Les trois conditions dâune Ă©pistĂ©mologie scientifique (1946) a b
Constituer une Ă©pistĂ©mologie scientifique, câest non seulement construire une thĂ©orie des formes de connaissances propres aux diffĂ©rentes sciences, mais encore câest lâĂ©difier au moyen de matĂ©riaux empruntĂ©s aux seules sciences positives, sans recourir aux hypothĂšses mĂ©taphysiques caractĂ©risant les diverses philosophies. Or, il est permis de se demander si une thĂ©orie de la connaissance, et mĂȘme de la connaissance scientifique, peut ĂȘtre Ă©laborĂ©e sans soulever Ă titre prĂ©alable des questions telles que celle de la nature de lâesprit, de lâexistence dâun monde extĂ©rieur ou de la pĂ©rennitĂ© de la logique, questions qui sont assurĂ©ment mĂ©taphysiques. Il nâest quâune maniĂšre de tourner cette difficultĂ© initiale, mais elle est efficace, car câest celle qui a conduit toutes les sciences particuliĂšres (de la mathĂ©matique jusquâĂ la psychologie expĂ©rimentale) Ă se constituer en sciences autonomes, indĂ©pendantes de la philosophie : câest de dĂ©limiter le problĂšme. Ă cet Ă©gard, une Ă©pistĂ©mologie qui veut ĂȘtre scientifique ne saurait se contenter de reprendre Ă son compte le problĂšme philosophique trop gĂ©nĂ©ral : quâest-ce que la connaissance ? Car la connaissance, situĂ©e ainsi dans lâabsolu, ne pourrait donner lieu Ă une Ă©tude mĂ©thodique conduite grĂące Ă lâemploi des seuls procĂ©dĂ©s scientifiques. Par contre, il est un moyen, et sans doute il constitue mĂȘme le seul moyen, dâaborder tous les problĂšmes intĂ©ressant lâĂ©pistĂ©mologie scientifique sans pourtant se perdre dans les questions prĂ©alables. Câest de dĂ©finir lâobjet de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique sous la forme suivante : comment sâaccroĂźt la connaissance ? Ou plus prĂ©cisĂ©ment encore : comment sâaccroissent les connaissances ? Autrement dit comment, dans les diverses disciplines constituĂ©es par les sciences mathĂ©matiques, physiques, biologiques et psycho-sociologiques, passe-t-on dâun Ă©tat de moindre connaissance Ă un Ă©tat de connaissance plus avancĂ©e ?
Or, si tel est lâobjet dâune Ă©pistĂ©mologie scientifique, trois conditions au moins sont nĂ©cessaires pour remplir ce programme.
La premiĂšre condition est de suivre pas Ă pas, historiquement, le dĂ©veloppement rĂ©el des connaissances. Câest Ă lâhistoire, en effet, Ă nous apprendre si un principe de conservation physique, par exemple, est nĂ© de lâexpĂ©rience, de la dĂ©duction ou des deux Ă la fois, et câest Ă lâhistoire Ă nous montrer comment, nĂ© dâune maniĂšre ou dâune autre, il a rĂ©ussi Ă©ventuellement Ă se libĂ©rer de telle ou telle forme de vĂ©rification expĂ©rimentale pour atteindre un certain Ă©tat de gĂ©nĂ©ralitĂ©, ou pour entrer dans tel ou tel systĂšme dĂ©ductif Ă titre de condition nĂ©cessaire, etc.
Mais si lâhistoire suffit Ă soulever tous les problĂšmes intĂ©ressant lâĂ©pistĂ©mologie scientifique, et notamment tous ceux qui relĂšvent des rapports entre la dĂ©duction et lâexpĂ©rience et les diffĂ©rentes formes revĂȘtues successivement par lâun et lâautre de ces deux processus, lâhistoire ne parvient pas Ă les rĂ©soudre Ă elle seule. Une seconde condition est donc nĂ©cessaire Ă lâĂ©tude Ă©pistĂ©mologique : câest lâanalyse logistique des fondements axiomatiques propres aux disciplines dĂ©ductives. Dans la mesure, en effet, oĂč lâhistoire nous fait assister au processus graduel de logicisation et de mathĂ©matisation de certaines notions, comme celles de vitesse ou de temps, par exemple, demeurĂ©es si durablement qualitatives chez les Grecs avant de donner lieu aux dĂ©ductions gĂ©omĂ©triques et cinĂ©matiques modernes, il sâagit de dissĂ©quer les organes logico-mathĂ©matiques qui ont rendu cette Ă©volution possible et câest cette anatomie fine que rend possible lâanalyse logistique.
