Les relations entre lâaffectivitĂ© et lâintelligence dans le dĂ©veloppement mental de lâenfant (1954) a
M. PIAGET
cours
des 26 novembre, 3 et 10 décembre 1953
IV, V, VI
I. Premier stade : les montages hereditaires, les tendances élémentaires et les émotions
Nous rappellerons ici et discuterons quelques points de vue classiques, pour préciser certaines définitions et dissiper des équivoques de langage.
I. Les tendances élémentaires.
a) AmbiguĂŻtĂ© du terme dâinstinct.
Le premier stade est celui des rĂ©flexes et des instincts. Mais le terme dâinstinct dĂ©signe Ă la fois :
â une technique (en allemand : « Ins- tinkt »), câest-Ă -dire une structure, faite de rĂ©flexes coordonnĂ©s en un mĂȘme systĂšme et permettant la satisfaction dâun besoin : par exemple les rĂ©flexes coordonnĂ©s de la succion et de la dĂ©glutition ; qui permettent la satisfaction du besoin alimentaire.
â une tendance (en allemand : « Trieb » ), qui est ce besoin hĂ©rĂ©ditaire lui-mĂȘme, et correspond Ă lâĂ©lĂ©ment Ă©nergĂ©tique.
Toute technique instinctive suppose nĂ©cessairement une tendance, quâelle a pour effet de satisfaire, mais on peut concevoir des « instincts » rĂ©duits Ă la tendance. Certains auteurs ont admis, Ă cĂŽtĂ© de techniques hĂ©rĂ©ditaires, des instincts sans technique : ainsi, pour ClaparĂšde, lâinstinct dâimitation se rĂ©duirait Ă un « instinct du conforme », mais la technique de cet instinct serait apprise comme lâa, entre autres, bien montrĂ© Guillaume.
En fait, il est toujours trĂšs difficile dâisoler et dâĂ©numĂ©rer les tendances instinctives, parce que :
1+ innĂ© ne signifie pas contemporain de la naissance. Certaines tendances sont activĂ©es par la maturation (tendances sexuelles par exemple), et il est bien difficile alors de discerner ce qui est le fait de la maturation biologique et ce qui est le fait de lâapprentissage social, car :
2° Ă tous les niveaux joue lâinfluence du milieu (cf. expĂ©rience de Verlaine sur la nidification des femelles de canari). ConsidĂ©rons, par exemple, les prĂ©tendues peurs instinctives du petit enfant : peur de lâobscuritĂ©, peur des reptiles, etc. Watson sâest fait un jeu de les conditionner et de les dĂ©conditionner Ă son grĂ©. William James raconte que son fils avait, Ă lâĂąge de 18 mois, des rĂ©actions de peur devant une grenouille, qui, lorsquâil avait 8 mois, nâĂ©tait pour lui quâun objet dâamusement. Faut-il croire quâil sâagit dans ce cas dâune peur instinctive Ă maturation tardive ? Nâest-il pas plus lĂ©gitime de considĂ©rer quâĂ 18 mois un enfant est tout autre chose, au point de vue de lâintelligence sensori-motrice, quâĂ 8 mois, et quâil peut envisager aussi un plus grand nombre de possibilitĂ©s dâagrĂ©able et de dĂ©sagrĂ©able ? La modification de la conduite peut ĂȘtre le fait du dĂ©veloppement de lâin-
telligence, mais dâautres Ă©lĂ©ments affectifs peuvent aussi se surajouter : la grenouille peut ĂȘtre devenue lâobjet dâun transfert, elle peut avoir pris une signification symbolique, etc. Dâune façon trĂšs gĂ©nĂ©rale, reconnaissons donc que toute tendance est insĂ©rĂ©e dans un contexte qui la dĂ©borde largement (Ă©lĂ©ments intellectuels, Ă©lĂ©ments acquis).
b) Les tentatives dâinventaire nâont pourtant pas manquĂ©.
Watson distingue 3 Ă©motions inconditionnĂ©es et primitives : la peur, la colĂšre et lâaffection. K.M.B. Bridges Ă©numĂšre 20 tendances instinctives apparaissant entre la naissance et 2 ans. A titre dâexemple, nous nous bornerons ici Ă Ă©tudier lâinventaire proposĂ© par Larguier des Bancels dans « Lâinstinct et lâĂ©motion » (cf. Nouveau TraitĂ© de Dumas) et Ă©tabli dâaprĂšs les travaux de William James, Mc Dougall et Thorndike.
Larguier des Bancels distingue huit instincts :
1. Les instincts alimentaires, auxquels il adjoint lâinstinct de chasse. Pour les instincts alimentaires, il nây a pas de problĂšme : on trouve bien un besoin biologique, des organes diffĂ©renciĂ©s et un montage hĂ©rĂ©ditaire de rĂ©flexes destinĂ© Ă le satisfaire. Quant Ă lâinstinct de chasse, il comporte, pour certains animaux au moins, une part dâacquisition.
â Kuo a fait des expĂ©riences sur lâinstinct prĂ©dateur des chats : il est bien faible chez les chats Ă©levĂ©s loin de leur mĂšre, et lâon peut donc accorder une grande importance Ă lâacquisition et Ă lâimitation. Quant Ă lâenfant, les traces de cet instinct sont trop faibles pour quâon puisse en parler avec certitude, malgrĂ© les dĂ©clarations de Stanley Hall.
2. Les instincts de défense, qui comprendraient :
â des instincts primaires (dĂ©fense de lâorganisme contre certaines toxines, dĂ©goĂ»ts, etc.);
â des instincts dĂ©rivĂ©s, tels que les craintes et les agressions.
Tant quâil sâagit dâinhibition, voire de dĂ©goĂ»ts, on peut supposer Ă la rigueur un mĂ©canisme rĂ©flexe. Mais sâil sâagit de peurs, peut-on vraiment parler dâinstinct ? Et que dire des agressions ? Adler, Pierre Bovet, par des biais diffĂ©rents, ont Ă©tudiĂ© lâinstinct de domination et lâinstinct combatif, et montrĂ© la parentĂ© entre lâagressivitĂ© et la crainte. Mais suffit-il de constater que les jeunes garçons se battent pour parler dâinstinct combatif ? Il nây a en tout cas pour ce comportement ni organe diffĂ©renciĂ©, ni montage hĂ©rĂ©ditaire de rĂ©flexes. On pourrait tout au plus parler dâune tendance sans technique. Mais lâagressivitĂ©, la « tendance Ă sâaffirmer », ne rĂ©sultent-elles pas plutĂŽt des interactions entre individus, donc dâun apprentissage social ?
3. La curiositĂ©. On parle volontiers dâun besoin de connaĂźtre, qui se manifesterait trĂšs tĂŽt, par exemple dans les rĂ©actions circulaires du nourrisson. Mais parler Ă ce propos dâinstinct, câest seulement affirmer lâinnĂ©itĂ© des fonctions cognitives. Le terme de curiositĂ© qualifie un ensemble de conduites plus quâil ne les caractĂ©rise. Dire que la curiositĂ© est innĂ©e, câest avancer un truisme, câest dire que lâactivitĂ© cognitive rĂ©pond Ă des besoins hĂ©rĂ©ditaires. Le mot recouvre donc ici lâidĂ©e gĂ©nĂ©rale du fonctionnement propre aux divers organes, origine de lâintelligence. Et il nây a aucune raison dâen faire un instinct particulier.
4. Lâinstinct sexuel. Il sâagit bien ici dâun instinct, puisquâon est en prĂ©sence dâun comportement spĂ©cialisĂ© avec ses buts propres et ses organes diffĂ©renciĂ©s.
5. Les instincts parentaux (paternel et maternel). La lĂ©gitimitĂ© du terme dâinstinct est ici fort douteuse. Peut-ĂȘtre chez les animaux trouve-t-on une liaison entre les mĂ©canismes endocriniens et le comportement maternel. Mais chez lâhomme ? La preuve classiquement invoquĂ©e est le jeu de la poupĂ©e chez la petite fille. Mais quelle est alors la part de lâimitation, celle de la projection, et surtout celle de la symbolisation pour revivre les scĂšnes vĂ©cues dans la famille ? Lâenfant que lâon gronde parce quâelle nâa pas fini de manger son assiette de soupe reproduira la scĂšne avec sa poupĂ©e : ou bien elle grondera sa poupĂ©e, et souvent avec plus de sĂ©vĂ©ritĂ© encore que les parents, â ou bien elle fera la leçon Ă ses parents en traitant sa poupĂ©e avec plus de psychologie quâeux, â et trouvera ainsi dans les deux cas une rĂ©solution au conflit. Dans un tel comportement, la part de lâinstinct maternel, sâil existe, est bien faible par rapport aux autres composantes. Et, plus gĂ©nĂ©ralement, on peut considĂ©rer que les conduites maternelles et paternelles traduisent moins un instinct quâelles ne prolongent lâaffectivitĂ© tout entiĂšre.
6. Les instincts sociaux prĂȘtent Ă la mĂȘme critique. Les conduites sociales de lâhomme sont moins le rĂ©sultat de transmissions hĂ©rĂ©ditaires que de lâinteraction des individus. Les modifications vont de lâextĂ©rieur vers lâintĂ©rieur, comme on le voit par exemple dans le cas du langage. On peut donc parler au maximum dâune tendance sans technique.
Mais ne peut-on encore expliquer cette tendance par le jeu des interactions, sans faire lâhypothĂšse dâun instinct ? Charlotte Buhler observe que les premiers sourires
de lâenfant sâadressent aux personnes, et lâargument a souvent Ă©tĂ© invoquĂ© comme preuve dâune sociabilitĂ© hĂ©rĂ©ditaire diffĂ©renciĂ©e. Or le sourire se gĂ©nĂ©ralise rapidement Ă toutes sortes dâobjets. Ce qui, pour le jeune enfant, diffĂ©rencie la prĂ©sence dâautrui de celle des objets, câest le mouvement ; mais les personnes sont sources de mouvements. Peut-on vraiment parler dâun sourire Ă©lectif aux personnes ? Entre le sourire de lâenfant de trois mois, et celui du bĂ©bĂ© de cinq semaines, la diffĂ©rence est-elle de nature, ou seulement de degré ? Bornons-nous ici Ă poser la question, et Ă reconnaĂźtre que la dĂ©nomination dâinstinct est bien incertaine.
7. Les instincts Ă©goĂŻstes (= instincts de conservation) : comme pour la curiositĂ©, et cette fois dâune façon indiscutable, nous avons ici le type de lâexpression vide de sens, ou tautologique. Ce prĂ©tendu instinct nâest que la tendance dâun ĂȘtre vivant Ă persĂ©vĂ©rer dans son fonctionnement : loin de dĂ©signer un comportement spĂ©cialisĂ©, il recouvre la totalitĂ© de lâorganismeâ et de ses fonctions. Parler dâun instinct de conservation, câest dire que lâĂȘtre vivant⊠est vivant.
8. Quant Ă lâinstinct de jeu, la mĂȘme remarque pourrait lui ĂȘtre appliquĂ©e. Certes, tous les enfants jouent, et jouent spontanĂ©ment. Si nous voyons dans le jeu, avec Karl GROOS, un prĂ©exercice, nous pouvons parler de tendances instinctives correspondant aux futures activĂ©s adultes. Mais si, comme câest lâusage courant, nous appelons « jeu » lâactivitĂ© typique de lâenfant, incapable de conduites de niveau supĂ©rieur (Buy- TENDIJK), alors parler dâinstinct de jeu revient Ă dire que lâenfant a lâinstinct dâĂȘtre enfant. Nous avons lĂ , de nouveau, une expression tautologique.
c) Conclusions.
