Essai sur un effet dâ« Einstellung » survenant au cours de perceptions visuelles successives (effet Usnadze) (1944) a đ
I. Lâeffet de contraste 169
II. Lâeffet de succession temporelle 170
III. L,effet dâextinction 177
IV. Le transfert sur dâautres figures 179
5 5. Essai de formulation et dâexplication des mĂ©canismes de la
transposition temporelle 181
Au cours de nos prĂ©cĂ©dentes analyses du dĂ©veloppement de quelques perceptions (Recherches I Ă IV), nous avons principalement Ă©tudiĂ© lâinfluence rĂ©ciproque dâĂ©lĂ©ments donnĂ©s simultanĂ©ment dans lâespace, quâil sâagisse de cercles concentriques comme dans lâillusion de DelbĆuf (I), de tiges de mĂ©tal dressĂ©es sur une mĂȘme table comme dans les comparaisons dans le plan ou Ă distance (II et III), ou de diverses lignes Ă comparer du point de vue de la loi de Weber et des centrations relatives (IV). Or, dans tous ces domaines de la simultanĂ©itĂ© spatiale, les dĂ©for-
1 10 J. PIAGET ET M. LAMUERC1ER
mations perceptives observĂ©es (« illusions » ou erreurs systĂ©matiques) nous ont paru diminuer dâintensitĂ© au cours du dĂ©veloppement mental sauf quelques exceptions sur lesquelles nous allons revenir (§ 1). Mais quâen est-il des effets perceptifs liĂ©s Ă la succession dans le temps ? Lâeffet temporel sâaffaiblira-t-il Ă©galement ou augmentera-t-il dâimportance avec lâĂąge ?
Comme toutes les fonctions mentales, la perception a une histoire. Les structures perceptives sont peut-ĂȘtre influencĂ©es par des perceptions trĂšs Ă©loignĂ©es dans le passĂ©, et le seul fait de lâĂ©volution des perceptions au cours du dĂ©veloppement psychique autorise une telle supposition. Mais elles semblent lâĂȘtre aussi dâune façon plus actuelle, comme si chaque perception dĂ©pendait de ce qui lâa prĂ©cĂ©dĂ©e immĂ©diatement, soit quâil sâagisse dâune autre perception, soit quâil intervienne une prĂ©disposition, une attitude de lâindividu qui perçoit, donc quelque chose qui anticipe sur lâavenir perceptif. Les deux influences â celle du passĂ© lointain et celle du passĂ© proche â se combinent probablement, mais nous nous limiterons ici Ă un cas particulier de la deuxiĂšme, espĂ©rant dĂ©couvrir si, dans lâexemple choisi, lâeffet temporel des perceptions successives les unes sur les autres est plus faible ou plus fort chez lâadulte que chez lâenfant.
Lâexistence de ces actions de la succession temporelle est connue depuis longtemps. Lâillusion de poids, dans laquelle lâestimation perceptive semble influencĂ©e par une prĂ©vision fondĂ©e sur les rapports habituels du poids et du volume, suggĂšre lâintervention dâun tel facteur (et il est remarquable, notons-le dâemblĂ©e, quâen un tel cas lâillusion augmente avec le dĂ©veloppement). Les « attitudes » subjectives dont lâimportance a Ă©tĂ© reconnue par les Gestaltistes impliquent un effet temporel et il est dâautant plus significatif de noter sa reconnaissance par les thĂ©oriciens de cette Ă©cole que ce genre dâeffets, sans ĂȘtre contradictoires avec lâidĂ©e de Gestalt, ne dĂ©coulent nullement des notions dâorganisation actuelle ordinairement utilisĂ©es par la Gestaltpsychologie. LâĂ©cole de von WeizsĂ€cker, en liant radicalement la perception Ă la motricitĂ©, recourt par contre nĂ©cessairement Ă lâaction de succession des perceptions dans le temps, et lâun des plus intĂ©ressants de ses adeptes, Alf. Auersperg, va jusquâĂ faire intervenir en toute perception une « anticipation » (prolepsis) et une « reconstruction » (catalepsis) sensori-motrices, fondant ainsi le mĂ©canisme explicatif de la perception sur une organisation temporelle continue. Câest ordinairement
ESSAI SUR UN EFFET Dâ« EINSTELLUNG » 1H
sous le nom dâ« Einstellung » que lâon dĂ©signe, depuis les travaux de G. E. MĂŒller et Schumann, les effets de succession dans le domaine perceptif. On a mĂȘme rangĂ© sous ce vocable parfois trop commode des phĂ©nomĂšnes trĂšs disparates, tant dans le domaine de la suggestion et de la pensĂ©e que dans celui du mouvement et de la perception proprement dite. Il faut encore rapprocher de lâ« Einstellung » les rĂ©sultats obtenus par des auteurs anglo-saxons sur ce quâils appellent parfois « persistence » et qui serait un effet mnĂ©monique : un cercle donnĂ© comme modĂšle est comparĂ©, de mĂ©moire ou directement, Ă des cercles de grandeurs croissantes et dĂ©croissantes et la comparaison ascendante diffĂšre de la comparaison descendante 1.
G. E. MĂŒller et Schumann eux-mĂȘmes, faisant p. ex. soulever 50 fois un poids de 3 kg., constataient ensuite que le sujet Ă©prouvait une sensation de pesanteur moindre du cĂŽtĂ© oĂč avait Ă©tĂ© fait le soulĂšvement que du cĂŽtĂ© restĂ© inactif. De fait, le phĂ©nomĂšne paraĂźt particuliĂšrement net dans les domaines tactiles et kinesthĂ©siques, dans lesquels la perception est la plus susceptible dâĂȘtre influencĂ©e en des cas relativement simples 2. Mais il nâest nullement exclu (indĂ©pendamment des gĂ©nĂ©ralisations verbales auxquelles elle a donnĂ© lieu) que cette notion dâ« Einstellung » corresponde Ă un mĂ©canisme gĂ©nĂ©ral, se retrouvant entre autres dans les domaines visuels et auditifs. Câest ce quâa pensĂ© Usnadze Ă propos de ses recherches sur lâillusion de poids : il sâest demandĂ© si lâon ne rencontrerait pas, dans les comparaisons visuelles, un effet semblable Ă celui de lâillusion nĂ©e des rapports entre le poids et le volume.
Contrairement Ă la thĂ©orie de Flournoy-ClaparĂšde, qui cherche Ă expliquer lâillusion de poids par la rapiditĂ© plus ou moins grande des mouvements de soulĂšvement, Usnadze cherche Ă Ă©liminer la composante motrice pour ne retenir que le facteur volume. Il prĂ©sente Ă ses sujets deux sphĂšres de poids Ă©gal mais de volume diffĂ©rent (70 et 100 mm. de diamĂštre) dans la main droite et dans la gauche. AprĂšs 7-10 prĂ©sentations, lors de chacune desquelles le sujet doit dire dans quelle main se trouve la plus grande sphĂšre, il finit par se former une « Einstellung »: plus grand dans la seconde main. Si on prĂ©sente enfin deux sphĂšres de
1 Il faut citer, en outre, .J. J. Gßbson, Adaptation after effect and contrasl in the perception of tilded lines. J. Exper. Psychol., 1933. 16. p. 1-31: Ibid. 1937, 20, pp. 553-569, cl .1. J. Gibson a. M. Badner, Ibid., 1933, pp. -153-467.
t P. ex. les sensations thermiques.
142 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
memes dimensions, le sujet présente alors une tendance à juger par contraste : plus petit dans la seconde main.
La mĂȘme expĂ©rience est faite dans le domaine visuel. On prĂ©sente au sujet, tachistoscopiquement, deux cercles de 20 et 28 mm. de diamĂštre, 8 Ă 10 fois de suite, le plus grand occupant chaque fois la mĂȘme position Ă droite ou Ă gauche. Ensuite on prĂ©sente deux cercles Ă©gaux de 28 mm., puis de 24 mm. et enfin de 20 mm. de diamĂštre (une fois chaque paire) et le sujet doit dire, pour chaque couple, si lâun des cercles est plus grand que lâautre. Alors que, dans le cas des sphĂšres Ă soupeser, Usnadze trouvait 96,4 % dâeffets de contraste; 3,6 % dâeffets dâassimilation ou persĂ©vĂ©ration et aucune Ă©galitĂ©, il obtient encore pour la perception successive des couples de cercles 76 % de contraste; 9,9 % dâassimilation et 14,1 % dâĂ©galitĂ©, sur 26 sujets adultes 1.
Câest cet intĂ©ressant phĂ©nomĂšne de 1â« Einstellung »> visuelle dâUsnadze que nous aimerions reprendre en cet article, dans le double but de comparer les rĂ©actions des enfants Ă celles des adultes (lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique nâen a point encore Ă©tĂ© tentĂ©e Ă notre connaissance) et dâen analyser le mĂ©canisme Ă la lumiĂšre de ces donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques et dâune confrontation avec les autres faits de dĂ©veloppement des perceptions examinĂ©s dans nos recherches antĂ©rieures. âą
§ 1. Position du problĂšme: illusions immĂ©diates et dĂ©rivĂ©es. â Les rĂ©sultats que nous avons obtenus jusquâici dans la comparaison des perceptions enfantines et adultes peuvent en gros ĂȘtre rĂ©sumĂ©s de la maniĂšre suivante : 1° Lors dâĂ©lĂ©ments donnĂ©s simultanĂ©ment dans lâespace (parties dâune mĂȘme ligure ou ligures distinctes), les dĂ©formations perceptives dues au jeu des centrations, transports ou comparaisons, etc., diminuent en moyenne au cours du dĂ©veloppement mental. En de tels cas, les « rĂ©gulations » (voir Rech. I, DĂ©f. III) correspondant au type dâestimation perceptive qui intervient dans lâillusion, sont en moyenne plus fortes chez lâadulte que chez lâenfant (de 5 Ă 8 ans tout au moins). Lorsque la dĂ©formation (illusion) diminue de pair avec lâaccroissement des rĂ©gulations, nous pouvons parler dâillusions immĂ©diates. La premiĂšre de nos constatations peut donc sâĂ©noncer comme suit : les illusions immĂ©diates sâaffaiblissent en moyenne avec lâĂąge. 2° Il existe, par contre, et cela mĂȘme
1 Usnadze, D., Ueberdie Geiuicldslà uschung and ihre Analoga, Psychol. Forsch., XIV (1930), p. 3G6.
ESSAI SUR UN EFFET ĂŒâ« EINSTELLUNG » 113
dans ce domaine de simultanĂ©itĂ© spatiale circonscrit Ă lâinstant, des dĂ©formations qui augmentent de valeur avec lâĂąge. P. ex. en certaines situations (voir Rech. III, pp. 267-276) les hauteurs perçues en profondeur sont faiblement surestimĂ©es par lâenfant et le sont par lâadulte en des proportions notablement plus grandes : la « surconstance » en profondeur sâaccentue ainsi avec lâĂąge. Mais, en de tels cas, lâillusion est due Ă une sorte de sur-compensation qui rĂ©sulte des rĂ©gulations en jeu, et cette interprĂ©tation se justifie, en particulier, par le fait quâil se produit une diminution des seuils dâĂ©galitĂ© corrĂ©lative de lâaccroissement dâillusion. Lorsque la dĂ©formation perceptive augmente ainsi de pair avec les rĂ©gulations elles-mĂȘmes, nous pouvons parler dâillusions mĂ©diates ou dĂ©rivĂ©es. Les illusions dĂ©rivĂ©es sâaccentuent donc avec lâĂąge. 3° En ce qui concerne, enfin, lâaction des perceptions successives les unes sur les autres, nous avons Ă©tĂ© conduits Ă deux sortes de constatations : a) Lâadulte, en prĂ©sence dâune donnĂ©e perceptive actuelle, semble influencĂ© par un systĂšme de « rapports virtuels » (voir Rech. I, DĂ©fin. VIII, p. 93) plus Ă©tendu que lâenfant, ce qui reviendrait Ă supposer (voir ibid. § 12, pp. 92- 100) une plus forte organisation dans le temps, agissant dans le sens de la compensation ou rĂ©gulation, b) Les illusions dĂ©pendant de cette action de succession dans le temps semblent aussi parfois sâaccentuer de lâenfance Ă lâĂąge adulte. P. ex., dans une recherche avec M. Osterrieth sur lâillusion dâOppel (perception dâune horizontale divisĂ©e), nous avons pu constater que, mesurĂ©e au moyen dâun ensemble de comparaisons concentriques, lâillusion diminue avec lâĂąge tandis quâelle semble augmenter lorsquâon la mesure en comparaisons ascendantes ou descendantes (la ligne hachurĂ©e Ă©tant comparĂ©e Ă des droites de plus en plus longues ou de plus en plus courtes). En ce dernier cas, lâillusion dâOppel ne change naturellement pas de valeur, mais les modĂšles servant dâĂ©talons sont progressivement surĂ©valuĂ©s ou sous-estimĂ©s par un effet de succession des perceptions et câest cet effet temporel qui augmente dâimportance avec lâĂąge (ces rĂ©sultats paraĂźtront ici mĂȘme ultĂ©rieurement).
Or, si lâon compare ces diverses constatations entre elles, on en vient naturellement Ă se demander si les dĂ©formations dues Ă la succession temporelle, lorsquâelles sont plus fortes chez lâadulte que chez lâenfant, ne sont pas Ă comparer Ă des « illusions dĂ©rivĂ©es »? De telles illusions dues Ă la succession (ou Ă lâanticipation, etc.) prĂ©sentent, en effet, ce caractĂšre curieux
10
144 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
de paraĂźtre impliquer une activitĂ© plus grande que le manque dâillusion. Dans le cas de lâillusion de poids, en particulier, on sait que les imbĂ©ciles ou les trĂšs jeunes enfants demeurent rĂ©fractaires et que lâillusion augmente jusque vers 11-12 ans1: tout se passe donc comme si une certaine activitĂ© de mise en relation entre le poids et le volume Ă©tait necessaire Ă sa production sans naturellement que cette condition soit pour autant suffisante. De mĂȘme, dans les effets de surestimation ou de sous-estimation dus aux Ă©chelles ascendantes ou descendantes, * il est clair que des sujets oubliant tout Ă mesure Ă©chapperaient Ă cette illusion, tandis quâune forte dĂ©formation suppose, Ă titre de condition nĂ©cessaire (mais Ă nouveau non sullisante), une mise en relation des perceptions successives entre elles. Sans que lâon aperçoive immĂ©diatement, en ces deux exemples, la prĂ©sence de rĂ©gulations ou compensations, on pressent nĂ©anmoins lâintervention dâun facteur analogue et câest en quoi de telles illusions semblent sâapparenter au type « dĂ©rivé » que nous dĂ©finissions plus haut.
On voit ainsi en quoi lâanalyse gĂ©nĂ©tique de lâ« Einstellung » dâUsnadze peut ĂȘtre utile Ă la solution du problĂšme des illusions dues Ă la succession des perceptions dans le temps. Deux facteurs au moins interviennent, en effet, dans le phĂ©nomĂšne dĂ©crit par cet auteur : dâune part, une dĂ©formation liĂ©e au contraste et dont on connaĂźt de nombreux exemples dans le domaine de la simultanĂ©itĂ© spatiale et indĂ©pendamment donc Ă la succession temporelle; dâautre part, une mise en relation, comparable Ă une sorte de « transposition » (au sens que les Gestaltistes ont donnĂ© Ă ce terme) et en dehors de laquelle les prĂ©sentations successives des couples de cercles ne sauraient agir les unes sur les autres. Or, lâeffet de contraste, par sa parentĂ© avec ce que lâon observe dans les illusions de DelbĆuf, etc., peut fort bien, en lui-mĂȘme et indĂ©pendamment de son intervention dans une suite temporelle, constituer une « illusion primaire », c.-Ă -d. diminuer dâimportance avec lâĂąge. Il est dâautant plus intĂ©ressant de chercher alors Ă dĂ©terminer lâĂ©volution du second facteur ou processus de transposition temporelle, autrement dit dâĂ©tablir si lâ« Einstellung » dâUsnadze augmente ou diminue de valeur entre les jeunes enfants et les adultes. Si lâillusion sâaffaiblit, lâensemble du phĂ©nomĂšne pourra ĂȘtre considĂ©rĂ© comme voisin des illusions immĂ©diates. Mais si lâillusion augmente â et nous
1 Voir notamment A. Rev, Arcb. Psychol., XXII, p. 285.
Rev,đ
ESSAI SUR UN EFFET Dâ« EINSTELLUNG » 145
verrons prĂ©cisĂ©ment que câest le cas â cette sorte de transposition jouerait alors un rĂŽle analogue Ă celui des rĂ©gulations dans les « illusions dĂ©rivĂ©es » et il sâagira de lâanalyser dans toute la mesure du possible, en tant que rĂ©vĂ©latrice du mĂ©canisme des actions de succession dans le domaine perceptif.
Or, il est une mĂ©thode, dont lâemploi reste toujours, il est vrai, fort dĂ©licat, mais qui peut rendre de grands services Ă cet Ă©gard : câest la comparaison de la formation des « Einstellung » avec leur extinction, chez lâenfant et chez lâadulte. Il ne suffĂźt pas, en effet, de savoir si lâadulte est plus ou moins apte que lâenfant Ă transposer le rĂ©sultat dâune perception sur les suivantes. Il sâagit surtout de voir si cet effet de succession est orientĂ© dans un sens inverse Ă celui des opĂ©rations ou sâil rĂ©sulte au contraire dâune sorte de prĂ©-opĂ©ration perceptive. De ce point de vue, câest le degrĂ© de rĂ©versibilitĂ© ou dâirrĂ©versibilitĂ© de ce processus qui est intĂ©ressant Ă connaĂźtre. Câest pourquoi nous chercherons, une fois 1â« Einstellung âŁ> constituĂ©e chez chacun de nos sujets, Ă analyser son extinction progressive. En confrontant alors les rĂ©sultats obtenus chez les enfants et chez les adultes relativement Ă cette extinction elle-mĂȘme, nous serons peut-ĂȘtre en mesure de nous faire une idĂ©e plus juste de la nature de cet Ă©trange phĂ©nomĂšne.
Enfin, lâaction des perceptions initiales (cercles inĂ©gaux) sur les perceptions suivantes (celle des cercles Ă©gaux) Ă©tant comparable Ă une sorte de transposition, il nous a paru indispensable de complĂ©ter cette Ă©tude de lâacquisition et de lâextinction des effets temporels de 1â« Einstellung » elle-mĂȘme) par une analyse dâune transposition vĂ©ritable, c.-Ă -d. du transfert de lâeiĂŻet des perceptions initiales sur des perceptions de formes diffĂ©rentes : au lieu de deux cercles Ă©gaux nous avons alors prĂ©sentĂ©, aprĂšs lâimprĂ©gnation des cercles inĂ©gaux, deux carrĂ©s Ă©gaux de dimensions comparables. Nous avons alors effectivement constatĂ© que lâun des carrĂ©s Ă©tait vu plus petit que lâautre, selon les mĂȘmes lois, et, mieux encore, selon les mĂȘmes proportions exactement que dans le phĂ©nomĂšne primitif. La discussion de ce transfert ou transposition perceptive nous aidera Ă mieux prĂ©ciser nos vues sur cet ensemble de mĂ©canismes essentiels.
Mais, pour mener Ă bien cette double comparaison des acquisitions et extinctions, enfantines et adultes, ainsi que du transfert de lâeffet temporel sur dâautres figures, les questions de technique sâavĂšrent primordiales. Aussi nous faut-il commencer par
1â16 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
prĂ©ciser nos positions Ă ce sujet, en particulier quant aux corrections que nous avons Ă©tĂ© conduits Ă introduire dans la technique dâUsnadze.
§ 2. Questions de technique. â Nous avons dâabord cherchĂ© Ă employer la technique mĂȘme dâUsnadze, de maniĂšre Ă constater si les adultes du Laboratoire de Psychologie de GenĂšve donnaient les mĂȘmes rĂ©sultats que ceux de Tiâis. Malheureusement, lâauteur ayant nĂ©gligĂ© de nous renseigner sur quelques points importants (Ă©paisseurs des traits de ses cercles, durĂ©e dâouverture du tachistoscope et marque de celui-ci), une pure rĂ©pĂ©tition nous a dâemblĂ©e paru impossible. On verra, en effet, lâimportance des plus petits dĂ©tails dans la production du phĂ©nomĂšne. En outre, Usnadze semble nâavoir pas pris soin de faire des expĂ©riences de contrĂŽle ni de dĂ©terminer le seuil de sensibilitĂ© de ses sujets. Essayons nĂ©anmoins de vĂ©rifier les observations de lâauteur.
Nous avons utilisĂ© le tachistoscope de Netschaieff et avons rĂ©glĂ© lâouverture Ă 1/10 de seconde environ. Les cartes introduites dans le porte-objet prĂ©sentent la disposition suivante :
Exp. AÂ :
| A gauche: | A droite ; | |
| Cercles I | 20 mm. | 28 mm. |
| ! bis | 28 | 20 |
| ContrĂŽles I a | 20 | 20 |
| I b | 24 | 24 |
| I c | 28 | 28 |
Â
On prĂ©sente lâexpĂ©rience comme une comparaison de grandeurs dans laquelle le sujet aura Ă dire de quel cĂŽtĂ© se trouve le petit cercle (ou le grand) ou si les deux cercles sont de mĂȘme grandeur.
On prĂ©vient le sujet 2 secondes dâavance et on dĂ©clenche lâobturateur. Le regard fixe le centre de Couverture (marquĂ© dâune pastille).
MĂȘme si on ne change pas de figures on fait toutes les manipulations comme pour un changement de carte.
Intervalle entre, présentations: 10 à 20 sec. au maximum.
Ordre de présentation : Carte 1 b 2 fois, 1 10 fois, le, 1 b, 1 a 1 fois chacune, soit en tout 15 présentations.
Exp. A bis : MĂȘme technique mais avec les cercles 1 bis (28 mm. Ă gauche) en place de 1.
