et les éditeurs qui voudraient les consulter.
Le Bureau peut, soit mettre à la disposition de ceux-ci les exemplaires considérés comme ayant une grande valeur, soit formuler des recommandations sur les conditions que devraient remplir les manuels d’après-guerre.
d) Étant donné les difficultés à se procurer du papier ou du matériel d’imprimerie, le Bureau pourrait négocier l’impression en Suisse de certains manuels destinés à des pays étrangers.
e) Il se peut que certains manuels scolaires d’un pays de même langue puissent être employés, à titre de mesure provisoire, dans les écoles d’un autre pays. Le Bureau pourrait servir d’intermédiaire dans les tractations requises par cette éventualité.
IV. Personnel enseignant étranger🔗
D’après des informations parvenues au Bureau, il semble bien que dans certains pays particulièrement atteints par la guerre, on compte pouvoir faire appel à des membres du personnel enseignant étranger.
Certes, ce personnel ne saurait être affecté à tous les enseignements et aux institutions scolaires de tous les degrés.
Quelques branches — langues étrangères par exemple — ou certains enseignements d’ordre technique se prêtent mieux que d’autres à l’emploi d’un personnel étranger.
a) Sans que le Bureau prenne une responsabilité directe du point de vue des engagements, il semble toutefois bien placé pour faciliter le contact entre les autorités scolaires des pays éprouvés et les membres du personnel enseignant susceptibles de s’expatrier. Le Bureau peut entreprendre dès maintenant des sondages auprès des autorités et recevoir des offres éventuelles des éducateurs à qui celles-ci pourraient s’intéresser.
b) Le Bureau peut aussi s’intéresser aux cours préparatoires — connaissance de la langue et de l’organisation scolaire et pédagogique des pays d’immigration — qui pourraient être organisés éventuellement.
c) Un autre problème, qui se posera sans doute avec acuité dans les pays victimes de la guerre, est celui de la jeunesse abandonnée. Des moniteurs spécialisés seront nécessaires. Le Bureau ne saurait se désintéresser des cours destinés à la formation de ces éducateurs.
d) Il est à souhaiter que les pays épargnés par la guerre ouvrent les portes de leurs écoles supérieures et techniques à des élèves des pays où ces écoles auront eu de la peine à retrouver leur ancien rendement. Le devoir du Bureau est d’encourager de telles initiatives et d’en faciliter, dans la mesure du possible, la réalisation.
V. Les réformes éducatives d’après-guerre🔗
Chacune des grandes guerres — guerres napoléoniennes, Première Guerre mondiale — a été suivie d’un renouveau pédagogique de portée mondiale. Tout porte à croire qu’il en sera de même cette fois, certains gouvernements n’ayant pas même attendu la fin des hostilités pour commencer à réorganiser leur enseignement.
Tout en se défendant de vouloir imposer un système pédagogique quelconque, l’après-guerre offrira donc au Bureau une occasion des plus favorable pour servir l’œuvre de l’éducation en général.
Quoique conçues en vue de l’organisation d’un monde nouveau, ces réformes ne pourront, pour être efficaces, faire fi de la réalité scolaire d’entre les deux guerres, ni des expériences faites dans d’autres pays.
De là l’importance, à un tournant pareil de l’évolution pédagogique du monde, de la collection d’études d’éducation comparée réalisée par le Bureau.
N’est-ce pas une telle documentation qu’appelait de tous ses vœux Marc-Antoine Jullien en 1817, vœux qui n’étaient pas encore exaucés cent ans plus tard, en 1918 ?
a) Le Bureau peut attirer l’attention des ministères de l’Instruction publique sur la documentation contenue dans sa collection de publications. Il peut rappeler jusqu’à quel point cette documentation est susceptible de faciliter les travaux des organes chargés de l’étude de la réorganisation de l’enseignement.
b) De 1933 à 1939, et pour la première fois dans l’histoire, plus de quarante gouvernements réunis en conférence internationale de l’instruction publique ont formulé des recommandations portant sur les problèmes de l’enseignement. Quoique votées avant la guerre, la plupart des 24 recommandations formulées par les huit conférences intergouvernementales organisées par le Bureau présentent encore un caractère de grande actualité. Elles constituent une sorte de code international de l’instruction publique élaboré par la plus haute instance éducative qui ait existé. Réunies en un seul volume, ces 24 recommandations aspirent à un idéal pédagogique qui est loin encore d’être devenu une réalité.
c) Si certains problèmes pédagogiques n’ont presque pas changé depuis une dizaine d’années, on ne saurait nier que la guerre en ait posé d’autres avec la plus grande acuité.
Le Bureau a le devoir d’étudier, d’après les méthodes ayant fait leurs preuves, chacune de ces questions. À l’enquête sur l’égalité d’accès aux écoles secondaires, récemment entreprise, devront faire suite d’autres études portant sur des sujets en rapport avec l’éducation d’après-guerre.
VI. Fonds pour la reconstruction éducative🔗
Quelques-unes des initiatives énumérées ci-dessus semblent pouvoir être réalisées sans alourdir le budget ordinaire du Bureau. D’autres par contre exigent des ressources spéciales, dépassant de beaucoup nos possibilités financières ordinaires.
Sans prétendre aucunement mettre à exécution le plan d’un des précurseurs du Bureau, W. Scott qui, en 1912, avait préconisé la création d’un fonds mondial de l’éducation, nous devons envisager la constitution d’un fonds spécial permettant la participation du Bureau à l’œuvre de reconstruction éducative de l’après-guerre. Nous inspirant des expériences faites avec le Service d’aide intellectuelle aux prisonniers de guerre, les ressources suivantes semblent pouvoir être envisagées :
a) Participation des gouvernements des pays dont l’enseignement n’a pas eu à souffrir des hostilités.
b) Participation des gouvernements des pays bénéficiant du service de reconstruction.
c) Participation des organisations de secours.
d) Contribution des institutions culturelles, associations professionnelles, etc.
e) Dons de particuliers.
f) Produit des timbres émis à cet effet.
g) Divers.
On peut prévoir des apports en nature, tels que livres destinés aux bibliothèques détruites par la guerre.
Étant donné l’importance du facteur économique pour la réalisation du programme d’aide envisagé dans ce plan, un sous-comité devrait être créé au sein du comité consultatif de la reconstruction éducative.
VII. Comité consultatif de la reconstruction éducative🔗
Lors de sa réunion du 18 décembre, le comité de gestion a décidé de nommer un comité consultatif pour la reconstruction éducative et a chargé le bureau du comité d’en choisir les membres.
Étant donné la diversité des tâches, on peut se demander s’il n’y aurait pas intérêt à subdiviser ce comité en plusieurs sous-comités chargés plus spécialement de l’étude de chaque groupe de problèmes :
a) Sous-comité d’aide aux bibliothèques.
b) Sous-comité des manuels scolaires.
c) Sous-comité du personnel enseignant étranger.
d) Sous-comité des réformes scolaires.
e) Sous-comité financier.
Ces sous-comités pourraient être nommés à mesure que le Bureau entreprendrait des démarches dans les domaines les concernant spécialement, le bureau du comité de gestion et la direction du Bureau faisant partie d’office de chacun de ces sous-comités.
Une des tâches du bureau du comité de gestion est de maintenir le contact avec les représentants des pays susceptibles de s’intéresser au plan de reconstruction éducative du Bureau international d’éducation.