PrĂ©face. La rĂ©flexologie et les essais d’une psychologie structurale (1947) a

L’ouvrage qu’on va lire impose le respect Ă  plus d’un Ă©gard. Avec une juvĂ©nile ardeur, M. Kostyleff s’y fait, comme au cours de toute sa carriĂšre, le champion dĂ©sintĂ©ressĂ© d’une interprĂ©tation psycho-rĂ©flexologique de la vie mentale, et le dĂ©fenseur des thĂšses propres de l’École de Bechterew. Mais au lieu de se borner Ă  dĂ©velopper sans plus le point de vue qu’il avait dĂ©jĂ  soutenu dans son MĂ©canisme cĂ©rĂ©bral de la pensĂ©e, M. Kostyleff cherche Ă  intĂ©grer dans sa conception les rĂ©sultats de nombreux travaux Ă©manant des Ă©coles les plus diverses, qu’il analyse avec minutie et discute avec une admirable verdeur.

Le point de vue si net et si cohĂ©rent de l’auteur est de nature Ă  faire rĂ©flĂ©chir et Ă  stimuler tous les chercheurs s’intĂ©ressant au dĂ©veloppement mental. En principe hostile Ă  toute « psychologie subjective », taxĂ©e de mĂ©taphysique, et mĂȘme Ă  toute « psychologie structurale », l’interprĂ©tation rĂ©flexologique de M. Kostyleff revient Ă  traduire systĂ©matiquement et de façon parfaitement consĂ©quente, l’ensemble des faits connus en termes de dynamique cĂ©rĂ©brale. Or, il n’est pas de doute qu’une telle traduction est Ă  la fois nĂ©cessaire et suggestive, et c’est un service rĂ©el que l’auteur rend Ă  la psychologie contemporaine en lui fournissant un « modĂšle » construit sur un autre type que les analyses courantes. Il s’ajoute Ă  cela le plaisir de lire l’exposĂ© d’un homme convaincu, dont les annĂ©es n’ont en rien affaibli la foi et qui est un familier des travaux de Bechterew et de ses collaborateurs.

Le rĂŽle d’un prĂ©facier n’est pas de prendre une position contraire Ă  celle de l’auteur, surtout quand celui-ci lui a fait l’amitiĂ© de lui confier le soin de l’introduire auprĂšs d’un public peu habituĂ© aux thĂšses psycho-rĂ©flexologiques. Aussi bien, n’est-il pas question de s’opposer aux interprĂ©tations de M. Kostyleff, alors que celui-ci invoque Ă  plusieurs reprises les observations recueillies Ă  notre Institut de GenĂšve Ă  titre de rĂ©sultats convergeant avec ses thĂšses.

Ce qui nous frappe, prĂ©cisĂ©ment, dans l’Ɠuvre qu’on va lire, c’est cette convergence plus que la divergence des notions adoptĂ©es. On pourrait chicaner sur le fait que le langage psycho-rĂ©flexologique est une traduction de ce qui est donnĂ© dans l’expĂ©rience psychologique, et non point une analyse directe du comportement mental : « tous les phĂ©nomĂšnes associatifs cĂ©rĂ©braux, toutes les Ă©vocations d’images et d’idĂ©es, a Ă©crit PiĂ©ron, peuvent ĂȘtre conçus comme des rĂ©flexes
 Ainsi la psychologie peut-elle ĂȘtre conçue comme une psycho-rĂ©flexologie (Bechterew). Mais cette maniĂšre de voir ne change rien aux mĂ©thodes d’une psychologie scientifique, et n’implique aucunement la substitution Ă  la terminologie habituelle d’une terminologie physiologique nouvelle, trĂšs Ă©troite comme celle de Pawlow, un peu plus large comme celle de Bechterew, mais dans tous les cas inutile 1. » Sous les questions de langage, il y a un problĂšme de principe, et c’est celui-ci que soulĂšve de la maniĂšre la plus suggestive l’ouvrage de M. Kostyleff. Ce problĂšme est de savoir si l’interprĂ©tation psycho-rĂ©flexologique exclut l’interprĂ©tation psychologique ou si elle la complĂšte simplement.

Selon M. Kostyleff, la premiĂšre est appelĂ©e Ă  remplacer l’essentiel de la seconde, et cela malgrĂ© les attĂ©nuations nuancĂ©es que les conclusions de cet ouvrage introduisent quant au rĂŽle de la « psychologie subjective ». Que l’on parle d’assimilation ou d’accommodations mentales, de schĂšme, de conscience du but ou intentionnalitĂ©, de croyance, de formes diverses de causalitĂ© ou mĂȘme de notions aussi prĂ©cises que le « groupe » de dĂ©placement, etc., on se perd dans le vague et l’imprĂ©cision, parce qu’on fait appel Ă  des Ă©tats de conscience (bien que, notons-le, toujours conçus en fonction des conduites ou des comportements), tandis qu’à traduire les faits correspondants en termes de rĂ©flexes associĂ©s, de dominance, de concentration ou de dĂ©charge nerveuse, etc., tout devient clair et objectif.

J’aimerais rĂ©pondre, pour ma part, Ă  M. Kostyleff que j’accepte l’ensemble de ses explications et que, sur les nombreux points oĂč il regrette l’obscuritĂ© ou la monotonie des miennes, je suis fort heureux de voir les faits observĂ©s (dont l’essentiel est qu’ils sont reconnus exacts) entrer dans son schĂ©ma psycho-rĂ©flexologique, si constamment et inlassablement rĂ©pĂ©tĂ© soit-il. Mais cette explication rĂ©flexologique supprime-t-elle toute signification possible Ă  l’explication proprement psychologique ? LĂ  est la seule question, oĂč il me parait exister une diffĂ©rence entre nous.