ESSAI SUR UN EFFET Dâ« EINSTELLUNG » 147
Exp. B : MĂȘme technique. PrĂ©sentations :
| Série | Einstellung | à gauche | à droite | ContrÎle | « gauche | à droite |
| I | 10 fois | 22 mm. | 26 mm. | 1 a 2 fois | 22 mm. | 22 mm. |
| 11 | 10 fois | 24 | 26 | Ha 2 fois | 24 | 24 |
| III | 10 fois | 25 | 26 | III a 2 fois | 25 | 25 |
Â
Usnadze ayant trouvĂ© lors de lâexp. A quelques cas dâidentification (contraire du contraste) sâest demandĂ© si ces « Anglei- chungen » ne seraient pas renforcĂ©es pour de petites diffĂ©rences. DâoĂč lâexp. B, qui donne effectivement une proportion plus grande de ces cas (25,1 % pour 22 et 26; 33,7 % pour 24 et 26 âą et 68 % pour 25 et 26).
Or, aprĂšs quelques rĂ©sultats de contraste et dâidentification recueillis chez lâadulte et chez lâenfant Ă titre de premier sondage nous avons Ă©tĂ© retenus par les trois considĂ©rations suivantes :
1° Le tachistoscope de Netschaieff, le seul qui pĂ»t convenir parmi ceux que nous avions Ă disposition, prĂ©sente une difficulté : les deux figures, bien quâĂ©tant dĂ©couvertes pendant un mĂȘme temps, le sont Ă vitesses de masquage et de dĂ©masquage diffĂ©rentes. Or, on sait quâil se produit une dĂ©formation sur les images dĂ©masquĂ©es plus ou moins rapidement : la figure de droite pourra donc paraĂźtre diffĂ©rente de celle de gauche. On peut donc se demander si les rĂ©sultats dâidentification ne tiennent pas dans une certaine mesure Ă de tels facteurs et si quelques prĂ©cautions de plus ne seraient pas Ă prendre.
Nous avons alors agrandi la fenĂȘtre afin que deux cercles de 28 mm. puissent y trouver place sans toucher les bords. Nous avons dâautre part fait prĂ©cĂ©der les prĂ©sentations de figures inĂ©gales par celles de figures Ă©gales.
2° Une nouvelle question se pose alors : Usnadze ne nous dit pas sâil a pris la prĂ©caution de sâassurer que deux cercles Ă©gaux sont toujours vus comme tels lorsquâil nây a pas formation dâ« Einstellung » ni que la diffĂ©rence entre les cercles de 25 Ă 26 mm. ne dĂ©passe pas la sensibilitĂ© des sujets (1 mm. pour 25 mm. soit 4 Ξo). Si lâeffet de 1â« Einstellung » Ă©tait plus faible que la sensibilitĂ© il est clair quâil passerait inaperçu et que les rĂ©ponses obtenues auraient une autre signification. Comme nous avions Ă travailler sur des enfants, nous avons jugĂ© indispensable de nous assurer de leur sensibilitĂ© visuelle et les constatations faites ont pleinement confirmĂ© la nĂ©cessitĂ© dâune telle prĂ©caution. Bornons-nous pour lâinstant Ă une seule remarque Ă cet Ă©gard : lâĂ©galitĂ© est jugĂ©e bien plus facilement quâune petite
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inĂ©galitĂ©, c.-Ă -d. quâun sujet se trompera beaucoup moins sur lâĂ©galitĂ© que sur le sens dâune petite diffĂ©rence. On peut donc Ă nouveau se demander si les cas dâidentification ne tiennent pas en partie Ă des facteurs de ce genre.
3° Enfin et surtout, le nombre des prĂ©sentations sâest rĂ©vĂ©lĂ© plus important quâil nâaurait pu sembler de prime abord, en ce sens que ses effets ne sont pas simplement cumulatifs et que le mode de prĂ©sentation est Ă dĂ©terminer soigneusement et non pas Ă fixer de façon arbitraire.
Voici, p. ex., les rĂ©sultats de la technique dâUsnadze sur quelques adultes et quelques enfants, selon que lâon provoque 1â« Einstellung » au moyen de 10 prĂ©sentations ou au moyen de 3 seulement. Nous avons seulement fait prĂ©cĂ©der les expĂ©riences par 3 prĂ©sentations de cercles Ă©gaux de 28 et 28; 24 et 24; 20 et 20 mm. LâĂ©galitĂ© nâa pas toujours Ă©tĂ© constatĂ©e, et, mĂȘme si elle lâavait Ă©tĂ©, rien ne nous aurait obligĂ© Ă conclure que deux cercles diffĂ©rant de 1,2 ou mĂȘme 3 mm. nâauraient pas Ă©tĂ© aussi perçus comme Ă©gaux :
| Contraste | Identif. | Egalité (en %) | |
| 7 enfants de 6-7 ans (10 présentations) : | 47.6 | 14,3 | 38,1 |
| 5 adultes (10 présentations) : | 26,6 | 6,7 | 66,7 |
| 4 adultes (3 présentations) : | 66,7 | 8,3 | 25,0 |
Â
Chez les enfants, le nombre de 10 prĂ©sentations sâest dâemblĂ©e rĂ©vĂ©lĂ© fastidieux : il provoquait le rire ou des rĂ©flexions peu encourageantes. Chez lâadulte, par contre, ÎefTet est peu marquĂ©, mais, chose curieuse, il augmente en des proportions notables si lâon se contente de trois prĂ©sentations ! Faute de pouvoir connaĂźtre avec prĂ©cision la technique dâUsnadze, nous ne saurions donc affirmer si les divergences observĂ©es entre lui et nous tiennent aux temps de dĂ©masquage, au tachistoscope employĂ©, au champ de comparaison ou Ă dâautres facteurâ Les diffĂ©rences obtenues entre 10 et 3 prĂ©sentations nous ont, par contre, paru bien plus importantes Ă considĂ©rer et de nature Ă motiver une refonte dâensemble de la technique Ă suivre.
Etant donnĂ© notre but, qui est essentiellement dâanalyser le mĂ©canisme des formations et des extinctions de 1â« Einstel- lung », chez lâenfant et chez lâadulte, il nous a semblĂ© que nous pourrions mieux pĂ©nĂ©trer la nature du phĂ©nomĂšne en le dĂ©clenchant par Ă©tapes. Sacrifiant alors dĂ©libĂ©rĂ©ment, en cet article, toute recherche sur les conditions de dĂ©formations dans le sens
ESSAI SUR UN EFFET dâ« EINSTELLUNG » 149
du contraste ou de ÎidentiÎÎčcation (grandeurs des figures, durĂ©es et nombre de prĂ©sentations, etc.), nous nous sommes limitĂ©s Ă lâanalyse de lâacquisition par Ă©tapes et de lâextinction correspondante. Nous nâavons atteint de la sorte que des effets de contraste, et le problĂšme subsiste donc de savoir quelle est la nature des identifications obtenues par Usnadze.
Ainsi dĂ©limitĂ©e, la technique Ă laquelle nous nous sommes arrĂȘtĂ©s comporte les trois phases suivantes :
I. Phase prĂ©liminaire et dĂ©termination de la sensibilitĂ© du sujet1. â Dans cette phase prĂ©liminaire nous prĂ©sentons au sujet deux cercles Ă©gaux de 24 mm., deux cercles diffĂ©rents de 1, 2, 3, 4 mm. ou davantage en prenant la prĂ©caution de prĂ©senter alternativement le plus grand cercle Ă droite puis Ă gauche afin de ne pas dĂ©clencher dâ« Einstellung » ou tout au moins de compenser celle qui pourrait se former. Le grand cercle est toujours de 24 mm. et le petit varie de 17 Ă 24 mm. par mm. Ces cercles ont un trait dâenviron 0,5 mm. dâĂ©paisseur. Ils sont dessinĂ©s de façon Ă laisser toujours un intervalle dâenviron 9 mm. entre eux. Ils apparaissent, sur le grand axe horizontal de la fenĂȘtre rectangulaire du tachistoscope, en noir sur fond blanc. Les deux cercles de 24 mm., en particulier, nâapparaissent pas plus hauts lâun que lâautre. En outre chaque carton sur lequel est dessinĂ©e la paire de cercles peut ĂȘtre tournĂ© de 180 degrĂ©s de maniĂšre que le cercle qui Ă©tait Ă gauche puisse ĂȘtre prĂ©sentĂ© Ă droite et vice versa. â La fenĂȘtre du tachistoscope a une ouverture de 6 Ă 8 cm. Le tachistoscope lui-mĂȘme est teintĂ© de noir. Câest celui de Netschaieff modifiĂ©. Le volet de fermeture est muni dâun point de fixation pour que lâaccommodation puisse se faire Ă la distance de vision choisie. Bien que nous ayons demandĂ© Ă tous nos sujets de fixer ce point nous ne pouvons pas affirmer que le regard ait toujours Ă©tĂ© centrĂ© au moment du dĂ©clenchement de lâappareil. PlacĂ© de cĂŽtĂ© afin de pouvoir faire les manipulations nĂ©cessaires et de pouvoir surveiller le sujet, nous ne dĂ©clenchions pas lâappareil avant que le sujet ait immo-
* A part les premiers sujets enfants, nous avons toujours fait prĂ©cĂ©der cette phase par des jugements portĂ©s sur les figures prĂ©sentĂ©es en dehors du tachistoscope suivant la technique dĂ©crite p. 157. En effet, par ce dĂ©tour, on arrive mieux, plus rapidement et avec plus de prĂ©cision Ă la mesure proprement dite. Les premiĂšres perceptions tachistoscopiqucs ne sont plus influencĂ©es par lâincomprĂ©hension du sujet ou par une quelconque idĂ©e quâil sc forge sur ce quâon attend de lui. On le prĂ©pare ainsi non seulement Ă la forme et Ă lâordre de grandeur des ligures quâil devra percevoir mais aussi au degrĂ© de prĂ©cision quâon lui demande dans ses rĂ©ponses.
130 J. PIAGET ET M. LAMBERC1ER
bilisĂ© son regard sur lâouverture, et ait pris une attitude attentive. La distance du sujet a variĂ© de 30 Ă 40 cm., les enfants ayant une tendance difficile Ă Ă©viter, Ă regarder plus prĂšs que les adultes.
Pour donner confiance au sujet nous commençons par lui prĂ©senter des diffĂ©rences assez grandes. Nous les augmentons sâil se produit des hĂ©sitations. Ensuite nous diminuons la diffĂ©rence pour arriver en dĂ©finitive Ă la diffĂ©rence de 1 mm. (23 et 24 mm.) et pour terminer par un jugement dâĂ©galitĂ© avec les deux cercles de 24 mm. en nous assurant ainsi quâil nây a pas eu formation dâ« Einstellung » dâune sorte ou dâune autre. Nous habituons de cette maniĂšre le sujet Ă percevoir des diffĂ©rences de plus en plus petites. Chaque fois le sujet indique oĂč se trouve le cercle le plus petit ou le plus grand ou si les deux cercles lui apparaissent Ă©gaux.
Parfois, avec les enfants, nous leur avons prĂ©sentĂ© la chose sous forme dâhistoire. II sâagissait de deux roues de bicyclette. Comme il faut que les deux roues soient juste la mĂȘme chose, il devait dire si ça faisait une bonne bicyclette ou pas. Nous avons pris les prĂ©cautions pour que cette histoire nâentraĂźne pas plus dâinconvĂ©nients que dâavantages.
Nous reviendrons plus loin sur les phĂ©nomĂšnes observĂ©s au cours de cette phase prĂ©liminaire. Disons seulement, pour lâinstant, que les constatations faites au cours de cette entrĂ©e en matiĂšre nous permettent une conduite ultĂ©rieure de lâexpĂ©rience plus adĂ©quate aux caractĂ©ristiques perceptives de nos sujets.
IL Phase (Î imprĂ©gnation progressive. â Comme nous lâavons dit plus haut, au lieu de chercher Ă crĂ©er une « Einstellung » en bloc par la prĂ©sentation massive dâune couple de cercles nous fragmentons la formation de cette « Einstellung » en prĂ©sentant 3 fois la couple de cercles 20 et 28 mm. Ă 4 reprises successives et en examinant aprĂšs chacune dâelles lâeffet obtenu. Nous avons donc au total 12 prĂ©sentations dâimprĂ©gnation. Nous nâavons pas poussĂ© systĂ©matiquement plus loin, quelques sondages nous ayant permis de supposer que nous atteignions ainsi tout prĂšs du maximum dâeffet pour les sujets les plus sensibles.
Il est certain que nous aurions pu procĂ©der autrement et mesurer Π« Einstellung » par le nombre de reprises nĂ©cessaires pour dĂ©clencher une certaine valeur dâ« Einstellung », par exemple de 4 mm., mais comme il nâĂ©tait pas prouvĂ© que nous puissions atteindre chez tous nos sujets un effet aussi marquĂ© et
ESSAI SUR UN EFFET ĂŒâ« EINSTELLUNG » 151
comme cela aurait nĂ©cessitĂ© de prolonger lâexpĂ©rience Ă un point oĂč nous nâaurions plus pu avoir confiance dans lâattitude de nos sujets, nous avons prĂ©fĂ©rĂ© nous en tenir aux normes fixĂ©es ci-dessus.
Nous avons donc lâordre suivant :
1) ImprĂ©gnation F 1 par 3 prĂ©sentations de 20 et 28 mm. .1 bis) Mesure de lâeffet obtenu.
2) Imprégnation F 2 (comme 1).
2 bis) Mesure de lâeffet obtenu.
3) Imprégnation F 3 (comme en 1).
3 bis) Mesure de Îeffet obtenu.
4) Imprégnation F 4 (comme 1).
4 bis) Mesure de lâeffet obtenu.
5) Poursuite clinique de lâextinction de lâeffet (voir III).
Temps de prĂ©sentation et intervalle entre les prĂ©sentations. â Le temps de prĂ©sentation a Ă©tĂ© choisi le mĂȘme pour tous nos sujets. Il a Ă©tĂ© de 1â10 de seconde environ. Pour certains sujets qui avaient de la difficultĂ© Ă percevoir quelque chose Ă cette vitesse, nous avons commencĂ© avec une vitesse plus lente en dĂ©crochant simplement le poids qui normalement accĂ©lĂšre la chute des volets. Mais nous ne nous en sommes servis que dans la phase prĂ©liminaire, lâexpĂ©rience nous ayant montrĂ© quâĂ la vitesse de 1âÎčo de seconde tous nos sujets (Ă de rares exceptions prĂšs) arrivaient Ă percevoir les cercles. Certes cette perception nâest pas dâune extrĂȘme nettetĂ© mais elle est suffisante pour que lâon puisse distinguer nettement si lâun des deux cercles est de grandeur diffĂ©rente ou non. Cette rapiditĂ© de prĂ©sentation est la condition pour que nous puissions non seulement observer le phĂ©nomĂšne mais aussi le mesurer dans toute son ampleur. Il arrive, en effet, quelquefois que le sujet continue Ă percevoir une diffĂ©rence entre deux cercles Ă©gaux mĂȘme lorsque les images lui sont prĂ©sentĂ©es en dehors du tachistoscope et de façon continue. Mais cet effet-lĂ est relativement minime et nâatteint pas 1 mm. Sur le moment mĂȘme un des deux cercles est vu nettement plus petit, puis la diffĂ©rence sâattĂ©nue dans les quelques secondes qui suivent pour persister assez longtemps et bien que lâon donne la preuve au sujet que les deux cercles sont Ă©gaux.
Ceci nous amĂšne Ă parier des gradations que nous avons choisies.
152 J. PIAGET ET M. LAMBERC1ER
Auparavant, mentionnons encore le fait que lâintervalle de temps entre chaque prĂ©sentation a Ă©tĂ© dâenviron 20 secondes, temps suffisant pour noter le rĂ©sultat obtenu, changer la figure, rĂ©armer le tachistoscope, prĂ©venir le sujet et obtenir son jugement. MĂȘme lorsque la ligure restait la mĂȘme, soit pour la formation de 1â« Einstellung », soit pour un contrĂŽle de la rĂ©ponse du sujet, nous avons toujours fait un simulacre de changement afin de maintenir le plus possible une attitude constante de la part du sujet et Ă©viter quâil fasse intervenir une interprĂ©tation, tirĂ©e des manipulations de lâexpĂ©rimentateur.
Choix de la gradation des cercles destinĂ©s Ă mesurer Îefjet. â DâaprĂšs ce que nous avons dit des figures choisies, il ressort que la diffĂ©rence entre chaque cercle va de mm. en mm. Une telle diffĂ©rence est perceptible pour lâenfant dans la grande majoritĂ© des cas. Pour lâadulte elle pourrait ĂȘtre de 0,5 mm. Mais si nous avions choisi une gradation si line nous aurions Ă©tĂ© obligĂ©s de multiplier les manĆuvres de sondage. Or, ces manĆuvres devaient ĂȘtre rĂ©duites Ă un minimum non seulement pour ne pas allonger lâexpĂ©rience, mais aussi pour Ă©viter des phĂ©nomĂšnes complĂ©mentaires dâ« Einstellung » ou de contre-* Einstellung ». Dâailleurs chaque fois que nous avons trouvĂ© deux jugements, lâun plus petit, lâautre plus grand pour deux termes consĂ©cutifs de notre sĂ©rie de cercles variables, nous avons notĂ© comme rĂ©sultat une valeur intermĂ©diaire (donc par 0,5 mm.). Nous devons cependant ajouter que la diffĂ©rence entre les cercles de 24 mm. et ceux de 23, 22, 21, 20, 19, 18, etc., nâapparaĂźt pas constituĂ©e dâĂ©chelons identiques mais que ces Ă©chelons paraissent changer de valeur entre 24 Ă 23 et 21 Ă 20. Notre Ă©chelle nâest donc pas parfaite et il faudrait logiquement apporter une correction Ă nos rĂ©sultats.
Mesure de Î effet. â LâidĂ©al serait de pouvoir du premier coup tomber sur la couple de cercles qui donnent lâimpression dâĂ©galitĂ©. Ce nâest pas possible puisque rien ne nous laisse prĂ©voir quelle sera lâampleur de lâeffet, sâil diminuera ou sâil sâaccentuera (relativement) aprĂšs chaque reprise. Force nous est donc de tĂątonner un peu en nous dirigeant dâaprĂšs les rĂ©ponses du sujet. Nous avons en gĂ©nĂ©ral procĂ©dĂ© comme suit : Tout dâabord deux cercles Ă©gaux, 24 et 24 mm. Celui de droite, qui a remplacĂ© le grand cercle de 28 mm. est gĂ©nĂ©ralement vu plus petit. Supposons que cela soit le cas. Nous en tirons la conclusion quâun certain effet est dĂ©jĂ prĂ©sent. Mais nous ignorons sa grandeur, et il nâest pas question de demander au
ESSAI SUR UN EFFET oâ« EINSTELLUNG » 153
sujet de combien le cercle est vu plus petit que celui de gauche. Nous pouvons supposer dans une premiĂšre « Einstellung » que cet effet est de 1 mm., donc que la couple 23 et 24 mm. sera vue comme deux cercles Ă©gaux. Nous prĂ©senterons donc au sujet la couple 22 et 24 afin dâavoir lâautre jugement extrĂȘme. Nous pourrons vĂ©rifier par une troisiĂšme couple intermĂ©diaire. Bref nous nous arrangeons dâĂȘtre fixĂ©s aprĂšs 3 ou au maximum 4 prĂ©sentations dans les cas oĂč lâeffet a Ă©tĂ© trĂšs diffĂ©rent de celui attendu. Nous continuons de cette façon pour les « Einstellung » successives. Cela suppose donc dâavoir clairement sous les yeux lâensemble des rĂ©sultats pour savoir exactement oĂč lâon en est.
Il y a quelque paradoxe dans cette expĂ©rience. En effet notre expĂ©rience Ă©tant faite pour mesurer 1â« Einstellung », nous devons admettre que son effet se manifestera chaque fois que nous prĂ©senterons au sujet deux cercles de grandeur diffĂ©rente. Il sâajoutera ou se retranchera donc un petit effet, petit parce que nous travaillons autour de lâimpression dâĂ©galitĂ©, du lĂ©gĂšrement plus grand et du lĂ©gĂšrement plus petit. Les recherches dâUsnadze ont dĂ©montrĂ© que lâeffet augmente avec la diffĂ©rence entre les deux cercles. Comme nous cherchons une rĂ©ponse « plus petit » une rĂ©ponse « égal » et une « plus grand » nous pouvons admettre que ces lĂ©gers effets se compensent.
Cette question pose dâailleurs un problĂšme. Si deux cercles, disons de 22 et 24 mm., sont vus Ă©gaux tout en impressionnant les centres optiques primaires par leur grandeur rĂ©elle cela dĂ©clenchera-t-il une nouvelle « Einstellung » ou est-ce le jugement de comparaison, ici lâĂ©galitĂ© des deux cercles, qui seul est important (Ă supposer quâil nây ait pas dâ« Einstellung » dâĂ©galitĂ©)? Nous supposons que la correction de la perception se fait dans des centres secondaires mais il nâest pas certain quâil ne se fasse pas une certaine rĂ©sultante par interaction entre les centres primaires et les centres secondaires. La mĂȘme question se pose dâailleurs en dehors du jugement dâĂ©galitĂ©.
Nous ne croyons pas, cependant, qu,elle puisse ĂȘtre rĂ©solue expĂ©rimentalement. Nous pourrions, il est vrai, continuer Ă prĂ©senter les deux cercles diffĂ©rents jugĂ©s Ă©gaux et voir ce quâil advient. Mais cette diffĂ©rence sera relativement petite et ne saurait maintenir une « Einstellung » Ă©gale Ă elle-mĂȘme. Nous ne saurons donc pas si lâextinction de lâeffet sera dĂ» Ă cette extinction normale ou Ă un effet dâĂ©galisation.