Mais, en possession des donnĂ©es historiques concernant le progrĂšs des connaissances elles-mĂȘmes, et des donnĂ©es logistiques et axiomatiques concernant leur structuration dĂ©ductive, on est encore loin de saisir le mĂ©canisme de lâaccroissement des connaissances. Que lâon conçoive les principes logiques Ă la maniĂšre platonicienne de B. Russell ou comme lâexpression dâune syntaxe ou dâun simple langage Ă la maniĂšre de la philosophie « unitaire » du Cercle de Vienne, il subsiste un dualisme entre le systĂšme, tautologique ou non, des ĂȘtres logiques, et le systĂšme des expĂ©riences progressives rĂ©vĂ©lĂ©es par lâhistoire ; et ce dualisme risque mĂȘme de demeurer irrĂ©ductible tant que lâon ne « coordonne » pas les propositions logico-mathĂ©matiques, non seulement avec les rĂ©alitĂ©s expĂ©rimentales dâordre physique, mais encore avec les diverses formes de lâactivitĂ© du sujet lui-mĂȘme, rĂ©vĂ©lĂ©es par la psychologie expĂ©rimentale. Car, mĂȘme Ă titre de langage, le systĂšme des propositions logico-mathĂ©matiques, suppose des individus capables de parole et un groupe social susceptible dâorganiser lâensemble des signes collectifs.
La troisiĂšme condition nĂ©cessaire Ă la constitution dâune Ă©pistĂ©mologie scientifique est donc lâanalyse gĂ©nĂ©tique ou psychosociologique. Mais, sur ce troisiĂšme point, lâaccord est loin dâĂȘtre rĂ©alisĂ© aussi complĂštement que sur les deux premiers, quant aux mĂ©thodes Ă suivre, et cela pour deux raisons au moins, dont lâune tient Ă lâinquiĂ©tude des logisticiens Ă lâĂ©gard de tout ce qui ressemble Ă du « psychologisme », et dont lâautre sâexplique par le caractĂšre beaucoup trop Ă©troit des appels adressĂ©s jusquâici Ă la psychologie expĂ©rimentale (comme si, par exemple, lâorigine mentale de toute connaissance Ă©tait Ă chercher dans la sensation).
Le premier obstacle est facile Ă Ă©carter. La logistique Ă©tudie les implications nĂ©cessaires entre propositions, indĂ©pendamment du mĂ©canisme mental au moyen duquel le sujet devient capable de les Ă©noncer, ou de dĂ©couvrir leur nĂ©cessitĂ© hypothĂ©tico-dĂ©ductive. Or rien, dans cette position inexpugnable, nâest menacĂ© par lâanalyse gĂ©nĂ©tique, car la psycho-sociologie peut concevoir la structure logique de la pensĂ©e comme lâexpression dâun Ă©quilibre final du dĂ©veloppement, Ă©quilibre susceptible dâanalyse dĂ©ductive ou axiomatique de la part du logisticien autant que dâanalyse causale de la part du psychologue, sans que les deux analyses interfĂšrent ni ne se contredisent nullement. Bien plus, il est intĂ©ressant du point de vue Ă©pistĂ©mologique, de dĂ©couvrir que les structures logiques de caractĂšre formel sont la traduction dâopĂ©rations rĂ©elles, et que ces opĂ©rations consistent en actions devenues rĂ©versibles au cours de leur intĂ©riorisation : cette rĂ©versibilitĂ©, indice de lâĂ©quilibre complet atteint par le mĂ©canisme opĂ©ratoire, peut alors ĂȘtre simultanĂ©ment conçue comme le point de dĂ©part de la nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive, Ă©tudiĂ©e axiomatiquement par le logisticien, et comme le point dâarrivĂ©e dâune Ă©volution rĂ©elle Ă partir de la perception et de la motricitĂ© irrĂ©versibles. Or, une telle Ă©volution dont le psychologue Ă©tudiera causalement la marche, ainsi orientĂ©e vers cet Ă©quilibre rĂ©versible qui constitue la logique, est prĂ©cisĂ©ment lâun des domaines les plus instructifs du point de vue de lâaccroissement des connaissances, puisquâelle englobe la construction des opĂ©rations logiques elles-mĂȘmes et non pas seulement lâĂ©laboration de lâexpĂ©rience.
DâoĂč le second point. Si le recours Ă la psychosociologie a toujours Ă©tĂ© timide, de la part de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique (sauf quelques exceptions notables comme celle de F. Enriques), câest que lâon sâimagine trop volontiers que la psychologie a dit son dernier mot lorsquâelle a invoquĂ© les donnĂ©es de la « sensation ». Or, rien nâest plus Ă©trange quâune telle illusion, car la sensation nâest jamais quâun indice symbolique et non pas le point de dĂ©part effectif de la connaissance, celle-ci tenant Ă la coordination des actions bien davantage quâĂ leur signalisation perceptive. Câest donc sur le terrain de la coordination des actions et du passage Ă cette coordination dâactions intĂ©riorisĂ©es et mentalisĂ©es constituant les dĂ©buts de la pensĂ©e que la psychologie peut informer lâĂ©pistĂ©mologie scientifique : ce nâest ainsi rien moins que la construction des structures logiques et des notions mathĂ©matiques et physiques Ă©lĂ©mentaires, dont lâĂ©pistĂ©mologie scientifique est en droit dâattendre certains Ă©claircissements de la part de lâanalyse gĂ©nĂ©tique.
