Épistémologie génétique et méthodologie dialectique II (1950) a b 🔗
Les réflexions si amicales auxquelles F. Gonseth a bien voulu se livrer à propos du tome 1 de mon Épistémologie génétique étaient appelées dans son esprit à amorcer un dialogue proprement dit (p. 20) 1. Je ne saurais me dérober à ce vœu, et cela d’autant moins que la discussion est l’un des instruments essentiels de travail de cette « philosophie dialoguée » que préconise le groupement de Dialectica.
Je le fais avec d’autant plus de plaisir qu’il n’est en rien question, entre Gonseth et moi, de points de vue individuels d’auteurs, mais que seules comptent les idées et que, au surplus, ces idées sont très proches. En leur contexte de départ elles sont même identiques et ce n’est qu’à partir d’un certain point qu’elles commencent à diverger. Inutile de revenir sur les convergences, qu’a fort bien décrites Gonseth. Cherchons plutôt à comprendre pourquoi il y a divergence à un moment donné.
Il y a à cela une raison de méthode, qui nous paraît l’essentiel, et un certain nombre de raisons de fait, sur lesquelles l’accord serait sans doute facilité si nous parvenions à nous entendre sur les perspectives méthodologiques.
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La divergence des méthodes est la suivante. Elle n’apparaît, répétons-le, qu’en cours de route, puisque Gonseth croit comme nous à la valeur de la recherche psycho-génétique et de l’analyse historico-critique, pratiquées l’une et l’autre sans présupposition réaliste ni aprioriste. Mais tôt ou tard (selon les domaines), Gonseth leur adjoint autre chose, et c’est cette autre chose que nous mettons en question. Il y ajoute la méthode dialectique. Or, pour parler familièrement, nous croyons à la dialectique en tant qu’elle est l’expression directe des interdépendances innombrables dont est faite la réalité, mais nous ne croyons pas aux dialecticiens dans la mesure où ils admettent la possibilité d’une connaissance de ces interactions autre que psycho-génétique ou historico-critique. En d’autres termes, nous croyons à la dialectique du réel (que ce réel soit physique ou mental), mais non pas à une méthode dialectique qui serait capable de résoudre d’elle-même les problèmes soulevés par ces « situations dialectiques », c’est-à -dire par les cercles divers ou les rapports d’interdépendances existant dans l’univers ou dans la pensée. C’est pourquoi nous nous sentons tout à la fois si près de Gonseth et cependant souvent quelque peu éloigné : si proche, parce qu’effectivement l’emploi des méthodes psycho-génétique ou historico-critique conduit sans cesse à la découverte de « situations dialectiques », si l’on préfère les appeler ainsi ; mais néanmoins sans accord de principe, parce que nous croyons que seul le développement spontané et collectif de la pensée scientifique fournit la solution de ces conflits dialectiques sans qu’il existe une méthode spécifique capable, par sa propre efficacité, de la découvrir directement.
En effet, que serait cette méthode, en quoi consisteraient ses règles de vérité et comment la garantir contre le danger mortel de toute philosophie, y compris la philosophie des sciences : la spéculation ou l’improvisation individuelles ? Ou bien elle ne fera appel qu’à l’expérience et à la déduction, et l’on ne sort pas alors du cercle des sciences, lesquelles, à ce que nous croyons, sont seules aptes à résoudre le problème de leur propre destinée, ou bien on y ajoute quelque chose qui serait comme la dialectique elle-même en tant que méthode de raisonnement ou de synthèse, et nous demandons en ce cas ce qu’est le canon logique ou ce que sont les critères de légitimité de cette instance qui serait supérieure aux méthodes scientifiques particulières.