De plus, un fait dĂ©couvert en cours dâexpĂ©rience vient
154 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
encore quelque peu compliquer les choses. Nous avons pu constater chez quelques sujets quâĂ cĂŽtĂ© dâun effet de contraste peut sâen former un autre qui se surajoute, câest Î extension du seuil. Câest-Ă -dire quâau lieu de continuer Ă percevoir une diffĂ©rence apparente de 1 mm. entre les deux cercles le sujet trouvera de mĂȘme grandeur des cercles diffĂ©rents de 3 ou 4 mm. Si donc nous obtenons une rĂ©ponse « égal » pour les cercles 24 et 24 aprĂšs la premiĂšre ou lâune quelconque des imprĂ©gnations suivantes nous nâaurons pas le droit dâen conclure quâil nây a pas dâeffet et nous devrons chercher Ă le dĂ©pister en prĂ©sentant deux cercles diffĂ©rents pour voir si le plus petit est vu comme tel ou comme Ă©gal Ă lâautre. Sâil y a extension du seuil il se peut que son effet dĂ©passe la diffĂ©rence entre le petit cercle et le cercle de 24 mm. Supposons par exemple quâun sujet voie 24 = 24, 22 = 24, et 21 plus petit que 24. Il se pourrait que lâextension se fasse aussi dans lâautre sens, 24 Ă gauche cette fois Ă©tant vu Ă©gal Ă 23 ou 22 Ă droite. Nous nous sommes cependant contraints de ne pas explorer cette partie de lâextension car on voit immĂ©diatement quâil aurait fallu pour cela utiliser des cercles plus petits Ă droite (24 et 22) et que nous courions le risque de dĂ©clencher une « Einstellung » contraire (spatialement), donc un effet dâeffacement, ce qui aurait altĂ©rĂ© la mesure des « Einstellung » ultĂ©rieures.
III. Phase dâextinction. â AprĂšs avoir mesurĂ© lâeffet de la quatriĂšme imprĂ©gnation, il est intĂ©ressant de voir comment sâĂ©teint lâeffet gĂ©nĂ©ral de contraste. DisparaĂźt-il subitement ou progressivement dâune façon continue ou par oscillation? Câest par des sondages successifs que nous avons essayĂ© cette mesure dĂ©licate. En effet, il ne faut plus rien renforcer mais il ne faut non plus rien affaiblir si on veut lâĂ©tudier en le laissant en quelque sorte Ă lui-mĂȘme. Nous avons procĂ©dĂ© selon le mĂȘme principe que prĂ©cĂ©demment en suivant pas Ă pas et au plus prĂ©s la marche de lâĂ©galitĂ©. Nous avons fait ainsi une dizaine de sondages et quelquefois davantage lorsque le sujet sây prĂȘtait ou que lâeffet Ă©tait lent Ă sâĂ©teindre. Nous avons aussi, en fin dâexpĂ©rience, montrĂ© les cercles Ă©gaux en dehors du tachistoscope pour voir si le sujet continuait Ă les voir inĂ©gaux dans des conditions normales. Nous nâavons pas poussĂ© au delĂ pour ne pas prolonger une expĂ©rience dĂ©jĂ longue en soi et risquant de lasser le sujet.
IV. Transfert. â Chez les sujets de la « seconde expĂ©rience » 1,
1 Voir § 3.
ESSAI SUR UN EFFET dâ« EINSTELLUNG » 155
nous continuons, aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation F 4, par de nouvelles imprĂ©gnations au moyen de cercles de 20 et de 28 mm., mais, au lieu de mesurer lâeffet avec les couples de cercles utilisĂ©s prĂ©cĂ©demment, nous le mesurons au moyen de nouvelles figures. AprĂšs F 5 nous prĂ©sentons des carrĂ©s posĂ©s sur leurs cĂŽtĂ©s. AprĂšs F 6, des carrĂ©s posĂ©s sur leur pointe. AprĂšs F 7, nous prĂ©sentons Ă nouveau les cercles habituels et, aprĂšs F 8, nous faisons une derniĂšre mesure de lâeffet, mais sur des cercles entiĂšrement remplis dâencre noire. Les cĂŽtĂ©s des carrĂ©s posĂ©s sur base sont Ă©gaux aux diamĂštres des cercles et lâintervalle demeure de 8-9 mm. Les cĂŽtĂ©s posĂ©s sur pointe ont par contre 22 mm. de cĂŽtĂ© au lieu de 24, dâune part pour tenir compte de la largeur de la fenĂȘtre du tachistoscope et dâautre part pour donner au sujet lâimpression dâune Ă©galitĂ© de dimensions avec les cercles (il a Ă©tĂ© tenu compte dans les calculs de cette petite modification). LâimprĂ©gnation F 7 est suivie dâune mesure sur les cercles habituels pour voir si les effets de F 4 sont restĂ©s inchangĂ©s. Quant aux cercles noircis, ils ont Ă©tĂ© choisis pour Ă©tudier le transfert sur une mĂȘme forme mais avec structure plus « forte ». On aurait pu modifier lâordre des prĂ©sentations, etc., et surtout augmenter la prĂ©cision de lâexpĂ©rience : mais il ne sâagit que dâun sondage effectuĂ© par la mĂ©thode concentrique (dâailleurs lâemploi des mĂ©thodes classiques eĂ»t supprimĂ© lâeffet bien avant la fin de sa mesure !).
§ 3. Les rĂ©sultats obtenus. â Cherchons maintenant Ă dĂ©crire simplement les rĂ©sultats observĂ©s, mais sans les interprĂ©ter ni tenter pour le moment dâexplication, toute discussion dâordre explicatif Ă©tant renvoyĂ©e aux paragraphes suivants.
Les expĂ©riences que nous avons faites ont Ă©tĂ© Ă©chelonnĂ©es en deux temps, avec quelques bons mois dâintervalle entre deux. Nous avons cherchĂ© dâabord Ă analyser la formation mĂȘme de 1â« Einstellung » ou effet temporel, ainsi que son extinction, mais sans nous soucier de transferts Ă©ventuels sur dâautres figures. Puis, aprĂšs avoir entiĂšrement terminĂ© lâanalyse de ces premiers matĂ©riaux (que nous dĂ©signerons sous le ternie global de « premiĂšre expĂ©rience »), nous avons entrepris sur de nouveaux sujets lâĂ©tude du transfert. Seulement cette recherche supposait naturellement de nouvelles mesures, sur ces sujets, du processus de formation. Par contre, il ne pouvait naturellement plus ĂȘtre question dâanalyser lâextinction : cette « seconde expĂ©rience »
-r
156 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
nâa donc en commun avec la premiĂšre que les faits recueillis au sujet de la formation des effets dâ« Einstellung ».
Au total (et sans compter les quelques sujets ayant servi aux essais prĂ©liminaires), nous avons examinĂ© ainsi 32 adultes et 66 enfants de 5 Ă 8 ans. La « formation » du phĂ©nomĂšne a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e sur lâensemble de ces individus (premiĂšre et deuxiĂšme expĂ©riences). Lâ« extinction » de lâeffet temporel nâa Ă©tĂ© suivie que sur 20 enfants de 5-6 ans; 22 enfants de 6-7 ans et 20 adultes (ces 62 sujets ayant Ă©tĂ© examinĂ©s durant la « premiĂšre expĂ©rience). Quant au « transfert » du mĂȘme effet, il a Ă©tĂ© analysĂ© sur 16 enfants de 5 Ă 7 ans (8 de 5 Ă 6 ans et 8 de 6 Ă 7 ans) et sur 12 adultes (ces 28 sujets ayant Ă©tĂ© examinĂ©s durant la « seconde expĂ©rience ») 1.
Les rĂ©sultats de la seconde expĂ©rience confirment sur les points essentiels ceux de la premiĂšre en ce qui concerne la phase de « formation ». NĂ©anmoins il nous a paru intĂ©ressant de les prĂ©senter Ă part avant de les rĂ©unir en un tableau unique. Le lecteur pourra ainsi juger du degrĂ© de prĂ©cision auquel on est en droit de sâattendre en adoptant la technique dĂ©crite au § 2 et surtout de la gĂ©nĂ©ralitĂ© relative (c.-Ă -d. statistique) des diffĂ©rences observĂ©es entre lâenfant et lâadulte, bien que les mesures ne dĂ©passent pas la prĂ©cision de 0,5 mm.
I. Phase prĂ©liminaire. â Un rĂ©sultat relativement gĂ©nĂ©ral a Ă©tĂ© constatĂ© au cours de cette premiĂšre phase : câest lâamĂ©lioration graduelle, au cours des prĂ©sentations successives, de la capacitĂ© de discriminer la diffĂ©rence entre les deux cercles. Alors quâau dĂ©but les sujets ne distinguent pas toujours une diffĂ©rence de 2, 3 ou mĂȘme parfois de 4 mm., ils finissent, dans la grande majoritĂ© des cas, par percevoir une diffĂ©rence de 1 mm. (quelques cas rares en restent Ă 2 mm.).
Cette amĂ©lioration progressive du seuil de discrimination tient Ă plusieurs causes. Dans le cas particulier, dâabord, il est Ă©vident quâaprĂšs avoir perçu un cercle lors de la premiĂšre vision tachistoscopique, on prĂ©voit une mĂȘme figure lors de la prĂ©sentation suivante et que cette anticipation de la forme laisse la perception plus libre de sâattacher aux dimensions : on aboutit donc plus rapidement Ă juger de celles-ci que la phase prĂ©para-
1 Nous avons en outre fait la « seconde expĂ©rience » (formation de 1â« Einstci- hing » et transfert) sur 8 enfants de 7 Ă 8 ans, Ă titre de sondage, mais le nombre Ă©tant trop peu Ă©levĂ© nous ne compterons pas ces sujets dans les tableaux gĂ©nĂ©raux et indiquerons Ă part leurs rĂ©sultats (qui nâont pas diffĂ©rĂ© de ceux des sujets plus jeunes).
r
ESSAI SUR UN EFFET ĂŒâ« EINSTELLUNG » 137
toire dâadaptation est chaque fois raccourcie jusquâĂ devenir nulle. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ensuite, avec la rĂ©pĂ©tition des perceptions se produit une sorte dâexercice inconscient, que nous avons dĂ©jĂ signalĂ© plusieurs fois au cours de nos articles antĂ©rieurs, et qui constitue un phĂ©nomĂšne intĂ©ressant en lui-mĂȘme : ne connaissant pas les rĂ©sultats de ses estimations et Ă©chappant ainsi aux influences de la fameuse « loi de lâeffet » qui rĂ©git la plupart des apprentissages, le sujet corrige nĂ©anmoins peu Ă peu ses jugements par une sorte de jeu spontanĂ© de compensations, c.-Ă -d. par une Ă©quilibration immanente au mĂ©canisme perceptif. Or. si toute perception repose sur un systĂšme de rapports probables entre les points de fixation rĂ©els et les points de fixation possibles, comme nous avons cherchĂ© Ă le montrer dans la « Recherche » prĂ©cĂ©dente (IV), la nature de cette Ă©quilibration progressive se comprend dâemblĂ©e : il sâagit tout simplement dâune rĂ©partition plus homogĂšne des valeurs possibles en fonction dâun nombre plus grand de tirages, comme câest le cas en nâimporte quel jeu de hasard.
Mais, chez lâenfant, il sâajoute Ă ce mĂ©canisme (dont on constate naturellement aussi lâexistence mais avec une rapiditĂ© en gĂ©nĂ©ral infĂ©rieure), des facteurs dâun autre ordre, intellectuels et non pas seulement perceptifs. Nous avions pensĂ© au dĂ©but quâil sâagissait uniquement dâexercer le sujet Ă voir rapidement, et, sans nous contenter de lâexercice inconscient dont il vient dâĂȘtre question, nous stimulions mĂȘme les jeunes enfants par toutes sortes de bons arguments. Mais nous nous sommes aperçus quâil y avait encore une autre cause Ă lâamĂ©lioration souvent trĂšs rapide que nous constations et quâon pouvait y parvenir par une voie plus directe. Nous avons montrĂ© Ă nos sujets les cartes en dehors du tachistoscope en leur demandant de dire si les deux cercles Ă©taient Ă©gaux ou non : on peut alors constater couramment que ceux qui rĂ©pondent « égal » pour des cercles diffĂ©rents de 2, 3 ou 4 mm., mĂȘme posĂ©s sur la table, indiquent cependant sans difficultĂ©, quand on insiste, oĂč se trouvent les plus petits cercles des couples prĂ©sentĂ©s. Le mĂȘme phĂ©nomĂšne se reproduit ensuite pour des diffĂ©rences plus petites. 11 sâagit probablement ici dâun jugement global que fait lâenfant, soit que la ressemblance qualitative des formes lâemporte sur la diffĂ©rence dimensionnelle, soit que celle-ci ne soit pas assez forte pour lâemporter sur la ressemblance dimensionnelle perçue dâabord syncrĂ©tiquement. Câest « la mĂȘme chose », pour lâenfant,
158 j. piaget et m. lambercier ]
dans la limite des classes quâil se constitue. Il lui faut donc adopter, par un effort spĂ©cial et rĂ©flĂ©chi 1, les critĂšres dont lâadulte a besoin pour ses mesures et quâil ne possĂšde pas dâemblĂ©e. Il pourra les acquĂ©rir implicitement par des jugements de plus en plus fins que lui demande lâexpĂ©rimentateur, mais ce dernier peut aussi lui donner la norme de prĂ©cision selon laquelle il devra fournir ses rĂ©ponses. Seulement, il va de soi que ce facteur de consigne ne recouvre pas tout le phĂ©nomĂšne et il faut toujours ; quelques prĂ©sentations successives pour amener le sujet Ă un minimum de sensibilitĂ© discriminative.
AprĂšs exercice, une diffĂ©rence de 1 mm. est donc perçue par la plupart de nos sujets. Quelques adultes croient mĂȘme percevoir des diffĂ©rences de lâordre de 0,5 mm. Mais il se produit aussi parfois une impression dâinĂ©galitĂ© pour deux cercles rigou- â reusement Ă©gaux, alors que le sujet perçoit nettement une diffĂ©rence lorsque celle-ci est objectivement de 1 mm. Est-ce lĂ un phĂ©nomĂšne dĂ» au systĂšme dâobturation ? Ou faut-il y voir lâintervention de rapports virtuels ? Ou simplement une erreur spatiale ?
11. Phase de formation de Einstellung ». â Sur les 20 enfants
de 5-6 ans, 22 enfants de 6-7 ans et 20 adultes ayant servi Ă la « premiĂšre expĂ©rience », nous avons obtenu les rĂ©sultats suivants. Lâ« Einstellung » est mesurĂ©e selon la diffĂ©rence en mm. ;
entre le cercle de 24 mm. et le cercle plus petit jugé égal à celui ;
de 24 mm. aprÚs chacune des quatre imprégnations successives.
La colonne des % donne les mĂȘmes diffĂ©rences exprimĂ©es en pour-cents du cercle de 24 mm. :
Tableau L Grandeurs moyennes de Πeffet chez les sujets de la « premiÚre expérience » ;
| Imprégnations | K 1 | F 2 | F 3 | F 4 | |||||
| Moyennes : | mm. | O/ âą 0 | mm. | O âQ | mm. | Oâ âŁO | mm. | O IO | |
| 20 adultes : | 1,0 | 4,2 | 1,6 | 6,7 | 2,5 | 10,4 | 2,8 | 11.7 | |
| 22 enfants de | G-7 ans : | 0,7 | 2,9 | 1,4 | 5,6 | 1.9 | 7,0 | 2,3 | 9,6 |
| 20 enfants de | 5-6 ans : | 0,5 | 2, Z | 1,1 | 4,6 | 1,5 | 6,2 | 2,0 | 8,3 |
Â
Voici maintenant les rĂ©sultats parallĂšles calculĂ©s selon les mĂȘmes procĂ©dĂ©s chez les sujets de la « seconde expĂ©rience » (12 adultes et 16 enfants de 5 Ă 7 ans) ;
* Lâenfant Ă©prouve p. ex. presque toujours le besoin dâexprimer un jugement bilatĂ©ral (« Ici plus petit, ici plus grand », avec gestes Ă lâappui) au lieu de se contenter du jugement unilatĂ©ral de lâadulte (p. ex. « à droite plus petit »).
ESSAI SUR UN EFFET ĂŒâ« EINSTELLUNG » 159
Tableau I bis. Grandeurs moyennes de V effet chez les sujets de la « seconde expérience » 1 :
| Imprégnations : | F 1 | F 2 | F 3 | F 4 | |||
| Moyennes : | mm. % | mm. | % | mm. | O/ /0 | mm. | % |
| 12 adultes : | 1,5 6,2 | 2,1 | 8,7 | 2,4 | 10,0 | 2,6 | 11,6 |
| 8 enfants de 6-7 ans : | 0,8 3,3 | 1,2 | 5,0 | 1,7 | 7,1 | 1.7 | 7,1 |
| 8 enfants de 5-6 ans : | 0,9 3,7 | 1,0 | 4,2 | 1,6 | 6,6 | 1,9 | 7,9 |
Â
Les résultats cumulés des expériences 1 et 2 donnent alors pour les enfants de 5-7 ans et pour les adultes :
Tableau IL Grandeur de Îeflel pour la totalitĂ© des sujets:
(En mm. la diffĂ©rence entre le cercle de 24 mm. et le cercle plus petit jugĂ© Ă©gal Ă 24 mm. aprĂšs chacune des imprĂ©gnations et en % cette mĂȘme diffĂ©rence exprimĂ©e par rapport Ă 24 mm.)
| Imprégnations : | F 1 | F 2 | F 3 | F 4 | ||||
| Moyennes : | mm. | % | mm. | % | mm. | % | min. | % |
| 32 adultes : | 1,2 | 5,0 | 1,8 | 7,5 | 2,5 | 10,4 | 2,7 | 11,3 |
| 30 enfants de 6-7 ans : | 0,7 | 2,9 | 1,4 | 5,8 | 1,8 | 7,5 | 2,2 | 9,2 |
| 28 enfants de 5-6 ans : | 0,6 | 2,5 | 1,1 | 4,6 | 1,5 | 6,2 | 2,0 | 8,3 |
| 58 enfants de 5-7 ans : | 0,7 | 2,9 | 1,2 | 5,0 | 1,7 | 7,1 | 2,1 | 8,7 |
| Maxima : | ||||||||
| Adultes : | 2,5 | 10,4 | 4,0 | 16,7 | 4,0 | 16,7 | 4,0 | 16,7 |
| Enfants de 6-7 ans : | 2,0 | 8,3 | 3,0 | 12,5 | 3,5 | 14,6 | 4,0 | 16,7 |
| Enfants de 5-6 ans : | 2,0 | 8,3 | 3,0 | 12,5 | 3,0 | 12,5 | 4,0 | 16,7 |
| Minima : | ||||||||
Adultes : Enfants de 6-7 ans : Enfants de 5-6 ans : | 0 0 0 | 1,0 0 0 | 4,2 | 1,0 0 0 | 4,2 | 1,0 1,0 0,5 | 4,2 4,2 2,1 |
Â
On voit quâil existe ainsi une diffĂ©rence constante entre les enfants et les adultes, ces derniers prĂ©sentant aprĂšs chaque nouvelle imprĂ©gnation (sĂ©rie de trois prĂ©sentations) un effet dâ« Einstellung » plus fort que les premiers. Cette opposition entre les enfants et les adultes sâest retrouvĂ©e dans les deux expĂ©riences successives aussi bien que dans les moyennes finales. Quant aux deux groupes dâenfants, on note un effet lĂ©gĂšrement plus fort chez les sujets de 6-7 ans que chez ceux de 5-6 ans. Cette diffĂ©rence nâa pas Ă©tĂ©jobservĂ©e dans la seconde expĂ©rience (les sujets
1 Quant aux 8 sujets de 7-8 ans, ils ont donnĂ© pour F 1, F 2, F 3 et F 4 des diffĂ©rences respectives de 1,0; 1,7; 1,6 et 1,6, c.-Ă -d. du mĂȘme ordre de grandeur que ceux de 6-7 ans. Mais peut-ĂȘtre sâagit-il de sujets retardĂ©s ?
11
160 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
étant il est vrai moins nombreux), mais elle subsiste assez nettement dans les moyennes générales du tableau H.
Pour mettre en Ă©vidence lâaspect qualitatif du phĂ©nomĂšne, c.-Ă -d. lâallure comparĂ©e de la formation, nous avons essayĂ© de calculer les effets successifs en pour-cents de lâeffet final (F 4). Voici le rĂ©sultat ainsi obtenu :
Tableau III. Grandeur des effets successifs en % de lâeffet final (F 4)Â :
| Imprégnations : 32 adultes ; | F t 42 | F 2 F 3 66 02 | F 4 | |
| 100 | (« > | |||
| 30 enfants de 6-7 ans: | 31 | 63 85 | 100 | (13) |
| 28 enfants de 5-6 ans : | 36 | 58 77 | 100 | (7) |
| 58 enâŁanls de 5-7 ans: | 35 | 61 81 | 100 | (10) |
| (Entre parenthĂšses le | pourcentage des | cas dont Îellet final | est infĂ©rieur Ă | |
| lâun des eilets prĂ©cĂ©dents.) |
Â
On remarque que, de ce point de vue de lâallure comparĂ©e des formations de lâeffet, lâadulte est Ă nouveau en avance sur lâenfant. La diffĂ©rence est faible (entre 5 et 11 %) mais constante. La courbe de lâadulte sâinllĂ©chit Ă partir de la troisiĂšme imprĂ©gnation, tandis que celle de lâenfant semble devoir continuer Ă croĂźtre (du moins en moyenne, car le tableau H montre que nous nâavons jamais obtenu dâeffet plus grand que 4 mm.). Quant Ă lâallure individuelle, elle est trĂšs variable. Aussi bien chez lâenfant que chez lâadulte, toutes les combinaisons peuvent se prĂ©senter, bien entendu dans les limites du groupe considĂ©ré : effets lents ou rapides, brusques ou progressifs, constants ou inconstants. Toutefois les cas rĂ©gressifs sont peu nombreux (6% chez lâadulte et 10% chez lâenfant). Le. maxima et minima nâoffrent, pour toutes ces raisons, que peu de diffĂ©rences, du moins une diffĂ©rence plus petite que lâon nâaurait pu sây attendre.
