Le dĂ©veloppement de la perception de l’enfant Ă  l’adulte (1955) a

Introduction

A. Définition de la perception

L’objet de ce cours est ’l’étude expĂ©rimentale de la perception, de son organisation et de son Ă©volution dans l’enfance et l’adolescence.

Mais le terme de perception sert en psychologie Ă  dĂ©signer des faits qui, pour ĂȘtre apparentĂ©s, doivent nĂ©anmoins ĂȘtre distinguĂ©s et analysĂ©s avec soin. Nous partirons donc d’une dĂ©finition Ă  la fois assez stricte pour ne pas recouvrir des phĂ©nomĂšnes trop divers, et assez gĂ©nĂ©rale pour ne rien prĂ©juger quant Ă  l’interprĂ©tation de ces phĂ©nomĂšnes.

a) Qu’est-ce que la perception ?

Nous appellerons perception la connaissance la plus directe ou la plus immĂ©diate possible ’ de l’objet prĂ©sent, en rĂ©fĂ©rence avec un champ sensoriel (sans affirmer pour autant qu’il existe une connaissance entiĂšrement directe ou immĂ©diate !. On voit combien cette dĂ©finition est limitative. Percevoir un triangle ou un carrĂ©, c’est distinguer leur forme ; mais reconnaĂźtre un triangle, identifier une forme perçue en jugeant que c’est un triangle, c’est dĂ©jĂ  plus que percevoir : c’est se rĂ©fĂ©rer Ă  un objet absent, inclure l’objet perçu dans une classe logique, la classe des triangles, qui contient non seulement les formes identiques au triangle prĂ©sent, mais toutes les figures fermĂ©es possibles ayant trois cĂŽtĂ©s.

b) Discussion d’objections eventuelles

Mais notre définition est-elle légitime ? Ne laisse-t-elle pas échapper certains faits incontestablement perceptifs ? Nous examinerons rapidement trois sortes de faits, devant lesquels la définition précédente semble précisément en défaut.

1. Les perceptions amodales (Michotte)

Il s’agit prĂ©cisĂ©ment de perceptions qui ne semblent pas se rĂ©fĂ©rer Ă  des donnĂ©es sensorielles. Ainsi, l’effet tunnel (quand un mobile passe derriĂšre un Ă©cran, on continue de percevoir la localisation de l’objet Ă  chaque instant de sa trajectoire, et Ă  lui attribuer une certaine vitesse tout le temps qu’il est cachĂ© Ă  la vue) — ou l’effet Ă©cran (un objet en partie cachĂ© par un Ă©cran est vu complĂštement). Mais l’effet Ă©cran s’explique par la loi gestaltiste selon laquelle la frontiĂšre fait partie de la figure et non du fond, de sorte que la frontiĂšre de l’écran fait partie de l’écran, et n’est pas vue comme limitant l’objet qui est derriĂšre et qui joue le rĂŽle de fond. De mĂȘme, dans l’effet tunnel, la perception du mobile est fonction du champ sensoriel entier : sa localisation et sa vitesse quand il est masquĂ© sont donc toujours perçues en rĂ©fĂ©rence au champ. Les perceptions amodales ne font pas exception Ă  la dĂ©finition proposĂ©e.

2. La perception de la causalité (Michotte)

Michoite a mis aussi en Ă©vidence une perception de la causalitĂ©, indĂ©pendante de la notion de causalitĂ©. Une figure A se dĂ©place vers une figure B, la touche, et la figure B se met en mouvement. Le sujet a utie impression de causalitĂ© (lancement, entraĂźnement, dĂ©clanchement). Mais cette impression ne se rĂ©fĂšre pas Ă  une reprĂ©sentation : elle est, Michotte y insiste, proprement perceptive — c’est-Ă -dire qu’elle est la rĂ©sultante d’effets qui se produisent tous dans le champ sensoriel prĂ©sent. Il y a donc bien, ici encore, rĂ©fĂ©rence au champ donnĂ©.

3. Les Gestalts empiriques (Egon Brunswik)

Brunswik dĂ©signe ainsi des. formes dont la prĂ©gnance est fonction de l’expĂ©rience acquise,

et non pas de la seule structure gĂ©omĂ©trique de la figure (qui caractĂ©rise les Gestalts classiques de Koehler). Il prĂ©sente en tachisto- scopie une forme exactement intermĂ©diaire entre l’image d’une main et une forme gĂ©omĂ©trique rĂ©guliĂšre Ă  5 branches. Faite sur des adultes, l’expĂ©rience montre que 50 % des sujets corrigent la perception dans le . sens de la dissymĂ©trie et voient une main, tandis que 50 % voient une sorte d’éventail rĂ©gulier en corrigeant dans le sens de la prĂ©gnance gĂ©omĂ©trique. Or, si reconnaĂźtre une main est dĂ©jĂ  autre chose que de la perception, la dĂ©formation dans le sens de la dissymĂ©trie est bien une dĂ©formation perceptive, qui ne se rĂ©fĂšre pas au champ sensoriel actuel. Mais pour expliquer cette dĂ©formation, il n’est pas nĂ©cessaire de faire intervenir la mĂ©moire, la reprĂ©sentation, le jugement, etc. On peut bien parler d’une influence des expĂ©riences antĂ©rieures, — c’est-Ă -dire d’une action des champs sensoriels antĂ©rieurs sur le champ actuel. Cette action est d’ailleurs courante dans le domaine perceptif : on sait depuis longtemps que l’eau tiĂšde paraĂźt chaude Ă  la main prĂ©alablement trempĂ©e dans l’eau froide, et froide Ă  la main trempĂ©e d’abord dans l’eau chaude. Mais cela ne constitue pas une objection radicale Ă  notre dĂ©finition. Il nous suffit de la prĂ©ciser en caractĂ©risant le champ perceptif donnĂ© non seulement par sa dimension spatiale, mais aussi par sa dimension temporelle. Nous aurons frĂ©quemment par la suite Ă  revenir sur ces deux dimensions, sur les effets qui en rĂ©sultent, et sur l’expĂ©rience d’Egon Brunswik elle-mĂȘme.

c) Portée de la définition proposée

En dĂ©finissant la perception comme l’action du champ sensoriel sur le sujet, nous ne prĂ©jugeons en rien de la nature de la perception, nous ne tranchons aucun problĂšme concernant, par exemple, les rapports de la perception et de l’intelligence. Nous pouvons distinguer entre une action Ă  sens unique, jouant dans le champ sensoriel actuel, et opĂ©rant de proche en proche Iperception) — et l’opĂ©ration de l’Intelligence, qui serait une comparaison mobile (ne procĂ©dant pas nĂ©cessairement de proche en proche) et rĂ©versible, se rĂ©fĂ©rant Ă  des Ă©lĂ©ments situĂ©s en dehors du champ sensoriel. Mais nous laissons entier le problĂšme de savoir, par exemple, si les opĂ©rations intellectuelles dĂ©rivent des mĂ©canismes perceptifs, ou si la perception utilise des opĂ©rations intellectuelles inconscientes, etc.

B. Situation de la perception par rapport aux diverses fonctions mentales

Les psychologues se sont constamment prĂ©occupĂ©s de situer les unes par rapport aux autres les diverses fonctions mentales, et notamment les fonctions cognitives : sensation ; perception, jugement, etc., soit pour les rĂ©duire les unes aux autres, soit pour seulement les hiĂ©rarchiser. Une Ă©tude de la perception, aussi stricte qu’elle se veuille, ne peut manquer de rencontrer de tels problĂšmes. Aussi rappellerons-nous trĂšs sommairement l’évolution gĂ©nĂ©rale des idĂ©es.

a) Le point de vue classique

Philosophiquement, la thĂšse classique est atomistique. La sensation est la source et l’élĂ©ment de toute connaissance, la perception est un agrĂ©gat de sensations : tel est le point de vue associationniste, empiriste, sensualiste, sous diverses variantes. Au point de vue expĂ©rimental, cette thĂšse a Ă©tĂ© celle de la psychophysique, dont certains travaux sont encore tout Ă  fait valables (recherches sur les seuils, par exemple), mais dont les thĂ©ories explicatives ont Ă©tĂ© abandonnĂ©es. Avant Binet, on prĂ©tendait rendre compte de l’intelligence et la mesurer en dĂ©terminant l’acuitĂ© visuelle et toutes sortes de seuils sensoriels. Or, les pSychophysi- ciens ont rencontrĂ© le problĂšme de l’erreur perceptive, et notamment l’erreur systĂ©matique, qui les gĂȘnait considĂ©rablement pour leurs mesures, et qu’ils cherchaient Ă  Ă©liminer par des dispositifs ingĂ©nieux erreurs spatiales tenant Ă  la topographie du champ (de deux segments placĂ©s l’un au-dessus de l’autre, le segment supĂ©rieur est surestimé ; erreurs systĂ©matiques de gauche et de droite ; sous-estimation des Ă©lĂ©ments pĂ©riphĂ©riques du champ visuel, etc.), erreurs temporelles (de deux Ă©lĂ©ments perçus successivement, le dernier est surestimĂ©), etc. etc.

Comme ils ne parvenaient pas Ă  supprimer ces erreurs, les psychophysiciens ont entrepris de les mesurer et de calculer ainsi des formules de correction pour obtenir des dĂ©terminations esthĂ©siomĂ©triques rigoureusement exactes. Mais, paradoxalement, c’est l’étude des erreurs elles-mĂȘmes qui a constituĂ© le legs le plus fĂ©cond de la psychophysique. La loi de Weber, par exemple, nous renseigne autant sur le seuil diffĂ©rentiel que sur l’erreur de comparaison, et nous permet de rĂ©flĂ©chir sur le processus mĂȘme de la. comparaison perceptive : nous y reviendrons plus loin.