Prenons un exemple un peu gros, mais qui est au centre du problĂšme : les structures logiques et mathĂ©matiques. Et demandons-nous, par exemple, comment les mathĂ©maticiens en sont venus Ă  construire un nombre imaginaire √ − 1 ou un espace qui dĂ©passe la rĂ©alitĂ© physique ? Par un jeu de rĂ©flexes associĂ©s, c’est entendu. Mais cette explication dispense-t-elle le mathĂ©maticien de chercher Ă  dĂ©finir les structures qu’il emploie, en utilisant Ă  cet effet des opĂ©rations intellectuelles telles que √, +, −, etc. ? Il est Ă©vident que non : sur un tel terrain, l’analyse des structures est indispensable, et la traduction rĂ©flexologique ne suffirait en rien aux spĂ©cialistes de cette science exacte entre toutes qu’est la mathĂ©matique (englobant aujourd’hui la logique). Bien plus, si l’on dit qu’une rĂ©alitĂ© physique donnĂ©e dans l’expĂ©rience, est assimilĂ©e Ă  une structure mathĂ©matique, on exprime un fait trĂšs concret, Ă  savoir que le jeu des opĂ©rations employĂ©es par l’intelligence du mathĂ©maticien (mĂȘme si l’on appelle intelligence le simple exercice de ses rĂ©flexes cĂ©rĂ©braux) a ajoutĂ© Ă  la rĂ©alitĂ© perçue un ensemble de rapports qui n’y Ă©taient pas donnĂ©s dans son Ă©tat initial.

Or, si tout cela est bien clair dans les domaines supĂ©rieurs de la pensĂ©e scientifique, il faut assurĂ©ment qu’une telle assimilation opĂ©ratoire commence Ă  un niveau quelconque de dĂ©veloppement mental, et notre effort a consistĂ© Ă  analyser ces dĂ©buts. C’est ainsi qu’un bĂ©bĂ© en vient peu Ă  peu Ă  organiser ses mouvements selon la structure que les gĂ©omĂštres appellent un « groupe » de dĂ©placements. M. Kostyleff nous dit que ces mouvements sont rĂ©glĂ©s par un mĂ©canisme de rĂ©flexes associĂ©s, etc. Je n’ai rien contre une telle interprĂ©tation, si l’on assouplit suffisamment la rĂ©flexologie un peu atomistique de certains auteurs et qu’on arrive Ă  saisir le dynamisme total lui-mĂȘme des actions. Mais cela n’exclut en rien de parler de structures intellectuelles ni de rechercher pourquoi elles prennent une forme plutĂŽt qu’une autre. Et si tel est le cas, il est difficile de ne pas parler d’une « assimilation » des objets Ă  ces structures, surtout que cette assimilation est au dĂ©but, toujours dĂ©formante (comme l’assimilation biologique), avant d’ĂȘtre Ă©quilibrĂ©e et d’ajouter simplement Ă  l’objet des rapports nouveaux qui l’enrichissent sans le modifier.

C’est donc sur le terrain des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques que le problĂšme des rapports entre l’explication rĂ©flexologique et l’explication psychologique se pose avec le plus d’acuitĂ©. On pourrait ĂȘtre tentĂ© de rĂ©pondre, avec M. Kostyleff, que la premiĂšre s’attache au rĂ©el et la seconde au domaine du « possible » dĂ©fini par l’ensemble des constructions opĂ©ratoires qui dĂ©passent le donnĂ©. Mais peut-ĂȘtre cela ne suffit-il point encore : ne pourrait-on pas soutenir plutĂŽt que la neurologie seule rĂ©ussit Ă  atteindre l’explication « causale », tandis que la rĂ©alitĂ© propre Ă  la conscience et par consĂ©quent Ă  la psychologie structurale est celle des implications entre les rapports (relations perceptives, intellectuelles, valeurs affectives, etc.), et par consĂ©quent entre les opĂ©rations qui finissent par les grouper ? De ce point de vue, l’assimilation mentale pourrait correspondre Ă  des liaisons organiques et nerveuses bien dĂ©terminĂ©es, sans pour autant perdre son originalitĂ© psychologique.

Au total, les psychologues « structuraux » que M. Kostyleff contraint, avec un bel Ă©lan, Ă  un continuel « examen de conscience » (si j’ose ainsi parler, faute de trouver l’exacte traduction rĂ©flexologique) ne peuvent que lui ĂȘtre reconnaissants et qu’applaudir sans rĂ©serve Ă  ce qu’il apporte de neuf sur le plan de l’interprĂ©tation psycho-rĂ©flexologique. Mais ils lui proposent un gentlemen’s agreement et mĂȘme les premiĂšres bases d’un traitĂ© de paix, sous la forme d’un dictionnaire qui permettrait de traduire les « structures » ou les « schĂšmes » en termes de rĂ©flexes mentaux et rĂ©ciproquement. C’est aprĂšs quelques annĂ©es (sinon quelques siĂšcles
) d’une telle collaboration qu’un arĂ©opage formĂ© de neurologistes et de mathĂ©maticiens ou de logiciens dĂ©cidera si les mathĂ©matiques doivent ĂȘtre « assimilĂ©es » par la neurologie, ou l’inverse
 ou si par hasard l’assimilation sera rĂ©ciproque.

En attendant ce jour, remercions M. Koslyleff de son bel effort.