L’Avenir de l’Europe peut se forger à l’école (1952) a 🔗
Docteur honoris causa des universités de Paris, de Harvard, de Bruxelles et de Rio, ce Neuchâtelois est peut-être plus connu dans le reste du monde que dans son propre pays. L’Angleterre, l’Écosse, la Belgique, la France, les Pays-Bas, l’Amérique du Sud ont accueilli chaleureusement notre compatriote Jean Piaget, et partout on le réclame pour des conférences. Il est actuellement professeur de psychologie expérimentale à Genève et à Lausanne. Ses études des sciences naturelles l’avaient orienté très vite vers la psychologie de l’enfant. Les livres qu’il a publiés jusqu’ici sont considérés comme l’œuvre monumentale de toute une vie d’expériences et de méditations ; ils lui ont valu, en novembre dernier, le prix Paul-Pelliot, décerné par les Presses universitaires de France. C’est à Paris, à l’occasion d’une conférence de l’Unesco, dont il est membre du conseil exécutif, que nous avons demandé au grand psychologue si, par une éducation appropriée, on peut aider les générations prochaines à penser européen et, d’une manière générale, à surmonter les incompréhensions et les égoïsmes qui empoisonnent la vie internationale. Aucune des voies conduisant à la paix ne peut être négligée. Celle que nous indique ce savant suisse nous paraît du plus grand intérêt.
Le professeur Piaget tient tout d’abord à préciser qu’il n’est pas un éducateur de métier.
Je suis un psychologue. Mes recherches m’ont conduit à étudier les problèmes de la formation de l’homme. Bien entendu, mes travaux sont utilisables en pédagogie comme bases de méthodes d’éducation. C’est aux maîtres d’école d’en tirer des leçons pour l’exercice quotidien de leur métier.
Vous me demandez quels sont les obstacles d’ordre psychologique qui empêchent les nations de s’unir spontanément dans la fraternité et quel peut être le rôle de l’éducation pour un meilleur avenir de l’Europe. J’ai déjà résumé ici pour l’Unesco tout ce que je pense à ce sujet. Mais voici déjà ma conclusion : la pratique de la réciprocité entre élèves à l’école est plus importante que toute autre chose pour l’avenir de l’Europe.
Quelle est la meilleure méthode pour faire d’un écolier un futur bon citoyen (de son pays, sans encore parler du monde) ? Est-ce lui donner simplement, durant un certain nombre d’heures par an, un cours systématique d’instruction civique en lui décrivant pièce par pièce les différents rouages d’institutions nationales qui le laissent encore relativement indifférent, malgré l’éloquence ou la bonne volonté du maître ? Ou est-ce de greffer un tel enseignement sur des expériences de self-government à l’école, telles que l’enfant sachant par expérience ce qu’est un comité exécutif, une assemblée délibératrice et un tribunal en arrive à s’intéresser à des institutions analogues à une échelle qu’il n’imaginerait en rien sans de telles analogies ? Nous prétendons même que, s’il fallait sacrifier l’enseignement de l’instruction civique à la pratique du self-government, celle-ci produirait de meilleurs citoyens que les leçons les plus parfaites.
Cela dit, en quoi le problème de l’éducation internationale diffère-t-il des questions d’éducation morale ou même intellectuelle ? Les problèmes sont à peu près semblables, à une différence d’échelle près, mais cette différence d’échelle est d’une importance telle que même les adultes ne sont point parvenus à résoudre pratiquement la question des relations entre les peuples, c’est-à -dire à s’éduquer internationalement les uns les autres.
Nous ne sommes pas adaptés, psychologiquement, à notre état social🔗
La réalité sociale en général et, singulièrement, la réalité internationale actuelle sont parmi les choses que nous comprenons le moins. Il nous est plus facile de parler des mouvements des astres et des phénomènes physiques et chimiques que des faits sociaux et internationaux qui s’imposent sans cesse à notre attention. En effet, la réalité sociale contemporaine constitue quelque chose d’assez nouveau si on la compare au passé de l’humanité : tous les faits importants se produisant dans chacune de nos sociétés nationales prennent immédiatement un caractère universel et retentissent sur le monde entier. Les phénomènes collectifs ont changé d’échelle et le plan sur lequel ils se produisent est celui d’une interdépendance complète : malgré les tentatives artificielles d’autarcie économique et spirituelle, il n’existe plus, en fait, d’économie nationale pas plus que de politique intérieure isolable, ni même de réactions intellectuelles et morales limitées à un seul groupe. Or, si banale que soit cette constatation, elle correspond néanmoins à un état de choses qu’en vérité nous ne réussissons pas à assimiler et auquel nous ne sommes pas encore accoutumés. Sans doute, apercevons-nous facilement ses causes, qui tiennent aux transformations techniques et économiques des débuts de ce siècle. Mais il a fallu deux guerres pour nous faire prendre conscience de cette interdépendance des nations, comme elles nous ont révélé du même coup la difficulté de rétablir l’unité ou l’équilibre une fois perdus et l’étroite parenté des conflits surgissant entre les peuples et des conflits intérieurs de ces peuples eux-mêmes.
Nous ne sommes pas adaptés psychologiquement à notre état social, tel est le fait fondamental dont il convient de partir pour construire une éducation internationale. Et « nous » ce n’est pas seulement la masse des hommes, perdue devant cet univers de relations complexes et solitaires. Ce sont même les hommes d’État.
