Hommage Ă C. G. Jung (1945) a đź”—
La Société suisse de psychologie est heureuse de saisir l’occasion du soixante-dixième anniversaire de C. G. Jung pour exprimer au grand psychiatre de Zurich l’hommage de sa reconnaissance et de son admiration.
Le nom de Jung est connu dans le monde entier et occupe, notamment dans les pays anglo-saxons, une place éminente due tout à la fois aux qualités de l’homme et à celles de l’œuvre.
Pour apprécier l’homme, il ne suffit pas de l’avoir approché en sa demeure paisible de Küssnacht, ni d’avoir senti son enthousiasme et son ardeur juvénile au cours des conversations qu’il sait si bien animer. Il faut l’avoir vu sur le pont supérieur d’un transatlantique pendant une tempête, l’avoir entendu dans une université américaine défendre ses thèses devant un auditoire choisi d’adeptes et de spécialistes, ou encore l’avoir surpris dans un parc de Harvard, improviser séance tenante un exposé d’une heure de temps sur les symboles gravés dans la pierre d’un monument chinois fraîchement débarqué. On se rend compte alors que C. G. Jung est une force de la nature, qui tantôt résiste aux flots déchaînés parce que comprenant leur langage symbolique, tantôt déploie son éternelle jeunesse à la manière d’un héros wagnérien, tantôt se fait l’écho des voix millénaires qu’il perçoit au fond de lui-même tout en sachant reconnaître leurs traces dans les images d’un marbre.
C’est au travers de cet homme étonnant qu’il convient de juger son œuvre. L’esprit latin et rationnel qui cherche des preuves et exige la cohérence logique s’y perd ou s’y impatiente parfois. Mais le chercheur qui réclame des idées et met son plaisir à les éclairer à la lumière des intuitions fondamentales dont a vécu leur auteur, en trouve chez C. G. Jung autant qu’il en peut désirer. C’est que Jung est un constructeur étonnant que ne retient ni l’esprit critique, ni la hantise des vérifications parce qu’il développe une idée centrale dont il s’est fait le prophète en même temps que le systématicien.
Cette intuition fondamentale qui anime l’œuvre de C. G. Jung est que chaque homme porte en lui le passé tout entier de l’humanité, détenant jusqu’à l’héritage le plus lointain des sociétés primitives et des tendances ancestrales élémentaires. Et c’est ce passé perpétuellement présent qui est la source des dieux et des démons, des idées les plus pures comme des instincts les plus bas. C’est le monde grouillant que le psychothérapeute doit ordonner en chaque individu, tandis que le psychologue et le sociologue constatent ses miracles ou ses dévastations dans l’univers actuel.
Le lecteur de langue française ne peut s’empêcher de faire un rapprochement — qui paraîtra peut-être artificiel ou surprenant tant sont différents les tempéraments intellectuels des deux auteurs, mais qui nous frappe à la réflexion sur leur œuvre. Un grand sociologue français, lui aussi, a profondément vécu cette action permanente du passé sur le présent, et, lui aussi, s’est « penché sur la vie tribale des Australiens » pour éclairer les comportements contemporains : c’est Durkheim. Mais ce que Durkheim, prophète et sociologue comme Jung est prophète et psychologue, attribuait à la « conscience collective », Jung le recherche dans l’« inconscient collectif ». Or, ces deux entités antithétiques voisinent plus souvent qu’on ne croit et il sera bien curieux d’analyser, dans les temps à venir, leurs interférences possibles.
Quoiqu’il en soit de cette comparaison, une chose restera à coup sûr de l’œuvre de C. G. Jung : c’est l’effort considérable qu’il a fourni pour démontrer la généralité des symboles et l’existence d’une « pensée symbolique » conçue comme une sorte de langage primaire, par opposition aux symboles plus particuliers ou « individuels » relevant des mécanismes freudiens. Que les connaissances futures confirment ou non l’hypothèse d’une hérédité des symboles, qu’elles aboutissent ou non à décomposer cette notion encore un peu globale d’un inconscient commun à tous les individus, qu’elles développent l’analyse de la genèse même des symboles en fonction des mécanismes les plus primitifs de la pensée infantile, peu importe : il restera que C. G. Jung dès le début des recherches sur la pensée symbolique, a soutenu que le symbole est une expression directe des tendances affectives, sans intervention nécessaire de déguisements ou de refoulements, et que cette expression est susceptible de constances et de généralité, chez les individus les plus divers et dans les productions mythiques des sociétés les plus différentes.
À Genève, en particulier, où la tradition de Flournoy a inculqué la prudence dans les hypothèses et le scrupule dans les vérifications, l’intérêt des travaux de Jung sur la généralité des symboles a toujours été reconnu. Nous avons le souvenir d’une belle conférence de Th. Flournoy en 1916 sur Freud et Jung. En l’honneur du soixante-dixième anniversaire de celui que nous célébrons en ce numéro spécial de notre revue, l’Université de Genève lui a décerné un Doctorat honoris causa. Tant comme Genevois d’adoption que comme président de la Société suisse de psychologie, je me permets de terminer ces quelques lignes en assurant notre jubilaire de l’amitié, du respect et de l’admiration de tous ses collègues.