Préface. Attitudes collectives et relations humaines (1953) a

La sociologie, la psychologie sociale et l’anthropologie culturelle américaines ont bénéficié d’un avantage que n’ont pas connu les disciplines correspondantes en Europe : elles ont réussi à éviter le conflit malheureux et stérilisant qui a longtemps opposé chez nous les sociologues et les psychologues. Au lieu de mettre aux prises ces entités l’une et l’autre abstraites que sont la société et l’individu, elles ont d’emblée discerné leurs véritables objets d’étude, qui sont les interactions sociales, d’une part, et les « attitudes sociales », de l’autre.

L’une des raisons de cette sagesse, qui a permis aux « social-scientists » de surmonter dès le départ la crise dont ont souffert une ou deux générations européennes, a été à coup sûr cet empirisme anglo-saxon qui va droit aux faits et se méfie des considérations théoriques préalables. Sans doute les sciences sociales américaines s’honorent de compter ou d’avoir compté parmi leurs adeptes de remarquables théoriciens, tel Kurt Lewin (un Européen émigré d’ailleurs) qui a su appliquer aux relations sociales son hypothèse du « champ » total et sa topologie gestaltiste. Mais si ces esprits théoriques n’avaient pas accompagné leurs vues doctrinales d’un nombre impressionnant de faits nouveaux, ils n’auraient pas connu l’audience du public scientifique américain.

À cette première raison s’en rattache une seconde qui ne lui est point identique malgré les apparences. Le culte des faits n’est point spécial à la sociologie américaine et il serait injuste d’assurer les sociologues européens — même les plus épris de doctrine et ceux dont le style est demeuré le plus philosophique (nous pensons à Durkheim) — d’avoir négligé la récolte des données concrètes. Mais quand le sociologue de nos pays se met en quête de faits, songe à des documents ethnographiques ou historiques ou statistiques ou d’observation courante (Pareto dépouillait par exemple systématiquement la presse quotidienne) : ce sont bien là des faits, mais d’observation et non pas d’expérimentation. Le vice ou la supériorité des chercheurs américains est au contraire de ne considérer comme de « vrais » faits que les résultats d’une expérience proprement dite. Or, l’expérience en sociologie n’est possible qu’en modifiant l’échelle de la recherche : on n’expérimente pas sur « la société », mais on peut expérimenter sur les sociétés d’enfants, sur des relations sociales d’étendue restreinte, sur les attitudes, etc. C’est ce changement d’échelle (dont le produit naturel est la microsociologie) qui a sans doute le plus contribué et au rapprochement de la psychologie et de la sociologie, aux États-Unis d’Amérique, et à la fécondité des investigations particulières de la psychologie sociale (avec aboutissement métrique comme en sociométrie et dans l’étude des scalogrammes).

Une troisième raison de la marche victorieuse des études sociales américaines a été certainement aussi la conviction générale et spontanée que ces recherches devaient comporter dès le départ des applications fructueuses à l’art difficile de vivre en commun : les « relations humaines » et les « situations humaines » peuvent être améliorées grâce aux techniques scientifiques, et cela dans tous les domaines — de la vie familiale à la vie politique et internationale — , telle est la croyance commune des psychologues sociaux et des sociologues d’outre-Atlantique. Les spécialistes européens ne parviennent en général pas à cette foi, ou, du moins, quand ils la possèdent, ils l’orientent vers l’avenir. Un professeur de sociologie que je connais, à qui l’un de ses étudiants demandait à quoi peut servir la sociologie dans la vie réelle, répondit sans hésiter : « D’une manière générale, à l’honneur de l’esprit humain, et, de façon plus particulière, à devenir professeur de sociologie. » Les chercheurs américains sont au contraire aussi convaincus de l’utilité pratique de la sociologie que de la psychologie sous tous ses aspects, et, si ce pragmatisme peut conduire à certaines déviations dans le choix des objets d’études, il n’en constitue pas moins une très grande force dans la recherche.

Le beau livre que M. Roger Girod consacre aux sciences sociales américaines fait admirablement sentir ces diverses tendances. L’accent de conviction personnelle, l’honnêteté foncière et l’intelligence sympathique qui font la saveur de cet ouvrage sont dus, on le sent tout au cours de ces pages, à une convergence réelle entre le tour d’esprit de M. Girod et celui des auteurs qu’il étudie. M. Girod aime la sociologie en tant que science : après de solides études â l’Université de Genève et une activité appréciée à l’Unesco, il est actuellement chargé à titre de suppléant du cours de sociologie de la Faculté des Sciences économiques et sociales de Genève. Mais M. Girod aime tout autant la sociologie en tant qu’instrument d’information concrète et d’application. Sitôt rentré de l’Unesco, il a créé à Genève, sans aucun appui officiel ni aucune sollicitation officieuse, un « Centre de recherches sociologiques sur les relations humaines » qui s’est d’emblée mis au travail avec un budget, un personnel dirigeant et un secrétariat dont nous croyons savoir qu’ils ne témoignent d’aucune trace de mégalomanie. Pour toutes ces raisons, s’ajoutant à l’utilité évidente d’un bon exposé sur les tendances principales des sciences sociales américaines, nous avons plaisir à saluer la parution de cet ouvrage et en félicitons son auteur. Qu’il nous soit permis, enfin, de remercier vivement M. Gurvitch — l’un des meilleurs connaisseurs de la sociologie américaine — d’avoir bien voulu nous demander cette préface (bien inutile d’ailleurs) en acceptant le livre de M. Girod dans sa belle « Bibliothèque de sociologie contemporaine ».