La pédagogie moderne. La Suisse, terre classique de l'éducation (1946) a 🔗
La pédagogie est comme la médecine : un art, mais qui s’appuie — ou devrait s’appuyer — sur des connaissances scientifiques précises. Les aptitudes d’un bon médecin (le sens clinique, la rapidité de coup d’œil, le contact avec le malade) sont sans doute individuelles et presque innées : elles ne s’apprennent pas et sont tout au plus susceptibles de développement. Mais il ne servirait de rien à un praticien de les posséder s’il ne s’était initié, des années durant, à l’anatomie et à la physiologie, à la pathologie et à la clinique. De même on naît pédagogue : on ne le devient pas et les plus belles leçons de méthodologie ne donnent pas le secret du contact avec les enfants à un futur maître qui ne les aime pas. Mais, fut-on éducateur jusqu’à la moelle des os, il reste à connaître non pas seulement les branches que l’on enseigne, mais l’enfant lui-même, à qui l’on s’adresse, ou l’adolescent : bref, l’élève en tant qu’être vivant, qui réagit, se transforme et se développe mentalement selon des lois aussi complexes que celles de son organisme physique.
Or, chose étrange et presque stupéfiante, on connaît tous les recoins du corps humain, on a catalogué tous les animaux de la planète, on a décrit et baptisé tous les brins d’herbe, et l’on a laissé durant des siècles les techniques psychologiques — telles en particulier que celle de leur éducateur — à leur empirisme, comme si elles étaient de moindre importance que celles du guérisseur, de l’éleveur ou du cultivateur…
En 1912, deux universitaires suisses, Éd. Claparède et P. Bovet, fondaient un Institut des « sciences de l’éducation » et l’appelaient Institut Rousseau, non pas pour défendre les doctrines de l’Émile, mais en reconnaissance de cette grande parole du prophète et citoyen de Genève : « Étudiez donc vos élèves, car assurément vous ne les connaissez point. » De quoi devait-on s’occuper, en cette nouvelle école ? De psychologie de l’enfant, tout d’abord : découvrir et expliquer les lois du développement mental. De pédagogie expérimentale, ensuite : ajuster, en fonction de l’expérience, les techniques de l’éducateur aux connaissances psychologiques. D’une foule d’applications, enfin : éducation des petits, des anormaux, orientation professionnelle, consultations médico-pédagogiques, etc., etc.
Mais les élèves, les étudiants ? Les maîtres d’école, futurs ou en place, s’intéressent-ils à tout cela ? Les psychologues, collaboreront-ils volontiers ? Ils sont venus en foule, de Suisse et surtout de partout. En 1920, dans la capitale d’un grand pays voisin, le doyen de la Faculté des Lettres disait en une cérémonie : « Nous venons de fonder un Institut de pédagogie sur le modèle de l’Institut Rousseau de Genève ». En bien d’autres lieux, la contagion a gagné les esprits et cet article ne suffirait pas à énumérer les répercussions, proches ou lointaines, de l’initiative helvétique.
Pourquoi un tel succès ? Sans doute est-il dans la tradition du pays de Rousseau et de Pestalozzi, du Père Girard et de Planta de se vouer aux sciences de l’éducation. Jointe aux préoccupations sociales et à l’esprit d’objectivité scientifique, notre vocation pédagogique héréditaire devait aboutir à quelque réalisation de cette sorte. Mais là n’est pas la question : une idée ne se répand que si elle correspond à un besoin. Ce besoin était général, voilà tout, et on a compris pourquoi. Mais aujourd’hui, et surtout demain, le besoin subsiste-t-il et se développera-t-il ? La vérité est que la connaissance de l’enfant et que les différents aspects de la psychologie appliquée en sont toujours à leurs débuts : un champ immense leur reste ouvert, qui suscite toujours plus d’intérêt et répond à des besoins toujours plus étendus. Citons-en quelques-uns en procédant des plus aux moins connus.
Chacun sait et comprend l’utilité de la psychologie pour le diagnostic et l’éducation des enfants anormaux ou simplement difficiles. Mme Montessori en Italie, Decroly en Belgique, Claparède et Mlle Descœudres chez nous, ont renouvelé par leurs travaux les techniques de cette « éducation spéciale ». Mais ce qui est fait est bien peu en regard du programme qui reste à remplir. Il suffit de constater à cet égard que trois instituts spécialisés poursuivent actuellement en Suisse les travaux dans cette direction si féconde en applications : le « Heilpädagogisches Seminar », fondé à Zurich par le prof. Hanselmann, le Séminaire de pédagogie curative de l’Université de Fribourg et les Sections d’éducation des anormaux et de consultation médico-pédagogique de l’Institut des sciences de l’éducation de Genève. Les techniques nouvelles, élaborées ces dernières années en cette consultation destinée à la formation des étudiants, ont en particulier suscité un intérêt bien au-delà de nos frontières et l’on peut prévoir le moment où les assistants-psychologues pour médecins joueront un rôle aussi important dans le vaste mouvement en faveur des enfants anormaux ou nerveux que les éducateurs d’arriérés scolaires.
