Pierre Janet, 1859-1947 : nécrologie (1948) a 🔗
La carrière de Pierre Janet n’est pas seulement un fidèle reflet de l’histoire de la psychologie contemporaine : elle est l’une de celles qui expliquent de la façon la plus représentative les développements actuels de notre science. Il est extrêmement frappant, à cet égard, de comparer les premières œuvres du maître français à celles de la dernière période de sa production. Avec cette jeunesse perpétuelle d’esprit et cette étonnante vitalité qui le caractérisaient, Pierre Janet s’est, en effet, sans cesse renouvelé, en procédant de l’idée un peu statique de « synthèse » et d’automatisme à la notion génétique de la hiérarchie des « conduites » successivement apparues et dont chaque nouvelle forme s’appuie sur les précédentes.
Chacun sait de quelle manière sa fameuse thèse sur l’Automatisme psychologique représentait la personne humaine comme une « synthèse » de systèmes superposés : le moi conscient constituait le système supérieur, les systèmes inférieurs, ordinairement subordonnés à cette instance suprême, étaient conçus comme susceptibles de fonctionner d’eux-mêmes, c’est-à -dire « automatiquement ». Une telle hypothèse, primitivement destinée à rendre compte des mécanismes mentaux propres à l’hystérie, portait en germes deux idées centrales, que Janet a ensuite développées au cours de toute sa carrière, tout en leur conférant une signification de plus en plus dynamique et génétique.
La première de ces notions (à laquelle il vouait une secrète tendresse) est celle de la force de synthèse, d’abord conçue comme une sorte de force purement psychologique puis interprétée comme la réserve d’énergie dont dispose l’individu dans la construction et le déploiement de ses conduites. Or, en substituant le langage de la « conduite » à l’analyse de la conscience et de l’inconscient, Janet a tiré de cette hypothèse initiale un schéma général, essentiel à ses explications ultérieures en psychologie affective : les sentiments représentent l’énergétique de la conduite, et à chaque forme particulière de sentiment correspond un type particulier de régulation des énergies disponibles et employées au cours de l’action. C’est ainsi que les joies et les tristesses, les sentiments de « pression » (effort, ardeur) et de dépression s’éclairent tous à la lumière de cette idée générale de la régulation des conduites : régulations de l’activation ou de la terminaison des actes, sur lesquelles Janet a écrit sans doute ses pages les plus belles.
La seconde des idées centrales de Janet est celle de la hiérarchie même des conduites, succédant à la superposition des systèmes telle qu’il concevait lorsqu’il parlait le langage de la « synthèse ». Janet a d’abord transformé les systèmes statiques superposés en « conduites » s’étageant des plus simples (les réflexes, les réactions perceptives, etc.) aux plus complexes (la croyance, la réflexion et, tout au sommet, le « sens du réel »). Chez le normal, ces comportements représentent les différents niveaux entre lesquels oscille l’action, et qui exigent une dépense énergétique proportionnée à leur degré de complexité. Chez le malade, chacun de ces mêmes paliers représente un niveau supérieur de fixation, ne pouvant être dépassé, et variant selon les divers types de névroses ou de psychoses : ainsi le « psychasthénique » parvient jusqu’au niveau de la réflexion, mais manque l’adaptation au réel ; l’hystérique ne dépasse pas le palier des « croyances asséritives » ou des conduites impulsives et échoue à la réflexion, etc.
Puis, de cette hypothèse des « oscillations de la tension psychologique » et des niveaux de fixations correspondant aux divers cadres nosologiques, Janet en est venu, en fin de compte, à une attitude résolument génétique : à chacun des paliers de la hiérarchie des conduites correspond ainsi finalement un « stade » particulier de leur formation. Les niveaux supérieurs, qui sont les plus complexes chez le normal, et les plus fragiles ou les plus difficiles à atteindre chez le malade, se trouvent ainsi caractériser les conduites les dernières apparues au cours du développement, tandis que les niveaux inférieurs, les plus simples et les plus résistants, correspondent aux conduites les plus primitives dans l’ordre de la succession génétique.
Partant de la pathologie, Janet en est donc arrivé à une étude systématique des stades du développement, et c’est dans ce cadre psychogénétique que se situent tous ses derniers travaux. Rien ne saurait rendre la fraîcheur et la richesse sans cesse renouvelée des leçons qu’il professait, année après année, au Collège de France, sur ces sujets en apparence toujours semblables. Qu’on relise ces petits chefs-d’œuvre que sont L’Intelligence avant le langage ou Les Débuts de l’intelligence, et l’on mesurera le chemin parcouru depuis l’Automatisme et l’étonnante intuition génétique d’un psychologue qui, en fait, a peu expérimenté, au sens strict du terme, mais a reconstitué l’histoire du développement normal à la lumière de son incomparable expérience clinique. Grâce à lui, les méthodes psychopathologiques et génétiques ont fini par fusionner en un seul tout harmonieux.
Qu’il nous soit permis, en terminant ces lignes, de rendre à notre maître Pierre Janet l’hommage des Archives de psychologie — on sait combien il a été lié avec Flournoy et avec Claparède — et l’hommage de la reconnaissance personnelle. Se livrant rarement, timide au fond malgré sa verve et sa facilité de parole, Janet paraissait parfois fuir ses élèves et craindre la discussion avec ses collègues ou même avec ses disciples. Mais quand l’occasion se trouvait d’une rencontre imprévue, il révélait d’autant mieux l’intérêt réel et bienveillant qu’il portait aux travaux des autres et savait surtout, avec une merveilleuse finesse, distinguer les idées viables et les notions périmées dans le mélange si complexe de tendances qui caractérise le milieu psychologique dans lequel il vivait. Nous nous rappellerons toujours certaines courses à pied (on ne pouvait circuler autrement) dans le Paris de 1942, durant lesquelles Janet, infatigable malgré l’âge et la dépression ambiante, faisait le bilan de son œuvre et de ce qu’il laissait aux autres. Modeste, au terme de sa route, et confiant dans l’avenir, il donnait plus encore qu’en sa chaire ou qu’à la lecture de ses œuvres, l’impression d’un homme étonnamment vivant et lucide, et d’un très grand maître.