Pour donner d’emblée un exemple de la distinction entre cette dialectique du réel lui-même et ce que nous pourrions appeler la dialectique du dialecticien, il se peut qu’il y ait interdépendance entre le schème opératoire, ou schème inhérent aux actions que le sujet exerce sur l’objet, et le schéma descriptif ou produit de la schématisation sommaire de l’objet comme tel. Mais qu’il y ait interdépendance, la méthode propre à l’épistémologie génétique exige que cela soit établi psychologiquement ou historiquement (ou même logistiquement, si l’on veut construire un modèle abstrait) et elle se refuse à toute reconstitution qui ne serait pas ou expérimentale (au sens large) ou formelle. Gonseth au contraire va plus loin : « Le fait que Piaget n’ait pas trouvé nécessaire de mettre notre idée du schéma en face de l’idée d’un horizon de réalité (sur laquelle nous avons tant insisté) nous fait penser que, sur ce point, il ne nous a pas suivi jusque dans la position d’arbitrage que nous occupons, entre le schème et le schéma tels qu’il les entend » (p. 20). Disons d’emblée que la notion d’un « horizon de réalité » nous paraît très précieuse, mais que nous l’avions comprise comme inhérente à celle du schéma lui-même. Seulement là n’est pas la question ; elle est pour le moment dans le choix des méthodes : qu’est-ce, en effet, qu’une « position d’arbitrage » et sur quoi saurait se fonder l’autorité de l’arbitre ? Que Gonseth, comme mathématicien, logicien ou physicien nous donne une théorie formelle des schémas et de leurs variétés, que Gonseth comme psychologue ou historien des sciences nous donne une théorie génétique et une explication de l’évolution historique des schémas, etc., il établira ainsi des algorithmes formels ou des faits expérimentaux : nous les admettrons alors comme tels, et non pas comme les résultats d’un arbitrage. Mais que, en présence de la diversité des plans (ou horizons) de réalité et des types multiples de schémas, on ait recours à une méthode d’unification ou de synthèse en résolvant directement (« dialectiquement ») le problème sans attendre que la mathématique, la physique, la psychologie, l’histoire des sciences et la logistique s’accordent d’elles-mêmes entre elles, il y a bien alors arbitrage, mais au nom de quels critères et de quelles règles de vérité ?
On répondra peut-être que ces règles existent et que ce sont celles-là mêmes sur lesquelles l’épistémologie de Gonseth a insisté : principes de révisibilité, d’efficacité ou d’adéquation (idonéité), etc. Mais il y aurait là une équivoque possible. Lorsque Poincaré, Brunschvicg, Gonseth, etc., découvrent, en retraçant l’histoire ou en faisant la psychologie des sciences contemporaines, qu’elles sacrifient les « principes » ainsi que les figures anciennes du monde pour s’orienter vers la révisibilité, l’adéquation, etc., ils énoncent sans plus les règles que la pensée scientifique, ou plus précisément les diverses sciences interdépendantes, s’imposent d’elles-mêmes spontanément. Il existe certes une certaine difficulté, et il y a donc un grand mérite à découvrir les normes que la pensée scientifique s’assigne effectivement, car (Meyerson y a souvent insisté), les savants n’ont pas toujours conscience des directions qu’ils suivent et se croient souvent attachés à une philosophie qu’ils dépassent sans le savoir. Mais, répétons-le, ces règles sont donc celles que se donnent les sciences comme telles et ne leur sont pas imposées par la méthode d’interprétation qui les analyse et les compare : il n’y a donc pas d’arbitrage et toute méthode qui voudrait ajouter quelque chose à ce que les diverses sciences, en leurs interpénétrations ou mutuelles relations, élaborent d’elles-mêmes, dépasse ipso facto les limites de la légitimité : l’épistémologie scientifique a pour seule tâche de comprendre comment les sciences résolvent les problèmes de la connaissance et elle ne saurait les résoudre à leur place. C’est pourquoi nous ne croyons qu’aux méthodes psycho-génétique et historico-critique, lesquelles suffisent à assurer cette sorte de prise de conscience, et non pas à une méthode dialectique qui substituerait tôt ou tard à la dialectique du réel celle du dialecticien.
Or, chacun admettra ce qui précède tant qu’il s’agit de mathématiques ou de physique : en particulier Gonseth mathématicien ne laisse jamais à Gonseth dialecticien le soin de décider de ses propres affaires, et c’est pourquoi nous pouvons facilement croire à leur accord sur ce terrain précis. Mais dès qu’il s’agit de la pensée comme telle, en son développement psychologique ou sociologique (historique), on change d’attitude : ou bien on croit possible, par introspection, observation directe, etc., d’improviser la vérité psychologique sans souci d’expérimentation ni de genèse réelle, ou bien on va jusqu’à assigner des bornes à l’analyse psychologique en lui substituant explicitement une dialectique de la pensée. Or, ici encore, nous croyons à la dialectique de la pensée si l’on veut dire par là que la pensée (comme toute réalité) abonde en cercles, en interdépendances, bref en « situations dialectiques ». Mais nous y croyons moins que jamais s’il s’agit d’une dialectique des dialecticiens de la pensée, qui ajouteraient à l’étude expérimentale ou historique les résultats de leur réflexion personnelle. Moins que jamais, faut-il préciser, car étant donné le faible développement de la psychologie scientifique, comparé à celui des mathématiques, de la physique et même de la biologie, il reste une marge d’autant plus large pour y insérer les produits de l’improvisation. La « méthode dialectique» risque alors d’acquérir un degré de liberté inversement proportionnel à l’étendue des connaissances positives, donc directement proportionnel à notre ignorance relative, et c’est pour cela qu’elle nous inspire une méfiance de principe et proprement méthodique.