Notre propos nâest pas ici de rĂ©soudre les problĂšmes de lâinstinct et nous laisserons sans rĂ©ponse la plupart des questions que nous avons soulevĂ©es. De notre examen prĂ©cĂ©dent, retenons seulement que le mĂȘme terme dâinstinct est pris dans des acceptions bien diffĂ©rentes, et distinguons trois cas :
â ceux oĂč le terme dâinstinct dĂ©signe une tendance prĂ©cise, des comportements bien dĂ©finis, avec des structures sensori-motrices hĂ©rĂ©ditaires et des organes diffĂ©renciĂ©s (instinct nutritif, instinct sexuel) ;
â ceux oĂč le terme perd toute signification, et dĂ©signe lâactivitĂ© totale ou un de ses aspects (curiositĂ©, jeu) ;
â ceux ou lâambiguĂŻtĂ© demeure, câest- Ă -dire oĂč le nom dâinstinct est donnĂ© Ă des constantes affectives, Ă des besoins ou sentiments spĂ©cialisĂ©s, qui comportent peut-ĂȘtre un Ă©lĂ©ment hĂ©rĂ©ditaire, mais peuvent aussi sâexpliquer par le jeu des interactions intra et extra-individuelles.
Une remarque demeure du moins valable dans tous les cas : câest que toute tendance est intĂ©grĂ©e, Ă quelque niveau que lâon se place, dans un contexte qui la dĂ©borde. Tout instinct, mĂȘme le plus incontestablement hĂ©rĂ©ditaire, sâexprime dans des conduites complexes, oĂč sont mĂȘlĂ©s les Ă©lĂ©ments Ă©trangers les plus divers. Et ces ensembles se transforment. Sâagit-il dâune tendance qui se transfĂšre dâun objet Ă un autre, comme le prĂ©tend le freudisme, â ou sâagit-il dâune incessante reconstruction ? Nous rĂ©pondrons Ă cette question en Ă©tudiant les rĂ©gulations du IIIe stade.
II. Les émotions.
La plupart des auteurs reconnaissent dans lâĂ©motion un mĂ©canisme innĂ©. Selon Watson, il y aurait trois Ă©motions primitives bien diffĂ©rencĂ©es, rĂ©pondant chacune Ă un stimulus spĂ©cialisé :
â la peur, qui se manifeste par le pattern de sursaut et rĂ©pond Ă lâaudition dâun bruit violent,
â la colĂšre (la rage), qui se dĂ©clenche quand les mouvements musculaires sont entravĂ©s,
â lâamour (affection), rĂ©action aux caresses.
Mais des expĂ©rimentations ultĂ©rieures nâont pas absolument confirmĂ© ces vues. Fauville, reprenant lâĂ©tude de ces trois mĂ©canismes dans une enquĂȘte trĂšs serrĂ©e sur les premiĂšres semaines de lâenfant, ne trouve pas de diffĂ©rence notable entre la colĂšre et la peur. Il suggĂšre donc lâexistence dâune Ă©motion primitive peu diffĂ©renciĂ©e, avec des spĂ©cialisations ultĂ©rieures.
Dâailleurs, en quoi peut-on dire que les Ă©motions sont primitives ? Nous sommes renvoyĂ©s ici Ă lâexamen des thĂ©ories de lâĂ©motion. Elles sont, comme on sait,, encore nombreuses et divergentes, quoiquâun accord partiel semble se faire aujourdâhui autour dâune thĂ©orie centrale. Mais le concept mĂȘme dâĂ©motion est encore variablement dĂ©limitĂ©. Les auteurs qui, comme RlBOT, dĂ©finissent lâĂ©motion comme lâexpression affective dâune tendance, refusent de compter parmi les Ă©motions la joie et la tristesse. Dâautres (Dumas, Wallon), les considĂšrent comme des Ă©motions primordiales : lâĂ©motion serait un Ă©tat, dĂ©terminĂ© par des mĂ©canismes dâexcitation (tonicitĂ© croissante) ou
de dépression (tonicité décroissante). Rappelons donc, pour fixer les idées, les théories les plus classiques.
a) Théorie intellectualiste (Herbart et Nahlowsky) :
Herbart fait de la vie mentale un jeu âde reprĂ©sentations. La vie affective est faite de la dynamique de ces reprĂ©sentations ; selon quâelles sâaccordent ou non, il y a « calme » ou « émotion ». Les choses se passent pour ainsi dire comme dans un accord musical, dont les reprĂ©sentations seraient les notes : les accords peuvent ĂȘtre harmonieux ou dissonants, et la vie affective est faite de la succession de tels accords. Nahlowsky voit dans le sentiment un rapport et non un Ă©tat : la vie mentale â est faite non dâune succession dâĂ©tats de conscience, mais de lâaccĂ©lĂ©ration ou du ralentissement du cours des reprĂ©sentations.
Dumas fait de cette thĂ©orie une critique sĂ©vĂšre : il insiste sur lâaspect faiblement reprĂ©sentatif de lâĂ©motion, et refuse de voir dans la reprĂ©sentation la cause de lâĂ©tat affectif. Par contre, Janet signale que finalement pour Nahlowsky les Ă©tats affectifs sont le rĂ©sultat du dynamisme, entravĂ© ou libre, de la vie mentale, â et non des reprĂ©sentations elles-mĂȘmes. Mais Janet ne traduit-il pas trop volontiers Nahlowsky dans son langage ? Il semble bien en effet que Nahlowsky et Herbart aient insistĂ© davantage sur lâaspect statique de la reprĂ©sentation que sur le dynamisme mental. En tout cas, ils attribuent aux Ă©lĂ©ments reprĂ©sentatifs un dynamisme quâils ne sauraient avoir par eux-mĂȘmes. Et toute perspective gĂ©nĂ©tique est absente dâune telle thĂ©orie.
b) Théorie périphérique (James, Lange)
On connaĂźt les cĂ©lĂšbres formules de Lange, renversant lâordre usuel et faisant du trouble organique la cause, et non lâeffet, de lâĂ©motion. Celle-ci nâest donc que la prise de conscience dâune modification organique. James sâest livrĂ© Ă une Ă©tude plus fine, en cherchant Ă prĂ©ciser par introspection les Ă©tats de conscience correspondant aux mĂ©canismes Ă©motionnels : or lâintrospection ne nous livre rien de plus que la conscience dâun trouble organique, accompagnĂ©e dâun jugement. Lâaspect psychologique de lâĂ©motion se rĂ©duirait Ă cela.
La thĂ©orie pĂ©riphĂ©rique a connu un grand succĂšs et suscitĂ© de nombreuses controverses thĂ©oriques. Mais des expĂ©riences prĂ©cises lâont dĂ©finitivement mise en Ă©chec. Citons les expĂ©riences de SHERRINGTON (on observe des rĂ©actions Ă©motionnelles chez un chien dont on a sectionnĂ© les deux nerfs vagues, â de Sommer et Heymans (rĂ©actions observĂ©es sur des tĂȘtes de lapin et mĂȘme de chien, maintenues en survie artificielle), â de CANNON (des lĂ©sions thala- miques provoquent des perturbations dans les rĂ©actions Ă©motionnelles).
c) Théories « instinctives » (par exemple Mac Dougall)
Elles dĂ©finissent lâĂ©motion comme la prise de conscience dâune tendance instinctive : la colĂšre est par exemple la combativitĂ© devenue consciente. A quoi LARGUIER DES Bancels objecte fort justement que lâĂ©motion exprime un dĂ©sordre de la tendance, et que la thĂ©orie « instinctive » nĂ©glige lâessentiel.
d) Théories cérébrales
Parmi les diverses thĂ©ories cĂ©rĂ©brales qui ont Ă©tĂ© proposĂ©es, la plus satisfaisante du point de vue gĂ©nĂ©tique est celle de Wallon. Wallon part du fait que le palĂ©encĂ©phale est le siĂšge de certaines coordinations posturales, et quâen mĂȘme temps le thalamus est reliĂ©, par le systĂšme orthosympathique, Ă la sensibilitĂ© viscĂ©rale. Du point de vue gĂ©nĂ©tique, Wallon remarque une parentĂ© Ă©troite entre les Ă©motions dâune part, les attitudes et les postures dâautre part. Les premiĂšres peurs sont liĂ©es Ă la perte dâĂ©quilibre (cf. observation de Stern : la premiĂšre peur dâun bĂ©bĂ© se produit Ă lâoccasion dâune perte dâĂ©quilibre dans la baignoire). Ainsi, dâune façon trĂšs gĂ©nĂ©rale, il y aurait Ă©motion dĂšs quâil y a rupture dâĂ©quilibre entre une attitude posturale et une situation dĂ©terminĂ©es. Certains mĂ©canismes posturaux aboutissent par exemple Ă des dĂ©charges de colĂšre spontanĂ©e.
Wallon a cherchĂ© dâautre part Ă situer lâĂ©motion dans la succession gĂ©nĂ©tique des conduites. Il y aurait un stade de lâĂ©motion, qui serait le second stade dans lâĂ©volution de lâenfant, entre le stade des mouvements impulsifs et rĂ©flexes (premier stade), et le stade des premiĂšres acquisitions sensori-motrices (troisiĂšme stade). (Le quatriĂšme stade est le stade projectif). Ces rĂ©sultats ont Ă©tĂ© obtenus paiâ lâĂ©tude comparĂ©e dâenfants normaux et dâarriĂ©rĂ©s fixĂ©s au stade Ă©motif. Naturellement, Ă cĂŽtĂ© des rĂ©actions Ă©motionnelles primaires, interviennent assez tĂŽt toutes sortes de conditionnements (un bĂ©bĂ© qui a peur dâune personne apparue trop brusquement dans son champ perceptif continuera Ă avoir peur de cette personne).
Ce qui, dans la thĂ©orie wallonienne, importe le plus pour notre Ă©tude, câest le rĂŽle positif attribuĂ© Ă lâĂ©motion. Celle-ci nâest pas seulement source de dĂ©sordres ; elle intervient comme facteur positif dans le dĂ©veloppement, â et les disciples de Wallon insisteront sur le rĂŽle fondamental jouĂ© par la joie et les sentiments de triomphe dans le dĂ©veloppement des fonctions cognitives.
En suivant lâhistoire des diverses thĂ©ories des Ă©motions, nous constatons donc un renversement total des perspectives. Partis de thĂšses intellectualistes, pour lesquelles les fonctions cognitives contenaient la cause des manifestations Ă©motionnelles, nous arrivons Ă . la conception dâun stade « émotif » prĂ©cĂ©dant les acquisitions et les rendant possibles. LâĂ©motion devient ici source de connaissance. Telle sera la thĂ©orie de Philippe Malrieu, sur laquelle nous reviendrons plus longuement Ă la fin de notre examen du IIe stade (voir ci-aprĂšs : « Conclusions sur les deux premiers stades »).
II. Deuxieme stade : les affects perceptifs
et les formes différenciées du contentement et de la déception
I. Caractéristiques de ce stade.
au point de vue cognitif :
a) PremiĂšres acquisitions en fonction de lâexpĂ©rience.
= Apparition de coordinations non hĂ©rĂ©ditaires : les structures rĂ©flexes se diffĂ©rencient en fonction de lâexpĂ©rience. â Deux aspects :
1. (aspect passif)Â : conditionnements.
