Discours de M. le professeur Jean Piaget. Inauguration du buste de M. Arnold Reymond : œuvre de François L. Simecek à l’aula de l’université, le 16 décembre 1944 (1945) a 🔗
Le groupe d’amis 1 qui se font aujourd’hui un plaisir de rendre un hommage collectif à M. Arnold Reymond m’a chargé de lui exprimer notre reconnaissance en leur nom. Je ne dois ce privilège qu’à une qualité : d’être parmi les plus anciens élèves de M. Reymond, et d’avoir suivi son enseignement, lors de ses débuts, au Gymnase et à l’Université de Neuchâtel.
Les amis de M. Reymond, réunis ici ou qui s’associent de loin à cette manifestation, sont en fait innombrables : philosophes ou théologiens, mathématiciens, physiciens ou psychologues, juristes, éducateurs, simples citoyens soucieux de réflexion, nous avons tous été éclairés, à des degrés divers, par l’une ou l’autre des facettes de sa pensée si riche et si humaine, et c’est le plus bel hommage que l’on puisse rendre à un penseur que de constater la multiplicité des témoignages émanant de points de vue si variés.
Quant aux anciens élèves, au nom desquels je parle surtout, ils gardent tous de leur maître le souvenir de cet enseignement direct, étranger à tout dogmatisme, et fait d’entretiens ou de discussions autant que d’exposés systématiques. Ils se rappellent avec reconnaissance le temps qu’il parvenait à consacrer à ses étudiants : les cours n’étaient qu’un aspect de notre formation philosophique, et c’est souvent durant des promenades en tête à tête, ou des visites qu’il encourageait toujours, que M. Reymond livrait le fond de sa pensée. Il arrivait même à lire d’un bout à l’autre les papiers, souvent volumineux, que nous lui soumettions, annotant page par page ces essais embryonnaires, renvoyant sans cesse à des sources bibliographiques sûres, et, avant tout, marquant son respect de la pensée d’autrui dans la manière dont il discutait, comme d’égal à égal, le point de vue de simples débutants.
Le privilège que nous avions alors nous est apparu toujours plus clairement avec le recul : c’est la pensée d’un maître, organisant peu à peu son système, qu’il nous était donné de suivre en son développement. Or, plus que toutes les leçons, ce contact avec un esprit vivant, qui réfléchit et construit, est enrichissant pour les disciples en formation.
Ce qui frappe aujourd’hui, à évoquer ces années d’antan, c’est la continuité de l’effort qu’a fourni M. Reymond depuis ses deux thèses de 1900 et 1908 sur Le Subjectivisme et la connaissance religieuse et Logique et mathématiques, au travers de ses travaux neuchâtelois, de ses livres lausannois, et jusqu’à ce monument final qu’est la Philosophie spiritualiste. Dès ses ouvrages de début, en effet, deux aspects de sa pensée se sont affirmés nettement, qui se sont prolongés tout au cours de sa carrière et dont il a fourni la conciliation progressive.
Le premier est la croyance au caractère absolu et permanent de certaines valeurs : croyance au Dieu personnel dans sa thèse sur le Subjectivisme, et à la Vérité rationnelle dans Logique et mathématiques.
Le second est la croyance à la relativité de la connaissance humaine. C’est ainsi que la connaissance religieuse est « subjective » en ce sens qu’elle n’est pas la simple contemplation d’idées indépendantes du sujet pensant, mais qu’elle demeure toujours relative à l’expérience et à la vie même du croyant. Or, chose très intéressante, la connaissance rationnelle et même strictement logique est d’emblée apparue à M. Reymond comme n’étant pas non plus une aperception de relations ou de notions toutes faites, mais comme relative à une activité réelle, celle du jugement. L’affirmation était d’autant plus remarquable en 1908 que la thèse de B. Russell séduisait alors nombre de bons esprits, selon laquelle la pensée appréhende directement les classes et les relations logiques, « subsistant » de toute éternité à la manière des idées platoniciennes, ainsi que ces « classes de classes correspondantes » constituant les nombres. Pour M. Reymond, au contraire, et malgré l’attraction que devait exercer cette doctrine sur son besoin d’absolu, le nombre est conçu dès l’abord comme une synthèse sui generis, et les êtres logiques comme le produit de l’activité de juger, en son développement vivant.
