Essai sur un effet d’« Einstellung » survenant au cours de perceptions visuelles successives (effet Usnadze) (1944) a

I. L’effet de contraste 169

II. L’effet de succession temporelle 170

III. L,effet d’extinction 177

IV. Le transfert sur d’autres figures 179

5 5. Essai de formulation et d’explication des mĂ©canismes de la

transposition temporelle 181

Au cours de nos prĂ©cĂ©dentes analyses du dĂ©veloppement de quelques perceptions (Recherches I Ă  IV), nous avons principalement Ă©tudiĂ© l’influence rĂ©ciproque d’élĂ©ments donnĂ©s simultanĂ©ment dans l’espace, qu’il s’agisse de cercles concentriques comme dans l’illusion de DelbƓuf (I), de tiges de mĂ©tal dressĂ©es sur une mĂȘme table comme dans les comparaisons dans le plan ou Ă  distance (II et III), ou de diverses lignes Ă  comparer du point de vue de la loi de Weber et des centrations relatives (IV). Or, dans tous ces domaines de la simultanĂ©itĂ© spatiale, les dĂ©for-

1 10 J. PIAGET ET M. LAMUERC1ER

mations perceptives observĂ©es (« illusions » ou erreurs systĂ©matiques) nous ont paru diminuer d’intensitĂ© au cours du dĂ©veloppement mental sauf quelques exceptions sur lesquelles nous allons revenir (§ 1). Mais qu’en est-il des effets perceptifs liĂ©s Ă  la succession dans le temps ? L’effet temporel s’affaiblira-t-il Ă©galement ou augmentera-t-il d’importance avec l’ñge ?

Comme toutes les fonctions mentales, la perception a une histoire. Les structures perceptives sont peut-ĂȘtre influencĂ©es par des perceptions trĂšs Ă©loignĂ©es dans le passĂ©, et le seul fait de l’évolution des perceptions au cours du dĂ©veloppement psychique autorise une telle supposition. Mais elles semblent l’ĂȘtre aussi d’une façon plus actuelle, comme si chaque perception dĂ©pendait de ce qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©e immĂ©diatement, soit qu’il s’agisse d’une autre perception, soit qu’il intervienne une prĂ©disposition, une attitude de l’individu qui perçoit, donc quelque chose qui anticipe sur l’avenir perceptif. Les deux influences — celle du passĂ© lointain et celle du passĂ© proche — se combinent probablement, mais nous nous limiterons ici Ă  un cas particulier de la deuxiĂšme, espĂ©rant dĂ©couvrir si, dans l’exemple choisi, l’effet temporel des perceptions successives les unes sur les autres est plus faible ou plus fort chez l’adulte que chez l’enfant.

L’existence de ces actions de la succession temporelle est connue depuis longtemps. L’illusion de poids, dans laquelle l’estimation perceptive semble influencĂ©e par une prĂ©vision fondĂ©e sur les rapports habituels du poids et du volume, suggĂšre l’intervention d’un tel facteur (et il est remarquable, notons-le d’emblĂ©e, qu’en un tel cas l’illusion augmente avec le dĂ©veloppement). Les « attitudes » subjectives dont l’importance a Ă©tĂ© reconnue par les Gestaltistes impliquent un effet temporel et il est d’autant plus significatif de noter sa reconnaissance par les thĂ©oriciens de cette Ă©cole que ce genre d’effets, sans ĂȘtre contradictoires avec l’idĂ©e de Gestalt, ne dĂ©coulent nullement des notions d’organisation actuelle ordinairement utilisĂ©es par la Gestaltpsychologie. L’école de von WeizsĂ€cker, en liant radicalement la perception Ă  la motricitĂ©, recourt par contre nĂ©cessairement Ă  l’action de succession des perceptions dans le temps, et l’un des plus intĂ©ressants de ses adeptes, Alf. Auersperg, va jusqu’à faire intervenir en toute perception une « anticipation » (prolepsis) et une « reconstruction » (catalepsis) sensori-motrices, fondant ainsi le mĂ©canisme explicatif de la perception sur une organisation temporelle continue. C’est ordinairement

ESSAI SUR UN EFFET D’« EINSTELLUNG » 1H

sous le nom d’« Einstellung » que l’on dĂ©signe, depuis les travaux de G. E. MĂŒller et Schumann, les effets de succession dans le domaine perceptif. On a mĂȘme rangĂ© sous ce vocable parfois trop commode des phĂ©nomĂšnes trĂšs disparates, tant dans le domaine de la suggestion et de la pensĂ©e que dans celui du mouvement et de la perception proprement dite. Il faut encore rapprocher de l’« Einstellung » les rĂ©sultats obtenus par des auteurs anglo-saxons sur ce qu’ils appellent parfois « persistence » et qui serait un effet mnĂ©monique : un cercle donnĂ© comme modĂšle est comparĂ©, de mĂ©moire ou directement, Ă  des cercles de grandeurs croissantes et dĂ©croissantes et la comparaison ascendante diffĂšre de la comparaison descendante 1.

G. E. MĂŒller et Schumann eux-mĂȘmes, faisant p. ex. soulever 50 fois un poids de 3 kg., constataient ensuite que le sujet Ă©prouvait une sensation de pesanteur moindre du cĂŽtĂ© oĂč avait Ă©tĂ© fait le soulĂšvement que du cĂŽtĂ© restĂ© inactif. De fait, le phĂ©nomĂšne paraĂźt particuliĂšrement net dans les domaines tactiles et kinesthĂ©siques, dans lesquels la perception est la plus susceptible d’ĂȘtre influencĂ©e en des cas relativement simples 2. Mais il n’est nullement exclu (indĂ©pendamment des gĂ©nĂ©ralisations verbales auxquelles elle a donnĂ© lieu) que cette notion d’« Einstellung » corresponde Ă  un mĂ©canisme gĂ©nĂ©ral, se retrouvant entre autres dans les domaines visuels et auditifs. C’est ce qu’a pensĂ© Usnadze Ă  propos de ses recherches sur l’illusion de poids : il s’est demandĂ© si l’on ne rencontrerait pas, dans les comparaisons visuelles, un effet semblable Ă  celui de l’illusion nĂ©e des rapports entre le poids et le volume.

Contrairement Ă  la thĂ©orie de Flournoy-ClaparĂšde, qui cherche Ă  expliquer l’illusion de poids par la rapiditĂ© plus ou moins grande des mouvements de soulĂšvement, Usnadze cherche Ă  Ă©liminer la composante motrice pour ne retenir que le facteur volume. Il prĂ©sente Ă  ses sujets deux sphĂšres de poids Ă©gal mais de volume diffĂ©rent (70 et 100 mm. de diamĂštre) dans la main droite et dans la gauche. AprĂšs 7-10 prĂ©sentations, lors de chacune desquelles le sujet doit dire dans quelle main se trouve la plus grande sphĂšre, il finit par se former une « Einstellung »: plus grand dans la seconde main. Si on prĂ©sente enfin deux sphĂšres de

1 Il faut citer, en outre, .J. J. Gßbson, Adaptation after effect and contrasl in the perception of tilded lines. J. Exper. Psychol., 1933. 16. p. 1-31: Ibid. 1937, 20, pp. 553-569, cl .1. J. Gibson a. M. Badner, Ibid., 1933, pp. -153-467.

t P. ex. les sensations thermiques.

142 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

memes dimensions, le sujet présente alors une tendance à juger par contraste : plus petit dans la seconde main.

La mĂȘme expĂ©rience est faite dans le domaine visuel. On prĂ©sente au sujet, tachistoscopiquement, deux cercles de 20 et 28 mm. de diamĂštre, 8 Ă  10 fois de suite, le plus grand occupant chaque fois la mĂȘme position Ă  droite ou Ă  gauche. Ensuite on prĂ©sente deux cercles Ă©gaux de 28 mm., puis de 24 mm. et enfin de 20 mm. de diamĂštre (une fois chaque paire) et le sujet doit dire, pour chaque couple, si l’un des cercles est plus grand que l’autre. Alors que, dans le cas des sphĂšres Ă  soupeser, Usnadze trouvait 96,4 % d’effets de contraste; 3,6 % d’effets d’assimilation ou persĂ©vĂ©ration et aucune Ă©galitĂ©, il obtient encore pour la perception successive des couples de cercles 76 % de contraste; 9,9 % d’assimilation et 14,1 % d’égalitĂ©, sur 26 sujets adultes 1.

C’est cet intĂ©ressant phĂ©nomĂšne de 1’« Einstellung »> visuelle d’Usnadze que nous aimerions reprendre en cet article, dans le double but de comparer les rĂ©actions des enfants Ă  celles des adultes (l’étude gĂ©nĂ©tique n’en a point encore Ă©tĂ© tentĂ©e Ă  notre connaissance) et d’en analyser le mĂ©canisme Ă  la lumiĂšre de ces donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques et d’une confrontation avec les autres faits de dĂ©veloppement des perceptions examinĂ©s dans nos recherches antĂ©rieures. ‱

§ 1. Position du problĂšme: illusions immĂ©diates et dĂ©rivĂ©es. — Les rĂ©sultats que nous avons obtenus jusqu’ici dans la comparaison des perceptions enfantines et adultes peuvent en gros ĂȘtre rĂ©sumĂ©s de la maniĂšre suivante : 1° Lors d’élĂ©ments donnĂ©s simultanĂ©ment dans l’espace (parties d’une mĂȘme ligure ou ligures distinctes), les dĂ©formations perceptives dues au jeu des centrations, transports ou comparaisons, etc., diminuent en moyenne au cours du dĂ©veloppement mental. En de tels cas, les « rĂ©gulations » (voir Rech. I, DĂ©f. III) correspondant au type d’estimation perceptive qui intervient dans l’illusion, sont en moyenne plus fortes chez l’adulte que chez l’enfant (de 5 Ă  8 ans tout au moins). Lorsque la dĂ©formation (illusion) diminue de pair avec l’accroissement des rĂ©gulations, nous pouvons parler d’illusions immĂ©diates. La premiĂšre de nos constatations peut donc s’énoncer comme suit : les illusions immĂ©diates s’affaiblissent en moyenne avec l’ñge. 2° Il existe, par contre, et cela mĂȘme

1 Usnadze, D., Ueberdie Geiuicldslàuschung and ihre Analoga, Psychol. Forsch., XIV (1930), p. 3G6.

ESSAI SUR UN EFFET ĂŒâ€™Â«Â EINSTELLUNG » 113

dans ce domaine de simultanĂ©itĂ© spatiale circonscrit Ă  l’instant, des dĂ©formations qui augmentent de valeur avec l’ñge. P. ex. en certaines situations (voir Rech. III, pp. 267-276) les hauteurs perçues en profondeur sont faiblement surestimĂ©es par l’enfant et le sont par l’adulte en des proportions notablement plus grandes : la « surconstance » en profondeur s’accentue ainsi avec l’ñge. Mais, en de tels cas, l’illusion est due Ă  une sorte de sur-compensation qui rĂ©sulte des rĂ©gulations en jeu, et cette interprĂ©tation se justifie, en particulier, par le fait qu’il se produit une diminution des seuils d’égalitĂ© corrĂ©lative de l’accroissement d’illusion. Lorsque la dĂ©formation perceptive augmente ainsi de pair avec les rĂ©gulations elles-mĂȘmes, nous pouvons parler d’illusions mĂ©diates ou dĂ©rivĂ©es. Les illusions dĂ©rivĂ©es s’accentuent donc avec l’ñge. 3° En ce qui concerne, enfin, l’action des perceptions successives les unes sur les autres, nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  deux sortes de constatations : a) L’adulte, en prĂ©sence d’une donnĂ©e perceptive actuelle, semble influencĂ© par un systĂšme de « rapports virtuels » (voir Rech. I, DĂ©fin. VIII, p. 93) plus Ă©tendu que l’enfant, ce qui reviendrait Ă  supposer (voir ibid. § 12, pp. 92- 100) une plus forte organisation dans le temps, agissant dans le sens de la compensation ou rĂ©gulation, b) Les illusions dĂ©pendant de cette action de succession dans le temps semblent aussi parfois s’accentuer de l’enfance Ă  l’ñge adulte. P. ex., dans une recherche avec M. Osterrieth sur l’illusion d’Oppel (perception d’une horizontale divisĂ©e), nous avons pu constater que, mesurĂ©e au moyen d’un ensemble de comparaisons concentriques, l’illusion diminue avec l’ñge tandis qu’elle semble augmenter lorsqu’on la mesure en comparaisons ascendantes ou descendantes (la ligne hachurĂ©e Ă©tant comparĂ©e Ă  des droites de plus en plus longues ou de plus en plus courtes). En ce dernier cas, l’illusion d’Oppel ne change naturellement pas de valeur, mais les modĂšles servant d’étalons sont progressivement surĂ©valuĂ©s ou sous-estimĂ©s par un effet de succession des perceptions et c’est cet effet temporel qui augmente d’importance avec l’ñge (ces rĂ©sultats paraĂźtront ici mĂȘme ultĂ©rieurement).

Or, si l’on compare ces diverses constatations entre elles, on en vient naturellement Ă  se demander si les dĂ©formations dues Ă  la succession temporelle, lorsqu’elles sont plus fortes chez l’adulte que chez l’enfant, ne sont pas Ă  comparer Ă  des « illusions dĂ©rivĂ©es »? De telles illusions dues Ă  la succession (ou Ă  l’anticipation, etc.) prĂ©sentent, en effet, ce caractĂšre curieux

10

144 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

de paraĂźtre impliquer une activitĂ© plus grande que le manque d’illusion. Dans le cas de l’illusion de poids, en particulier, on sait que les imbĂ©ciles ou les trĂšs jeunes enfants demeurent rĂ©fractaires et que l’illusion augmente jusque vers 11-12 ans1: tout se passe donc comme si une certaine activitĂ© de mise en relation entre le poids et le volume Ă©tait necessaire Ă  sa production sans naturellement que cette condition soit pour autant suffisante. De mĂȘme, dans les effets de surestimation ou de sous-estimation dus aux Ă©chelles ascendantes ou descendantes, * il est clair que des sujets oubliant tout Ă  mesure Ă©chapperaient Ă  cette illusion, tandis qu’une forte dĂ©formation suppose, Ă  titre de condition nĂ©cessaire (mais Ă  nouveau non sullisante), une mise en relation des perceptions successives entre elles. Sans que l’on aperçoive immĂ©diatement, en ces deux exemples, la prĂ©sence de rĂ©gulations ou compensations, on pressent nĂ©anmoins l’intervention d’un facteur analogue et c’est en quoi de telles illusions semblent s’apparenter au type « dĂ©rivé » que nous dĂ©finissions plus haut.

On voit ainsi en quoi l’analyse gĂ©nĂ©tique de l’« Einstellung » d’Usnadze peut ĂȘtre utile Ă  la solution du problĂšme des illusions dues Ă  la succession des perceptions dans le temps. Deux facteurs au moins interviennent, en effet, dans le phĂ©nomĂšne dĂ©crit par cet auteur : d’une part, une dĂ©formation liĂ©e au contraste et dont on connaĂźt de nombreux exemples dans le domaine de la simultanĂ©itĂ© spatiale et indĂ©pendamment donc Ă  la succession temporelle; d’autre part, une mise en relation, comparable Ă  une sorte de « transposition » (au sens que les Gestaltistes ont donnĂ© Ă  ce terme) et en dehors de laquelle les prĂ©sentations successives des couples de cercles ne sauraient agir les unes sur les autres. Or, l’effet de contraste, par sa parentĂ© avec ce que l’on observe dans les illusions de DelbƓuf, etc., peut fort bien, en lui-mĂȘme et indĂ©pendamment de son intervention dans une suite temporelle, constituer une « illusion primaire », c.-Ă -d. diminuer d’importance avec l’ñge. Il est d’autant plus intĂ©ressant de chercher alors Ă  dĂ©terminer l’évolution du second facteur ou processus de transposition temporelle, autrement dit d’établir si l’« Einstellung » d’Usnadze augmente ou diminue de valeur entre les jeunes enfants et les adultes. Si l’illusion s’affaiblit, l’ensemble du phĂ©nomĂšne pourra ĂȘtre considĂ©rĂ© comme voisin des illusions immĂ©diates. Mais si l’illusion augmente — et nous

1 Voir notamment A. Rev, Arcb. Psychol., XXII, p. 285.

Rev,

ESSAI SUR UN EFFET D’« EINSTELLUNG » 145

verrons prĂ©cisĂ©ment que c’est le cas — cette sorte de transposition jouerait alors un rĂŽle analogue Ă  celui des rĂ©gulations dans les « illusions dĂ©rivĂ©es » et il s’agira de l’analyser dans toute la mesure du possible, en tant que rĂ©vĂ©latrice du mĂ©canisme des actions de succession dans le domaine perceptif.

Or, il est une mĂ©thode, dont l’emploi reste toujours, il est vrai, fort dĂ©licat, mais qui peut rendre de grands services Ă  cet Ă©gard : c’est la comparaison de la formation des « Einstellung » avec leur extinction, chez l’enfant et chez l’adulte. Il ne suffĂźt pas, en effet, de savoir si l’adulte est plus ou moins apte que l’enfant Ă  transposer le rĂ©sultat d’une perception sur les suivantes. Il s’agit surtout de voir si cet effet de succession est orientĂ© dans un sens inverse Ă  celui des opĂ©rations ou s’il rĂ©sulte au contraire d’une sorte de prĂ©-opĂ©ration perceptive. De ce point de vue, c’est le degrĂ© de rĂ©versibilitĂ© ou d’irrĂ©versibilitĂ© de ce processus qui est intĂ©ressant Ă  connaĂźtre. C’est pourquoi nous chercherons, une fois 1’« Einstellung ∣> constituĂ©e chez chacun de nos sujets, Ă  analyser son extinction progressive. En confrontant alors les rĂ©sultats obtenus chez les enfants et chez les adultes relativement Ă  cette extinction elle-mĂȘme, nous serons peut-ĂȘtre en mesure de nous faire une idĂ©e plus juste de la nature de cet Ă©trange phĂ©nomĂšne.

Enfin, l’action des perceptions initiales (cercles inĂ©gaux) sur les perceptions suivantes (celle des cercles Ă©gaux) Ă©tant comparable Ă  une sorte de transposition, il nous a paru indispensable de complĂ©ter cette Ă©tude de l’acquisition et de l’extinction des effets temporels de 1’« Einstellung » elle-mĂȘme) par une analyse d’une transposition vĂ©ritable, c.-Ă -d. du transfert de l’eiĂŻet des perceptions initiales sur des perceptions de formes diffĂ©rentes : au lieu de deux cercles Ă©gaux nous avons alors prĂ©sentĂ©, aprĂšs l’imprĂ©gnation des cercles inĂ©gaux, deux carrĂ©s Ă©gaux de dimensions comparables. Nous avons alors effectivement constatĂ© que l’un des carrĂ©s Ă©tait vu plus petit que l’autre, selon les mĂȘmes lois, et, mieux encore, selon les mĂȘmes proportions exactement que dans le phĂ©nomĂšne primitif. La discussion de ce transfert ou transposition perceptive nous aidera Ă  mieux prĂ©ciser nos vues sur cet ensemble de mĂ©canismes essentiels.

Mais, pour mener à bien cette double comparaison des acquisitions et extinctions, enfantines et adultes, ainsi que du transfert de l’effet temporel sur d’autres figures, les questions de technique s’avùrent primordiales. Aussi nous faut-il commencer par

1’16 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

prĂ©ciser nos positions Ă  ce sujet, en particulier quant aux corrections que nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  introduire dans la technique d’Usnadze.

§ 2. Questions de technique. — Nous avons d’abord cherchĂ© Ă  employer la technique mĂȘme d’Usnadze, de maniĂšre Ă  constater si les adultes du Laboratoire de Psychologie de GenĂšve donnaient les mĂȘmes rĂ©sultats que ceux de Ti∏is. Malheureusement, l’auteur ayant nĂ©gligĂ© de nous renseigner sur quelques points importants (Ă©paisseurs des traits de ses cercles, durĂ©e d’ouverture du tachistoscope et marque de celui-ci), une pure rĂ©pĂ©tition nous a d’emblĂ©e paru impossible. On verra, en effet, l’importance des plus petits dĂ©tails dans la production du phĂ©nomĂšne. En outre, Usnadze semble n’avoir pas pris soin de faire des expĂ©riences de contrĂŽle ni de dĂ©terminer le seuil de sensibilitĂ© de ses sujets. Essayons nĂ©anmoins de vĂ©rifier les observations de l’auteur.

Nous avons utilisĂ© le tachistoscope de Netschaieff et avons rĂ©glĂ© l’ouverture Ă  1/10 de seconde environ. Les cartes introduites dans le porte-objet prĂ©sentent la disposition suivante :

Exp. A :

A gauche:A droite ;
Cercles I20 mm.28 mm.
! bis2820
ContrĂŽles I a2020
I b2424
I c2828

 

On prĂ©sente l’expĂ©rience comme une comparaison de grandeurs dans laquelle le sujet aura Ă  dire de quel cĂŽtĂ© se trouve le petit cercle (ou le grand) ou si les deux cercles sont de mĂȘme grandeur.

On prĂ©vient le sujet 2 secondes d’avance et on dĂ©clenche l’obturateur. Le regard fixe le centre de Couverture (marquĂ© d’une pastille).

MĂȘme si on ne change pas de figures on fait toutes les manipulations comme pour un changement de carte.

Intervalle entre, présentations: 10 à 20 sec. au maximum.

Ordre de présentation : Carte 1 b 2 fois, 1 10 fois, le, 1 b, 1 a 1 fois chacune, soit en tout 15 présentations.

Exp. A bis : MĂȘme technique mais avec les cercles 1 bis (28 mm. Ă  gauche) en place de 1.

