La réversibilité de la pensée et les opérations logiques (1950) a

Séance du 3 décembre 1949.

M. Jean Piaget, professeur à la Faculté des sciences de GenÚve, a présenté à la Société les arguments suivants :

[Introduction]

I. — Le problùme psychologique

1. Les opĂ©rations de l’intelligence consistent en actions coordonnĂ©es et rĂ©versibles, ce dernier caractĂšre les distinguant des habitudes, des conduites perceptives, des associations, etc.

2. Le dĂ©veloppement de la pensĂ©e de l’enfant marque un passage de l’irrĂ©versibilitĂ© de la pensĂ©e Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire (sur le plan des opĂ©rations concrĂštes, puis formelles).

3. Du fait mĂȘme que tout Ă©quilibre se dĂ©finit par la rĂ©versibilitĂ©, les Ă©tats d’équilibre atteints au terme du dĂ©veloppement sont caractĂ©risĂ©s par certaines structures opĂ©ratoires d’ensemble, mobiles et rĂ©versibles.

4. Ces structures d’ensemble peuvent ĂȘtre analysĂ©es axiomatiquement par la logistique, dans le mĂȘme temps qu’elles sont Ă©tudiĂ©es expĂ©rimentalement par la psychologie. La logique est ainsi Ă  concevoir comme une axiomatique des opĂ©rations de la pensĂ©e : elle retrouve alors, sur son propre terrain, le problĂšme de la rĂ©versibilitĂ© sous la forme des inversions, des rĂ©ciprocitĂ©s, etc., inhĂ©rentes Ă  tout mĂ©canisme opĂ©ratoire formel.

II. — La rĂ©versibilitĂ© en logique (bivalente) des seize opĂ©rations interpropositionnelles binaires.

5. Toute opĂ©ration binaire, telle que la disjonction (p √ q) comporte une inverse (ici la nĂ©gation conjointe p . q) qui est : a. sa nĂ©gation (loi de dualitĂ©), et b. sa complĂ©mentaire par rapport Ă  l’affirmation tautologique complĂšte. Nous dĂ©signerons cette inverse par N.

6. Toute opĂ©ration binaire comporte en outre une rĂ©ciproque R, qui est la mĂȘme opĂ©ration mais entre propositions niĂ©es : la rĂ©ciproque de la disjonction (p √ q), est ainsi : (p √ q), c’est-Ă -dire l’incompatibilitĂ© (p | q).

Dans le cas de l’implication p ⊃ q la rĂ©ciproque est la mĂȘme opĂ©ration entre propositions permutĂ©es : p ⊃ q = q ⊃ p.

7. Toute opération binaire comporte enfin une corrélative C qui résulte de la permutation des disjonctions (√) et des conjonctions (.) dans la forme normale considérée, sans modifications des signes (affirmation ou négation) des propositions. La corrélative de la disjonction (p √ q) est donc la conjonction (p . q).

8. Les inverses N, rĂ©ciproques R et corrĂ©latives C, jointes Ă  l’opĂ©ration identique 1 forment un « groupe » commutatif. On a, en effet :

N R = R N = C

C R = R C = N

C N = N C = R

et 1 = R N C = N C R = etc.

9. Les seize opérations binaires se répartissent ainsi, du point de vue de ce groupe de quatre transformations, en deux quaternes complets (quatre transformations distinctes), en deux couples tels que R = 1 et C = N et en deux couples tels que R = N et C = 1.

III. — La rĂ©versibilitĂ© en logique (bivalente) des 256 opĂ©rations interpropositionnelles ternaires.

10. Les 256 opérations ternaires peuvent se réduire à 152 opérations uninaires-binaires, à 80 opérations binaires-binaires, à 16 opérations uninaires-binaires doubles et à 8 opérations binaires-binaires doubles.

11. Il est alors facile, en appliquant à ces expressions composées les rÚgles des opérations binaires, de faire correspondre à chacune des 256 opérations ternaires une (et une seule) inverse, une (et une seule) réciproque, une (et une seule) corrélative. On retrouve ainsi, au sein des 256 opérations ternaires, le groupe 1 N R C en 56 quaternes complets (quatre transformations distinctes), en 8 couples tels que R = 1 et C = N et en 8 couples tels que R = N et C = 1.

12. L’intĂ©rĂȘt des opĂ©rations ternaires est de permettre en outre la construction d’opĂ©rations assurant le passage de l’un de ces groupes de quatre Ă  un autre : permutation des opĂ©rations, composĂ©es, permutation du moyen terme, semi-rĂ©ciprocitĂ©s, etc. Il est ainsi facile de rĂ©unir 8, 12, 24, 48 opĂ©rations, etc., en groupes uniques assurant le passage des quaternes les uns aux autres.

13. Ces groupes, simples ou composĂ©s, ont pour signification essentielle de rĂ©gler la rĂ©versibilitĂ© des systĂšmes logiques, mais ils ne permettent pas Ă  eux seuls d’engendrer la totalitĂ© des emboĂźtements en jeu.

Conclusion : Signification de la réversibilité

14. Le propre de la rĂ©versibilitĂ© est d’exprimer la non-contradiction. Le principe de non-contradiction p . p = 0 signifie que le produit d’une affirmation et d’une nĂ©gation (opĂ©rations uninaires ou binaires, etc.) est nul. Est contradictoire, par contre, tout produit non nul d’une opĂ©ration et de son inverse.

15. Mais il existe deux sortes d’opĂ©rations : celles qui intĂ©ressent les seuls rapports de partie Ă  tout (emboĂźtements, complĂ©mentaritĂ©s, etc.) et celles qui intĂ©ressent les rapports des parties entre elles (Ă©quipotences, etc.). Les premiers de ces rapports constituent l’objet propre de la logique qualitative. Les seconds interviennent comme les premiers en mathĂ©matiques.

16. La non-contradiction logique (p . p = 0) Ă©tant relative Ă  la rĂ©versibilitĂ© des seules opĂ©rations du premier type (rapports d’inclusion et de complĂ©mentaritĂ©), il est naturel que la logique bivalente des propositions ne suffise pas Ă  dĂ©montrer la non-contradiction de l’arithmĂ©tique.

Compte rendu de la séance

La séance est ouverte à 16 h. 30 sous la présidence de M. Bréhier.

M. BrĂ©hier. — La SociĂ©tĂ© française de philosophie reprend cette annĂ©e son activitĂ© avec un exposĂ© de M. Jean Piaget, que je suis particuliĂšrement heureux de saluer ici. Nous avons tout Ă  fait grand plaisir Ă  le voir, Ă  le revoir, car M. Piaget est des nĂŽtres puisque Docteur honoris causa de l’UniversitĂ© de Paris ; et il a bien des raisons d’ĂȘtre parmi nous. Vous connaissez tous l’importance trĂšs grande de ses travaux ; vous savez qu’il a su rĂ©unir deux choses qu’on considĂ©rait comme impossibles Ă  unir, comme Ă©tant Ă  l’extrĂȘme opposĂ©, d’une part la logique, et d’autre part la psychologie ; et vous savez qu’il en a tirĂ© des consĂ©quences tout Ă  fait admirables. Mais je ne veux pas retarder le plaisir de l’entendre.

Pourtant, il me permettra de saluer deux de nos collĂšgues Ă©trangers, que je suis trĂšs heureux de voir ici : M. H. J. Pos qui a prĂ©sidĂ© le Xe CongrĂšs international de philosophie et M. M. F. Sciacca, directeur de l’importante revue milanaise Giornale di Metafisica ; et d’autre part d’informer la SociĂ©tĂ© — si elle ne l’est pas encore — qu’il y aura Ă  Bordeaux, du 14 septembre au 17 septembre 1950, le 5e CongrĂšs des SociĂ©tĂ©s de philosophie de langue française. Vous savez que ces CongrĂšs sont maintenant traditionnels ; le prochain aura donc lieu Ă  Bordeaux, sur ce trĂšs beau thĂšme : les sciences et la sagesse.

M. Piaget, je vous donne la parole.

M. Piaget. — Permettez-moi tout d’abord de remercier M. BrĂ©hier de ses paroles trop aimables, et surtout de vous remercier de m’avoir fait le grand honneur de m’inviter Ă  vous prĂ©senter une communication aujourd’hui. À vrai dire, si j’ai acceptĂ© avec enthousiasme l’invitation de mon ami Bayer, c’est avant tout dans un but intĂ©ressĂ©.

En effet, je suis engagĂ© en ce moment dans des recherches sur les opĂ©rations ternaires de la logique bivalente ; mais, n’étant pas logicien de profession, j’ai besoin de conseils et de critiques. La SociĂ©tĂ© française de philosophie a toujours Ă©tĂ© un centre de rĂ©flexion sur la philosophie mathĂ©matique et sur la logique proprement dite ; aussi ai-je pensĂ© que la discussion Ă  laquelle vous pourriez soumettre mes thĂšses constituerait pour moi un stimulant et un enrichissement certains.