Rappelons encore que les hypothÚses atomistiques ont influencé la psychologie appliquée, notamment la pédagogie : ainsi, les exercices sensoriels de Froebel, ou ceux de la méthode Montessori (qui utilise des opérations, mais sans le savoir).

b) Les points de vue actuels

Les recherches modernes, depuis la Gestalt- theorie, ont complÚtement renversé cette perspective. Des tendances actuelles, au demeurant fort diverses, retenons trois thÚmes généraux :

I. La sensation n’est plus considĂ©rĂ©e comme l’élĂ©ment de la perception. Elle est dĂ©jĂ  structurĂ©e. Ceux qui s’attachent encore au problĂšme de la sensation, comme Pieron, la considĂšrent’ comme un symbole, un indice de l’objet, et non comme sa copie exacte ou la rĂ©plique par : tielle d’une de ses propriĂ©tĂ©s.

2. L’erreur systĂ©matique est la caractĂ©ristique propre de la perception, et non plus sa dĂ©faillance. Loin d’ĂȘtre « illusion », ratĂ© de la connaissance, l’erreur systĂ©matique indique que nous avons affaire Ă  un mĂ©canisme original. Les erreurs temporelles indiquent les effets perceptifs se rattachant Ă  la succession. Les erreurs spatiales, qui consistent Ă  sous-estimer ou surestimer une grandeur, par comparaison avec une autre, indiquent les effets d’assimilation, de dissimilation et de transport relatifs Ă  l’ensemble du champ, etc. L’« illusion perceptive », comme on disait autrefois, n’est pas une dĂ©formation de la perception : c’est la perception qui est essentiellement dĂ©formante.

3. La perception n’est plus considĂ©rĂ©e comme prĂ©cĂ©dant d’autres fonctions, supposĂ©es plus complexes. Elle est constamment en relation avec ces diverses fonctions : avec le mouvement (cf. la notion de « Gestaltkreis », de von WeizsĂ cker, Auersperc, etc.l — avec les postures (cf. la « sensori-tonic field theory » de Heinz Werneri — avec les intĂ©rĂȘts, les stĂ©rĂ©otypes sociaux (et. recherches de Brunner et Postmani — et de façon plus gĂ©nĂ©rale avec la personnalitĂ© tout entiĂšre : c’est ce qu’on a appelĂ© aux U.S.A., le « new-look » en matiĂšre de psychologie de la perception.

c) Limites de notre étude

Nous ne pourrons Ă©videmment aborder dans cette Ă©tude les divers problĂšmes que nous venons de signaler. Nous nous bornerons Ă  l’examen de quelques faits perceptifs simples, du point de vue expĂ©rimental et gĂ©nĂ©tique. Mais, en en recherchant l’explication, nous rencontrerons le problĂšme des rapports entre la perception et l’intelligence. On sait que pour certains, la perception est le point de dĂ©part de l’intelligence ; pour d’autres, au contraire, l’intelligence est au dĂ©part, elle est constamment Ă  l’Ɠuvre dans la perception (cf. les « raisonnements inconscients » de HelmholtzL Nous ne formulerons, pour l’instant, aucune hypothĂšse Ă  ce sujet ; nous reconnaĂźtrons seulement que, mĂȘme si elle n’est pas l’origine de l’intelligence, la perception est nĂ©anmoins la forme la plus simple de connaissance. Et nous aurons Ă  examiner des perceptions de complexitĂ© croissante : celles qui font intervenir des effets de champ, celles oĂč interviennent des actions inter-champs du point de vue spatial (transports, comparaisons, transpositions ! ou temporel (anticipations, persĂ©vĂ©rations !. Nous trouverons ainsi toute une sĂ©rie d’intermĂ©diaires entre la connaissance perceptive et la connaissance intellectuelle proprement dite. Nous admettons que c’est de l’action que sort la connaissance. Mais l’action ne se traduit en connaissance que par l’intermĂ©diaire de perceptions extĂ©ro- ou proprioceptives, dĂšs le niveau sensori-moteur. Quand apparaĂźt l’intelligence opĂ©ratoire, c’est d’abord sur des configurations perceptives qu’elle travaille — et nous savons que le dĂ©veloppement de la pensĂ©e opĂ©ratoire se fait par une libĂ©ration progressive Ă  l’égard des donnĂ©es perçues. Ainsi, selon les Ăąges et selon les situations, on peut voir tantĂŽt les configurations perceptives aider le travail de l’intelligence (dans un problĂšme comme ceux des tests de Spearman ou des « Matrices » de Raven, oĂč l’on donne, par exemple, un carrĂ© blanc et un carrĂ© noir, puis un rond blanc placĂ© sous le carrĂ© blanc, et oĂč il faut trouver le quatriĂšme Ă©lĂ©ment (rond noir !, les donnĂ©es perceptives favorisent l’opĂ©ration de multiplication logique des 2 classes « rond » et « noir »), tantĂŽt, au contraire, les donnĂ©es perçues constituer un obstacle à’ l’intelligence (cf. dĂ©formations de la boulette de glaise dans les Ă©preuves de conservation, Ă©quivalence des quantitĂ©s fractionnĂ©es, etc.!.

C. IntĂ©rĂȘt des recherches sur la perception

On s’imagine trop volontiers que les recherches expĂ©rimentales sur la perception restent de purs travaux de laboratoire. Pour en montrer la portĂ©e, nous rappellerons d’abord deux exemples d’applications pratiques Ă  la pĂ©dagogie, puis nous indiquerons ce que la psychologie de l’enfant peut retirer de telles recherches.

a) Exemples d’applications pĂ©dagogiques

1. La mĂ©thode globale d’enseignement de la lecture

La méthode globale procÚde de découvertes convergentes, venues de chercheurs indépendants. Vers 1890, von Ehrenfels avait découvert

les « Gestalt-qualitaten » (ce n’étaient pas encore les Gestalts classiques de la thĂ©orie de la Forme, mais des qualitĂ©s d’ensemble s’ajoutant aux autres qualitĂ©s sensibles : on connaĂźt les exemples cĂ©lĂšbres de la mĂ©lodie et de la physionomie). En. mĂȘme temps, des expĂ©riences faites sur les adultes montraient que 10 lettres Ă©taient plus. facilement reconnues, en prĂ©sentation tachistoscopique, si elles formaient un mot que si elles.Ă©taient quelconques. Vers 1905, en s’inspirant de ces travaux, ClaparĂšde (sans en tirer de consĂ©quences pĂ©dagogiques) et Decroly ont fait des observations du mĂȘme ordre sur la perception de l’enfant. ClaparĂšde notait que son fils, qui ne savait pas lire ni, Ă  fortiori, dĂ©chiffrer la musique, reconnaissait,, dans un album de chansons, celle qu’on lui avait chantĂ©e : il avait, donc une « perception syncrĂ©tique » de la page dans son ensemble, perception qui n’impliquait pas la reconnaissance prĂ©alable des divers Ă©lĂ©ments. Decroly, observant des faits analogues, parle de « perception globale » et a l’idĂ©e d’en tirer une mĂ©thode d’apprentissage de la lecture pour les arriĂ©rĂ©s de son Institut, inĂ©ducables par la mĂ©thode littĂ©rale et syllabique classique. GĂ©nĂ©ralisĂ©e ensuite aux enfants normaux, la mĂ©thode globale devait susciter l’enthousiasme et les controverses que l’on sait (1).

2. La mĂ©thode « intuitive » d’initiation a l’arithmĂ©tique

Ici, l’application pĂ©dagogique des faits perceptifs a Ă©tĂ© moins heureuse, et n’a pas donnĂ© de rĂ©sultats aussi nets que la mĂ©thode de lecture de Decroly, car on a fait trop crĂ©dit Ă  la perception seule, sĂ©parĂ©e de l’intelligence, pour des problĂšmes qui sont des opĂ©rations. La mĂ©thode traditionnelle d’enseignement du calcul commençait par un dressage mĂ©canique des « opĂ©rations de base » : on faisait acquĂ©rir, par l’apprentissage des tables d’addition et de multiplication et par des exercices rĂ©pĂ©tĂ©s, les automatismes considĂ©rĂ©s comme devant nĂ©cessairement prĂ©cĂ©der la comprĂ©hension des opĂ©rations arithmĂ©tiques. W.-A. Lay, partant d’une conception, du reste discutable, de l’intelligence et de la comprĂ©hension, propose au contraire une mĂ©thode « intuitive », c’est-Ă - dire fondĂ©e sur l’intuition sensible des figures. Les nombres sont reprĂ©sentĂ©s ici par des groupes de points et l’on passe ensuite aux opĂ©rations, en combinant entre elles les figures ainsi formĂ©es. AppliquĂ©e aussi Ă  la gĂ©omĂ©trie, la mĂ©thode a trouvĂ© un essor accru avec les travaux des Gestajlistes, pour qui l’intelligence ne fait que prolonger la perception, en en

 

1) Nous n’avons pas Ă  examiner ici la valeur pĂ©dagogique de la mĂ©thode globale. Rappelons sim- plement gye. l’apprentissage de la lecture ne se rĂ©dĂąit’pas ata discrimination dĂ©s mots et des lettres, et queMa’ comprĂ©hension du sens de mots lus pose un _.prqblĂšmQ ;! diffĂ©rent ;. restructurant les donnĂ©es, mais selon des lois identiques : ainsi Wertheimer explique que pour trouver la surface d’un triangle rectangle isocĂšle, il faut le « voir » comme la moitiĂ© d’un carrĂ©, et que tout raisonnement (le syllogisme, la dĂ©monstration, mathĂ©matique) consiste pareillement Ă  insĂ©rer une structure moins bonne dans une structure meilleure — et cela pour l’intelligence adulte aussi bien que pour celle de l’enfant.

