Préface. Didactique psychologique : application à la didactique de la psychologie de Jean Piaget (1951) a

Nul n’était mieux qualifié que H. Aebli pour écrire cet ouvrage et tirer les applications pédagogiques des recherches que nous avons pu faire sur le développement des opérations intellectuelles chez l’enfant.

Nous avions toujours pensé que les matériaux qu’il nous a été possible de recueillir avec l’aide de nombreux collaborateurs, ainsi que les interprétations auxquelles ces faits nous ont conduit pourraient donner lieu à une utilisation pédagogique et en particulier didactique. Mais ce n’est pas aux psychologues eux-mêmes, lorsqu’ils ne sont que psychologues, à déduire de telles conséquences de leurs travaux, car, s’ils connaissent l’enfant, il leur manque l’expérience de l’école.

Malheureusement les éducateurs, de leur côté, ne réussissent pas toujours à tirer un parti suffisant des résultats de la psychologie génétique, car pour parvenir à une connaissance intime des données psychologiques, il suffit rarement de lire les ouvrages parus : il faut avoir expérimenté soi-même et acquis, au contact des faits et des difficultés de l’expérience (de son organisation, de sa lecture et de son interprétation) cette attitude particulière de l’esprit qui seule rend possible la compréhension réelle des travaux d’autrui.

Or, la saveur propre de la belle étude que H. Aebli publie aujourd’hui est qu’elle émane d’un auteur qui est tout à la fois un excellent pédagogue et un excellent expérimentateur en psychologie proprement dite. Venu à notre institut après de brillants débuts comme maître d’école, H. Aebli s’est révélé d’emblée un chercheur de valeur exceptionnelle, et, rapidement promu du rang de simple étudiant à celui d’assistant, il a fourni, tant à notre laboratoire de psychologie expérimentale que dans la section de psychologie de l’enfant dirigée par Mlle B. Inhelder à l’Institut des sciences de l’éducation, un travail de premier ordre, par ses qualités d’initiative, de précision et de hardiesse dans l’interprétation.

Ce sont donc ces deux sortes d’aptitudes pédagogiques et psychologiques qui se révèlent dans l’ouvrage de H. Aebli. Après avoir entièrement dominé le courant d’idées propre à notre milieu psychologique et après avoir contribué lui-même à la découverte de nouveaux faits, constituant pour lui une vérification des thèses qu’il adoptait, H. Aebli a voulu procéder à une révision de ses positions pédagogiques initiales et a compris tout ce qu’une psychologie fondée sur la réalité des opérations ou des schèmes opératoires comportait de conséquences dans le dialogue ou le conflit de l’activité et de la réceptivité qui caractérise la pédagogie contemporaine.

Or, partant d’un tel point de vue, H. Aebli a admirablement compris que la nécessité de faire appel à l’activité collective ou individuelle des élèves — cet appel à l’activité qui constitue la revendication centrale de l’éducation progressive contemporaine — n’est pas seulement fondée, comme on l’imagine trop souvent, sur des raisons tirées de la psychologie de l’intérêt ou de la motivation générale des conduites, mais aussi sur le mécanisme même de l’intelligence : l’assimilation réelle des connaissances, sous leur aspect le plus intellectuel également, suppose l’activité de l’enfant et de l’adolescent, parce que tout acte d’intelligence implique un jeu d’opérations et que ces opérations ne parviennent à fonctionner véritablement (c’est-à-dire à produire de la pensée et non pas seulement des combinaisons verbales), que dans la mesure où elles ont été préparées par des actions proprement dites ; les opérations ne sont pas autre chose, en effet, que le produit de l’intériorisation et de la coordination des actions, de telle sorte que sans activité il ne saurait y avoir d’intelligence authentique.

Qu’il nous soit donc permis, non seulement de remercier, mais encore de féliciter l’auteur de ce bel ouvrage, dans lequel on discernera sans peine, sous la double prudence de l’expérimentateur et du maître d’école conscient de ses responsabilités, la rigueur et l’ampleur de vue d’un esprit qui a réussi à équilibrer en lui les qualités si souvent inconciliées du psychologue et de l’éducateur.