Discours du directeur du Bureau international d’éducation. 17ᵉ Conférence internationale de l’instruction publique (1954) a

Monsieur le président, Mesdames et Messieurs les délégués, veuillez me permettre tout d’abord de remercier très vivement les gouvernements et les ministères de l’Éducation qui ont envoyé des délégations si nombreuses et si bien choisies à notre Conférence internationale de l’instruction publique de cette année. C’est avec un plaisir particulier que je salue ici la présence de délégations de pays non représentés parmi nous jusqu’à présent, ainsi que le retour des délégués de pays qui s’étaient abstenus ces dernières années de participer à nos travaux. En une conférence purement technique comme la nôtre, ce retour ou plus précisément cet accès à l’universalité réelle est un encouragement précieux pour nos travaux.

Monsieur le conseiller d’État Picot, Monsieur le président Abraham et mon excellent ami le Dr Evans, directeur général de l’Unesco, ont bien voulu faire allusion au fait que le Bureau international d’éducation achève aujourd’hui les 25 premières années de son activité depuis l’acceptation de son statut intergouvernemental par les trois premiers gouvernements membres, soit la république et canton de Genève, la république de l’Équateur et la république de Pologne. Ce sera pour nous l’occasion de jeter un bref regard en arrière, de manière à dégager l’esprit de nos conférences de l’instruction publique qui s’est maintenu intact depuis les premières et s’est réaffirmé avec plus de force depuis que nous avons le grand privilège de collaborer avec l’Unesco pour leur organisation.

Je me rappelle, comme si elles étaient d’hier, les discussions que nous avions en 1930-1931 avec mon vieil ami Pedro Rosselló et la très regrettée Marie Butts, avant d’entreprendre les travaux préparatoires de la première conférence. Deux solutions s’offraient à nous, entre lesquelles il s’agissait de choisir.

Le Bureau international d’éducation avait été fondé en 1925 à titre d’organisation privée par l’Institut J.-J. Rousseau et par ses premiers directeurs, Édouard Claparède et Pierre Bovet, dont on sait les grands noms dans l’histoire de l’éducation active. En devenant intergouvernemental en 1929, le Bureau avait fait appel pour sa nouvelle direction à un autre psychologue, tout aussi convaincu des nécessités d’une éducation nouvelle. Il aurait donc pu être tentant de concevoir l’activité du Bureau comme centrée autour d’une doctrine d’éducation nouvelle et le rôle de la Conférence internationale de l’instruction publique comme devant être celui de défendre cette doctrine.

L’autre solution, qui semblait être celle de la paresse, était de concevoir le Bureau international d’éducation comme un pur organe d’information mutuelle, et la Conférence de l’instruction publique comme le forum où les thèses s’affronteraient librement, où chaque ministère de l’Instruction publique apporterait ses expériences et ses résultats de l’année pour les offrir à la discussion tout en s’instruisant lui-même au contact des expériences des autres.

Eh bien ! entre ces deux solutions, nous avons tôt fait de choisir la seconde par un accord spontané entre les psychologues et les éducateurs qui étaient responsables de la marche du Bureau. Nous avons fait ce choix pour deux raisons. La première est que, précisément en vertu des principes de l’éducation nouvelle, une doctrine qui cherche à s’imposer risque de perdre par ce fait même sa valeur éducative. Si le Bureau international d’éducation avait eu une doctrine, il aurait suscité des contre-doctrines et peut-être chez ses meilleurs amis ; il aurait donné lieu à des soupçons de propagande ou d’impérialisme pédagogique. Il aurait surtout péché contre la plus élémentaire des lois psychologiques : c’est qu’aucun être humain n’aime qu’on lui donne des leçons, et les éducateurs moins encore que tous les autres. Il y a longtemps que les psychologues savent bien que, pour se faire écouter des maîtres et des administrateurs, il faut se garder d’avoir l’air de recourir à des doctrines psychologiques et faire semblant d’en appeler au seul sens commun. La seconde de nos raisons était que nous avions confiance en l’émulation : nous étions convaincus qu’en échangeant leurs expériences, les ministères de l’Instruction publique insisteraient sur l’aspect progressif de leurs résultats annuels et laisseraient le reste dans l’ombre, ce qui est une manière comme une autre de condamner la routine. Nous nous demandions même si d’aucuns n’exagéreraient pas l’aspect novateur de certaines de leurs communications. Mais, répondait l’un de nous, si mensonge il y a, ce serait un mensonge constructif, non seulement comme l’est malgré elle cette hypocrisie qui selon La Rochefoucauld est un hommage que le vice rend à la vertu, mais aussi comme l’est l’espérance parfois trompeuse mais si souvent féconde du théoricien qui anticipe sur la réalité.

Bref, nous avons eu confiance en la valeur éducative et créatrice de l’échange objectif. Nous avons pensé que l’information mutuelle et la compréhension réciproque des points de vue différents sont formatrices de vérités. Nous nous sommes défendus du mirage des vérités générales pour croire en cette vérité concrète et vivante qui naît de la libre discussion ainsi que de la coordination laborieuse et tâtonnante des perspectives diverses et parfois contraires.

Eh bien ! Mesdames et Messieurs, vous n’avez point trompé notre attente. Depuis plus de 20 ans les conférences internationales de l’instruction publique se déroulent dans l’esprit que nous avions souhaité, bien mieux encore que nous n’avions espéré. Les recommandations que vous avez votées constituent aujourd’hui une somme impressionnante et l’esprit n’en est nullement régressif. Ces recommandations sont la fierté de notre Bureau international d’éducation et aucun partisan de l’éducation nouvelle, aucun psychologue même ne saurait en rougir. Nous formons le vœu que la XVIIe Conférence internationale de l’instruction publique non seulement soit à la hauteur de ce qui a été fait jusqu’ici, mais encore poursuive ce mouvement ascendant qui a constamment marqué nos précédentes réunions.