La mĂ©thode « intuitive » a rencontrĂ© un grand succĂšs auprĂšs des pĂ©dagogues. Decroly et Mlle Descoeudres s’en sont inspirĂ©s pour leurs cĂ©lĂšbres jeux de lotos. Mais elle reste trĂšs discutable, car ce n’est pas une mĂ©thode suffisamment active : au verbalisme du mot, elle substitue pour ainsi dire le verbalisme de l’image. L’opĂ©ration ; en effet, n’est liĂ©e ni Ă  la structure de dĂ©part, ni Ă  la structure terminale, mais Ă  la transformation mĂȘme de ces structures. Or, dans la mĂ©thode de Lay ou les lotos Decroly, les figures sont construites par l’adulte, qui les dĂ©compose et les recompose, l’enfant se bornant Ă  constater les transformations et le rĂ©sultat. Aussi peut-on voir l’enfant manier le matĂ©riel « intuitif » avec un succĂšs apparent, sans possĂ©der pour autant les notions de conservation qui sont le critĂšre de l’achĂšvement d’un systĂšme opĂ©ratoire. Par exemple, un enfant parviendra Ă  mettre en correspondance bi-univoque deux collections de jetons, rouges et bleus, en alignant les jetons rouges, puis en plaçant un jeton bleu au-dessous de chaque jeton rouge, et il Ă©noncera l’égalitĂ© des deux collections : mais il suffira de resserrer ou de desserrer l’une des collections pour que l’égalitĂ© ne soit plus reconnue. L’équivalence optique ne conduit pas d’elle-mĂȘme Ă  l’équivalence numĂ©rique. On peut donc reprocher Ă  la mĂ©thode intuitive d’utiliser les seuls processus perceptifs dans un domaine oĂč ils ne suffisent pas.

b) IntĂ©rĂȘt des problĂšmes perceptifs en psychologie de l’enfant

1. L’évolution de la perception

La perception prĂ©sente, de l’enfant Ă  l’adulte, une Ă©volution trĂšs particuliĂšre. Dans presque tous les domaines, intelligence, affectivitĂ©, mĂ©moire etc., on reconnaĂźt gĂ©nĂ©ralement que la pensĂ©e de l’enfant diffĂšre qualitativement de celle de l’adulte. Dans le domaine perceptif, au contraire, diverses thĂ©ories n’admettent pas ces transformations qualitatives de stade en stade. Les Gestaltistes, en particulier, ont accrĂ©ditĂ© l’idĂ©e que les. lois d’organisation des .formes sont indĂ©pendantes du dĂ©veloppement, et qu’on peut mĂȘme les retrouver chez les animaux : on connaĂźt les travaux .de Koehler sur la perception des chimpanzĂ©s, d’Alice Herz sur le geai, ou les expĂ©riences d’Helen Frank qui montrent une constance des

grandeurs chez le bĂ©bĂ© dĂšs 11 mois, et que nous aurons Ă  discuter par la suite. On a mĂȘme retrouvĂ© chez les poissons (vairon) l’illusion des cercles concentriques de Delboeuf (sous- estimation du cercle extĂ©rieur, surestimation du cercle intĂ©rieur). Or, une Ă©tude gĂ©nĂ©tique attentive permet de distinguer deux catĂ©gories de faits, dont l’examen dĂ©taillĂ© nous retiendra longuement, et que nous nous contenterons de signaler ici :

★ Il y a, par exemple, une catĂ©gorie d’illusions oĂč l’on trouve des Ă©lĂ©ments constants Ă  travers les Ăąges. Si l’on mesure l’illusion de DelbƓuf avec un cercle intĂ©rieur fixe de diamĂštre A, et un cercle intĂ©rieur variable de diamĂštre B = A + A’, et si I on trace une courbe des rĂ©sultats en portant en ordonnĂ©e la valeur P de l’illusion, en abscisse la largeur A’ variable de la zone sĂ©parant les deux cercles, on obtient des courbes remarquablement constantes selon les Ăąges. L’illusion P varie quantitativement selon l’ñge, mais dans tous les cas elle est maximum pour une certaine valeur de A’ (= A/6), s’annule pour A’ = A (renversement de l’illusion) et passe de nouveau par un « maximum nĂ©gatif » pour A’ = 1,7 A. De 4/5 ans jusqu’à l’ñge adulte, l’illusion est donc qualitativement identique : elle ne varie que quantitativement. Nous appellerons illusions primaires ces illusions qui, d’ñge en Ăąge, ne se transforment pas qualitativement, et que Binet appelait des « illusions innĂ©es ».

★ Mais il y a d’autres illusions qui n’évoluent pas de la mĂȘme façon (illusions secondaires). Ainsi, dans l’expĂ©rience de Wursten, oĂč l’on fait comparer une verticale de 5 cm. avec une oblique distante de 5 cm. de la prĂ©cĂ©dente, et d’inclinaison variable : les rĂ©ponses de l’enfant de 5/6 ans sont bien meilleures que celles de l’adulte, et les mathĂ©maticiens et Ă©tudiants en psychologie qui, comme l’a montrĂ© Fraisse, ont une estimation meilleure que celle des autres adultes, ne dĂ©passent pas cependant le niveau des enfants de 7/8 ans. C’est que l’espace de l’enfant n’est pas encore structurĂ©. De mĂȘme dans les expĂ©riences de Piaget et Lambercier sur les comparaisons projectives (il s’agit d’évaluer la grandeur apparente d’un objet distant), l’estimation enfantine est plus exacte que celle de l’adulte, sauf exception pour les peintres. De mĂȘme encore dans les transpositions de diffĂ©rences (on donne par exemple deux tiges A et B inĂ©gales, puis une tige B’ = B, et il faut choisir la tige C telle que C — B’ = B — A. On prend ensuite une tige C’ = C, et ainsi de suite). Ici, on observe dĂšs ! transformations qualitativement diffĂ©rentes : chez l’adulte, la diffĂ©rence est d’abord surestimĂ©e par effet de contraste, mais cette surestimation est’ progressivement corrigĂ©e. Chez l’enfant au contraire, l’effet de contraste est initialement moins fort, les effets sĂ©riaux ne jouent pas (I).

La perception soulĂšve donc un problĂšme d’évolution sui generis : c’est que la perception est polymorphe, qu’à cĂŽtĂ© des effets de champ proprement dits intervient une activitĂ© perceptive diffĂ©rente selon l’ñge, etc. On voit que l’étude gĂ©nĂ©tique de la perception nous renseignera Ă  la fois sur l’évolution de l’enfant Ă  l’adulte, et sur la nature de la perception elle-mĂȘme.

2. Perception et intelligence

Comme nous l’avons dĂ©jĂ  signalĂ© (ci-dessus, 3, c/), l’étude de l’évolution perceptive nous fera mieux comprendre les rapports de l’intelligence et de la perception, que nous examinerons stade par stade, jusqu’au moment oĂč, devenue opĂ©ratoire et formelle, la pensĂ©e est affranchie des structures figurales. Indiquons ou rappelons ici quelques faits sur lesquels nous aurons Ă  rĂ©flĂ©chir :

★ Au niveau sensori-moteur, il y a une iiaison Ă©troite entre les structures perceptives et les structures sensori-motrices. Egon Brunswik et le psychologue japonais Aki- shigue ont Ă©tudiĂ© le dĂ©veloppement progressif de la constance de la grandeur chez le bĂ©bĂ© durant les six premiers mois : s’il y a vers 5/6 mois un dĂ©but de constance, c’est trĂšs vraisemblablement en relation avec la coordination de la prĂ©hension et de la vision, qui apparaĂźt vers 4 mois 1/2. La constance de la forme (un cercle plus ou moins oblique apparaissant toujours comme un cercle, quoique vu comme elliptique) est plus tardive : elle est liĂ©e Ă  la permanence de l’objet hors du champ sensoriel (vers 8-10 mois), la forme permanente Ă©tant l’un des attributs de l’objet permanent (le problĂšme de savoir si c’est la constance perceptive de la forme qui entraĂźne la constance de l’objet, ou la conquĂȘte de l’objet permanent par l’intelligence sensori-motrice qui entraĂźne la constance perceptive de la forme, reste ouvert pour l’instant.)

★ Au niveau prĂ©-opĂ©ratoire, toutes les formes de non-conservation sont liĂ©es Ă  des lois de configuration perceptive. Dans les expĂ©riences portant sur la totalitĂ© fractionnĂ©e par exemple : si l’on prend trois plaques de chocolat Ă©gales, et si l’on divise la deuxiĂšme en 2 ou 4 parties, ia troisiĂšme en un grand nombre de petites parcelles, l’enfant juge que la plaque restĂ©e entiĂšre est « plus petite » que la deuxiĂšme (oĂč il voit plusieurs mor-

(1) Toutes ces expĂ©riences seront reprisĂ©s par la suite, et nous donnerons Ă  ce moment la. description dĂ©taillĂ©e des dispositifs, en mĂȘme temps que les chiffres et les courbes.

ceaux), mais plus grande que la troisiĂšme, oĂč les parcelles sont trop petites : c’est que pour la perception, le tout n’équivaut pas Ă  la somme des parties. — De mĂȘme dans les expĂ©riences sur la conservation des distances :

on dispose sur une table deux arbres A et B, puis, sans toucher aux arbres, on introduit entre A et B un mur, et l’on demande si la distance AB a changĂ©. Les petits rĂ©pondent que les deux arbres sont plus proches quand on introduit la planchette parce que « la largeur du mur ne compte pas » il y a donc distinction .entre un espace plein et un espace vide, et la notion de distance est rapportĂ©e Ă  l’espace vide. Or cette distinction absurde au point de vue logique, est une rĂ©alitĂ© pour la perception si l’on prend quatre points A,B,C,D Ă©quidistants, et si l’on trace les segments AB et CD, la distance BC parait plus . courte que les segments tracĂ©s. Et dans l’étude de l’illusion d’OPPEL-KUNDT. (segment hachuré !, si l’on veut obtenir la courbe thĂ©orique correspondant a la courbe expĂ©rimentale, il faut dĂ©falquer de la longueur du segment la largeur des hachures l’espace plein n’a pas, pour la perception, le mĂȘme sens que l’espace vide.

★ Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, on peut voir par exemple les relations de tout Ă  partie saisies tant qu’il y a une rĂ©fĂ©rence perceptive : on met dans un rĂ©cipient des perles de bois, dont quelques-unes sont blanches et toutes les autres brunes. On fait constater Ă  l’enfant que toutes les perles sont en bois, et on lui demande s’il y a plus ou moins de perles brunes que de perles en bois. Avant 7/8 ans, l’enfant rĂ©pond qu’« il y a plus de perles brunes parce qu’il n’y a que quelques perles blanches ». Au niveau des opĂ©rations concrĂštes (vers 8/10 ans1, il donne la rĂ©ponse correcte, mais il ne reconnaĂźt plus la relation de tout Ă  partie si on refait l’expĂ©rience sans support visuel, avec des questions seulement verbales : « Est-ce que tous les oiseaux sont des animaux ? — Oui. — Est-ce que tous les animaux sont des oiseaux ? — Non. — Alors est-ce qu’il y-a plus d’oiseaux ou d’animaux ? » La bonne rĂ©ponse n’est pas trouvĂ©e avant 10/12 ans Ce n’est qu’au niveau des opĂ©rations formelles que les conflits entre la dĂ©duction et l’expĂ©rience perceptive seront rĂ©solus au profit de la dĂ©duction.

Notes prises par Mmes GARELLI et JAVAL.

Examen des hypotheses directrices

Pour notre Ă©tude de l’organisation et du dĂ©veloppement de la perception, il nous faut partir d’une hypothĂšse directrice prĂ©alable, que nous prĂ©ciserons, modifierons et, au besoin, rejetterons ensuite Ă  la lumiĂšre des faits qu’elle nous aura permis de recueillir. Or, comme la perception est toujours solidaire d’un champ donnĂ©, et qu’elle est, d’autre part une totalitĂ© comprenant des Ă©lĂ©ments, trois grands types d’hypothĂšses peuvent ĂȘtre formulĂ©s :

1. La premiĂšre hypothĂšse serait qu’il existe des Ă©lĂ©ments prĂ©alables Ă  la perception : les sensations, qui s’organiseraient entre elles selon des lois Ă  Ă©tudier. La perception serait ainsi un composĂ©, oĂč interviendraient, en outre, des traces, comme les « images mentales », directement provoquĂ©es par les sensations et subsistant dans la mĂ©moire. Cette hypothĂšse est celle du sensualisme et de l’associationnisme, mais elle a survĂ©cu Ă  l’empirisme philosophique classique.

2. La deuxiĂšme hypothĂšse, qui est celle des Gestaltistes orthodoxes (KƓhler, Wehthei- mer), affirme qu’il existe des totalitĂ©s dĂšs le dĂ©part, et que ces totalitĂ©s perceptives sont structurantes et non pas structurĂ©es : les

Ă©lĂ©ments n’existent que par rapport Ă  la totalitĂ©, sont structurĂ©s par elle.

3. La troisiĂšme hypothĂšse, Ă  laquelle nous nous rangerons, est qu’il n’existe ni Ă©lĂ©ments prĂ©alables, ni totalitĂ©s indĂ©composables, mais dĂšs le dĂ©part un systĂšme de relations. Les termes n’existent pas sans les relations qui les unissent. Ces relations se composent entre elles, selon des lois de composition que nous aurons Ă  Ă©tudier. Cette hypothĂšse est, on le voit, intermĂ©diaire entre les deux prĂ©cĂ©dentes. Contre l’associationnisme, elle nie l’existence d’élĂ©ments prĂ©alables isolĂ©s ; mais contre la Gestalttheorie, elle prĂ©tend que les totalitĂ©s sont analysables, qu’une totalitĂ© perceptive est une somme, ou un produit, non pas de sensations sĂ©parĂ©es, mais de relations.

Pour dĂ©cider entre ces hypothĂšses, nous les confronterons aux donnĂ©es expĂ©rimentales et gĂ©nĂ©tiques. Ici, nous Ă©tudierons l’hypothĂšse des sensations, puis l’hypothĂšse gestal- tiste .C’est la critique dĂ©taillĂ©e de cette derniĂšre hypothĂšse qui nous conduira Ă  celle des relations, et ultĂ©rieurement l’étude expĂ©rimentale directe des illusions primaires nous amĂšnera Ă  une thĂ©orie relativiste de la perception.

I. L’hypothùse des sensations

La psychologie classique distinguait sensation et perception comme deux fonctions qualitativement diffĂ©rentes : la sensation nous renseigne sur les qualitĂ©s de l’objet, la perception nous donne la connaissance de l’objet, en faisant la synthĂšse des diverses sensations, auxquelles s’ajoutent d’autres Ă©lĂ©ments, comme les images, qui ne sont rien que les traces directement laissĂ©es dans la mĂ©moire par des sensations antĂ©rieures. Nous n’envisagerons pas ici le problĂšme de l’image : plus personne aujourd’hui, sauf peut-ĂȘtre quelques psychanalystes impĂ©nitents, ne considĂšre l’image mentale comme primitive, c’est-Ă -dire comme un produit direct de la sensation ou de la percep

tion. De mĂȘme, les liaisons Ă  l’intĂ©rieur de la perception ne sont pas seulement celles qu’énumĂ©rait la thĂ©orie classique de l’association des idĂ©es, et il faudrait distinguer les relations instantanĂ©es, les mises en relations actives, les rĂ©gulations, etc. Enfin, le fait physiologique de la sensation n’est pas en cause : le contact du stimulus et de l’organe sensoriel, l’excitation de la rĂ©tine, par exemple, est sans aucun doute antĂ©rieur Ă  toute perception ; mais ce fait physiologique ne prouve pas le fait psychologique de la sensation. Nous formulerons le problĂšme psychologique qui subsiste de la façon suivante :

1. Existe-t-il d’abord un Ă©tat de conscience ou une conduite relatifs aux Ă©lĂ©ments (et

correspondant donc Ă  l’excitation physiologique qui constitue la « sensation »), puis, seulement aprĂšs, une totalitĂ© ,une synthĂšse de ces Ă©lĂ©ments ? Ou bien y a-t-il « synthĂšse immĂ©diate », c’est-Ă -dire pas de synthĂšse puis- qu’alors la distinction entre Ă©lĂ©ments et totalitĂ© n’a plus de sens ?

2. Au point de vue gĂ©nĂ©tique, existe-t-il un stade de la sensation, et ultĂ©rieurement un stade de la perception, ou du moins les stades les plus primitifs nous rapprochent-ils de la sensation ou de l’atome de perception ?

Les exemples empruntĂ©s Ă  la perception visuelle seront commodes, car on pourra ici appeler sensation ce qui est conforme Ă  l’image rĂ©tinienne.

a) Arguments contre cette hypothĂšse

- Contre l’hypothĂšse des sensations et des Ă©lĂ©ments, les faits ne manquent pas. Retenons-en ici trois sorte :

1. La preuve qu’il n’y a pas de perception sĂ©parĂ©e d’élĂ©ments est facile Ă  faire. PrĂ©sentons au sujet un rectangle, en lui demandant d’évaluer, par comparaison avec un Ă©talon, une seule de ses dimensions : d’emblĂ©e, le plus plus long cĂŽtĂ© est surestimĂ©, le plus court sous-estimĂ©. C’est donc qu’il y a dĂšs le dĂ©part une relation, qu’en dĂ©pit de la consigne la figure est perçue dans son ensemble.

2. Au point de vue gĂ©nĂ©tique, en ce qui concerne la perception des objets significatifs, on sait depuis les cĂ©lĂšbres expĂ©riences de ClaparĂšde ou de Decroly que la perception des enfants, loin d’ĂȘtre plus « élĂ©mentaire » que celle des adultes, est au contraire plus globale, plus syncrĂ©tique : une maison, un bonhomme sont vus comme une totalitĂ© confuse d’élĂ©ments mal organisĂ©s entre eux. Nous sommes loin de la sensation Ă©lĂ©mentaire.

3. Pour ce qui est des objets non significatifs (lignes, couleurs, figures gĂ©omĂ©triques), les gestaltistes ont, comme on sait, multipliĂ© les expĂ©riences pour nier l’existence des sensations. Et d’autres psychologues avaient reconnu avant eux que ce que l’on perçoit n’est que bien exceptionnellement conforme Ă  l’image rĂ©tinienne : ainsi Hblmholtz et Hering, qui s’accordaient sur le fait, mais disputaient de l’interprĂ©tation : le premier faisait intervenir des « jugements inconscients » corrigeant les donnĂ©es sensorielles, le second parlant seulement de rĂ©gulations entre sensations. Pour ne citer qu’un fait, rappelons qu’un papier gris, exposĂ© Ă  la lumiĂšre, est vu gris, tandis qu’un papier blanc prĂ©sentĂ© dans l’ombre est toujours vu blanc, quoique la lumiĂšre qu’il rĂ©flĂ©chit soit moindre que la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie par le gris prĂ©cĂ©dent. L’image rĂ©tinienne (correspondant Ă  la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie) varie donc quand le papier blanc passe de la lumiĂšre Ă  l’ombre, mais la perception de la couleur reste constante : elle saisit l’albedo (pouvoir rĂ©flĂ©chissant) de l’objet.