11 est donc permis de se demander si la diffĂ©rence essentielle entre lâenfant et lâadulte nâest pas relative Ă la vitesse de formation plus quâĂ la grandeur mĂȘme de lâeffet : On pourrait supposer (pie, en multipliant les imprĂ©gnations, lâenfant arriverait Ă la mĂȘme valeur dâeffet (pie lâadulte (lâexpĂ©rience du transfert montre (pie lâeffet peut continuer Ă croĂźtre lĂ©gĂšrement). Cette interprĂ©tation relative Ă la vitesse semble en accord avec les tableaux suivants de pourcentage des cas :
ESSAI SUR UN EFFET dâ« EINSTELLUNG » 161
Tableau III bis. Pourcentage des cas ayant atteint la grandeur de leur quatriÚme effet aprÚs chacune des trois premiÚres imprégnations :
| F 1 | F 2 | F 3 | |
| 32 adultes : | 3 | 31 | 62 |
| 30 enfants de 6-7 ans : | 7 | 30 | 57 |
| 28 enfants de 5-6 ans : | 7 | 28 | 32 |
| 58 enfants de 5-7 ans: | 7 | 29 | 45 |
| F 1 | F 2 | F 3 | F4 | |
| 32 adultes : | 88 | 97 | 100 | 100 |
| 30 enfants de 6-7 ans : | 70 | 87 | 97 | 109 |
| 28 enfants de 5-6 ans : | 57 | 86 | 96 | 100 |
| 58 enfants de 5-7 ans: | 64 | ÂŁ6 | 97 | 100 |
Tous les sujets sont donc sensibles Ă 1â« Einstellung » puisque tous, sans exception, subissent un effet Ă la quatriĂšme imprĂ©gnation. Mais on voit que lâavance marquĂ©e par les adultes fait intervenir une diffĂ©rence de vitesse qui pourrait expliquer lâopposition des grandeurs mĂȘmes des effets atteints. Au total, ces rĂ©sultats non seulement convergent avec ceux dâUsnadze, mais encore les dĂ©passent en ce sens que nous nâavons constatĂ© ni identifications ni effets nuis, Ă partir de la troisiĂšme imprĂ©gnation (sauf le 3 % des enfants). Pour les adultes aucune identification nâa Ă©tĂ© observĂ©e aprĂšs la premiĂšre imprĂ©gnation; pour les enfants de 6-7 ans, nous avons trouvĂ© deux cas et, Ă 5-6 ans, un seul cas. Les trois cas peuvent provenir du fait dâune lĂ©gĂšre erreur spatiale systĂ©matique (= plus grand Ă droite, de + 0,5) constatĂ©e dans la phase 1 indĂ©pendamment de toute « Einstellung ».
111. Phase dâextinction. â Lâopposition entre enfants et adultes que les faits prĂ©cĂ©dents permettent de constater ne demeure pas limitĂ©e Ă la formation mĂȘme de lâeffet : elle porte Ă©galement sur lâextinction, dont lâanalyse mĂ©rite ainsi les plus grands soins.
Voici dâabord les moyennes obtenues en mesurant la grandeur rĂ©siduelle (e) de lâeffet pour chacune des dix prĂ©sentations succĂ©dant Ă la derniĂšre mesure prise aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation. Les diffĂ©rences sont donnĂ©es en mm. entre le cercle
Â
162 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER 1
de 24 mm. et le cercle plus petit jugé égal à ce dernier. Dans les lignes en italiques elles sont en outre exprimées en pour-cents de 24 mm. :
Tableau V. Grandeur rĂ©siduelle (e) de Îeffet pour chacune des prĂ©sentations succĂ©dant Ă la derniĂšre mesure prise aprĂšs la
quatriÚme imprégnation (F 4) :i
| e 1 | e 2 | e 3 | e 4 | e 5 | c 6 | e 7 | C 8 | e 9 | e 10 | ||||
| 20 | adultes | ( mm. : | 2,15 | 1,9 | 1,6 | 1,5 | 1,1 | 1,0 | 0,8 | 0,6 | 0,55 | 0,5 | |
| l % <âŁc | 24 : | 9,0 | 7, 9 | 6,7 | 6,2 | 4,6 | 4,2 | 3,3 | 2,5 | 2,3 | 2,1 | ||
| 22 | enfants | 1 mm. : | 1,5 | 1,1 | 1,0 | 0,9 | 0,8 | 0,7 | 0,6 | 0,5 | 0,5 | 0,4 | |
| de 6-7 ans | l % de | 24Â : | <5.2 | 4,6 | 4,2 | 3,7 | 3,3 | 2,9 | 2,5 | 2,/ | 2,1 | 1,7 | |
| 20 | enfants | | mm. : | 1,6 | 1,3 | 1,2 | 1,2 | 1,1 | 0,95 | 0,9 | 0,95 | 0,9 | l,o | |
| de 5-6 ans | \ % de | 24Â : | 6,7 | 5,4 | 5,0 | 5,0 | 4,6 | 3,9 | 3,7 | 3,9 | 3,7 | 4,2 |
Â
Mais, pour juger de la vitesse dâextinction, il ne suffit pas de connaĂźtre ces diminutions absolues de lâeffet, exprimĂ©es en mm. ou en % de 24 mm. : il faut surtout examiner lâextinction relative aux effets individuels obtenus lors de la quatriĂšme imprĂ©gnation. Câest ce quâindique le tableau suivant :
Tableau VI. Effet résiduel (e) exprimé en pour-cenls de la grandeur individuelle du quatriÚme effet (F 4) :
| Présentations : | e 1 | c 2 | c 3 | e 4 | e 5 | e 6 | e 7 | e 8 | e 9 | e 10 |
| 20 adultes : | 76 | 67 | 56 | 52 | 42 | 35 | 30 | 21 | 20 | 13 |
| 22 enfants de 6-7 ans : | 63 | 46 | 38 | 34 | 31 | 26 | 21 | 19 | 20 | 16 |
| 20 enfants de 5-6 ans : | 81 | 66 | 65 | 63 | 64 | 55 | 52 | 52 | 50 | 53 |
Â
Et, Ă titre de complĂ©ment dâiniormation, il convient encore de relever le pourcentage des cas individuels dâextinction complĂšte (= retour Ă lâabsence dâeffets) et dâabsence dâextinction (~ restĂ©s au maximum de lâeffet F 4) :
Tableau VII, Pourcentage des cas dâextinction complĂšte (e = 0) et dâabsence dâextinction (e = F 4)Â :
| Présentations : | e 1 | e 2 | e 3 | c 4 | e 5 | e 6 | c 7 | c 8 | e 9 | e 10 |
| 20 adultes | / c = 0Â : 0 | 5 | 10 | 0 | 0 | 20 | 25 | 30 | 40 | 45 |
| l e = F 4Â ; 30 | 20 | <5 | fi | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | |
| 22 enfants | f e = 0Â : 5 | 23 | 32 | 41 | 41 | 41 | 50 | 55 | 59 | 68 |
| de 6-7 ans | U = F 4; 20 | 20 | 5 | 5 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 |
| 20 enfants | / e = 0Â : 0 | 10 | 0 | 5 | 5 | 10 | 15 | 10 | 15 | 10 |
| de 5-6 ans | \ e â F 4: 50 | 40 | 30 | 30 | 35 | 25 | 25 | 20 | 15 | 20 |
Â
On constate ainsi de remarquables différences entre les trois ùges étudiés, et cela en connexion étroite avec les courbes cor-
ESSAI SUR UN EFFET D « EINbibLLu.M. .
respondantes de formation de lâeffet (voir les iig. 1 et 2).
Notons dâabord quâen rĂšgle gĂ©nĂ©rale lâextinction sâeffectue donc trĂšs progressivement. Certains individus ont naturellement une extinction plus lente quâen moyenne, ou plus rapide, ainsi quâen tĂ©moigne le tableau VII. Quelques oscillations sâobservent


aussi, dans certains cas, sans que lâon puisse parler dâune rĂšgle. Mais la plupart des cas individuels prĂ©sentent une courbe dâextinction trĂšs semblable Ă celle de la moyenne de leur Ăąge.
Or, ces moyennes dâĂąge sont trĂšs distinctes les unes des autres, autrement dit la vitesse mĂȘme dâextinction varie de maniĂšre trĂšs significative. A comparer dâabord les adultes aux enfants de 5-6 ans on voit dâemblĂ©e combien lâextinction est plus rapide chez les premiers : il y a passage de 76 % de lâeffet F 4 (e 1) Ă 13 % (e 10) tandis que les seconds passent seulement du 81 % (e 1) au 53 % (e 10). En outre lâextinction est complĂšte chez le 45 % des adultes Ă la dixiĂšme prĂ©sentation tandis quâelle ne lâest
η
164 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
1 alors que chez le 10 00 des petits. Enfin, Ă partir de la cinquiĂšme prĂ©sentation tous les adultes prĂ©sentent une extinction partielle tandis quâĂ la dixiĂšme prĂ©sentation le 20 % des petits encore ne prĂ©sentent aucune extinction.
La courbe des enfants de 5-6 ans fait donc penser Ă une , sorte de persĂ©vĂ©ration, en relation dâailleurs avec tous les faits analogues bien connus Ă cet Ăąge. Mis en Ă©vidence par lâallure de lâextinction, ce phĂ©nomĂšne permettrait, transportĂ© sur la courbe de formation, dâexpliquer son retard sur celle de lâadulte.
Quant Ă la courbe de 6-7 ans, ces sujets marquent dâabord une chute rapide, plus mĂȘme que chez les adultes, mais cette vitesse supĂ©rieure ne concerne que les deux tiers environ de < lâeffet F 4, tandis que le dernier tiers ne sâĂ©vanouit que lentement, . avec une vitesse toujours moindre par rapport Ă celle des adultes : * âŁ1
ceux-ci lâemportent Ă la fin et atteignent le 13 % de lâeffet j
alors que les enfants de 6-7 ans en sont encore au 16 %. Tout se j
passe donc comme si une partie de lâeffet demeurait, chez eux, assez rĂ©sistante tandis que les deux tiers supĂ©rieurs marquaient une sorte dâessai de forte anticipation (Ă la maniĂšre de lâadulte), mais labile et sâeffaçant plus rapidement pendant quâon le mesure.
Quoi quâil en soit du dĂ©tail de ces chiffres et de lâallure asymptotique que peuvent avoir les courbes passĂ©es la dixiĂšme prĂ©sentation, on peut conclure que lâextinction gagne, avec lâĂąge, Ă la fois en vitesse (cf. adultes et 5-6 ans) et en une uniformitĂ© (cf. adultes et 6-7 ans) et cette constatation qualitative suffit aux besoins de notre interprĂ©tation 1.
IV. Le transfert. â A cette analyse des rĂ©sultats obtenus durant les phases de formation et dâextinction de 1â« Einstellung », il convient dâajouter immĂ©diatement celle des transferts observĂ©s sur dâautres figures, car ces transferts, loin de compliquer le tableau dĂ©jĂ complexe des matĂ©riaux prĂ©cĂ©dents, le simplifient en ce sens: il sâest trouvĂ©, en effet, que les transferts provoquĂ©s sur de nouvelles figures ont Ă©tĂ© assez exactement corrĂ©latifs Ă la capacitĂ© mĂȘme dâanticiper, c.-Ă -d. de former 1â« Einstellung » dĂ©crite dans les pages qui prĂ©cĂšdent.
On se rappelle (voir § 2, IV) que sur les 12 adultes et les 16
â Les huit sujets de 7-8 ans ont donnĂ© pour F 4 Ă F 8 des valeurs respectives de 1,6; 0,8; 1,1; 1,8 et 1,7 conlirmant ainsi lâimpression dâun lĂ©ger retard mental par rapport aux autres.
ESSAI SUR UN EFFETdâ« EINSTELLUNG » 165
enfants de la « seconde expĂ©rience », (8 de 5-6 ans et 8 de 6-7 ans) nous avons, Ă la suite de la derniĂšre mesure de lâeffet de la quatriĂšme imprĂ©gnation (F4) prĂ©sentĂ© successivement: (1) deux carrĂ©s Ă©gaux posĂ©s sur leur base (2); deux carrĂ©s Ă©gaux posĂ©s sur leur pointe; (3) deux nouveaux cercles (identiques Ă ceux de la premiĂšre expĂ©rience); et (4) deux mĂȘmes cercles mais noircis. Les prĂ©sentations (1), (2) et (4) font donc appel Ă des transferts sur de nouvelles figures tandis que (3) constitue une nouvelle prĂ©sentation des cercles habituels. On se rappelle en outre que chacune de ces quatre figures est prĂ©sentĂ©e aprĂšs une nouvelle imprĂ©gnation des cercles (20 + 28) : la prĂ©sentation (3) correspond ainsi Ă la septiĂšme imprĂ©gnation (F 7), etc.
Cela dit, les rĂ©sultats obtenus ont Ă©tĂ© les suivants. Nous les prĂ©sentons dâabord en valeur absolue (diffĂ©rences en mm. entre la figure prĂ©sentĂ©e et la figure jugĂ©e Ă©gale), en ajoutant, dans des colonnes sĂ©parĂ©es, les diffĂ©rences observĂ©es entre les diffĂ©rentes valeurs F 4 et F 8 :
Tableau VIII. Transfert de Îef]et sur de nouvelles figures (en valeurs absolues):
Imprégnations : 12 adultes: 8 enfants de 6-7 ans : 8 enfants de 5-6 ans : 16 enfants de 5-7 ans : | F 4 2,6 1,7 1,9 1,78 | F 5 F 6 F 7 1,4 1,9 2,6 1,1 1,6 2,2 1,4 1,3 2,1 1,28 1,37 2,12 | F 8 2,14 1,6 1,8 7,75 | ||
| Imprégnations : | 5-4 | 5-7 | 8-7 6-5 6 | -7 | 7-4 |
| 12 adultes : | â 1,2 | â 1,3 | â 0,64 + 0,56 â | 0,8 | + 0,25 |
| 8 enfants de 6-7 ans : | â 0,56 | â 1,06 | â 0,1 +0,50 â | 0,60 | + 0,56 |
| 8 enfants de 5-6 ans : | â 0,44 | â 0,62 | â 0,25 â 0,1 â | 0,80 | + 0,19 |
Â
On constate dâemblĂ©e quâen valeur absolue le transfert des enfants est infĂ©rieur Ă celui des adultes comme lâĂ©tait leur capacitĂ© de formation mĂȘme des effets sans transfert. Il est donc indispensable, pour comparer les transferts adultes et enfantins, de les rapporter tant Ă lâeffet F 4 (quatriĂšme imprĂ©gnation) quâĂ lâeffet F 7 (septiĂšme imprĂ©gnation et prĂ©sentations des cercles Ă©gaux). Voici le rĂ©sultat :
| Tableau IX. Transfert en | 0/ 0 | de F 4: | |||
| Imprégnations ; | F4 | F 5 | F 6 | F 7 | F 8 |
| 12 adultes ) F 7 | 100 | 54 54 | 73 73 | 100 100 | 82 82 |
\ F 4 16 enfants de 5-7 ans : J 7 | 100 | 72 60 | 77 64 | 119 100 | 97 81 |
166 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER |
De ce tableau IX dĂ©coulent deux faits importants : 1° La mesure du nouvel effet (F 7) sur les cercles habituels, lors de la septiĂšme imprĂ©gnation, a donnĂ© des rĂ©sultats diffĂ©rents chez les adultes et chez les enfants. Chez les premiers il nây a, comme on le voit, pas de changements entre les effets F 4 et F 7 : on obtient 2,6 pour la septiĂšme comme pour la quatriĂšme imprĂ©- ; gnation, ce qui indique une sorte de plafond atteint par un effet maximum. Chez les enfants de 5 Ă 7 ans, au contraire, lâeffet continue dâaugmenter aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation, puisquâil passe de 1,78 Ă 2,12 entre F 4 et F 7. Toutefois la grandeur de lâeffet 2,12 est encore loin dâatteindre la valeur 2,6 de lâadulte. Il est donc clair que, comme nous le supposions sous II et III, il intervient une diffĂ©rence de vitesse deformation entre lâadulte et lâenfant, la vitesse infĂ©rieure de ce dernier nâexcluant dâailleurs pas une diffĂ©rence peut-ĂȘtre irrĂ©ductible de grandeur moyenne de lâeffet final.
Cependant, Ă examiner les frĂ©quences individuelles, nous constatons, dâautre part, entre les effets F 4 et F 7 que : 40% des adultes marquent une augment. contre 42 % des enfants. 50% des adultes restent stationnaires contre 33% des enfants. âą 10% des adultes marquent une dimin. contre 25% des enfants.
i
Il faut remarquer Ă ce sujet que la norme dâimprĂ©gnation que nous avons choisie convient en moyenne seulement. Dâautre part, câest arbitrairement que nous avons continuĂ© Ă prĂ©senter trois fois la couple 20 + 28 mm. Ă partir de la quatriĂšme imprĂ©gnation. Nous pensions quâelles Ă©taient nĂ©cessaires pour maintenir la grandeur de lâeffet F 4, mais nos rĂ©sultats montrent que deux prĂ©sentations auraient Ă©tĂ© suffisantes et auraient permis une meilleure comparaison des mesures de transfert. Le rĂ©sultat acquis nâen demeure pas moins intĂ©ressant puisquâil dĂ©montre la possibilitĂ©, dans les conditions de notre expĂ©rience, dâun accroissement de lâeffet, mais aussi dâune diminution, aprĂšs F 4. Il resterait Ă savoir si cet effet ultĂ©rieur F 7 est influencĂ© par la mesure sur les carrĂ©s ou sâil sâagit dâun effet propre : lâexpĂ©rience que nous dĂ©crivons ici ne permet naturellement pas de rĂ©pondre Ă cette question.
2° Quant aux transferts comme tels, le rĂ©sultat trĂšs net de lâexpĂ©rience est que, sâils sont, en valeur absolue, supĂ©rieurs chez lâadulte par rapport Ă lâenfant, câest en proportion exacte de la capacitĂ© mĂȘme de former un effet dâ« Einstellung »> : si
ESSAI SUR UN EFFETdâ« EINSTELLUNG » 167
lâon calcule les effets de transferts par rapport Ă F 4 (effet dâ« Einstellung » Ă la quatriĂšme imprĂ©gnation), les trois transferts F 5, F 6 et F 8 sont supĂ©rieurs chez lâenfant parce que 1â« Ein- stellung » elle-mĂȘme a continuĂ© de croĂźtre entre F 4 et F 7, mais si lâon calcule les mĂȘmes effets de transferts F 5, F 6 et F 8 par rapport Ă F 7 (effet dâ« Einstellung » Ă la septiĂšme imprĂ©gnation), alors ils sont Ă©quivalents chez les adultes et les enfants (54 et 60 pour F 5, 73 et 64 pour F 6 et 82 et 81 pour F 8). H y a lĂ un rĂ©sultat dont on peut aussitĂŽt prĂ©voir lâimportance pour lâinterprĂ©tation gĂ©nĂ©rale des effets dâanticipation.
Notons enfin que la grandeur des effets du transfert varie naturellement dâune figure Ă lâautre : il est le plus marquĂ© (81 et 82) pour les cercles noircis qui rappellent les cercles habituels, il est le moins marquĂ© (54 et 60) pour les carrĂ©s posĂ©s sur leur base, et intermĂ©diaire (64 et 73) pour les carrĂ©s posĂ©s sur leur pointe.
§ 4. Essai dâune interprĂ©tation des processus en jeu PAR COMPARAISON AVEC LES FACTEURS ANTĂRIEUREMENT CONNUS. â Pour interprĂ©ter les rĂ©sultats exposĂ©s au § 3, nous pouvons hĂ©siter entre deux mĂ©thodes. La premiĂšre consisterait Ă relier les faits Ă lâune des thĂ©ories existantes de la perception (associationnisme, Gestalt, « prolepsis » ou anticipation motrice, etc.) en recourant dans la mesure du possible aux donnĂ©es physiologiques acquises et en comblant les lacunes de nos connaissances psycho-neurologiques par le recours Ă ces notions commodes mais un peu Ă©lastiques dont est prĂ©cisĂ©ment lâ« Einstellung ». Lâautre est celle que nous avons suivie jusquâici : dĂ©crire les rapports en jeu dans un langage prĂ©cis, mais sans les dĂ©passer par des hypothĂšses Ă©trangĂšres au systĂšme de ces rapports mĂȘmes. Lâexplication du phĂ©nomĂšne demeurerait ainsi sur le terrain purement psychologique. Elle pourra consister Ă relier les rapports entre eux par une dĂ©duction simplement analytique (dĂ©duction des Ă©quations qualitatives les unes par rapport aux autres). Ou bien, et surtout, elle sera spatiale en ce sens quâelle rĂ©duira tout systĂšme de rapports perçus Ă un « espace » perceptif, dont les dĂ©formations (centrations) et les corrections (dĂ©centrations) traduiront simplement en une gĂ©omĂ©trie subjective le phĂ©nomĂšne Ă expliquer. Mais dans les deux cas, lâexplication demeurera immanente au systĂšme des rapports comme tels (ce qui, rĂ©pĂ©tons-le ici, prĂ©pare peut-ĂȘtre mieux la
168 .J. PIAGET ET M. LAMBERCIER 1*1
voie Ă une collaboration avec la physiologie que lâintervention dâentitĂ©s causales dĂ©crites par le seul langage courant).
Or, dans le cas de 1â« Einstellung », on peut Ă©prouver quelque embarras Ă appliquer cette seconde mĂ©thode. En traduisant les rĂ©sultats donnĂ©s dans les tableaux I Ă IX par un systĂšme de rapports qualitatifs, ne va-t-on pas simplement remplacer la clartĂ© des mesures par un dĂ©calque tautologique, et ne serait-ce pas beaucoup plus clair de conclure sans plus : il y a « Einstellung » parce que le systĂšme nerveux conserve la trace des ligures prĂ©cĂ©demment perçues et anticipe les suivantes grĂące Ă cette trace mĂȘme ? Baptisons la trace « constellation » ou « Gestalt » et lâanticipation « Einstellung » ou « prolepsis » et 3 attendons le secours des neurologistes pour Ă©clairer les dĂ©tails. Sans doute, et sâil fallait choisir dĂšs aujourdâhui, nous parlerions volontiers le langage de v. WeizsĂ cker et dâAuersperg, qui sâadapte fort bien Ă nos observations. Seulement, il reste ce fait capital que 1â« Einstellung » semble se renforcer avec le dĂ©veloppement mental ou intellectuel, et quâainsi lâanticipation paraĂźt se i relier au moins de loin au mĂ©canisme des opĂ©rations de lâintelligence ou des prĂ©-opĂ©rations intuitives. Il vaut donc la peine, et dans lâintĂ©rĂȘt mĂȘme des belles synthĂšses dont ces auteurs nous suggĂšrent lâexemple, dâanalyser les choses de prĂšs et de rester fidĂšles Ă une mĂ©thode dâexploration Ă la fois phĂ©nomĂ©nologique et gĂ©nĂ©tique en mĂȘme temps que de formulation patiente.