C’est en psychologue que j’ai abordĂ© le problĂšme de la logique, c’est-Ă -dire que dans le monde des opĂ©rations logistiques je cherche avant tout Ă  rĂ©soudre des problĂšmes de structures, de structures d’ensemble qui peuvent intĂ©resser la psychologie de la pensĂ©e. C’est au point de vue de ces structures d’ensemble que je me placerai ce soir, plus qu’au point de vue proprement normatif. Or, un aspect particulier de ces structures opĂ©ratoires semble pouvoir intĂ©resser simultanĂ©ment la logique et la psychologie c’est le processus de la rĂ©versibilitĂ©. En effet, en analysant le mĂ©canisme de l’intelligence — ce qui a Ă©tĂ© mon sujet d’étude pendant plus de vingt ans — on est frappĂ© du fait qu’un acte d’intelligence est toujours un systĂšme d’actions, mais d’actions qui prĂ©sentent cette particularitĂ© d’ĂȘtre des actions rĂ©versibles. Nous entendrons par rĂ©versibilitĂ©, la possibilitĂ© de dĂ©rouler une action dans les deux sens, c’est-Ă -dire d’aller de A en B, mais Ă©galement de procĂ©der B en A ; la rĂ©versibilitĂ© est donc la capacitĂ© du retour.

Or cette possibilitĂ© du retour paraĂźt fondamentale dans l’explication de l’intelligence. On a souvent caractĂ©risĂ© l’intelligence par la notion du dĂ©tour : ĂȘtre intelligent serait ĂȘtre capable de faire des dĂ©tours par l’action ou par la pensĂ©e. Mais je crois qu’il y a plus : si ces dĂ©tours sont en effet un des Ă©lĂ©ments essentiels de l’intelligence, il y a aussi la possibilitĂ© du retour au point de dĂ©part, sans quoi le dĂ©tour sera sans contrĂŽle, faute de rĂ©fĂ©rences permanentes.

Cette rĂ©versibilitĂ© distingue avec une nettetĂ© particuliĂšre l’intelligence de l’habitude, laquelle est, elle aussi, une coordination de mouvements et d’actions. En effet, l’habitude est irrĂ©versible. Nous avons appris Ă  Ă©crire de gauche Ă  droite, ou de droite Ă  gauche si nous sommes Arabes. Or, pour Ă©crire en sens inverse, il faudra contracter une seconde habitude : l’habitude n’est donc pas rĂ©versible Ă  elle seule ; une habitude renversĂ©e est une nouvelle habitude qu’il faut acquĂ©rir parfois aussi laborieusement que la premiĂšre. De mĂȘme les chaĂźnes d’associations sont irrĂ©versibles ; les perceptions Ă©galement. Toutes les fonctions mentales, sauf l’intelligence (et sans doute la volontĂ©) sont irrĂ©versibles.

Une action rĂ©versible, d’autre part, une fois intĂ©riorisĂ©e, caractĂ©rise ce qu’on peut appeler une opĂ©ration : par exemple, l’addition arithmĂ©tique, ou l’addition logique de deux classes en une classe qui les contienne toutes doux. Ce sont lĂ  des actions proprement dites quoique intĂ©riorisĂ©es, et qui sont prĂ©cisĂ©ment rĂ©versibles.

Cette rĂ©versibilitĂ© joue un grand rĂŽle dans la genĂšse de l’intelligence. Toute l’étude de la pensĂ©e de l’enfant nous fait assister Ă  un passage d’un Ă©tat initial d’irrĂ©versibilitĂ© Ă  un Ă©tat final de rĂ©versibilitĂ©. La pensĂ©e du petit enfant est irrĂ©versible ; elle avance toujours Ă  sens unique, sans ĂȘtre capable d’inversions ou de retours. Il y en a de nombreuses preuves ; j’en rappellerai une seule : l’absence des notions de conservation durant toute la petite enfance. Le jeune enfant n’a pas la notion de la conservation des quantitĂ©s, des distances, des ensembles, etc. Or, Ă  analyser la chose, on s’aperçoit de ce fait que toute transformation est pour lui une altĂ©ration Ă  sens unique : il n’a donc pas de conservation faute d’opĂ©ration inverse, faute de retour possible au point de dĂ©part.

Au contraire, lorsque l’intelligence aboutit Ă  des Ă©tats d’équilibre, les choses changent. On peut parler d’états d’équilibre, au point de vue psychologique, lorsqu’un systĂšme de notions ou un systĂšme d’opĂ©rations n’est plus altĂ©rĂ© par l’introduction d’élĂ©ments nouveaux. Par exemple une classification : quand classification est bien faite, on peut y incorporer de nouveaux Ă©lĂ©ments sans transformer pour autant toute la classification ; il y existe d’avance des casiers prĂȘts Ă  accueillir de nouveaux objets. Ou bien, par exemple, des coordinations d’ensemble, comme nos notions du temps et de l’espace : pour dĂ©couvrir un nouveau chemin, il n’est pas besoin de refondre toute notre notion d’espace ; nous insĂ©rons simplement les Ă©lĂ©ments nouveaux dans le cadre qui demeure en Ă©quilibre.

Or, en Ă©tudiant cet Ă©quilibre final des notions et opĂ©rations, qui se rĂ©alisent au terme du dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique de l’intelligence, on constate qu’il est toujours caractĂ©risĂ© par un systĂšme mobile d’opĂ©rations rĂ©versibles. Tout Ă©quilibre se dĂ©finit par la rĂ©versibilitĂ©, les physiciens nous l’ont appris. Mais qu’est-ce alors que cette rĂ©versibilitĂ© mentale sinon la possibilitĂ© d’effectuer des opĂ©rations dans le sens caractĂ©risĂ© tout Ă  l’heure ? La rĂ©versibilitĂ© acquiert de ce fait un sens psychologique profond, par la convergence entre ses deux significations : opĂ©rations et Ă©quilibre.

Ces Ă©tats d’équilibre peuvent, d’autre part, ĂȘtre Ă©tudiĂ©s de deux maniĂšres : psychologiquement on peut faire l’analyse causale de la formation de tels Ă©tats, et de leur fonctionnement une fois atteints. Mais on peut aussi les Ă©tudier formellement ou axiomatiquement ; et ici intervient l’analyse logique, ou logistique.

Je crois que la psychologie de la pensĂ©e d’une part, et la logistique d’autre part, ont en dĂ©finitive le mĂȘme objet d’étude : les opĂ©rations de la pensĂ©e. Mais elles ont deux mĂ©thodes tout Ă  fait diffĂ©rentes : d’un cĂŽtĂ©, il y a la mĂ©thode consistant Ă  considĂ©rer les opĂ©rations comme des faits d’expĂ©rience, qu’il s’agit d’analyser causalement ; de l’autre cĂŽtĂ©, il y a la mĂ©thode axiomatique, procĂ©dant par pure dĂ©finition de concepts, et par simples implications, mĂ©thode qui n’est plus causale et expĂ©rimentale comme la psychologie, mais qui suppose la constitution d’une thĂ©orie formelle.

Entre la psychologie de la pensĂ©e et la logistique, il existe le mĂȘme rapport que, par exemple, entre la gĂ©omĂ©trie du monde physique, d’une part, qui est une gĂ©omĂ©trie de physicien, une gĂ©omĂ©trie de l’objet rĂ©el, et qui se subordonne toujours Ă  l’expĂ©rience ou Ă  la mesure ; et d’autre part, la gĂ©omĂ©trie du gĂ©omĂštre, qui est une gĂ©omĂ©trie axiomatique, une thĂ©orie dĂ©ductive.

La psychologie de la pensĂ©e et la logistique portent ainsi sur les mĂȘmes questions, mais envisagĂ©es de deux points de vue. Ces deux points de vue n’interfĂšrent jamais en ce qui concerne les mĂ©thodes. Mais il y a toujours parallĂ©lisme des problĂšmes, c’est-Ă -dire que lĂ  oĂč un problĂšme est posĂ© par le psychologue, on retrouve le mĂȘme problĂšme sur le terrain logique et vice-versa. ComplĂšte indĂ©pendance des mĂ©thodes, mais avec convergence des problĂšmes, telle sera donc notre ligne de conduite, et elle subsisterait inchangĂ©e mĂȘme s’il fallait un jour intercaler entre la logistique et la psychologie de la pensĂ©e l’équivalent de ce qu’est la physique mathĂ©matique, situĂ©e entre les mathĂ©matiques pures et la physique expĂ©rimentale : Ă  savoir une description, en langage logistique, des opĂ©rations mentales comme telles.

C’est pourquoi je me suis intĂ©ressĂ© Ă  l’analyse logistique, et je me suis demandĂ© ce que signifiait en logique cette rĂ©versibilitĂ© si importante au point de vue psychologique ; je me suis surtout occupĂ© de chercher si l’on pouvait rĂ©duire les opĂ©rations logistiques Ă  des structures d’ensemble caractĂ©risĂ©es par la rĂ©versibilitĂ©, sous l’une ou l’antre des formes qu’elle comporte.

J’ai fait autrefois ce travail sur le terrain de la logique des classes et des relations et n’y reviendrai pas ici. Je me placerai d’emblĂ©e sur le terrain de la logique des propositions. J’aimerais vous soumettre un certain nombre de thĂšses Ă  discuter d’abord du point de vue des opĂ©rations binaires, ensuite du point de vue des opĂ©rations ternaires.