Mais les choses se passent-elles toujours ainsi ? Nous allons étudier maintenant diverses exceptions qui semblent contredire les arguments ci-dessus.

b) Examen de cas particuliers

Nous retiendrons trois exemples qui, du point de vue gĂ©nĂ©ral aussi bien que du point de vue gĂ©nĂ©tique, paraissent vĂ©rifier l’hypothĂšse dĂšs sensations.

1. La perception des couleurs : expérience de de Kardos

Kardos, Ă©lĂšve de Blhler, a repris l’expĂ©rience dĂ©crite ci-dessus, mais en utilisant le gris et le blanc comme teintes de fond. Le sujet est placĂ© devant deux couloirs A et A’, dont le premier est dans la pĂ©nombre tandis que le second est ouvert Ă  la lumiĂšre du jour. Un papier blanc est placĂ© au fond de A, un papier gris au fond de A’, mais devant ces papiers est disposĂ© un Ă©cran percĂ© d’un orifice, de sorte que le sujet ne voit pas le bord des feuilles. Dans ce cas, il n’y a plus constance de la couleur : la perception est conforme Ă  la sensation, c’est-Ă -dire Ă  la quantitĂ© de lumiĂšre rĂ©flĂ©chie. De telles « sensations » se retrouvent dans certaines situations particuliĂšres, quand le sujet fait un effort d’analyse, ou chez les peintres, qui perçoivent plus frĂ©quemment la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie que l’albedo.

2. Perception de la grandeur projective

Il s’agit ici d’évaluer la grandeur apparente, correspondant Ă  l’image rĂ©tinienne, d’un objet Ă©loignĂ©. Dans le cas habituel, il se produit une sorte de correction spontanĂ©e, qui conserve la grandeur rĂ©elle de l’objet. Mais on peut retrouver la grandeur apparente par un effort d’analyse, ou encore lorsque l’objet Ă  Ă©valuer est trop Ă©loignĂ©. Ici encore, les peintres, rééduquĂ©s Ă  cet effort d’analyse, retrouvent la grandeur apparente plus facilement et plus exactement que les autres sujets.

3. ExpĂ©rience d’Auersperg et Buhrmester

Il s’agit d’un carrĂ©, animĂ© d’un mouvement de circumduction Ă  vitesse croissante. L’image rĂ©tinienne est ici une croix double, entourĂ©e de quatre traits disposĂ©s Ă  angle droit. A faible distance, l’Ɠil peut suivre le carrĂ© dans son dĂ©placement ; Ă  vitesse moyenne, on voit une croix simple entourĂ©e de quatre traits (image intermĂ©diaire) ; enfin, quand la vitesse est trop grande pour que l’Ɠil puisse suivre le carrĂ©, l’image perçue correspond Ă  l’image rĂ©tinienne. Une fois de plus, la perception coĂŻncide avec la « sensation » primitive dans une situation en marge des situations habituelles.

D’autre part, dans ces trois cas, la perception

enfantine semble plus proche de la sensation primitive :

1. La constance des couleurs est plus faible chez l’enfant que chez l’adulte. Ce fait, notĂ© par le gestaltiste Katz, a Ă©tĂ© retrouvĂ© par l’antigestaltiste Bbunswik. Plus l’enfant est jeune, plus il voit les couleurs en fonction de la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie, et non de l’albedo.

2. L’évaluation de la grandeur projective est, de mĂȘme, meilleure chez l’enfant de 6-7 ans que chez l’adulte (avant cet Ăąge, on ne peut avoir de donnĂ©es car l’enfant ne comprend pas la consigne). Ici encore, il semble que la sensation (grandeur apparente) soit plus primitive que la perception corrigĂ©e.

3. Pour le carrĂ© en circumduction, les mesures faites sur des enfants de 5 Ă  12 ans donnent des courbes d’ñge qui vont dans le mĂȘme sens. Plus l’enfant est jeune, c’est-Ă - dire moins sa motricitĂ© oculaire est grande, plus vite il parvient Ă  voir la croix simple et l’image de fusion conforme Ă  l’image rĂ©tinienne. Les stades Ă©lĂ©mentaires ne nous rapprochent-ils pas ici aussi de la sensation Ă©lĂ©mentaire ?

c) Conclusions

Pourtant, nous ne concluerons pas dans ce sens.

Les faits que nous venons de citer, les perceptions apparemment primitives que l’on retrouve dans les situations marginales, dans les cas de rééducation, ou chez les jeunes enfants, ne sont, en effet, aucunement des Ă©lĂ©ments par rapport Ă  la totalitĂ©, qui serait l’image rĂ©tinienne corrigĂ©e. La preuve en est que ces Ă©tats prĂ©tendus « primitifs » peuvent coexister avec des Ă©tats secondaires corrigĂ©s. La perception de la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie ne disparaĂźt pas quand apparaĂźt la constance : quand on prĂ©sente un papier blanc Ă  l’ombre, on peut voir Ă  la fois la blancheur du papier, et l’ombre. De mĂȘme, quand on prĂ©sente deux personnages en perspective, on peut voir Ă  la fois leur grandeur rĂ©elle et leur grandeur apparente. On pourrait parler, dans ces cas, de dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal, comme le dit Michotte Ă  propos d’autres problĂšmes. Dans le cas du carrĂ© en circumduction, il n’en va pas de mĂȘme, car l’Ɠil ne peut ĂȘtre Ă  la fois immobile et en mouvement : mais l’on peut passer d’une image Ă  l’autre selon qu’on s’efforce de suivre le carrĂ©, ou qu’on fixe une pastille immobile jointe au dispositif.

On ne saurait donc considĂ©rer la sensation comme l’élĂ©ment d’une synthĂšse, puisqu’elle va subsister Ă  cĂŽtĂ© de cette prĂ©tendue synthĂšse. On peut parler de perceptions plus primitives et d’autres plus Ă©voluĂ©es, dire que l’évolution va de perceptions moins organisĂ©es Ă  des perceptions plus organisĂ©es, mais non pas que la sensation est l’élĂ©ment ou le stade primitif de la perception. La sensation, au sens psychologique, est dĂ©jĂ  une perception : elle obĂ©it aux mĂȘmes lois d’organisation, de relativitĂ©, etc., que les perceptions proprement dites. Nous montrerons expĂ©rimentalement que ces lois s’appliquent identiquement aux perceptions de l’adulte et Ă  celles du jeune enfant.

d) Contre-épreuve : la loi de Weber

D’ailleurs, les partisans de la sensation ont fourni eux-mĂȘmes le meilleur argument contre leur hypothĂšse en dĂ©couvrant la loi de Weber. Etablie Ă  propos de recherches haphiesthĂ©simĂ©triques, cette loi, en effet, a une portĂ©e trĂšs gĂ©nĂ©rale, et s’applique Ă  toutes sortes de diffĂ©rences : si, par exemple, on prĂ©sente deux segments inĂ©gaux A et B, en demandant de trouver un segment C tel que C — B = B — A, l’erreur commise sur C n’est pas une erreur systĂ©matique et constante : elle varie relativement Ă  A et B en suivant la loi que Weber et Fechner appliquaient aux seuils diffĂ©rentiels (loi logarithmique). On peut voir alors dans la loi de Weber le modĂšle d’une loi de relativitĂ© qui se retrouve dans toutes les perceptions. Or, comment expliquer cette loi ?

1. Titchener invoque une usure progressive de la sensibilité : quand l’excitant croĂźt, la sensibilitĂ© s’émousse et la discrimination est moins fine. Mais cela n’explique pas pourquoi cette dĂ©tĂ©rioration progressive suivrait une loi logarithmique. D’autre part, on sait que la loi ne s’applique plus pour les valeurs extrĂȘmes, trop grandes ou trop petites, du stimulus. Or, pour les valeurs trĂšs grandes, l’usure devrait jouer d’autant plus !

2. KƓhler souligne un paradoxe : trois stimuli voisins, par exemple des poids de 10, 11 et 12 grammes, comparĂ©s deux Ă  deux, donnent lieu Ă  trois sensations SI, S2, S3 telles que SI = S2 ; S2 = S3 ; mais S3 > SI, — ce qui est logiquement absurde (1). S’il en est ainsi, dit KƓhleb, c’est qu’en fait il ne s’agit pas, dans les relations prĂ©cĂ©dentes, des mĂȘmes sensations, ni des mĂȘmes excitants. Les couples d’excitants comparĂ©s sont structurĂ©s, c’est-Ă -dire que l’excitant E3 comparĂ© Ă  El n’est plus le mĂȘme que l’excitant E3 comparĂ© Ă  E2. Ici comme ailleurs, la diffĂ©rence perçue n’est pas relative aux Ă©lĂ©ments sĂ©parĂ©s, mais au champ : elle est un effet de champ. C’est pourquoi interviennent des rapports et non des diffĂ©rences,

(1) On se souvient que POINCARE donne le mĂȘme exemple dons La Science et l’HypothĂšse pour opposer le continu physique au continu mathĂ©matique.

comme dans un champ magnĂ©tique interviennent, pour les diffĂ©rences de potentiel, des rapports de concentration d’ions. Et KƓhler fait l’hypothĂšse que la loi logarithmique dĂ©pend des lois de structure qui rĂ©gissent le champ nerveux.