ESSAI SUR UN EFFET D’« EINSTELLUNG » 147

Exp. B : MĂȘme technique. PrĂ©sentations :

SérieEinstellungà gaucheà droiteContrÎle« gaucheà droite
I10 fois22 mm.26 mm.1 a 2 fois22 mm.22 mm.
1110 fois2426Ha 2 fois2424
III10 fois2526III a 2 fois2525

 

Usnadze ayant trouvĂ© lors de l’exp. A quelques cas d’identification (contraire du contraste) s’est demandĂ© si ces « Anglei- chungen » ne seraient pas renforcĂ©es pour de petites diffĂ©rences. D’oĂč l’exp. B, qui donne effectivement une proportion plus grande de ces cas (25,1 % pour 22 et 26; 33,7 % pour 24 et 26 ‱ et 68 % pour 25 et 26).

Or, aprĂšs quelques rĂ©sultats de contraste et d’identification recueillis chez l’adulte et chez l’enfant Ă  titre de premier sondage nous avons Ă©tĂ© retenus par les trois considĂ©rations suivantes :

1° Le tachistoscope de Netschaieff, le seul qui pĂ»t convenir parmi ceux que nous avions Ă  disposition, prĂ©sente une difficulté : les deux figures, bien qu’étant dĂ©couvertes pendant un mĂȘme temps, le sont Ă  vitesses de masquage et de dĂ©masquage diffĂ©rentes. Or, on sait qu’il se produit une dĂ©formation sur les images dĂ©masquĂ©es plus ou moins rapidement : la figure de droite pourra donc paraĂźtre diffĂ©rente de celle de gauche. On peut donc se demander si les rĂ©sultats d’identification ne tiennent pas dans une certaine mesure Ă  de tels facteurs et si quelques prĂ©cautions de plus ne seraient pas Ă  prendre.

Nous avons alors agrandi la fenĂȘtre afin que deux cercles de 28 mm. puissent y trouver place sans toucher les bords. Nous avons d’autre part fait prĂ©cĂ©der les prĂ©sentations de figures inĂ©gales par celles de figures Ă©gales.

2° Une nouvelle question se pose alors : Usnadze ne nous dit pas s’il a pris la prĂ©caution de s’assurer que deux cercles Ă©gaux sont toujours vus comme tels lorsqu’il n’y a pas formation d’« Einstellung » ni que la diffĂ©rence entre les cercles de 25 Ă  26 mm. ne dĂ©passe pas la sensibilitĂ© des sujets (1 mm. pour 25 mm. soit 4 Ξo). Si l’effet de 1’« Einstellung » Ă©tait plus faible que la sensibilitĂ© il est clair qu’il passerait inaperçu et que les rĂ©ponses obtenues auraient une autre signification. Comme nous avions Ă  travailler sur des enfants, nous avons jugĂ© indispensable de nous assurer de leur sensibilitĂ© visuelle et les constatations faites ont pleinement confirmĂ© la nĂ©cessitĂ© d’une telle prĂ©caution. Bornons-nous pour l’instant Ă  une seule remarque Ă  cet Ă©gard : l’égalitĂ© est jugĂ©e bien plus facilement qu’une petite

148 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

inĂ©galitĂ©, c.-Ă -d. qu’un sujet se trompera beaucoup moins sur l’égalitĂ© que sur le sens d’une petite diffĂ©rence. On peut donc Ă  nouveau se demander si les cas d’identification ne tiennent pas en partie Ă  des facteurs de ce genre.

3° Enfin et surtout, le nombre des prĂ©sentations s’est rĂ©vĂ©lĂ© plus important qu’il n’aurait pu sembler de prime abord, en ce sens que ses effets ne sont pas simplement cumulatifs et que le mode de prĂ©sentation est Ă  dĂ©terminer soigneusement et non pas Ă  fixer de façon arbitraire.

Voici, p. ex., les rĂ©sultats de la technique d’Usnadze sur quelques adultes et quelques enfants, selon que l’on provoque 1’« Einstellung » au moyen de 10 prĂ©sentations ou au moyen de 3 seulement. Nous avons seulement fait prĂ©cĂ©der les expĂ©riences par 3 prĂ©sentations de cercles Ă©gaux de 28 et 28; 24 et 24; 20 et 20 mm. L’égalitĂ© n’a pas toujours Ă©tĂ© constatĂ©e, et, mĂȘme si elle l’avait Ă©tĂ©, rien ne nous aurait obligĂ© Ă  conclure que deux cercles diffĂ©rant de 1,2 ou mĂȘme 3 mm. n’auraient pas Ă©tĂ© aussi perçus comme Ă©gaux :

ContrasteIdentif.Egalité (en %)
7 enfants de 6-7 ans (10 présentations) :47.614,338,1
5 adultes (10 présentations) :26,66,766,7
4 adultes (3 présentations) :66,78,325,0

 

Chez les enfants, le nombre de 10 prĂ©sentations s’est d’emblĂ©e rĂ©vĂ©lĂ© fastidieux : il provoquait le rire ou des rĂ©flexions peu encourageantes. Chez l’adulte, par contre, ΓefTet est peu marquĂ©, mais, chose curieuse, il augmente en des proportions notables si l’on se contente de trois prĂ©sentations ! Faute de pouvoir connaĂźtre avec prĂ©cision la technique d’Usnadze, nous ne saurions donc affirmer si les divergences observĂ©es entre lui et nous tiennent aux temps de dĂ©masquage, au tachistoscope employĂ©, au champ de comparaison ou Ă  d’autres facteur∖ Les diffĂ©rences obtenues entre 10 et 3 prĂ©sentations nous ont, par contre, paru bien plus importantes Ă  considĂ©rer et de nature Ă  motiver une refonte d’ensemble de la technique Ă  suivre.

Etant donnĂ© notre but, qui est essentiellement d’analyser le mĂ©canisme des formations et des extinctions de 1’« Einstel- lung », chez l’enfant et chez l’adulte, il nous a semblĂ© que nous pourrions mieux pĂ©nĂ©trer la nature du phĂ©nomĂšne en le dĂ©clenchant par Ă©tapes. Sacrifiant alors dĂ©libĂ©rĂ©ment, en cet article, toute recherche sur les conditions de dĂ©formations dans le sens

ESSAI SUR UN EFFET d’«  EINSTELLUNG » 149

du contraste ou de ΓidentiΓÎčcation (grandeurs des figures, durĂ©es et nombre de prĂ©sentations, etc.), nous nous sommes limitĂ©s Ă  l’analyse de l’acquisition par Ă©tapes et de l’extinction correspondante. Nous n’avons atteint de la sorte que des effets de contraste, et le problĂšme subsiste donc de savoir quelle est la nature des identifications obtenues par Usnadze.

Ainsi dĂ©limitĂ©e, la technique Ă  laquelle nous nous sommes arrĂȘtĂ©s comporte les trois phases suivantes :

I. Phase prĂ©liminaire et dĂ©termination de la sensibilitĂ© du sujet1. — Dans cette phase prĂ©liminaire nous prĂ©sentons au sujet deux cercles Ă©gaux de 24 mm., deux cercles diffĂ©rents de 1, 2, 3, 4 mm. ou davantage en prenant la prĂ©caution de prĂ©senter alternativement le plus grand cercle Ă  droite puis Ă  gauche afin de ne pas dĂ©clencher d’« Einstellung » ou tout au moins de compenser celle qui pourrait se former. Le grand cercle est toujours de 24 mm. et le petit varie de 17 Ă  24 mm. par mm. Ces cercles ont un trait d’environ 0,5 mm. d’épaisseur. Ils sont dessinĂ©s de façon Ă  laisser toujours un intervalle d’environ 9 mm. entre eux. Ils apparaissent, sur le grand axe horizontal de la fenĂȘtre rectangulaire du tachistoscope, en noir sur fond blanc. Les deux cercles de 24 mm., en particulier, n’apparaissent pas plus hauts l’un que l’autre. En outre chaque carton sur lequel est dessinĂ©e la paire de cercles peut ĂȘtre tournĂ© de 180 degrĂ©s de maniĂšre que le cercle qui Ă©tait Ă  gauche puisse ĂȘtre prĂ©sentĂ© Ă  droite et vice versa. — La fenĂȘtre du tachistoscope a une ouverture de 6 × 8 cm. Le tachistoscope lui-mĂȘme est teintĂ© de noir. C’est celui de Netschaieff modifiĂ©. Le volet de fermeture est muni d’un point de fixation pour que l’accommodation puisse se faire Ă  la distance de vision choisie. Bien que nous ayons demandĂ© Ă  tous nos sujets de fixer ce point nous ne pouvons pas affirmer que le regard ait toujours Ă©tĂ© centrĂ© au moment du dĂ©clenchement de l’appareil. PlacĂ© de cĂŽtĂ© afin de pouvoir faire les manipulations nĂ©cessaires et de pouvoir surveiller le sujet, nous ne dĂ©clenchions pas l’appareil avant que le sujet ait immo-

* A part les premiers sujets enfants, nous avons toujours fait prĂ©cĂ©der cette phase par des jugements portĂ©s sur les figures prĂ©sentĂ©es en dehors du tachistoscope suivant la technique dĂ©crite p. 157. En effet, par ce dĂ©tour, on arrive mieux, plus rapidement et avec plus de prĂ©cision Ă  la mesure proprement dite. Les premiĂšres perceptions tachistoscopiqucs ne sont plus influencĂ©es par l’incomprĂ©hension du sujet ou par une quelconque idĂ©e qu’il sc forge sur ce qu’on attend de lui. On le prĂ©pare ainsi non seulement Ă  la forme et Ă  l’ordre de grandeur des ligures qu’il devra percevoir mais aussi au degrĂ© de prĂ©cision qu’on lui demande dans ses rĂ©ponses.

130 J. PIAGET ET M. LAMBERC1ER

bilisĂ© son regard sur l’ouverture, et ait pris une attitude attentive. La distance du sujet a variĂ© de 30 Ă  40 cm., les enfants ayant une tendance difficile Ă  Ă©viter, Ă  regarder plus prĂšs que les adultes.

Pour donner confiance au sujet nous commençons par lui prĂ©senter des diffĂ©rences assez grandes. Nous les augmentons s’il se produit des hĂ©sitations. Ensuite nous diminuons la diffĂ©rence pour arriver en dĂ©finitive Ă  la diffĂ©rence de 1 mm. (23 et 24 mm.) et pour terminer par un jugement d’égalitĂ© avec les deux cercles de 24 mm. en nous assurant ainsi qu’il n’y a pas eu formation d’« Einstellung » d’une sorte ou d’une autre. Nous habituons de cette maniĂšre le sujet Ă  percevoir des diffĂ©rences de plus en plus petites. Chaque fois le sujet indique oĂč se trouve le cercle le plus petit ou le plus grand ou si les deux cercles lui apparaissent Ă©gaux.

Parfois, avec les enfants, nous leur avons prĂ©sentĂ© la chose sous forme d’histoire. II s’agissait de deux roues de bicyclette. Comme il faut que les deux roues soient juste la mĂȘme chose, il devait dire si ça faisait une bonne bicyclette ou pas. Nous avons pris les prĂ©cautions pour que cette histoire n’entraĂźne pas plus d’inconvĂ©nients que d’avantages.

Nous reviendrons plus loin sur les phĂ©nomĂšnes observĂ©s au cours de cette phase prĂ©liminaire. Disons seulement, pour l’instant, que les constatations faites au cours de cette entrĂ©e en matiĂšre nous permettent une conduite ultĂ©rieure de l’expĂ©rience plus adĂ©quate aux caractĂ©ristiques perceptives de nos sujets.

IL Phase (Γ imprĂ©gnation progressive. — Comme nous l’avons dit plus haut, au lieu de chercher Ă  crĂ©er une « Einstellung » en bloc par la prĂ©sentation massive d’une couple de cercles nous fragmentons la formation de cette « Einstellung » en prĂ©sentant 3 fois la couple de cercles 20 et 28 mm. Ă  4 reprises successives et en examinant aprĂšs chacune d’elles l’effet obtenu. Nous avons donc au total 12 prĂ©sentations d’imprĂ©gnation. Nous n’avons pas poussĂ© systĂ©matiquement plus loin, quelques sondages nous ayant permis de supposer que nous atteignions ainsi tout prĂšs du maximum d’effet pour les sujets les plus sensibles.

Il est certain que nous aurions pu procĂ©der autrement et mesurer Γ « Einstellung » par le nombre de reprises nĂ©cessaires pour dĂ©clencher une certaine valeur d’« Einstellung », par exemple de 4 mm., mais comme il n’était pas prouvĂ© que nous puissions atteindre chez tous nos sujets un effet aussi marquĂ© et

ESSAI SUR UN EFFET ĂŒâ€™Â«Â EINSTELLUNG » 151

comme cela aurait nĂ©cessitĂ© de prolonger l’expĂ©rience Ă  un point oĂč nous n’aurions plus pu avoir confiance dans l’attitude de nos sujets, nous avons prĂ©fĂ©rĂ© nous en tenir aux normes fixĂ©es ci-dessus.

Nous avons donc l’ordre suivant :

1) ImprĂ©gnation F 1 par 3 prĂ©sentations de 20 et 28 mm. .1 bis) Mesure de l’effet obtenu.

2) Imprégnation F 2 (comme 1).

2 bis) Mesure de l’effet obtenu.

3) Imprégnation F 3 (comme en 1).

3 bis) Mesure de Γeffet obtenu.

4) Imprégnation F 4 (comme 1).

4 bis) Mesure de l’effet obtenu.

5) Poursuite clinique de l’extinction de l’effet (voir III).

Temps de prĂ©sentation et intervalle entre les prĂ©sentations. —  Le temps de prĂ©sentation a Ă©tĂ© choisi le mĂȘme pour tous nos sujets. Il a Ă©tĂ© de 1∕10 de seconde environ. Pour certains sujets qui avaient de la difficultĂ© Ă  percevoir quelque chose Ă  cette vitesse, nous avons commencĂ© avec une vitesse plus lente en dĂ©crochant simplement le poids qui normalement accĂ©lĂšre la chute des volets. Mais nous ne nous en sommes servis que dans la phase prĂ©liminaire, l’expĂ©rience nous ayant montrĂ© qu’à la vitesse de 1∕Îčo de seconde tous nos sujets (Ă  de rares exceptions prĂšs) arrivaient Ă  percevoir les cercles. Certes cette perception n’est pas d’une extrĂȘme nettetĂ© mais elle est suffisante pour que l’on puisse distinguer nettement si l’un des deux cercles est de grandeur diffĂ©rente ou non. Cette rapiditĂ© de prĂ©sentation est la condition pour que nous puissions non seulement observer le phĂ©nomĂšne mais aussi le mesurer dans toute son ampleur. Il arrive, en effet, quelquefois que le sujet continue Ă  percevoir une diffĂ©rence entre deux cercles Ă©gaux mĂȘme lorsque les images lui sont prĂ©sentĂ©es en dehors du tachistoscope et de façon continue. Mais cet effet-lĂ  est relativement minime et n’atteint pas 1 mm. Sur le moment mĂȘme un des deux cercles est vu nettement plus petit, puis la diffĂ©rence s’attĂ©nue dans les quelques secondes qui suivent pour persister assez longtemps et bien que l’on donne la preuve au sujet que les deux cercles sont Ă©gaux.

Ceci nous amĂšne Ă  parier des gradations que nous avons choisies.

152 J. PIAGET ET M. LAMBERC1ER

Auparavant, mentionnons encore le fait que l’intervalle de temps entre chaque prĂ©sentation a Ă©tĂ© d’environ 20 secondes, temps suffisant pour noter le rĂ©sultat obtenu, changer la figure, rĂ©armer le tachistoscope, prĂ©venir le sujet et obtenir son jugement. MĂȘme lorsque la ligure restait la mĂȘme, soit pour la formation de 1’« Einstellung », soit pour un contrĂŽle de la rĂ©ponse du sujet, nous avons toujours fait un simulacre de changement afin de maintenir le plus possible une attitude constante de la part du sujet et Ă©viter qu’il fasse intervenir une interprĂ©tation, tirĂ©e des manipulations de l’expĂ©rimentateur.

Choix de la gradation des cercles destinĂ©s Ă  mesurer Γefjet. —  D’aprĂšs ce que nous avons dit des figures choisies, il ressort que la diffĂ©rence entre chaque cercle va de mm. en mm. Une telle diffĂ©rence est perceptible pour l’enfant dans la grande majoritĂ© des cas. Pour l’adulte elle pourrait ĂȘtre de 0,5 mm. Mais si nous avions choisi une gradation si line nous aurions Ă©tĂ© obligĂ©s de multiplier les manƓuvres de sondage. Or, ces manƓuvres devaient ĂȘtre rĂ©duites Ă  un minimum non seulement pour ne pas allonger l’expĂ©rience, mais aussi pour Ă©viter des phĂ©nomĂšnes complĂ©mentaires d’« Einstellung » ou de contre-* Einstellung ». D’ailleurs chaque fois que nous avons trouvĂ© deux jugements, l’un plus petit, l’autre plus grand pour deux termes consĂ©cutifs de notre sĂ©rie de cercles variables, nous avons notĂ© comme rĂ©sultat une valeur intermĂ©diaire (donc par 0,5 mm.). Nous devons cependant ajouter que la diffĂ©rence entre les cercles de 24 mm. et ceux de 23, 22, 21, 20, 19, 18, etc., n’apparaĂźt pas constituĂ©e d’échelons identiques mais que ces Ă©chelons paraissent changer de valeur entre 24 Ă  23 et 21 Ă  20. Notre Ă©chelle n’est donc pas parfaite et il faudrait logiquement apporter une correction Ă  nos rĂ©sultats.

Mesure de Γ effet. — L’idĂ©al serait de pouvoir du premier coup tomber sur la couple de cercles qui donnent l’impression d’égalitĂ©. Ce n’est pas possible puisque rien ne nous laisse prĂ©voir quelle sera l’ampleur de l’effet, s’il diminuera ou s’il s’accentuera (relativement) aprĂšs chaque reprise. Force nous est donc de tĂątonner un peu en nous dirigeant d’aprĂšs les rĂ©ponses du sujet. Nous avons en gĂ©nĂ©ral procĂ©dĂ© comme suit : Tout d’abord deux cercles Ă©gaux, 24 et 24 mm. Celui de droite, qui a remplacĂ© le grand cercle de 28 mm. est gĂ©nĂ©ralement vu plus petit. Supposons que cela soit le cas. Nous en tirons la conclusion qu’un certain effet est dĂ©jĂ  prĂ©sent. Mais nous ignorons sa grandeur, et il n’est pas question de demander au

ESSAI SUR UN EFFET o’« EINSTELLUNG » 153

sujet de combien le cercle est vu plus petit que celui de gauche. Nous pouvons supposer dans une premiĂšre « Einstellung » que cet effet est de 1 mm., donc que la couple 23 et 24 mm. sera vue comme deux cercles Ă©gaux. Nous prĂ©senterons donc au sujet la couple 22 et 24 afin d’avoir l’autre jugement extrĂȘme. Nous pourrons vĂ©rifier par une troisiĂšme couple intermĂ©diaire. Bref nous nous arrangeons d’ĂȘtre fixĂ©s aprĂšs 3 ou au maximum 4 prĂ©sentations dans les cas oĂč l’effet a Ă©tĂ© trĂšs diffĂ©rent de celui attendu. Nous continuons de cette façon pour les « Einstellung » successives. Cela suppose donc d’avoir clairement sous les yeux l’ensemble des rĂ©sultats pour savoir exactement oĂč l’on en est.

Il y a quelque paradoxe dans cette expĂ©rience. En effet notre expĂ©rience Ă©tant faite pour mesurer 1’« Einstellung », nous devons admettre que son effet se manifestera chaque fois que nous prĂ©senterons au sujet deux cercles de grandeur diffĂ©rente. Il s’ajoutera ou se retranchera donc un petit effet, petit parce que nous travaillons autour de l’impression d’égalitĂ©, du lĂ©gĂšrement plus grand et du lĂ©gĂšrement plus petit. Les recherches d’Usnadze ont dĂ©montrĂ© que l’effet augmente avec la diffĂ©rence entre les deux cercles. Comme nous cherchons une rĂ©ponse « plus petit » une rĂ©ponse « égal » et une « plus grand » nous pouvons admettre que ces lĂ©gers effets se compensent.

Cette question pose d’ailleurs un problĂšme. Si deux cercles, disons de 22 et 24 mm., sont vus Ă©gaux tout en impressionnant les centres optiques primaires par leur grandeur rĂ©elle cela dĂ©clenchera-t-il une nouvelle « Einstellung » ou est-ce le jugement de comparaison, ici l’égalitĂ© des deux cercles, qui seul est important (Ă  supposer qu’il n’y ait pas d’« Einstellung » d’égalitĂ©)? Nous supposons que la correction de la perception se fait dans des centres secondaires mais il n’est pas certain qu’il ne se fasse pas une certaine rĂ©sultante par interaction entre les centres primaires et les centres secondaires. La mĂȘme question se pose d’ailleurs en dehors du jugement d’égalitĂ©.

Nous ne croyons pas, cependant, qu,elle puisse ĂȘtre rĂ©solue expĂ©rimentalement. Nous pourrions, il est vrai, continuer Ă  prĂ©senter les deux cercles diffĂ©rents jugĂ©s Ă©gaux et voir ce qu’il advient. Mais cette diffĂ©rence sera relativement petite et ne saurait maintenir une « Einstellung » Ă©gale Ă  elle-mĂȘme. Nous ne saurons donc pas si l’extinction de l’effet sera dĂ» Ă  cette extinction normale ou Ă  un effet d’égalisation.