On sait qu’il existe 16 opĂ©rations binaires dans la logique des propositions bivalentes, opĂ©rations telle que la disjonction, par exemple, p √ q, ou l’implication, p ⊃ q. Et chacun sait que ces opĂ©rations peuvent ĂȘtre mises sous une forme appelĂ©e forme normale, forme normale disjonctive ou forme normale conjonctive. Nous ne parlerons que de la forme normale disjonctive qui est, pour p √ q :

p √ q = (p . q) √ (p . q) √ (p . q)

Supposons que p signifie que telle famille animale est terrestre et q que tel ensemble est aquatique. Il y a alors trois possibilitĂ©s : ou bien l’animal est terrestre et non aquatique ; ou il est aquatique et non terrestre ; ou bien il est tous les deux, c’est-Ă -dire amphibie.

La forme normale développe donc les trois possibilités contenues dans la disjonction.

L’implication sera :

(p . q) √ (p . q) √ (p . q),

qui correspond aux possibilités de p et de q à la fois, de p et de q, ou bien de p . q. Et ainsi de suite.

Cela rappelé, analysons ces 16 opérations binaires au point de vue de la réversibilité.

Introduisons d’abord la dĂ©finition de l’opĂ©ration inverse, que nous symboliserons par N, puisque l’inversion, c’est la nĂ©gation. La nĂ©gation de la disjonction sera ainsi qu’on appelle la nĂ©gation conjointe, c’est-Ă -dire :

(p √ q) = (p . q).

On peut obtenir cette inversion de deux maniĂšres Ă©quivalentes. On peut appliquer la loi de dualitĂ©, c’est-Ă -dire remplacer le « ou » par le « et », donc le symbole de la disjonction (√) par le symbole de la conjonction (.) en changeant les signes des propositions ; dans ce cas (p √ q) donne directement par application de la loi de dualitĂ© (p . q).

Mais on peut Ă©galement dĂ©finir — et cela revient identiquement au mĂȘme — l’inversion, donc la nĂ©gation, comme Ă©tant la complĂ©mentaritĂ© par rapport Ă  ce qu’on appelle la tautologie ou affirmation complĂšte, c’est-Ă -dire l’ensemble des quatre possibilitĂ©s simultanĂ©es d’une opĂ©ration binaire :

[(p . q) √ (p . q) √ (p . q)] √ [(p . q)].

Comme on le voit, le premier ensemble de ces trois couples correspond Ă  la disjonction suivant la formule donnĂ©e Ă  l’instant ; et d’un autre cĂŽtĂ© nous avons la complĂ©mentaire par rapport Ă  ensemble des quatre couples, laquelle est ici la nĂ©gation conjointe (p . q).

Une deuxiĂšme transformation peut ĂȘtre appelĂ©e la « rĂ©ciprocité », et se dĂ©finira Ă©galement de deux maniĂšres Ă©quivalentes.

Nous pouvons d’abord appeler rĂ©ciprocitĂ© la transformation qui consiste, Ă©tant donnĂ© une opĂ©ration binaire donnĂ©e, Ă  nier les propositions dont cette opĂ©ration est composĂ©e, donc Ă  nier non pas l’opĂ©ration mĂȘme, par exemple la disjonction (√), mais les propositions p et q sur lesquelles elle porte. Nous Ă©crirons cette transformation par rĂ©ciprocitĂ© de la maniĂšre suivante :

R (p √ q) = (p √ q)

Or, p √ q revient Ă  l’incompatibilitĂ©, qui sera donc la rĂ©ciproque de la disjonction : p | q.

VoilĂ  donc une premiĂšre dĂ©finition. Naturellement on peut appliquer cette nĂ©gation des propositions Ă©galement Ă  la forme normale ; c’est mĂȘme Ă  la forme normale qu’il est le plus commode de recourir, et il s’agit toujours, en ce cas aussi, de la nĂ©gation des propositions, en laissant telles quelles les opĂ©rations en jeu.

Mais on peut dĂ©finir la rĂ©ciprocitĂ© d’une autre maniĂšre et c’est en pensant Ă  ce second sens possible que je l’appelle rĂ©ciprocitĂ©. Dans le cas de l’implication : p ⊃ q, la rĂ©ciproque est : q ⊃ p. Donc, la rĂ©ciproque d’une implication est le produit de la permutation des deux propositions intervenant dans l’expression considĂ©rĂ©e.

Cette seconde dĂ©finition revient exactement Ă  la premiĂšre, car p ⊃ q Ă©quivaut Ă  q ⊃ p. La permutation des propositions d’une implication revient donc Ă  la nĂ©gation des propositions dont je parlais tout Ă  l’heure.

Cette seconde dĂ©finition de la rĂ©ciproque par la permutation des termes d’une implication est d’ailleurs gĂ©nĂ©rale, puisqu’on peut exprimer sous forme d’implication n’importe quelle autre opĂ©ration. Par exemple, la disjonction en termes d’implication s’écrit : p ⊃ q. Si l’on permute les termes, on obtient : q ⊃ p ; or, c’est lĂ  prĂ©cisĂ©ment l’incompatibilité : (q ⊃ p) = (p | q). Les deux dĂ©finitions reviennent donc Ă©galement ici au mĂȘme.

Introduisons maintenant une troisiĂšme transformation que j’appellerai la « corrĂ©lative ». Je la dĂ©finirai comme Ă©tant la transformation qui substitue la disjonction (√) Ă  la conjonction (.) et rĂ©ciproquement, mais sans changer les signes des propositions. La corrĂ©lative de (p √ q) sera donc (p . q). De mĂȘme la corrĂ©lative de l’incompatibilitĂ© (p | q) sera (p . q), puisque l’incompatibilitĂ© Ă©quivaut Ă  (p √ q) et que, en remplaçant le « ou » par le « et », on obtient (p . q). La corrĂ©lative revient donc Ă  permuter les deux opĂ©rations « ou » et « et », mais sans changer les signes des propositions en jeu.

Nous avons jusqu’ici trois transformations rĂ©versibles, ordinairement distinctes les unes des autres.

Or, chose trĂšs intĂ©ressante (et ceci nous ramĂšne au problĂšme gĂ©nĂ©ral de la rĂ©versibilitĂ©), ces trois transformations, jointes Ă  ce qu’on appelle la transformation « identique » (c’est-Ă -dire celle qui ne change pas l’expression en jeu), constituent ce que les mathĂ©maticiens appellent un « groupe », dont les quatre transformations qui seront donc l’identique, l’inversion, la rĂ©ciprocitĂ© et la corrĂ©lativité : 1 N R C.

Par exemple, la réciproque de la négation sera toujours la corrélative : R N = C.

La négation de la réciproque sera également la corrélative : N R = C (R et N étant donc commutatifs).

De mĂȘme, la nĂ©gation de la corrĂ©lative sera la rĂ©ciproque : N C = R ;

ou encore, la corrélative de la négative sera la réciproque : C N = R.

Autrement dit, deux quelconques des trois transformations N, R, ou C, donnent la troisiĂšme.

Par contre, trois quelconques de ces transformations donnent la quatriĂšme ; par exemple la nĂ©gation de la rĂ©ciproque de la corrĂ©lative Ă©gale l’opĂ©ration identique : N R C = 1. Et ainsi de suite.

Nous avons lĂ , par consĂ©quent, un groupe de transformations qui atteste l’existence non pas seulement d’une rĂ©versibilitĂ© fondamentale au sein des opĂ©rations logiques bivalentes, mais d’une double rĂ©versibilité : rĂ©versibilitĂ© eu Ă©gard Ă  la nĂ©gation, et rĂ©versibilitĂ© eu Ă©gard Ă  la rĂ©ciproque ; d’oĂč le double sens du mot rĂ©versibilitĂ©. C’est cette double rĂ©versibilitĂ© qui constitue le groupe de quatre transformations. L’ensemble des seize opĂ©rations binaires peuvent ainsi ĂȘtre groupĂ©es du point de vue de ce groupe de quatre transformations que je viens de dĂ©finir.

Prenons un premier exemple, dans lequel les quatre transformations sont toutes les quatre distinctes, c’est-Ă -dire que nous aurons un quaterne d’opĂ©rations ; chacune Ă©tant distincte des trois autres. C’est le cas de la disjonction qui aura pour rĂ©ciproque l’incompatibilitĂ©, pour inverse la nĂ©gation conjointe, et pour corrĂ©lative la conjonction (laquelle est donc, en mĂȘme temps, la nĂ©gation de l’incompatibilitĂ©) ; de mĂȘme, la nĂ©gation conjointe est la corrĂ©lative de l’incompatibilitĂ©. Enfin, on constate que ces deux opĂ©rations, conjonction et nĂ©gation conjointe, sont rĂ©ciproques l’une de l’autre. Soit :

Autrement dit, nous avons un systÚme de quatre transformations : les inverses en diagonale, les corrélatives en verticale, les réciproques en horizontale (et les identiques sur place).

Il en est de mĂȘme pour l’implication directe (p ⊃ q), dont la rĂ©ciproque est p ⊃ q = q ⊃ p, l’inverse p . q et la corrĂ©lative p . q soit :

Il y a donc lĂ  deux quaternes complets d’opĂ©rations qui rĂ©alisent le groupe de transformations dont je parlais tout Ă  l’heure.