De ce point de vue, la premiĂšre dĂ©marche Ă tenter est de comparer simplement les prĂ©sents rĂ©sultats Ă ceux auxquels a conduit lâanalyse gĂ©nĂ©tique de lâillusion de DelbĆuf et des comparaisons dans le plan ou en profondeur. Il sâagit donc de rĂ©pondre Ă la question du § 1 â lâeffet de contraste dans le temps constitue-t-il une illusion « immĂ©diate » ou « dĂ©rivĂ©e »? â et, si lâon est en prĂ©sence dâune illusion dĂ©rivĂ©e, de trouver comment la dĂ©composer en un facteur « immĂ©diat » et un facteur comparable aux rĂ©gulations ?
On pourrait rĂ©pondre Ă ces questions de la maniĂšre suivante. Lâeffet de contraste en perceptions successives Ă©tant plus fort chez lâadulte que chez lâenfant (tableaux II-IV), et lâextinction de cet effet Ă©tant Ă©galement plus marquĂ©e et plus rapide chez lâadulte (tableaux V-V11), il sullirait de considĂ©rer cette extinction comme une rĂ©gulation dont le mĂ©canisme serait liĂ© Ă la production mĂȘme de lâillusion pour que celle-ci soit Ă classer dans les illusions « dĂ©rivĂ©es ». Mais comment alors dĂ©composer
On pourrait rĂ©pondre Ă ces questions de la maniĂšre suivante. Lâeffet de contraste en perceptions successives Ă©tant plus fort chez lâadulte que chez lâenfant (tableaux II-IV), et lâextinction de cet effet Ă©tant Ă©galement plus marquĂ©e et plus rapide chez lâadulte (tableaux V-V11), il sullirait de considĂ©rer cette extinction comme une rĂ©gulation dont le mĂ©canisme serait liĂ© Ă la production mĂȘme de lâillusion pour que celle-ci soit Ă classer dans les illusions « dĂ©rivĂ©es ». Mais comment alors dĂ©composerđ
les facteurs en jeu, et pourquoi regarder comme solidaires lâun de lâautre les deux processus de formation et dâextinction, ce Qui revient Ă dire que celle-ci serait le prolongement et non pas seulement lâantagoniste de celle-lĂ Â ?
ProcĂ©dons par ordre, et pour ne prĂ©juger de rien, distinguons [ au minimum les quatre facteurs suivants: (1) lâeffet de con-
j traste, (2) lâeffet de la succession temporelle, (3) lâeffet
| dâextinction et (4) les effets de transferts.
I I. Lâeffet de contraste est naturellement indĂ©pendant en | lui-mĂȘme du rĂŽle de la succession temporelle, en ce sens que les
i rĂ©sultats des tableaux I Ă IV pourraient sâinterprĂ©ter de trois
| maniĂšres diffĂ©rentes: (a) On pourrait admettre que lâadulte
I est plus sensible que lâenfant au contraste entre les cercles de
| 28 et de 20 mm., ainsi que de 20 et 24, et quâen outre il conserve
| plus longtemps lâaction des perceptions antĂ©rieures sur les sui
vantes : dâoĂč deux raisons cumulatives pour que lâillusion aug-
I mente avec lâĂąge, (b) Mais on pourrait tout aussi lĂ©gitimement
| supposer une dissociation entre les deux facteurs. Lâenfant serait
I plus sensible au contraste comme tel, mais il conserverait moins
I longtemps que lâadulte lâaction des perceptions antĂ©rieures
| sur les suivantes : en ce cas les cercles de 20 et de 28 mm. agi-
| raient davantage aprĂšs quelques instants, chez lâadulte, sur
I ceux de 24 4- 24, quâils ne le feraient chez lâenfant aprĂšs un
I temps plus court ou dans une totalitĂ© simultanĂ©e. Cette seconde interprĂ©tation expliquerait donc Ă©galement lâaccroissement de ĂŻ lâillusion dâUsnadze avec lâĂąge, (c) On pourrait naturellement | aussi attribuer Ă lâadulte une plus grande sensibilitĂ© au contraste i et une moins grande aptitude Ă tenir compte de la succession temporelle que chez lâenfant. Mais il faudrait alors admettre I que la sensibilitĂ© adulte au contraste lâemporte considĂ©rablement sur celle de lâenfant, de telle sorte que, malgrĂ© une moins grande conservation dans le temps, elle serait encore supĂ©rieure aprĂšs quelques instants1, (d) Seule est Ă exclure lâhypothĂšse dâun affaiblissement simultanĂ© avec lâĂąge de lâeffet de contraste et
, Pour dĂ©cider entre les diffĂ©rentes hypothĂšses on pourrait Ă©tudier la durĂ©e de conservation des elTets comparĂ©s de lâadulte et de lâenfant, mais cette prolongation de lâexpĂ©rience limiterait celle-ci Ă la formation et excluerail la mesure de lâextinction. Dâautres problĂšmes techniques surgiraient en outre. ; p. ex. comment remplir le temps entre deux prĂ©sentations ? Dans notre technique actuelle, tout Îeâort porte au contraire sur la rapidité : il sâagit de procĂ©der aux mesures succĂ©dant Ă chaque imprĂ©gnation avec assez de doigtĂ© et de dĂ©cision pour quâil sâĂ©coule un minimum de temps.
170 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
j de lâeffet de succession temporelle, car alors on ne comprendrait plus lâaugmentation de lâillusion chez lâadulte.
Or, des trois interprĂ©tations possibles (a), (b) et (c), la troisiĂšme (c) est assurĂ©ment Ă exclure, car rien nâautorise, dans lâĂ©tude des illusions comparĂ©es dâenfants et dâadulte (DelbĆuf et MĂŒller-Lyer) Ă admettre quâil existe chez le second des effets de contraste beaucoup plus forts que chez les premiers. Au contraire, dans le domaine de la simultanĂ©itĂ© spatiale, tout semble indiquer jusquâici que les dĂ©formations sâattĂ©nuent avec lâĂąge, quâil sâagisse de contrastes aussi bien que dâidentifications. P. ex. dans lâillusion de DelbĆuf, dans laquelle la comparaison des cercles prĂ©sente quelque parentĂ© avec les comparaisons de cercles qui interviennent dans lâillusion dâUs- 1 nadze, lâillusion nĂ©gative ou par contraste se produisant avec ; lâĂ©loignement des cercles concentriques est beaucoup plus forte j entre 5 et 7 ans quâĂ 11-12 ans et que chez lâadulte. Lâillusion nĂ©gative de lâadulte est mĂȘme constamment plus de deux fois I plus faible que les illusions nĂ©gatives de 5-7 ans (â 2,7 pour â 6,7; â 0,6 pour â 6,0, etc. Voir Rech. I, pp. 18-19) tandis que lâillusion positive atteint presque les deux tiers de celle de 5-7 ans. Dans ces conditions, non seulement la solution (c) nous semble exclue, mais encore on peut aller jusquâĂ soutenir que la solution (b) est beaucoup plus probable que la solution (a) : lâeffet de contraste, indĂ©pendamment de lâaction de suc- j cession, serait ainsi plus faible chez lâadulte que chez lâenfant, ] mais lâaction dans le temps Ă©tant plus forte ou plus durable chez le premier, lâillusion rĂ©sultant de la succession avec contraste augmenterait, au total, avec lâĂąge le caractĂšre durable de cette action dans le temps ne signifiant dâailleurs pas nĂ©cessairement que le sujet reste passif et nâexcluant donc pas une extinction plus rapide.
Mais quelles raisons avons-nous, en plus de cette Ă©limination de la solution (c), dâattribuer Ă lâadulte un plus fort effet de succession ? Câest ce que nous allons examiner sous IL âą J
IL Lâefjcl de succession temporelle. â La question la plus dĂ©licate que soulĂšve lâinterprĂ©tation des rĂ©sultats obtenus est certainement celle de la signification Ă attribuer Ă lâaction des perceptions antĂ©rieures de la figure 28 + 20 mm. sur la perception ultĂ©rieure des cercles 24 + 24. Cherchons donc Ă rĂ©duire la part de lâhypothĂšse au minimum et Ă ne retenir que les Ă©lĂ©ments
i 1 1
ESSAI SUR UN EFFET dâ« EINSTELLUNG » Îč / i
donnĂ©s aussi directement que possible dans les faits eux-mĂȘmes. A cet Ă©gard, il faut considĂ©rer les notions dâ« Einstellung » ou dâ« anticipation » comme Ă©tant peut-ĂȘtre dĂ©jĂ des interprĂ©tations, dont, il faudrait alors allĂ©ger, autant que faire se peut, le contenu. Lâintrospection des sujets, tout dâabord, peut-elle ĂȘtre de quelque secours? Un enfant affirme p. ex. tout Ă coup et spontanĂ©ment voir « trois ronds » lors de la prĂ©sentation 24 4- 24, Un autre soutient mĂȘme avoir devant lui quatre cercles. Une adulte, aprĂšs F1, dit avoir, une persistance de lâimpression prĂ©cĂ©dente (28 + 20) ; Ă la deuxiĂšme reprise (F 2) ce sujet voit Ă droite et Ă gauche alternativement plus petit et plus grand; aprĂšs F 4, enfin, elle voit le cercle de gauche « à la fois plus petit et plus grand ». Un autre sujet adulte voit parfois deux cercles lâun dans lâautre. Un troisiĂšme adulte Ă©prouve dans la phase dâextinction « lâimpression physique de la persistance du grand cercle (28 mm.) ». Un quatriĂšme adulte prĂ©sente des images consĂ©cutives.
Ces quelques cas suffisent Ă montrer quâil peut subsister parfois des images-souvenirs relatives aux impressions prĂ©cĂ©dentes. Mais, Ă part le cas des images consĂ©cutives qui sont trĂšs exceptionnelles dans le cas particulier et ne semblent donc pas jouer de rĂŽle dans le mĂ©canisme gĂ©nĂ©ral de lâeffet de succession, que prouve lâexistence de ces images-souvenirs ? Chacun sait, aujourdâhui, que lâimage nâest pas une perception affaiblie : elle est une reconstitution indĂ©pendante, dont la fonction est de symboliser, et non pas de conserver sans plus. Les images de nos quelques sujets (et câest prĂ©cisĂ©ment pourquoi elles sont lâexception et non pas la rĂšgle) peuvent donc fort bien constituer lâexpression symbolique ou reprĂ©sentative dâun processus sous- jacent qui serait, lui-mĂȘme, le mĂ©canisme essentiel. Cherchons donc plus loin et plus profond que lâimage.
Il reste cependant, en second lieu, que, imagĂ©e ou non, la simple mĂ©moire de lâimpression (20 + 28) pourrait ĂȘtre invoquĂ©e pour expliquer la dĂ©formation de (24 + 24). Nous entendons par lĂ (le mot « mĂ©moire » est un ternie fĂącheusement multivoque) quâil pourrait y avoir, sans plus, conservation passive de lâimpression antĂ©rieure et action automatique sur la nouvelle impression. Quel que soit le mĂ©canisme dâune telle conservation, son caractĂšre essentiel â et tel serait le sens de cette seconde solution â consisterait Ă nâimpliquer aucune activitĂ© de composition, de transposition ou dâanticipation,
Il reste cependant, en second lieu, que, imagĂ©e ou non, la simple mĂ©moire de lâimpression (20 + 28) pourrait ĂȘtre invoquĂ©e pour expliquer la dĂ©formation de (24 + 24). Nous entendons par lĂ (le mot « mĂ©moire » est un ternie fĂącheusement multivoque) quâil pourrait y avoir, sans plus, conservation passive de lâimpression antĂ©rieure et action automatique sur la nouvelle impression. Quel que soit le mĂ©canisme dâune telle conservation, son caractĂšre essentiel â et tel serait le sens de cette seconde solution â consisterait Ă nâimpliquer aucune activitĂ© de composition, de transposition ou dâanticipation,đ
172 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
mais se rĂ©duirait Ă une pure rĂ©tention. En ce cas, il suffirait de dire que lâadulte prĂ©sente une meilleure mĂ©moire de rĂ©tention que lâenfant pour expliquer lâaccroissement de lâeffet Usnadze avec lâĂąge (malgrĂ© une sensibilitĂ© moindre au contraste). Seulement cette solution simpliste soulĂšverait deux difficultĂ©s importantes.
La premiĂšre tient aux donnĂ©es mĂȘmes du § 3 : si 1â« Einstellung » est supĂ©rieure chez lâadulte, son extinction lâest aussi, en amplitude et en rapiditĂ©. Traduite en langage de mĂ©moire, cette double constatation aboutirait Ă la conclusion que chez lâadulte le souvenir est meilleur mais disparaĂźt plus rapidement! Cela rappelle un peu trop le paradoxe connu de la grande patience (« Jâai une grande patience mais je la perds vite »), (fui pourrait servir de « phrase absurde » aux amateurs de tests dâintelligence.
Une deuxiĂšme difficultĂ© surgit si lâon compare les prĂ©sents rĂ©sultats Ă ceux de notre sondage antĂ©rieur sur la comparaison â
de mĂ©moire (voir Rech. Il, § 8). On se rappelle quâaprĂšs avoir fait i
comparer deux hauteurs (de 8 Ă 12 cm.) Ă 3 m. de distance, par un simple « transport » dans lâespace, nous demandions Ă nos sujets (qui se trouvent ĂȘtre en partie les mĂȘmes que ceux dont il est question ici) de fixer une hauteur cinq secondes puis de la comparer Ă une autre hauteur prĂ©sentĂ©e aprĂšs cinq nouvelles secondes dâintervalle. Or, les adultes, loin de lâemporter sur les enfants de 5 Ă 7 ans, comme leurs rĂ©actions respectives Ă lâeffet Usnadze aurait pu le faire prĂ©voir, se sont montrĂ©s relativement bien infĂ©rieurs : leur seuil, aprĂšs 5 secondes dâattente, sâĂ©tend en de notables proportions, tandis que celui des enfants sâamĂ©liore presque par rapport Ă la comparaison immĂ©diate Ă 3 m.
On ne saurait donc, sans arbitraire, attribuer Ă lâadulte une meil- 1
leure rĂ©tention des cercles dâUsnadze, lorsque leur mĂ©moire des droites verticales est relativement moins bonne que celle des petits de 5-7 ans. La seule chose comparable, dans ces deux cas, est une extension du seuil que Îon observe parfois entre F 1 et F 1, mais, comme elle se fait dans les deux sens, elle ne saurait expliquer lâerreur systĂ©matique croissante.
Or, si ni lâimage ni la rĂ©tention simple ne peuvent ĂȘtre invoquĂ©s, il faut nĂ©cessairement faire appel Ă quelque processus ; plus actif : un mĂ©canisme rendant compte Ă la fois dâune plus grande conservation et dâune plus rapide extinction tĂ©moigne, en effet, forcĂ©ment dâune activitĂ© plus mobile et câest bien pour- quoi les explications fondĂ©es sur la mĂ©moire ne sauraient suffire ici. Le mĂ©rite des notions dâ« Einstellung » et dâ« anticipation »
Or, si ni lâimage ni la rĂ©tention simple ne peuvent ĂȘtre invoquĂ©s, il faut nĂ©cessairement faire appel Ă quelque processus ; plus actif : un mĂ©canisme rendant compte Ă la fois dâune plus grande conservation et dâune plus rapide extinction tĂ©moigne, en effet, forcĂ©ment dâune activitĂ© plus mobile et câest bien pour- quoi les explications fondĂ©es sur la mĂ©moire ne sauraient suffire ici. Le mĂ©rite des notions dâ« Einstellung » et dâ« anticipation »đ
ESSAI SUR UN EFFET dâ« EINSTELLUNG » 173
est justement de postuler dâemblĂ©e une telle activité : seulement elles sont peut-ĂȘtre trop « fortes » pour les besoins de lâinterprĂ©tation minimum et il nâest pas prouvĂ© que tous les sujets sâattendent rĂ©ellement Ă retrouver (20 + 28) quand ils dĂ©forment les cercles de (24 + 24). Certains lâescomptent, cela est clair, mais il peut sâagir dâun cas particulier (Ă expliquer lui aussi, mais comme cas particulier) et non pas du processus gĂ©nĂ©ral. Bref, ce quâil nous faut, câest un mĂ©canisme impliquant plus dâactivitĂ© quâune simple rĂ©tention, mais qui soit plus gĂ©nĂ©ral et moins fort quâune anticipation proprement dite.
La solution nâest plus Ă chercher bien loin. Il suffit, pour la prĂ©ciser, de poursuivre simplement la confrontation, esquissĂ©e Ă lâinstant, entre lâeffet de succession dans le temps et les processus de la comparaison Ă distance ou de mĂ©moire, Ă©tant entendu quâil sâagit dans certains cas dâune distance dans le temps et dans dâautres dâune distance dans lâespace. On peut, en effet, se poser le mĂȘme problĂšme Ă propos dâune comparaison Ă 3 m. de distance que dans lâeffet dâUsnadze : est-ce la mĂ©moire ou autre chose, qui permet de reporter une grandeur sur une autre et qui explique les dĂ©formations se produisant en cours de route ? Question Ă laquelle nous avons Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment conduits Ă rĂ©pondre en opposant Ă la mĂ©moire passive une activitĂ© de « transport ». Un transport est une conduite : câest lâacte au moyen duquel le regard, en se dĂ©plaçant dâun objet sur un autre, applique au second les qualitĂ©s (grandeur, forme, etc.) du premier. Si lâobjet « transporté » est surĂ©valuĂ©, le transport aura pour rĂ©sultat une sous-estimation du comparĂ©, mais un double transport ou comparaison » a pour effet de corriger, en tout ou en partie, de telles dĂ©formations, etc. En outre, fait capital pour notre problĂšme actuel, les erreurs systĂ©matiques inhĂ©rentes au transport tendent Ă sâattĂ©nuer lorsque intervient un intervalle de temps, la comparaison de mĂ©moire pouvant ainsi provoquer Ă la fois une extension du seuil (effet de la mĂ©moire) et une diminution de lâerreur systĂ©matique par Ă©quilibration des facteurs en jeu dans la comparaison.
Si nous essayons maintenant de traduire les effets de succession dans le temps en langage de « transports », nous entrons alors dans la voie dâune gĂ©nĂ©ralisation possible, dont le danger est, certes, quâelle demeure verbale, mais dont lâenjeu est supĂ©rieur au risque, si elle peut conduire Ă des symĂ©tries fĂ©condes pour la comprĂ©hension dâun mĂ©canisme commun.
Si nous essayons maintenant de traduire les effets de succession dans le temps en langage de « transports », nous entrons alors dans la voie dâune gĂ©nĂ©ralisation possible, dont le danger est, certes, quâelle demeure verbale, mais dont lâenjeu est supĂ©rieur au risque, si elle peut conduire Ă des symĂ©tries fĂ©condes pour la comprĂ©hension dâun mĂ©canisme commun.đ
174 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
Notons dâabord que le transport dans lâespace intervient lors de la comparaison Ă©lĂ©ment Ă Ă©lĂ©ment. Sâil sâagit de comparer un ensemble Ă un autre ensemble, ce nâest plus seulement une grandeur ou une qualitĂ© isolĂ©e quâil sâagit de reporter pour les comparer Ă dâautres, câest un systĂšme de rapports qui est « transporté » en tant que systĂšme : nous dirons alors quâil y a « transposition », pour employer le vocabulaire de la Gestalt- theorie l.
Admettons maintenant quâil y ait des transports dans le temps et pas seulement dans lâespace, donc des « transports temporels » par dĂ©placement des qualitĂ©s antĂ©rieurement perçues sur les objets actuellement donnĂ©s. Cela est bien naturel, puisque le « transport spatial », qui a lieu entre objets coexistant simultanĂ©ment, implique dĂ©jĂ un intervalle de temps par le fait mĂȘme que ces objets ne sont pas perçus ou centrĂ©s simultanĂ©ment. Il existera de mĂȘme des « transpositions temporelles ». Toute la question est alors de savoir si ces transports et transpositions dans le temps supposent une activitĂ© comme câest le cas dans lâespace; et ce quâest cette activitĂ©, comparĂ©e Ă la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire, qui est une transposition due Ă lâintelligence rĂ©versible et non plus seulement Ă la perception irrĂ©versible.
Or, cette question nâest pas verbale, mais prĂ©sente, pour la thĂ©orie de la perception, une importance essentielle. La gĂ©nĂ©ralisation ou transposition intelligente consiste, en effet, en une nouvelle application dâun schĂšme antĂ©rieur (schĂšme sensori-moteur, ou concept, relation, proposition, etc.), sâappliquant Ă un contenu ultĂ©rieur. Selon la thĂ©orie de la Gestalt, au contraire, la transposition est la rc-formation, selon les mĂȘmes conditions dâĂ©quilibre et dâorganisation, dâune structure toujours semblable Ă elle-mĂȘme mais se reformant en prĂ©sence de nouvelles donnĂ©es. Dans le premier cas, il y a donc une forme relativement indĂ©pendante du contenu, et qui sâapplique Ă lui du dehors. Dans le second cas, la forme et le contenu ne font jamais quâun et il y a simple convergence ou ressemblance entre les structures successives, comme lorsque la surface dâun cours dâeau lent reprend de palier en palier la mĂȘme structure horizontale aprĂšs le passage de chaque nouvelle Ă©cluse. Plus prĂ©cisĂ©ment, dans le premier cas, câest la mĂȘme structure permanente qui sâapplique sans
* Nous limiterons simplement un peu lâemploi de ce terme, en le rĂ©servant au transport dâune forme complexe (p. ex. deux droites) par opposition Ă une forme simple (p. ex. une droite), et en le liant Ă lâexistence dâun transport, rĂ©el ou virtuel.