Aux applications de la psychologie à cet enseignement « spécial », il faut rattacher historiquement, chose curieuse, celles que l’on a faites à l’éducation des petits. Depuis Frœbel, celle-ci paraissait parvenue à un degré de perfection suffisante. Mais une fois découverts les nouveaux procédés de Mme Montessori, de Decroly ou de l’école genevoise, primitivement destinés aux anormaux seuls, leurs inventeurs les ont aussitôt généralisés à l’enseignement des petits. Pourquoi ne pas faire profiter, en effet, les débuts de la vie scolaire de procédés qui répondent si bien aux lois du développement psychologique que les anormaux en deviennent éducables, puisque les « arriérés » sont par définition des retardés demeurés au niveau d’intelligence des jeunes enfants normaux ? Ceux-ci ont donc bénéficié, par une sorte de ricochet, des travaux psychologiques orientés en une autre direction. L’expérience ayant montré tout ce que l’éducation des petits peut retirer d’une étude systématique de l’évolution mentale, ces recherches ont pris une importance accrue et sont actuellement en plein épanouissement. La « Maison des petits », rattachée à l’institut de Genève, constitue ainsi un centre expérimental de travail à la fois psychologique et pédagogique, qui rayonne déjà au loin.
De l’éducation des petits, le mouvement a gagné l’école primaire. Mais si décisives qu’aient été déjà les premières réalisations inspirées par l’étude psycho-pédagogique, ce nouveau terrain d’application s’avère infiniment plus vaste que l’on ne le pense communément. Pour ne citer qu’un exemple banal, on ne saurait croire que la psychologie éducative a dit son dernier mot tant que l’enseignement de l’arithmétique et de la géométrie n’enthousiasmera pas les élèves au même titre que les leçons les plus intéressantes d’histoire naturelle. Or, si on a réussi à apprendre à lire à des anormaux qui en étaient incapables par les procédés classiques, si l’on a pourvu les débuts de la lecture et du calcul chez les petits de méthodes actives qui forcent l’intérêt, pourquoi n’arriverait-on pas à passionner une classe pour une science qui représente la logique de l’esprit humain ? Eh bien ! c’est de quoi s’occupe aujourd’hui chez nous une équipe de chercheurs, et ceci n’est qu’un exemple des problèmes multiples qui restent à résoudre.
Et l’école secondaire ? L’expérience montre, dans tous les pays, que les recherches psycho-pédagogiques issues de l’université ont intéressé les éducateurs des premiers degrés bien davantage que les maîtres secondaires. Et cela est naturel, car les anormaux ou les petits déroutent notre esprit, tandis que nous croyons comprendre sans plus la pensée des adolescents. L’avenir montrera la part d’illusion qu’entretient cette croyance et il est douteux que des progrès didactiques importants au niveau primaire ne contagionnent pas un jour les degrés supérieurs. Un certain nombre de pionniers anticipent cet avenir et les travaux ont déjà été entrepris sur le développement de l’intelligence et de la pensée des adolescents (par opposition à leur affectivité, qui a de tout temps préoccupé les psychologues). Au reste, les nombreuses recherches faites en vue de l’orientation professionnelle des jeunes gens, au niveau des classes du second degré, conduisaient déjà à des résultats intéressants à cet égard, mais le problème peut et doit être posé de façon plus générale : en fonction de l’enseignement lui-même. On le voit, le mouvement des études pédagogiques et psychologiques a été et reste intense sur le sol helvétique. Mais c’est à l’avenir qu’il faut surtout songer. Épargnés par la plus terrible des guerres, nous ne saurions nous replier sur nous-mêmes ni ignorer les besoins illimités qui se manifestent aujourd’hui, dans le champ de l’enseignement comme dans tous les domaines. Que penseraient de nous les éducateurs de tous les pays qui se tournaient, dans le passé, vers les réalisations de la Suisse et cherchaient leur inspiration dans les travaux de nos devanciers, si nous n’avions mis à profit nos privilèges immérités pour servir la cause de l’école et de la jeunesse de demain ? On peut donc être assuré que les pionniers de l’éducation sont conscients des problèmes multiples que pose l’après-guerre, et que l’essor des recherches psycho-pédagogiques en sera décuplé.