Dans d’autres cas, il n’y a que deux opĂ©rations distinctes sur quatre, par exemple dans le cas de l’équivalence :

En ce cas, la rĂ©ciproque est Ă©gale Ă  l’opĂ©ration identique. Quant Ă  l’inverse, c’est l’exclusion rĂ©ciproque symbolisĂ©e par le w pour la distinguer de la disjonction. Or, on sait que la formule de l’exclusion rĂ©ciproque est :

(p . q) √ (p . q).

Donc, l’inverse de p = q sera l’exclusion rĂ©ciproque ; l’inverse de R sera aussi l’exclusion rĂ©ciproque. La corrĂ©lative, dans ce cas-lĂ , est par consĂ©quent Ă©gale Ă  l’inverse.

Dans d’autres cas, on a R = N et C = 1. On a par contre toujours une inverse N distincte de 1 ; mais il est inutile d’allonger.

Je me rĂ©sume donc en ce qui concerne les opĂ©rations binaires. Nous pouvons caractĂ©riser leur rĂ©versibilitĂ© par un groupe de transformations au moyen des quatre transformations de l’identique, de la nĂ©gation, de la rĂ©ciprocitĂ© et de la corrĂ©lativité ; et toutes les seize opĂ©rations rentrent dans de tels groupes. Ces groupes attestent donc la rĂ©versibilitĂ© fondamentale du systĂšme, et non pas seulement une rĂ©versibilitĂ© simple, mais une double rĂ©versibilitĂ©.

Je passe maintenant aux opĂ©rations ternaires. Les choses sont ici beaucoup plus compliquĂ©es, car, vous le savez, ces opĂ©rations ternaires ne sont pas au nombre de 16 comme les opĂ©rations binaires, mais bien au nombre de 256. En effet si l’on combine entre elles non plus deux opĂ©rations, p et q, avec leurs nĂ©gations, mais trois opĂ©rations, p, q, r, on trouve 256 et non plus 16 possibilitĂ©s. La forme complĂšte, la forme qu’on appelle tautologique, contient pour sa part 8 possibilitĂ©s et non pas quatre comme tout Ă  l’heure. Ces 8 possibilitĂ©s sont les suivantes :

(p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r)

Or, en choisissant parmi ces 8 trios, 0, un seul, ou deux, ou trois, ou quatre, etc., jusqu’aux huit en leur ensemble, suivant les lois bien connues des combinaisons, l’on a effectivement 256 possibilitĂ©s.

Comment donc analyser ces 256 possibilitĂ©s du point de vue de la rĂ©versibilitĂ©, c’est-Ă -dire du point de vue du groupe fondamental de quatre transformations que j’indiquais tout Ă  l’heure ?

Si nous partons de la forme normale, la chose est trĂšs facile : nous retombons sur les mĂȘmes dĂ©finitions et constatations. Prenons, par exemple, une opĂ©ration quelconque (p . q . r) √ (p . q . r), formĂ©e de deux des 8 trios Ă©crits tout Ă  l’heure. Étant donnĂ©e cette opĂ©ration-lĂ  que je vais appeler x et dont je ne connais pas a priori la signification, il est Ă©vident que je puis appliquer les dĂ©finitions dont je parlais tout Ă  l’heure, c’est-Ă -dire nier x : par dĂ©finition la nĂ©gation de ces deux trios sera donc formĂ©e par l’ensemble des six autres, soit :

x = (p . q . r) √ (p . q . r)

Nx : = (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r).

En second lieu, je puis calculer la rĂ©ciproque de x : ce sera, par dĂ©finition, l’expression formĂ©e par les mĂȘmes propositions niĂ©es :

Rx = (p . q . r) √ (p . q . r).

Et enfin, je puis calculer la corrĂ©lative en permutant les « ou » par le « et » ; ou je puis directement atteindre la corrĂ©lative en prenant l’inverse de la rĂ©ciproque :

Cx = (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r).

Je retrouve ainsi mon groupe et cela va de soi. Mais l’intĂ©ressant, c’est de donner une signification concrĂšte Ă  ces transformations, et de rĂ©duire les 256 possibilitĂ©s ternaires Ă  des mĂ©canismes binaires obĂ©issant Ă  ces mĂȘmes lois de groupe.

Tout d’abord, comme Marcel Boll l’a dĂ©jĂ  esquissĂ© dans son Manuel, il est facile de rĂ©duire les opĂ©rations ternaires Ă  des opĂ©rations binaires ou uninaires.

Dans 152 cas, les expressions ternaires sont rĂ©ductibles Ă  une opĂ©ration uninaire (c’est-Ă -dire une seule proposition), jointe Ă  une opĂ©ration binaire ; par exemple :

[(p . q . r) √ (p . q . r) √ (p . q . r)] = [p . (q √ r)].

Dans 80 cas, on trouve une double opération binaire, par exemple :

[(p . q . r) √ (p . q . r)] = [p = q . (q = r)].

Dans 16 cas, on trouve des expressions uninaires-binaires doubles ; et dans 8 cas, des expressions binaires-binaires doubles.

Donc, dans tous les cas, il est possible d’exprimer l’opĂ©ration ternaire dans un langage binaire.

Nous distinguerons alors deux sortes d’opĂ©rations dans des expressions uninaires-binaires ou binaires-binaires de ce genre. J’appellerai « opĂ©rations composantes » celles qui relient les deux opĂ©rations binaires l’une Ă  l’autre, ou qui relient l’opĂ©ration uninaire Ă  l’opĂ©ration binaire. Dans les deux exemples citĂ©s, j’ai choisi comme opĂ©ration composante la conjonction (le point) : il est en effet plus commode de n’utiliser qu’une seule opĂ©ration composante, qui sera toujours ou bien la conjonction, ou bien, dans le cas inverse, l’incompatibilitĂ© (nĂ©gation de la conjonction) :

(p = q) . (q = r) ou (p = q) | (q = r).

J’appellerai, au contraire, « opĂ©rations composĂ©es » les opĂ©rations ainsi rĂ©unies par l’opĂ©ration composante, donc celles qui interviennent dans l’opĂ©ration binaire. L’opĂ©ration uninaire n’en comporte naturellement pas de spĂ©ciale puisqu’elle est uninaire : plus prĂ©cisĂ©ment, elle constitue elle-mĂȘme l’une des deux opĂ©rations composĂ©es.

Donc, les opĂ©rations composĂ©es sont les opĂ©rations binaires intervenant dans l’expression complexe, tandis que l’opĂ©ration composante (toujours unique) sera celle qui rĂ©unit les deux opĂ©rations composĂ©es.

Ces dĂ©finitions posĂ©es, nous constatons un fait trĂšs intĂ©ressant c’est qu’on peut, en prĂ©sence d’expressions de ce genre, passer directement de telle expression Ă  son inverse, Ă  sa rĂ©ciproque et Ă  sa corrĂ©lative.

Pour trouver l’inverse, il suffit d’inverser l’opĂ©ration composante ; c’est-Ă -dire qu’on remplace le « et » (.) par l’incompatibilitĂ© (/), qui est sa nĂ©gation.

Pour obtenir la rĂ©ciproque, on laisse invariante l’opĂ©ration composante, et on prend simplement la rĂ©ciproque des composĂ©es. Par exemple [p . (q √ r)], donnera comme rĂ©ciproque [p . (q √ r)], ce qui revient Ă  [p . (q | r)]. Cette opĂ©ration sera donc la rĂ©ciproque de la prĂ©cĂ©dente : il est facile de le vĂ©rifier sur la forme normale, oĂč il y a simplement permutation des affirmations et nĂ©gations.

De mĂȘme, pour obtenir la corrĂ©lative, il suffira de prendre la corrĂ©lative Ă  la fois des composĂ©es et de la composante.

C’est ainsi que, sans sortir de la logique binaire, on peut calculer les quatre transformations dont je parlais tout Ă  l’heure. Il suffit d’appliquer directement les formules obtenues par le calcul binaire, et l’on retrouve les mĂȘmes structures de groupe : on obtient d’abord 56 quaternes complets au lieu des 2 quaternes complets qu’on trouve dans le cas des opĂ©rations binaires ; dans 8 cas on trouve des couples tels que la rĂ©ciproque Ă©gale l’identique, et par consĂ©quent la corrĂ©lative Ă©gale l’inverse ; et dans 8 autres cas, on trouve que la rĂ©ciproque Ă©gale l’inverse, et donc la corrĂ©lative l’identique. Autrement dit, on retrouve exactement le mĂȘme schĂ©ma, mais avec prĂ©dominance beaucoup plus grande des quaternes complets, dont il existe 56 possibilitĂ©s.

Mais le grand intĂ©rĂȘt de ces opĂ©rations ternaires, au point de vue de la rĂ©versibilitĂ©, est que, une fois obtenus ces 56 quaternes, ou ces 16 couples, il est possible de passer d’un quaterne Ă  l’autre, grĂące Ă  l’introduction de transformations nouvelles.