De plus, un fait dĂ©couvert en cours d’expĂ©rience vient

154 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

encore quelque peu compliquer les choses. Nous avons pu constater chez quelques sujets qu’à cĂŽtĂ© d’un effet de contraste peut s’en former un autre qui se surajoute, c’est Γ extension du seuil. C’est-Ă -dire qu’au lieu de continuer Ă  percevoir une diffĂ©rence apparente de 1 mm. entre les deux cercles le sujet trouvera de mĂȘme grandeur des cercles diffĂ©rents de 3 ou 4 mm. Si donc nous obtenons une rĂ©ponse « égal » pour les cercles 24 et 24 aprĂšs la premiĂšre ou l’une quelconque des imprĂ©gnations suivantes nous n’aurons pas le droit d’en conclure qu’il n’y a pas d’effet et nous devrons chercher Ă  le dĂ©pister en prĂ©sentant deux cercles diffĂ©rents pour voir si le plus petit est vu comme tel ou comme Ă©gal Ă  l’autre. S’il y a extension du seuil il se peut que son effet dĂ©passe la diffĂ©rence entre le petit cercle et le cercle de 24 mm. Supposons par exemple qu’un sujet voie 24 = 24, 22 = 24, et 21 plus petit que 24. Il se pourrait que l’extension se fasse aussi dans l’autre sens, 24 Ă  gauche cette fois Ă©tant vu Ă©gal Ă  23 ou 22 Ă  droite. Nous nous sommes cependant contraints de ne pas explorer cette partie de l’extension car on voit immĂ©diatement qu’il aurait fallu pour cela utiliser des cercles plus petits Ă  droite (24 et 22) et que nous courions le risque de dĂ©clencher une « Einstellung » contraire (spatialement), donc un effet d’effacement, ce qui aurait altĂ©rĂ© la mesure des « Einstellung » ultĂ©rieures.

III. Phase d’extinction. — AprĂšs avoir mesurĂ© l’effet de la quatriĂšme imprĂ©gnation, il est intĂ©ressant de voir comment s’éteint l’effet gĂ©nĂ©ral de contraste. DisparaĂźt-il subitement ou progressivement d’une façon continue ou par oscillation? C’est par des sondages successifs que nous avons essayĂ© cette mesure dĂ©licate. En effet, il ne faut plus rien renforcer mais il ne faut non plus rien affaiblir si on veut l’étudier en le laissant en quelque sorte Ă  lui-mĂȘme. Nous avons procĂ©dĂ© selon le mĂȘme principe que prĂ©cĂ©demment en suivant pas Ă  pas et au plus prĂ©s la marche de l’égalitĂ©. Nous avons fait ainsi une dizaine de sondages et quelquefois davantage lorsque le sujet s’y prĂȘtait ou que l’effet Ă©tait lent Ă  s’éteindre. Nous avons aussi, en fin d’expĂ©rience, montrĂ© les cercles Ă©gaux en dehors du tachistoscope pour voir si le sujet continuait Ă  les voir inĂ©gaux dans des conditions normales. Nous n’avons pas poussĂ© au delĂ  pour ne pas prolonger une expĂ©rience dĂ©jĂ  longue en soi et risquant de lasser le sujet.

IV. Transfert. —  Chez les sujets de la « seconde expĂ©rience » 1,

1 Voir § 3.

ESSAI SUR UN EFFET d’«  EINSTELLUNG » 155

nous continuons, aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation F 4, par de nouvelles imprĂ©gnations au moyen de cercles de 20 et de 28 mm., mais, au lieu de mesurer l’effet avec les couples de cercles utilisĂ©s prĂ©cĂ©demment, nous le mesurons au moyen de nouvelles figures. AprĂšs F 5 nous prĂ©sentons des carrĂ©s posĂ©s sur leurs cĂŽtĂ©s. AprĂšs F 6, des carrĂ©s posĂ©s sur leur pointe. AprĂšs F 7, nous prĂ©sentons Ă  nouveau les cercles habituels et, aprĂšs F 8, nous faisons une derniĂšre mesure de l’effet, mais sur des cercles entiĂšrement remplis d’encre noire. Les cĂŽtĂ©s des carrĂ©s posĂ©s sur base sont Ă©gaux aux diamĂštres des cercles et l’intervalle demeure de 8-9 mm. Les cĂŽtĂ©s posĂ©s sur pointe ont par contre 22 mm. de cĂŽtĂ© au lieu de 24, d’une part pour tenir compte de la largeur de la fenĂȘtre du tachistoscope et d’autre part pour donner au sujet l’impression d’une Ă©galitĂ© de dimensions avec les cercles (il a Ă©tĂ© tenu compte dans les calculs de cette petite modification). L’imprĂ©gnation F 7 est suivie d’une mesure sur les cercles habituels pour voir si les effets de F 4 sont restĂ©s inchangĂ©s. Quant aux cercles noircis, ils ont Ă©tĂ© choisis pour Ă©tudier le transfert sur une mĂȘme forme mais avec structure plus « forte ». On aurait pu modifier l’ordre des prĂ©sentations, etc., et surtout augmenter la prĂ©cision de l’expĂ©rience : mais il ne s’agit que d’un sondage effectuĂ© par la mĂ©thode concentrique (d’ailleurs l’emploi des mĂ©thodes classiques eĂ»t supprimĂ© l’effet bien avant la fin de sa mesure !).

§ 3. Les rĂ©sultats obtenus. — Cherchons maintenant Ă  dĂ©crire simplement les rĂ©sultats observĂ©s, mais sans les interprĂ©ter ni tenter pour le moment d’explication, toute discussion d’ordre explicatif Ă©tant renvoyĂ©e aux paragraphes suivants.

Les expĂ©riences que nous avons faites ont Ă©tĂ© Ă©chelonnĂ©es en deux temps, avec quelques bons mois d’intervalle entre deux. Nous avons cherchĂ© d’abord Ă  analyser la formation mĂȘme de 1’« Einstellung » ou effet temporel, ainsi que son extinction, mais sans nous soucier de transferts Ă©ventuels sur d’autres figures. Puis, aprĂšs avoir entiĂšrement terminĂ© l’analyse de ces premiers matĂ©riaux (que nous dĂ©signerons sous le ternie global de « premiĂšre expĂ©rience »), nous avons entrepris sur de nouveaux sujets l’étude du transfert. Seulement cette recherche supposait naturellement de nouvelles mesures, sur ces sujets, du processus de formation. Par contre, il ne pouvait naturellement plus ĂȘtre question d’analyser l’extinction : cette « seconde expĂ©rience »

-r

156 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

n’a donc en commun avec la premiĂšre que les faits recueillis au sujet de la formation des effets d’« Einstellung ».

Au total (et sans compter les quelques sujets ayant servi aux essais prĂ©liminaires), nous avons examinĂ© ainsi 32 adultes et 66 enfants de 5 Ă  8 ans. La « formation » du phĂ©nomĂšne a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e sur l’ensemble de ces individus (premiĂšre et deuxiĂšme expĂ©riences). L’« extinction » de l’effet temporel n’a Ă©tĂ© suivie que sur 20 enfants de 5-6 ans; 22 enfants de 6-7 ans et 20 adultes (ces 62 sujets ayant Ă©tĂ© examinĂ©s durant la « premiĂšre expĂ©rience). Quant au « transfert » du mĂȘme effet, il a Ă©tĂ© analysĂ© sur 16 enfants de 5 Ă  7 ans (8 de 5 Ă  6 ans et 8 de 6 Ă  7 ans) et sur 12 adultes (ces 28 sujets ayant Ă©tĂ© examinĂ©s durant la « seconde expĂ©rience ») 1.

Les rĂ©sultats de la seconde expĂ©rience confirment sur les points essentiels ceux de la premiĂšre en ce qui concerne la phase de « formation ». NĂ©anmoins il nous a paru intĂ©ressant de les prĂ©senter Ă  part avant de les rĂ©unir en un tableau unique. Le lecteur pourra ainsi juger du degrĂ© de prĂ©cision auquel on est en droit de s’attendre en adoptant la technique dĂ©crite au § 2 et surtout de la gĂ©nĂ©ralitĂ© relative (c.-Ă -d. statistique) des diffĂ©rences observĂ©es entre l’enfant et l’adulte, bien que les mesures ne dĂ©passent pas la prĂ©cision de 0,5 mm.

I. Phase prĂ©liminaire. — Un rĂ©sultat relativement gĂ©nĂ©ral a Ă©tĂ© constatĂ© au cours de cette premiĂšre phase : c’est l’amĂ©lioration graduelle, au cours des prĂ©sentations successives, de la capacitĂ© de discriminer la diffĂ©rence entre les deux cercles. Alors qu’au dĂ©but les sujets ne distinguent pas toujours une diffĂ©rence de 2, 3 ou mĂȘme parfois de 4 mm., ils finissent, dans la grande majoritĂ© des cas, par percevoir une diffĂ©rence de 1 mm. (quelques cas rares en restent Ă  2 mm.).

Cette amĂ©lioration progressive du seuil de discrimination tient Ă  plusieurs causes. Dans le cas particulier, d’abord, il est Ă©vident qu’aprĂšs avoir perçu un cercle lors de la premiĂšre vision tachistoscopique, on prĂ©voit une mĂȘme figure lors de la prĂ©sentation suivante et que cette anticipation de la forme laisse la perception plus libre de s’attacher aux dimensions : on aboutit donc plus rapidement Ă  juger de celles-ci que la phase prĂ©para-

1 Nous avons en outre fait la « seconde expĂ©rience » (formation de 1’« Einstci- hing » et transfert) sur 8 enfants de 7 Ă  8 ans, Ă  titre de sondage, mais le nombre Ă©tant trop peu Ă©levĂ© nous ne compterons pas ces sujets dans les tableaux gĂ©nĂ©raux et indiquerons Ă  part leurs rĂ©sultats (qui n’ont pas diffĂ©rĂ© de ceux des sujets plus jeunes).

r

ESSAI SUR UN EFFET ĂŒâ€™Â«Â EINSTELLUNG » 137

toire d’adaptation est chaque fois raccourcie jusqu’à devenir nulle. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ensuite, avec la rĂ©pĂ©tition des perceptions se produit une sorte d’exercice inconscient, que nous avons dĂ©jĂ  signalĂ© plusieurs fois au cours de nos articles antĂ©rieurs, et qui constitue un phĂ©nomĂšne intĂ©ressant en lui-mĂȘme : ne connaissant pas les rĂ©sultats de ses estimations et Ă©chappant ainsi aux influences de la fameuse « loi de l’effet » qui rĂ©git la plupart des apprentissages, le sujet corrige nĂ©anmoins peu Ă  peu ses jugements par une sorte de jeu spontanĂ© de compensations, c.-Ă -d. par une Ă©quilibration immanente au mĂ©canisme perceptif. Or. si toute perception repose sur un systĂšme de rapports probables entre les points de fixation rĂ©els et les points de fixation possibles, comme nous avons cherchĂ© Ă  le montrer dans la « Recherche » prĂ©cĂ©dente (IV), la nature de cette Ă©quilibration progressive se comprend d’emblĂ©e : il s’agit tout simplement d’une rĂ©partition plus homogĂšne des valeurs possibles en fonction d’un nombre plus grand de tirages, comme c’est le cas en n’importe quel jeu de hasard.

Mais, chez l’enfant, il s’ajoute Ă  ce mĂ©canisme (dont on constate naturellement aussi l’existence mais avec une rapiditĂ© en gĂ©nĂ©ral infĂ©rieure), des facteurs d’un autre ordre, intellectuels et non pas seulement perceptifs. Nous avions pensĂ© au dĂ©but qu’il s’agissait uniquement d’exercer le sujet Ă  voir rapidement, et, sans nous contenter de l’exercice inconscient dont il vient d’ĂȘtre question, nous stimulions mĂȘme les jeunes enfants par toutes sortes de bons arguments. Mais nous nous sommes aperçus qu’il y avait encore une autre cause Ă  l’amĂ©lioration souvent trĂšs rapide que nous constations et qu’on pouvait y parvenir par une voie plus directe. Nous avons montrĂ© Ă  nos sujets les cartes en dehors du tachistoscope en leur demandant de dire si les deux cercles Ă©taient Ă©gaux ou non : on peut alors constater couramment que ceux qui rĂ©pondent « égal » pour des cercles diffĂ©rents de 2, 3 ou 4 mm., mĂȘme posĂ©s sur la table, indiquent cependant sans difficultĂ©, quand on insiste, oĂč se trouvent les plus petits cercles des couples prĂ©sentĂ©s. Le mĂȘme phĂ©nomĂšne se reproduit ensuite pour des diffĂ©rences plus petites. 11 s’agit probablement ici d’un jugement global que fait l’enfant, soit que la ressemblance qualitative des formes l’emporte sur la diffĂ©rence dimensionnelle, soit que celle-ci ne soit pas assez forte pour l’emporter sur la ressemblance dimensionnelle perçue d’abord syncrĂ©tiquement. C’est « la mĂȘme chose », pour l’enfant,

158 j. piaget et m. lambercier ]

dans la limite des classes qu’il se constitue. Il lui faut donc adopter, par un effort spĂ©cial et rĂ©flĂ©chi 1, les critĂšres dont l’adulte a besoin pour ses mesures et qu’il ne possĂšde pas d’emblĂ©e. Il pourra les acquĂ©rir implicitement par des jugements de plus en plus fins que lui demande l’expĂ©rimentateur, mais ce dernier peut aussi lui donner la norme de prĂ©cision selon laquelle il devra fournir ses rĂ©ponses. Seulement, il va de soi que ce facteur de consigne ne recouvre pas tout le phĂ©nomĂšne et il faut toujours ; quelques prĂ©sentations successives pour amener le sujet Ă  un minimum de sensibilitĂ© discriminative.

AprĂšs exercice, une diffĂ©rence de 1 mm. est donc perçue par la plupart de nos sujets. Quelques adultes croient mĂȘme percevoir des diffĂ©rences de l’ordre de 0,5 mm. Mais il se produit aussi parfois une impression d’inĂ©galitĂ© pour deux cercles rigou- ⅛ reusement Ă©gaux, alors que le sujet perçoit nettement une diffĂ©rence lorsque celle-ci est objectivement de 1 mm. Est-ce lĂ  un phĂ©nomĂšne dĂ» au systĂšme d’obturation ? Ou faut-il y voir l’intervention de rapports virtuels ? Ou simplement une erreur spatiale ?

11. Phase de formation de Einstellung ». — Sur les 20 enfants

de 5-6 ans, 22 enfants de 6-7 ans et 20 adultes ayant servi Ă  la « premiĂšre expĂ©rience », nous avons obtenu les rĂ©sultats suivants. L’« Einstellung » est mesurĂ©e selon la diffĂ©rence en mm. ;

entre le cercle de 24 mm. et le cercle plus petit jugé égal à celui ;

de 24 mm. aprÚs chacune des quatre imprégnations successives.

La colonne des % donne les mĂȘmes diffĂ©rences exprimĂ©es en pour-cents du cercle de 24 mm. :

Tableau L Grandeurs moyennes de Γ effet chez les sujets de la « premiĂšre expĂ©rience » ;

ImprégnationsK 1F 2F 3F 4
Moyennes :mm.O/ ‱ 0mm.O ’Qmm.O‘ ∣Omm.O IO
20 adultes :1,04,21,66,72,510,42,811.7
22 enfants deG-7 ans :0,72,91,45,61.97,02,39,6
20 enfants de5-6 ans :0,52, Z1,14,61,56,22,08,3

 

Voici maintenant les rĂ©sultats parallĂšles calculĂ©s selon les mĂȘmes procĂ©dĂ©s chez les sujets de la « seconde expĂ©rience » (12 adultes et 16 enfants de 5 Ă  7 ans) ;

* L’enfant Ă©prouve p. ex. presque toujours le besoin d’exprimer un jugement bilatĂ©ral (« Ici plus petit, ici plus grand », avec gestes Ă  l’appui) au lieu de se contenter du jugement unilatĂ©ral de l’adulte (p. ex. « à droite plus petit »).

ESSAI SUR UN EFFET ĂŒâ€™Â«Â EINSTELLUNG » 159

Tableau I bis. Grandeurs moyennes de V effet chez les sujets de la « seconde expérience » 1 :

Imprégnations :F 1F 2F 3F 4
Moyennes :mm. %mm.%mm.O/ /0mm.%
12 adultes :1,5 6,22,18,72,410,02,611,6
8 enfants de 6-7 ans :0,8 3,31,25,01,77,11.77,1
8 enfants de 5-6 ans :0,9 3,71,04,21,66,61,97,9

 

Les résultats cumulés des expériences 1 et 2 donnent alors pour les enfants de 5-7 ans et pour les adultes :

Tableau IL Grandeur de Γeflel pour la totalitĂ© des sujets:

(En mm. la diffĂ©rence entre le cercle de 24 mm. et le cercle plus petit jugĂ© Ă©gal Ă  24 mm. aprĂšs chacune des imprĂ©gnations et en % cette mĂȘme diffĂ©rence exprimĂ©e par rapport Ă  24 mm.)

Imprégnations :F 1F 2F 3F 4
Moyennes :mm.%mm.%mm.%min.%
32 adultes :1,25,01,87,52,510,42,711,3
30 enfants de 6-7 ans :0,72,91,45,81,87,52,29,2
28 enfants de 5-6 ans :0,62,51,14,61,56,22,08,3
58 enfants de 5-7 ans :0,72,91,25,01,77,12,18,7
Maxima :
Adultes :2,510,44,016,74,016,74,016,7
Enfants de 6-7 ans :2,08,33,012,53,514,64,016,7
Enfants de 5-6 ans :2,08,33,012,53,012,54,016,7
Minima :

Adultes :

Enfants de 6-7 ans :

Enfants de 5-6 ans :

0

0

0

1,0 0

0

4,2

1,0 0

0

4,2

1,0

1,0

0,5

4,2

4,2

2,1

 

On voit qu’il existe ainsi une diffĂ©rence constante entre les enfants et les adultes, ces derniers prĂ©sentant aprĂšs chaque nouvelle imprĂ©gnation (sĂ©rie de trois prĂ©sentations) un effet d’« Einstellung » plus fort que les premiers. Cette opposition entre les enfants et les adultes s’est retrouvĂ©e dans les deux expĂ©riences successives aussi bien que dans les moyennes finales. Quant aux deux groupes d’enfants, on note un effet lĂ©gĂšrement plus fort chez les sujets de 6-7 ans que chez ceux de 5-6 ans. Cette diffĂ©rence n’a pas Ă©tĂ©jobservĂ©e dans la seconde expĂ©rience (les sujets

1 Quant aux 8 sujets de 7-8 ans, ils ont donnĂ© pour F 1, F 2, F 3 et F 4 des diffĂ©rences respectives de 1,0; 1,7; 1,6 et 1,6, c.-Ă -d. du mĂȘme ordre de grandeur que ceux de 6-7 ans. Mais peut-ĂȘtre s’agit-il de sujets retardĂ©s ?

11

160 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

étant il est vrai moins nombreux), mais elle subsiste assez nettement dans les moyennes générales du tableau H.

Pour mettre en Ă©vidence l’aspect qualitatif du phĂ©nomĂšne, c.-Ă -d. l’allure comparĂ©e de la formation, nous avons essayĂ© de calculer les effets successifs en pour-cents de l’effet final (F 4). Voici le rĂ©sultat ainsi obtenu :

Tableau III. Grandeur des effets successifs en % de l’effet final (F 4) :

Imprégnations : 32 adultes ;

F t

42

F 2 F 3

66 02

F 4
100(« >
30 enfants de 6-7 ans:3163 85100(13)
28 enfants de 5-6 ans :3658 77100(7)
58 en∣anls de 5-7 ans:3561 81100(10)
(Entre parenthĂšses lepourcentage descas dont Γellet finalest infĂ©rieur Ă 
l’un des eilets prĂ©cĂ©dents.)

 

On remarque que, de ce point de vue de l’allure comparĂ©e des formations de l’effet, l’adulte est Ă  nouveau en avance sur l’enfant. La diffĂ©rence est faible (entre 5 et 11 %) mais constante. La courbe de l’adulte s’inllĂ©chit Ă  partir de la troisiĂšme imprĂ©gnation, tandis que celle de l’enfant semble devoir continuer Ă  croĂźtre (du moins en moyenne, car le tableau H montre que nous n’avons jamais obtenu d’effet plus grand que 4 mm.). Quant Ă  l’allure individuelle, elle est trĂšs variable. Aussi bien chez l’enfant que chez l’adulte, toutes les combinaisons peuvent se prĂ©senter, bien entendu dans les limites du groupe considĂ©ré : effets lents ou rapides, brusques ou progressifs, constants ou inconstants. Toutefois les cas rĂ©gressifs sont peu nombreux (6% chez l’adulte et 10% chez l’enfant). Le. maxima et minima n’offrent, pour toutes ces raisons, que peu de diffĂ©rences, du moins une diffĂ©rence plus petite que l’on n’aurait pu s’y attendre.