2. (aspect actif) : rĂ©actions circulaires â   rĂ©pĂ©tition active dâun rĂ©sultat obtenu par hasard. On distingue :
â rĂ©actions circulaires primaires = in- tĂ©ressĂąnt seulement le corps propre.
â rĂ©actions circulaires secondaires = faisant intervenir les objets du monde extĂ©rieur.
b) Différenciation progressive des perceptions en fonction des objets et des situations.
au point de vue affectif :
a) Affects perceptifs â sentiments liĂ©s aux perceptions (plaisir, douleur, agrĂ©able, dĂ©sagrĂ©able, etc.).
b) DiffĂ©renciation des besoins et des intĂ©rĂȘts, jusquâĂ la satisfaction dâun certain nombre de besoins diffĂ©renciĂ©s = formes diverses de contentement (ou de dĂ©ception) avec toutes sortes de nuances selon lâaction considĂ©rĂ©e.
Nous commencerons par rappeler quelques notions au sujet des affects perceptifs (plaisir, douleur, etc.).
H. rappel de quelques notions classiques.
La structure de la vie affective est une forme de rythme : excitation et dĂ©pression, joie et tristesse alternent. Mais des notions comme celles de plaisir et de douleur ne sont antithĂ©tiques que du point de vue de la valorisation. Il nâest pas prouvĂ© que ces oppositions se retrouvent du point de vue de la sensibilitĂ© psychophysiologique. On a mĂȘme admis souvent quâentre affects positivement valorisĂ©s et affects nĂ©gativement valorisĂ©s, la diffĂ©rence nâĂ©tait que de degrĂ©. ConsidĂ©rons rapidement quelques aspects de ce problĂšme.
a) La douleur.
La conception classique des physiologistes, Ch. Richet, par exemple, admet quâil nây a pas de sensibilitĂ© spĂ©ciale Ă la douleur. Or, comme on sait, von Frey et Blix (1890-94) ont cru trouver des « points de douleur », et ont affirmĂ© contre Wundt lâexistence dâun sens algique. Mais Gols- CHEIDER avait observĂ© que les points de douleur ne donnent pas de sensation algique sâils sont excitĂ©s trĂšs lĂ©gĂšrement : ce qui porte Ă croire que les points de douleur sont peut-ĂȘtre seulement des points de pression extrĂȘmement sensibles. Le problĂšme de la douleur a soulevĂ© depuis de nombreuses discussions que PiĂ©ron a rĂ©sumĂ© au CongrĂšs de Psychologie de Stockholm. En fin de compte, PiĂ©ron refuse de faire de la douleur un sens spĂ©cial comme lâouĂŻe ou la vue : la douleur est une impression affective, liĂ©e Ă certaines catĂ©gories dâexcitants qui agissent sur les autres sens. La rĂ©action affective suppose des coordinations qui mettent en jeu des mĂ©canismes gnosiques corticaux. On retrouve ici la liaison entre lâaffectivitĂ© et les fonctions cognitives.
b) Le plaisir.
Il sâagit encore ici dâune impression affective, liĂ©e cette fois au bon fonctionnement dâorganes dĂ©terminĂ©s. On trouve toute une hiĂ©rarchie de plaisirs, du plus simple (plaisir physique localisĂ©) jusquâau plus complexe (plaisir fonctionnel liĂ© Ă une activitĂ© Ă©laborĂ©e : saisir un objet, le balancer, etc.) Les plaisirs seront donc diffĂ©renciĂ©s en fonction de la diffĂ©renciation des actions elles-mĂȘmes. Les plaisirs fonctionnels jouent un rĂŽle fondamental dans lâacquisition des habitudes en gĂ©nĂ©ral.
c) Les sentiments dâagrĂ©able et de dĂ©sagrĂ©able sont encore plus difficiles Ă analyser. On refuse ordinairement de les identifier Ă des plaisirs ou des douleurs attĂ©nuĂ©s (certaines douleurs lĂ©gĂšres peuvent nâĂȘtre pas dĂ©sagrĂ©ables). WUNDT, Ă©tudiant de Mçon analy-
Â
tique la psychologie du sentiment, a mĂȘme cru devoir ajouter dâautres catĂ©gories : lâexcitant et le dĂ©primant, par ex., qui seraient liĂ©s Ă la perception de tonalitĂ©s vives ou sombres (le rouge est excitant, le gris dĂ©primant), âąâ ou encore la tension et la dĂ©tente (lorsquâon suit p. ex. les battements dâun mĂ©tronome).
d) Point de vue classique et point de vue actuel sur la vie affective.
La psychologie classique a souvent identifiĂ© ces « états affectifs » Ă des sensations. Et, de mĂȘme quâelle reconstruisait la perception en combinant des sensations, elle recomposait les « sentiments supĂ©rieurs en associant diversement les Ă©tats affectifs Ă©lĂ©mentaires. Actuellement, grĂące en particulier aux travaux de la Gestalt-thĂ©orie, on ne reconnaĂźt plus, entre la perception et la sensation, quâune diffĂ©rence de degrĂ©. DĂšs la sensation, lâon trouve dĂ©jĂ une structure avec des lois dâorganisation dĂ©terminĂ©es. De mĂȘme il existe une structure avec des lois dâorganisation pour les Ă©tats affectifs les plus simples : par ex. une relativitĂ© des affects par rapport au champ, relativitĂ© isomorphe Ă celle des perceptions, et comme elle liĂ©e par ex. Ă la rĂ©pĂ©tition, au contraste figure-fond, etc. Ainsi une tarte Ă la crĂšme peut ĂȘtre agrĂ©able, une deuxiĂšme tarte Ă la crĂšme, au contraire, Ă©cĆurante ; un mets paraĂźtra plus agrĂ©able, sâil est consommĂ© Ă la suite dâun autre moins agrĂ©able, etcâŠ
(Il faudrait Ă©tudier enfin la diffĂ©rence entre les intĂ©rĂȘts et les besoins, mais nous rĂ©servons pour lâinstant cette Ă©tude, sur laquelle nous nous Ă©tendrons Ă propos du stade suivant. )
III. â CONCLUSION SUR LES DEUX PREMIERS STADES
Le rĂŽle de lâaffectivitĂ© dans les acquisitions cognitives et la thĂšse de Philippe Malrieu.
Au cours des deux premiers stades, nous assistons donc à la différenciation progressive des capacités et des schÚmes héréditaires :
â Les perceptions se prĂ©cisent et se diffĂ©rencient (grandeur, distance, etc.) ;
â Les premiĂšres habitudes se constituent, selon les schĂšmes de la rĂ©action circulaire, primaire ou secondaire ;
â â Les conduites qui prĂ©parent lâintelligence sensori-motrice en rĂ©alisant la coordination des moyens en vue dâune fin dĂ©terminĂ©e apparaissent alors. Par ex. un enfant est assis dans son berceau, Ă la toiture duquel sont suspendues des poupĂ©es. Par hasard, il tire un cordon, qui fait bouger la toiture et agite ainsi les poupĂ©es suspendues. Lâenfant sâamuse de cette dĂ©couverte, puis, quand il aperçoit un objet nouveau (non solidaire du toit), il tire sur le cordon dans lâespoir de le faire remuer. On voit ici les moyens diffĂ©renciĂ©s du but et coordonnĂ©s dans une fin dĂ©terminĂ©e (1).
Dans toutes ces acquisitions interviennent des Ă©motions et des affects perceptifs. Devons-nous dire quâil y a Ă©laboration parallĂšle de structures cognitives dâune part, et dâautre part dâĂ©motions qui agissent en tant quâĂ©lĂ©ments moteurs ? Ou bien lâaffectivitĂ© intervient-elle comme cause en crĂ©ant les structures cognitives ? Ce second point de vue, opposĂ© au nĂŽtre, a Ă©tĂ© soutenu par Philippe Malrieu («   Les Ă©motions et la personnalitĂ© de lâenfant de la naissance Ă trois ans »). Câest cette thĂšse que nous allons examiner et critiquer maintenant.
a) Exposé.
Malrieu soutient que les acquisitions des trois premiĂšres annĂ©es de lâenfant sont dues non seulement Ă la maturation, mais aussi et surtout Ă une activitĂ© orientĂ©e par lâaffectivitĂ©. (Le terme dâaffectivitĂ© dĂ©signe ici lâensemble des Ă©motions au sens large). On peut suivre stade par stade ce processus. Ainsi :
â Au niveau du rĂ©flexe, il y a un exercice consolidateur ou inhibiteur, en fonction du contentement ou du dĂ©plaisir. Plaisir et douleur sont donc dĂ©terminants, et cette « dynamogĂ©nique » ne fait quâun « avec le contentement ».
â Les rĂ©actions circulaires primaires ne sont pas dues Ă une « assimilation fonctionnelle » (Piaget), mais Ă des facteurs affectifs (impatience, joie, mĂ©contentement, etc.).
â Les rĂ©actions circulaires secondaires, que Malrieu appelle des corrĂ©lations, sâexpliquent de mĂȘme : lâobjet commence Ă se constituer comme tel lorsquâil est extĂ©rieur Ă lâaction propre, et cet « éloignement » est dĂ» Ă 1â« avĂšnement du dĂ©sir ».
â La perception des bonnes formes est âą Ă©galement dâorigine affective. Une bonne forme nâest pas relative Ă la structure des organes sensoriels du sujet. Elle apparaĂźt ou disparaĂźt en fonction de lâĂ©tat affectif du sujet.
b) Critique de cette théorie.
Cette théorie nous paraßt présenter deux difficultés majeures :
1) Une conception trop gĂ©nĂ©rale de lâaffectivitĂ©.
Malrieu semble confondre affectivitĂ© et Ă©motivité ; il ne distingue pas entre Ă©motions simples et affects perceptifs. Il y a toute une diffĂ©renciation de sentiments, quâil nâexplique pas, et dont la maturation ne suffit Ă©videmment pas Ă rendre compte. Dans la mĂȘme perspective, on trouve une thĂ©orie insuffisante du besoin : Malrieu nie que le
(1) Sur cet exemple, voir lâexposĂ© et lâĂ©tude dĂ©taillĂ©e qui en ont Ă©tĂ© faits dans le Bulletin de Psychologie, t. VI, n° 3.
besoin ait un caractĂšre primitif. Mais il parle dâexpĂ©riences « excitantes ». Comment peut-il se faire alors que telle expĂ©rience soit excitante, telle autre non ? Dire que lâintĂ©rĂȘt rĂ©pond Ă un excitant, câest expliquer lâun par lâautre deux termes Ă©quivalents !
2) Tout est ramenĂ© Ă lâaffectivitĂ©.
MALRIEU ne dĂ©crit aucune structure. Or, si le contentement est la cause de lâaction, quelle est la cause du contentement ? Comment expliquer le contentement au niveau du rĂ©flexe sans remonter jusquâaux structures, câest-Ă -dire aux organes diffĂ©renciĂ©s et aux montages hĂ©rĂ©ditaires ? De mĂȘme au niveau des rĂ©actions circulaires. Malrieu admet quâun enfant acquiert une conduite nouvelle parce quâil y trouve un intĂ©rĂȘt. Mais peut-on faire du contentement que cette conduite lui procure une cause de lâacquisition ? Comment expliquer, dans lâexemple du bĂ©bĂ© qui tire le cordon (citĂ© ci-dessus) la joie de lâenfant sans prĂ©supposer la perception et la comprĂ©hension de certains rapports ? Comment expliquer le « plaisir dâĂȘtre cause » sans prĂ©supposer une structure cognitive, une perception de la « causalité », qui est la condition nĂ©cessaire, â mais Ă©videmment non suffisante â du contentement ? Malrieu ne fournit pas de rĂ©ponse satisfaisante Ă ces questions.