Dans le cas des opĂ©rations binaires que je dĂ©crivais tout Ă  l’heure, j’ai simplement montrĂ© l’existence de deux quaternes obĂ©issant chacun pour son compte Ă  la mĂȘme structure de groupe. Mais je n’ai pas indiquĂ© d’opĂ©ration permettant de passer de l’un de ces quaternes Ă  l’autre ; il y a rĂ©versibilitĂ© intĂ©rieure pour chaque systĂšme, mais cette rĂ©versibilitĂ© Ă©lĂ©mentaire ne permet pas Ă  elle seule de procĂ©der d’un systĂšme Ă  l’autre.

Mais il existe des transformations assurant ce passage, et, dans le cas des opĂ©rations ternaires, une fois posĂ©s et dĂ©crits les 56 quaternes complets et les 16 couples avec deux opĂ©rations non distinctes, on peut s’amuser Ă  dĂ©finir de nouvelles opĂ©rations qui, cette fois, permettront de sauter Ă  volontĂ© d’un quaterne ou d’un couple Ă  un autre : telle sera, par exemple, la permutation des opĂ©rations composĂ©es dans le cas d’une expression binaire-binaire.

Supposons ainsi une expression dans le genre de celle-ci :

(p ⊃ q) . (q ∹ r).

Nous pouvons alors permuter l’implication et le « ou » ; ce qui donnera :

(p ⊃ q) → (p ∹ q) et (q ∹ r) → q ⊃ r
→ r ⊃ q

Il y a donc permutation avec deux sens possibles, et ces nouvelles expressions vont engendrer un nouveau quaterne : nous trouverons ainsi un groupe de huit transformations ou davantage encore.

Autre opĂ©ration : je puis permuter le moyen terme. Soit l’expression (p ⊃ q) . (q √ r). Elle comporte un moyen terme : la proposition q revenant dans les deux liaisons. Au lieu de ce moyen terme, je puis choisir comme moyen terme p, ce qui transformera l’expression prĂ©cĂ©dente en (p ⊃ q) . (p √ r), par permutation des moyens termes p et q. Ou bien, je peux prendre comme moyen terme la proposition r, d’oĂč l’expression (r ⊃ q) . (p √ r).

Ces permutations du moyen terme ont une histoire en logique : Leibniz s’y est intĂ©ressĂ©. Il est passĂ© d’une formule Ă  une autre pour transformer un syllogisme d’une certaine figure en un autre syllogisme d’une autre figure, ce qui aboutit, par exemple, Ă  la nĂ©gation du premier. Cette permutation du moyen terme prĂ©sente donc une signification trĂšs concrĂšte dans l’histoire de la logique classique.

On peut de mĂȘme introduire ce qu’on peut appeler des semi-rĂ©ciprocitĂ©s : par exemple, sans toucher le premier membre de la liaison binaire-binaire, on peut remplacer la disjonction (q √ r) par sa rĂ©ciproque (q / r), et calculer les rĂ©sultats de cette transformation sur chacun des quaternes du groupe de quatre transformations.

Ce que l’on trouve alors, ce sont des systĂšmes tout Ă  fait intĂ©ressants dans leur complexitĂ©. J’en Ă©crirai un, Ă  titre d’exemple, que je ne vais pas commenter dans le dĂ©tail pour ne pas allonger :

I. 1 (r ⊃ p) . (q ∹ r) R (p ⊃ r) . (q | r)
C (p ⊃ r) | (q | r) N (r ⊃ p) | (q ∹ r)
II. 1 (p ∹ r) . (r ⊃  q) R (p | r) . (q ⊃ r)
C (p | r) | (q ⊃ r) N (p ∹ r) | (r ⊃ q)
III. 1 (p ⊃  r) . (q ∹ r) R (r ⊃ p) . (q | r)
C (r ⊃ p) | (q | r) N (p ⊃ r) | (q ∹ r)
IV. 1 (p ∹ r) . (q ⊃ r) R (p | r) . (r ⊃ q)
C (p | r) / (r ⊃ q) N (p ∹ r) | (q ⊃ r)

Passage de I en II ou de III en IV : permutation des opérations composées 1.

Passage de I en III ou de II en IV : semi-réciprocité (des implications).

Je pars d’une opĂ©ration binaire-binaire : r ⊃ p . q √ r.

Elle fera partie d’un quaterne oĂč je retrouve le groupe des quatre transformations avec la rĂ©ciproque, l’inverse et la corrĂ©lative. J’ai obtenu la rĂ©ciproque en permutant les termes de l’implication, et en remplaçant la disjonction par l’incompatibilité : p ⊃ r . q | r. Je retrouve l’inverse, l’incompatibilitĂ© remplaçant la conjonction. Et je retrouve la corrĂ©lative qui est la nĂ©gation de la rĂ©ciproque. J’ai donc lĂ  un groupe de quatre, comme dans le domaine binaire.

Trois autres quaternes rĂ©alisent ensuite le mĂȘme systĂšme de quatre transformations, mais je puis passer d’un quaterne dans l’autre. J’ai donnĂ© ici comme exemple d’instrument de passage la permutation des opĂ©rations composĂ©es, c’est-Ă -dire que je permute la disjonction (ou l’incompatibilitĂ©) et l’implication (passage de I en II et de III en IV), ainsi que la semi-rĂ©ciprocitĂ© ou permutation des termes de l’implication (passage de I en III et de II en IV).

De mĂȘme, on peut, utiliser en d’autres cas une nouvelle permutation : celle du moyen terme et construire, en combinant ces diverses transformations, des groupes d’une complexitĂ© trĂšs grande, rĂ©unissant 48 ou 96 opĂ©rations en un seul systĂšme.

Ceci Ă©tant posĂ©, demandons-nous — et j’en viens Ă  ma conclusion — à quoi servent ces recherches.

D’abord je me suis posĂ© ce problĂšme en psychologue : je voulais voir jusqu’oĂč menait cette notion de rĂ©versibilitĂ© dans le systĂšme des opĂ©rations logiques, c’est-Ă -dire dans un modĂšle abstrait, au lieu de me borner aux observations concrĂštes faites en Ă©tudiant le dĂ©veloppement de l’intelligence. Or, nous constatons que cette rĂ©versibilitĂ© apparaĂźt comme un mĂ©canisme absolument fondamental de la logique des propositions elles-mĂȘmes, puisqu’on retrouve la structure des groupes dans des ensembles de la complexitĂ© que vous venez de voir. Mais ce n’est pas du point de vue psychologique que je conclurai : c’est du point de vue logique lui-mĂȘme.

Quel est alors le sens de la rĂ©versibilité ? Elle constitue, semble-t-il, c’est le critĂšre le plus gĂ©nĂ©ral de la non-contradiction. On peut exprimer le principe de non-contradiction dans le langage de la rĂ©versibilitĂ©. Quand on Ă©crit : p . p = 0, on peut soutenir qu’il y a lĂ  le produit d’une opĂ©ration directe et de son inverse : le produit de l’opĂ©ration directe et de son inverse est nul. VoilĂ  l’expression de la non-contradiction.

On peut l’exprimer sous une forme uninaire, comme on le fait classiquement ; mais on peut le faire tout aussi bien sous une forme binaire, et Ă©crire :

(p √ q) . (p . q) = 0.

Nous pouvons alors conclure que, si le non-contradictoire tient Ă  l’annulation d’une opĂ©ration directe et de son inverse, est contradictoire tout produit non nul d’une opĂ©ration et de son inverse.

Quand les mathĂ©maticiens Ă©crivent, comme c’est souvent l’usage la contradiction par le symbole : 0 ≠ 0, ou : 0 = 0, cela revient Ă  dire : zĂ©ro Ă©tant le produit d’une opĂ©ration et de son inverse, si zĂ©ro n’est plus Ă©gal Ă  zĂ©ro, c’est que la composition d’une opĂ©ration et de son inverse aboutit Ă  un produit non nul.

La réversibilité apparaßt ainsi comme le critÚre le plus fondamental de la non-contradiction.

Seulement, la rĂ©versibilitĂ© n’est qu’un cadre gĂ©nĂ©ral qu’on retrouve dans tous les domaines. Elle est fondamentale en logique, comme j’espĂšre vous l’avoir montré ; elle est fondamentale en mathĂ©matique, puisque toute opĂ©ration comporte soit une inverse, soit une rĂ©ciproque, puisque la notion de groupe qui repose sur l’inversion, est une des notions centrales de la pensĂ©e mathĂ©matique et que la notion de rĂ©seau, peut-ĂȘtre plus gĂ©nĂ©rale encore, repose de son cĂŽtĂ© sur la rĂ©ciprocitĂ©.

Dire simplement que le non-contradictoire, c’est le rĂ©versible, est-ce donc prĂ©ciser suffisamment ce qu’est le non-contradictoire ? Ne faut-il pas distinguer diffĂ©rents types de non-contradiction ? C’est lĂ  prĂ©cisĂ©ment le problĂšme par lequel j’aimerais conclure.

Il semble qu’il y ait deux sortes de liaisons Ă  considĂ©rer Ă  cet Ă©gard. Il y a d’abord des liaisons dans lesquelles nous n’avons Ă  faire qu’à des relations de partie Ă  tout. Pour simplifier, je traduis la chose non pas en termes de propositions, mais en termes de classes : soit une partie A, incluse en un tout B, et une partie complĂ©mentaire A’ :

Il existe alors des liaisons se réduisant uniquement, du point de vue de la quantité, à cette affirmation que la partie est plus petite que le tout :

A < B et A’ < B

Mais l’on ignore en ce cas toute relation quantitative entre une partie et l’autre partie : l’une est simplement la complĂ©mentaire de l’autre par rapport au tout, et il faut donc toujours passer par le tout pour mettre en relation une partie avec l’autre partie. C’est le cas usuel de l’opĂ©ration logique en logique qualitative.