* Nous limiterons simplement un peu lâemploi de ce terme, en le rĂ©servant au transport dâune forme complexe (p. ex. deux droites) par opposition Ă une forme simple (p. ex. une droite), et en le liant Ă lâexistence dâun transport, rĂ©el ou virtuel.đ
ESSAI SUR UN EFFET D « EINSTELLUNG »> 17.1
cesse Ă de nouveaux contenus, et dans le second cas ce sont de nouveaux exemplaires, distincts les uns des autres mais toujours semblables entre eux, qui se forment et se reforment selon la mĂȘme structure.
Le problĂšme ainsi posĂ©, nous constatons alors que la transposition dans le temps qui intervient dans Îeffet Usnadze est spĂ©cialement intĂ©ressante Ă ce propos, et cela pour deux raisons. La premiĂšre est que câest une transposition non pas correcte (comme lorsque lâon reconnaĂźt une mĂ©lodie transposĂ©e dans un autre ton, ou une figure dont les dimensions sont simplement agrandies), mais erronĂ©e ou illusoire, avec correction aprĂšs coup : il y a donc lĂ une premiĂšre occasion dâen analyser le mĂ©canisme. La seconde est que la transposition et sa correction (donc lâacquisition de 1â« Einstellung » et son extinction) marquent une plus grande mobilitĂ© et une plus grande rĂ©versibilitĂ© chez lâadulte que chez lâenfant, ce qui est trĂšs significatif du mode dâactivitĂ© propre Ă ce mĂ©canisme.
Le premier point est Ă lui seul extrĂȘmement instructif. Si la transposition nâĂ©tait, comme le veut la thĂ©orie de la forme, quâune structure qui se reconstitue selon les mĂȘmes lois, Ă la maniĂšre dâun Ă©quilibre physico-chimique qui se retrouve dĂšs que certaines proportions sont donnĂ©es (la loi de lâaction des masses, p. ex.), on ne voit pas pourquoi il y aurait de fausses transpositions. Or, toute « Einstellung » déçue constitue prĂ©cisĂ©ment une transposition erronĂ©e et ici comme partout, lâerreur est le signe de lâactivitĂ© du sujet. Bien plus, toute transposition sâaccompagne dâun jugement de rĂ©cognition : mĂȘme implicite et informulĂ© il se produit toujours un sentiment qui pourrait sâexprimer par les mots « câest la mĂȘme chose » ou « ce nâest pas ça ». Sans nier le rĂŽle de la « re-formation » que nous rappelions Ă lâinstant, la transposition comporte donc toujours en plus une activitĂ© assimilatrice, la forme antĂ©rieure sâ« appliquant » au donnĂ© ultĂ©rieur et se lâassimilant ainsi. Il y a donc tous les intermĂ©diaires entre la transposition sensorielle, la rĂ©cognition proprement dite et la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire et câest pourquoi le transport ou la transposition temporels qui interviennent dans lâeffet Usnadze doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des activitĂ©s prĂ©opĂ©ratoires.
Câest ici que le second point prend toute sa signification. AprĂšs avoir perçu trois fois deux cercles de (20 + 28 mm.) le sujet transpose donc cette structure dâensemble sur les deux
12
12đ
176 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
cercles de (24 -f- 24), dâoĂč une sous-estimation du cercle de droite (avec sans doute surestimation de celui de gauche). Telle est donc la transposition illusoire ou erronĂ©e que constitue lâeffet Usnadze. Or, avec le dĂ©veloppement mental cette transposition augmente dâintensité : elle sâavĂšre plus forte chez lâadulte quâentre 5-7 ans et cela bien (pie, en lui-mĂȘme (c.-Ă -d. indĂ©pen- â damment de la transposition), lâeffet de contraste sâattĂ©nue en rĂšgle gĂ©nĂ©rale avec lâĂąge ! Ce paradoxe demeurerait inexplicable si la transposition erronĂ©e nâĂ©tait quâune illusion quelconque, comparable Ă toutes celles dont prĂ©cisĂ©ment lâĂ©volution marque un affaiblissement au cours du dĂ©veloppement mental. Mais si lâeffet Usnadze, mĂȘme lorsquâil nây a pas anticipation consciente (c.-Ă -d. « Einstellung » proprement dite) repose sur une transposition dans le temps; et si cette transposition est comparable Ă un transport ou Ă une comparaison temporels, et implique une activitĂ© assimilatrice dont le prolongement ultime est la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire, alors il est bien naturel que cet effet augmente dâintensitĂ© avec le dĂ©veloppement mental : cela signifie simplement que la transposition dans le temps se dĂ©veloppe en corrĂ©lation avec lâintelligence 1, parce quâelle implique une mobilitĂ© prĂ©-opĂ©ratoire parente de la mobilitĂ© opĂ©ratoire elle-mĂȘme.
On comprend alors en quoi lâeffet Usnadze est comparable aux « illusions dĂ©rivĂ©es » : le contraste comme tel nâengendre que des « illusions immĂ©diates », mais le contraste transposĂ© ou contraste rĂ©sultant dâune transposition est un effet complexe ou « dĂ©rivé », parce que combinant un effet immĂ©diat avec un mĂ©canisme rappelant une rĂ©gulation par sa mobilitĂ© rĂ©versible.
Ceci nous amÚne enfin à examiner le coefficient de réversibilité propre au mécanisme de la transposition temporelle. Si
1 (*n indice, parmi bien dâantres, de cette parentĂ© de Î" Einstellung > avec lâintelligence, ou tout au moins avec im apprentissage actif et quasi intentionnel, esl sa dĂ©pendance Ă lâĂ©gard des facteurs dâintĂ©rĂȘt et dâattention ou de dĂ©sintĂ©rĂȘt et de fatigue. Il esl frappant, p. ex., de constater quâavec les dix prĂ©sentations successives de la technique dTâsnadzc on parvienne Ă nue formation moindre de Îe1Tel quâavec nos (rots prĂ©sentations (voir plus haut, p. MX). Sâil sâagissait dâun enregis- liemetd passif, le rĂ©sulta! devrait cire inverse, tandis « pie tout se passe comme si, lors des prĂ©sentations trop nombreuses, ÎanÎÎșipalioÎčÎč faiblissait par dĂ©sintĂ©rĂȘt et fatigue. Chez les enfants, les dix prĂ©sent al ions allaient mĂȘme jusquâĂ provoquer le rire ou une attitude nĂ©galivisle, comme toutes les fois quâon ennuie son sujet !
Dâautre pari, le fait que certains adultes prĂ©sentent des rĂ©sultats identiques Ă ceux des enfants, cl vice versa, nâa rien de contradictoire avec une corrĂ©lation moyenne cuire le pouvoir dâanticipalimi cl le dĂ©veloppement : il y a, ici comme partout, interfĂ©rence entre les questions de niveau cl dâaptitudes (cf. le dessin, etc.) et, sans tomber dans la caractĂ©rologie, il y a assurĂ©ment dans ce domaine, comme en bien dâautres, des types lents ou rapides, etc., etc.
ESSAI SUR UN EFFET D*« EINSTELLUNG » 177
les raisonnements qui prĂ©cĂšdent sont exacts, lâaugmentation de lâeffet Usnadze avec lâĂąge doit aller de pair avec un progrĂšs dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©, puisquâelle signifierait un accroissement dâactivitĂ© assimilatrice dirigĂ©e vers la gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire. Peut-on interprĂ©ter dans ce sens la rapiditĂ© plus grande dâextinction que lâon observe chez lâadulte? Et quel est, de façon gĂ©nĂ©rale, le rapport entre lâacquisition de lâeffet Usnadze et son extinction : sâagit-il rĂ©ellement dâune relation entre une transposition temporelle et sa correction ? En ce cas, lâextinction serait bien une compensation ou rĂ©gulation de la transposition erronĂ©e et le processus total, c.-Ă -d. considĂ©rĂ© dans lâensemble de ses deux phases, serait bien comparable Ă ce quâest une opĂ©ration directe et son inverse. Ou bien lâextinction est-elle simplement le produit de facteurs antagonistes sans rapports avec la transposition elle-mĂȘme ? Câest ce quâil convient dâexaminer maintenant.
III. Lâeffet dâextinction. â Partons de lâhypothĂšse que lâextinction de lâeffet Usnadze nâait pas de rapport avec son acquisition. Il sâagirait alors simplement dâune correction ou dâun contrĂŽle dâorigine purement exogĂšne : transposant sur la figure (24 4- 24) la structure antĂ©rieure (20 4- 28) le sujet voit dâabord, par contraste, le cercle de droite infĂ©rieur Ă 24 mm. Mais, aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation (F 4), on ne lui prĂ©sente plus que les cercles (24 4- 24) ainsi que les cerclesâ voisins servant Ă la mesure de lâeffet rĂ©siduel : la structure objective de ces cercles plus petits fait alors pression sur le mĂ©canisme perceptif, dâoĂč un recul graduel de la transposition et une perception se rapprochant progressivement de 24 mm. On pourrait donc dire simplement que deux facteurs sont en prĂ©sence : la transposition (20 4- 28) et lâaction objective de (24 4- 24) et des cercles voisins. La correction de la transposition, ou extinction de lâeffet illusoire consisterait ainsi sans plus en une victoire progressive du second facteur sur le premier.
Il est Ă©vident que tout cela est juste. Mais il est non moins clair quâune telle explication demeure incomplĂšte, tant que lâon ne fait pas intervenir en plus un mĂ©canisme interne, ou endogĂšne, de rĂ©gulation perceptive. Pourquoi, en effet, lâextinction est-elle plus rapide chez lâadulte, alors que prĂ©cisĂ©ment la transposition temporelle est plus forte chez lui ? Parce que lâenfant demeure plus longtemps sous lâeffet du contraste ? Mais alors
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câest entre 5 et 6 ans que la transposition devrait remporter et que ÎefTet Usnadze devrait ĂȘtre maximum. Est-ce parce que lâadulte est plus « objectif » ou, comme affectionnent de dire les Gestaltistes, plus « analytique »? Mais alors son objectivitĂ© analytique devrait lutter dâemblĂ©e contre la transposition. Quoi que lâon dise, il reste donc ce fait essentiel que chez lâadulte lâerreur est plus grande mais plus vite corrigĂ©e, et que chez les petits lâerreur est plus petite, mais plus tenace et durable.
Il ne reste alors quâune maniĂšre dâinterprĂ©ter les choses, câest dâattribuer Ă la transposition temporelle, en vertu mĂȘme de sa mobilitĂ© prĂ©-opĂ©ratoire, c.-Ă -d. de son caractĂšre dâactivitĂ© et non pas de cristallisation automatique, le pouvoir de se rĂ©tracter (au sens Ă la fois propre et figurĂ©) en cas de conflit avec les donnĂ©es objectives: de mĂȘme quâun mouvement aboutissant Ă un Ă©chec sâinverse en un mouvement de sens contraire, de mĂȘme la transposition et a fortiori lâanticipation (lorsque cette transposition va jusquâĂ une attente consciente) sâannuleraient par une sorte de marche arriĂšre en cas dâinsuccĂšs ou de dĂ©ception. Notons que cette supposition, mĂȘme si elle ne cadre guĂšre avec lâorthodoxie gestaltiste, nâa rien dâinvraisemblable : elle reviendrait simplement Ă attribuer au mĂ©canisme perceptif de la transposition le pouvoir de constituer des sortes dâhypothĂšses ou de prĂ©-hypothĂšses, tout comme Tohnan et Krechevsky Îattribuent Ă la motricitĂ© dans le « learning ». Or lâhypothĂšse est, par dĂ©finition, une marche en avant susceptible de se commuter en marche arriĂšre, ce qui est prĂ©cisĂ©ment le propre des mĂ©canismes prĂ©-opĂ©ratoires.
Dâailleurs il ne faut rien exagĂ©rer : tout ce que nous postulons revient Ă constater quâil existe un lĂ©ger progrĂšs dans le sens de la rĂ©versibilitĂ©, entre 5-6 ans et Page adulte. Mais, chez lâadulte lui-mĂȘme, cette rĂ©versibilitĂ© est bien loin dâĂȘtre absolue et dâatteindre le niveau opĂ©ratoire, puisquâĂ la dixiĂšme prĂ©sentation encore, aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation, le 45 % des cas seulement revient Ă la vision objective 24 = 24. Nous sommes donc trĂšs loin de la rĂ©versibilité ! Si la transposition erronĂ©e rappelle le faux raisonnement qui en vient Ă se corriger lui-mĂȘme sous lâeffet des rĂ©sistances du rĂ©el, il importe donc de prĂ©ciser que la vitesse de cette correction reste bien faible et quâelle nâa rien Ă voir avec cette illumination brusque dâune intelligence qui rejette lâhypothĂšse reconnue incompatible avec les faits expĂ©rimentaux.
Mais, dans les limites de ces atténuations, nous pouvons
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donc conclure que lâextinction de 1â« Einstellung » marque lâexistence dâune rĂ©gulation compensatoire qui est Ă la transposition temporelle â source de lâeffet Usnadze â ce (fui est, sur le plan opĂ©ratoire, une opĂ©ration inverse Ă lâopĂ©ration directe. La transposition et sa correction forment donc bien un tout et les deux phases de ce mĂ©canisme sont ainsi comparables aux phases de transports puis de rĂ©gulation qui caractĂ©risent la comparaison perceptive en gĂ©nĂ©ral.
IV. Le transfert sur dâautres figures. â Sâil existe, ainsi que nous venons de le supposer, une Ă©troite parentĂ© entre 1â« Einstellung » et la transposition, la premiĂšre nâĂ©tant quâune transposition simple ou transport temporel et la seconde comportant tous les degrĂ©s de complication dans le transfert, il doit ĂȘtre facile de contrĂŽler la chose en prĂ©sentant aux sujets, aprĂšs les cercles inĂ©gaux de (20 + 28) des figures Ă©gales entre elles, mais de forme autre que circulaire, p. ex. deux carrĂ©s de 24 mm. de cĂŽtĂ©, etc. Câest ce que nous avons tenu Ă examiner, tout au moins par quelques sondages. Or, on a vu que cette vĂ©rification nous a conduits Ă constater une sorte dâĂ©quivalence entre le pouvoir de formation de lâeffet temporel dâUsnadze et la capacitĂ© de transfert sur dâautres figures. Cela ne signifie naturellement pas que le transfert sur dâautres figures soit aussi facile Ă rĂ©aliser que 1â« Einstellung » sur les cercles eux-mĂȘmes, puisque les cercles noircis donnent dĂ©jĂ lieu Ă un effet moindre que les cercles simples (80 %), les carrĂ©s sur pointe Ă un effet moindre que les cercles noircis et les carrĂ©s sur base Ă un effet moindre encore. Mais cela signifie que pour deux catĂ©gories de sujets tĂ©moignant de capacitĂ©s diffĂ©rentes dâeffet temporel, tels que les adultes et les enfants de 5-7 ans, leur pouvoir de transfert se diffĂ©rencie Ă©galement et en proportions exactes, de telle sorte que le transfert rapportĂ© Ă lâeffet dâEinstellung est en dĂ©finitive le mĂȘme chez lâenfant et chez lâadulte. On peut donc dire que « transfert / Einstellung = une constante » parce que « transfert = Einstellung ».
Or, Ă propos du transfert sur de nouvelles figures bien plus encore quâĂ propos de lâeffet Usnadze simple, le concept gcstaltiste de « transposition » apparaĂźt comme insoutenable, pour autant quâil supprime lâactivitĂ© gĂ©nĂ©ralisatrice du sujet au profit dâune rééquilibration automatique des rapports formels se rĂ©organisant dâeux-mĂȘmes : le transfert perceptif est dĂ©jĂ , en un sens, une gĂ©nĂ©ralisation, c.-Ă -d. une assimilation
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active, niais qui manque simplement de la rĂ©versibilitĂ© suffisante pour atteindre le niveau dâune opĂ©ration.
Examinons, en effet, les choses en partant de lâhypothĂšse gestaltiste dâune transposition guidĂ©e par les seuls rapports objectifs et leurs lois de structure. Le sujet ayant donc perçu Ă nouveau les cercles de 20 4- 28 sâattend Ă retrouver deux cercles inĂ©gaux de memes qualitĂ©s, mais il perçoit soit deux cercles noircis, soit deux carrĂ©s poses sur pointe ou sur base. Or le transfert de lâeffet Usnadze est plus fort dans le premier de ces trois cas, moyen dans le second et plus faible dans Je troisiĂšme. La transposition est bien ainsi fonction des ressemblances objectives. 1° Dans le cas des cercles noircis, la forme Ă©tant la mĂȘme il y a « Einstellung » trĂšs marquĂ©e, mais la couleur Ă©tant diffĂ©rente (et le rond noir prĂ©sentant une structure plus homogĂšne, donc plus rĂ©sistante que le rond Ă intĂ©rieur blanc et Ă circonfĂ©rence seule indiquĂ©e), cet effet est plus faible quâavec les ronds habituels. 2° Dans le cas des carrĂ©s sur pointe, la forme est diffĂ©rente, mais seulement en partie : il subsiste des Ă©lĂ©ments communs entre les cercles et les carrĂ©s, tels que la symĂ©trie, lâĂ©galitĂ© des axes verticaux et horizontaux, la simplicitĂ© (nous parlons le langage de la gĂ©omĂ©trie perceptive et non pas mathĂ©matique), etc. Lorsque le carrĂ© est posĂ© sur lâune de ses pointes ces Ă©lĂ©ments semblables sont plus « forts »> que sur base, parce quâun carrĂ© est ordinairement sur base, mais, Ă©tant moins nombreux que pour les cercles noircis, lâeffet de transposition est infĂ©rieur. 3° Dans le cas des carres sur base il est encore plus faible, puisque ici câest la diffĂ©rence entre le carrĂ© et le cercle qui commence Ă primer. 4° Pour des figures gĂ©omĂ©triques plus Ă©loignĂ©es du cercle (rectangles, etc.) la transposition serait encore moindre et, 5°, pour des figures quelconques (p. ex. deux petits Ă©lĂ©phants) il nây aurait peut-ĂȘtre presque plus de transposition.
Mais cela nous ne le nions nullement, pas plus que nous ne nierons jamais le rĂŽle des structures objectives dans la perception. Seulement, le tort des « gestaltistes » est de sâen tenir lĂ , comme si le sujet nâintervenait pas activement et comme si les structures objectives du « champ » rĂ©glaient simultanĂ©ment la perception consciente, les courants nerveux et les rapports physiques sans (pie la premiĂšre nâait rien à « construire » de neuf (ce qui, on lâa remarquĂ© souvent, est un vĂ©ritable retour Ă lâempirisme associationniste, avec simple traduction de 1â« association » physico-physiologico-mentale en « totalitĂ©s » physiques,
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physiologiques et mentales). En rĂ©alitĂ©, dĂšs la perception la plus Ă©lĂ©mentaire, le sujet abstrait et gĂ©nĂ©ralise, c.-Ă -d. assimile sans subir passivement. Pourquoi, en effet, le transfert est-il plus fort chez lâadulte que chez lâenfant, en valeur absolue ? Pourquoi, autrement dit, lâeffet temporel augmente-t-il avec le dĂ©veloppement, puisque le transfert est un simple effet temporel transposĂ© sur de nouvelles figures ? Câest, diront les gestaltistes, que les systĂšmes nerveux sont plus ou moins sensibles : parmi les multiples rapports objectifs donnĂ©s, de ressemblances et de diffĂ©rences (et nous venons de voir quâil y a effectivement de nombreuses possibilitĂ©s de ressemblance et de diffĂ©rence entre deux figures donnĂ©es), certains sujets en remarquent plus que dâautres, et lâabstraction se rĂ©duit ainsi Ă une sĂ©lection dans lâenregistrement; quant Ă la gĂ©nĂ©ralisation, elle nâest alors quâune rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes enregistrements en prĂ©sence de matĂ©riaux diffĂ©rents, mais prĂ©sentant les mĂȘmes rapports entre eux. Cela est clair, mais il subsiste alors ce fait capital que lâenregistrement des rapports objectifs suppose un enregistreur qui, selon le niveau mental, est plus ou moins passif ou actif, persĂ©vĂ©rateur ou mobile, irrĂ©versible ou rĂ©versible, etc. Câest donc lâaction de cet enregistreur qui constitue lâapport du sujet et, lorsque nous disons que les capacitĂ©s de transport temporel, dâanticipation et de transfert ou de transposition supposent une activitĂ© toujours croissante, ce sont simplement les lois de cet enregistreur que nous cherchons Ă atteindre en plus des structures inhĂ©rentes aux rapports objectifs : mais toute la question est alors de savoir si ces structures elles-mĂȘmes ne reçoivent pas leurs qualitĂ©s de simplicitĂ©, etc., de lâenregistreur comme tel, autrement dit si elles ne sont pas en partie « construites ».
§ 5. Essai de formulation et dâexplication des mĂ©canismes de la transposition temporelle. â LâinterprĂ©tation des rĂ©sultats obtenus Ă©tant ainsi esquissĂ©e, cherchons maintenant Ă la traduire en quelques formules simples et Ă expliquer le phĂ©nomĂšne par la dĂ©duction interne de ces propositions.
Introduisons dâabord la dĂ©finition des notions dont nous ferons usage, en renvoyant aux dĂ©finitions contenues dans nos articles prĂ©cĂ©dents pour les notions dĂ©jĂ connues (« transport spatial », « comparaison perceptive » et « centration » ou « dĂ©centration ») :
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DĂ©finition L Lorsque deux objets apparaissent successivement dans le champ de la perception, nous dirons quâil y a transport temporel (symbole Tpt) du premier sur le second si la structure et les dimensions du premier sont reportĂ©es sur le second de façon Ă pouvoir ĂȘtre mises en rapport avec celles qui le caractĂ©risent.
(Pour le « transport spatial », voir Rech. II, Déf. I.)
DĂ©finition IL Nous dirons quâil y a transposition lorsquâun systĂšme de rapports simultanĂ©ment perçus entre deux ou plusieurs Ă©lĂ©ments, ou entre les parties dâun mĂȘme Ă©lĂ©ment, est « transporté » en tant que systĂšme sur deux ou plusieurs autres Ă©lĂ©ments, ou sur les parties dâun autre Ă©lĂ©ment diffĂ©rent du premier.