En veut-on un exemple ? L’histoire explique en un sens le présent, et l’actuel éclaire le passé, nous accorde Gonseth (c’est ce que nous appelons les relations mutuelles entre le développement et l’équilibre). Mais il ajoute : « La constatation du cercle existant entre l’actuel et l’historique met fin à une certaine façon assez sommaire de l’envisager, qu’on pourrait appeler un réalisme de l’évolution ou un réalisme du développement. Pour surmonter cette difficulté, il faut instaurer, ici aussi, une dialectique de l’instant et de la durée, une dialectique de l’être et du devenir qui permette de parler de l’actuel et de l’historique en leur interdépendance réciproque. Tant que la chose n’aura pas été faite, la méthode historique, du point de vue méthodologique, doit être considérée comme se trouvant à un point mort … Le destin de la méthodologie scientifique ne saurait lui être confié » (p. 17-18). Sur le problème lui-même, aucune objection : l’interdépendance de l’actuel et de l’historique est la question centrale de toute méthode génétique ou historico-critique (c’est pour cela même que Winter et Brunschvicg ont accolé l’épithète « critique» à celle d’« historique »). Mais où chercher la solution, et, plus précisément, à qui attribuer la compétence en cette recherche ? Faut-il subordonner le généticien et l’historien à un dialecticien qui leur apprendra, par le pouvoir d’une méthode lui appartenant en propre, ce que sont les relations entre l’instant et la durée ? Nous ne croyons pas plus à ce dialecticien dans le cas particulier que dans les autres domaines, car, de deux choses l’une : ou bien il inventera des « situations dialectiques » non données dans les faits et construira ainsi une philosophie parmi d’autres, ou bien il examinera les cercles et les interdépendances mis en évidence par la recherche génétique elle-même, mais le résultat de l’examen ne saurait qu’être renvoyé à cette analyse génétique pour complément d’information ou pour perfectionnement des méthodes d’interprétation. La meilleure preuve de cette technicité nécessaire de la discussion, qui doit rester intérieure à la recherche comme telle, est que les psychologues n’ont pas attendu qu’on les dialectise pour poser le problème en termes expérimentaux : tous les travaux actuels sur les rapports entre la maturation et l’exercice, ou entre les « Gestalt » (en tant que formes extemporanées d’équilibre) et la construction, etc., constituent d’ores et déjà cette dialectique de l’instant et de la durée. La solution du problème est donc exclusivement affaire d’expérience et de théorie expérimentale (donc d’interprétation théorique élaborée en liaison constante avec l’expérience) et, ici comme partout, la dialectique du réel doit primer celle du dialecticien. Ce n’est d’ailleurs pas à Gonseth que nous avons à l’apprendre, puisqu’il a précisément contribué à libérer les mathématiques de toute instance extérieure à elles. « La recherche psycho-génétique et l’analyse historico-critique n’échappent pas au sort commun, conclut-il dès lors. Elles sont ainsi en situation dialectique. Elles appartiennent ainsi au cercle des disciplines qui offrent toutes ensemble à la réflexion philosophique le problème de leur situation dialectique » (p. 18). Sans aucun doute, mais cette « réflexion philosophique » ne saurait être l’apanage d’un système supérieur ou extérieur à ce cercle même des disciplines : c’est à chacune d’entre elles à déterminer, en réciprocité avec les autres, ce que sont leurs interdépendances, de telle sorte que le problème de leur « situation dialectique » ne peut être résolu que par elles, de façon immanente et collective. Bien plus, ni la psychologie génétique ni l’analyse historique ne demandent qu’on leur « confie le destin de la méthodologie scientifique ». Cette méthodologie est l’œuvre de la pensée scientifique elle-même, sous toutes ses formes, et il s’agit simplement de parvenir à discerner où cette pensée s’engage, en ses différents aspects : c’est pour rendre plus objectif un tel discernement que nous croyons utile de recourir aux méthodes génétiques et historiques, parce qu’elles ont acquis la prudence et le respect des faits, et que nous ne croyons à aucune dialectique hormis celle que comporte le devenir spontané des sciences en leur interdépendance.