11 est donc permis de se demander si la diffĂ©rence essentielle entre l’enfant et l’adulte n’est pas relative Ă  la vitesse de formation plus qu’à la grandeur mĂȘme de l’effet : On pourrait supposer (pie, en multipliant les imprĂ©gnations, l’enfant arriverait Ă  la mĂȘme valeur d’effet (pie l’adulte (l’expĂ©rience du transfert montre (pie l’effet peut continuer Ă  croĂźtre lĂ©gĂšrement). Cette interprĂ©tation relative Ă  la vitesse semble en accord avec les tableaux suivants de pourcentage des cas :

ESSAI SUR UN EFFET d’«  EINSTELLUNG » 161

Tableau III bis. Pourcentage des cas ayant atteint la grandeur de leur quatriÚme effet aprÚs chacune des trois premiÚres imprégnations :

F 1F 2F 3
32 adultes :33162
30 enfants de 6-7 ans :73057
28 enfants de 5-6 ans :72832
58 enfants de 5-7 ans:72945
45
F 1F 2F 3F4
32 adultes :8897100100
30 enfants de 6-7 ans :708797109
28 enfants de 5-6 ans :578696100
58 enfants de 5-7 ans:64ÂŁ697100

Tous les sujets sont donc sensibles Ă  1’« Einstellung » puisque tous, sans exception, subissent un effet Ă  la quatriĂšme imprĂ©gnation. Mais on voit que l’avance marquĂ©e par les adultes fait intervenir une diffĂ©rence de vitesse qui pourrait expliquer l’opposition des grandeurs mĂȘmes des effets atteints. Au total, ces rĂ©sultats non seulement convergent avec ceux d’Usnadze, mais encore les dĂ©passent en ce sens que nous n’avons constatĂ© ni identifications ni effets nuis, Ă  partir de la troisiĂšme imprĂ©gnation (sauf le 3 % des enfants). Pour les adultes aucune identification n’a Ă©tĂ© observĂ©e aprĂšs la premiĂšre imprĂ©gnation; pour les enfants de 6-7 ans, nous avons trouvĂ© deux cas et, Ă  5-6 ans, un seul cas. Les trois cas peuvent provenir du fait d’une lĂ©gĂšre erreur spatiale systĂ©matique (= plus grand Ă  droite, de + 0,5) constatĂ©e dans la phase 1 indĂ©pendamment de toute « Einstellung ».

111. Phase d’extinction. — L’opposition entre enfants et adultes que les faits prĂ©cĂ©dents permettent de constater ne demeure pas limitĂ©e Ă  la formation mĂȘme de l’effet : elle porte Ă©galement sur l’extinction, dont l’analyse mĂ©rite ainsi les plus grands soins.

Voici d’abord les moyennes obtenues en mesurant la grandeur rĂ©siduelle (e) de l’effet pour chacune des dix prĂ©sentations succĂ©dant Ă  la derniĂšre mesure prise aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation. Les diffĂ©rences sont donnĂ©es en mm. entre le cercle

 

162 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER 1

de 24 mm. et le cercle plus petit jugé égal à ce dernier. Dans les lignes en italiques elles sont en outre exprimées en pour-cents de 24 mm. :

Tableau V. Grandeur rĂ©siduelle (e) de Γeffet pour chacune des prĂ©sentations succĂ©dant Ă  la derniĂšre mesure prise aprĂšs la

quatriÚme imprégnation (F 4) :i

e 1e 2e 3e 4e 5c 6e 7C 8e 9e 10
20adultes( mm. :2,151,91,61,51,11,00,80,60,550,5
l % <∣c24 :9,07, 96,76,24,64,23,32,52,32,1
22enfants1 mm. :1,51,11,00,90,80,70,60,50,50,4
de 6-7 ansl % de24 :<5.24,64,23,73,32,92,52,/2,11,7
20enfants| mm. :1,61,31,21,21,10,950,90,950,9l,o
de 5-6 ans\ % de24 :6,75,45,05,04,63,93,73,93,74,2

 

Mais, pour juger de la vitesse d’extinction, il ne suffit pas de connaĂźtre ces diminutions absolues de l’effet, exprimĂ©es en mm. ou en % de 24 mm. : il faut surtout examiner l’extinction relative aux effets individuels obtenus lors de la quatriĂšme imprĂ©gnation. C’est ce qu’indique le tableau suivant :

Tableau VI. Effet résiduel (e) exprimé en pour-cenls de la grandeur individuelle du quatriÚme effet (F 4) :

Présentations :e 1c 2c 3e 4e 5e 6e 7e 8e 9e 10
20 adultes :76675652423530212013
22 enfants de 6-7 ans :63463834312621192016
20 enfants de 5-6 ans :81666563645552525053

 

Et, Ă  titre de complĂ©ment d’iniormation, il convient encore de relever le pourcentage des cas individuels d’extinction complĂšte (= retour Ă  l’absence d’effets) et d’absence d’extinction (~ restĂ©s au maximum de l’effet F 4) :

Tableau VII, Pourcentage des cas d’extinction complùte (e = 0) et d’absence d’extinction (e = F 4) :

Présentations :e 1e 2e 3c 4e 5e 6c 7c 8e 9e 10
20 adultes/ c = 0 : 0510002025304045
l e = F 4 ; 3020<5fi000000
22 enfantsf e = 0 : 5233241414150555968
de 6-7 ansU = F 4; 202055000000
20 enfants/ e = 0 : 0100551015101510
de 5-6 ans\ e ≈ F 4: 50403030352525201520

 

On constate ainsi de remarquables différences entre les trois ùges étudiés, et cela en connexion étroite avec les courbes cor-

ESSAI SUR UN EFFET D « EINbibLLu.M. .

respondantes de formation de l’effet (voir les iig. 1 et 2).

Notons d’abord qu’en rĂšgle gĂ©nĂ©rale l’extinction s’effectue donc trĂšs progressivement. Certains individus ont naturellement une extinction plus lente qu’en moyenne, ou plus rapide, ainsi qu’en tĂ©moigne le tableau VII. Quelques oscillations s’observent

 

 

aussi, dans certains cas, sans que l’on puisse parler d’une rĂšgle. Mais la plupart des cas individuels prĂ©sentent une courbe d’extinction trĂšs semblable Ă  celle de la moyenne de leur Ăąge.

Or, ces moyennes d’ñge sont trĂšs distinctes les unes des autres, autrement dit la vitesse mĂȘme d’extinction varie de maniĂšre trĂšs significative. A comparer d’abord les adultes aux enfants de 5-6 ans on voit d’emblĂ©e combien l’extinction est plus rapide chez les premiers : il y a passage de 76 % de l’effet F 4 (e 1) Ă  13 % (e 10) tandis que les seconds passent seulement du 81 % (e 1) au 53 % (e 10). En outre l’extinction est complĂšte chez le 45 % des adultes Ă  la dixiĂšme prĂ©sentation tandis qu’elle ne l’est

η

164 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

1 alors que chez le 10 00 des petits. Enfin, Ă  partir de la cinquiĂšme prĂ©sentation tous les adultes prĂ©sentent une extinction partielle tandis qu’à la dixiĂšme prĂ©sentation le 20 % des petits encore ne prĂ©sentent aucune extinction.

La courbe des enfants de 5-6 ans fait donc penser Ă  une , sorte de persĂ©vĂ©ration, en relation d’ailleurs avec tous les faits analogues bien connus Ă  cet Ăąge. Mis en Ă©vidence par l’allure de l’extinction, ce phĂ©nomĂšne permettrait, transportĂ© sur la courbe de formation, d’expliquer son retard sur celle de l’adulte.

Quant Ă  la courbe de 6-7 ans, ces sujets marquent d’abord une chute rapide, plus mĂȘme que chez les adultes, mais cette vitesse supĂ©rieure ne concerne que les deux tiers environ de < l’effet F 4, tandis que le dernier tiers ne s’évanouit que lentement, . avec une vitesse toujours moindre par rapport Ă  celle des adultes : * ∣1

ceux-ci l’emportent à la fin et atteignent le 13 % de l’effet j

alors que les enfants de 6-7 ans en sont encore au 16 %. Tout se j

passe donc comme si une partie de l’effet demeurait, chez eux, assez rĂ©sistante tandis que les deux tiers supĂ©rieurs marquaient une sorte d’essai de forte anticipation (Ă  la maniĂšre de l’adulte), mais labile et s’effaçant plus rapidement pendant qu’on le mesure.

Quoi qu’il en soit du dĂ©tail de ces chiffres et de l’allure asymptotique que peuvent avoir les courbes passĂ©es la dixiĂšme prĂ©sentation, on peut conclure que l’extinction gagne, avec l’ñge, Ă  la fois en vitesse (cf. adultes et 5-6 ans) et en une uniformitĂ© (cf. adultes et 6-7 ans) et cette constatation qualitative suffit aux besoins de notre interprĂ©tation 1.

IV. Le transfert. — A cette analyse des rĂ©sultats obtenus durant les phases de formation et d’extinction de 1’« Einstellung », il convient d’ajouter immĂ©diatement celle des transferts observĂ©s sur d’autres figures, car ces transferts, loin de compliquer le tableau dĂ©jĂ  complexe des matĂ©riaux prĂ©cĂ©dents, le simplifient en ce sens: il s’est trouvĂ©, en effet, que les transferts provoquĂ©s sur de nouvelles figures ont Ă©tĂ© assez exactement corrĂ©latifs Ă  la capacitĂ© mĂȘme d’anticiper, c.-Ă -d. de former 1’« Einstellung » dĂ©crite dans les pages qui prĂ©cĂšdent.

On se rappelle (voir § 2, IV) que sur les 12 adultes et les 16

’ Les huit sujets de 7-8 ans ont donnĂ© pour F 4 Ă  F 8 des valeurs respectives de 1,6; 0,8; 1,1; 1,8 et 1,7 conlirmant ainsi l’impression d’un lĂ©ger retard mental par rapport aux autres.

ESSAI SUR UN EFFETd’« EINSTELLUNG » 165

enfants de la « seconde expĂ©rience », (8 de 5-6 ans et 8 de 6-7 ans) nous avons, Ă  la suite de la derniĂšre mesure de l’effet de la quatriĂšme imprĂ©gnation (F4) prĂ©sentĂ© successivement: (1) deux carrĂ©s Ă©gaux posĂ©s sur leur base (2); deux carrĂ©s Ă©gaux posĂ©s sur leur pointe; (3) deux nouveaux cercles (identiques Ă  ceux de la premiĂšre expĂ©rience); et (4) deux mĂȘmes cercles mais noircis. Les prĂ©sentations (1), (2) et (4) font donc appel Ă  des transferts sur de nouvelles figures tandis que (3) constitue une nouvelle prĂ©sentation des cercles habituels. On se rappelle en outre que chacune de ces quatre figures est prĂ©sentĂ©e aprĂšs une nouvelle imprĂ©gnation des cercles (20 + 28) : la prĂ©sentation (3) correspond ainsi Ă  la septiĂšme imprĂ©gnation (F 7), etc.

Cela dit, les rĂ©sultats obtenus ont Ă©tĂ© les suivants. Nous les prĂ©sentons d’abord en valeur absolue (diffĂ©rences en mm. entre la figure prĂ©sentĂ©e et la figure jugĂ©e Ă©gale), en ajoutant, dans des colonnes sĂ©parĂ©es, les diffĂ©rences observĂ©es entre les diffĂ©rentes valeurs F 4 et F 8 :

Tableau VIII. Transfert de Γef]et sur de nouvelles figures (en valeurs absolues):

Imprégnations :

12 adultes:

8 enfants de 6-7 ans :

8 enfants de 5-6 ans :

16 enfants de 5-7 ans :

F 4

2,6

1,7

1,9

1,78

F 5 F 6 F 7

1,4 1,9 2,6

1,1 1,6 2,2

1,4 1,3 2,1

1,28 1,37 2,12

F 8

2,14

1,6

1,8

7,75

Imprégnations :5-45-78-7 6-5 6-77-4
12 adultes :— 1,2— 1,3— 0,64 + 0,56 — 0,8+ 0,25
8 enfants de 6-7 ans :— 0,56— 1,06— 0,1 +0,50 — 0,60+ 0,56
8 enfants de 5-6 ans :— 0,44— 0,62— 0,25 — 0,1 — 0,80+ 0,19

 

On constate d’emblĂ©e qu’en valeur absolue le transfert des enfants est infĂ©rieur Ă  celui des adultes comme l’était leur capacitĂ© de formation mĂȘme des effets sans transfert. Il est donc indispensable, pour comparer les transferts adultes et enfantins, de les rapporter tant Ă  l’effet F 4 (quatriĂšme imprĂ©gnation) qu’à l’effet F 7 (septiĂšme imprĂ©gnation et prĂ©sentations des cercles Ă©gaux). Voici le rĂ©sultat :

Tableau IX. Transfert en0/ 0de F 4:
Imprégnations ;F4F 5F 6F 7F 8
12 adultes ) F 7100

54

54

73

73

100

100

82

82

\ F 4

16 enfants de 5-7 ans : J 7

100

72

60

77

64

119

100

97

81

166 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER |

De ce tableau IX dĂ©coulent deux faits importants : 1° La mesure du nouvel effet (F 7) sur les cercles habituels, lors de la septiĂšme imprĂ©gnation, a donnĂ© des rĂ©sultats diffĂ©rents chez les adultes et chez les enfants. Chez les premiers il n’y a, comme on le voit, pas de changements entre les effets F 4 et F 7 : on obtient 2,6 pour la septiĂšme comme pour la quatriĂšme imprĂ©- ; gnation, ce qui indique une sorte de plafond atteint par un effet maximum. Chez les enfants de 5 Ă  7 ans, au contraire, l’effet continue d’augmenter aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation, puisqu’il passe de 1,78 Ă  2,12 entre F 4 et F 7. Toutefois la grandeur de l’effet 2,12 est encore loin d’atteindre la valeur 2,6 de l’adulte. Il est donc clair que, comme nous le supposions sous II et III, il intervient une diffĂ©rence de vitesse deformation entre l’adulte et l’enfant, la vitesse infĂ©rieure de ce dernier n’excluant d’ailleurs pas une diffĂ©rence peut-ĂȘtre irrĂ©ductible de grandeur moyenne de l’effet final.

Cependant, Ă  examiner les frĂ©quences individuelles, nous constatons, d’autre part, entre les effets F 4 et F 7 que : 40% des adultes marquent une augment. contre 42 % des enfants. 50% des adultes restent stationnaires contre 33% des enfants. ‱ 10% des adultes marquent une dimin. contre 25% des enfants.

i

Il faut remarquer Ă  ce sujet que la norme d’imprĂ©gnation que nous avons choisie convient en moyenne seulement. D’autre part, c’est arbitrairement que nous avons continuĂ© Ă  prĂ©senter trois fois la couple 20 + 28 mm. Ă  partir de la quatriĂšme imprĂ©gnation. Nous pensions qu’elles Ă©taient nĂ©cessaires pour maintenir la grandeur de l’effet F 4, mais nos rĂ©sultats montrent que deux prĂ©sentations auraient Ă©tĂ© suffisantes et auraient permis une meilleure comparaison des mesures de transfert. Le rĂ©sultat acquis n’en demeure pas moins intĂ©ressant puisqu’il dĂ©montre la possibilitĂ©, dans les conditions de notre expĂ©rience, d’un accroissement de l’effet, mais aussi d’une diminution, aprĂšs F 4. Il resterait Ă  savoir si cet effet ultĂ©rieur F 7 est influencĂ© par la mesure sur les carrĂ©s ou s’il s’agit d’un effet propre : l’expĂ©rience que nous dĂ©crivons ici ne permet naturellement pas de rĂ©pondre Ă  cette question.

2° Quant aux transferts comme tels, le rĂ©sultat trĂšs net de l’expĂ©rience est que, s’ils sont, en valeur absolue, supĂ©rieurs chez l’adulte par rapport Ă  l’enfant, c’est en proportion exacte de la capacitĂ© mĂȘme de former un effet d’« Einstellung »> : si

ESSAI SUR UN EFFETd’« EINSTELLUNG » 167

l’on calcule les effets de transferts par rapport Ă  F 4 (effet d’« Einstellung » Ă  la quatriĂšme imprĂ©gnation), les trois transferts F 5, F 6 et F 8 sont supĂ©rieurs chez l’enfant parce que 1’« Ein- stellung » elle-mĂȘme a continuĂ© de croĂźtre entre F 4 et F 7, mais si l’on calcule les mĂȘmes effets de transferts F 5, F 6 et F 8 par rapport Ă  F 7 (effet d’« Einstellung » Ă  la septiĂšme imprĂ©gnation), alors ils sont Ă©quivalents chez les adultes et les enfants (54 et 60 pour F 5, 73 et 64 pour F 6 et 82 et 81 pour F 8). H y a lĂ  un rĂ©sultat dont on peut aussitĂŽt prĂ©voir l’importance pour l’interprĂ©tation gĂ©nĂ©rale des effets d’anticipation.

Notons enfin que la grandeur des effets du transfert varie naturellement d’une figure Ă  l’autre : il est le plus marquĂ© (81 et 82) pour les cercles noircis qui rappellent les cercles habituels, il est le moins marquĂ© (54 et 60) pour les carrĂ©s posĂ©s sur leur base, et intermĂ©diaire (64 et 73) pour les carrĂ©s posĂ©s sur leur pointe.

§ 4. Essai d’une interprĂ©tation des processus en jeu PAR COMPARAISON AVEC LES FACTEURS ANTÉRIEUREMENT CONNUS. — Pour interprĂ©ter les rĂ©sultats exposĂ©s au § 3, nous pouvons hĂ©siter entre deux mĂ©thodes. La premiĂšre consisterait Ă  relier les faits Ă  l’une des thĂ©ories existantes de la perception (associationnisme, Gestalt, « prolepsis » ou anticipation motrice, etc.) en recourant dans la mesure du possible aux donnĂ©es physiologiques acquises et en comblant les lacunes de nos connaissances psycho-neurologiques par le recours Ă  ces notions commodes mais un peu Ă©lastiques dont est prĂ©cisĂ©ment l’« Einstellung ». L’autre est celle que nous avons suivie jusqu’ici : dĂ©crire les rapports en jeu dans un langage prĂ©cis, mais sans les dĂ©passer par des hypothĂšses Ă©trangĂšres au systĂšme de ces rapports mĂȘmes. L’explication du phĂ©nomĂšne demeurerait ainsi sur le terrain purement psychologique. Elle pourra consister Ă  relier les rapports entre eux par une dĂ©duction simplement analytique (dĂ©duction des Ă©quations qualitatives les unes par rapport aux autres). Ou bien, et surtout, elle sera spatiale en ce sens qu’elle rĂ©duira tout systĂšme de rapports perçus Ă  un « espace » perceptif, dont les dĂ©formations (centrations) et les corrections (dĂ©centrations) traduiront simplement en une gĂ©omĂ©trie subjective le phĂ©nomĂšne Ă  expliquer. Mais dans les deux cas, l’explication demeurera immanente au systĂšme des rapports comme tels (ce qui, rĂ©pĂ©tons-le ici, prĂ©pare peut-ĂȘtre mieux la

168 .J. PIAGET ET M. LAMBERCIER 1*1

voie Ă  une collaboration avec la physiologie que l’intervention d’entitĂ©s causales dĂ©crites par le seul langage courant).

Or, dans le cas de 1’« Einstellung », on peut Ă©prouver quelque embarras Ă  appliquer cette seconde mĂ©thode. En traduisant les rĂ©sultats donnĂ©s dans les tableaux I Ă  IX par un systĂšme de rapports qualitatifs, ne va-t-on pas simplement remplacer la clartĂ© des mesures par un dĂ©calque tautologique, et ne serait-ce pas beaucoup plus clair de conclure sans plus : il y a « Einstellung » parce que le systĂšme nerveux conserve la trace des ligures prĂ©cĂ©demment perçues et anticipe les suivantes grĂące Ă  cette trace mĂȘme ? Baptisons la trace « constellation » ou « Gestalt » et l’anticipation « Einstellung » ou « prolepsis » et 3 attendons le secours des neurologistes pour Ă©clairer les dĂ©tails. Sans doute, et s’il fallait choisir dĂšs aujourd’hui, nous parlerions volontiers le langage de v. WeizsĂ cker et d’Auersperg, qui s’adapte fort bien Ă  nos observations. Seulement, il reste ce fait capital que 1’« Einstellung » semble se renforcer avec le dĂ©veloppement mental ou intellectuel, et qu’ainsi l’anticipation paraĂźt se i relier au moins de loin au mĂ©canisme des opĂ©rations de l’intelligence ou des prĂ©-opĂ©rations intuitives. Il vaut donc la peine, et dans l’intĂ©rĂȘt mĂȘme des belles synthĂšses dont ces auteurs nous suggĂšrent l’exemple, d’analyser les choses de prĂšs et de rester fidĂšles Ă  une mĂ©thode d’exploration Ă  la fois phĂ©nomĂ©nologique et gĂ©nĂ©tique en mĂȘme temps que de formulation patiente.

De ce point de vue, la premiĂšre dĂ©marche Ă  tenter est de comparer simplement les prĂ©sents rĂ©sultats Ă  ceux auxquels a conduit l’analyse gĂ©nĂ©tique de l’illusion de DelbƓuf et des comparaisons dans le plan ou en profondeur. Il s’agit donc de rĂ©pondre Ă  la question du § 1 — l’effet de contraste dans le temps constitue-t-il une illusion « immĂ©diate » ou « dĂ©rivĂ©e »? — et, si l’on est en prĂ©sence d’une illusion dĂ©rivĂ©e, de trouver comment la dĂ©composer en un facteur « immĂ©diat » et un facteur comparable aux rĂ©gulations ?

On pourrait rĂ©pondre Ă  ces questions de la maniĂšre suivante. L’effet de contraste en perceptions successives Ă©tant plus fort chez l’adulte que chez l’enfant (tableaux II-IV), et l’extinction de cet effet Ă©tant Ă©galement plus marquĂ©e et plus rapide chez l’adulte (tableaux V-V11), il sullirait de considĂ©rer cette extinction comme une rĂ©gulation dont le mĂ©canisme serait liĂ© Ă  la production mĂȘme de l’illusion pour que celle-ci soit Ă  classer dans les illusions « dĂ©rivĂ©es ». Mais comment alors dĂ©composer

On pourrait rĂ©pondre Ă  ces questions de la maniĂšre suivante. L’effet de contraste en perceptions successives Ă©tant plus fort chez l’adulte que chez l’enfant (tableaux II-IV), et l’extinction de cet effet Ă©tant Ă©galement plus marquĂ©e et plus rapide chez l’adulte (tableaux V-V11), il sullirait de considĂ©rer cette extinction comme une rĂ©gulation dont le mĂ©canisme serait liĂ© Ă  la production mĂȘme de l’illusion pour que celle-ci soit Ă  classer dans les illusions « dĂ©rivĂ©es ». Mais comment alors dĂ©composer

les facteurs en jeu, et pourquoi regarder comme solidaires l’un de l’autre les deux processus de formation et d’extinction, ce Qui revient à dire que celle-ci serait le prolongement et non pas seulement l’antagoniste de celle-là ?