Nous savons par exemple que les invertĂ©brĂ©s sont moins nombreux que les animaux ; et de mĂȘme que les vertĂ©brĂ©s sont moins nombreux que les animaux ; mais nous ne savons pas si les vertĂ©brĂ©s sont moins ou plus nombreux que les invertĂ©brĂ©s. Nous savons que les vertĂ©brĂ©s sont tous les animaux moins les invertĂ©brĂ©s, et que les invertĂ©brĂ©s sont tous les animaux moins les vertĂ©brĂ©s : nous ne connaissons donc que le rapport d’inclusion et le rapport de complĂ©mentaritĂ©, et n’avons besoin de rien d’autre.

Tout ce que nous avons vu de la logique des propositions est rĂ©ductible Ă  ces deux rapports d’inclusion et de complĂ©mentarité : il n’y a pas autre chose, dans tout ce que nous avons dit des inversions, rĂ©ciprocitĂ©s ou corrĂ©lativitĂ©s, que l’application de ces deux rapports, rapport de complĂ©mentaritĂ© qui permet de dĂ©finir la nĂ©gation (l’inversion), ou rapport d’inclusion des propositions, sur lequel repose la rĂ©ciprocitĂ© (la nĂ©gation des propositions Ă©tant elle-mĂȘme une complĂ©mentaritĂ©, mais dĂ©taillĂ©e dans le cas de chaque proposition). Il n’y a donc pas autre chose en logique bivalente que ces rapports de partie Ă  tout, sans aucune relation directe entre les parties comme telles, leurs relations consistant toujours Ă  passer par l’intermĂ©diaire du tout.

Par contre, nous pouvons concevoir d’autres opĂ©rations qui feront intervenir les rapports de partie Ă  partie, des parties entre elles. Mais ces opĂ©rations dĂ©passent le cadre de la logique bivalente : elles interviennent en mathĂ©matique, en plus des relations de partie Ă  tout.

Telle est, par exemple, une notion courante en thĂ©orie des ensembles : la notion du presque tous, c’est-Ă -dire tous moins un ensemble faiblement reprĂ©sentĂ©, moins un ensemble fini. Le presque tous implique que A soit beaucoup plus grand que A’ : A > A’. C’est donc un rapport direct entre les parties, et non pas seulement entre la partie et le tout. DĂšs que nous avons Ă  faire Ă  des notions arithmĂ©tiques ou gĂ©omĂ©triques, qu’elles soient qualitatives ou mĂ©triques, — et mĂȘme dans le domaine qualitatif oĂč interviennent des ensembles infinis — dĂšs qu’intervient le presque tous, nous avons Ă  faire Ă  de nouveaux systĂšmes d’opĂ©rations que j’appellerai extensives par rapport aux opĂ©rations intensives ne connaissant que la partie et le tout.

Le problĂšme par lequel je terminerai cet exposĂ© est le suivant : la rĂ©versibilitĂ©, critĂšre gĂ©nĂ©ral de la non-contradiction, est-elle la mĂȘme lorsqu’il s’agit d’opĂ©rations intensives, ne connaissant que la complĂ©mentaritĂ© et l’inclusion, ou lorsqu’il s’agit de groupes plus diffĂ©renciĂ©s, supposant les relations extensives, telles que les correspondances entre ensembles, les Ă©quipotences, par consĂ©quent le nombre et tout ce qui s’ensuit ?

Je crois que ces deux cas sont fort diffĂ©rents. Si la rĂ©versibilitĂ© est le critĂšre gĂ©nĂ©ral de la non-contradiction, il y aura autant de types de rĂ©versibilitĂ© qu’il y a de structures opĂ©ratoires d’ensemble diffĂ©rentes, et la non-contradiction logique ne suffira pas Ă  rendre compte de la non-contradiction d’un systĂšme d’ensemble mieux structurĂ©, en particulier d’un systĂšme extensif et pas seulement intensif.

Je crois que si l’on n’a jamais rĂ©ussi Ă  dĂ©montrer, et mĂȘme comme Gödel l’a prouvĂ© dans une dĂ©monstration cĂ©lĂšbre, si l’on ne peut pas espĂ©rer dĂ©montrer par des moyens purement logiques la non-contradiction de l’arithmĂ©tique, cela tient prĂ©cisĂ©ment au type et au systĂšme d’opĂ©rations qui interviennent en logique. Il y a des Ă©lĂ©ments communs entre la non-contradiction logique et la non-contradiction arithmĂ©tique : c’est la rĂ©versibilitĂ©, principe gĂ©nĂ©ral de rationalité ; mais il y a autant de types de rĂ©versibilitĂ© qu’il y a de systĂšmes d’ensemble d’opĂ©rations.

En logique n’interviennent que des systĂšmes d’opĂ©rations trĂšs simples, malgrĂ© la complexitĂ© apparente du formulaire, car l’on a seulement Ă  faire Ă  l’inverse et Ă  la rĂ©ciproque (ou Ă  la corrĂ©lative qui est elle-mĂȘme une inverse de la rĂ©ciproque) ; tandis que, en faisant intervenir, avec le nombre, les rapports de partie Ă  partie, on engendre des systĂšmes opĂ©ratoires beaucoup plus complexes, et une certaine rĂ©versibilitĂ© sera liĂ©e Ă  la structure de tels systĂšmes irrĂ©ductibles aux premiers. Nous ne pouvons pas alors appliquer dans le dĂ©tail le systĂšme intensif au systĂšme extensif, celui-ci supposant des relations non comprises dans celui-lĂ .

Autrement dit, je poserai la question suivante : la contradiction est-elle la mĂȘme Ă  dire qu’un animal est Ă  la fois un oiseau et un poisson — pour prendre un exemple de logique qualitative pure — ou Ă  dire que 4 moins 4 font autre chose que 0 ? Je crois que la contradiction est beaucoup plus forte dans le second cas que dans le premier. Dans le premier cas, nous avons Ă  faire Ă  un simple classement, dont les inclusions ou les complĂ©mentaritĂ©s ne sont pas comparables Ă  la loi d’addition de l’unitĂ© qui engendre les entiers : la contradiction n’intĂ©resse alors que quelques emboĂźtements, tandis que, dans le second cas, elle Ă©branle le systĂšme entier. Les structures d’ensemble diffĂšrent, donc essentiellement, dans les deux cas, et le fond de la question, en ce qui concerne la non-contradiction, paraĂźt alors tenir Ă  la complexitĂ© de la structure d’ensemble et non pas aux opĂ©rations isolables.

En effet, les structures d’ensemble jouent un aussi grand rĂŽle en logique qu’en psychologie. La logique a Ă©tĂ© trop atomistique, semble-t-il, par exemple, dans sa tradition russellienne qui consiste Ă  analyser les rapports entre propositions indĂ©pendamment de leurs structures totales. Le problĂšme essentiel paraĂźt donc ĂȘtre, en logique et en psychologie, celui des structures opĂ©ratoires, elles-mĂȘmes, envisagĂ©es dans leurs totalitĂ©s ; et un tel problĂšme ne peut qu’éclairer des questions dĂ©licates comme celle de la non-contradiction en gĂ©nĂ©ral.

[Discussion]

M. BrĂ©hier. — Je remercie M. Piaget de cette admirable communication qui nous a beaucoup instruits, et nous a aussi plongĂ©s dans un certain nombre de doutes. Et vous ĂȘtes arrivĂ© Ă  poser des questions, ce qui est vĂ©ritablement le rĂŽle du philosophe, plutĂŽt qu’à en indiquer les solutions !

M. Ullmo. — J’ai Ă©tĂ© trĂšs profondĂ©ment intĂ©ressĂ© par l’exposĂ© de M. Piaget, qui en effet semble ouvrir des perspectives considĂ©rables. Je tiens Ă  le remercier trĂšs profondĂ©ment en mon nom personnel de ce qu’il nous a apportĂ© ici ; et je me permettrai de lui soumettre certaines rĂ©flexions venues Ă  l’esprit de façon brĂšve et incomplĂšte puisqu’il faudrait une rĂ©flexion considĂ©rable pour ĂȘtre en mesure de traiter ces sujets.

D’abord, une toute petite critique qui sera, je crois, utile lorsque vos Ă©crits seront lus par des mathĂ©maticiens : c’est une critique de vocabulaire. Vous employez le mot « groupe » dans deux sens diffĂ©rents, ce qui complique l’exposĂ©. En mathĂ©matique, nous rĂ©servons ce mot Ă  un ensemble d’opĂ©rations : ici opĂ©rations d’identitĂ©, de corrĂ©lation, de rĂ©ciprocitĂ© et d’inversion. En effet, ces quatre opĂ©rations constituent un groupe. Mais, pour Ă©viter les confusions, nous ne dirions pas ensuite que les quaternes, c’est-Ă -dire le rĂ©sultat de l’application de ces opĂ©rations Ă  certains objets (qui sont ici aussi des opĂ©rations, mais le point est tout Ă  fait secondaire), constituent des groupes : nous disons des classes d’objets, ou des sous-espaces, ou des sous-ensembles.