Telle est donc, au total, la divergence des méthodes : l’analyse psycho-génétique et l’examen historico-critique ne suffisent pas, nous objecte Gonseth, car il y a au-dessus d’elles la méthodologie scientifique elle-même, qui relève de la dialectique ; la méthodologie est élaborée par les sciences à elles seules, pensons-nous au contraire, sans autre dialectique que celle caractérisant de façon immanente leur propre devenir (y compris l’état « actuel ») ; la recherche génétique ou historique, participant des mêmes caractères de relativité que toutes les autres recherches objectives, suffit alors à déterminer où s’engage la pensée scientifique en ses différentes formes, puisqu’elle n’ambitionne en rien de leur imprimer une direction mais se borne à les suivre en leur développement spontané.
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Si nous en venons maintenant aux thèses elles-mêmes, nous sommes heureux de pouvoir commencer en signalant une convergence de plus que celles dont fait état Gonseth. Il s’agit du cercle des sciences : d’accord, avec ce circuit, déclare Gonseth si l’on admet « que partout et dans tous les sens, des courts-circuits sont aussi possibles » (p. 12). Cela me paraissait aller sans dire, et s’il y a eu doute sur ce point, Gonseth lui-même souligne que « toute l’œuvre expérimentale de Piaget nous semble plus favorable que défavorable à cette thèse » (p. 12).
Par contre, Gonseth ne croit pas que la synthèse de la transformation des notions (révisibilité) et de leur stabilité relative soit à chercher dans la direction des « vections ». Tout ce passage de la critique de Gonseth (p. 13-15) est d’un grand intérêt, car il a fort bien vu en quoi cette hypothèse permet de fermer sur elles-mêmes les méthodes de l’épistémologie génétique (p. 14 en haut). Il a peut-être aperçu moins clairement que la vection conçue comme une marche vers l’équilibre permet du même coup de fournir, mais sans sortir des faits eux-mêmes, une analyse de cette « situation dialectique » du devenir et de l’actuel dont il a été question plus haut. Quoi qu’il en soit, Gonseth nous oppose quatre objections, qu’il importe d’examiner avec soin, et avec d’autant plus d’attention que ce sont celles-là mêmes que nous faisait jadis L. Brunschvicg.
La première est que la vection, ou bien repose sur une présupposition métaphysique (que nous écartons naturellement) ou bien ne donne lieu qu’à une connaissance en évolution : d’accord, mais cette connaissance de la vection peut elle-même être orientée selon une direction.
La seconde est que l’image réelle du développement des sciences présente plutôt l’aspect de tournants imprévus. D’accord aussi, mais ce qui est tournant imprévu pour les contemporains peut apparaître après coup comme conforme à une ligne d’évolution bien définie : exemple la relativité einsteinienne comparée à la galiléenne.
La troisième est que l’épistémologie génétique (théorie des vections y comprise) est alors « en état de cercle avec elle-même, ce qui est d’ailleurs naturel et inévitable » (p. 14). Une fois de plus d’accord, puisque cela confirme d’une part l’hypothèse du cercle des sciences et que cela n’exclut en rien, d’autre part, l’existence de certaines formes d’équilibre progressif qui caractérisent précisément les vections.
La quatrième est beaucoup plus importante et touche au fond même du débat. La vection ne suffit pas, dit en substance Gonseth : ce dont la connaissance a besoin c’est d’invariances relatives, telles que celles des notions fondamentales. « La constitution des invariances, ajoute alors Gonseth, … est donc un processus qui va en quelque sorte à rebours de l’évolution de la connaissance. Et le problème n’est pas, dans ce cas, de suivre la connaissance dans son évolution, mais, au contraire, de constater comment certaines notions peuvent être touchées par l’évolution, peuvent perdre certains caractères originels et rester cependant, pour l’essentiel, conformes à ce qu’elles étaient auparavant » (p. 15). Notons d’abord qu’en écrivant ces lignes Gonseth ne connaissait que le tome I de notre ouvrage et pas les tomes II et surtout III, où les vections supposées sont discutées en fait et non plus simplement à titre de possibilités.
