L’organisation et l’esprit de la psychologie à Genève (1944) 1 a

Mesdames et Messieurs,

Veuillez me permettre de vous souhaiter au nom des psychologues genevois, au nom du Laboratoire de psychologie expérimentale de la Faculté des Sciences et au nom de l’Institut des sciences de l’éducation (Institut J.-J. Rousseau), de la Faculté des Lettres, une très cordiale bienvenue. C’est un grand honneur pour nous que d’avoir été invités à recevoir les psychologues suisses en leur deuxième session et nous sommes heureux de vous accueillir aujourd’hui en ce centre traditionnel d’études psychologiques.

L’un des buts essentiels de la Société suisse de psychologie est d’assurer la coordination, d’établir des rapports amicaux et de servir à l’information mutuelle entre les psychologues de notre pays. Nous nous connaissons, en effet, beaucoup trop peu les uns les autres. Il y a souvent eu plus de distance psychologique entre Zurich, Bâle, Berne et Genève, qu’entre Genève et Paris, Londres, Berlin ou Vienne. Nous n’avons, en fait, que fort peu d’idées concrètes sur nos occupations respectives et nos travaux réels, ainsi que sur nos installations et instruments de travail. Nous avons donc décidé de mettre nos sessions en différentes villes alternativement, pour apprendre à connaître l’organisation des études psychologiques en nos divers centres ainsi que l’esprit des recherches et les méthodes adoptées en toutes les parties de la Suisse. Nous commençons aujourd’hui par Genève puisqu’elle est le siège de la présidence, mais nous continuerons par Bâle et bien d’autres villes.

I. Organisation

On fait, à l’Université de Genève, de la psychologie dans toutes les facultés sauf en Droit. Il existe en Théologie une chaire de psychologie religieuse, occupée ces dernières années par M. G. Berguer dont vous connaissez les travaux (dont plusieurs ont paru dans les Archives de psychologie). À la Faculté des Sciences sociales, le cours de sociologie fait une large place à la psychologie sociale puisqu’il est donné par le professeur qui enseigne la psychologie expérimentale à la Faculté des Sciences. À la Faculté de Médecine, il existe un cours de psychologie médicale donné par le Dr H. Flournoy, chargé de cours, dont chacun de vous a lu les études psychanalytiques. En outre au programme de la Faculté de Médecine est inscrit d’office chaque semestre le cours de psychologie expérimentale emprunté à la Faculté des Sciences.

Mais c’est surtout dans les deux Facultés des Sciences et des Lettres (Phil. I et II) que la psychologie a été développée. À la Faculté des Sciences elle est inscrite dans la « licence en biologie (B) » et conduit au « doctorat en psychologie ». À la Faculté des Lettres, elle est inscrite dans les différents diplômes de l’Institut J.-J. Rousseau et conduit au « Doctorat en philosophie, mention pédagogie ».

À la Faculté des Sciences, l’enseignement de la psychologie date de 1890 sous le double aspect d’une chaire ordinaire de psychologie expérimentale et d’un Laboratoire de psychologie expérimentale. Tous deux ont été fondés par Théodore Flournoy, qui a tenu à ce que la Psychologie fût placée en Sciences, bien qu’il fût médecin, et qu’il ait lui-même eu certaines attaches avec la Faculté des Lettres (où il a enseigné l’Histoire et la Philosophie des Sciences). Après Flournoy c’est Éd. Claparède qui a dirigé la chaire et le Laboratoire de psychologie expérimentale, et, depuis 1940, c’est l’auteur de ces lignes.

Précisons d’emblée que le qualificatif d’« expérimental » est pris à Genève dans le sens le plus large. Flournoy donnait des cours sur le sentiment religieux et sur la psychologie des médiums aussi bien que sur la sensation et la perception. Claparède avait aussi un large champ d’enseignement. Actuellement l’enseignement de la psychologie porte sur quatre semestres, dont deux consacrés à l’intelligence, l’habitude et la perception et deux consacrés à la psychologie affective (y compris les sentiments moraux), la pensée symbolique (discussion des doctrines de Freud, Adler et Jung), l’imitation et le jeu. Quant à la psychologie expérimentale au sens étroit (perception, motricité, etc.) l’initiation aux techniques précises se fait au Laboratoire, dans les « travaux pratiques » hebdomadaires et les recherches quotidiennes.