Je crois qu’il y aurait intĂ©rĂȘt, systĂ©matiquement, Ă  Ă©viter cette double acceptation. C’est une remarque de dĂ©tail dont je m’excuse, mais qui sera utile pour la confrontation avec les mathĂ©maticiens.

Le second point est beaucoup plus important. Je tiens Ă  dire que je me sens en accord extrĂȘmement profond avec M. Piaget sur la primautĂ© qu’il donne, en somme, Ă  la notion de groupe dans les opĂ©rations de la pensĂ©e, de groupe proprement dit au sens mathĂ©matique. Je dois mĂȘme dire que j’ai entrepris depuis longtemps un travail dans ce sens. Je croyais pouvoir affirmer que le succĂšs de l’application de la pensĂ©e au monde extĂ©rieur, soit sous forme de pensĂ©e logique, soit sous forme de pensĂ©e mathĂ©matique, Ă©tait dĂ» justement Ă  cette structure de groupe qui est commune Ă  la dĂ©marche de la pensĂ©e et au monde extĂ©rieur en tant qu’il est connaissable. Je ne peux pas dĂ©velopper ce point, mais dans cette perspective la primautĂ© de la notion de groupe me paraĂźt absolument essentielle ; et je croyais qu’on pouvait y ramener l’ensemble des mathĂ©matiques. Je partageais lĂ  une idĂ©e de votre collĂšgue M. Juvet.

Je ne suis pas un mathĂ©maticien particuliĂšrement spĂ©cialiste, mais les mathĂ©maticiens de l’école de Bourbaki n’accepteraient plus une vue de ce genre. Je vais en deux mots vous exposer un Ă©lĂ©ment positif dans le sens de cette vue, et ensuite la contradiction qu’y apporteraient MM. André Weill, N. Bourbaki, ou J. DieudonnĂ©, s’ils Ă©taient prĂ©sents.

Sur le premier point, je pense en effet que ce qui est essentiel Ă  la notion de groupe, c’est bien la notion de rĂ©versibilitĂ©. La dĂ©finition gĂ©nĂ©rale du groupe est la suivante : on a un groupe de transformations lorsque, d’une part, le produit de deux d’entre elles fait encore partie de l’ensemble, et, d’autre part, lorsque Ă  chaque opĂ©ration correspond son inverse qui permet de la dĂ©truire, de l’annuler.

Or, il est trĂšs suggestif de rĂ©unir ces deux dĂ©finitions en une, et de dire : un ensemble de transformations constitue un groupe lorsqu’on peut toujours dĂ©truire l’effet d’un nombre quelconque d’entre elles appliquĂ©es successivement par l’une d’entre elles. C’est la dĂ©finition prĂ©cise de la rĂ©versibilitĂ© et c’est celle du groupe : les deux choses sont strictement Ă©quivalentes. Et c’est d’ailleurs lĂ -dessus que s’appuie cette sorte de condition nĂ©cessaire du critĂšre des groupes pour l’exploration physique du monde Ă  laquelle je faisais allusion tout Ă  l’heure.

Nous sommes donc en profond accord sous ce rapport. La notion d’invariant de groupe rejoint aussi exactement notre conception de l’équilibre de la pensĂ©e.

Évidemment, Ă  la fin de votre exposĂ©, quand vous avez opposĂ© un sous-espace invariant Ă  un autre par des transformations d’un type nouveau, j’ai l’impression que vous ĂȘtes sorti des mathĂ©matiques traditionnelles ; mais je ne doute pas que M. Von Neumann ne saurait vous dĂ©crire en langage structurel les opĂ©rations faites.

Ce que je veux dire en tant qu’objection n’est pas dans mon esprit, mais ce sera certainement dans l’esprit des mathĂ©maticiens qui vous liront : il semble qu’ils tendent Ă  considĂ©rer des structures beaucoup plus gĂ©nĂ©rales que celles que vous dĂ©crivez, et en particulier des structures dans lesquelles Ă  une opĂ©ration ne correspond pas d’inverse.

Dans ces conditions, que faut-il penser de ces structures qui ont leur place en mathématiques ? Que pourra-t-on dire de la fin de votre exposé sous ce rapport ? Est-ce que, dans de telles axiomatiques de structures qui semblent parfaitement valables, la non-contradiction est encore en relation directe avec la réversibilité ? Je ne le sais pas. Je vous pose la question.

M. Piaget. — J’aimerais remercier trùs vivement M. Ullmo de son intervention et dire que je suis complùtement d’accord avec lui.

Je crois la notion de groupe fondamentale, mais je ne crois pas qu’elle Ă©puise toute la structure des opĂ©rations logiques. C’est que, Ă  cĂŽtĂ© des transformations comme telles, 1, N, R et C, il y a encore Ă  considĂ©rer les emboĂźtements eux-mĂȘmes ; or, Ă©tant admise prĂ©cisĂ©ment la dĂ©finition de l’intensif que j’ai donnĂ©e tout Ă  l’heure, ces emboĂźtements comme tels ne sont pas rĂ©ductibles au groupe. Le groupe ne fait qu’exprimer un des aspects du systĂšme d’ensemble. L’aspect le plus gĂ©nĂ©ral de ce systĂšme d’ensemble suppose, en plus du groupe, des opĂ©rations qui tĂ©moignent non pas seulement d’emboĂźtements, mais d’auto-emboĂźtements.

Par exemple, si (p √ q = q), ce qui est possible, dans le cas oĂč p est une partie de q, alors :

(p ∹ q = q) ⊃ (p . q = p).

Cette proposition fait appel Ă  des auto-emboĂźtements qui impliquent ce qu’on a appelĂ© longtemps la tautologie en logique des classes.

Reprenons notre symbolisme A et B :

A + B = B, alors : A × B = A.

Ces opĂ©rations-lĂ  n’interviennent pas dans le groupe dĂ©crit plus haut ; mais elles interviennent par contre dans une structure plus gĂ©nĂ©rale qui est le rĂ©seau. Or, on sait que la logique des propositions est rĂ©ductible Ă  un rĂ©seau, avec comme borne supĂ©rieure l’opĂ©ration « ou », et comme borne infĂ©rieure l’opĂ©ration « et ». Sans doute le rĂ©seau, sous sa forme gĂ©nĂ©rale ignore-t-il l’inversion mais il repose toujours sur la rĂ©ciprocitĂ©, qui est l’une des deux formes essentielles de la rĂ©versibilitĂ©. En outre, le rapport entre la borne supĂ©rieure et la borne infĂ©rieure est un rapport particulier de corrĂ©lativitĂ©. Il y a donc toujours rĂ©versibilitĂ© sous l’une ou l’autre de ses formes.

Pour ma part, j’introduirais d’ailleurs un terme intermĂ©diaire : le rĂ©seau me paraĂźt trop large, le groupe me paraĂźt trop Ă©troit, car il n’y a pas associativitĂ© entre l’opĂ©ration inverse et les opĂ©rations d’auto-emboĂźtement (idempotence) : j’introduirais donc une notion intermĂ©diaire entre le groupe et le rĂ©seau, le « groupement », qui comporterait les opĂ©rations du groupe, plus ces opĂ©rations-lĂ , que l’on peut calculer. Je reviendrai sur tout cela est dans un ouvrage qui va paraĂźtre prochainement, sur « les transformations des opĂ©rations logiques ».

M. Benda. — Je voudrais revenir Ă  la base de la confĂ©rence de M. Piaget, Ă  savoir son opposition entre l’opĂ©ration irrĂ©versible, dont il a donnĂ© un excellent exemple — l’habitude — , et l’opĂ©ration rĂ©versible. Je crois que c’est lĂ  une opposition que j’ai vue dans tous ses ouvrages, par exemple, rĂ©cemment, dans sa Psychologie de l’Intelligence, entre la pensĂ©e-action d’une part, et la pensĂ©e-intelligence de l’autre ; dans son ouvrage sur les Classes, relations et nombres, l’opposition entre l’opĂ©ration rigide — dit-il — de la perception et l’opĂ©ration mobile du jugement.

Je voudrais poser cette question qui, au fond, est en dehors de la confĂ©rence, mais qui a un intĂ©rĂȘt tout Ă  fait gĂ©nĂ©ral. M. Piaget pense-t-il que, entre ces deux opĂ©rations, disons de l’irrĂ©versible et du rĂ©versible, il y a continuitĂ©, ou au contraire qu’on ne peut pas passer par continuitĂ© de la premiĂšre Ă  la seconde ?

Je n’apprends pas Ă  notre auditoire qu’il y a toute une philosophie, particuliĂšrement l’existentialisme, et qui en cela dĂ©rive directement du bergsonisme — encore qu’il ne prononce jamais son nom — qui prĂ©tend que, partant de la vie totalement inintellectuelle, on arrive Ă  l’intelligence par continuitĂ©. Je compte, dans un prochain travail, montrer l’intenabilitĂ© d’une telle position, et gĂ©nĂ©ralement la faussetĂ© du fameux adage « Natura non facit saltus » ; qu’au contraire, dans l’ordre physique, chimique et psychologique, celui qui nous intĂ©resse ici, la nature procĂšde Ă  tout instant par Ă -coups, parce qu’un philosophe cĂ©lĂšbre a appelĂ© des « commencements absolus ».