ProcĂ©dons par ordre, et pour ne prĂ©juger de rien, distinguons [ au minimum les quatre facteurs suivants: (1) l’effet de con-

j traste, (2) l’effet de la succession temporelle, (3) l’effet

| d’extinction et (4) les effets de transferts.

I I. L’effet de contraste est naturellement indĂ©pendant en | lui-mĂȘme du rĂŽle de la succession temporelle, en ce sens que les

i rĂ©sultats des tableaux I Ă  IV pourraient s’interprĂ©ter de trois

| maniĂšres diffĂ©rentes: (a) On pourrait admettre que l’adulte

I est plus sensible que l’enfant au contraste entre les cercles de

| 28 et de 20 mm., ainsi que de 20 et 24, et qu’en outre il conserve

| plus longtemps l’action des perceptions antĂ©rieures sur les sui

vantes : d’oĂč deux raisons cumulatives pour que l’illusion aug-

I mente avec l’ñge, (b) Mais on pourrait tout aussi lĂ©gitimement

| supposer une dissociation entre les deux facteurs. L’enfant serait

I plus sensible au contraste comme tel, mais il conserverait moins

I longtemps que l’adulte l’action des perceptions antĂ©rieures

| sur les suivantes : en ce cas les cercles de 20 et de 28 mm. agi-

| raient davantage aprùs quelques instants, chez l’adulte, sur

I ceux de 24 4- 24, qu’ils ne le feraient chez l’enfant aprùs un

I temps plus court ou dans une totalitĂ© simultanĂ©e. Cette seconde interprĂ©tation expliquerait donc Ă©galement l’accroissement de ĂŻ l’illusion d’Usnadze avec l’ñge, (c) On pourrait naturellement | aussi attribuer Ă  l’adulte une plus grande sensibilitĂ© au contraste i et une moins grande aptitude Ă  tenir compte de la succession temporelle que chez l’enfant. Mais il faudrait alors admettre I que la sensibilitĂ© adulte au contraste l’emporte considĂ©rablement sur celle de l’enfant, de telle sorte que, malgrĂ© une moins grande conservation dans le temps, elle serait encore supĂ©rieure aprĂšs quelques instants1, (d) Seule est Ă  exclure l’hypothĂšse d’un affaiblissement simultanĂ© avec l’ñge de l’effet de contraste et

, Pour dĂ©cider entre les diffĂ©rentes hypothĂšses on pourrait Ă©tudier la durĂ©e de conservation des elTets comparĂ©s de l’adulte et de l’enfant, mais cette prolongation de l’expĂ©rience limiterait celle-ci Ă  la formation et excluerail la mesure de l’extinction. D’autres problĂšmes techniques surgiraient en outre. ; p. ex. comment remplir le temps entre deux prĂ©sentations ? Dans notre technique actuelle, tout Γe∏ort porte au contraire sur la rapidité : il s’agit de procĂ©der aux mesures succĂ©dant Ă  chaque imprĂ©gnation avec assez de doigtĂ© et de dĂ©cision pour qu’il s’écoule un minimum de temps.

170 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

j de l’effet de succession temporelle, car alors on ne comprendrait plus l’augmentation de l’illusion chez l’adulte.

Or, des trois interprĂ©tations possibles (a), (b) et (c), la troisiĂšme (c) est assurĂ©ment Ă  exclure, car rien n’autorise, dans l’étude des illusions comparĂ©es d’enfants et d’adulte (DelbƓuf et MĂŒller-Lyer) Ă  admettre qu’il existe chez le second des effets de contraste beaucoup plus forts que chez les premiers. Au contraire, dans le domaine de la simultanĂ©itĂ© spatiale, tout semble indiquer jusqu’ici que les dĂ©formations s’attĂ©nuent avec l’ñge, qu’il s’agisse de contrastes aussi bien que d’identifications. P. ex. dans l’illusion de DelbƓuf, dans laquelle la comparaison des cercles prĂ©sente quelque parentĂ© avec les comparaisons de cercles qui interviennent dans l’illusion d’Us- 1 nadze, l’illusion nĂ©gative ou par contraste se produisant avec ; l’éloignement des cercles concentriques est beaucoup plus forte j entre 5 et 7 ans qu’à 11-12 ans et que chez l’adulte. L’illusion nĂ©gative de l’adulte est mĂȘme constamment plus de deux fois I plus faible que les illusions nĂ©gatives de 5-7 ans (— 2,7 pour — 6,7; — 0,6 pour — 6,0, etc. Voir Rech. I, pp. 18-19) tandis que l’illusion positive atteint presque les deux tiers de celle de 5-7 ans. Dans ces conditions, non seulement la solution (c) nous semble exclue, mais encore on peut aller jusqu’à soutenir que la solution (b) est beaucoup plus probable que la solution (a) : l’effet de contraste, indĂ©pendamment de l’action de suc- j cession, serait ainsi plus faible chez l’adulte que chez l’enfant, ] mais l’action dans le temps Ă©tant plus forte ou plus durable chez le premier, l’illusion rĂ©sultant de la succession avec contraste augmenterait, au total, avec l’ñge le caractĂšre durable de cette action dans le temps ne signifiant d’ailleurs pas nĂ©cessairement que le sujet reste passif et n’excluant donc pas une extinction plus rapide.

Mais quelles raisons avons-nous, en plus de cette Ă©limination de la solution (c), d’attribuer Ă  l’adulte un plus fort effet de succession ? C’est ce que nous allons examiner sous IL ‱ J

IL L’efjcl de succession temporelle. — La question la plus dĂ©licate que soulĂšve l’interprĂ©tation des rĂ©sultats obtenus est certainement celle de la signification Ă  attribuer Ă  l’action des perceptions antĂ©rieures de la figure 28 + 20 mm. sur la perception ultĂ©rieure des cercles 24 + 24. Cherchons donc Ă  rĂ©duire la part de l’hypothĂšse au minimum et Ă  ne retenir que les Ă©lĂ©ments

i 1 1

ESSAI SUR UN EFFET d’«  EINSTELLUNG » Îč / i

donnĂ©s aussi directement que possible dans les faits eux-mĂȘmes. A cet Ă©gard, il faut considĂ©rer les notions d’« Einstellung » ou d’« anticipation » comme Ă©tant peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  des interprĂ©tations, dont, il faudrait alors allĂ©ger, autant que faire se peut, le contenu. L’introspection des sujets, tout d’abord, peut-elle ĂȘtre de quelque secours? Un enfant affirme p. ex. tout Ă  coup et spontanĂ©ment voir « trois ronds » lors de la prĂ©sentation 24 4- 24, Un autre soutient mĂȘme avoir devant lui quatre cercles. Une adulte, aprĂšs F1, dit avoir, une persistance de l’impression prĂ©cĂ©dente (28 + 20) ; Ă  la deuxiĂšme reprise (F 2) ce sujet voit Ă  droite et Ă  gauche alternativement plus petit et plus grand; aprĂšs F 4, enfin, elle voit le cercle de gauche « à la fois plus petit et plus grand ». Un autre sujet adulte voit parfois deux cercles l’un dans l’autre. Un troisiĂšme adulte Ă©prouve dans la phase d’extinction « l’impression physique de la persistance du grand cercle (28 mm.) ». Un quatriĂšme adulte prĂ©sente des images consĂ©cutives.

Ces quelques cas suffisent Ă  montrer qu’il peut subsister parfois des images-souvenirs relatives aux impressions prĂ©cĂ©dentes. Mais, Ă  part le cas des images consĂ©cutives qui sont trĂšs exceptionnelles dans le cas particulier et ne semblent donc pas jouer de rĂŽle dans le mĂ©canisme gĂ©nĂ©ral de l’effet de succession, que prouve l’existence de ces images-souvenirs ? Chacun sait, aujourd’hui, que l’image n’est pas une perception affaiblie : elle est une reconstitution indĂ©pendante, dont la fonction est de symboliser, et non pas de conserver sans plus. Les images de nos quelques sujets (et c’est prĂ©cisĂ©ment pourquoi elles sont l’exception et non pas la rĂšgle) peuvent donc fort bien constituer l’expression symbolique ou reprĂ©sentative d’un processus sous- jacent qui serait, lui-mĂȘme, le mĂ©canisme essentiel. Cherchons donc plus loin et plus profond que l’image.

Il reste cependant, en second lieu, que, imagĂ©e ou non, la simple mĂ©moire de l’impression (20 + 28) pourrait ĂȘtre invoquĂ©e pour expliquer la dĂ©formation de (24 + 24). Nous entendons par lĂ  (le mot « mĂ©moire » est un ternie fĂącheusement multivoque) qu’il pourrait y avoir, sans plus, conservation passive de l’impression antĂ©rieure et action automatique sur la nouvelle impression. Quel que soit le mĂ©canisme d’une telle conservation, son caractĂšre essentiel — et tel serait le sens de cette seconde solution — consisterait Ă  n’impliquer aucune activitĂ© de composition, de transposition ou d’anticipation,

Il reste cependant, en second lieu, que, imagĂ©e ou non, la simple mĂ©moire de l’impression (20 + 28) pourrait ĂȘtre invoquĂ©e pour expliquer la dĂ©formation de (24 + 24). Nous entendons par lĂ  (le mot « mĂ©moire » est un ternie fĂącheusement multivoque) qu’il pourrait y avoir, sans plus, conservation passive de l’impression antĂ©rieure et action automatique sur la nouvelle impression. Quel que soit le mĂ©canisme d’une telle conservation, son caractĂšre essentiel — et tel serait le sens de cette seconde solution — consisterait Ă  n’impliquer aucune activitĂ© de composition, de transposition ou d’anticipation,

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mais se rĂ©duirait Ă  une pure rĂ©tention. En ce cas, il suffirait de dire que l’adulte prĂ©sente une meilleure mĂ©moire de rĂ©tention que l’enfant pour expliquer l’accroissement de l’effet Usnadze avec l’ñge (malgrĂ© une sensibilitĂ© moindre au contraste). Seulement cette solution simpliste soulĂšverait deux difficultĂ©s importantes.

La premiĂšre tient aux donnĂ©es mĂȘmes du § 3 : si 1’« Einstellung » est supĂ©rieure chez l’adulte, son extinction l’est aussi, en amplitude et en rapiditĂ©. Traduite en langage de mĂ©moire, cette double constatation aboutirait Ă  la conclusion que chez l’adulte le souvenir est meilleur mais disparaĂźt plus rapidement! Cela rappelle un peu trop le paradoxe connu de la grande patience (« J’ai une grande patience mais je la perds vite »), (fui pourrait servir de « phrase absurde » aux amateurs de tests d’intelligence.

Une deuxiĂšme difficultĂ© surgit si l’on compare les prĂ©sents rĂ©sultats Ă  ceux de notre sondage antĂ©rieur sur la comparaison ■

de mĂ©moire (voir Rech. Il, § 8). On se rappelle qu’aprĂšs avoir fait i

comparer deux hauteurs (de 8 Ă  12 cm.) Ă  3 m. de distance, par un simple « transport » dans l’espace, nous demandions Ă  nos sujets (qui se trouvent ĂȘtre en partie les mĂȘmes que ceux dont il est question ici) de fixer une hauteur cinq secondes puis de la comparer Ă  une autre hauteur prĂ©sentĂ©e aprĂšs cinq nouvelles secondes d’intervalle. Or, les adultes, loin de l’emporter sur les enfants de 5 Ă  7 ans, comme leurs rĂ©actions respectives Ă  l’effet Usnadze aurait pu le faire prĂ©voir, se sont montrĂ©s relativement bien infĂ©rieurs : leur seuil, aprĂšs 5 secondes d’attente, s’étend en de notables proportions, tandis que celui des enfants s’amĂ©liore presque par rapport Ă  la comparaison immĂ©diate Ă  3 m.

On ne saurait donc, sans arbitraire, attribuer à l’adulte une meil- 1

leure rĂ©tention des cercles d’Usnadze, lorsque leur mĂ©moire des droites verticales est relativement moins bonne que celle des petits de 5-7 ans. La seule chose comparable, dans ces deux cas, est une extension du seuil que Γon observe parfois entre F 1 et F 1, mais, comme elle se fait dans les deux sens, elle ne saurait expliquer l’erreur systĂ©matique croissante.

Or, si ni l’image ni la rĂ©tention simple ne peuvent ĂȘtre invoquĂ©s, il faut nĂ©cessairement faire appel Ă  quelque processus ; plus actif : un mĂ©canisme rendant compte Ă  la fois d’une plus grande conservation et d’une plus rapide extinction tĂ©moigne, en effet, forcĂ©ment d’une activitĂ© plus mobile et c’est bien pour- quoi les explications fondĂ©es sur la mĂ©moire ne sauraient suffire ici. Le mĂ©rite des notions d’« Einstellung » et d’« anticipation »

Or, si ni l’image ni la rĂ©tention simple ne peuvent ĂȘtre invoquĂ©s, il faut nĂ©cessairement faire appel Ă  quelque processus ; plus actif : un mĂ©canisme rendant compte Ă  la fois d’une plus grande conservation et d’une plus rapide extinction tĂ©moigne, en effet, forcĂ©ment d’une activitĂ© plus mobile et c’est bien pour- quoi les explications fondĂ©es sur la mĂ©moire ne sauraient suffire ici. Le mĂ©rite des notions d’« Einstellung » et d’« anticipation »

ESSAI SUR UN EFFET d’«  EINSTELLUNG » 173

est justement de postuler d’emblĂ©e une telle activité : seulement elles sont peut-ĂȘtre trop « fortes » pour les besoins de l’interprĂ©tation minimum et il n’est pas prouvĂ© que tous les sujets s’attendent rĂ©ellement Ă  retrouver (20 + 28) quand ils dĂ©forment les cercles de (24 + 24). Certains l’escomptent, cela est clair, mais il peut s’agir d’un cas particulier (Ă  expliquer lui aussi, mais comme cas particulier) et non pas du processus gĂ©nĂ©ral. Bref, ce qu’il nous faut, c’est un mĂ©canisme impliquant plus d’activitĂ© qu’une simple rĂ©tention, mais qui soit plus gĂ©nĂ©ral et moins fort qu’une anticipation proprement dite.

La solution n’est plus Ă  chercher bien loin. Il suffit, pour la prĂ©ciser, de poursuivre simplement la confrontation, esquissĂ©e Ă  l’instant, entre l’effet de succession dans le temps et les processus de la comparaison Ă  distance ou de mĂ©moire, Ă©tant entendu qu’il s’agit dans certains cas d’une distance dans le temps et dans d’autres d’une distance dans l’espace. On peut, en effet, se poser le mĂȘme problĂšme Ă  propos d’une comparaison Ă  3 m. de distance que dans l’effet d’Usnadze : est-ce la mĂ©moire ou autre chose, qui permet de reporter une grandeur sur une autre et qui explique les dĂ©formations se produisant en cours de route ? Question Ă  laquelle nous avons Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment conduits Ă  rĂ©pondre en opposant Ă  la mĂ©moire passive une activitĂ© de « transport ». Un transport est une conduite : c’est l’acte au moyen duquel le regard, en se dĂ©plaçant d’un objet sur un autre, applique au second les qualitĂ©s (grandeur, forme, etc.) du premier. Si l’objet « transporté » est surĂ©valuĂ©, le transport aura pour rĂ©sultat une sous-estimation du comparĂ©, mais un double transport ou comparaison » a pour effet de corriger, en tout ou en partie, de telles dĂ©formations, etc. En outre, fait capital pour notre problĂšme actuel, les erreurs systĂ©matiques inhĂ©rentes au transport tendent Ă  s’attĂ©nuer lorsque intervient un intervalle de temps, la comparaison de mĂ©moire pouvant ainsi provoquer Ă  la fois une extension du seuil (effet de la mĂ©moire) et une diminution de l’erreur systĂ©matique par Ă©quilibration des facteurs en jeu dans la comparaison.

Si nous essayons maintenant de traduire les effets de succession dans le temps en langage de « transports », nous entrons alors dans la voie d’une gĂ©nĂ©ralisation possible, dont le danger est, certes, qu’elle demeure verbale, mais dont l’enjeu est supĂ©rieur au risque, si elle peut conduire Ă  des symĂ©tries fĂ©condes pour la comprĂ©hension d’un mĂ©canisme commun.

Si nous essayons maintenant de traduire les effets de succession dans le temps en langage de « transports », nous entrons alors dans la voie d’une gĂ©nĂ©ralisation possible, dont le danger est, certes, qu’elle demeure verbale, mais dont l’enjeu est supĂ©rieur au risque, si elle peut conduire Ă  des symĂ©tries fĂ©condes pour la comprĂ©hension d’un mĂ©canisme commun.

174 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

Notons d’abord que le transport dans l’espace intervient lors de la comparaison Ă©lĂ©ment Ă  Ă©lĂ©ment. S’il s’agit de comparer un ensemble Ă  un autre ensemble, ce n’est plus seulement une grandeur ou une qualitĂ© isolĂ©e qu’il s’agit de reporter pour les comparer Ă  d’autres, c’est un systĂšme de rapports qui est « transporté » en tant que systĂšme : nous dirons alors qu’il y a « transposition », pour employer le vocabulaire de la Gestalt- theorie l.

Admettons maintenant qu’il y ait des transports dans le temps et pas seulement dans l’espace, donc des « transports temporels » par dĂ©placement des qualitĂ©s antĂ©rieurement perçues sur les objets actuellement donnĂ©s. Cela est bien naturel, puisque le « transport spatial », qui a lieu entre objets coexistant simultanĂ©ment, implique dĂ©jĂ  un intervalle de temps par le fait mĂȘme que ces objets ne sont pas perçus ou centrĂ©s simultanĂ©ment. Il existera de mĂȘme des « transpositions temporelles ». Toute la question est alors de savoir si ces transports et transpositions dans le temps supposent une activitĂ© comme c’est le cas dans l’espace; et ce qu’est cette activitĂ©, comparĂ©e Ă  la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire, qui est une transposition due Ă  l’intelligence rĂ©versible et non plus seulement Ă  la perception irrĂ©versible.

Or, cette question n’est pas verbale, mais prĂ©sente, pour la thĂ©orie de la perception, une importance essentielle. La gĂ©nĂ©ralisation ou transposition intelligente consiste, en effet, en une nouvelle application d’un schĂšme antĂ©rieur (schĂšme sensori-moteur, ou concept, relation, proposition, etc.), s’appliquant Ă  un contenu ultĂ©rieur. Selon la thĂ©orie de la Gestalt, au contraire, la transposition est la rc-formation, selon les mĂȘmes conditions d’équilibre et d’organisation, d’une structure toujours semblable Ă  elle-mĂȘme mais se reformant en prĂ©sence de nouvelles donnĂ©es. Dans le premier cas, il y a donc une forme relativement indĂ©pendante du contenu, et qui s’applique Ă  lui du dehors. Dans le second cas, la forme et le contenu ne font jamais qu’un et il y a simple convergence ou ressemblance entre les structures successives, comme lorsque la surface d’un cours d’eau lent reprend de palier en palier la mĂȘme structure horizontale aprĂšs le passage de chaque nouvelle Ă©cluse. Plus prĂ©cisĂ©ment, dans le premier cas, c’est la mĂȘme structure permanente qui s’applique sans

* Nous limiterons simplement un peu l’emploi de ce terme, en le rĂ©servant au transport d’une forme complexe (p. ex. deux droites) par opposition Ă  une forme simple (p. ex. une droite), et en le liant Ă  l’existence d’un transport, rĂ©el ou virtuel.

* Nous limiterons simplement un peu l’emploi de ce terme, en le rĂ©servant au transport d’une forme complexe (p. ex. deux droites) par opposition Ă  une forme simple (p. ex. une droite), et en le liant Ă  l’existence d’un transport, rĂ©el ou virtuel.

ESSAI SUR UN EFFET D « EINSTELLUNG »> 17.1

cesse Ă  de nouveaux contenus, et dans le second cas ce sont de nouveaux exemplaires, distincts les uns des autres mais toujours semblables entre eux, qui se forment et se reforment selon la mĂȘme structure.

Le problĂšme ainsi posĂ©, nous constatons alors que la transposition dans le temps qui intervient dans Γeffet Usnadze est spĂ©cialement intĂ©ressante Ă  ce propos, et cela pour deux raisons. La premiĂšre est que c’est une transposition non pas correcte (comme lorsque l’on reconnaĂźt une mĂ©lodie transposĂ©e dans un autre ton, ou une figure dont les dimensions sont simplement agrandies), mais erronĂ©e ou illusoire, avec correction aprĂšs coup : il y a donc lĂ  une premiĂšre occasion d’en analyser le mĂ©canisme. La seconde est que la transposition et sa correction (donc l’acquisition de 1’« Einstellung » et son extinction) marquent une plus grande mobilitĂ© et une plus grande rĂ©versibilitĂ© chez l’adulte que chez l’enfant, ce qui est trĂšs significatif du mode d’activitĂ© propre Ă  ce mĂ©canisme.