Nous distinguerons la transposition spatiale (p. ex. perception de lâĂ©galitĂ© ou de la similitude de deux couples de triangles dont les proportions restent constantes) et la transposition temporelle (p. ex. perception de lâidentitĂ© dâune mĂ©lodie lorsquâelle a Ă©tĂ© transposĂ©e dâun ton dans un autre).
Nous symboliserons la transposition en nous servant des symboles du transport mais en écrivant le détail des rapports transposés. P. ex. Tp (A) est le transport spatial de A et Tpt (A) son transport temporel, mais Tp (A < B) ou Tpt (A < B) sont la transposition du rapport (A < B). En outre Tpt (A1) (A1) sera le transport temporel de A1 sur At et Tpt (AM -b B1) (At 4- B1) sera la transposition des rapports de A1 et B1 sur At et Bs.
DĂ©finition II bis. Nous dirons quâil y a transposition anticipatrice (ou « Einstellung ») lorsque la transposition temporelle du systĂšme des rapports propres Ă un premier ensemble dâobjets (p. ex. A 4- B), effectuĂ©e sur un second ensemble dâobjets (p. ex. X + Y), a Ă©tĂ© esquissĂ©e avant que soit perçu ce second ensemble (X 4- Y) et que le sujet sâest attendu, en esquissant cette transposition, Ă percevoir entre X et Y les mĂȘmes relations quâentre A et B.
P. ex. si lâon a A < B, nous symboliserons la transposition anticipatrice par Tpt (A < B) (X < YÂ ?).
N. B. â L*« Einstellung » nâest ainsi dĂ©finie que comme un cas particulier de la transposition temporelle en gĂ©nĂ©ral. Celle-ci nâimplique, en effet, pas la prĂ©vision, mais consiste simplement en un jeu de transports tendant Ă la mise en rapports perceptifs de lâobjet qui va ĂȘtre perçu avec ceux qui lâont Ă©tĂ© prĂ©cĂ©demment, tandis que V« Einstellung » ou transposition anticipatrice implique la prĂ©vision de lâĂ©quivalence des rapports. En outre il est possible quâune transposition temporelle non anticipatrice soit effectuĂ©e aprĂšs coup (au moment de la perception du second ensemble dâĂ©lĂ©ments), sans avoir Ă©tĂ© esquissĂ©e auparavant et quâil existe ainsi tous les intermĂ©diaires entre le transport temporel proprement dit et les simples « rapports virtuels » (voir Rech. I, DĂ©f. VIII) issus de lâexpĂ©rience acquise antĂ©rieurement.
Ces dĂ©finitions posĂ©es, nous pouvons alors chercher Ă appliquer Ă la transposition temporelle ce que nous savons dĂ©jĂ (Rech. II et III) du transport en gĂ©nĂ©ral: câest dans ce seul
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but que nous venons de dĂ©finir la transposition comme un systĂšme de transports. Sans doute, nous ne savons rien du mĂ©canisme intime ni de ceux-ci ni de celle-lĂ , mais câest prĂ©cisĂ©ment parce que nous ne le connaissons pas quâil nous faut en construire un schĂ©ma aussi simple et dĂ©pouillĂ© que possible, pour ne point en prĂ©juger, et un schĂ©ma dont la seule fonction soit de condenser sous une forme intelligible les rĂ©sultats de lâexpĂ©rience : les recherches ultĂ©rieures (quâils aideront dâailleurs peut-ĂȘtre Ă suggĂ©rer) se chargeront bien de les corriger en cas de contradiction et ils finiront tĂŽt ou tard par constituer une sorte de dĂ©duction spatio-temporelle qualitative de la phĂ©nomĂ©nologie des perceptions. Cela rappelĂ©, essayons donc de concevoir le transport et la transposition temporels, qui restent pleins de mystĂšre, sur le modĂšle des transports spatiaux qui le demeurent certes aussi, mais que nous croyons mieux comprendre puisquâils sont liĂ©s aux dĂ©placements visibles du regard et que nous avons pu analyser certaines erreurs systĂ©matiques rĂ©vĂ©latrices de leur structure.
Un transport dans lâespace, avons-nous vu, prĂ©sente deux caractĂ©ristiques en relation avec le mĂ©canisme de la centration : 1° Plus un Ă©lĂ©ment a Ă©tĂ© fixĂ© par le regard au dĂ©part et plus il est transportĂ© avec agrandissement en cours dâitinĂ©raire (E2 > E1), soit
Tp (A) Ÿ Tp (B) c Ct (A) Ÿ Ct (B) (Rech. II, prop. 28)
2° Le transport de A sur B (ou lâinverse) peut ĂȘtre conçu comme un rapprochement des centrations, soit
Tp (A) (B) â B (F A) (Rech. II, prop. 27)
c.-Ă -d. que le transport de A sur B produit un effet qui tend vers celui quâengendrerait la vision de B si le regard Ă©tait fixĂ© sur A et que B se trouve compris dans cette centration. Or, on se rappelle que deux Ă©lĂ©ments perçus dans une mĂȘme zone centrale peuvent exercer lâun sur lâautre des effets dâidentification ou de contraste suivant quâils sont trĂšs proches ou que le second (B) est pĂ©riphĂ©rique par rapport Ă la centration (sur A).
En ce qui concerne le transport temporel, un tel schĂ©ma peut ĂȘtre retenu, mais avec deux modifications importantes : 1° On peut bien supposer que plus un Ă©lĂ©ment aura Ă©tĂ© centrĂ©, plus il donnera lieu Ă un transport temporel, puisque lâintĂ©rĂȘt dĂ©clenchant sa fixation peut provoquer aussi son action dans le
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temps. Par contre, si le transport dans Îespace sâaccompagne dâun agrandissement de lâĂ©lĂ©ment transportĂ©, il semble nâen ĂȘtre plus ainsi dans le temps. Dans les expĂ©riences de report dĂ©crites prĂ©cĂ©demment (Rech. II, § 4), p. ex., lorsque le sujet reporte une hauteur Ă distance : les yeux ouverts, il lâagrandit, tandis que sâil la reporte les yeux fermĂ©s (« de mĂ©moire »), il la diminue plutĂŽt. De mĂȘme, dans les comparaisons « de mĂ©moire » analysĂ©es au § 8 de Rech. II, lâerreur systĂ©matique tend Ă sâannuler, comme si, en cinq secondes, la surestimation due Ă la centration antĂ©rieure tendait dĂ©jĂ Ă disparaĂźtre.
En résumé on peut donc écrire :
(1) [Tpt (A) > Tpt (B)| c [Ct (A) > Ct (B) J mais E1 †E1
ce qui se lit : « Un transport temporel de A supĂ©rieur Ă celui de B implique une centration Ă©galement supĂ©rieure de A mais lâĂ©lĂ©ment transportĂ© (E1) devient plus petit ou reste Ă©gal Ă ce quâil Ă©tait avant le transport (E1) ».
2° Peut-on maintenant concevoir le transport dans le temps comme un rapprochement de centrations, par analogie avec ce quâil est dans lâespace ? Dans le cas du transport spatial, cette interprĂ©tation sâimpose, puisque le mouvement du regard a prĂ©cisĂ©ment pour effet dâappliquer sur lâĂ©lĂ©ment terminal ce qui vient dâĂȘtre perçu lors de la centration de lâĂ©lĂ©ment initial (c.-Ă -d. de celui qui donne lieu au transport). Câest directement et pour ainsi dire matĂ©riellement que lâon Ă©prouve ainsi, durant le transport mĂȘme, lâimpression de rapprocher la centration antĂ©rieure de la centration ultĂ©rieure. Or, dans le cas du transport temporel on nâĂ©prouve rien de semblable, et cependant câest bien dans la mesure oĂč lâon a fixĂ© avec attention la figure transportĂ©e quâelle agit sur la suivante. De plus, si la figure prĂ©cĂ©dente nâest pas « appliquĂ©e sur » lâĂ©lĂ©ment terminal, comme dans lâacte du transport spatial, elle en est manifestement rapprochĂ©e, puisquâelle agit sur elle par contraste. Comment concevoir, alors, ce rapprochement qui nâest plus matĂ©riel ou spatial, mais nĂ©anmoins effectif et durable ?
Tout ce que nous avons pu admettre jusquâici, Ă propos dâexpĂ©riences antĂ©rieures (Rech. I Ă III) nous suggĂšre une solution trĂšs simple, et dont la symĂ©trie avec ce qui prĂ©cĂšde nâest pas nĂ©cessairement gage de fausseté : câest que la centration sur les Ă©lĂ©ments qui vont ĂȘtre transposĂ©s dans le temps agit sur la centration des Ă©lĂ©ments perçus dans la suite Ă la maniĂšre
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des « centrations virtuelles » (pour cette notion Cv, voir Rech. I, DĂ©f. VII, p. 93 et seq.). En effet, dâune part nous avons Ă©tĂ© conduits, par lâanalyse de lâillusion de DelbĆuf, Ă assimiler les centrations virtuelles qui influencent le regard lors de la fixation dâune figure, Ă des actions dans le temps que les centrations successives exercent les unes sur les autres (prop. 40, p. 98). Dâautre part, et surtout, lâaction des centrations virtuelles, si lâon peut sâexprimer ainsi, dans la perception actuelle dâune figure, se marque prĂ©cisĂ©ment par la production dâeffets de contraste, exactement comparables Ă ceux qui caractĂ©risent lâeffet Usnadze.
ConsidĂ©rons p. ex. lâillusion de DelbĆuf dans le cas oĂč elle est nĂ©gative, c.-Ă -d. oĂč lâun des cercles concentriques (Aâ) est beaucoup plus grand que lâautre (A) et aboutit ainsi Ă sa sous- estimation. Lorsque le regard est centrĂ© sur Aâ ou sur la zone SAâ sĂ©parant les deux cercles, A est bien plus sous-Ă©valuĂ© encore. Lorsque, par contre, on centre A lui-mĂȘme, il sâagrandit, mais il est impossible de ne pas tenir compte de SAâ et de Aâ, comme si le regard Ă©tait attirĂ© par ces centrations possibles ou « virtuelles » (on peut comparer ce mĂ©canisme Ă celui de lâĂ©quilibre dĂ©fini par le fameux principe des « vitesses virtuelles »). Ce serait donc lâexistence des centrations virtuelles qui produit lâillusion de contraste, tandis que dans le cas des cercles presque contigus il y a surestimation du petit et non plus contraste parce que les deux centrations sur A et sur Aâ interfĂšrent au point de fusionner presque.
On pourrait donc dire que, dans le transport spatial, le rapprochement a lieu entre centrations rĂ©elles (Rech. Il, prop. 27) et sâeffectue dans le sens de leur fusion, tandis que le transport temporel consiste Ă rapprocher une centration virtuelle dâune centration rĂ©elle :
(2) Tpt (A) X (B) 4 B (Cv A)
c.-Ă -d. « le transport temporel de A sur B tend vers un Ă©tat tel que B soit perçu dans la centration virtuelle de A », ou « tend Ă produire le mĂȘme effet que si A donnait lieu Ă une centration virtuelle au moment de la perception de B ».
La signification de cette prop. (2) revient donc Ă ceci que lâĂ©lĂ©ment terminal B occupe Ă lâĂ©gard de lâĂ©lĂ©ment transportĂ© A une situation comparable Ă celle de la pĂ©riphĂ©rie dâune zone centrale. En effet, mĂȘme dans le cas exceptionnel citĂ© au § 4, oĂč un sujet voit le cercle de 28 mm. entourant celui de 24 mm., au
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moment oĂč il perçoit celui-ci, cette application par transport dans le temps du premier cercle sur le second nâest pas comparable Ă une fusion de leurs « zones centrales » : si câĂ©tait le cas nous aurions, dâaprĂšs ce que nous a appris lâanalyse de lâillusion de DelbĆuf, une erreur positive (pour 24 mm. de diamĂštre du petit cercle et 28 du grand cette illusion est mĂȘme de + 9 % chez lâadulte: voir Rech. I, p. 19, tabl. II.), alors que le sujet en question lâavait nĂ©gative. Or, en gĂ©nĂ©ral, mĂȘme dans les cas oĂč les sujets prĂ©sentent des images-souvenirs, il ne sâagit pas de fusion, mais de rapprochement dans lâespace oĂč dâĂ©vocation alternative de la figure transportĂ©e et de la figure actuelle.
Bref, si le transport temporel est comparable au rapprochement dâune centration virtuelle avec une centration rĂ©elle, donc sans fusion de celles-ci, on peut invoquer alors la rĂšgle selon laquelle deux figures dont chacune est dans la pĂ©riphĂ©rie de la centration de lâautre, se dĂ©valuent rĂ©ciproquement (Rech. I, Postulat I, p. 66, et analyse des illusions nĂ©gatives), ce qui peut sâĂ©crire :
(3) [P (Cv A) > â P (Ct B)J c [D > â R]
c.-Ă -d. que si la dĂ©formation P propre Ă la centration virtuelle de lâĂ©lĂ©ment transportĂ© lâemporte sur la dĂ©formation ou action en sens inverse â P propre Ă la centration rĂ©elle de lâĂ©lĂ©ment vers lequel a lieu le transport, il sâensuit une illusion nĂ©gative (diffĂ©rence primant la ressemblance).
On dira, il est vrai, que dans lâexpĂ©rience dâUsnadze reprise en cet article, ce nâest pas un grand cercle isolĂ© de 28 mm. de diamĂštre qui dĂ©value un cercle plus petit de 24 mm. mais bien le rapport 20 + 28 qui altĂšre le rapport 24 + 24. Mais on sait quâil suffit dans une sĂ©rie descendante A5; A4; A3, etc., de comparer chaque A Ă B pour que les termes successifs soient progressivement dĂ©valuĂ©s et quâainsi B apparaisse Ă©gal non pas Ă Ao, comme il lâest objectivement, mais Ă A1 ou A2. Câest donc que le mesurĂ© B est surestimĂ©, mais parce que chaque mesurant est dĂ©valuĂ© par le prĂ©cĂ©dent, ce qui rĂ©pond bien Ă la formule (3).
Dans le cas des rapports (20 + 28) et (24 4- 24), il sây ajoute naturellement une transposition de lâinĂ©galitĂ© comme telle et ce rapport initial de diffĂ©rence va mĂȘme renforcer grandement lâillusion de contraste. Appelons A1 et A2 les cercles de 20 et de 28 mm. et B1 4- B » ceux de 24 mm. On a donc alors une transposition de lâinĂ©galitĂ© A1 < A2 sur lâĂ©galitĂ© B1 = B2, soit
[
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la transposition dâune diffĂ©rence non nulle sur une diffĂ©rence nulle : Tpt (A1 < A2) (B1 = B2) ou Tpt (D >0) (D = 0) Comment donc expliquer que A2 (28 mm.) dĂ©value (24 mm.) ?
Selon ce qui prĂ©cĂšde il suffira, pour expliquer lâillusion, de traduire le transport dans le temps en termes de contact dans lâespace, mais en introduisant entre les figures A1 + A2 et B1 + B2 une distance telle que chacune des deux soit situĂ©e dans la pĂ©riphĂ©rie de la centration de lâautre. On constate alors ce qui suit :
1° Les deux cercles A1 et A2 exercent probablement lâun sur lâautre une action dĂ©formante correspondant Ă leur inĂ©galitĂ© Ai<A2. Nous ne saurions la dĂ©terminer Ă coup sĂ»r, faute de connaĂźtre les dĂ©formations nĂ©es du rapprochement en vision tachistoscopique de deux cercles non concentriques. Si lâon applique cependant Ă ces cercles les conclusions de lâarticle prĂ©cĂ©dent (Rech. IV) on peut admettre que, Ă 1 cm. environ dâintervalle, comme sur les figures dont nous nous sommes servis, il y a vraisemblablement une lĂ©gĂšre dĂ©valuation de A1 par A2.
Appelons donc P Cv (D > 0) les dĂ©formations (quelles quâelles soient) exercĂ©es par A2 sur A1 et lâinverse et perçues selon une centration englobant les deux termes de ce rapport.
2° Quant aux deux cercles B1 et B2, qui sont de mĂȘmes grandeurs, il y a probabilitĂ© quâĂ une certaine distance lâun de lâautre la centration sur lâun dĂ©value lâautre, et rĂ©ciproquement. Or, comme ils sont de mĂȘmes dimensions, il y aura donc entre eux « dĂ©centration relative complĂšte », quel que soit lâintervalle qui les sĂ©pare. On aura donc toujours P (CtB1) â â P (Ct B2) et P (Ct(B2) â â P (Ct B1) tandis que cette compensation nâest vraie pour A1 et A2 que lors dâune certaine valeur dĂ©terminĂ©e de lâintervalle donnĂ© entre eux. Il est donc clair que la dĂ©formation moyenne exercĂ©e par B1 et B2 fun sur lâautre est infĂ©rieure Ă P Ct (D >0), dĂ©formation propre aux A1 et A2.
Si nous appelons P Ct (D = 0) cette dĂ©formation propre aux B (B1 â B2 donc D â 0) on aura donc :
(4) P Cv (D 0) P Ct (D = 0)
En dâautres termes, lâaction dĂ©formante de la ligure de (20 + 28) mm. est supĂ©rieure Ă lâaction de la figure de (24 -f 21) ,.
Cette prop. (4) est facile Ă contrĂŽler expĂ©rimentalement. Nous nous sommes, en effet, demandĂ© si la prĂ©sentation des deux cercles Ă©gaux (24 4- 24) peut dĂ©clencher un effet dâĂ©galisation sur deux cercles inĂ©gaux (23 + 24), par agrandissement du premier ct diminution du second, et si cet effet Ă©ventuel dâĂ©galisation atteint une intensitĂ© Ă©gale Ă celui de lâeffet inverse ou « effet Usnadze ». (Suite p. 188)
188 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
3° Confrontons maintenant (A1 â A2) et (B1 â B2) dans les conditions prĂ©vues par la prop. (2), comme si une centration sur la figure (A1 + A2) comportait la figure (B1 + B2) en sa pĂ©riphĂ©rie et rĂ©ciproquement. On constate immĂ©diatement sur soi-mĂȘme sans quâil soit besoin de mesurer, que
a) B2 (24 mm.) paraĂźt plus petit lorsquâon le met en rapport avec A2 (28 mm.) quâen le centrant avec B1 (24 mm.);
b) B1 paraßt plus grand comparé à A1 (20 mm.) que centré avec B2;
c) En percevant lâensemble des quatre cercles simultanĂ©ment on assiste Ă des oscillations concernant B2 selon quâil est vu en fonction de A2 ou de B2.
Ces effets sâinterprĂštent directement selon la prop. (3) et nous nây revenons pas.
4° Enfin si lâon combine les deux premiers de ces effets avec le troisiĂšme, autrement dit la prop. (4) avec la prop. (3), on constate quâils sâadditionnent au lieu de se neutraliser : Dâune part, Î2 (28 mm.) dĂ©value B2 (24 mm.) et A1 (20 mm.) surĂ©value B1 (24 mm.) en vertu de la prop. 3 (voir sous 3°). Mais, dâautre part, B1 et B2 ne rĂ©sistent Ă cette double dĂ©formation en sens contraire que moyennant une action inverse, de valeur P Ct (D â 0). Or, cette valeur est infĂ©rieure Ă celle de lâaction des A qui est P Ct (D > 0), parce que P Ct (D > 0) dĂ©pend Ă la fois de la distance entre les A et de leur inĂ©galitĂ© de dimensions, tandis que P Ct (D = 0) ne dĂ©pend que de la distance entre les B.
On a donc, au total :
(5) â P (Cv A2) > - P (Ct B2)) c [D1 > â R1âŁ} + {(P Cv (D >0) > P Ct (D = 0)} â (D2> â R2) oĂč D2>D1 et â R2<-R1
c.-Ă -d. un renforcement de lâelĂŻet de contraste.
(>r. 1rs quelques sondages que nous avons faits ne nous ont pas permis de constater lâexistence dâun tel rtĂŻcl dâĂ©g;disalion.
il est vrai que lâĂ©galitĂ© perceptive Bl = Bs. si elle est probable, nâest jamais certaine, mĂȘme en dehors du tachistoscope (phase prĂ©liminaire) : il peut toujours y avoir, en câŁTe(. centration privilĂ©giĂ©e sur la gauche ou sur la droite (= erreur spatiale). Au dixiĂšme de seconde, la cenlralion (en vision lachistoscopique) reste naturellement unique ci, malgrĂ© la consigne de fixer toujours le point de repĂšre figurant sur le volet « le lâappareil, elle peut varier « lâune prĂ©sentation Ă lâautre. Il peut aussi se produire des persĂ©vĂ©rations par prĂ©fĂ©rence pour la gauche ou la droite, des anticipations variĂ©es, etc. DâoĂč les oscillations que lâon observe sans cesse . Ă lâexpĂ©rience. NĂ©anmoins, il est clair quâen moyenne ces facteurs se compensent cl quâil y a donc bien probabilitĂ© pour que lâcllcl statistique aboutisse Ă la vision Bl - B,.
ESSAI SUR UN EFFETdâ« EINSTELLUNG » 189
Il suffit maintenant de remplacer en ces considĂ©rations tout ce qui a trait Ă la pĂ©riphĂ©rie des centrations dans lâespace et Ă le remplacer par le transport temporel conçu en tant que rapprochement des centrations (prop. 2) pour obtenir ainsi lâexplication de lâeffet de contraste propre Ă lâillusion dâUsnadze.
On se rappelle que nous nâavons presque pas observĂ© dâeffets dâidentification. Lorsquâil sâen produit on peut invoquer a) une question de seuils (dâoĂč une explication possible dâaprĂšs Rech. IV, Sect. II); b) un rapetissement de A2 au cours du transport temporel et c) une erreur spatiale systĂ©matique du sujet (observĂ©e en fait dans 3 cas).
Quant au transfert de lâeffet Usnadze sur les cercles noircis ou les carrĂ©s sur pointe et sur base, on a vu quâil nâexigeait aucune explication particuliĂšre, puisque sa valeur est Ă©quivalente Ă celle du pouvoir mĂȘme de formation de lâeffet dâ« Einstellung » simple. Ce quâil sâagissait par contre de formuler, câest le fait que le contraste ( = diminution de celui des Ă©lĂ©ments Ă©gaux perçu Ă lâendroit oĂč se trouvait le cercle A2 de 28 mm.) soit moindre pour les cercles noircis que pour les cercles habituels, moindre encore pour les carrĂ©s sur pointe et enfin rĂ©duit presque de moitiĂ© pour les carrĂ©s sur base.