Ainsi, il est dangereux de dissocier dâabord la conduite en deux aspects, affectif et cognitif, pour faire ensuite de lâun la cause de lâautre. La comprĂ©hension nâest pas plus la cause de lâĂ©motion que lâĂ©motion nâest la cause de la comprĂ©hension. LâĂ©nergĂ©tique ne saurait engendrer de structures, ni les structures crĂ©er de lâĂ©nergie. Faute de comprendre cette indissociabilitĂ© et cette fondamentale hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, on aboutit Ă des explications paradoxales, comme celle de Malrieu lorsquâilârend compte de « lâĂ©loignement » par « lâavĂšnement du dĂ©sir », comme si la conscience de lâĂ©loignement Ă©tait due au dĂ©sir ; or,
il nây a dĂ©sir que parce quâil y a perception de lâĂ©loignement. Ce qui ne veut pas dire que la distance perçue soit la cause du dĂ©sir : mais que les obstacles Ă la satisfaction des besoins amĂšnent simultanĂ©ment une diffĂ©renciation intellectuelle (perception de la distance) et une diffĂ©renciation affective (dĂ©sir non satisfait).
Malrieu reproche Ă Piaget de tout expliquer par lâintelligence. Ce reproche serait parfaitement fondĂ© sâil signifie que lâon part dâun dualisme intelligence-affectivitĂ©, pour faire de ces aspects insĂ©parables de la conduite deux facteurs distincts dont le premier dĂ©terminerait le second. Le reproche dâintellectualisme nâa de sens que sâil signifie un prĂ©alable dualisme. Or, non seulement la psychologie de lâIntelligence nâa prĂ©supposĂ© aucun dualisme (elle Ă©tudie par dĂ©finition les structures intellectuelles, mais ne prĂ©tend nullement Ă rendre compte ainsi du tout de la conduite), mais câest justement MALRIEU qui tombe dans lâerreur dualiste, et revient presque Ă une « psychologie des facultĂ©s », en faisant de lâaffectivitĂ© la cause des diverses conduites.
Insistons Ă nouveau, pour conclure, sur lâinteraction constante et dialectique entre lâaffectivitĂ© et lâintelligence, qui se dĂ©veloppent et se transforment solidairement, en fonction de lâorganisation progressive des conduites, mais non lâune par lâautre. Le psychologue les sĂ©pare artificiellement pour la commoditĂ© de lâexposé : il doit montrer quâelles sont de nature diffĂ©rente, mais sans pour autant dichotomiser la conduite et mĂ©connaĂźtre son imitĂ© concrĂšte. De plus, on Ă©vitera de faire de la maturation un « deus ex machina » en la faisant intervenir lorsquâon nâa pas de donnĂ©es physiologiques suffisantes. On ne fait souvent que dĂ©placer le problĂšme lorsquâon fait de la maturation une « cause ». La maturation nâest Ă elle seule cause de rien : elle se borne Ă dĂ©terminer le champ des possibilitĂ©s propres Ă un niveau donnĂ©.
III. Troisieme stade : les affects intentionnels
Nous rĂ©unissons ici sous le nom de troisiĂšme stade les stades de lâintelligence sensori-motrice dĂ©crits lâan dernier dans les numĂ©ros 4 Ă 6 et marquĂ©s par lâapparition dâactes dâintelligence proprement dite. A ce stade vont se manifester, aussi bien sur le plan affectif que sur le plan cognitif, des rĂ©gulations et des coordinations complexes, dont nous Ă©tudierons les principaux aspects.
I. Caractéristiques du troisiÚme stade.
Au point de vue cognitif
a) différenciation des moyens et des buts.
Exemple : un enfant cherche Ă atteindre un objet Ă©loigné ; nây parvenant pas directement, il tire sur sa couverture pour rapprocher lâobjet posĂ© sur celle-ci. A ce troisiĂšme stade, la couverture-moyen est distinguĂ©e de lâobjet-but. Cette diffĂ©renciation sâaccompagne donc de :
b) coordination des moyens vers un but préalablement fixé. (= début des actes intelligents).
Au point de vue affectif :
a) nouvelles différenciations, mais qui restent sur le plan intra-individuel.
1. Coordinations dâintĂ©rĂȘts : certains objets, sans intĂ©rĂȘt par eux-mĂȘmes, prennent un intĂ©rĂȘt par rapport Ă dâautres, prĂ©alablement valorisĂ©s. DâoĂč :
2. DĂ©but dâune hiĂ©rarchie de valeurs, Ă©videmment encore labile.
b) dĂ©but de dĂ©centration : lâaffectivitĂ© commence Ă se porter sur autrui, Ă mesure quâautrui se distingue du corps propre.
Nous commencerons par Ă©tudier, Ă partir des thĂ©ories de Janet, le problĂšme des rĂ©gulations de la conduite, problĂšme qui apparaĂźt plus tĂŽt, mais qui prend ici une importance toute particuliĂšre en nous introduisant Ă lâĂ©tude du problĂšme des intĂ©rĂȘts et des valeurs. Nous nous reporterons, Ă ce sujet, aux thĂ©ories de ClaparĂšde et aux perspectives gestaltistes, telles que les prĂ©sente Kurt Lewin (notion de champ affectif). Enfin, en ce qui concerne la dĂ©centration affective et lâorigine des sentiments inter-individuels, nous examinerons les thĂšses de Freud sur les rĂ©gulations affectives inconscientes et le choix de lâobjet.
II. La théorie des sentiments de Janet.
cf. « De lâAngoisse Ă lâextase », tome II.
a) Schéma général de la théorie de la conduite.
Janet dĂ©crit une hiĂ©rarchie de conduites de complexitĂ© croissante, correspondant aux stades successifs du dĂ©veloppement : rĂ©flexes, premiĂšres habitudes, dĂ©buts du langage, intelligence pratique, etc. Ces diffĂ©rentes conduites, que Janet appelle des « actions primaires », sont caractĂ©risĂ©es au point de vue cognitif. Toute conduite dâautre part peut passer par quatre phases successives :
â latence
â dĂ©clenchement
â activation
â terminaison, â phase de consommation jusquâĂ une nouvelle phase de latence.
Il peut y avoir des circonstances qui facilitent lâaction primaire (simplicitĂ©, anciennetĂ© de la situation, existence de disponibilitĂ©s internes, aide venue de lâextĂ©rieur), â ou au contraire qui la rendent plus difficile (complexitĂ© de la tĂąche, nouveautĂ© du problĂšme, exigence de rapiditĂ©, absence dâaides, obstacles, etc.), â ou qui la renforcent (dĂ©sir, ardeur, etc.). Mais au point de vue affectif, lâimportant consiste dans les actions secondaires, qui sont les rĂ©actions du sujet Ă lâaction primaire et constituent les rĂ©gulations de lâaction : leur rĂŽle est dâaugmenter ou de diminuer la force de la conduite, et enfin de lâachever, car â Janet lâa fort justement montrĂ© â , une conduite ne se suffit pas Ă elle-mĂȘme.
Au niveau des phases dâactivation et de terminaison, on peut trouver des rĂ©gulations soit positives, soit nĂ©gatives. On distinguera ainsi quatre sortes de rĂ©gulations :
RĂ©gulations dâactivation : â â
Positives : « sentiments de pression » (pression sâoppose ici Ă dĂ©pression), â dont le prototype est le sentiment de Yeffort, et dont lâeffet est dâaccĂ©lĂ©rer lâaction primaire, de la renforcer.
NĂ©gatives : « sentiments de dĂ©pression », qui opĂšrent un freinage (exemple : fatigue, dĂ©sintĂ©rĂȘt).
Régulations de terminaison :
Positives : « sentiments dâĂ©lation » (joie, sentiment de triomphe), qui achĂšvent lâaction en consommant le surcroĂźt de forces restĂ© inemployĂ© aprĂšs succĂšs.
NĂ©gatives : tristesse, angoisse, anxiĂ©tĂ©, etc., qui jouent un rĂŽle identique en cas dâĂ©chec. (Dans certains cas, la rĂ©gulation peut ĂȘtre excessive, dĂ©passer son but et entraĂźner un recul par rapport au niveau atteint).
Nous Ă©tudions ces rĂ©gulations ici, car on ne les trouve pleinement constituĂ©es quâau niveau de ce troisiĂšme stade. Mais on peut dĂ©jĂ en rencontrer au stade prĂ©cĂ©dent : ainsi les rĂ©gulations de terminaison sâobservent dans la rĂ©action circulaire secondaire, et jouent un rĂŽle important dans lâacquisb tion des premiĂšres habitudes (loi de lâeffet).
b) Etude de ces régulations.
1. Le modĂšle des rĂ©gulations positives dâactivation est le sentiment de lâeffort. On sait que Maine de Biran, dâun point de vue autant philosophique que psychologique, accordait un primat Ă ce sentiment : il y voyait le fait primitif de sens intime, donnant simultanĂ©ment et dâemblĂ©e la conscience du moi (terme moteur) et du non-moi (terme rĂ©sistant). Mais cette ingĂ©nieuse thĂ©orie se heurte Ă deux difficultĂ©s essentielles :
â la conscience de soi nâest pas, du point de vue gĂ©nĂ©tique, contemporaine de lâaction motrice sur les objets. Le nouveau-nĂ© nâa pas conscience de son moi. Un bĂ©bĂ© de soixante jours, dont la main est agitĂ©e de mouvements impulsifs, ne regarde celle-ci avec intĂ©rĂȘt que lorsquâelle entre par hasard dans son champ visuel : lâenfant nâa donc pas immĂ©diatement conscience de son corps en tant que corps propre. A plus forte raison ne saura-t-il discerner dans un « état de conscience » ce qui lui appartient et ce qui appartient au monde extĂ©rieur. Le fait primitif de sens intime ne peut donc pas ĂȘtre la conscience immĂ©diate dâune dualitĂ©, puisquâil y a indiffĂ©renciation Ă lâorigine, du moi et du non-moi. Baldwin a montrĂ© que
la conscience de soi Ă©tait au contraire assez tardive, et quâelle se construisait corrĂ©lativement non Ă la conscience des objets, mais Ă la conscience dâautrui qui lui est postĂ©rieure.
â Maine de Biran prĂ©tend dâautre part que le sentiment de lâeffort rĂ©pond Ă un trajet centrifuge, et ce point nâest nullement prouvĂ©. âWilliam James a soutenu Ă lâinverse que le sentiment de lâeffort Ă©tait la prise de conscience dâune tension pĂ©riphĂ©rique, et quâil rĂ©pondait par consĂ©quent Ă un trajet centripĂšte.
Sur ces problĂšmes, Janet ne prend pas parti. Peu lui importe, en effet, le mĂ©canisme particulier de lâeffort. Lâessentiel est de lâĂ©tudier non comme conscience, mais comme conduite, et dây voir alors une rĂ©gulation Ă©nergĂ©tique renforçant ou accĂ©lĂ©rant lâaction primaire. Lâenfant qui cherche Ă atteindre un objet Ă©loignĂ© Ă lâaide dâun bĂąton, et qui nây parvient pas, tendra le bras davantage : lâeffort apporte Ă lâaction primaire un supplĂ©ment dâĂ©nergie qui en accroĂźt lâintensitĂ© et lâampleur. â On peut dĂ©crire dâailleurs dâautres actions secondaires du mĂȘme genre : lâattention, par exemple, et plus gĂ©nĂ©ralement toutes les activitĂ©s qui se centrent sur un objet particuliĂšrement intĂ©ressant.