3. Notre interprĂ©tation sera une interprĂ©tation probabiliste. L’explication de KƓhler est Ă©lĂ©gante, mais elle nous renvoie au champ nerveux sans atteindre la causalitĂ© du phĂ©nomĂšne. Or, il nous semble qu’on peut rendre compte de la forme logarithmique de la loi en partant simplement des relations, (au lieu des gestalts indĂ©composables). Nous invoquerons une analogie physique intĂ©ressante : en photographie, on obtient des gris graduĂ©s en progression arithmĂ©tique en impressionnant la plaque avec des intensitĂ©s lumineuses croissant en progression gĂ©omĂ©trique. C’est le mĂȘme rapport que celui de la loi de Weber-Fechner.

Or ici, ce rapport s’explique par un mĂ©canisme causal probabiliste. L’impression rĂ©sulte, en effet, de la rencontre des photons qui bombardent la plaque avec les particules de sels d’argent qui la composent. Si p est la probabilitĂ© initiale de rencontre (p<l) et N le nombre de particules, Np particules seront touchĂ©es au cours d’une premiĂšre unitĂ© de temps ; mais au cours de la deuxiĂšme unitĂ© de temps, il ne reste plus que N — Np particules Ă  rencontrer, et la probabilitĂ© de rencontre n’est plus que de p3 ; elle sera de p » pour la troisiĂšme unitĂ© de temps, et ainsi de suite : nous avons affaire Ă  des probabilitĂ©s dĂ©croissantes d’ordre multiplicatif.

Peut-on appliquer un schĂ©ma d’explication analogue Ă  la perception ? Soient des segments Ll, L2, L3 etc., dont la longueur croĂźt en progression arithmĂ©tique, Ă  comparer deux Ă  deux (c/. fig. 1). Il s’agit de lignes continues, mais pour la comprĂ©hension, nous les dĂ©composons sur le schĂ©ma en tirets, chaque tiret correspondant Ă  un point distinct de fixation du regard. Que se passe- t-il dans la comparaison visuelle ? Le regard opĂšre des couplages, c’est-Ă -dire se dĂ©place d’un point de fixation Ă  un autre. Si tous les couplages possibles se faisaient, la comparaison serait correcte ; s’il y a erreur, c’est que tous les couplages ne se font pas. Soit P la probabilitĂ© initiale des couplages de comparaison (P est un nombre variable selon les sujets et, naturellement, infĂ©rieur Ă  1). Comme dans l’analogie prĂ©cĂ©dente, si P est la probabilitĂ© des couplages pour la comparaison L2/L1, pour la comparaison L3/L3 la probabilitĂ© sera de Pa, puis de P= pour la comparaison L4/L3 et ainsi de suite. C’est pourquoi la mĂȘme diffĂ©rence (seuil diffĂ©rentiel) n’est pas perçue dans chaque comparaison. Pour que la mĂȘme diffĂ©rence soit perçue, il faudrait augmenter chaque fois la plus grande ligne d’une raison inverse de la raison de la progression dĂ©croissante des probabilitĂ©s. Par exemple, si la probabilitĂ© initiale est de P = 0,9 (ce qui signifie qu’il y a 1/10 des coupables possibles qui ne sont pas effectuĂ©s), on aura :

Ainsi, la forme logarithmique de la loi de Weber-Fechner s’explique par le rapport entre la diffĂ©rence objective (des Ă©lĂ©ments Ă  comparer) et la probabilitĂ© de comparaison (ou plus exactement son inverse).

II. L’hypothùse gestaltiste

La Gestalttheorie a renouvelé le problÚme de la perception, en introduisant notamment deux notions fondamentales :

— la notion de champ : un Ă©lĂ©ment n’est jamais perçu isolĂ©ment ; ce que l’on voit est toujours fonction du champ visuel entier.

— la notion d’équilibre : tout ce qui est perçu dans le champ s’équilibre selon des lois structurales (lois de la bonne forme).

Ce sont lĂ  deux notions que nous retiendrons : mais nous ne suivrons pas toujours les Gestaltistes dans leurs hypothĂšses ou leurs interprĂ©tations. Ici, nous rappellerons d’abord les apports principaux de la thĂ©orie de la forme, pour en marquer ensuite (cf III) les difficultĂ©s et les lacunes.

a) La notion de forme totale

Le prĂ©curseur de la GestaltthĂ©orie est Von Ehrenfels, qui dĂšs 1890 introduit la notion de « GestaltqualitĂąt », sans renoncer pour autant Ă  l’hypothĂšse classique des sensations : la « qualitĂ© d’ensemble » Ă©tait une sensation de plus, qui s’ajoutait aux autres et pouvait, Ă  l’occasion, prĂ©dominer sur celles-ci. D’Ehrenfels procĂšde directement l’école de Gratz, avec Meinong et son disciple Benussi, qui ne ralliĂšrent jamais l’école gestaltiste. Meinong formule une thĂ©orie des « complexions », c’est-Ă -dire de totalitĂ©s qui se superposent aux Ă©lĂ©ments : mais ces complexions ne sont que des synthĂšses psychologiques, irrĂ©ductibles Ă  des lois permanentes physiques ou physiologiques, comme le voulait Koehler. Contre la Gestalt, l’école de Gratz invoque les figures dites « rĂ©versibles » comme celle du « livre ouvert » (cf. fig. 2), dont on peut voir alternativement le dos en avant ou en arriĂšre. Parmi les prĂ©curseurs, on peut citer encore Decroly (fonction de globalisation dans la perception) et ClaparĂšde (perception syncrĂ©tique).

La dĂ©couverte dĂ©cisive est due Ă  Werthei- mer, en 1912. (En fait, la Gestalttheorie provient de la convergence de recherches indĂ©pendantes, notamment celles de Wer- theimer et de Koehler, qui ont Ă©laborĂ© chacun de leur cĂŽtĂ© la thĂ©orie de la Forme). Wertheimer prend nettement position contre l’hypothĂšse des sensations : il affirme que dĂšs le dĂ©part, dans n’importe quelle perception, il y a une organisation, une forme totale. Trois points ne sont pas perçus sĂ©parĂ©ment, mais spontanĂ©ment reliĂ©s par tous les sujets comme les trois sommets d’un triangle ; un point unique sur une feuille de papier constitue encore une totalité : on perçoit un rapport forme-fond, le point apparaissant soit comme un disque minuscule collĂ© sur la feuille, soit comme un trou dans cette feuille. Il n’existe donc pas d’élĂ©ment structurant prĂ©alable : c’est l’ensemble qui est primitif, et d’emblĂ©e structurĂ©.

Cette organisation spontanĂ©e n’est pas, d’autre part, le propre de la perception adulte : on la retrouve chez les enfants et mĂȘme chez les animaux. On connaĂźt les expĂ©riences de Koehler sur la perception des couleurs chez les poules : l’on prĂ©sente Ă  ces volatiles rĂ©putĂ©s peu ingĂ©nieux deux cartons, l’un blanc (A), l’autre gris-clair (B) ; des grains sont collĂ©s sur A et posĂ©s sur B, et l’on dresse ainsi les poules Ă  picorer sur B. Si l’on remplace alors A par un carton C gris foncĂ©, 80 % des poules dressĂ©es vont immĂ©diatement piquer sur C. Le stimulus n’est pas B, mais le rapport structural B/A, immĂ©diatement transposĂ© ensuite dans le rapport C/B. — Koehler a expĂ©rimentĂ© de mĂȘme sur la perception des grandeurs chez le chimpanzé : dressĂ© Ă  choisir la plus grande de deux boĂźtes ayant respectivement 9 × 12 cm. et 12 × 15 cm., le chimpanzĂ© choisit encore la plus grande quand on lui prĂ©sente deux boĂźtes de 12 x 15 et de 15 x 20. Refaisant des expĂ©riences analogues sur des cobayes, Sir FrĂ©dĂ©ric Bartlett conclut de

 

 

façon plus nuancée : les cobayes les plus doués sont gestaltistes, les moins doués asso- ciationnistes. Dans la majorité des cas cependant, les faits plaident en faveur de la perception de totalités structurées.

b) Les lois de la Gestalt

Reste Ă  savoir alors comment se fait, dans un ensemble perçu, la « sĂ©grĂ©gation des unitĂ©s », c’est-Ă -dire comment, dans la totalitĂ© des donnĂ©es du champ visuel par exemple, la perception parvient Ă  isoler des objets. GĂ©nĂ©tiquement, le problĂšme est important. Szuman, en Pologne, a expĂ©rimentĂ© sur des bĂ©bĂ©s de quelques mois, et ses expĂ©riences ont Ă©tĂ© reprises par Baley (sur des bĂ©bĂ©s et des singes), puis Ă  GenĂšve : les rĂ©sultats sont concordants. Si l’on prĂ©sente au bĂ©bĂ© un bonbon sur une soucoupe, il ne discerne d’abord pas le bonbon : il prend la soucoupe et tente de mettre le tout dans sa bouche. Par contre, si l’on remplace la soucoupe par un plateau plus grand, le bonbon seul est pris : c’est que le rapport bonbon-plateau n’est plus le mĂȘme que dans le premier cas. La sĂ©grĂ©gation se ferait donc selon des propriĂ©tĂ©s objectives de la figure. Les Gestaltistes refusent d’invoquer mĂ©moire ou habitude, puisque la sĂ©grĂ©gation se fait pareillement pour des objets significatifs ou non-significatifs, familiers ou inconnus. Rappelons quelques-unes de ces lois :

— la loi des frontiĂšres (Rubin) : la frontiĂšre entre la figure et le fond appartient Ă  la figure, et non au fond (cf. « effet-Ă©cran » de Michotte, Bull. n“ 4, p. 183).