Or, il nous semble difficile de ne pas reconnaître que le processus admis ici par Gonseth répond précisément à ce que nous appelons des vections. En premier lieu, il va de soi que la constitution de telles invariances ne va pas, sauf par métaphore, « à rebours de l’évolution », puisqu’il faut suivre cette évolution pour dissocier l’invariance du changement et que l’invariance elle-même demeure toute relative (résultat d’un processus d’épuration qui écarte certains caractères pour en retenir d’autres, mais en les réélaborant en fonction des situations nouvelles). En second lieu, qu’est-ce qu’une notion dont quelques caractères varient, tandis que d’autres se retrouvent sous certains aspects au sein des formes nouvelles que prend la même notion au cours de son évolution, sinon une notion en voie d’équilibrations successives ? S’il fallait prendre Gonseth à la lettre, dans ce passage presque compromettant, nous aurions même parfois à envisager des vections dirigées dès le départ par la présence d’« invariances ». Nous n’allons pas jusque-là , pour notre part, parce qu’obligés par profession à reculer toujours davantage les stades initiaux, et nous nous contentons de parler d’équilibres progressifs (ils le sont a fortiori si la présence d’invariances facilite l’adéquation).
Au tome III de notre ouvrage (Conclusions, § 5) nous revenons sur le problème des vections et aboutissons à la conclusion suivante : il y a vection, dans une évolution intellectuelle, dans la mesure où le changement tend à conserver le maximum possible du passé tout en l’intégrant dans des formes nouvelles. L’équilibre d’un système de connaissances étant par définition l’état où les structures nouvelles s’intègrent les précédentes (exemple : la succession des géométries qui ne contredisent pas la géométrie d’Euclide mais se l’incorporent à titre de cas particulier), la vection n’est donc pas autre chose que la tendance vers l’équilibre. Chacun reconnaîtra en cette conception de la vection (la seule, supposons-nous, qui soit compatible avec un relativisme intégral), une simple généralisation de ce que nous venons de voir à propos de l’invariance relative de certaines notions.
Reste enfin le problème du schéma, problème à propos duquel Gonseth n’a « pas l’impression d’être touché, et pas même visé » (p. 20) par nos remarques critiques, ce qui donne évidemment à penser que nous ne l’avons pas compris. Cela étant, la meilleure méthode est d’essayer d’expliquer ce que nous ne comprenons pas. Ces incompréhensions se réduisent à trois principales.
En premier lieu, nous ne parvenons pas à comprendre la signification générale du mot schéma. Nous avons essayé d’une classification des sens possibles, en partant des extrêmes (le schème opératoire et le schéma descriptif), mais Gonseth nous répond qu’il occupe une position d’arbitrage entre deux. Quel est alors le sens général du concept ? En nous aidant de l’apologue de maître Jacques (p. 11) par lequel Gonseth répond à notre hypothèse d’un parallélisme final entre le réalisme et l’idéalisme, nous comprenons bien qu’il s’agit de « créer un nouveau type de serviteur » et que l’essentiel est donc le schéma constitutif, engendrant les diverses formes particulières de schémas. Mais le psychologue (que je suis exclusivement) ne peut alors s’empêcher de craindre que ce terme de schéma constitutif ne revienne à baptiser, non pas peut-être la difficulté, mais les processus formateurs eux-mêmes des opérations et des notions, sans fournir sur les processus une hypothèse proprement explicative susceptible de vérification génétique ou expérimentale. En d’autres termes le schéma constitutif devient une sorte de schéma kantien mais en mouvement, et il s’agit maintenant de comprendre les lois de sa construction et de son activité formatrice eu égard aux schémas ultérieurs.