Les rĂ©gulations dâactivation sont susceptibles de dĂ©rĂšglements : elles peuvent dĂ©passer leur but et verser dans lâexcĂšs. Rappelons Ă ce propos les analyses cĂ©lĂšbres que Janet, fait de lâinquiĂ©tude ou de lâennui : ce ne sont pas des sentiments dĂ©pressifs, mais des conduites de prĂ©caution. Lâennui nâest pas la conduite dâun sujet Ă©puisĂ©, mais une conduite par laquelle le sujet Ă©conomise son tonus mental.
2. Les sentiments de dĂ©pression sont des actions secondaires qui ont pour effet de freiner lâaction entreprise. Elles se manifestent par exemple par une diminution dâintensitĂ© ou de vitesse, par un rĂ©trĂ©cissement du champ de lâaction, ou par ce que Janet appelle des dĂ©valorisations, câest-Ă - dire une diminution du plaisir pris Ă lâaction (nous contesterons plus loin lâemploi de ce terme). Au niveau sensori-moteur, les sentiments de dĂ©pression se manifestent par le sĂ©rieux de lâenfant. Le prototype en est le sentiment de fatigue. Si en effet la fatigue physiologique est la consĂ©quence de lâeffort musculaire, le sentiment de fatigue est au contraire une conduite dont lâeffet est dâarrĂȘter lâaction avant que le sujet soit sans forces. Câest une rĂ©gulation anticipa- trice permettant une Ă©conomie grĂące Ă laquelle lâaction pourra ĂȘtre reprise ultĂ©rieurement. Si cette rĂ©gulation nâintervient pas en temps voulu, le sujet, au lieu de sâarrĂȘter, dĂ©pense le peu de forces qui lui restent plus largement que la situation ne lâexigerait : câest lâagitation active, qui va jusquâĂ lâĂ©puisement du sujet.
3. et 4. LâidĂ©e de rĂ©gulations de terminaison est trĂšs importante. Une action en effet ne se termine pas toute seule : il faut une conduite spĂ©ciale, positive ou nĂ©gative pour lâachever. Ainsi, en cas dâĂ©chec, lâaction sâachĂšve par un sentiment de tristesse, qui est trĂšs diffĂ©rent du sentiment de fatigue : la tristesse est une conduite diffĂ©renciĂ©e, postĂ©rieure Ă lâaction, et dont le rĂŽle est de consommer le rĂ©sidu de forces inemployĂ©es, tandis que la fatigue avait, comme nous lâavons vu, pour rĂŽle dâĂ©conomiser des forces. La tristesse peut se prolonger jusquâĂ lâanxiĂ©tĂ©, qui manifeste un recul dans lâactivitĂ© (le sujet nâose plus recommencer).
(On pourrait rapprocher ici Janet de FREUD. La tristesse serait, en langage freudien, un acte manqué ; de mĂȘme lâanxiĂ©tĂ©, que Freud explique par un refoulement de la libido, et que Janet Ă©tend Ă la conduite tout entiĂšre.)
Quand lâacte est rĂ©ussi, on trouve pareillement des conduites de consommation, dont lâeffet est de dĂ©penser le rĂ©sidu des forces mobilisĂ©es pour lâaction, et qui seront ici les sentiments de triomphe.
c) RĂ©sumĂ© dâensemble : la force psychologique.
En rĂ©sumĂ©, lâidĂ©e centrale de Pierre JANET est celle dâune « force psychologique », dont la nature est mal connue (du point de vue physiologique, elle peut dĂ©pendre des fonctions vĂ©gĂ©tatives, du systĂšme endocrinien, etc.). Ce que le psychologue peut observer, câest que cette force est distribuĂ©e diversement selon les individus et, dans un mĂȘme individu, selon les moments : tout sujet prĂ©sente ainsi des alternances de force et de faiblesse, dâeuphorie et de dĂ©pression, qui peuvent aller jusquâĂ la cyclothymie.
Pour chaque conduite, il faut faire usage des forces en rĂ©serve, puis rĂ©cupĂ©rer lâĂ©nergie dĂ©pensĂ©e en produisant par exemple lâabaissement de la tension psychologique. On voit alors le rĂŽle essentiel que jouent les rĂ©gulations dans lâĂ©conomie gĂ©nĂ©rale de la conduite qui tend toujours vers un certain Ă©quilibre.
Cet équilibre suppose quatre conditions :
1. les régulations énumérées ci-dessus,
2. des forces en réserve,
3. une proportion entre les forces disponibles et la tension psychologique, qui dĂ©finit le niveau de la conduite. (Janet remarque ici quâil y a des actions coĂ»teuses au moment de leur rĂ©alisation, mais qui permettent une Ă©conomie par la suite : câest un point sur lequel nous reviendrons longuement),
4. un certain rapport entre lâaction an-
cienne et lâaction nouvelle, qui suppose une adaptation et un effort.
Variable selon les individus, lâĂ©quilibre affectif est variable aussi selon lâĂąge. Il est prĂ©caire chez lâenfant, dont les sentiments sont trĂšs vifs, mais dont la conduite connaĂźt des alternances perpĂ©tuelles ; chez le vieillard au contraire, la conduite est plus stable, mais les sentiments ont perdu de leur vivacitĂ©. LâintensitĂ© des sentiments est donc en fonction du dĂ©sĂ©quilibre.
d) Critique.
Toutes les analyses de Janet peuvent ĂȘtre acceptĂ©es dans notre perspective. Mais lâaffectivitĂ© se rĂ©duit-elle aux rĂ©gulations Ă©nergĂ©tiques quâil dĂ©crit ? Le rĂŽle rĂ©gulateur des sentiments nâest pas douteux, mais il semble que lâon doive ajouter au systĂšme rĂ©gulateur que constituent les actions secondaires un second systĂšme rĂ©gulateur : celui des intĂ©rĂȘts, câest-Ă -dire celui de la valeur de lâaction.
Il faut distinguer en effet valeur de lâaction et coĂ»t de lâaction. Une conduite coĂ»teuse peut ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ©e Ă une conduite moins coĂ»teuse, mais moins valorisĂ©e, â et la valorisation nâest pas la simple consĂ©quence de lâĂ©conomie de la conduite. Prenons un exemple . :
Observation : Un enfant de 13 mois essaie en vain dâamener un jouet dans son parc en le passant Ă travers les barreaux et en le tenant horizontalement. Câest lĂ une situation classique des problĂšmes dâintelligence pratique, avec solution â par tĂątonnements. Par hasard, lâenfant rĂ©ussit Ă passer le jouet Ă travers les barreaux. Mais au lieu de sâen tenir Ă ce succĂšs, il remet le jouet Ă lâextĂ©rieur et recommence ses tĂątonnements jusquâĂ ce quâil ait compris la technique. Cette recherche semble aller Ă lâencontre du principe dâĂ©conomie de lâaction
Janet ne mĂ©connaĂźt pas lâexistence de telles conduites, mais il les ramĂšne Ă son systĂšme Ă©nergĂ©tique en disant que ce choix coĂ»teux reprĂ©sentera une Ă©conomie par la suite. Or, cela peut-il jouer du point de vue de lâenfant de treize mois dont nous avons citĂ© le cas ? U faut donc supposer autre chose que la rĂ©gulation interne des forces, et faire intervenir la notion de valeur. La valeur est liĂ©e Ă une sorte dâexpansion de lâactivitĂ©, du moi, Ă la conquĂȘte de lâunivers. Cette expansion met en jeu lâassimilation, la comprĂ©hension, etc., et la valeur est un Ă©change affectif avec lâextĂ©rieur, objet ou personne. Elle intervient donc dĂšs lâaction primaire, et le systĂšme des valeurs double en quelque sorte le systĂšme rĂ©gulateur simplement Ă©nergĂ©tique des actions secondaires dĂ©crites par Janet. Câest cette notion de valeur et le systĂšme des intĂ©rĂȘts que nous allons Ă©tudier maintenant.
III. Les notions de valeur et dâintĂ©rĂȘt.
Nous dĂ©finirons donc au dĂ©part la valeur comme une dimension gĂ©nĂ©rale de lâaffectivitĂ©, et non comme un sentiment particulier et privilĂ©giĂ©. Le problĂšme est de savoir quand la valorisation intervient, et pourquoi.
Nous avons vu que la valorisation ne pouvait sâexpliquer comme une simple « économie pour la .suite » et que dâautre part le systĂšme des valeurs dĂ©bordait le systĂšme des rĂ©gulations, en particulier que la valeur intervenait dĂšs lâaction primaire, dĂšs la mise en rapport du sujet avec le monde extĂ©rieur. Au niveau sensori-moteur dĂ©jĂ , lâenfant retire de ses expĂ©riences antĂ©rieures non seulement des connaissances pratiques, mais aussi une confiance en soi ou un doute, analogues en quelque sorte Ă des sentiments de supĂ©rioritĂ© ou dâinfĂ©rioritĂ©, â à ceci prĂšs toutefois que le moi nâest pas encore constituĂ©. Dans lâapprentissage de la marche, par exemple, on peut dĂ©jĂ constater lâinfluence des succĂšs antĂ©rieurs, qui entraĂźnent une autovalorisation. Le systĂšme de valeurs qui commence ainsi Ă sâĂ©tablir constitue la finalitĂ© de lâaction propre, et va bientĂŽt sâĂ©tendre Ă lâensemble des relations inter-individuelles, qui apparaissent ici avec les conduites dâimitation. Ces valeurs, attribuĂ©es aux personnes, seront le point de dĂ©part des sentiments moraux, dont les formes Ă©lĂ©mentaires sont celles de la sympathie et de lâantipathie, et qui constitueront peu Ă peu un systĂšme plus large et plus stable Ă la fois que celui des rĂ©gulations Ă©nergĂ©tiques. Mais au stade oĂč nous sommes, la distinction des deux systĂšmes ne fait que commencer.
a) ClaparĂšde et la notion dâintĂ©rĂȘt.
Les deux systĂšmes dont nous parlons : valorisations et rĂ©glages internes, trouvent leur point de jonction dans le mĂ©canisme de lâintĂ©rĂȘt. Pour Ă©tudier cette notion, nous pouvons partir des travaux de ClaparĂšde (cf. « Psychologie de lâenfant et pĂ©dagogie expĂ©rimentale », 2e Ă©d. de 1909, repris et dĂ©veloppĂ©s dans divers travaux ultĂ©rieurs). LâintĂ©rĂȘt est dĂ©fini comme une rĂ©gulation des Ă©nergies, en un sens trĂšs voisin de celui de Janet. Il est la relation du besoin et de lâobjet susceptible de satisfaire ce besoin. Ni lâobjet, ni le besoin du sujet, ne suffisent Ă dĂ©terminer la conduite : il faut faire intervenir un troisiĂšme terme, qui est leur relation.
Le besoin pourrait ĂȘtre Ă©tudiĂ© du point de vue physiologique. Certains lui ont attribuĂ© une origine pĂ©riphĂ©rique, dâautres une origine centrale, mais ClaparĂšde comme Janet considĂšre que lĂ nâest pas le principal aspect du problĂšme. Ce qui lui importe, câest de souligner la signification fonctionnelle du besoin. Le besoin traduit un dĂ©sĂ©-
quilibre, et sa satisfaction amÚne la rééquilibration.