— les lois de proximitĂ© et de ressemblance (Wertheimer) : ainsi, dans la fig. 3, on sĂ©pare de l’ensemble les deux groupes de colonnes et les trois petits carrĂ©s.

— la loi de symĂ©trie, etc.

Rappelons aussi que si toute figure est perçue relativement Ă  un fond, le fond peut exister seul : si l’on place un sujet devant un fond uni, il ne perçoit pas une surface plane, mais voit en troisiĂšme dimension un espace. La figure est, d’une façon gĂ©nĂ©rale, plus rĂ©sistante que le fond, comme le montre entre autres l’expĂ©rience de Kardos dĂ©crite prĂ©cĂ©demment (cf. Bull., VIII, 9, p. 490). La loi fondamentale de la prĂ©gnance est que, parmi toutes les formes possibles du champ, la perception saisit d’emblĂ©e la bonne forme, c’est-Ă -dire par dĂ©finition, celle qui est la plus simple, la plus rĂ©guliĂšre, la plus symĂ©trique, la plus homogĂšne, etc.

c) Explication de la prégnance

Mais pourquoi en est-il ainsi ? Les lois de la prĂ©gnance dĂ©crivent un fait, elles ne l’expliquent pas. Janet, Bergson, bien d’autres auteurs qui ont reconnu les faits dĂ©crits par les Gestaltistes, ont invoquĂ©, dans des contextes divers, l’action de la mĂ©moire, l’influence de perceptions ou d’actions antĂ©rieures, de la culture (discernement des formes gĂ©omĂ©triques), etc. Or les Gestaltistes, comme nous l’avons dit, refusent ces recours. Ils objectent que la sĂ©grĂ©gation se fait sur des figures inconnues, tandis que des figures familiĂšres peuvent « disparaĂźtre » dans des ensembles autrement structurĂ©s (cf. figures de Rubin, oĂč des M et des W sont « noyĂ©s » dans des figures gĂ©omĂ©triques complexes), que la gestalt n’est pas le produit de la culture, puisqu’on retrouve des gestalts gĂ©omĂ©triques chez les animaux (cf. expĂ©riences d’Alice Herz sur le geai), enfin que la mĂ©moire elle-mĂȘme .obĂ©it Ă  des lois de structure.

C’est Ă  une explication physiologique que recourent Koehler et ses disciples. L’organisme, et le systĂšme nerveux en particulier, est structurĂ©. Il y a correspondance entre les structures nerveuses et les structures perceptives : c’est la thĂ©orie de Visomorphisme, qui se distingue ainsi du parallĂ©lisme classique. (Le parallĂ©lisme faisait correspondre un Ă©lĂ©ment de conscience, une sensation par exemple, Ă  un Ă©lĂ©ment organique, par exemple un cĂŽne ou un bĂątonnet). RĂ©cemment encore, le physiologiste Segal soutenait l’isomorphisme entre le champ perceptif visuel et le champ nerveux polysynaptique : c’est ainsi qu’il tente d’expliquer l’illusion des angles aigus. (Les interfĂ©rences des courants affĂ©rents auraient pour effet de dĂ©pla- cer le sommet vers l’intĂ©rieur de l’angle, d’oĂč la surestimation de l’angle et la dĂ©valuation des cĂŽtĂ©s) (1).

Sans entrer dans le dĂ©tail des hypothĂšses, rappelons que la Gestalttheorie considĂšre des champs nerveux (et non des trajets). La rĂ©action perceptive est conçue comme une diffĂ©rence de potentiel entre parties excitĂ©es et parties non excitĂ©es du champ ; la bonne forme correspond Ă  un Ă©tat d’équilibre. Koehler, qui fut d’abord physicien, ajoute encore que ces Gestalts nerveuses sont isomorphes Ă  certaines Gestalts physiques. Il y a en effet dans le monde matĂ©riel des systĂšmes dont les parties dĂ©pendent du tout. Ainsi, l’équilibre horizontal de la surface de l’eau, ou la distribution de la charge Ă©lectrique dans un conducteur isolĂ© homogĂšne. La Gestalt est donc tout systĂšme Ă  composition non additive (un tas de cailloux, un systĂšme de forces composĂ©es, ne constituent pas des Gestalts). — Nous reviendrons plus loin Ă  discuter ce point de vue.

d) Application génétique de la Gestalttheorie

Ce qui importe pour l’instant, c’est que si

(1) HypothĂšse d’ailleurs fort discutable, car les angles obtus devraient ĂȘtre aussi surestimĂ©s, et c’est prĂ©cisĂ©ment Γinverse qui se produit.

les lois d’équilibre psychologiques et physiologiques dĂ©rivent de lois physiques, elles sont indĂ©pendantes du dĂ©veloppement, et on doit les retrouver Ă  tous les niveaux d’organisation. De fait,’ tous les travaux gĂ©nĂ©tiques ou comparatifs des Gestaltistes s’efforcent de montrer la permanence de ces lois. Koehler les retrouve dans la perception des chimpanzĂ©s, Alice Hertz chez les geais. Helen Frank, en proposant deux boĂźtes inĂ©gales Ă  choisir, constate dĂšs 11 mois la constance des grandeurs. Buhzlaff soutient que, les apparentes variations avec l’ñge dans les comparaisons deux Ă  deux, proviennent de la technique employĂ©e, et qu’un dispositif appropriĂ© met en Ă©vidence la constance prĂ©coce des grandeurs (1). Mlle Sampayo, Ă©lĂšve de Michotte, montre la permanence de l’effet-Ă©cran chez les trĂšs jeunes enfants. — Ceux qui, comme Meili Ă  propos des lois de proximitĂ© (2), trouvent des diffĂ©rences, s’empressent de les expliquer dans le cadre des principes gestaltistes. On dira, par exemple que ce qui varie, ce ne sont pas les lois de segrĂ©gation elles- mĂȘmes, mais les dimensions du champ oĂč elles jouent ; cette variation serait d’ailleurs le fait de la maturation, non de l’exercice et de l’activitĂ© propre du sujet, — et la maturation, Koffka y a insistĂ©, obĂ©it elle aussi Ă  des lois de structuration et d’équilibre.

Ainsi, pour les Gestaltistes, les lois d’organisation seraient permanentes et universelles : le point de vue « structural » exclut, ici, le point de vue gĂ©nĂ©tique.

III. Critique de la Gestalttheorie

Nous limiterons au domaine perceptif notre examen critique des notions et hypothĂšses gestaltistes (3). Mais qu’il soit dit d’abord que nous retiendrons beaucoup de la ThĂ©orie de la Forme. Les nombreux faits mis en Ă©vidence par cette Ă©cole constituent un apport considĂ©rable Ă  la psychologie de la perception, et nous conserverons aussi la description des formes d’équilibre, et les notions d’équilibre et de champ, dans la mesure oĂč elles indiquent une interaction immĂ©diate de divers Ă©lĂ©ments solidaires. Mais il subsiste dans la ThĂ©orie de la Forme un certain nombre de difficultĂ©s.

a) Le rĂŽle de l’expĂ©rience

En premier lieu, les Gestaltistes ont constamment sous-estimĂ© le rĂŽle de l’expĂ©rience, conformĂ©ment Ă  leur hypothĂšse des lois permanentes et universelles d’équilibre. Or les faits ne s’accordent pas toujours Ă  cet apriorisme des structures.

1. Les formes significatives

On sait que les Gestaltistes opposent volontiers formes significatives (objets usuels, par exemple) et formes non-significatives (figures gĂ©omĂ©triques), et Robin s’est efforcĂ© de montrer que les formes gĂ©omĂ©triques l’emportent toujours sur les formes familiĂšres. Mais que vaut cette distinction ? Lorsque Weethheimer prĂ©sente un dessin fait de M et de W (gothiques) entrelacĂ©s, et constate que la figure gĂ©omĂ©trique d’ensemble empĂȘche les sujets de reconnaĂźtre les formes signifi-

(1) En fait, c’est justement le dispositif adoptĂ© par BURZLAFF (une « configuration » d’élĂ©ments sĂ©riĂ©s, dont le terme mĂ©dian est Ă©gal Ă  l’étalon), qui introduit la constance ! LAMBERCIER l’a montrĂ© en Ă©tudiant systĂ©matiquement les comparaisons sĂ©riales (cf. Arch. de Psychol.r 1946, vol. XXXI).

(3) Pour la critique de la thĂ©orie gestaltiste de l’intelligence, on pourra se reporter Ă  ta Psychologie de l’Intelligence, Colin, 1947, chap. III.

--catives que sont les lettres, cela prouve-t-il que la figure d’ensemble est non-significative ?

Une banale introspection peut montrer que dans l’entrelacs des M et des W, le sujet retrouve des analogies, des schĂšmes d’objets concrets, etc. Il « verra » par exemple une grille, une balustrade, — et mĂȘme une figure purement gĂ©omĂ©trique peut rappeler une figure dĂ©jĂ  vue, dans un manuel scolaire par exemple. En vĂ©ritĂ©, il est bien difficile de distinguer ce qui est significatif et ce qui ne l’est pas, et l’on pourrait aisĂ©ment soutenir que tout est significatif.

