Préface. La figure du monde : essai sur le problème de l’espace, des Grecs à nos jours (1950) a
Ce bel ouvrage était presque entièrement écrit quand la mort a enlevé Rolin Wavre. Le manuscrit était contenu dans une enveloppe portant ces mots « À faire publier », puis, en un autre endroit, « vient encore un chapitre », et surtout, au crayon rouge, « Imparfait ». Sur cette imperfection toute relative, et qui est exclusivement de forme, il insiste encore à la p. 17. Mais il va de soi que nous nous sommes fait un devoir de conserver le texte tel qu’il nous a été transmis, plutôt que de risquer, par des remaniements (si discrets eussent-ils été), d’altérer la spontanéité et le charme du style de Rolin Wavre. Seul le dernier chapitre posait un problème : l’auteur en a laissé une première version non achevée ainsi que quelques pages éparses contenant en partie les mêmes idées mais comportant par ailleurs quelques autres développements. Nous avons alors fondu les différents textes en un seul, en prenant pour principe de choisir, sur chaque point, le passage le plus développé tout en conservant le plan initial. Ainsi le regroupement du chapitre XVII n’est pas entièrement de Wavre lui-même : mais chaque ligne est textuellement de lui, et là est l’essentiel.
Ce nouveau livre de Rolin Wavre, qui complète admirablement son Imagination du réel, met une fois de plus en évidence les qualités du philosophe et particulièrement de l’épistémologiste qui doublaient en lui le mathématicien. Dès ses études à Neuchâtel (où il fut l’élève d’A. Reymond), puis à Paris, il manifestait son intérêt pour le problème de la connaissance ; en marge de ses classes de mathématiques, il suivait les cours de Léon Brunschvicg, avec lequel il se lia d’affection, d’Édouard Le Roy, du psychologue Pierre Janet, etc. Ses amis espéraient alors de lui une théorie de la connaissance mathématique et physique, mais cette prudence philosophique qu’il n’a cessé d’observer depuis, et que l’on retrouve dans ces pages posthumes, lui conseilla d’attendre. Lorsque, en 1925-1926, il se passionna pour les travaux de Brouwer et le problème du tiers-exclu, nos espoirs reprirent : ses articles dans la Revue de métaphysique et de morale démontraient non seulement son talent épistémologique mais encore son intuition logistique (il esquissait en l’un de ses articles une première formalisation de la logique trivalente, avant les travaux de Heyting). Mais jusque vers la fin de sa trop brève carrière, il mit l’essentiel de ses efforts dans ses publications mathématiques et réserva l’épistémologie pour de courts articles, toujours très pleins et très savoureux, seulement trop rares au gré de ses lecteurs.
Le secret de cette prudence apparaît au grand jour dans ce volume posthume. Pénétré de l’esprit de ses deux principaux maîtres, H. Poincaré et L. Brunschvicg, Wavre ne voulait pas construire un système simplement spéculatif. Il avait en méfiance toute doctrine fermée. La logique elle-même était pour lui sujette à révision : sa familiarité avec la pensée de Brouwer n’avait sur ce point que raffermi une conviction déjà formée au cours de ses études. En une ingénieuse communication à la Société romande de philosophie (qu’il fréquentait assidûment), il avait été jusqu’à dénoncer comme un « postulat du rationalisme » le principe selon lequel le résultat d’un enchaînement déductif est indépendant du chemin parcouru. Son impérieux besoin d’une doctrine ouverte, laissant toujours les constructions de l’action ou de la pensée libres d’élargir ou de réviser les principes et les normes, l’empêchait donc de croire à toute vérité épistémologique fondée sur la déduction absolue. Il était en particulier foncièrement hostile à l’hypothèse d’une réduction du mathématique au logique. Il se faisait par conséquent une règle de n’interpréter la connaissance scientifique qu’en fonction de son développement même, en limitant les méthodes de l’épistémologie à l’analyse historico-critique et à l’analyse psycho-génétique.
Les résultats de ses méditations sur l’espace, contenus dans les pages qui vont suivre, sont à cet égard une belle illustration de ce qu’il aurait pu faire en tous les autres domaines mathématiques et physiques, et constituent l’achèvement, particulièrement réussi, d’un effort sur le problème qui le passionnait entre tous. Il avait choisi ce terrain d’investigation parce que l’espace est à la fois le produit d’une construction des géomètres et une propriété de la figure du monde à une certaine échelle : le problème de l’espace est donc par excellence celui de la jonction entre les activités du sujet et les caractères de l’objet — l’objet étant même ici l’univers dans son ensemble. Mais, comme ces activités ne peuvent être décrites a priori et que le monde lui-même a changé sans cesse de figure au cours de l’élaboration des instruments intellectuels « inventés » par le géomètre, c’est à l’histoire que s’adresse d’abord Wavre. Et cette histoire, il la reconstitue avec une finesse et une perspicacité qui feront l’admiration des lecteurs, même de ceux que Les Étapes de la philosophie mathématique ou L’Expérience humaine et la causalité physique ont rendus familiers de la méthode historico-critique. Le paradoxe sur lequel insiste Wavre est en effet captivant : la formation d’un cadre, avec la géométrie euclidienne, avant que l’univers antique soit apte à le remplir, puis la réconciliation de ce cadre construit d’avance avec un contenu fourni des siècles plus tard par Galilée et Newton, en attendant que la forme spatiale et la matière physique s’entrepénètrent toujours plus étroitement avec la relativité einsteinienne.
Mais, par delà cette histoire, que Rolin Wavre a récrite avec son talent propre, il y a le problème psychologique, qu’il aborde avec discrétion mais ne perd jamais de vue. La réponse « transcendante » que lui fit Einstein aux plus beaux temps de la géométrisation du champ gravifique (« La géométrie doit passer ») est occasion à Wavre à une réaction non moins surprenante que cette réponse même : loin de spéculer à l’aveugle sur ce que devrait être une échelle physique infraspatiale, il imagine un bébé naissant à l’échelle de l’atome, aux prises avec une dynamique aux antipodes de celle de notre monde « tranquille », et se demande ce que donneraient sur le développement de cet enfant atomique les investigations des psychologues du point de vue de la construction des schèmes spatiaux au niveau sensori-moteur.
On appréciera, à ce propos, les jugements nuancés de Wavre sur le bergsonisme. Après un exposé d’une objectivité perspicace (chapitre XIII) où, par souci d’impartialité, il fait abstraction de Durée et simultanéité pour remonter aux sources mêmes de la conception bergsonienne de l’espace, il ajoute (au chap. XVII) : « La poursuite de l’utile, l’action pratique ne conduisent pas par elles-mêmes à la science. Non ! Il faut prendre un recul. Il faut à l’action ajouter un certain détachement. Il faut une interversion de l’élan vital. » Il faut, en d’autres termes, qu’une logique soit dégagée de l’action pour l’intégrer à son tour, abstraction faite de toutes les fins utilitaires que celle-ci se donne au départ.
C’est sur cette proclamation de l’autonomie du vrai, ainsi que de la liberté de construire ou d’« inventer » (cette « invention » que Wavre oppose à la « découverte » en son ouvrage précédent) que s’achèvent les pages de celui que nous pleurons mais dont la philosophie des sciences conserve le testament.