Pour prĂ©ciser cette notion dâĂ©quilibre, rappelons que lâon peut distinguer trois sortes dâĂ©quilibres :
â lâĂ©quilibre mĂ©canique, qui est celui dâun systĂšme dont les modifications virtuelles se compensent, dans des conditions stables et permanentes.
â lâĂ©quilibre physico-chimique, qui rĂ©pond Ă des conditions non permanentes, ce qui entraĂźne des dĂ©placements dâĂ©quilibre. La compensation se fait dans le sens dâune modĂ©ration du facteur de modification (loi de Le Chatelier, souvent reprise par les biologistes et les psychologues).
â lâĂ©quilibre organique (cf. homĂ©ostasis de CANNON), qui comprend, en plus, des compensations prĂ©alables, câest-Ă -dire des rĂ©gulations anticipatrices.
Quand un besoin risque de nâĂȘtre pas satisfait, il apparaĂźt dâavance. ClaparĂšde lâa montrĂ© Ă propos du problĂšme du sommeil, fort dĂ©battu Ă lâĂ©poque. La plupart des auteurs se bornaient alors Ă expliquer le sommeil par lâintoxication. ClaparĂšde fait trois objections : 1) que nous dormons avant dâĂȘtre intoxiquĂ©s, et que lâintoxication entraĂźne non le sommeil, mais au contraire lâinsomnie ; 2) quâil existe un sommeil instinctif (loirs, marmottes) ; 3) quâil existe un sommeil qui est le rĂ©sultat du dĂ©sintĂ©rĂȘt, et non de lâintoxication physiologique. Tous ces arguments conduisent Ă voir dans le sommeil un besoin anticipateur.
On peut distinguer les besoins proprement organiques, comme la faim et la soif, et les besoins dĂ©rivĂ©s, qui correspondent par exemple Ă des emboĂźtements plus ou moins complexes de besoins organiques. Il nous suffira ici dâindiquer que tout besoin est liĂ© Ă une structure organique, et que le fonctionnement, liĂ© au dĂ©sĂ©quilibre, crĂ©e Ă son tour de nouvelles structures : il y a un Ă©change dialectique constant entre les besoins et les fonctions.
Cette analyse prĂ©alable du besoin permet de justifier la thĂ©orie de ClaparĂšde qui Ă©nonce deux lois de lâintĂ©rĂȘt :
1. Toute conduite est dictĂ©e par un intĂ©rĂȘt.
2. Il peut y avoir plusieurs intĂ©rĂȘts en jeu au mĂȘme instant : lâorganisme agit alors selon la ligne de son plus grand intĂ©rĂȘt.
(Le mĂȘme objet peut donner lieu Ă des utilisations diverses selon lâintĂ©rĂȘt du moment : le biberon nâa dâintĂ©rĂȘt pour le bĂ©bĂ© que dans la mesure oĂč celui-ci a faim, et lâon peut, dans des cas de cet ordre, distinguer des rythmes dâintĂ©rĂȘt.)
En rĂ©sumĂ©, ClaparĂšde distingue deux significations de lâintĂ©rĂȘt :
1. dâune part, lâintĂ©rĂȘt est le « dynamo- gĂ©nisateur » de lâaction : les objets qui nous intĂ©ressent nous font libĂ©rer de lâĂ©nergie, alors que le dĂ©sintĂ©rĂȘt interrompt la dĂ©pense. Câest lĂ lâaspect rĂ©gulateur de lâintĂ©rĂȘt.
2. dâautre part, lâintĂ©rĂȘt constitue la finalitĂ© de lâaction (choix des objets correspondant Ă la satisfaction souhaitĂ©e), fication les deux systĂšmes que nous avons proposĂ© de distinguer :
1. lâintensitĂ© de lâintĂ©rĂȘt, câest-Ă -dire son aspect quantitatif constitue la rĂ©gulation Ă©nergĂ©tique des forces.
2. le contenu de lâintĂ©rĂȘt, câest-Ă -dire son aspect qualitatif, constitue la valeur selon laquelle sâopĂšre la distribution des fins et des moyens.
Chez lâenfant, les intĂ©rĂȘts, dâabord Ă©lĂ©mentaires et liĂ©s aux besoins organiques fondamentaux, vont progressivement sâemboĂźter les uns dans les autres, constituant ainsi des systĂšmes complexes, qui, en sâintellectualisant, deviendront plus tard des Ă©chelles de valeurs. Nous aurons donc lâoccasion dâĂ©tudier par la suite lâintellectualisation et la stabilisation de tels systĂšmes. Bornons-nous pour lâinstant Ă reconnaĂźtre, dans la notion dâintĂ©rĂȘt, la^point de jonction entre deux systĂšmes distincts : le systĂšme de valorisation et le systĂšme de rĂ©gulations Ă©nergĂ©tiques.
b) Kurt Lewin et le schéma topologique de la conduite.
RĂ©fĂ©rons-nous maintenant Ă une analyse assez diffĂ©rente de celle de ClaparĂšde, mais dans laquelle nous pourrons retrouver encore la distinction des deux systĂšmes : Kurt Lewin, Ă©lĂšve de Koehler, part de la ThĂ©orie de la Forme, qui avait soulignĂ© lâimportance des notions dâĂ©quilibre et de dĂ©sĂ©quilibre dans les structures perceptives, et en applique les concepts aux problĂšmes de psychologie affective. Il est ainsi conduit Ă Ă©tendre la notion de champ, qui contient le champ perceptif mal structurĂ©. Si par tĂ©, et enfin le moi lui-mĂȘme. Expliquons briĂšvement ces idĂ©es :
Entre la structure perceptive et la structure motrice, il nây a pas de discontinuité : la motricitĂ© peut rĂ©tablir lâĂ©quilibre dans un champ perceptif mal structurĂ©. Si par exemple, au milieu dâun champ perceptif vide, apparaĂźt un objet unique, il y a Ă©quilibre, stabilitĂ©, immobilité ; mais si lâobjet apparaĂźt Ă la pĂ©riphĂ©rie du champ, la structure de ce champ devient asymĂ©trique et lâĂ©quilibre sera rĂ©tabli par un dĂ©placement des yeux et de la tĂȘte. Ainsi, du point de vue perceptif et cognitif, le champ englobe les structures proprement perceptives et les structures motrices. Mais Ă cet aspect structurel il faut encore ajouter un aspect .
dynamique. Pour Lewin, le moi fait partie du champ total, de sorte que lâanalyse dâune conduite pose Ă la fois des problĂšmes struc- turaux et des problĂšmes dynamiques (mobiles dĂ©clenchant lâaction du sujet par exemple). Ainsi se trouve introduite en termes de Gestalt la notion de besoin (« caractĂšre de sollicitation »), â étant bien entendu que ce caractĂšre de sollicitation ne dĂ©pend ni seulement de la structure de lâobjet (prĂ©gnance), ni seulement des dispositions du sujet, mais de la configuration du champ total.
Le problĂšme que nous posons est maintenant de savoir si ces notions sâaccordent avec la distinction que nous avons faite entre le systĂšme de valorisation et le systĂšme de rĂ©gulations Ă©nergĂ©tiques. Rappelons Ă ce propos deux expĂ©riences de Lewin :
PremiĂšre expĂ©rience : Influence des rĂ©actions affectives dans des problĂšmes dâintelligence pratique :
Lâenfant est placĂ© dans un cercle tracĂ© Ă la craie sur le sol, et quâil lui est interdit de franchir ; il doit dâautre part atteindre un objet placĂ© Ă lâextĂ©rieur du cercle et hors de sa portĂ©e directe : il dispose pour cela de divers intermĂ©diaires : bĂątons, ficelles, etc.
Lewin traduit la situation en termes de dynamique. Lâobjectif Ă atteindre constitue, par sa dĂ©sirabilitĂ©, une force attractive. Le cercle de craie et la consigne de ne pas le franchir constituent une « barriĂšre psychique », force nĂ©gative. Entre ces deux forces, il y a un dĂ©sĂ©quilibre plus ou moins important, qui constitue une tension que lâenfant cherchera Ă rĂ©soudre par des conduites diverses :
â ou bien, il franchit le cercle et sâapproprie lâobjet, mais cela nâamĂšne quâune demi-satisfaction, puisquâil a transgressĂ© la consigne ;
â ou bien, il respecte la consigne sans pouvoir atteindre lâobjectif ;
â ou bien, il reste immobile et ne cherche plus de solution ;
â ou bien, il refuse le problĂšme et joue Ă autre chose dans le cercle de craie, etc.
En dehors de la conduite rĂ©ussie, on peut donc observer toute une sĂ©rie de conduites diffĂ©rentes et toute une sĂ©rie de sentiments correspondants. Câest lâĂ©quilibre variable des diverses forces en prĂ©sence dans le champ total qui dĂ©finit ces divers sentiments. Dâautre part, Lewin met en Ă©vidence lâinfluence des succĂšs ou Ă©checs antĂ©rieurs, qui modifient la valorisation en augmentant ou en abaissant le niveau dâaspiration (Anspruchs- niveau). En prĂ©sence dâune tĂąche analogue ou nouvelle, le sujet engage son moi Ă des degrĂ©s diffĂ©rents selon le succĂšs dâune expĂ©rience prĂ©cĂ©dente.
DeuxiÚme expérience : Expérience des tùches interrompues(Zeigarnik et Lewin).
Divers problĂšmes dâintelligence pratique sont proposĂ©s Ă plusieurs sujets : on laisse les uns terminer leur tĂąche, les autres sont interrompus dans leur travail sous des prĂ©textes plausibles. Au bout de 24 heures, on analyse ce qui subsiste des actions achevĂ©es et inachevĂ©es dans la mĂ©moire des sujets. On peut constater ainsi que les actions interrompues laissent subsister un quasi-besoin, câest-Ă -dire une tendance Ă lâachĂšvement. A ces actions dont la structure est incomplĂšte il manque ce que Janet aurait appelĂ© une rĂ©gulation de terminaison.
En résumé, nous retiendrons de la psychologie de Kurt LEWIN :
1. lâimportance accordĂ©e Ă la structure du champ total, avec lâinterdĂ©pendance entre le sujet et la configuration objective du champ.
2. la polarisation dynamique du champ, dont la structure est traduite en une terminologie vectorielle et donne lieu à une sorte de géométrie subjective (« topologie hodo- logique »).
3. lâimportance accordĂ©e Ă lâactivitĂ© antĂ©rieure du sujet : les gestaltistes classiques avaient sous-estimĂ© dans leurs descriptions lâactivitĂ© du sujet, et nĂ©gligĂ© lâinfluence des expĂ©riences antĂ©rieures. Lewin comble opportunĂ©ment cette lacune, et met en relief le caractĂšre historique de la conduite.
Ainsi le champ nâest plus dĂ©fini seulement par sa configuration spatiale : sa structure est spatio-temporelle, comme on peut le voir en observant plusieurs conduites sucessives, avec les variations dans le temps du niveau de la barriĂšre psychique. Or, dans ce double aspect spatial et temporel, nous retrouvons prĂ©cisĂ©ment la distinction du systĂšme de rĂ©gulations et du systĂšme de valorisation :
â lâaspect spatial (câest-Ă -dire simultanĂ©, actuel, synchronique, correspondent des conduites qui relĂšvent directement du systĂšme de rĂ©gulations.
â à lâaspect temporel correspond le systĂšme des valeurs, dĂ©pendant de lâhistoire des conduites.
Nous pouvons donc conclure en précisant, en termes de champ, la distinction proposée : le systÚme des valeurs est essentiellement diachronique, par opposition au systÚme de réglage des forces, qui est synchronique.