Au Laboratoire sont attachés un assistant permanent, qui dirige les recherches pratiques, et au moins deux assistants bénévoles qui sont chargés de travaux sur les perceptions. Des travaux de psychologie animale sont aussi parfois organisés, dont les résultats ont paru dans les Archives de psychologie.

Au Laboratoire de psychologie de la Faculté des Sciences est enfin annexée une section de psychologie clinique qui a pour siège l’Hôpital cantonal (service de neurologie). Elle est dirigée par M. André Rey, privat-docent, en liaison avec le prof. de Morsier, et est accessible aux étudiants avancés en Sciences ou aux diplômés de l’Institut des sciences de l’éducation, ainsi naturellement qu’aux étudiants en Médecine.

À la Faculté des Lettres existe un Institut des sciences de l’éducation, fondé en 1912 par Éd. Claparède et P. Bovet sous le nom d’Institut J.-J. Rousseau. Indépendant jusqu’en 1929, il a été rattaché à l’Université à cette date et comporte une série d’enseignements psychologiques spécialisés.

Notons d’abord que l’Institut occupe le même bâtiment que le Laboratoire de psychologie et que le Bureau international d’éducation, ce qui permet la mise en commun des bibliothèques, qui sont ainsi très complètes, des expositions et de diverses ressources techniques. Mais les deux (ou même trois) administrations restent distinctes, quoique reliées par des liens personnels.

La psychologie se retrouve, à l’Institut des sciences de l’éducation, dans presque tous les enseignements et dans presque tous les diplômes. Elle s’y présente sous un double aspect de psychologie génétique et de psychologie appliquée. En psychologie génétique, les recherches de psychologie de l’enfant occupent la place centrale. Chacun des étudiants de l’Institut est appelé, pendant deux semestres au moins, en marge de sa préparation théorique, à poursuivre une recherche de psychologie enfantine sous la direction du chef des travaux, Mlle B. Inhelder et d’un certain nombre d’assistants et d’assistantes bénévoles. Quant à la psychologie appliquée, les principales directions d’étude sont la « psychologie appliquée aux consultations pour enfants » (diagnostic psychologique, etc.) et la psychologie appliquée à l’orientation professionnelle. M. André Rey s’est spécialisé dans ces deux sortes de problèmes de psychologie appliquée, en liaison également avec le chef des travaux Mlle Inhelder. La préparation psychologique de nos élèves comporte en outre la psychologie appliquée à l’enseignement spécial (anormaux, enfants difficiles, etc.) et à la pédagogie expérimentale. Une heure est consacrée, enfin, à l’étude du psycho-diagnostic de Rorschach et des courants psychologiques de la Suisse alémanique (Mme Loosli). — Un certain nombre de diplômes spécialisés consacrent les études dans les diverses branches de la psychologie appliquée.

II. L’esprit

L’esprit de la psychologie à Genève est caractérisé par trois tendances qui se sont maintenues fortement de 1890 à nos jours : le libéralisme dans le choix des doctrines et des hypothèses, le besoin de vérification précise et expérimentale et le besoin d’applications sociales et pédagogiques.

Les deux premières de ces tendances ont été exprimées magnifiquement par Th. Flournoy dans ses travaux sur l’inconscient et la psychologie des phénomènes parapsychiques. La psychologie scientifique, disait-il, repose sur deux principes fondamentaux et complémentaires. Le premier pourrait être appelé « principe de Hamlet » et consiste à rappeler qu’il y a plus de choses entre ciel et terre que dans toute notre philosophie. Autrement dit, toutes les hypothèses sont permises, même celles qui heurtent le plus complètement nos manières usuelles de penser : il est antiscientifique d’exclure une possibilité a priori, simplement parce qu’elle heurte le sens commun et telles ou telles de nos philosophies personnelles. Mais si tout est possible, il faut être d’autant plus exigeant et scrupuleux dans la vérification objective. D’où le deuxième principe, que Flournoy appelait principe de Laplace : le poids des preuves doit être proportionné à l’étrangeté des faits. Autrement dit, si vous vous donnez le droit de construire des théories grandioses, vous contractez par cela même l’obligation d’en vérifier chaque point, par les méthodes de démonstration inductive et expérimentale qui seules distinguent la science de la rêverie subjective et de l’improvisation métaphysique.