Or, il suffit Ă cet Ă©gard de modifier la valeur des rapports de diffĂ©rences D et de ressemblance R en jeu dans les prop. 3, 4 et 5. Dans le cas des cercles dâUsnadze, les ressemblances et diffĂ©rences ne sont, en effet, que dâordre dimensionnel. Dans le cas de nos nouvelles figures il sây ajoute par contre des Dâ et Râ de couleur (cercles noircis), puis des Dâ et Râ de forme (carrĂ©s sur pointe), encore accentuĂ©s en Dââ et Rââ (carrĂ©s sur base). En chacun de ces nouveaux rapports globaux, les diffĂ©rences et ressemblances dimensionnelles R et D jouent donc un rĂŽle relativement plus faible, puisquâelles ne constituent quâun ensemble de rapports toujours plus restreint par opposition Ă dâautres relations nâintervenant pas dans nos mesures. Il suffira ainsi, pour formuler la diminution des effets de contraste, dâabaisser de plus en plus, dans chacun de ces trois nouveaux cas, la valeur relative de lâinĂ©galitĂ© D > â R.
Mais, pour en revenir Ă la discussion de lâeffet Usnadze lui-mĂȘme, ne pourrait-on pas faire lâĂ©conomie de cette hypothĂšse selon laquelle le transport dans le temps est analogue Ă un rapprochement de centrations avec effets pĂ©riphĂ©riquesâ? On comprend bien le rĂŽle de la centration lorsquâil sâagit dâune percep-
190 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
tion actuelle, et dâinfluences donnĂ©es simultanĂ©ment dans lâespace, mais, lorsque des perceptions successives dĂ©forment chacune la suivante, cet appel au rĂŽle durable dâune centration initiale, devenue virtuelle dans la suite, nâest-il pas bien artificiel ? Ne suffirait-il donc pas de dire que les cercles de (20 + 28) agissent par contraste dans le temps (ou par anticipation déçue) sur ceux de (24 + 24) ? Sans doute, mais quel est alors le mĂ©canisme de ce contraste et comment expliquer le rĂŽle dâune attitude antici- patrice, ordinairement caractĂ©ristique de lâintelligence, sur les processus de la perception elle-mĂȘme ? LâhypothĂšse du rĂŽle de la centration initiale au cours du transport dans le temps nous paraĂźt au contraire se justifier par les considĂ©rations suivantes :
Admettons, avec les auteurs qui expliquent tout par les propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques des figures perçues (quittes Ă recourir prĂ©cisĂ©ment aux « attitudes » subjectives quand cela ne suffĂźt plus) que lâeffet de contraste dĂ©rive directement du rapprochement dans le temps entre les cercles de (20 -f- 28) et ceux de (24 -f- 24). Comme le suggĂšre KĆhler dans ses interprĂ©tations de mĂ©canismes analogues (surestimation ou sous-estimation dâun son selon la note prĂ©cĂ©demment entendue) l, la figure antĂ©rieure de (20 + 28) constituerait p. ex. une espĂšce de « fond » sur lequel se dĂ©tache la « figure » nouvelle de (24 + 24), et le contraste naĂźtrait sans plus de cette opposition objective. Notons dâabord quâen ce cas il faudrait aussi parler de « fond virtuel » ! Mais surtout on ne comprend plus alors le phĂ©nomĂšne des effets cumulatifs de la rĂ©pĂ©tition. On comprendrait bien quâil faille un certain nombre de prĂ©sentations pour produire lâillusion, et câest pourquoi Usnadze prĂ©sentait dix fois la figure (A1 + A2). Mais lâillusion devrait alors ou bien se produire, ou bien ne pas se produire, en une sorte de tout ou rien, les Ă©tats intermĂ©diaires consistant simplement Ă voir un moment B2 > B1 puis Ă les voir Ă©gaux, avec oscillations Ă©ventuelles. Au contraire, nous constatons quâaprĂšs trois prĂ©sentations B2 est dĂ©valuĂ© chez lâadulte Ă 23 mm., puis, aprĂšs trois nouvelles prĂ©sentations, Ă 22,4 mm., puis (F 3) Ă 21,4 et enfin (F 4) Ă 21,0 (minimum 20,0). Comment donc expliquer cet effet progressif ? Le « fond » de (20 + 28) ne change pourtant pas, ni la ligure de (24 + 24) : pourquoi, alors, le contraste augmente-t-il ?
1 Voir Guillaume, La psychologie de la forme.
ESSAI SUR UN EFFET D*« EINSTELLUNG » 191
Les deux seules maniĂšres dâexpliquer le phĂ©nomĂšne consistent assurĂ©ment Ă dire, soit que (B1 + B2) perçu entre F l et F 2 (= les deux premiĂšres imprĂ©gnations par trois prĂ©sentations) transforme en retour (A1 4- A2) dans le sens dâun contraste accru, soit que (A1 4- A2) se transforme lui-mĂȘme par la rĂ©pĂ©tition. La premiĂšre explication pourrait dĂšs lors sâinterprĂ©ter en langage de figure Ă fond en disant que (B1 4- B2) devient « fond » et (A1 4- A2) « figure ». Mais pourquoi le contraste augmente-t-il encore aprĂšs F 2 ? Lâeffet cumulatif demeure mystĂ©rieux Ă partir de F 2.
Dans lâhypothĂšse du rapprochement des centrations, au contraire, on comprend quâĂ chaque nouvelle fixation, tant sur (B1 4- B2) que sur (A1 4- A2), les figures se chargent dâun nouveau potentiel dĂ©formant de par leur position mĂȘme dans le champ spatial propre Ă la centration. Il y a lĂ , et il convient dây insister, un phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ral, et notamment tout Ă fait analogue Ă celui que lâon observe dans le transport spatial lors de 1â« erreur de lâĂ©talon » : plus souvent ou plus fortement un terme est centrĂ© au dĂ©part, et plus il lâemporte sur lâautre parce quâil , est agrandi au cours du transport. La seule diffĂ©rence est que, dans le transport temporel, lâĂ©lĂ©ment Ă centration initiale privilĂ©giĂ©e semble ne pas sâagrandir en cours de route, puisque la centration initiale devient virtuelle, mais agir sur lâautre comme sâil Ă©tait placĂ© en regard de lui et le prenait dans la pĂ©riphĂ©rie de sa zone de centration : mais plus celle-ci aura Ă©tĂ© frĂ©quente et plus le contraste sâaccentuera, exactement comme dans lâespace. On aura donc :
(6) F 1) |P (Cv A2) > â P (Ct B2)] ⥠[D1 x â RJ F 2) [P (Cv A2) > â P (Ct Bâ2) 1 â [D2 x â R2] F 3) [P (Cv A2) > â P (Ct Bâ2)] â [D3 x â R3]
etc,
oĂč B2; Bâ2; Bâ2, etc., sont les cercles perçus de 24 mm.; 23,0; 22,4; etc., et D1j D2; D3; etc., les diffĂ©rences progressives. Le phĂ©nomĂšne se poursuit jusquâau moment oĂč le cercle B2 rĂ©agit comme nous le verrons maintenant Ă propos de lâextinction.
Si telle est lâexplication de lâeffet Usnadze, il reste Ă dĂ©duire de ce schĂ©ma comment lâextinction du mĂȘme effet prendra la forme dâune rĂ©gulation prĂ©-opĂ©ratoire et non pas seulement dâun oubli graduel (cette extinction Ă©tant plus rapide chez les
1Â ?
192 J. PIAGET ET M. LAMBERCIER
adultes qui présentent également un plus fort transport dans le temps). Or, cette conséquence découle précisément de ce que nous venons de voir de la centration :
Lorsque, aprĂšs la quatriĂšme imprĂ©gnation F 4, on prĂ©sente 10 Ă 12 fois de suite la ligure (B, 4- B2) sans plus donner (A1 4- Î2), il sâensuivra deux consĂ©quences. En premier lieu P (Ct B2), c.-Ă -d. lâaction inhĂ©rente Ă la centration sur B2, va augmenter. Si nous appelons B12j B22; B32; etc., les B2 vus successivement, on aura :
(7) P (Ct B12) < P (Ct B32) < P (Ct B32) < ⊠etc.
ce qui aboutit Ă une Ă©galisation progressive par rapport Ă P (Cv A2) (prop. 3). DâoĂč le rĂ©sultat :
(8) (Dn > â Rn ) > (Dn-1 > â Rn-1) > (Dn.2 > â Rn.2) ⊠etc. =t (Dn.x = â Râ-x)
En second lieu, et par lĂ mĂȘme, on aura Ă la limite :
(9) P Ct (D = 0) P Cv (D 0) (cf. prop. 4) â
Ces deux prop. (8) et (9) exprimant lâextinction totale de lâeffet Usnadze. Or, il est clair que lâĂ©galisation (Dn.x = â Râ.x) qui marque la suppression de lâillusion consiste Ă©galement en un retour Ă la rĂ©versibilitĂ© des rapports de diffĂ©rence et de ressemblance, c.-Ă -d. en une comparaison objective : de ce point de vue lâextinction est bien une rĂ©gulation et câest sous cette forme quâil faut concevoir sa nature chez lâadulte. Au contraire, chez lâenfant, il se peut dans les cas extrĂȘmes (pie la lin de lâillusion consiste simplement en une cessation de la mise en rapport de (Î1 4- AJ et de (Bl 4- B2), donc en une suppression du transport temporel exprimĂ© par les prop. (1) Ă (9).
Ceci nous conduit, enfin, Ă formuler lâĂ©volution du phĂ©nomĂšne avec lâĂąge. 11 suffit, Ă cet Ă©gard, de supposer que la possibilitĂ© mĂȘme du transport temporel augmente avec le dĂ©veloppement, pour que lâon comprenne lâensemble des diffĂ©rences observĂ©es entre adultes et enfants. En effet, si lâon admet (prop. 2) que le transport temporel nâest autre chose quâun systĂšme de centrations virtuelles, cette affirmation revient Ă soutenir quâavec lâĂąge les rĂ©gulations et dĂ©centrations augmentent parce que la perception actuelle tient toujours plus compte des rapports virtuels et est donc plus active. Or, câest ce que lâensemble de nos analyses prĂ©cĂ©dentes nous a conduits Ă admettre (voir Rech. 1
ESSAI SUR UN EFFET D « EINSTELLUNG » 193
Ă III, notamment I, prop. 39 et 40). En principe, cette activitĂ© plus grande et relativement plus rĂ©versible est cause dâune diminution gĂ©nĂ©rale des illusions spatiales. Dans le cas particulier, on a vu pourquoi, elle est Ă la fois source dâanticipations plus fortes, mais aussi dâune extinction plus rapide de lâeffet illusoire de ces anticipations. On peut ainsi Ă©crire :
(10) Tpt (Ad) > Tpt (V-VII)
c.-Ă -d. le transport temporel des adultes surpasse celui des enfants de 5-7 ans, mais, par cela mĂȘme (en vertu de la prop. 2) les centrations virtuelles de lâadulte lâemportent sur celles de ces enfants :
(10 bis) Cv (Ad) > Cv (V-VII)
A supposer que la prop. (10) soit vraie, il sâensuit alors que, mĂȘme si les illusions de contraste diminuent avec lâĂąge pour des raisons tenant aux conditions spatiales de la centration, les inĂ©galitĂ©s (3) Ă (6) augmenteront en fonction de (1) et de (2),. Quant Ă lâextinction (7) Ă (9), on se rappelle que dans le mĂȘme temps (10 prĂ©sentations) lâextinction sâeffectue plus rapidement chez lâadulte que chez lâenfant : si le transport est plus durable chez le premier que chez le second (10) il faut donc admettre, pour expliquer cette vitesse supĂ©rieure, que le pouvoir de dĂ©centration est Ă©galement plus grand chez lâadulte. Mais câest ce qui dĂ©coule prĂ©cisĂ©ment de la prop. (10 bis). En ce cas, lâextinction chez lâadulte peut ĂȘtre attribuĂ©e Ă une sorte de « comparaison perceptive » entre la figure transportĂ©e (Al 4- A2 = 20 4- 28 mm.) et les ligures actuellement centrĂ©es B1 4- B2 = 24 4- 21 ou B,1 4- B2 = 23 4- 24, etc.). On se rappelle que, dans le domaine spatial la « comparaison » se dĂ©finit comme un « transport rĂ©ciproque » (Rech. II. DĂ©fin. III). Dans le domaine temporel, il va de soi que le transport perceptif est toujours Ă sens privilĂ©giĂ©, puisque la perception Ă elle seule ne parvient Ă reconstituer le passĂ© que dans des limites trĂšs restreintes de durĂ©e2. Mais, en tant que le transport temporel consiste Ă rapprocher une centration antĂ©rieure dâune centration actuelle (prop. 2), la rĂ©ciproque perceptive consistera entre autres Ă renforcer cette
1 11 est frappant, en particulier, de constater que lâeffet Usnadze sâest trouvĂ© moins marquĂ© chez, les enfants dâattention faible. Chez les anormaux, par contre, dâautres facteurs peuvent intervenir, tels quâun excĂšs dâeffets de contraste.
2 On sait cependant le rÎle que Auerspcrg fait jouer à la « reconstitution » perceptive.
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centration prĂ©sente sans annuler le transport, bref à « dĂ©centrer » lâune de ces deux centrations par la seconde: il y aura donc, non pas suppression de lâinfluence antĂ©rieure, mais rĂ©gulation, c.-Ă -d. compensation ou correction. Chez lâenfant, au contraire, ou bien le transport temporel sâarrĂȘte de lui-mĂȘme et cesse ainsi dâinfluencer la figure terminale (B1 4- B2), ou bien la centration sur celle-ci exerce sur la figure transportĂ©e (A1 4- A2) un effet de dĂ©centration moins grand que chez lâadulte. On voit comment les prop. (10) et (10 bis) composĂ©es avec les prop. (7) Ă (9) rendent ainsi compte des diffĂ©rences observĂ©es entre lâenfant et lâadulte relativement Ă lâextinction, aussi bien quâĂ lâacquisition de lâeffet Usnadze (prop. 1 Ă 6).
On voit surtout, et telle sera notre conclusion, quâen Ă©voluant dans le sens de la dĂ©centration, le transport temporel acquiert effectivement, comme nous avons cherchĂ© Ă le dĂ©velopper au § 4, ce pouvoir de rĂ©gulation qui lui confĂšre un caractĂšre prĂ©opĂ©ratoire. Dâabord simple influence des perceptions antĂ©rieures sur les perceptions actuelles, autrement dit assimilation de celles-ci Ă celles-lĂ , le transport dans le temps devient susceptible de correction, dans la mesure oĂč les centrations rapprochĂ©es grĂące Ă lui sâĂ©quilibrent lâune lâautre et compensent par dĂ©centration les dĂ©formations rĂ©sultant de ce rapprochement. Tendant ainsi vers la rĂ©versibilitĂ©, dans la limite des possibilitĂ©s propres Ă la perception, le transport et la transposition dans le temps, nâatteignent pas, Ă eux seuls, faute de transport orientĂ© vers le passĂ©, le niveau de la « comparaison perceptive » si lâon dĂ©finit celle-ci par un double transport ou transport rĂ©ciproque. Mais insĂ©rĂ©s dans les cadres de la mĂ©moire, de la reprĂ©sentation ou de lâintelligence sensori-motrice, ils deviennent instruments de comparaison objective. On peut mĂȘme se demander si le mĂ©canisme rĂ©ciproque (ou « inverse ») du transport dans le temps nâest pas la reconstitution du passĂ© immĂ©diat Ă partir du prĂ©sent, reconstitution en quoi consiste sans doute lâactivitĂ© la plus rĂ©versible ou la moins irrĂ©versible dont soit capable la perception. De ce point de vue, le mĂ©canisme Ă©tudiĂ© ici assurerait la connexion de la perception et de la mĂ©moire, lâitinĂ©raire conduisant du passĂ© au prĂ©sent Ă©tant encore surtout dâordre perceptif et lâitinĂ©raire inverse et complĂ©mentaire Ă©tant dĂ©jĂ mnĂ©monique, tous deux rĂ©unis tendant alors vers une vĂ©ritable « comparaison dans le temps ».
Si cette hypothÚse était exacte, nous serions alors sur la
ESSAI SUR UN EFFET Dâ« EINSTELLUNG » 195
voie de comprendre pourquoi les perceptions tendent, avec le dĂ©veloppement mental, vers un Ă©tat de rĂ©versibilitĂ© relativement supĂ©rieure Ă ce quâelle est dans la petite enfance. Ce rĂ©sultat, qui sâavĂšre gĂ©nĂ©ral dans les quelques recherches que nous avons pu faire jusquâici, reste nĂ©anmoins fort mystĂ©rieux. On comprendrait que la perception aboutisse Ă la rĂ©versibilitĂ© complĂšte sous lâinfluence des opĂ©rations de la logique, car alors la perception se prolongerait directement en intelligence Ă la maniĂšre dont la pensĂ©e intuitive des petits enfants devient rationnelle en se « dĂ©centrant » de son Ă©gocentrisme pour aboutir aux opĂ©rations rĂ©versibles. En ce cas, la dĂ©centration perceptive jouerait immĂ©diatement, par rapport aux dĂ©formations dues Ă la centration, le rĂŽle que le « groupement » opĂ©ratoire joue par rapport Ă lâĂ©gocentrisme, la rĂ©gulation perceptive tendant sans plus Ă la rĂ©versibilitĂ© complĂšte. Or, si ce schĂ©ma est sans doute vrai dans les trĂšs grandes lignes, il ne fait que relier les deux chaĂźnons extrĂȘmes dâune suite ininterrompue de mĂ©canismes, dont les chaĂźnons intermĂ©diaires sont Ă chercher dans les domaines de la motricitĂ©, de lâhabitude, de cette perception du passĂ© quâest la mĂ©moire, dans les schĂšmes de lâintelligence sensori-motrice et enfin dans ceux de lâintelligence intuitive ou prĂ©-logique. Câest pourquoi le progrĂšs accompli par la perception, au cours du dĂ©veloppement mental, ne consiste quâen une faible diminution de lâirrĂ©versibilitĂ© initiale. La raison en est assurĂ©ment que lâintelligence nâagit pas directement sur la perception, mĂȘme dans un domaine oĂč la mobilitĂ© prĂ©-opĂ©ratoire devient aussi grande que dans celui des transports et transpositions temporels : les perceptions sâintĂ©grent dâabord dans des schĂšmes sensori-moteurs plus larges Ă moins quâelles nâen fassent partie dâemblĂ©e (au sens du « Gestaltkreis » de v. WeizsĂ€cker), puis ceux-ci sâintĂ©grent Ă leur tour dans les schĂšmes reprĂ©sentatifs qui impliquent la reconstruction du passĂ©, et qui se subordonnent eux-mĂȘmes aux prĂ©-opĂ©rations de la pensĂ©e intuitive, etc. DĂšs lors, si le progrĂšs du dĂ©veloppement mental en vient Ă retentir sur la perception, ce nâest pas par une voie directe, mais au contraire par le fait mĂȘme de ces intĂ©grations successives : plus le systĂšme dâensemble sâenrichit alors par le haut, dans le sens de la mobilitĂ© et de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoires, et plus les contre-coups, dĂ©jĂ bien attĂ©nuĂ©s, de ce dynamisme supĂ©rieur en viennent Ă se faire sentir jusque dans les organes Ă©lĂ©mentaires du systĂšme. Câest sans doute pourquoi la transposition temporelle caractĂ©-
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lisant lâ« Einstellung » perceptive est lĂ©gĂšrement plus rĂ©versible chez lâadulte, qui met quotidiennement les opĂ©rations en Ćuvre, que chez lâenfant de 5 Ă 6 ans dont les mĂ©canismes perceptifs ne sont encore intĂ©grĂ©s que dans une pensĂ©e intuitive, Ă©gocentrique et nâatteignant sur aucun point la rĂ©versibilitĂ© complĂšte. Par contre, une amĂ©lioration dans le sens de la rĂ©versibilitĂ© sâobserve chez les sujets de 6-7 ans dĂ©jĂ (voir tableaux V-VII) et la raison en serait quâils sont prĂ©cisĂ©ment Ă lâĂąge du dĂ©but des opĂ©rations, comme si cette mobilitĂ© perceptive en progrĂšs favorisait lâapparition de celles-ci.
On peut alors faire une hypothĂšse de plus. Si lâon comprend, en fonction de ce qui prĂ©cĂšde, le choc en retour possible des opĂ©rations, une fois constituĂ©es, sur les perceptions sâintĂ©grant en une suite de schĂšmes emboĂźtĂ©s dont les termes supĂ©rieurs sont dâordre opĂ©ratoire, il faut se demander ce qui explique la constitution mĂȘme de ces opĂ©rations. Or, il se pourrait fort bien que vers 7 ans un ensemble de modifications sensori-motrices se produisent dans la direction de la mobilitĂ© rĂ©versible, de par la maturation mĂȘme des appareils sensorio-moteurs et du systĂšme nerveux. Ce progrĂšs fonctionnel retentirait dĂšs lors sur les schĂšmes conceptuels et verbaux « rĂ©flĂ©chissant » toute action et la prolongeant en pensĂ©e, et câest cette gĂ©nĂ©ralisation rĂ©flexive qui rendrait compte de lâopĂ©ration. Celle-ci, une fois structurĂ©e sous la forme des « groupements » qui en assurent lâĂ©quilibre, rĂ©agirait ensuite, par choc en retour, sur les Ă©chelons infĂ©rieurs de la hiĂ©rarchie des schĂšmes. Selon cette hypothĂšse lâaccroissement dâactivitĂ© de transport et de transposition temporels, dont tĂ©moignent les adultes par rapport aux petits, serait donc Ă la fois une manifestation parmi bien dâautres de lâensemble des transformations sensori-motrices qui sont Ă la source des opĂ©rations et un effet de la rĂ©action de celles-ci sur la totalitĂ© du systĂšme.