La première tâche de l’éducateur, en présence du problème international, c’est donc de chercher à adapter l’élève à une telle situation, sans rien lui voiler de sa complexité. C’est de façonner dans l’esprit de l’enfant un instrument spirituel — non pas une habitude nouvelle, ni même une croyance nouvelle — mais une méthode et un outil nouveaux qui lui permettent de comprendre et de se conduire. En parlant d’instrument intellectuel, nous pouvons nous référer à la science, qui est l’une des plus belles adaptations de l’esprit humain, et une victoire de la raison sur le monde matériel. Or, comment a-t-elle réussi ? Ce n’est pas seulement en accumulant des connaissances ou des expériences. Et même loin de là : c’est en construisant un outil intellectuel de coordination, grâce auquel l’esprit a pu mettre en relations les faits les uns avec les autres. Or c’est là ce qu’il nous faut, du point de vue social : ce n’est pas seulement de donner à l’enfant quelques connaissances nouvelles sur les réalités et les institutions internationales ; ces connaissances ne lui serviront à rien si l’on ne crée pas, en même temps, une attitude sui generis, un instrument de coordination de nature à la fois intellectuelle et morale valable à toutes les échelles et adaptable aux problèmes internationaux eux-mêmes.
L’égocentrisme, le grand obstacle🔗
L’obstacle essentiel qui s’oppose aux progrès de la coordination intellectuelle et à la réciprocité morale n’est autre que l’attitude la plus spontanée et la plus indéracinable de toute conscience individuelle et même collective : c’est l’égocentrisme, intellectuel et affectif, se retrouvant en chaque esprit individuel dans la mesure où il est plus primitif et non encore décentré par les interactions sociales ; c’est le sociocentrisme, intellectuel et affectif, réapparaissant à son tour en chaque unité collective, dans la mesure à nouveau où une décentration nécessaire ne parvient pas à s’effectuer.
La science est là pour montrer combien profondément est enracinée l’attitude égocentrique et combien il est difficile de s’en défaire, par le cerveau autant que par le cœur. La pensée n’a, en effet, réussi à s’adapter au monde extérieur et l’esprit humain n’est devenu capable de prévoir et d’expliquer les phénomènes physiques qu’en se libérant toujours davantage de l’égocentrisme initial : mais ce changement de perspective a exigé des siècles de labeur.
Or, au point de vue social, la décentration du « moi », du « nous », ou de leurs symboles et de leurs territoires, est contrecarrée par bien plus d’obstacles encore. Toutes les fois que nous nous libérons de ce « moi » ou de quelque « nous » restreint en faveur d’une cause collective qui ne nous paraît susciter qu’altruisme et générosité, c’est pour être victime de quelque nouvelle et insidieuse déviation, d’autant plus tenace qu’elle est inconsciente. Qui peut prétendre, dès lors, dominer les problèmes sociaux ou internationaux, quand l’égocentrisme national, l’égocentrisme de classe, l’égocentrisme racial et bien d’autres formes plus ou moins puissantes se partagent notre esprit et lui imposent toute une gamme d’erreurs s’étageant entre la simple illusion de perspective et le mensonge dû aux contraintes collectives ?
Ce que devrait être l’enseignement🔗
C’est d’abord l’enseignement tout entier qu’il faut rendre international : non pas seulement celui de l’histoire, de la géographie et des langues vivantes, domaines où l’interdépendance des nations éclate aux yeux les moins ouverts ; mais aussi celui des littératures et des sciences, à propos desquelles on néglige trop souvent de souligner l’effort commun de l’humanité entière ainsi que le rôle des conflits sociaux et des techniques.
Mais surtout, c’est à partir seulement d’un ensemble de méthodes actives, mettant au premier rang la recherche en commun (travail par équipes) et la vie sociale des élèves eux-mêmes (self-government) que l’étude des attitudes nationales et internationales, ainsi que des difficultés de leur coordination peut prendre une signification concrète. Et ceci à un double point de vue.
En premier lieu, la vie internationale est le théâtre, sur une tout autre échelle, des mêmes conflits de réciprocité et des mêmes incompréhensions que toute vie sociale. Les jugements portés dans un pays sur les autres nations, l’étonnante myopie qui permet à des peuples entiers de reprocher en toute sincérité les attitudes qui caractérisent à un aussi haut degré leur propre comportement, l’incapacité de se placer à des points de vue différents du sien, etc., sont des phénomènes communs à toutes les échelles, et, pour comprendre leur importance sur le plan international, il est indispensable de les avoir découverts par une expérience vécue.
En second lieu, dès qu’une vie sociale est organisée entre les élèves eux-mêmes, il devient possible de l’étendre dans la direction d’échanges internationaux et même de groupes d’études ayant pour objet les problèmes internationaux. Les correspondances interscolaires, les clubs d’entraide en faveur de la jeunesse d’autres pays, les groupes de voyages internationaux (échanges d’écoliers en temps de vacances et même de classe), et bien d’autres initiatives prises déjà entre les deux guerres sont des procédés actifs dont la portée s’est montrée réelle. Mais on peut aussi concevoir à propos de l’enseignement international, des groupes d’études au niveau du second degré, ayant pour but des recherches en commun sur tel ou tel aspect de la vie internationale. L’utilité de ces groupes serait grande, à condition de leur octroyer une liberté complète, et spécialement une liberté entière de critique, comme il sied à des groupes d’adolescents. On peut concevoir, par exemple (sans engager la responsabilité du professeur et à titre d’échange libre d’idées), un groupe d’élèves de lycée cherchant à établir, par une confrontation d’articles de journaux ou de déclarations radiophoniques, la multiplicité des points de vue sur un même événement et les difficultés d’une histoire objective.
Le professeur Piaget a le ferme espoir que lorsque les écoliers apprendront à penser dans un tel esprit de discernement, de libre critique et de tolérance, les peuples eux-mêmes se laisseront moins facilement mener par des forces caduques et contraires à l’intérêt commun. Alors un grand pas sera fait dans la fraternité internationale.