En second lieu, et ceci découle de cela, nous ne comprenons pas par quelle méthode on parvient à analyser les schémas. Ce n’est pas par une méthode formelle ou formaliste puisque le schéma intervient dès l’intuitif. Ce ne saurait donc être que par une méthode génétique ou historique ? Nous craignons au contraire qu’il entre dans la théorie du schéma un peu de cette dialectique du dialecticien que nous opposions plus haut à la dialectique du réel, le réel ne pouvant par hypothèse être analysé de manière efficace que par les méthodes particulières des sciences correspondant aux domaines envisagés (ici le domaine de la pensée). C’est pourquoi, d’accord avec Gonseth sur à peu près tout, la divergence méthodologique qui nous sépare se marque principalement sur le terrain du schéma : plus on se rapproche du schéma constitutif, et plus nous demandons que l’on substitue à la discussion théorique la description d’un mécanisme effectif sur les lois duquel la vérification expérimentale pourrait porter.
En troisième lieu, nous avons peine à comprendre ce qui empêche Gonseth de reconnaître le primat du schème opératoire eu égard aux schémas représentatifs ou descriptifs. Répondre par l’hypothèse du schéma constitutif ne saurait, nous semble-t-il, que contraindre à s’engager dans une telle voie, car, à moins d’admettre un sujet transcendantal (au sens kantien d’inaccessible à l’analyse génétique), la source des schémas est à chercher dans l’action avant la constitution même de la pensée.
Mais ici Gonseth fait une remarque qui demande un commentaire et par l’examen de laquelle nous pouvons même terminer cette réponse. Après avoir admis le danger d’un réalisme du schéma représentatif, Gonseth ajoute : « Il est d’ailleurs tout aussi clair qu’une épistémologie qui se baserait essentiellement sur l’idée de schème doit glisser vers un réalisme opératoire que l’état de nos connaissances du monde naturel rend aussi très peu convaincant » (p. 20). À cela on peut, nous semble-t-il, répondre deux choses : qu’il ne saurait y avoir de réalisme opératoire parce que l’opérationalisme est précisément destructeur de tout réalisme ; et que, si l’état de nos connaissances implique une certaine dialectique du réel, c’est vraisemblablement l’opérationalisme qui est le mieux apte à atteindre cette dialectique immanente du sujet et de l’objet.
Il ne saurait y avoir de réalisme opératoire parce que la notion même d’opération exclut simultanément le réalisme de l’objet et celui du sujet. Une opération est, en effet, une modification de l’objet introduite par le sujet : ajoutant ainsi quelque chose à l’objet, au lieu de l’en extraire, l’opération ne nous permet d’appréhender les choses que par l’intermédiaire des actions que nous exerçons sur elles. Mais réciproquement, l’opération étant une action exercée sur les objets, elle ne nous révèle la structure du sujet que relativement aux étapes de son activité, donc relativement aux situations dans lesquelles il est conduit à intervenir activement. L’opération impose ainsi la notion d’une construction ininterrompue, au cours de laquelle sujet et objet sont en interaction constante. C’est pourquoi l’opération constituant une relation dont les termes sont indissociables, craindre un réalisme de l’opération revient à suspecter le relativisme de promouvoir un réalisme de la relation, si l’on peut dire. Crainte qui serait certes fondée si l’on s’avisait de parler de relations abstraites de tout contexte (ce qui serait proprement contradictoire), mais qui reste vaine, croyons-nous, tant que l’on demeure attaché aux développements concrets.
Que l’état de nos notions scientifiques actuelles contredise l’opérationalisme, il y a là , d’autre part, une assertion qui serait naturelle sous la plume d’un axiomaticien pur, mais qui surprend sous celle du défenseur de la méthodologie dialectique. Comment, en effet, concevoir les structures d’interdépendances auxquelles aboutissent nos connaissances les plus générales, qu’il s’agisse des structures d’ensemble que les mathématiciens retrouvent en tous les domaines de leur discipline, des structures situées aux échelles extrêmes du monde physique ou des structures que biologistes et psychologues commencent à discerner au point de départ des activités du sujet ? On ne voit guère d’autres manières de les interpréter que de les attribuer à un objet en soi, à un sujet a priori ou à une interaction toujours plus étroite entre un sujet et un objet tous deux en mouvement. Et alors cette interaction, constituant la forme la plus authentique de cette dialectique du réel que nous opposions à celle des dialecticiens, qu’est-elle donc sinon de nature opératoire ?
Telles sont les réflexions que je puis présenter en réponse à Gonseth sur les points où nous divergeons. Mais, répétons-le, ces divergences n’excluent en rien l’accord sur un grand nombre de points fondamentaux, sur lesquels la convergence est frappante entre les résultats de l’analyse génétique et les interprétations épistémologiques de F. Gonseth.