Depuis lors, on assiste dans le déroulement de la pensée de M. Reymond à une évolution harmonieuse de ces deux mêmes thèses, ainsi qu’à leur conciliation graduelle.
En ce qui concerne l’absolu, il est demeuré d’une fidélité constante à ses croyances religieuses et rationnelles initiales, toujours unies en un seul tout, d’ailleurs, puisque la valeur du vrai est explicitement fondée par lui comme par Descartes sur la véracité divine.
Quant à la relativité du savoir humain, c’est le sentiment profond qu’il en a toujours eu, et entendu dans le sens le plus positif et le moins sceptique, qui l’a conduit à l’emploi systématique de la méthode historico-critique, illustrée en France par les travaux de G. Milhaud, de L. Brunschvicg, de P. Boutroux et de bien d’autres. Étudier la formation des notions pour en saisir la signification et la valeur, car une notion n’est jamais indépendante de son développement, tel est le principe de cette méthode, qui lui a inspiré, entre autres, son livre sur l’Histoire des sciences exactes et naturelles dans l’Antiquité gréco-latine 2. Cette méthode historico-critique a eu la plus grande influence sur les élèves de M. Reymond. Je pense entre autres à Gustave Juvet, à Rolin Wavre, et puis avouer que mes propres recherches sur la formation de la logique chez l’enfant se sont inspirées pour une bonne part de cet enseignement, l’étude génétique prolongeant par récurrence l’étude historique elle-même.
Or, ce sont les deux mêmes croyances en l’absolu des valeurs permanentes et en la relativité des connaissances que l’on retrouve dans les Problèmes de la logique et la critique contemporaine et surtout dans la Philosophie spiritualiste, qui tente d’en fournir la synthèse.
Le fait de départ, dans cette position finale de M. Reymond, est l’unicité du vrai : le vrai est unique, tandis que l’erreur est multiple, tels les tirs dispersés autour du centre d’une cible. Mais cette unicité est fonctionnelle, en ce sens qu’elle constitue un rapport — le seul rapport valable possible — entre un sujet qui juge et le donné auquel s’applique ce jugement.
En effet, tout jugement implique un dualisme irréductible. D’une part, il y a le donné ou l’être : « ce à quoi on pense », c’est-à -dire l’objet que toute philosophie est bien obligée de distinguer, au moins momentanément, du sujet, même l’idéalisme le plus radical pour autant qu’il analyse l’action réelle de juger. D’autre part, il y a la position fonctionnelle en quoi consiste l’intervention du sujet. Cette fonctionnalité est d’ailleurs triple : 1° relations entre les objets (élaborées par les sciences particulières) ; 2° relations entre les idées (logique formelle) et 3° relations entre les idées et les choses.
Cela étant, cette position fonctionnelle (à la fois triplement fonctionnelle et ramenée à l’unité dans l’acte du jugement) est donc unique en tant que vraie. Elle constitue même, nous dit M. Reymond, une relation éternelle, ce qui semblerait impliquer un réalisme absolu. Mais vient aussitôt la correction : son éternité consiste en ceci que, si l’univers et la pensée rentraient dans le néant pour en ressortir ensuite, mais a) avec le même objet, b) avec notre même constitution mentale, « constitués comme nous le sommes » 3, alors le nouveau jugement vrai retrouverait la même « position fonctionnelle ».
La vérité n’est donc éternelle qu’« en droit » 4. En fait, elle est toujours relative aux notions acquises et aux principes admis « jusqu’à plus ample informé ». Comme l’a si bien dit M. H. Miéville 5, « la fonctionnalité » n’est ainsi « qu’un autre terme pour la relativité », mais pour une relativité qui est seule source d’objectivité, en opposition avec les faux absolus engendrés sans cesse par le réalisme.
La conciliation de l’absolu et du relatif, à laquelle aboutit M. Reymond, est donc de nature à satisfaire à la fois les métaphysiciens ou les logiciens, qui raisonnent sur le droit, et les psychologues, sociologues ou historiens des sciences, qui raisonnent sur le fait. On comprend alors le nombre des esprits, sur lequel j’insistais au début de ce trop bref exposé, qui peut se réclamer simultanément de l’œuvre et de l’homme auquel nous apportons aujourd’hui un témoignage d’affectueuse gratitude.