Le premier point est Ă  lui seul extrĂȘmement instructif. Si la transposition n’était, comme le veut la thĂ©orie de la forme, qu’une structure qui se reconstitue selon les mĂȘmes lois, Ă  la maniĂšre d’un Ă©quilibre physico-chimique qui se retrouve dĂšs que certaines proportions sont donnĂ©es (la loi de l’action des masses, p. ex.), on ne voit pas pourquoi il y aurait de fausses transpositions. Or, toute « Einstellung » déçue constitue prĂ©cisĂ©ment une transposition erronĂ©e et ici comme partout, l’erreur est le signe de l’activitĂ© du sujet. Bien plus, toute transposition s’accompagne d’un jugement de rĂ©cognition : mĂȘme implicite et informulĂ© il se produit toujours un sentiment qui pourrait s’exprimer par les mots « c’est la mĂȘme chose » ou « ce n’est pas ça ». Sans nier le rĂŽle de la « re-formation » que nous rappelions Ă  l’instant, la transposition comporte donc toujours en plus une activitĂ© assimilatrice, la forme antĂ©rieure s’« appliquant » au donnĂ© ultĂ©rieur et se l’assimilant ainsi. Il y a donc tous les intermĂ©diaires entre la transposition sensorielle, la rĂ©cognition proprement dite et la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire et c’est pourquoi le transport ou la transposition temporels qui interviennent dans l’effet Usnadze doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des activitĂ©s prĂ©opĂ©ratoires.

C’est ici que le second point prend toute sa signification. Aprùs avoir perçu trois fois deux cercles de (20 + 28 mm.) le sujet transpose donc cette structure d’ensemble sur les deux

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cercles de (24 -f- 24), d’oĂč une sous-estimation du cercle de droite (avec sans doute surestimation de celui de gauche). Telle est donc la transposition illusoire ou erronĂ©e que constitue l’effet Usnadze. Or, avec le dĂ©veloppement mental cette transposition augmente d’intensité : elle s’avĂšre plus forte chez l’adulte qu’entre 5-7 ans et cela bien (pie, en lui-mĂȘme (c.-Ă -d. indĂ©pen- ’ damment de la transposition), l’effet de contraste s’attĂ©nue en rĂšgle gĂ©nĂ©rale avec l’ñge ! Ce paradoxe demeurerait inexplicable si la transposition erronĂ©e n’était qu’une illusion quelconque, comparable Ă  toutes celles dont prĂ©cisĂ©ment l’évolution marque un affaiblissement au cours du dĂ©veloppement mental. Mais si l’effet Usnadze, mĂȘme lorsqu’il n’y a pas anticipation consciente (c.-Ă -d. « Einstellung » proprement dite) repose sur une transposition dans le temps; et si cette transposition est comparable Ă  un transport ou Ă  une comparaison temporels, et implique une activitĂ© assimilatrice dont le prolongement ultime est la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire, alors il est bien naturel que cet effet augmente d’intensitĂ© avec le dĂ©veloppement mental : cela signifie simplement que la transposition dans le temps se dĂ©veloppe en corrĂ©lation avec l’intelligence 1, parce qu’elle implique une mobilitĂ© prĂ©-opĂ©ratoire parente de la mobilitĂ© opĂ©ratoire elle-mĂȘme.

On comprend alors en quoi l’effet Usnadze est comparable aux « illusions dĂ©rivĂ©es » : le contraste comme tel n’engendre que des « illusions immĂ©diates », mais le contraste transposĂ© ou contraste rĂ©sultant d’une transposition est un effet complexe ou « dĂ©rivé », parce que combinant un effet immĂ©diat avec un mĂ©canisme rappelant une rĂ©gulation par sa mobilitĂ© rĂ©versible.

Ceci nous amÚne enfin à examiner le coefficient de réversibilité propre au mécanisme de la transposition temporelle. Si

1 (*n indice, parmi bien d’antres, de cette parentĂ© de Γ" Einstellung > avec l’intelligence, ou tout au moins avec im apprentissage actif et quasi intentionnel, esl sa dĂ©pendance Ă  l’égard des facteurs d’intĂ©rĂȘt et d’attention ou de dĂ©sintĂ©rĂȘt et de fatigue. Il esl frappant, p. ex., de constater qu’avec les dix prĂ©sentations successives de la technique dT’snadzc on parvienne Ă  nue formation moindre de Γe1Tel qu’avec nos (rots prĂ©sentations (voir plus haut, p. MX). S’il s’agissait d’un enregis- liemetd passif, le rĂ©sulta! devrait cire inverse, tandis « pie tout se passe comme si, lors des prĂ©sentations trop nombreuses, ΓanΓÎșipalioÎčÎč faiblissait par dĂ©sintĂ©rĂȘt et fatigue. Chez les enfants, les dix prĂ©sent al ions allaient mĂȘme jusqu’à provoquer le rire ou une attitude nĂ©galivisle, comme toutes les fois qu’on ennuie son sujet !

D’autre pari, le fait que certains adultes prĂ©sentent des rĂ©sultats identiques Ă  ceux des enfants, cl vice versa, n’a rien de contradictoire avec une corrĂ©lation moyenne cuire le pouvoir d’anticipalimi cl le dĂ©veloppement : il y a, ici comme partout, interfĂ©rence entre les questions de niveau cl d’aptitudes (cf. le dessin, etc.) et, sans tomber dans la caractĂ©rologie, il y a assurĂ©ment dans ce domaine, comme en bien d’autres, des types lents ou rapides, etc., etc.

ESSAI SUR UN EFFET D*« EINSTELLUNG » 177

les raisonnements qui prĂ©cĂšdent sont exacts, l’augmentation de l’effet Usnadze avec l’ñge doit aller de pair avec un progrĂšs dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©, puisqu’elle signifierait un accroissement d’activitĂ© assimilatrice dirigĂ©e vers la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire. Peut-on interprĂ©ter dans ce sens la rapiditĂ© plus grande d’extinction que l’on observe chez l’adulte? Et quel est, de façon gĂ©nĂ©rale, le rapport entre l’acquisition de l’effet Usnadze et son extinction : s’agit-il rĂ©ellement d’une relation entre une transposition temporelle et sa correction ? En ce cas, l’extinction serait bien une compensation ou rĂ©gulation de la transposition erronĂ©e et le processus total, c.-Ă -d. considĂ©rĂ© dans l’ensemble de ses deux phases, serait bien comparable Ă  ce qu’est une opĂ©ration directe et son inverse. Ou bien l’extinction est-elle simplement le produit de facteurs antagonistes sans rapports avec la transposition elle-mĂȘme ? C’est ce qu’il convient d’examiner maintenant.

III. L’effet d’extinction. — Partons de l’hypothĂšse que l’extinction de l’effet Usnadze n’ait pas de rapport avec son acquisition. Il s’agirait alors simplement d’une correction ou d’un contrĂŽle d’origine purement exogĂšne : transposant sur la figure (24 4- 24) la structure antĂ©rieure (20 4- 28) le sujet voit d’abord, par contraste, le cercle de droite infĂ©rieur Ă  24 mm. Mais, aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation (F 4), on ne lui prĂ©sente plus que les cercles (24 4- 24) ainsi que les cercles’ voisins servant Ă  la mesure de l’effet rĂ©siduel : la structure objective de ces cercles plus petits fait alors pression sur le mĂ©canisme perceptif, d’oĂč un recul graduel de la transposition et une perception se rapprochant progressivement de 24 mm. On pourrait donc dire simplement que deux facteurs sont en prĂ©sence : la transposition (20 4- 28) et l’action objective de (24 4- 24) et des cercles voisins. La correction de la transposition, ou extinction de l’effet illusoire consisterait ainsi sans plus en une victoire progressive du second facteur sur le premier.

Il est Ă©vident que tout cela est juste. Mais il est non moins clair qu’une telle explication demeure incomplĂšte, tant que l’on ne fait pas intervenir en plus un mĂ©canisme interne, ou endogĂšne, de rĂ©gulation perceptive. Pourquoi, en effet, l’extinction est-elle plus rapide chez l’adulte, alors que prĂ©cisĂ©ment la transposition temporelle est plus forte chez lui ? Parce que l’enfant demeure plus longtemps sous l’effet du contraste ? Mais alors

178 .J. PIAGET ET M. LAMRERGIER

c’est entre 5 et 6 ans que la transposition devrait remporter et que ΓefTet Usnadze devrait ĂȘtre maximum. Est-ce parce que l’adulte est plus « objectif » ou, comme affectionnent de dire les Gestaltistes, plus « analytique »? Mais alors son objectivitĂ© analytique devrait lutter d’emblĂ©e contre la transposition. Quoi que l’on dise, il reste donc ce fait essentiel que chez l’adulte l’erreur est plus grande mais plus vite corrigĂ©e, et que chez les petits l’erreur est plus petite, mais plus tenace et durable.

Il ne reste alors qu’une maniĂšre d’interprĂ©ter les choses, c’est d’attribuer Ă  la transposition temporelle, en vertu mĂȘme de sa mobilitĂ© prĂ©-opĂ©ratoire, c.-Ă -d. de son caractĂšre d’activitĂ© et non pas de cristallisation automatique, le pouvoir de se rĂ©tracter (au sens Ă  la fois propre et figurĂ©) en cas de conflit avec les donnĂ©es objectives: de mĂȘme qu’un mouvement aboutissant Ă  un Ă©chec s’inverse en un mouvement de sens contraire, de mĂȘme la transposition et a fortiori l’anticipation (lorsque cette transposition va jusqu’à une attente consciente) s’annuleraient par une sorte de marche arriĂšre en cas d’insuccĂšs ou de dĂ©ception. Notons que cette supposition, mĂȘme si elle ne cadre guĂšre avec l’orthodoxie gestaltiste, n’a rien d’invraisemblable : elle reviendrait simplement Ă  attribuer au mĂ©canisme perceptif de la transposition le pouvoir de constituer des sortes d’hypothĂšses ou de prĂ©-hypothĂšses, tout comme Tohnan et Krechevsky Γattribuent Ă  la motricitĂ© dans le « learning ». Or l’hypothĂšse est, par dĂ©finition, une marche en avant susceptible de se commuter en marche arriĂšre, ce qui est prĂ©cisĂ©ment le propre des mĂ©canismes prĂ©-opĂ©ratoires.

D’ailleurs il ne faut rien exagĂ©rer : tout ce que nous postulons revient Ă  constater qu’il existe un lĂ©ger progrĂšs dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©, entre 5-6 ans et Page adulte. Mais, chez l’adulte lui-mĂȘme, cette rĂ©versibilitĂ© est bien loin d’ĂȘtre absolue et d’atteindre le niveau opĂ©ratoire, puisqu’à la dixiĂšme prĂ©sentation encore, aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation, le 45 % des cas seulement revient Ă  la vision objective 24 = 24. Nous sommes donc trĂšs loin de la rĂ©versibilité ! Si la transposition erronĂ©e rappelle le faux raisonnement qui en vient Ă  se corriger lui-mĂȘme sous l’effet des rĂ©sistances du rĂ©el, il importe donc de prĂ©ciser que la vitesse de cette correction reste bien faible et qu’elle n’a rien Ă  voir avec cette illumination brusque d’une intelligence qui rejette l’hypothĂšse reconnue incompatible avec les faits expĂ©rimentaux.

Mais, dans les limites de ces atténuations, nous pouvons

I

*

ESSAI SUR UN EFFETd’« EINSTELLUNG » 179

donc conclure que l’extinction de 1’« Einstellung » marque l’existence d’une rĂ©gulation compensatoire qui est Ă  la transposition temporelle — source de l’effet Usnadze — ce (fui est, sur le plan opĂ©ratoire, une opĂ©ration inverse Ă  l’opĂ©ration directe. La transposition et sa correction forment donc bien un tout et les deux phases de ce mĂ©canisme sont ainsi comparables aux phases de transports puis de rĂ©gulation qui caractĂ©risent la comparaison perceptive en gĂ©nĂ©ral.

IV. Le transfert sur d’autres figures. — S’il existe, ainsi que nous venons de le supposer, une Ă©troite parentĂ© entre 1’« Einstellung » et la transposition, la premiĂšre n’étant qu’une transposition simple ou transport temporel et la seconde comportant tous les degrĂ©s de complication dans le transfert, il doit ĂȘtre facile de contrĂŽler la chose en prĂ©sentant aux sujets, aprĂšs les cercles inĂ©gaux de (20 + 28) des figures Ă©gales entre elles, mais de forme autre que circulaire, p. ex. deux carrĂ©s de 24 mm. de cĂŽtĂ©, etc. C’est ce que nous avons tenu Ă  examiner, tout au moins par quelques sondages. Or, on a vu que cette vĂ©rification nous a conduits Ă  constater une sorte d’équivalence entre le pouvoir de formation de l’effet temporel d’Usnadze et la capacitĂ© de transfert sur d’autres figures. Cela ne signifie naturellement pas que le transfert sur d’autres figures soit aussi facile Ă  rĂ©aliser que 1’« Einstellung » sur les cercles eux-mĂȘmes, puisque les cercles noircis donnent dĂ©jĂ  lieu Ă  un effet moindre que les cercles simples (80 %), les carrĂ©s sur pointe Ă  un effet moindre que les cercles noircis et les carrĂ©s sur base Ă  un effet moindre encore. Mais cela signifie que pour deux catĂ©gories de sujets tĂ©moignant de capacitĂ©s diffĂ©rentes d’effet temporel, tels que les adultes et les enfants de 5-7 ans, leur pouvoir de transfert se diffĂ©rencie Ă©galement et en proportions exactes, de telle sorte que le transfert rapportĂ© Ă  l’effet d’Einstellung est en dĂ©finitive le mĂȘme chez l’enfant et chez l’adulte. On peut donc dire que « transfert / Einstellung = une constante » parce que « transfert = Einstellung ».

Or, Ă  propos du transfert sur de nouvelles figures bien plus encore qu’à propos de l’effet Usnadze simple, le concept gcstaltiste de « transposition » apparaĂźt comme insoutenable, pour autant qu’il supprime l’activitĂ© gĂ©nĂ©ralisatrice du sujet au profit d’une rééquilibration automatique des rapports formels se rĂ©organisant d’eux-mĂȘmes : le transfert perceptif est dĂ©jĂ , en un sens, une gĂ©nĂ©ralisation, c.-Ă -d. une assimilation

180 J. PIAGET ET M. LAMBEBCIEB

active, niais qui manque simplement de la rĂ©versibilitĂ© suffisante pour atteindre le niveau d’une opĂ©ration.

Examinons, en effet, les choses en partant de l’hypothĂšse gestaltiste d’une transposition guidĂ©e par les seuls rapports objectifs et leurs lois de structure. Le sujet ayant donc perçu Ă  nouveau les cercles de 20 4- 28 s’attend Ă  retrouver deux cercles inĂ©gaux de memes qualitĂ©s, mais il perçoit soit deux cercles noircis, soit deux carrĂ©s poses sur pointe ou sur base. Or le transfert de l’effet Usnadze est plus fort dans le premier de ces trois cas, moyen dans le second et plus faible dans Je troisiĂšme. La transposition est bien ainsi fonction des ressemblances objectives. 1° Dans le cas des cercles noircis, la forme Ă©tant la mĂȘme il y a « Einstellung » trĂšs marquĂ©e, mais la couleur Ă©tant diffĂ©rente (et le rond noir prĂ©sentant une structure plus homogĂšne, donc plus rĂ©sistante que le rond Ă  intĂ©rieur blanc et Ă  circonfĂ©rence seule indiquĂ©e), cet effet est plus faible qu’avec les ronds habituels. 2° Dans le cas des carrĂ©s sur pointe, la forme est diffĂ©rente, mais seulement en partie : il subsiste des Ă©lĂ©ments communs entre les cercles et les carrĂ©s, tels que la symĂ©trie, l’égalitĂ© des axes verticaux et horizontaux, la simplicitĂ© (nous parlons le langage de la gĂ©omĂ©trie perceptive et non pas mathĂ©matique), etc. Lorsque le carrĂ© est posĂ© sur l’une de ses pointes ces Ă©lĂ©ments semblables sont plus « forts »> que sur base, parce qu’un carrĂ© est ordinairement sur base, mais, Ă©tant moins nombreux que pour les cercles noircis, l’effet de transposition est infĂ©rieur. 3° Dans le cas des carres sur base il est encore plus faible, puisque ici c’est la diffĂ©rence entre le carrĂ© et le cercle qui commence Ă  primer. 4° Pour des figures gĂ©omĂ©triques plus Ă©loignĂ©es du cercle (rectangles, etc.) la transposition serait encore moindre et, 5°, pour des figures quelconques (p. ex. deux petits Ă©lĂ©phants) il n’y aurait peut-ĂȘtre presque plus de transposition.

Mais cela nous ne le nions nullement, pas plus que nous ne nierons jamais le rĂŽle des structures objectives dans la perception. Seulement, le tort des « gestaltistes » est de s’en tenir lĂ , comme si le sujet n’intervenait pas activement et comme si les structures objectives du « champ » rĂ©glaient simultanĂ©ment la perception consciente, les courants nerveux et les rapports physiques sans (pie la premiĂšre n’ait rien Ă  « construire » de neuf (ce qui, on l’a remarquĂ© souvent, est un vĂ©ritable retour Ă  l’empirisme associationniste, avec simple traduction de 1’« association » physico-physiologico-mentale en « totalitĂ©s » physiques,

ESSAI SUR UN EFFET D « EINSTELLUNG » 181

physiologiques et mentales). En rĂ©alitĂ©, dĂšs la perception la plus Ă©lĂ©mentaire, le sujet abstrait et gĂ©nĂ©ralise, c.-Ă -d. assimile sans subir passivement. Pourquoi, en effet, le transfert est-il plus fort chez l’adulte que chez l’enfant, en valeur absolue ? Pourquoi, autrement dit, l’effet temporel augmente-t-il avec le dĂ©veloppement, puisque le transfert est un simple effet temporel transposĂ© sur de nouvelles figures ? C’est, diront les gestaltistes, que les systĂšmes nerveux sont plus ou moins sensibles : parmi les multiples rapports objectifs donnĂ©s, de ressemblances et de diffĂ©rences (et nous venons de voir qu’il y a effectivement de nombreuses possibilitĂ©s de ressemblance et de diffĂ©rence entre deux figures donnĂ©es), certains sujets en remarquent plus que d’autres, et l’abstraction se rĂ©duit ainsi Ă  une sĂ©lection dans l’enregistrement; quant Ă  la gĂ©nĂ©ralisation, elle n’est alors qu’une rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes enregistrements en prĂ©sence de matĂ©riaux diffĂ©rents, mais prĂ©sentant les mĂȘmes rapports entre eux. Cela est clair, mais il subsiste alors ce fait capital que l’enregistrement des rapports objectifs suppose un enregistreur qui, selon le niveau mental, est plus ou moins passif ou actif, persĂ©vĂ©rateur ou mobile, irrĂ©versible ou rĂ©versible, etc. C’est donc l’action de cet enregistreur qui constitue l’apport du sujet et, lorsque nous disons que les capacitĂ©s de transport temporel, d’anticipation et de transfert ou de transposition supposent une activitĂ© toujours croissante, ce sont simplement les lois de cet enregistreur que nous cherchons Ă  atteindre en plus des structures inhĂ©rentes aux rapports objectifs : mais toute la question est alors de savoir si ces structures elles-mĂȘmes ne reçoivent pas leurs qualitĂ©s de simplicitĂ©, etc., de l’enregistreur comme tel, autrement dit si elles ne sont pas en partie « construites ».

§ 5. Essai de formulation et d’explication des mĂ©canismes de la transposition temporelle. — L’interprĂ©tation des rĂ©sultats obtenus Ă©tant ainsi esquissĂ©e, cherchons maintenant Ă  la traduire en quelques formules simples et Ă  expliquer le phĂ©nomĂšne par la dĂ©duction interne de ces propositions.

Introduisons d’abord la dĂ©finition des notions dont nous ferons usage, en renvoyant aux dĂ©finitions contenues dans nos articles prĂ©cĂ©dents pour les notions dĂ©jĂ  connues (« transport spatial », « comparaison perceptive » et « centration » ou « dĂ©centration ») :

182 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

DĂ©finition L Lorsque deux objets apparaissent successivement dans le champ de la perception, nous dirons qu’il y a transport temporel (symbole Tpt) du premier sur le second si la structure et les dimensions du premier sont reportĂ©es sur le second de façon Ă  pouvoir ĂȘtre mises en rapport avec celles qui le caractĂ©risent.

(Pour le « transport spatial », voir Rech. II, Déf. I.)

DĂ©finition IL Nous dirons qu’il y a transposition lorsqu’un systĂšme de rapports simultanĂ©ment perçus entre deux ou plusieurs Ă©lĂ©ments, ou entre les parties d’un mĂȘme Ă©lĂ©ment, est « transporté » en tant que systĂšme sur deux ou plusieurs autres Ă©lĂ©ments, ou sur les parties d’un autre Ă©lĂ©ment diffĂ©rent du premier.

Nous distinguerons la transposition spatiale (p. ex. perception de l’égalitĂ© ou de la similitude de deux couples de triangles dont les proportions restent constantes) et la transposition temporelle (p. ex. perception de l’identitĂ© d’une mĂ©lodie lorsqu’elle a Ă©tĂ© transposĂ©e d’un ton dans un autre).

Nous symboliserons la transposition en nous servant des symboles du transport mais en écrivant le détail des rapports transposés. P. ex. Tp (A) est le transport spatial de A et Tpt (A) son transport temporel, mais Tp (A < B) ou Tpt (A < B) sont la transposition du rapport (A < B). En outre Tpt (A1) (A1) sera le transport temporel de A1 sur At et Tpt (AM -b B1) (At 4- B1) sera la transposition des rapports de A1 et B1 sur At et Bs.