Ă cet Ă©gard, lâĂ©tude de la formation de lâintelligence chez le petit enfant peut rendre les plus grands services Ă une Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et comparĂ©e, exactement comme lâembryologie a Ă©clairĂ©, en biologie, un grand nombre de problĂšmes soulevĂ©s par lâanatomie comparĂ©e et restĂ©s sans solution jusquâau jour oĂč lâanalyse du dĂ©veloppement embryonnaire a pu assigner leur vraie signification Ă certaines structures et Ă certains organes. Dans ce domaine de lâanatomie comparĂ©e des structures intellectuelles quâest lâĂ©pistĂ©mologie scientifique, lâembryologie mentale constituĂ©e par la psychologie de lâenfant peut de mĂȘme fournir les plus prĂ©cieux renseignements. Câest ainsi quâen nous apprenant la maniĂšre dont se composent entre elles les opĂ©rations constitutives de la logique des classes et de celle des relations ou dont se forment les opĂ©rations inverses en fonction de la rĂ©versibilitĂ© croissante du mĂ©canisme opĂ©ratoire de lâintelligence, la psychologie de lâenfant nous renseigne bien davantage sur la logique rĂ©elle que ne le fait lâintrospection de la conscience adulte. Dâautre part, en nous renseignant sur les antĂ©cĂ©dents de la notion de « groupe », lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique des opĂ©rations nous apprend Ă considĂ©rer ces derniĂšres comme des totalitĂ©s ou des systĂšmes dâensemble et Ă nous libĂ©rer du point de vue en quelque sorte atomistique qui est celui de trop de logiciens 1.
Dans le domaine proprement mathĂ©matique, la psychologie gĂ©nĂ©tique nous instruit sur les sources de la notion de nombre et sur ses rapports avec les classes logiques et les relations asymĂ©triques. Elle nous apprend en particulier Ă distinguer les correspondances bi-univoques quelconques, impliquant la notion dâunitĂ©, et les correspondances bi-univoques qualifiĂ©es et simplement logiques, deux sortes dâopĂ©rations que B. Russell semble avoir confondues dans sa cĂ©lĂšbre thĂ©orie du nombre cardinal 2. Dans le domaine de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©omĂ©trique, la psychologie du dĂ©veloppement (de la naissance Ă lâadolescence) est particuliĂšrement instructive et contribue Ă nous dĂ©livrer de cette illusion (due Ă lâanalyse des seules perceptions adultes) que la perception Ă©lĂ©mentaire serait euclidienne : au contraire, et en parallĂšle remarquable avec la marche gĂ©nĂ©rale de la construction axiomatique, la construction psychologique de lâespace procĂšde dâintuitions topologiques Ă©lĂ©mentaires (voisinage, sĂ©paration, enveloppement, ordre et continuitĂ©), sans structurations euclidiennes dĂ©finies, et ce nâest que plus tard que se construisent simultanĂ©ment les systĂšmes de rĂ©fĂ©rence euclidiens (coordonnĂ©es) et les coordinations projectives 3.
Dans le domaine des notions physiques, lâĂ©tude du dĂ©veloppement permet tout dâabord une analyse relativement prĂ©cise des rapports entre les notions de temps et de vitesse et sur leur Ă©volution : comme Einstein lâa si profondĂ©ment senti, lâintuition de la vitesse est au point de dĂ©part de celle du temps et non pas lâinverse 4. Lâenfant construit mĂȘme si laborieusement sa notion du temps quâil nâa pas dâemblĂ©e lâintuition de la simultanĂ©itĂ© (lors de lâarrĂȘt en deux points diffĂ©rents de mobiles animĂ©s de vitesses distinctes) ni de lâĂ©galitĂ© des durĂ©es synchrones (Ă vitesses diffĂ©rentes), etc. Le dĂ©veloppement de lâidĂ©e de forces donne Ă©galement lieu Ă des constatations instructives, car le sentiment de lâeffort, loin de pouvoir servir de fondement Ă une notion anthropomorphique de la force se rĂ©vĂšle au contraire, Ă lâanalyse, comme le rĂ©sultat dâune simple prise de conscience des rĂ©gulations dâaccĂ©lĂ©ration ! La genĂšse des premiers principes de conservation (quantitĂ© de matiĂšre et poids) ainsi que des intuitions atomistiques Ă©lĂ©mentaires est particuliĂšrement claire chez lâenfant et montre Ă lâĂ©vidence le rĂŽle des compositions rĂ©versibles dans leur formation 5. Enfin le dĂ©veloppement des notions de hasard (mĂ©lange, etc.) et des intuitions probabilistes dĂ©montre lâĂ©troite solidaritĂ© de ces notions avec lâĂ©volution des opĂ©rations dâordre et de combinaison 6.
Bref, pour autant que lâĂ©pistĂ©mologie scientifique sâintĂ©resse Ă la formation rĂ©elle des notions, la reconstitution historique ne saurait lui suffire sans ĂȘtre complĂ©tĂ©e par une analyse psycho-gĂ©nĂ©tique toujours plus poussĂ©e, et celle-ci, loin de contredire lâanalyse logistique ou axiomatique, est au contraire aujourdâhui en Ă©tat de coordonner cette derniĂšre avec les opĂ©rations mĂȘmes de lâintelligence en son dĂ©veloppement.