IV. Les premiĂšres dĂ©centrations affectives et le problĂšme du « choix de lâobjet ».
Nous avons Ă©tudiĂ© jusquâici les diffĂ©renciations caractĂ©ristiques du troisiĂšme stade : coordinations (rĂ©gulations), hiĂ©rarchisation commençante de valeurs. Mais Ă ce stade
apparaissent aussi les premiers contacts avec autrui, et par consĂ©quent les premiĂšres formes de sentiments inter-individuels, ce qui suppose donc la dĂ©centration de lâaffectivitĂ©, limitĂ©e jusque-lĂ au sujet lui-mĂȘme. Nous avons donc Ă Ă©tudier maintenant cette dĂ©centration, Ă montrer comment le passage se fait entre lâaffectivitĂ© intra-indivi- duelle et lâaffectivitĂ© inter-individuelle qui se porte sur un objet extĂ©rieur. Par lĂ mĂȘme, nous devons aussi chercher Ă comprendre la liaison qui existe entre lâintelligence sensori-motrice et cette affectivitĂ© centrĂ©e sur autrui : câest le problĂšme que Freud appelait « choix de lâobjet », Ă propos duquel nous montrerons le parallĂ©lisme entre lâĂ©volution affective et lâĂ©volution intellectuelle.
a) LâĂ©volution affective selon le freudisme.
Freud a introduit dans la psychologie de lâaffectivitĂ© quelques concepts fĂ©conds, que le succĂšs de la psychanalyse a rapidement imposĂ©s. Nous nous rĂ©fĂ©rerons donc au schĂ©ma freudien, dont la simplicitĂ© et la cohĂ©rence sont particuliĂšrement remarquables, mais dont nous essaierons de montrer lâinsuffisance pour rendre compte des aspects de cette Ă©volution.
Dans les Ă©changes avec autrui (sourire, jeu, etc.), quelles formes de sentiments vont se dĂ©velopper ? Sâagit-il de sentiments en quelque façon « innĂ©s », qui se transforment progressivement, â ou bien faut-il y ajouter des sentiments nouveaux, produits dâune . construction vĂ©ritable ? Prenons le cas de lâattachement Ă la mĂšre : on peut bien supposer quâil rĂ©pond Ă des pulsions instinctives, mais les conduites qui lâexpriment sont fort diffĂ©rentes chez un enfant de trois semaines, de deux mois ou de deux ans. Comment expliquer ces transformations ? Deux solutions extrĂȘmes sont possibles :
â ou bien on invoquera un instinct qui reste identique Ă lui-mĂȘme (libido) et dont les transformations proviennent de changements successifs dâobjectif (transferts) ;
â â ou bien on invoquera une sĂ©rie de constructions proprement dites.
La premiĂšre solution est celle du freudisme : Ă cĂŽtĂ© des « Ichtriebe », instincts de conservation visant le sujet lui-mĂȘme, existent des « Sexualtriebe », prĂ©sents dĂšs lâorigine. Ces pulsions sexuelles sont permanentes et se conservent de stade en stade, mais elles changent dâobjectif au cours du dĂ©veloppement, et ces transferts constituent le critĂšre de distinction entre les diffĂ©rents stades de la vie affective. On peut ainsi distinguer dans les premiĂšres annĂ©es de lâenfant :
â PremiĂšre phase :
la libido ne porte que sur le corps propre : stade digestif ;
puis apparaissent assez tĂŽt des diffĂ©ren- ciations pĂ©riphĂ©riques : stade oral â stade anal.
â DeuxiĂšme phase :
elle se porte sur lâactivitĂ© du corps propre en gĂ©nĂ©ral : narcissisme primaire.
â TroisiĂšme phase :
transfert de lâaffectivitĂ© sur des objectifs extĂ©rieurs (personnes et notamment la mĂšre, conflits divers) : sentiments interindividuels, complexes, etc.
A chacun de ces dĂ©placements sâajoutent dâautre part des refoulements portant sur les stades antĂ©rieurs, qui ainsi ne disparaissent pas, et peuvent rĂ©apparaĂźtre en cas de rĂ©gression. Donc, le dĂ©placement et le refoulement corrĂ©latif constituent le mĂ©canisme des transformations successives de lâaffectivitĂ©.
b) Critique du schéma freudien.
Pour sĂ©duisante que soit cette explication, elle ne nous paraĂźt pas rendre compte de tous les faits, de tous les aspects du dĂ©veloppement affectif. Freud sâest surtout prĂ©occupĂ© dâexpliquer lâaffectivitĂ© adulte et les rĂ©gressions Ă des stades infantiles, et son Ă©tude reste trop peu gĂ©nĂ©tique. Avant lâapparition du langage, il suppose chez lâenfant des fonctions mentales qui ne se dĂ©veloppent en fait que plus tard, et plus gĂ©nĂ©ralement il nĂ©glige de considĂ©rer parallĂšlement dĂ©veloppement affectif et dĂ©veloppement intellectuel. Nous verrons quâici ce parallĂšle prĂ©sente une toute particuliĂšre importance. Trois exemples nous serviront Ă le montrer :
1. â le refoulement est aujourdâhui une notion universellement admise. FREUD lâavait dâabord dĂ©crit comme un mĂ©canisme plongeant dans lâinconscient des affects et des pulsions qui continuaient Ă y « vivre » et Ă sây transformer. Mais la notion a Ă©tĂ© rapidement Ă©largie, par Freud lui-mĂȘme ou par ses disciples. PFISTER comparait le refoulement Ă lâinhibition de tendances quâon peut rĂ©aliser expĂ©rimentalement sur des animaux (exemple, le brochet de Mobius : dans un aquarium, on sĂ©pare par exemple un brochet dâune carpe par une lame de verre ; le brochet se heurte Ă cette paroi et renonce bientĂŽt Ă se prĂ©cipiter sur la carpe ; si on enlĂšve alors la lame de verre, le brochet ne se jette plus sur la carpe dont il nâest pourtant plus sĂ©parĂ©). Et lâon pourrait Ă©tendre encore la notion de refoulement jusquâĂ lâinhibition rĂ©flexe. Mais de cette notion intĂ©ressante, FREUD a fait un usage trop libĂ©ral, et la thĂ©orie nâest pas Ă la hauteur des faits mis en Ă©vidence. Par exemple, Freud explique par le refoulement la perte des souvenirs de la premiĂš-
re annĂ©e. Mais si les souvenirs de la petite enfance ne reviennent pas, nâest-ce pas aussi et surtout parce que le jeune enfant nâa pas de mĂ©moire dâĂ©vocation, qui suppose une reprĂ©sentation et une fonction symboliques ?
2. â Une critique analogue peut ĂȘtre faite Ă propos du narcissisme. On ne saurait le dĂ©crire comme une focalisation de lâaffectivitĂ© sur lâactivitĂ© propre, comme une auto-contemplation du moi, alors que prĂ©cisĂ©ment le moi nâest pas encore constituĂ©. Le narcissisme nâest rien dâautre que lâaffectivitĂ© correspondant Ă lâindiffĂ©renciation entre le moi et le non-moi (Ă©tat adualistique de Baldwin, symbiose affective de Wallon). Ce narcissisme primaire du nourrisson est bien un narcissisme sans Narcisse. Il est corrĂ©latif Ă une causalitĂ© non spatialisĂ©e, sans contact avec le monde physique. (Le bĂ©bĂ© Ă qui on montre le fonctionnement dâun interrupteur ouvre et ferme alternativement les yeux devant lâinterrupteur : il ne fait aucune diffĂ©rence entre le passage de la lumiĂšre Ă lâobscuritĂ© rĂ©sultant dâune modification extĂ©rieure (interrupteur) et celui qui rĂ©sulte de la fermeture de ses propres yeux). Nous retrouvons ici la symĂ©trie entre le narcissisme affectif et lâĂ©gocentrisme intellectuel.
3. â Mais le problĂšme le plus important est celui du passage de ce narcissisme primaire au choix de lâobjet. Deux interprĂ©tations sont possibles :
â ou bien, nous supposerons que lâenfant perçoit les objets comme nous ; les tableaux perceptifs correspondraient alors pour lui comme pour lâadulte Ă des objets solides et permanents, et les personnes ne seraient que des objets privilĂ©giĂ©s, parce que sources de satisfactions (ou de menaces) plus nombreuses. Câest un dĂ©placement qui transfĂ©rerait dans ces conditions la libido du corps propre Ă autrui.
â ou bien, nous supposerons au contraire que lâenfant vit dâabord dans un univers sans objets. Le choix de lâobjet implique alors sa construction.
Câest cette seconde interprĂ©tation qui, contre les formes initiales du freudisme, est la nĂŽtre. Quâest-ce en effet quâun objet ? Câest un complexe polysensoriel qui continue dâexister en dehors de tout contact perceptif. Nous reconnaĂźtrons sa prĂ©sence dans la pensĂ©e enfantine au double caractĂšre de soliditĂ© (lâobjet dure plus que ne dure la perception qui lui correspond) et de localisation (lâobjet existe dans lâespace en dehors du champ perceptif), ces deux caractĂšres Ă©tant deux aspects complĂ©mentaires de la mĂȘme opĂ©ration mentale. Or justement : rien, dans les conduites primitives du bĂ©bĂ© ne nous autorise Ă croire Ă la prĂ©sence dâobjets constituĂ©s. Les faits de rĂ©cognition (lâenfant a une mĂ©moire recognitive bien avant dâavoir une mĂ©moire Ă©vocatrice) ne prouvent pas lâexistence des objets tels que nous les avons dĂ©finis. Ainsi, le fait de suivre du regard un objet qui se dĂ©place nâimplique pas la soliditĂ©, ce nâest quâun prolongement de lâaction immĂ©diate.
LâexpĂ©rimentation peut mettre ces interprĂ©tations en Ă©vidence. A partir de 4 mois et demi, lâenfant est capable de coordonner ses "gestes prĂ©hensifs et ses perceptions : il cherche Ă saisir ce quâil aperçoit. Si on lui montre un objet intĂ©ressant, il tend le bras pour le prendre, mais si on interpose alors un Ă©cran qui cache lâobjet, lâenfant retire la main. Vers six mois, lâobjet nâest pas encore constituĂ© dĂ©finitivement : on dispose deux Ă©crans A et B, et lâon cache ostensiblement lâobjet derriĂšre A. Lâenfant soulĂšve A pour retrouver lâobjet. Mais si on cache ensuite lâobjet derriĂšre B, lâenfant soulĂšve encore A, et, ne trouvant pas lâobjet, sâarrĂȘte. On voit dans cette expĂ©rience quâil y a dĂ©but de solidification de lâobjet (puisque lâenfant cherche Ă le retrouver), mais non pas encore localisation (puisque lâobjet nâest pas cherchĂ© en fonction de ses dĂ©placements successifs).
Si lâon fait donc de la localisation le critĂšre de la prĂ©sence des objets, on voit quâil ne saurait y avoir dâobjet avant quâil existe une structuration de lâespace selon un « groupe de dĂ©placements » (tel que dĂ©tour + retour ramĂšne au point de dĂ©part). Mais alors, sâil nây a dâabord pas dâobjets pour lâenfant mais seulement des tableaux perceptifs mouvants, â si lâexistence de lâobjet implique une construction avec structuration de lâespace, le choix de lâobjet affectif nâest plus simplement un choix parmi des objectifs dĂ©jĂ tout structurĂ©s, entre lesquels sâopĂ©rerait seulement un transfert. Le choix de lâobjet est un des aspects de lâĂ©laboration de lâunivers, et il suppose :
â une dĂ©centration cognitive, avec Ă©laboration de lâespace extĂ©rieur,
â une dĂ©centration affective (intĂ©rĂȘt pour des sources de plaisir conçues dĂ©sormais comme distinctes de lâaction propre).