DĂ©finition II bis. Nous dirons qu’il y a transposition anticipatrice (ou « Einstellung ») lorsque la transposition temporelle du systĂšme des rapports propres Ă  un premier ensemble d’objets (p. ex. A 4- B), effectuĂ©e sur un second ensemble d’objets (p. ex. X + Y), a Ă©tĂ© esquissĂ©e avant que soit perçu ce second ensemble (X 4- Y) et que le sujet s’est attendu, en esquissant cette transposition, Ă  percevoir entre X et Y les mĂȘmes relations qu’entre A et B.

P. ex. si l’on a A < B, nous symboliserons la transposition anticipatrice par Tpt (A < B) (X < Y ?).

N. B. —  L*« Einstellung » n’est ainsi dĂ©finie que comme un cas particulier de la transposition temporelle en gĂ©nĂ©ral. Celle-ci n’implique, en effet, pas la prĂ©vision, mais consiste simplement en un jeu de transports tendant Ă  la mise en rapports perceptifs de l’objet qui va ĂȘtre perçu avec ceux qui l’ont Ă©tĂ© prĂ©cĂ©demment, tandis que V« Einstellung » ou transposition anticipatrice implique la prĂ©vision de l’équivalence des rapports. En outre il est possible qu’une transposition temporelle non anticipatrice soit effectuĂ©e aprĂšs coup (au moment de la perception du second ensemble d’élĂ©ments), sans avoir Ă©tĂ© esquissĂ©e auparavant et qu’il existe ainsi tous les intermĂ©diaires entre le transport temporel proprement dit et les simples « rapports virtuels » (voir Rech. I, DĂ©f. VIII) issus de l’expĂ©rience acquise antĂ©rieurement.

Ces dĂ©finitions posĂ©es, nous pouvons alors chercher Ă  appliquer Ă  la transposition temporelle ce que nous savons dĂ©jĂ  (Rech. II et III) du transport en gĂ©nĂ©ral: c’est dans ce seul

ESSAI SUR UN EFFET u’« EINSTELLUNG » 183

but que nous venons de dĂ©finir la transposition comme un systĂšme de transports. Sans doute, nous ne savons rien du mĂ©canisme intime ni de ceux-ci ni de celle-lĂ , mais c’est prĂ©cisĂ©ment parce que nous ne le connaissons pas qu’il nous faut en construire un schĂ©ma aussi simple et dĂ©pouillĂ© que possible, pour ne point en prĂ©juger, et un schĂ©ma dont la seule fonction soit de condenser sous une forme intelligible les rĂ©sultats de l’expĂ©rience : les recherches ultĂ©rieures (qu’ils aideront d’ailleurs peut-ĂȘtre Ă  suggĂ©rer) se chargeront bien de les corriger en cas de contradiction et ils finiront tĂŽt ou tard par constituer une sorte de dĂ©duction spatio-temporelle qualitative de la phĂ©nomĂ©nologie des perceptions. Cela rappelĂ©, essayons donc de concevoir le transport et la transposition temporels, qui restent pleins de mystĂšre, sur le modĂšle des transports spatiaux qui le demeurent certes aussi, mais que nous croyons mieux comprendre puisqu’ils sont liĂ©s aux dĂ©placements visibles du regard et que nous avons pu analyser certaines erreurs systĂ©matiques rĂ©vĂ©latrices de leur structure.

Un transport dans l’espace, avons-nous vu, prĂ©sente deux caractĂ©ristiques en relation avec le mĂ©canisme de la centration : 1° Plus un Ă©lĂ©ment a Ă©tĂ© fixĂ© par le regard au dĂ©part et plus il est transportĂ© avec agrandissement en cours d’itinĂ©raire (E2 > E1), soit

Tp (A) Ÿ Tp (B) c Ct (A) Ÿ Ct (B) (Rech. II, prop. 28)

2° Le transport de A sur B (ou l’inverse) peut ĂȘtre conçu comme un rapprochement des centrations, soit

Tp (A) (B) ≈ B (F A) (Rech. II, prop. 27)

c.-Ă -d. que le transport de A sur B produit un effet qui tend vers celui qu’engendrerait la vision de B si le regard Ă©tait fixĂ© sur A et que B se trouve compris dans cette centration. Or, on se rappelle que deux Ă©lĂ©ments perçus dans une mĂȘme zone centrale peuvent exercer l’un sur l’autre des effets d’identification ou de contraste suivant qu’ils sont trĂšs proches ou que le second (B) est pĂ©riphĂ©rique par rapport Ă  la centration (sur A).

En ce qui concerne le transport temporel, un tel schĂ©ma peut ĂȘtre retenu, mais avec deux modifications importantes : 1° On peut bien supposer que plus un Ă©lĂ©ment aura Ă©tĂ© centrĂ©, plus il donnera lieu Ă  un transport temporel, puisque l’intĂ©rĂȘt dĂ©clenchant sa fixation peut provoquer aussi son action dans le

184 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

temps. Par contre, si le transport dans Γespace s’accompagne d’un agrandissement de l’élĂ©ment transportĂ©, il semble n’en ĂȘtre plus ainsi dans le temps. Dans les expĂ©riences de report dĂ©crites prĂ©cĂ©demment (Rech. II, § 4), p. ex., lorsque le sujet reporte une hauteur Ă  distance : les yeux ouverts, il l’agrandit, tandis que s’il la reporte les yeux fermĂ©s (« de mĂ©moire »), il la diminue plutĂŽt. De mĂȘme, dans les comparaisons « de mĂ©moire » analysĂ©es au § 8 de Rech. II, l’erreur systĂ©matique tend Ă  s’annuler, comme si, en cinq secondes, la surestimation due Ă  la centration antĂ©rieure tendait dĂ©jĂ  Ă  disparaĂźtre.

En résumé on peut donc écrire :

(1) [Tpt (A) > Tpt (B)| c [Ct (A) > Ct (B) J mais E1 ≀ E1

ce qui se lit : « Un transport temporel de A supĂ©rieur Ă  celui de B implique une centration Ă©galement supĂ©rieure de A mais l’élĂ©ment transportĂ© (E1) devient plus petit ou reste Ă©gal Ă  ce qu’il Ă©tait avant le transport (E1) ».

2° Peut-on maintenant concevoir le transport dans le temps comme un rapprochement de centrations, par analogie avec ce qu’il est dans l’espace ? Dans le cas du transport spatial, cette interprĂ©tation s’impose, puisque le mouvement du regard a prĂ©cisĂ©ment pour effet d’appliquer sur l’élĂ©ment terminal ce qui vient d’ĂȘtre perçu lors de la centration de l’élĂ©ment initial (c.-Ă -d. de celui qui donne lieu au transport). C’est directement et pour ainsi dire matĂ©riellement que l’on Ă©prouve ainsi, durant le transport mĂȘme, l’impression de rapprocher la centration antĂ©rieure de la centration ultĂ©rieure. Or, dans le cas du transport temporel on n’éprouve rien de semblable, et cependant c’est bien dans la mesure oĂč l’on a fixĂ© avec attention la figure transportĂ©e qu’elle agit sur la suivante. De plus, si la figure prĂ©cĂ©dente n’est pas « appliquĂ©e sur » l’élĂ©ment terminal, comme dans l’acte du transport spatial, elle en est manifestement rapprochĂ©e, puisqu’elle agit sur elle par contraste. Comment concevoir, alors, ce rapprochement qui n’est plus matĂ©riel ou spatial, mais nĂ©anmoins effectif et durable ?

Tout ce que nous avons pu admettre jusqu’ici, Ă  propos d’expĂ©riences antĂ©rieures (Rech. I Ă  III) nous suggĂšre une solution trĂšs simple, et dont la symĂ©trie avec ce qui prĂ©cĂšde n’est pas nĂ©cessairement gage de fausseté : c’est que la centration sur les Ă©lĂ©ments qui vont ĂȘtre transposĂ©s dans le temps agit sur la centration des Ă©lĂ©ments perçus dans la suite Ă  la maniĂšre

ESSAI SUR UN EFFET D*« EINSTELLUNG » 185

des « centrations virtuelles » (pour cette notion Cv, voir Rech. I, DĂ©f. VII, p. 93 et seq.). En effet, d’une part nous avons Ă©tĂ© conduits, par l’analyse de l’illusion de DelbƓuf, Ă  assimiler les centrations virtuelles qui influencent le regard lors de la fixation d’une figure, Ă  des actions dans le temps que les centrations successives exercent les unes sur les autres (prop. 40, p. 98). D’autre part, et surtout, l’action des centrations virtuelles, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans la perception actuelle d’une figure, se marque prĂ©cisĂ©ment par la production d’effets de contraste, exactement comparables Ă  ceux qui caractĂ©risent l’effet Usnadze.

ConsidĂ©rons p. ex. l’illusion de DelbƓuf dans le cas oĂč elle est nĂ©gative, c.-Ă -d. oĂč l’un des cercles concentriques (A’) est beaucoup plus grand que l’autre (A) et aboutit ainsi Ă  sa sous- estimation. Lorsque le regard est centrĂ© sur A’ ou sur la zone SA’ sĂ©parant les deux cercles, A est bien plus sous-Ă©valuĂ© encore. Lorsque, par contre, on centre A lui-mĂȘme, il s’agrandit, mais il est impossible de ne pas tenir compte de SA’ et de A’, comme si le regard Ă©tait attirĂ© par ces centrations possibles ou « virtuelles » (on peut comparer ce mĂ©canisme Ă  celui de l’équilibre dĂ©fini par le fameux principe des « vitesses virtuelles »). Ce serait donc l’existence des centrations virtuelles qui produit l’illusion de contraste, tandis que dans le cas des cercles presque contigus il y a surestimation du petit et non plus contraste parce que les deux centrations sur A et sur A’ interfĂšrent au point de fusionner presque.

On pourrait donc dire que, dans le transport spatial, le rapprochement a lieu entre centrations rĂ©elles (Rech. Il, prop. 27) et s’effectue dans le sens de leur fusion, tandis que le transport temporel consiste Ă  rapprocher une centration virtuelle d’une centration rĂ©elle :

(2) Tpt (A) X (B) 4 B (Cv A)

c.-Ă -d. « le transport temporel de A sur B tend vers un Ă©tat tel que B soit perçu dans la centration virtuelle de A », ou « tend Ă  produire le mĂȘme effet que si A donnait lieu Ă  une centration virtuelle au moment de la perception de B ».

La signification de cette prop. (2) revient donc Ă  ceci que l’élĂ©ment terminal B occupe Ă  l’égard de l’élĂ©ment transportĂ© A une situation comparable Ă  celle de la pĂ©riphĂ©rie d’une zone centrale. En effet, mĂȘme dans le cas exceptionnel citĂ© au § 4, oĂč un sujet voit le cercle de 28 mm. entourant celui de 24 mm., au

186 J. PIAGET ET M. LAMBERCIEK

moment oĂč il perçoit celui-ci, cette application par transport dans le temps du premier cercle sur le second n’est pas comparable Ă  une fusion de leurs « zones centrales » : si c’était le cas nous aurions, d’aprĂšs ce que nous a appris l’analyse de l’illusion de DelbƓuf, une erreur positive (pour 24 mm. de diamĂštre du petit cercle et 28 du grand cette illusion est mĂȘme de + 9 % chez l’adulte: voir Rech. I, p. 19, tabl. II.), alors que le sujet en question l’avait nĂ©gative. Or, en gĂ©nĂ©ral, mĂȘme dans les cas oĂč les sujets prĂ©sentent des images-souvenirs, il ne s’agit pas de fusion, mais de rapprochement dans l’espace oĂč d’évocation alternative de la figure transportĂ©e et de la figure actuelle.

Bref, si le transport temporel est comparable au rapprochement d’une centration virtuelle avec une centration rĂ©elle, donc sans fusion de celles-ci, on peut invoquer alors la rĂšgle selon laquelle deux figures dont chacune est dans la pĂ©riphĂ©rie de la centration de l’autre, se dĂ©valuent rĂ©ciproquement (Rech. I, Postulat I, p. 66, et analyse des illusions nĂ©gatives), ce qui peut s’écrire :

(3) [P (Cv A) > — P (Ct B)J c [D > — R]

c.-Ă -d. que si la dĂ©formation P propre Ă  la centration virtuelle de l’élĂ©ment transportĂ© l’emporte sur la dĂ©formation ou action en sens inverse — P propre Ă  la centration rĂ©elle de l’élĂ©ment vers lequel a lieu le transport, il s’ensuit une illusion nĂ©gative (diffĂ©rence primant la ressemblance).

On dira, il est vrai, que dans l’expĂ©rience d’Usnadze reprise en cet article, ce n’est pas un grand cercle isolĂ© de 28 mm. de diamĂštre qui dĂ©value un cercle plus petit de 24 mm. mais bien le rapport 20 + 28 qui altĂšre le rapport 24 + 24. Mais on sait qu’il suffit dans une sĂ©rie descendante A5; A4; A3, etc., de comparer chaque A Ă  B pour que les termes successifs soient progressivement dĂ©valuĂ©s et qu’ainsi B apparaisse Ă©gal non pas Ă  Ao, comme il l’est objectivement, mais Ă  A1 ou A2. C’est donc que le mesurĂ© B est surestimĂ©, mais parce que chaque mesurant est dĂ©valuĂ© par le prĂ©cĂ©dent, ce qui rĂ©pond bien Ă  la formule (3).

Dans le cas des rapports (20 + 28) et (24 4- 24), il s’y ajoute naturellement une transposition de l’inĂ©galitĂ© comme telle et ce rapport initial de diffĂ©rence va mĂȘme renforcer grandement l’illusion de contraste. Appelons A1 et A2 les cercles de 20 et de 28 mm. et B1 4- B » ceux de 24 mm. On a donc alors une transposition de l’inĂ©galitĂ© A1 < A2 sur l’égalitĂ© B1 = B2, soit

[

ESSAI SUR UN EFFET d’«  EINSTELLUNG » 187

la transposition d’une diffĂ©rence non nulle sur une diffĂ©rence nulle : Tpt (A1 < A2) (B1 = B2) ou Tpt (D >0) (D = 0) Comment donc expliquer que A2 (28 mm.) dĂ©value (24 mm.) ?

Selon ce qui prĂ©cĂšde il suffira, pour expliquer l’illusion, de traduire le transport dans le temps en termes de contact dans l’espace, mais en introduisant entre les figures A1 + A2 et B1 + B2 une distance telle que chacune des deux soit situĂ©e dans la pĂ©riphĂ©rie de la centration de l’autre. On constate alors ce qui suit :

1° Les deux cercles A1 et A2 exercent probablement l’un sur l’autre une action dĂ©formante correspondant Ă  leur inĂ©galitĂ© Ai<A2. Nous ne saurions la dĂ©terminer Ă  coup sĂ»r, faute de connaĂźtre les dĂ©formations nĂ©es du rapprochement en vision tachistoscopique de deux cercles non concentriques. Si l’on applique cependant Ă  ces cercles les conclusions de l’article prĂ©cĂ©dent (Rech. IV) on peut admettre que, Ă  1 cm. environ d’intervalle, comme sur les figures dont nous nous sommes servis, il y a vraisemblablement une lĂ©gĂšre dĂ©valuation de A1 par A2.

Appelons donc P Cv (D > 0) les dĂ©formations (quelles qu’elles soient) exercĂ©es par A2 sur A1 et l’inverse et perçues selon une centration englobant les deux termes de ce rapport.

2° Quant aux deux cercles B1 et B2, qui sont de mĂȘmes grandeurs, il y a probabilitĂ© qu’à une certaine distance l’un de l’autre la centration sur l’un dĂ©value l’autre, et rĂ©ciproquement. Or, comme ils sont de mĂȘmes dimensions, il y aura donc entre eux « dĂ©centration relative complĂšte », quel que soit l’intervalle qui les sĂ©pare. On aura donc toujours P (CtB1) — — P (Ct B2) et P (Ct(B2) — — P (Ct B1) tandis que cette compensation n’est vraie pour A1 et A2 que lors d’une certaine valeur dĂ©terminĂ©e de l’intervalle donnĂ© entre eux. Il est donc clair que la dĂ©formation moyenne exercĂ©e par B1 et B2 fun sur l’autre est infĂ©rieure Ă  P Ct (D >0), dĂ©formation propre aux A1 et A2.

Si nous appelons P Ct (D = 0) cette dĂ©formation propre aux B (B1 — B2 donc D — 0) on aura donc :

(4) P Cv (D 0) P Ct (D = 0)

En d’autres termes, l’action dĂ©formante de la ligure de (20 + 28) mm. est supĂ©rieure Ă  l’action de la figure de (24 -f 21) ,.

Cette prop. (4) est facile Ă  contrĂŽler expĂ©rimentalement. Nous nous sommes, en effet, demandĂ© si la prĂ©sentation des deux cercles Ă©gaux (24 4- 24) peut dĂ©clencher un effet d’égalisation sur deux cercles inĂ©gaux (23 + 24), par agrandissement du premier ct diminution du second, et si cet effet Ă©ventuel d’égalisation atteint une intensitĂ© Ă©gale Ă  celui de l’effet inverse ou « effet Usnadze ». (Suite p. 188)

188 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

3° Confrontons maintenant (A1 ⅛ A2) et (B1 ⅛ B2) dans les conditions prĂ©vues par la prop. (2), comme si une centration sur la figure (A1 + A2) comportait la figure (B1 + B2) en sa pĂ©riphĂ©rie et rĂ©ciproquement. On constate immĂ©diatement sur soi-mĂȘme sans qu’il soit besoin de mesurer, que

a) B2 (24 mm.) paraüt plus petit lorsqu’on le met en rapport avec A2 (28 mm.) qu’en le centrant avec B1 (24 mm.);

b) B1 paraßt plus grand comparé à A1 (20 mm.) que centré avec B2;

c) En percevant l’ensemble des quatre cercles simultanĂ©ment on assiste Ă  des oscillations concernant B2 selon qu’il est vu en fonction de A2 ou de B2.

Ces effets s’interprùtent directement selon la prop. (3) et nous n’y revenons pas.

4° Enfin si l’on combine les deux premiers de ces effets avec le troisiĂšme, autrement dit la prop. (4) avec la prop. (3), on constate qu’ils s’additionnent au lieu de se neutraliser : D’une part, Λ2 (28 mm.) dĂ©value B2 (24 mm.) et A1 (20 mm.) surĂ©value B1 (24 mm.) en vertu de la prop. 3 (voir sous 3°). Mais, d’autre part, B1 et B2 ne rĂ©sistent Ă  cette double dĂ©formation en sens contraire que moyennant une action inverse, de valeur P Ct (D — 0). Or, cette valeur est infĂ©rieure Ă  celle de l’action des A qui est P Ct (D > 0), parce que P Ct (D > 0) dĂ©pend Ă  la fois de la distance entre les A et de leur inĂ©galitĂ© de dimensions, tandis que P Ct (D = 0) ne dĂ©pend que de la distance entre les B.

On a donc, au total :

(5) ⅛P (Cv A2) > - P (Ct B2)) c [D1 > — R1∣} + {(P Cv (D >0) > P Ct (D = 0)} — (D2> — R2) oĂč D2>D1 et — R2<-R1

c.-à-d. un renforcement de l’elïet de contraste.

(>r. 1rs quelques sondages que nous avons faits ne nous ont pas permis de constater l’existence d’un tel rtĂŻcl d’ég;disalion.

il est vrai que l’égalitĂ© perceptive Bl = Bs. si elle est probable, n’est jamais certaine, mĂȘme en dehors du tachistoscope (phase prĂ©liminaire) : il peut toujours y avoir, en c∣Te(. centration privilĂ©giĂ©e sur la gauche ou sur la droite (= erreur spatiale). Au dixiĂšme de seconde, la cenlralion (en vision lachistoscopique) reste naturellement unique ci, malgrĂ© la consigne de fixer toujours le point de repĂšre figurant sur le volet « le l’appareil, elle peut varier « l’une prĂ©sentation Ă  l’autre. Il peut aussi se produire des persĂ©vĂ©rations par prĂ©fĂ©rence pour la gauche ou la droite, des anticipations variĂ©es, etc. D’oĂč les oscillations que l’on observe sans cesse . Ă  l’expĂ©rience. NĂ©anmoins, il est clair qu’en moyenne ces facteurs se compensent cl qu’il y a donc bien probabilitĂ© pour que l’cllcl statistique aboutisse Ă  la vision Bl - B,.

ESSAI SUR UN EFFETd’« EINSTELLUNG » 189

Il suffit maintenant de remplacer en ces considĂ©rations tout ce qui a trait Ă  la pĂ©riphĂ©rie des centrations dans l’espace et Ă  le remplacer par le transport temporel conçu en tant que rapprochement des centrations (prop. 2) pour obtenir ainsi l’explication de l’effet de contraste propre Ă  l’illusion d’Usnadze.

On se rappelle que nous n’avons presque pas observĂ© d’effets d’identification. Lorsqu’il s’en produit on peut invoquer a) une question de seuils (d’oĂč une explication possible d’aprĂšs Rech. IV, Sect. II); b) un rapetissement de A2 au cours du transport temporel et c) une erreur spatiale systĂ©matique du sujet (observĂ©e en fait dans 3 cas).

Quant au transfert de l’effet Usnadze sur les cercles noircis ou les carrĂ©s sur pointe et sur base, on a vu qu’il n’exigeait aucune explication particuliĂšre, puisque sa valeur est Ă©quivalente Ă  celle du pouvoir mĂȘme de formation de l’effet d’« Einstellung » simple. Ce qu’il s’agissait par contre de formuler, c’est le fait que le contraste ( = diminution de celui des Ă©lĂ©ments Ă©gaux perçu Ă  l’endroit oĂč se trouvait le cercle A2 de 28 mm.) soit moindre pour les cercles noircis que pour les cercles habituels, moindre encore pour les carrĂ©s sur pointe et enfin rĂ©duit presque de moitiĂ© pour les carrĂ©s sur base.