Je pense donc, dans ce travail, m’appuyer, pour admettre la discontinuitĂ© entre la pure vie inintellectuelle et la vie intellectuelle, sur la pensĂ©e du confĂ©rencier. Et je voudrais savoir si vraiment je suis fidĂšle Ă  sa thĂšse, ou si elle diffĂšre de ce que je crois.

M. Piaget. — Je remercie infiniment M. Benda de cette remarque.

Sa question est bien dĂ©licate et difficile. Si nous comparons l’intelligence avec ses opĂ©rations rĂ©versibles, Ă  des fonctions mentales comme l’habitude, la perception, jamais on ne trouvera la continuitĂ© complĂšte : c’est entendu. Mais si nous prenons des stades d’intelligence prĂ©-opĂ©ratoires, comme on en voit chez l’enfant, il y a lĂ  une continuitĂ© jusqu’à un point-limite qui est l’arrivĂ©e Ă  la rĂ©versibilitĂ©. Ce point-limite marque une transformation qualitative. On peut dire qu’il y a continuitĂ© chronologique, puis un saut au point-limite prĂ©cis oĂč le rĂ©versible est parfois l’occasion de rĂ©organisations brusques.

M. Benda. — 
 qui peut-ĂȘtre se fonde sur les donnĂ©es qu’elle trouve dans l’irrĂ©versible, mais pour en faire un arrangement qui n’est nullement inscrit dans l’irrĂ©versible ; ce qui est tout de mĂȘme une forme de discontinuitĂ©.

M. Piaget. — Oui, d’accord.

M. CĂ©sari. — Je voudrais simplement poser une question. M. Piaget nous a donnĂ© l’énoncĂ© du principe de non-contradiction ; ensuite il nous a dit que la non-contradiction Ă©tait diffĂ©rente dans toutes sortes de domaines. Aussi je me demande si la multiplication d’une opĂ©ration et de son inverse suffit Ă  dĂ©finir la non-contradiction, ou bien si la non-contradiction peut ĂȘtre autrement dĂ©finie.

Le principe de non-contradiction s’applique aussi bien dans les opĂ©rations de rĂ©ciprocitĂ© et de complĂ©mentaritĂ©, sans qu’il s’agisse d’inversion. Alors, n’y a-t-il pas une sorte de non-contradiction qui serait au-dessus de tout formalisme ?

M. Destouches, par exemple, reconnaissait, dans une discussion qui a eu lieu ici, qu’il y avait un principe qui subsistait derriĂšre la dĂ©bĂącle des principes logiques, c’était le principe de non-contradiction. Quel est alors ce principe ? Il ne peut pas ĂȘtre dĂ©fini comme la multiplication d’une opĂ©ration et de son inverse, puisque vous considĂ©rez d’autre part que, s’il s’agit d’opĂ©rations intensives ou d’opĂ©rations extensives, le principe sera diffĂ©rent, et mĂȘme j’ai l’impression qu’il sera diffĂ©rent d’une maniĂšre plus nuancĂ©e.

Je voudrais, d’autre part, savoir quel rapport ce principe entretient exactement avec celui de rĂ©versibilitĂ©. Quand je suis les travaux de psychologie de l’enfant de M. Piaget, il me semble que la rĂ©versibilitĂ© consiste Ă  pouvoir changer de point de vue. C’est-Ă -dire que la rĂ©versibilitĂ© est quelque chose d’assez vague qui se prĂ©cisera dans la suite.

La rĂ©versibilitĂ© rigoureusement logique se rattache Ă  la thĂ©orie des groupes. Si au moins la rĂ©versibilitĂ©, et par suite la non-contradiction se dĂ©finissaient par le groupe, ce serait parfait ; mais puisqu’il est nĂ©cessaire d’en sortir, de nouveau se pose la question des rapports de la non-contradiction comme multiplication d’une opĂ©ration par son inverse, et de la non-contradiction nuancĂ©e.

M. Piaget. — Je remercie beaucoup M. CĂ©sari de ses questions.

Pour ce qui est de l’enfant, il part bien entendu de formes plus ou moins vagues de rĂ©versibilitĂ©, qui sont de simples changements de point de vue, en relation avec la rĂ©ciprocitĂ© sociale. Mais il parvient dĂšs 7-8 ans Ă  des formes trĂšs prĂ©cises ; en tout ce qui touche au dĂ©veloppement de l’espace ou du temps, l’on peut suivre pas Ă  pas les progrĂšs de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire sous une forme de plus en plus logique.

La question que M. CĂ©sari me pose sur le principe de contradiction est trĂšs complexe. D’abord, j’ai peut-ĂȘtre Ă©tĂ© trop restreint en parlant d’une opĂ©ration et de son inverse : des considĂ©rations analogues s’appliquent bien entendu Ă  la rĂ©ciproque, c’est-Ă -dire que la rĂ©ciproque aussi est involutive. La rĂ©ciproque de la rĂ©ciproque nous ramĂšne Ă  l’identique :

R R = 1.

La non-contradiction en gĂ©nĂ©ral tiendrait ainsi Ă  l’annulation toujours possible d’une transformation (rĂ©versibilitĂ© au sens le plus gĂ©nĂ©ral du terme). Pour ma part, j’ai beaucoup de peine Ă  croire Ă  un principe de non-contradiction extĂ©rieur aux structures et aux systĂšmes qui permettent de le formuler, parce qu’alors on en est rĂ©duit, quand on invoque ce principe de contradiction supĂ©rieur aux formes concrĂštes de pensĂ©e, Ă  l’affirmer permanent, intangible, mais Ă  concĂ©der qu’on l’applique diffĂ©remment en chaque cas spĂ©cial.

M. CĂ©sari. — Dans ce cas-lĂ , n’y aurait-il pas quelque chose de vain dans la recherche de la non-contradiction en arithmĂ©tique, car cette fois pour savoir ce que l’on cherche, il faut la formuler avec prĂ©cision ?

M. Piaget. — Le problĂšme de la non-contradiction se transforme alors en celui du rapport entre les structures d’ensemble logiques et des structures d’ensemble mathĂ©matiques.

M. CĂ©sari. — Que veut dire exactement non-contradiction en arithmĂ©tique ?

M. Piaget. — C’est la forme de rĂ©versibilitĂ© intervenant dans les anneaux, dans les corps, dans les groupes arithmĂ©tiques, dans les multiples structures impliquant l’itĂ©ration de l’unitĂ©.

M. CĂ©sari. — Dans le thĂ©orĂšme de Gödel, on cherche Ă  Ă©tablir qu’on n’arrivera pas Ă  une formule telle que zĂ©ro diffĂ©rent de zĂ©ro ; si bien que cela revient Ă  la non-contradiction, comme une multiplication d’une opĂ©ration et de son inverse Ă©gale zĂ©ro.

M. Piaget. — Oui, mais il ne s’agit plus d’une inverse au mĂȘme sens que l’inverse de la logique : n − n = 0 est plus riche que p . p = 0.

M. BrĂ©hier. — M. Piaget nous a suggĂ©rĂ© qu’il y avait une autre contradiction que la contradiction logique : c’est Ă©videmment ce qui inquiĂšte M. CĂ©sari, et peut-ĂȘtre aussi un certain nombre d’entre nous.

Il me reste Ă  remercier M. Piaget. Il y a, dans l’ensemble de ses travaux, quelque chose d’infiniment intĂ©ressant et d’infiniment paradoxal Ă  la fois : il a dĂ©couvert par la psychologie de l’enfant que l’enfant, de lui-mĂȘme, allait spontanĂ©ment non pas vers les mathĂ©matiques qu’on lui enseigne Ă  l’école, mais vers ces mathĂ©matiques supĂ©rieures que les mathĂ©maticiens ont dĂ©couvertes consciemment. De sorte qu’il y aurait une espĂšce de mathĂ©matique inconsciente chez l’enfant qui correspondrait, si je comprends bien, Ă  cette mathĂ©matique supĂ©rieure qui vient d’ĂȘtre dĂ©couverte ?

M. Piaget. — Je pense qu’il y a un parallĂ©lisme entre ce qui est premier gĂ©nĂ©tiquement et ce qui est premier axiomatiquement, et que les mathĂ©maticiens en faisant un travail d’analyse de ces principes rejoignent le fondamental psychologique, et rĂ©ciproquement, beaucoup plus que ce qui nous est apparu comme premier ou Ă©lĂ©mentaire dans l’ordre didactique ou dans l’ordre de l’histoire des mathĂ©matiques.

M. BrĂ©hier. — À notre point de vue, Ă  nous autres philosophes, c’est lĂ  ce qui est vĂ©ritablement intĂ©ressant ; ici comme partout la notion de structure remplace la notion de genĂšse, c’est-Ă -dire qu’on dĂ©crit bien des genĂšses, mais au moyen des structures.

Il me reste Ă  remercier encore M. Piaget, et Ă  lui dire avec quel intĂ©rĂȘt nous l’avons Ă©coutĂ©.