Câest Ă partir de ce moment quâaux relations de symbiose vont succĂ©der des relations dâĂ©change entre le corps propre et le monde extĂ©rieur, relations que nous retrouverons aussi bien sur le plan affectif que sur le plan cognitif.
c) ThĂ©orie soutenue : lâĂ©laboration de lâobjet et la dĂ©centration.
Les critiques que nous avons adressĂ©es Ă lâexplication freudienne nous conduisent donc Ă parler non plus seulement dâun « choix affectif de lâobjet », mais dâune Ă©laboration Ă la fois cognitive et affective de cet objet. Nous en prĂ©senterons ici les aspects principaux :
1. au point de vue cognitif, on observe, au niveau de lâĂ©laboration de lâobjet, cinq transformations corrĂ©latives et contemporaines :
â construction de lâobjet proprement dit, en liaison avec la structuration de lâespace (localisation, coordination des dĂ©placements successifs dans un « groupe ») : lâobjet se constitue comme Ă©lĂ©ment permanent, indĂ©pendant de lâexpĂ©rience perceptive qui le dĂ©couvre.
â transformation de la causalité : elle sâobjective et se spatialise. Jusque-lĂ , la causalitĂ© restait liĂ©e Ă lâaction propre, avec indiffĂ©renciation entre ce qui rĂ©sulte de cette action mĂȘme et ce qui rĂ©sulte des choses, (cf. lâexemple citĂ© prĂ©cĂ©demment de lâenfant qui tire le cordon fixĂ© au toit du berceau : la cause est lâaction propre et les mouvements des objets sont lâeffet). Maintenant au contraire, la relation de cause Ă effet fait intervenir des contacts objectifs et spatiaux : un objet peut ĂȘtre cause des dĂ©placements dâun autre objet sans quâintervienne lâactivitĂ© propre du sujet.
â les personnes prĂ©sentent les mĂȘmes caractĂšres : elles sont aussi objectivĂ©es et spatialisĂ©es. . Auparavant, les personnes nâĂ©taient que des prĂ©sences perceptives momentanĂ©es, non localisables dans lâespace aprĂšs disparition. Elles deviennent maintenant des objets permanents, localisables lors mĂȘme quâelles Ă©chappent Ă la perception, â en mĂȘme temps que des sources autonomes de causalitĂ©.
â imitation dâautrui, au sens strict, câest-Ă -dire effort systĂ©matique pour copier des gestes nouveaux Ă partir dâun modĂšle. Les conduites imitatives apparaissent assez tĂŽt, mais ne sâĂ©laborent que progressivement. On peut distinguer trois Ă©tapes :
+ imitation sporadique, sous forme de contagion
+ imitation de modĂšles connus, par opposition aux modĂšles nouveaux
+ imitation systĂ©matique des modĂšles nouveaux, y compris les Ă©lĂ©ments inconnus (par exemple les parties du corps : lâenfant devient alors capable dâĂ©tablir des correspondances entre les parties visibles du corps et notamment du visage dâautrui, â et les parties du corps propre quâil connaĂźt tactilement, mais non virtuellement).
Cette imitation systématique aura, entre autres, pour effet une connaissance plus approfondie du corps propre.
â prise de conscience du moi et de lâactivitĂ© propre, qui comme Baldwin lâa bien montrĂ©, ne peut se faire que corrĂ©lativement Ă la prise de conscience dâautrui. Câest seulement quand le monde extĂ©rieur se structure que peuvent apparaĂźtre, simultanĂ©ment, la conscience de soi, la conscience dâautrui, et la conscience des analogies entre le moi et autrui.
2. au point de vue affectif, ces constatations montrent que le dĂ©placement de lâactivitĂ© et de lâaffectivitĂ© vers autrui, â dĂ©placement qui libĂšre lâenfant de son narcissisme â , est beaucoup plus quâun transfert pur et simple : câest une restructuration de tout lâunivers affectif et cognitif. Quand la personne dâautrui devient un objet indĂ©pendant, câest-Ă -dire permanent et autonome, les relations moi- autrui ne sont plus de simples relations de lâactivitĂ© propre avec un objet extĂ©rieur : elles commencent Ă devenir des relations dâĂ©change vĂ©ritable entre le moi et lâautre (alter ego). Il en rĂ©sultera une valorisation plus importante, plus structurĂ©e et plus stable, dĂ©but des « sentiments moraux » inter-individuels que nous Ă©tudierons aux stades suivants.
3. Enfin, il faut une fois de plus insister sur le fait que ces deux constructions, affective et cognitive, sont simultanĂ©es. Nous nâavons pas Ă nous demander laquelle des deux prĂ©cĂšde et conditionne lâautre : aussi bien, il sâagit lĂ de deux aspects insĂ©parables de lâĂ©volution mentale, conformĂ©ment Ă notre hypothĂšse initiale qui refusait de sĂ©parer intelligence et affectivitĂ© pour faire de lâune la condition de lâautre, ou inversement. Contre le freudisme, pour qui lâĂ©volution affective est primordiale et oriente lâĂ©volution intellectuelle, on pourrait ĂȘtre tentĂ© de soutenir, au niveau oĂč nous sommes, que, quels que soient les sentiments mis en jeu, ils supposent rĂ©alisĂ©es des conditions prĂ©alables faisant intervenir des mĂ©canismes cognitifs (perception, structuration). Mais ce serait fausser le problĂšme, pour la raison maintes fois invoquĂ©e ici quâil nây a pas deux dĂ©veloppements, lâun cognitif et lâautre affectif, deux fonctions psychiques sĂ©parĂ©es, ni deux sortes dâobjets : tous les objets sont simultanĂ©ment cognitifs et affectifs. Ainsi, la personne dâautrui, qui se constitue Ă la fois comme objet de connaissance et dâaffection â ainsi, dans lâexpĂ©rience citĂ©e plus haut, lâobjet quâon dissimule derriĂšre un Ă©cran, et qui est en
mĂȘme temps objet de connaissance (apparaissant et disparaissant dans le champ perceptif) et source dâintĂ©rĂȘt, dâamusement, de satisfaction ou de dĂ©ception selon que lâenfant le retrouve ou ne le retrouve pas. Les deux aspects sont constamment complĂ©mentaires.
Nous pensons avoir suffisamment montrĂ© jusquâici combien serait artificielle et inexacte toute explication du dĂ©veloppement cognitif par lâaffectivitĂ©, ou lâinverse. Re- venons-y une fois encore pour faire justice dâune derniĂšre possible objection. Les travaux rĂ©cents sur lâhospitalisme ne forment-ils pas, dira-t-on, une justification des thĂšses psychanalytiques ? Ne mon- trent-il pas justement que les frustrations affectives des enfants sĂ©parĂ©s de leur mĂšre sont la cause de retards et de perturbations dans le dĂ©veloppement intellectuel ? Nous ne le croyons pas. Spitz et ses collaborateurs ont fort bien montrĂ© quâil existait des rĂ©actions individuelles variables dâun nourrisson Ă lâautre selon sa constitution hĂ©rĂ©ditaire et surtout son entouragâe (famille normale, nursery de prison ou foudling home). Mais cet aspect du problĂšme relĂšve de la psychologie diffĂ©rentielle et non de la psychologie gĂ©nĂ©rale dont nous nous occupons exclusivement ici. Dâautre part, dans les cas dâhospitalisme, Spitz met en Ă©vidence un retard : aux perturbations apportĂ©es par lâhospitalisme dans lâĂ©nergĂ©tique (affective) de la conduite correspondant, parallĂšlement, des perturbations dans les structures cognitives. Il nây a aucune raison de voir dans les premiĂšres la cause des secondes. Faute dâaliments nĂ©cessaires, il y a un retard gĂ©nĂ©ral du dĂ©veloppement. Les conditions dĂ©favorables ont ici pour effet de gĂȘner le fonctionnement, ce qui a pour consĂ©quence des rĂ©gressions fonctionnelles.
Conclusion
sur le troisieme stade
Nous terminerons ici notre Ă©tude du troisiĂšme Stade. A ce stade oĂč sâĂ©panouit lâintelligence sensori-motrice (caractĂ©risĂ©e par la subordination des moyens aux buts poursuivis) correspondent des conduites complexes, et sur le plan affectif des formes nouvelles de sentiments. Nous y trouvons notamment :
â tous les sentiments liĂ©s Ă lâaction propre, Ă ses coordinations, Ă ses rĂ©gulations, â sentiments que nous avons dĂ©crits dâaprĂšs Janet, ClaparĂšde et Lewin.
â lâapparition dâun systĂšme de valeurs, caractĂ©risant non plus seulement lâĂ©conomie, mais la finalitĂ© de lâaction. Câest la valeur qui va dĂ©terminer les Ă©nergies Ă employer dans lâaction. TirĂ©e non seulement de lâaction elle-mĂȘme, mais aussi dâactions antĂ©rieures, la valeur va jouer par la suite un rĂŽle considĂ©rable dans le dĂ©veloppement des sentiments, dĂšs le moment quâelle est accordĂ©e non seulement Ă lâaction propre, mais aussi Ă la personne dâautrui, dont nous avons Ă©tudiĂ© la construction comme objet cognitif et affectif.
Ainsi, au systĂšme de rĂ©glage des forces constituĂ© par les sentiments-rĂ©gulations, sâajoute le systĂšme des valeurs. Cette notion de valeur est difficile Ă dĂ©finir, au stade oĂč nous sommes. Nous pouvons la caractĂ©riser comme un enrichissement de lâaction propre. Un objet, une personne ont de la valeur quand ils enrichissent lâaction propre. Cet enrichissement peut ĂȘtre affaire de forces, mais câest surtout un enrichissement fonctionnel : un objet, une personne valorisĂ©es peuvent ĂȘtre la source dâactivitĂ©s nouvelles. Et nous pourrons voir par la suite le systĂšme des valeurs se prĂ©ciser, se stabiliser, perdurer au-delĂ des conduites intĂ©ressant le sujet mĂȘme, et devenir ainsi des normes de lâaction.
On voit par lĂ mĂȘme comment on peut passer des valeurs ainsi dĂ©finies aux valeurs quâon appelle usuellement « valeurs dĂ©sintĂ©ressĂ©es », qui paraissent conduire non Ă un enrichissement de lâaction du sujet, mais au contraire Ă des sacrifices. Le problĂšme trouve ici son exact parallĂšle sur le plan des fonctions cognitives. A lâintelligence pratique, orientĂ©e vers la rĂ©alisation du but, va succĂ©der une intelligence dĂ©sintĂ©ressĂ©e, reprĂ©sentative et gnostique, supposant une dĂ©centration et dont le but est la comprĂ©hension. Pareillement, aux valeurs intra- individuelles intĂ©ressant lâaction propre succĂ©deront des valeurs inter-individuelles, qui sont des valeurs dâĂ©change supposant la rĂ©ciprocitĂ©. La rĂ©ciprocitĂ© nâest pas un Ă©change donnant-donnant, mais un enrichissement mutuel des partenaires par Ă©change dâattitudes. Câest par la rĂ©ciprocitĂ© que sâeffectuera la dĂ©centration affective qui conduit, par des intermĂ©diaires que nous Ă©tudierons, aux sentiments normatifs et Ă la vie morale.