En fait le libéralisme genevois a toujours été très réel. La psychologie genevoise a toujours accueilli tous les mouvements et toutes les doctrines, à titre d’hypothèses à reprendre et à vérifier. Il est très remarquable de constater par exemple qu’aux débuts de la psychanalyse vers 1900 déjà, Flournoy et Claparède ont d’emblée vu l’intérêt et l’avenir de ce genre de recherches. Il n’y a jamais eu chez nous les conflits entre la psychanalyse et la « psychologie officielle » ou expérimentale, qui se sont produits en tant de centres universitaires, et ont été aussi nuisibles au développement des recherches sur les phénomènes inconscients qu’à celui des travaux sur les fonctions supérieures de la vie mentale. Comme nous l’avons dit plus haut, le terme d’« expérimental » a toujours été pris à Genève dans un sens non pas limitatif, mais extrêmement large : est « expérimentale », pour nous, toute étude portant sur des faits rassemblés inductivement et pouvant être vérifiés par chacun selon une méthode communicable. Expérimental s’oppose simplement à dialectique et à incontrôlable. De ce point de vue, toutes les tendances ont été représentées parmi nous en ces dernières années, du freudisme et du jungisme à la psychologie de la Gestalt, des tests et de l’analyse statistique de Spearman à l’observation clinique et psycho-neurologique.

Nous sommes donc hostiles à toute opposition doctrinale a priori. Nous nous refusons, par exemple, à admettre d’avance le primat des éléments affectifs dans la conduite, avant de connaître de près les lois du développement de l’intelligence, de la perception et de la motricité, mais nous nous refusons aussi à sortir la pensée de son contexte vivant et actif. Nous cherchons à tenir compte du « behaviourisme » autant que de la psychologie intérieure et pensons que l’étude des « conduites » envisagées dans leur totalité présente précisément cet avantage essentiel d’intégrer les processus intérieurs dans le contexte réel de l’activité humaine. Nous nous sommes toujours refusé à admettre une opposition radicale entre ce que les Allemands ont appelé les psychologies « erklärende » et « verstehende » : pour nous une psychologie ne sera jamais complètement « explicative » si elle ne « comprend » pas également les faits par leur motivation interne, mais la « compréhension » ne sera jamais non plus complète si elle néglige les relations causales d’ordre « explicatif ».

Mais si nous sommes libéraux autant que faire se peut, nous sommes d’autant plus exigeants en fait de preuves et de vérification. C’est pourquoi nous tenons au qualificatif d’« expérimental » qui est lié pour nous à l’idée de la psychologie comme savoir positif. Expérimental signifie pour nous susceptible d’une démonstration par les faits, par n’importe quel genre de faits pourvu qu’il s’agisse bien de faits et non pas seulement d’idées ou d’interprétations non réduites au minimum. Bien sûr, un fait n’est jamais pur et il se présente toujours au travers d’une interprétation. Mais la méthode expérimentale est précisément celle qui tend à pousser aussi loin que possible la critique des interprétations à la lumière de faits toujours plus nombreux et plus minutieusement discutés, au lieu de se complaire dans le saut inverse du fait à l’interprétation !

C’est peut-être sur ce point que se marquent les nuances qui nous distinguent le plus de certains courants psychologiques contemporains. Nous paraissons souvent sceptiques là où par principe nous tenons à demeurer critiques. Je ne crois pas, par exemple, à une différence réelle de doctrines entre quelques aspects de la psychologie zurichoise et la psychologie genevoise. Une disciple fort intelligente de M. Jung nous disait un jour : « Jamais on ne fera comprendre l’idée d’Archétype à des cerveaux latins ! » Je n’en suis pas si certain. Nous avons du moins l’impression de comprendre et nous cherchons toujours à nous tenir au courant des recherches jungiennes. Nous sommes en particulier très intéressés par le grand effort déployé par M. Jung pour démontrer la généralité des symboles et leur présence dans les formes les plus diverses de la pensée symbolique, du rêve et de l’imagination enfantine aux mythes et aux rites des sociétés les plus éloignées des nôtres. Mais si nous admettons la généralité nous posons un point d’interrogation au sujet de l’hypothèse de l’hérédité. Les méthodes expérimentales de la biologie nous ont trop influencé pour que nous nous sentions aujourd’hui le droit de reconnaître l’hérédité des symboles. Nous attendons le moyen de trouver des preuves, pour aussi bien que contre, et distinguons en attendant les questions de généralité et d’hérédité, ou recourons à des hypothèses plus simples pour l’explication des faits.