Or, il suffit Ă  cet Ă©gard de modifier la valeur des rapports de diffĂ©rences D et de ressemblance R en jeu dans les prop. 3, 4 et 5. Dans le cas des cercles d’Usnadze, les ressemblances et diffĂ©rences ne sont, en effet, que d’ordre dimensionnel. Dans le cas de nos nouvelles figures il s’y ajoute par contre des D’ et R’ de couleur (cercles noircis), puis des D” et R” de forme (carrĂ©s sur pointe), encore accentuĂ©s en D’” et R’” (carrĂ©s sur base). En chacun de ces nouveaux rapports globaux, les diffĂ©rences et ressemblances dimensionnelles R et D jouent donc un rĂŽle relativement plus faible, puisqu’elles ne constituent qu’un ensemble de rapports toujours plus restreint par opposition Ă  d’autres relations n’intervenant pas dans nos mesures. Il suffira ainsi, pour formuler la diminution des effets de contraste, d’abaisser de plus en plus, dans chacun de ces trois nouveaux cas, la valeur relative de l’inĂ©galitĂ© D > — R.

Mais, pour en revenir Ă  la discussion de l’effet Usnadze lui-mĂȘme, ne pourrait-on pas faire l’économie de cette hypothĂšse selon laquelle le transport dans le temps est analogue Ă  un rapprochement de centrations avec effets pĂ©riphĂ©riques’? On comprend bien le rĂŽle de la centration lorsqu’il s’agit d’une percep-

190 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

tion actuelle, et d’influences donnĂ©es simultanĂ©ment dans l’espace, mais, lorsque des perceptions successives dĂ©forment chacune la suivante, cet appel au rĂŽle durable d’une centration initiale, devenue virtuelle dans la suite, n’est-il pas bien artificiel ? Ne suffirait-il donc pas de dire que les cercles de (20 + 28) agissent par contraste dans le temps (ou par anticipation déçue) sur ceux de (24 + 24) ? Sans doute, mais quel est alors le mĂ©canisme de ce contraste et comment expliquer le rĂŽle d’une attitude antici- patrice, ordinairement caractĂ©ristique de l’intelligence, sur les processus de la perception elle-mĂȘme ? L’hypothĂšse du rĂŽle de la centration initiale au cours du transport dans le temps nous paraĂźt au contraire se justifier par les considĂ©rations suivantes :

Admettons, avec les auteurs qui expliquent tout par les propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques des figures perçues (quittes Ă  recourir prĂ©cisĂ©ment aux « attitudes » subjectives quand cela ne suffĂźt plus) que l’effet de contraste dĂ©rive directement du rapprochement dans le temps entre les cercles de (20 -f- 28) et ceux de (24 -f- 24). Comme le suggĂšre KƓhler dans ses interprĂ©tations de mĂ©canismes analogues (surestimation ou sous-estimation d’un son selon la note prĂ©cĂ©demment entendue) l, la figure antĂ©rieure de (20 + 28) constituerait p. ex. une espĂšce de « fond » sur lequel se dĂ©tache la « figure » nouvelle de (24 + 24), et le contraste naĂźtrait sans plus de cette opposition objective. Notons d’abord qu’en ce cas il faudrait aussi parler de « fond virtuel » ! Mais surtout on ne comprend plus alors le phĂ©nomĂšne des effets cumulatifs de la rĂ©pĂ©tition. On comprendrait bien qu’il faille un certain nombre de prĂ©sentations pour produire l’illusion, et c’est pourquoi Usnadze prĂ©sentait dix fois la figure (A1 + A2). Mais l’illusion devrait alors ou bien se produire, ou bien ne pas se produire, en une sorte de tout ou rien, les Ă©tats intermĂ©diaires consistant simplement Ă  voir un moment B2 > B1 puis Ă  les voir Ă©gaux, avec oscillations Ă©ventuelles. Au contraire, nous constatons qu’aprĂšs trois prĂ©sentations B2 est dĂ©valuĂ© chez l’adulte Ă  23 mm., puis, aprĂšs trois nouvelles prĂ©sentations, Ă  22,4 mm., puis (F 3) Ă  21,4 et enfin (F 4) Ă  21,0 (minimum 20,0). Comment donc expliquer cet effet progressif ? Le « fond » de (20 + 28) ne change pourtant pas, ni la ligure de (24 + 24) : pourquoi, alors, le contraste augmente-t-il ?

1 Voir Guillaume, La psychologie de la forme.

ESSAI SUR UN EFFET D*« EINSTELLUNG » 191

Les deux seules maniĂšres d’expliquer le phĂ©nomĂšne consistent assurĂ©ment Ă  dire, soit que (B1 + B2) perçu entre F l et F 2 (= les deux premiĂšres imprĂ©gnations par trois prĂ©sentations) transforme en retour (A1 4- A2) dans le sens d’un contraste accru, soit que (A1 4- A2) se transforme lui-mĂȘme par la rĂ©pĂ©tition. La premiĂšre explication pourrait dĂšs lors s’interprĂ©ter en langage de figure × fond en disant que (B1 4- B2) devient « fond » et (A1 4- A2) « figure ». Mais pourquoi le contraste augmente-t-il encore aprĂšs F 2 ? L’effet cumulatif demeure mystĂ©rieux Ă  partir de F 2.

Dans l’hypothĂšse du rapprochement des centrations, au contraire, on comprend qu’à chaque nouvelle fixation, tant sur (B1 4- B2) que sur (A1 4- A2), les figures se chargent d’un nouveau potentiel dĂ©formant de par leur position mĂȘme dans le champ spatial propre Ă  la centration. Il y a lĂ , et il convient d’y insister, un phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ral, et notamment tout Ă  fait analogue Ă  celui que l’on observe dans le transport spatial lors de 1’« erreur de l’étalon » : plus souvent ou plus fortement un terme est centrĂ© au dĂ©part, et plus il l’emporte sur l’autre parce qu’il , est agrandi au cours du transport. La seule diffĂ©rence est que, dans le transport temporel, l’élĂ©ment Ă  centration initiale privilĂ©giĂ©e semble ne pas s’agrandir en cours de route, puisque la centration initiale devient virtuelle, mais agir sur l’autre comme s’il Ă©tait placĂ© en regard de lui et le prenait dans la pĂ©riphĂ©rie de sa zone de centration : mais plus celle-ci aura Ă©tĂ© frĂ©quente et plus le contraste s’accentuera, exactement comme dans l’espace. On aura donc :

(6) F 1) |P (Cv A2) > — P (Ct B2)] ≡ [D1 x — RJ F 2) [P (Cv A2) > — P (Ct B’2) 1 ≈ [D2 x — R2] F 3) [P (Cv A2) > — P (Ct B”2)] ≈ [D3 x — R3]

etc,

oĂč B2; B’2; B”2, etc., sont les cercles perçus de 24 mm.; 23,0; 22,4; etc., et D1j D2; D3; etc., les diffĂ©rences progressives. Le phĂ©nomĂšne se poursuit jusqu’au moment oĂč le cercle B2 rĂ©agit comme nous le verrons maintenant Ă  propos de l’extinction.

Si telle est l’explication de l’effet Usnadze, il reste Ă  dĂ©duire de ce schĂ©ma comment l’extinction du mĂȘme effet prendra la forme d’une rĂ©gulation prĂ©-opĂ©ratoire et non pas seulement d’un oubli graduel (cette extinction Ă©tant plus rapide chez les

1 ?

192 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

adultes qui présentent également un plus fort transport dans le temps). Or, cette conséquence découle précisément de ce que nous venons de voir de la centration :

Lorsque, aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation F 4, on prĂ©sente 10 Ă  12 fois de suite la ligure (B, 4- B2) sans plus donner (A1 4- Λ2), il s’ensuivra deux consĂ©quences. En premier lieu P (Ct B2), c.-Ă -d. l’action inhĂ©rente Ă  la centration sur B2, va augmenter. Si nous appelons B12j B22; B32; etc., les B2 vus successivement, on aura :

(7) P (Ct B12) < P (Ct B32) < P (Ct B32) < 
 etc.

ce qui aboutit Ă  une Ă©galisation progressive par rapport Ă  P (Cv A2) (prop. 3). D’oĂč le rĂ©sultat :

(8) (Dn > — Rn ) > (Dn-1 > — Rn-1) > (Dn.2 > — Rn.2) 
 etc. =t (Dn.x = — R∏-x)

En second lieu, et par lĂ  mĂȘme, on aura Ă  la limite :

(9) P Ct (D = 0) P Cv (D 0) (cf. prop. 4) ■

Ces deux prop. (8) et (9) exprimant l’extinction totale de l’effet Usnadze. Or, il est clair que l’égalisation (Dn.x = — R∏.x) qui marque la suppression de l’illusion consiste Ă©galement en un retour Ă  la rĂ©versibilitĂ© des rapports de diffĂ©rence et de ressemblance, c.-Ă -d. en une comparaison objective : de ce point de vue l’extinction est bien une rĂ©gulation et c’est sous cette forme qu’il faut concevoir sa nature chez l’adulte. Au contraire, chez l’enfant, il se peut dans les cas extrĂȘmes (pie la lin de l’illusion consiste simplement en une cessation de la mise en rapport de (Λ1 4- AJ et de (Bl 4- B2), donc en une suppression du transport temporel exprimĂ© par les prop. (1) Ă  (9).

Ceci nous conduit, enfin, Ă  formuler l’évolution du phĂ©nomĂšne avec l’ñge. 11 suffit, Ă  cet Ă©gard, de supposer que la possibilitĂ© mĂȘme du transport temporel augmente avec le dĂ©veloppement, pour que l’on comprenne l’ensemble des diffĂ©rences observĂ©es entre adultes et enfants. En effet, si l’on admet (prop. 2) que le transport temporel n’est autre chose qu’un systĂšme de centrations virtuelles, cette affirmation revient Ă  soutenir qu’avec l’ñge les rĂ©gulations et dĂ©centrations augmentent parce que la perception actuelle tient toujours plus compte des rapports virtuels et est donc plus active. Or, c’est ce que l’ensemble de nos analyses prĂ©cĂ©dentes nous a conduits Ă  admettre (voir Rech. 1

ESSAI SUR UN EFFET D « EINSTELLUNG » 193

Ă  III, notamment I, prop. 39 et 40). En principe, cette activitĂ© plus grande et relativement plus rĂ©versible est cause d’une diminution gĂ©nĂ©rale des illusions spatiales. Dans le cas particulier, on a vu pourquoi, elle est Ă  la fois source d’anticipations plus fortes, mais aussi d’une extinction plus rapide de l’effet illusoire de ces anticipations. On peut ainsi Ă©crire :

(10) Tpt (Ad) > Tpt (V-VII)

c.-Ă -d. le transport temporel des adultes surpasse celui des enfants de 5-7 ans, mais, par cela mĂȘme (en vertu de la prop. 2) les centrations virtuelles de l’adulte l’emportent sur celles de ces enfants :

(10 bis) Cv (Ad) > Cv (V-VII)

A supposer que la prop. (10) soit vraie, il s’ensuit alors que, mĂȘme si les illusions de contraste diminuent avec l’ñge pour des raisons tenant aux conditions spatiales de la centration, les inĂ©galitĂ©s (3) Ă  (6) augmenteront en fonction de (1) et de (2),. Quant Ă  l’extinction (7) Ă  (9), on se rappelle que dans le mĂȘme temps (10 prĂ©sentations) l’extinction s’effectue plus rapidement chez l’adulte que chez l’enfant : si le transport est plus durable chez le premier que chez le second (10) il faut donc admettre, pour expliquer cette vitesse supĂ©rieure, que le pouvoir de dĂ©centration est Ă©galement plus grand chez l’adulte. Mais c’est ce qui dĂ©coule prĂ©cisĂ©ment de la prop. (10 bis). En ce cas, l’extinction chez l’adulte peut ĂȘtre attribuĂ©e Ă  une sorte de « comparaison perceptive » entre la figure transportĂ©e (Al 4- A2 = 20 4- 28 mm.) et les ligures actuellement centrĂ©es B1 4- B2 = 24 4- 21 ou B,1 4- B2 = 23 4- 24, etc.). On se rappelle que, dans le domaine spatial la « comparaison » se dĂ©finit comme un « transport rĂ©ciproque » (Rech. II. DĂ©fin. III). Dans le domaine temporel, il va de soi que le transport perceptif est toujours Ă  sens privilĂ©giĂ©, puisque la perception Ă  elle seule ne parvient Ă  reconstituer le passĂ© que dans des limites trĂšs restreintes de durĂ©e2. Mais, en tant que le transport temporel consiste Ă  rapprocher une centration antĂ©rieure d’une centration actuelle (prop. 2), la rĂ©ciproque perceptive consistera entre autres Ă  renforcer cette

1 11 est frappant, en particulier, de constater que l’effet Usnadze s’est trouvĂ© moins marquĂ© chez, les enfants d’attention faible. Chez les anormaux, par contre, d’autres facteurs peuvent intervenir, tels qu’un excĂšs d’effets de contraste.

2 On sait cependant le rÎle que Auerspcrg fait jouer à la « reconstitution » perceptive.

194 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER

centration prĂ©sente sans annuler le transport, bref Ă  « dĂ©centrer » l’une de ces deux centrations par la seconde: il y aura donc, non pas suppression de l’influence antĂ©rieure, mais rĂ©gulation, c.-Ă -d. compensation ou correction. Chez l’enfant, au contraire, ou bien le transport temporel s’arrĂȘte de lui-mĂȘme et cesse ainsi d’influencer la figure terminale (B1 4- B2), ou bien la centration sur celle-ci exerce sur la figure transportĂ©e (A1 4- A2) un effet de dĂ©centration moins grand que chez l’adulte. On voit comment les prop. (10) et (10 bis) composĂ©es avec les prop. (7) Ă  (9) rendent ainsi compte des diffĂ©rences observĂ©es entre l’enfant et l’adulte relativement Ă  l’extinction, aussi bien qu’à l’acquisition de l’effet Usnadze (prop. 1 Ă  6).

On voit surtout, et telle sera notre conclusion, qu’en Ă©voluant dans le sens de la dĂ©centration, le transport temporel acquiert effectivement, comme nous avons cherchĂ© Ă  le dĂ©velopper au § 4, ce pouvoir de rĂ©gulation qui lui confĂšre un caractĂšre prĂ©opĂ©ratoire. D’abord simple influence des perceptions antĂ©rieures sur les perceptions actuelles, autrement dit assimilation de celles-ci Ă  celles-lĂ , le transport dans le temps devient susceptible de correction, dans la mesure oĂč les centrations rapprochĂ©es grĂące Ă  lui s’équilibrent l’une l’autre et compensent par dĂ©centration les dĂ©formations rĂ©sultant de ce rapprochement. Tendant ainsi vers la rĂ©versibilitĂ©, dans la limite des possibilitĂ©s propres Ă  la perception, le transport et la transposition dans le temps, n’atteignent pas, Ă  eux seuls, faute de transport orientĂ© vers le passĂ©, le niveau de la « comparaison perceptive » si l’on dĂ©finit celle-ci par un double transport ou transport rĂ©ciproque. Mais insĂ©rĂ©s dans les cadres de la mĂ©moire, de la reprĂ©sentation ou de l’intelligence sensori-motrice, ils deviennent instruments de comparaison objective. On peut mĂȘme se demander si le mĂ©canisme rĂ©ciproque (ou « inverse ») du transport dans le temps n’est pas la reconstitution du passĂ© immĂ©diat Ă  partir du prĂ©sent, reconstitution en quoi consiste sans doute l’activitĂ© la plus rĂ©versible ou la moins irrĂ©versible dont soit capable la perception. De ce point de vue, le mĂ©canisme Ă©tudiĂ© ici assurerait la connexion de la perception et de la mĂ©moire, l’itinĂ©raire conduisant du passĂ© au prĂ©sent Ă©tant encore surtout d’ordre perceptif et l’itinĂ©raire inverse et complĂ©mentaire Ă©tant dĂ©jĂ  mnĂ©monique, tous deux rĂ©unis tendant alors vers une vĂ©ritable « comparaison dans le temps ».

Si cette hypothÚse était exacte, nous serions alors sur la

ESSAI SUR UN EFFET D’« EINSTELLUNG » 195

voie de comprendre pourquoi les perceptions tendent, avec le dĂ©veloppement mental, vers un Ă©tat de rĂ©versibilitĂ© relativement supĂ©rieure Ă  ce qu’elle est dans la petite enfance. Ce rĂ©sultat, qui s’avĂšre gĂ©nĂ©ral dans les quelques recherches que nous avons pu faire jusqu’ici, reste nĂ©anmoins fort mystĂ©rieux. On comprendrait que la perception aboutisse Ă  la rĂ©versibilitĂ© complĂšte sous l’influence des opĂ©rations de la logique, car alors la perception se prolongerait directement en intelligence Ă  la maniĂšre dont la pensĂ©e intuitive des petits enfants devient rationnelle en se « dĂ©centrant » de son Ă©gocentrisme pour aboutir aux opĂ©rations rĂ©versibles. En ce cas, la dĂ©centration perceptive jouerait immĂ©diatement, par rapport aux dĂ©formations dues Ă  la centration, le rĂŽle que le « groupement » opĂ©ratoire joue par rapport Ă  l’égocentrisme, la rĂ©gulation perceptive tendant sans plus Ă  la rĂ©versibilitĂ© complĂšte. Or, si ce schĂ©ma est sans doute vrai dans les trĂšs grandes lignes, il ne fait que relier les deux chaĂźnons extrĂȘmes d’une suite ininterrompue de mĂ©canismes, dont les chaĂźnons intermĂ©diaires sont Ă  chercher dans les domaines de la motricitĂ©, de l’habitude, de cette perception du passĂ© qu’est la mĂ©moire, dans les schĂšmes de l’intelligence sensori-motrice et enfin dans ceux de l’intelligence intuitive ou prĂ©-logique. C’est pourquoi le progrĂšs accompli par la perception, au cours du dĂ©veloppement mental, ne consiste qu’en une faible diminution de l’irrĂ©versibilitĂ© initiale. La raison en est assurĂ©ment que l’intelligence n’agit pas directement sur la perception, mĂȘme dans un domaine oĂč la mobilitĂ© prĂ©-opĂ©ratoire devient aussi grande que dans celui des transports et transpositions temporels : les perceptions s’intĂ©grent d’abord dans des schĂšmes sensori-moteurs plus larges Ă  moins qu’elles n’en fassent partie d’emblĂ©e (au sens du « Gestaltkreis » de v. WeizsĂ€cker), puis ceux-ci s’intĂ©grent Ă  leur tour dans les schĂšmes reprĂ©sentatifs qui impliquent la reconstruction du passĂ©, et qui se subordonnent eux-mĂȘmes aux prĂ©-opĂ©rations de la pensĂ©e intuitive, etc. DĂšs lors, si le progrĂšs du dĂ©veloppement mental en vient Ă  retentir sur la perception, ce n’est pas par une voie directe, mais au contraire par le fait mĂȘme de ces intĂ©grations successives : plus le systĂšme d’ensemble s’enrichit alors par le haut, dans le sens de la mobilitĂ© et de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoires, et plus les contre-coups, dĂ©jĂ  bien attĂ©nuĂ©s, de ce dynamisme supĂ©rieur en viennent Ă  se faire sentir jusque dans les organes Ă©lĂ©mentaires du systĂšme. C’est sans doute pourquoi la transposition temporelle caractĂ©-

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lisant l’« Einstellung » perceptive est lĂ©gĂšrement plus rĂ©versible chez l’adulte, qui met quotidiennement les opĂ©rations en Ɠuvre, que chez l’enfant de 5 Ă  6 ans dont les mĂ©canismes perceptifs ne sont encore intĂ©grĂ©s que dans une pensĂ©e intuitive, Ă©gocentrique et n’atteignant sur aucun point la rĂ©versibilitĂ© complĂšte. Par contre, une amĂ©lioration dans le sens de la rĂ©versibilitĂ© s’observe chez les sujets de 6-7 ans dĂ©jĂ  (voir tableaux V-VII) et la raison en serait qu’ils sont prĂ©cisĂ©ment Ă  l’ñge du dĂ©but des opĂ©rations, comme si cette mobilitĂ© perceptive en progrĂšs favorisait l’apparition de celles-ci.

On peut alors faire une hypothĂšse de plus. Si l’on comprend, en fonction de ce qui prĂ©cĂšde, le choc en retour possible des opĂ©rations, une fois constituĂ©es, sur les perceptions s’intĂ©grant en une suite de schĂšmes emboĂźtĂ©s dont les termes supĂ©rieurs sont d’ordre opĂ©ratoire, il faut se demander ce qui explique la constitution mĂȘme de ces opĂ©rations. Or, il se pourrait fort bien que vers 7 ans un ensemble de modifications sensori-motrices se produisent dans la direction de la mobilitĂ© rĂ©versible, de par la maturation mĂȘme des appareils sensorio-moteurs et du systĂšme nerveux. Ce progrĂšs fonctionnel retentirait dĂšs lors sur les schĂšmes conceptuels et verbaux « rĂ©flĂ©chissant » toute action et la prolongeant en pensĂ©e, et c’est cette gĂ©nĂ©ralisation rĂ©flexive qui rendrait compte de l’opĂ©ration. Celle-ci, une fois structurĂ©e sous la forme des « groupements » qui en assurent l’équilibre, rĂ©agirait ensuite, par choc en retour, sur les Ă©chelons infĂ©rieurs de la hiĂ©rarchie des schĂšmes. Selon cette hypothĂšse l’accroissement d’activitĂ© de transport et de transposition temporels, dont tĂ©moignent les adultes par rapport aux petits, serait donc Ă  la fois une manifestation parmi bien d’autres de l’ensemble des transformations sensori-motrices qui sont Ă  la source des opĂ©rations et un effet de la rĂ©action de celles-ci sur la totalitĂ© du systĂšme.