Bref, l’esprit de la psychologie genevoise est l’esprit scientifique, qui aborde l’étude des questions sous l’angle de la vérification possible et qui appelle preuve une démonstration par les faits aboutissant à un accord général. Ce n’est pas que nous nous refusions à faire la philosophie de notre psychologie, autrement dit à faire aussi de la « psychologie philosophique ». Mais nous avons l’opinion que la philosophie est affaire privée et individuelle, et que, si chacun doit construire sa philosophie, il ne faut pas la mélanger avec la psychologie scientifique, qui est la propriété commune et l’affaire de tous.

Enfin, troisième tendance, les psychologues genevois ont toujours été préoccupés des applications de leur science à la vie sociale et à l’éducation. Le grand principe de notre Institut des sciences de l’éducation — son seul principe pourrait-on dire — est que les procédés pédagogiques doivent s’adapter aux lois du développement mental de l’enfant : discat a puero magister. Ce que Claparède appelait l’« éducation fonctionnelle » n’a pas d’autre signification : éduquer en se fondant sur les processus de l’activité psychique. Toutes les recherches de psychologie génétique que nous avons actuellement en cours serviront ainsi tôt ou tard à l’éducation. De même nous cherchons à appliquer nos connaissances psychologiques aux consultations pour enfant, au diagnostic mental en général, à l’orientation professionnelle. Nous préparons en outre des assistants psychologues pour médecins, des éducateurs spéciaux, etc.

Mais nous pensons que les applications d’une science sont d’autant meilleures que cette science est bien faite et qu’une science est d’autant mieux faite que, en la construisant, on n’aura pas pensé seulement aux applications ! C’est ainsi que les recherches physiologiques seront d’autant plus utiles à la médecine qu’on les aura développées pour elles-mêmes, et que les mathématiques sont devenues indispensables à toutes les sciences dans la mesure même où elles ont été cultivées de façon désintéressée.

Aussi pourrait-on s’inquiéter, à voir la série des travaux que nous poursuivons actuellement en toutes sortes de domaines, du nombre de sujets inutiles que nous cherchons à approfondir ! Je ne parle pas seulement des recherches sur le développement de la pensée de l’enfant, dont Mlle Inhelder vous parlera tout à l’heure 2, ou des recherches en cours en psychologie neurologique, en psychologie animale, en psychologie des perceptions et de la motricité, etc. Je pense en particulier à un ensemble d’expériences que nous avons en chantier dans le domaine si démodé de la psychophysique ! En reprenant systématiquement les travaux de la « Gestaltpsychologie » dans les questions de bonne forme, de constances de la grandeur, d’illusions en fonction de la figure d’ensemble, etc., nous avons été conduits à revoir les anciens problèmes de la « psycho-physique » : les seuils, la loi de Weber, les « erreurs » spatiales, temporelles, etc. Or cela peut sembler horriblement anachronique. Il y a longtemps que certains de nos collègues qui enseignent la psychologie philosophique en quelques universités de la Suisse alémanique ont prononcé l’éloge funèbre de la psychologie expérimentale au sens strict du terme. À les entendre, elle est bien morte et ne revivra jamais. J’ai le regret de devoir les rassurer : elle se porte fort bien et est d’ailleurs florissante dans les pays anglo-saxons et à Paris autant qu’à Genève ! En réalité elle est même d’un très vif intérêt, à condition bien entendu d’en retraduire les problèmes en un langage moderne. Les anciens psycho-physiciens cherchaient à atteindre la « sensation » en elle-même et considéraient les « erreurs systématiques » comme des obstacles gênants qu’ils tentaient d’écarter sans y réussir d’ailleurs. Pour nous, au contraire, l’étude des « erreurs systématiques » est révélatrice — comme celle de toutes les erreurs — de l’activité même du sujet, de cette activité perceptive si mystérieuse et qui fournira peut-être un jour la clef du passage entre les activités organiques inconscientes et celle de l’intelligence elle-même.

Mais je n’ai cité cet exemple que pour montrer l’importance que nous attachons a une culture psychologique vraiment générale pour la préparation des « psychologues » de carrière qui se spécialiseront dans les diverses applications de notre science. Le succès de la psychologie dans la vie sociale de demain nous paraît, en effet, lié à une forte et consciencieuse préparation universitaire. Il y a trop de méthodes superficielles, qui sont même dangereuses par leur fragilité scientifique, pour que les instituts responsables de la formation des psychologues de demain ne se préoccupent pas du problème essentiel que soulève la psychologie appliquée. Pour nous la solution en tient à ces deux principes : culture générale étendue en tous les aspects de la psychologie et initiation pratique aux méthodes de vérification qui seules offrent une garantie aux techniques d’application.