D’autre part, les travaux d’Egon Brunswik montrent, contre Rubin, que les « Gestalts empiriques » peuvent ĂȘtre aussi prĂ©gnantes que les formes gĂ©omĂ©triques (4). L’expĂ©rience quotidienne montre assez la part que les Gestalts empiriques jouent dans la perception courante : les lois de prĂ©gnance ne sont pas les seules qui nous font discerner rapidement, dans une vitrine de librairie, les ouvrages se rapportant Ă  notre spĂ©cialitĂ©, et dont l’aspect nous est familier. Quant au mathĂ©maticien qui reconnaĂźt une conique lĂ  oĂč nous ne verrions qu’un fil courbĂ©, il est clair que cette courbe de la gĂ©omĂ©trie est pour lui une Gestalt empirique. De mĂȘme, le jeune enfant Ă  qui l’on propose des « bonnes formes tronquĂ©es » Ă  complĂ©ter (triangles Ă  coins dĂ©chirĂ©s, carrĂ©s dont un cĂŽtĂ© est interrompu, etc.), y ajoutera, jusqu’à 4-5 ans des bras, des jambes, des cheminĂ©es, etc. (On tĂąchera Ă  montrer plus loin pourquoi, Ă  partir de 5-6 ans, l’enfant complĂšte dans le sens de la bonne forme gĂ©omĂ©trique).

(2) Figure des ‱ tasses avec anses », sur laquelle nous reviendrons en Ă©tudiant les activitĂ©s perceptives.

(4) L’expĂ©rience n Ă©tĂ© dĂ©crite dans l’introduction de ce cours (cf. Bull. Ps.f VIII, 3, pp. 183-184).

2. Les illusions de laboratoire

Les illusions de laboratoire font aussi apparaĂźtre le rĂŽle de l’expĂ©rience acquise. Citons- en briĂšvement quelques exemples :

— les illusions de poids : Ă  poids Ă©gal, la plus volumineuse de deux boĂźtes paraĂźt la plus lĂ©gĂšre, parce qu’on s’attend Ă  la trouver plus lourde (effet de contraste); or les anormaux profonds et les tout jeunes enfants, sur qui l’expĂ©rience n’a pas d’effet, Ă©chappent Ă  cette illusion.

— l’estimation des grandeurs absolues : il s’agit d’estimer « grandes » ou « petites » des tiges prĂ©sentĂ©es une Ă  une, en ordre quelconque, et sans rĂ©fĂ©rence Ă  aucun Ă©talon. On trouve un « point neutre » (limite entre les tiges estimĂ©es « grandes » et celles estimĂ©es « petites »), qui est relativement constant (9 ou 10 cm.) Mais ce point neutre n’est valable que pour le matĂ©riel prĂ©sentĂ©. Il est manifeste que ce point varierait s’il s’agissait d’estimer la « grandeur absolue » de fourmis, de chiens, de billes etc. Le point neutre, nous y reviendrons, semble dĂ©pendre Ă  la fois de l’échelle de comparaison adoptĂ©e, au moment de l’expĂ©rience, pour un matĂ©riel dĂ©terminĂ©, et aussi bien de l’expĂ©rience antĂ©rieure du sujet.

— mobiles et systĂšmes de rĂ©fĂ©rence : sur ce point, les Gestaltistes ont fait eux-mĂȘmes, parfois sous des formes dĂ©guisĂ©es, bien des concessions. Si l’on prĂ©sente en chambre obscure des points lumineux et des lignes en mouvement, le sujet perçoit un Ă©lĂ©ment mobile se dirigeant vers un Ă©lĂ©ment immobile. La « sĂ©grĂ©gation » du mobile obĂ©irait aux lois gestaltistes. Pourtant, ces lois ne s’appliquent plus si on remplace les points et les lignes par des objets significatifs, par exemple une auto et une maison : jamais on ne voit une maison en mouvement se dirigeant vers une auto immobile. Les Gestaltistes comme Krolik parlent alors d’un « systĂšme de rĂ©fĂ©rence latent », que les objets concrets apporteraient avec eux. C’est lĂ  un aveu dĂ©guisĂ© du rĂŽle jouĂ© par l’expĂ©rience.

On pourrait multiplier les exemples de ce genre. Du reste, les Gestaltistes contemporains tendent Ă  Ă©largir les concepts classiques (Meili), voire Ă  rĂ©introduire dans la perception des facteurs que la ThĂ©orie de la Forme orthodoxe n’aurait jamais admis : ainsi Wallach, au congrĂšs de MontrĂ©al, faisait appel Ă  la mĂ©moire comme Ă©lĂ©ment nĂ©cessaire de la perception.

b) Le rĂŽle de l’action en gĂ©nĂ©ral

La Gestalttheorie, qui a indiquĂ© la connexion des formes perceptives et des formes motrices, n’a pourtant pas assez marquĂ© l’influence que la motricitĂ©, et de façon plus gĂ©nĂ©rale l’action, pouvaient avoir sur la perception. Si l’on a le regard fixĂ© droit devant soi, et si un point apparaĂźt Ă  gauche ou Ă  droite du champ visuel, il se crĂ©e une tension, un dĂ©sĂ©quilibre : pour rĂ©tablir l’équilibre, on tournera le regard Ă  gauche ou Ă  droite, de maniĂšre Ă  centrer le point. De ce fait trĂšs simple, les Gestaltistes concluent que la motricitĂ© obĂ©it Ă  des lois d’équilibre, et que c’est de la bonne forme qu’elle dĂ©pend. Mais on est en droit de se demander alors, comme l’ont fait contre la Gestalt Auersperg, Von Weizsacker etc. si la motricitĂ© ne peut Ă  son tour agir sur la perception. Von Weizsacker et son Ă©cole parlent Ă  ce propos de « Gestaltkreis », notion qui indique une interaction, un cycle entre la perception et le mouvement.

D’autre part, dans certaines expĂ©riences visuelles de MichotÎłe, les sujets, en plus des perceptions cinĂ©matiques, dĂ©clarent Ă©prouver des impressions de lĂ©gĂšretĂ©, de rĂ©sistance, etc. Il est clair que ces impressions, qui sont des effets perceptifs, ne sont pas d’origine visuelle, mais se rĂ©fĂšrent Ă  des expĂ©riences motrices.

c) Les divers plans de la perception

Mais la difficultĂ© centrale de la Gestalttheorie tient Ă  ce qu’elle considĂšre une seule forme, un seul type de perception. Or, l’expĂ©rience le suggĂšre et l’étude gĂ©nĂ©tique le montre bien, la perception n’est pas situĂ©e sur un plan unique, mais sur plusieurs. Notre argument est que sur ces diffĂ©rents plans, l’évolution de la perception de l’enfant Ă  l’adulte n’est pas identique. A titre provisoire, et pour servir de cadre Ă  l’étude qui suivra, nous distinguerons :

1. Le domaine des effets de champ

Dans ce domaine, les lois de la Gestalt (nous ne disons pas ses interprĂ©tations), se vĂ©rifient pleinement. Nous dirons qu’il y a effet de champ lorsque, pour une seule fixation du regard ou centration (donc sans qu’aucun dĂ©placement n’intervienne), il y a interaction de tous les Ă©lĂ©ments simultanĂ©ment perçus. Remarquons tout de suite que du seul fait qu’on isole le moment de la centration du continu de l’expĂ©rience perceptive, on fait implicitement intervenir une posture ainsi que la motricitĂ© antĂ©rieure (ne serait-ce que le mouvement qui a amenĂ© l’Ɠil au point de centration). Mais c’est qu’il n’est jamais possible d’éliminer entiĂšrement l’activitĂ©.

Au domaine des effets de champ se rattachent les illusions primaires (illusions innĂ©es de Binet) dont la caractĂ©ristique est de demeurer qualitativement constantes, tout en diminuant quantitativement avec l’ñge.

2. Le domaine des activités perceptives

Nous dirons qu’il y a activitĂ© perceptive dĂšs le moment qu’il y a mise en relation d’élĂ©ments donnĂ©s dans des fixations diffĂ©rentes, dans des centrations successives. Le terme

d’« activitĂ© perceptive » ne prĂ©tend Ă  rien expliquer : il nous sert seulement Ă  dĂ©signer certains faits de perception.

Nous parlerons d’activitĂ© perceptive par exemple dans les mises en relation Ă  distance, qui font intervenir un transport, avec des phĂ©nomĂšnes de sur- ou sous-estimation qui ne relĂšvent plus des seuls effets de champ. Si le transport se fait dans les deux sens, nous parlerons de comparaison : il peut s’accompagner alors d’une activitĂ© exploratrice (que les Gestaltistes avaient reconnue et qu’ils appelaient « analyse » ou « attitude analytique »). Si ce n’est plus un Ă©lĂ©ment isolĂ©, mais un ensemble de relations qui est transportĂ©, nous parlerons de transposition : ce terme est empruntĂ© Ă  la Gestalttheorie, mais tandis que les Gestaltistes ne voient dans la transposition qu’une rééquilibration en quelque sorte automatique aprĂšs transformation des conditions, nous ferons intervenir l’activitĂ© du sujet. Nous parlerons d’anticipations quand le sujet, se rĂ©fĂ©rant Ă  des expĂ©riences antĂ©rieures, s’attend Ă  un certain effet, et que cette attente modifie sa perception : les Gestaltistes employaient Ă  ce propos le terme d’« Einstel- lung » ( = attitude), mais nous ne rĂ©duirons pas l’anticipation Ă  une simple attitude, nous ferons ici encore intervenir l’activitĂ© du sujet.

La caractĂ©ristique commune de toutes les activitĂ©s perceptives, au point de vue gĂ©nĂ©tique. est quelles s’accroissent avec l’ñge. C’est dire que les illusions dans lesquelles elles interviennent (illusions secondaires) Ă©voluent tout autrement que les illusions primaires, et ne sont pas explicables par les seules lois de la Gestalt.

d) Conclusions

Nous terminerons cette critique de la

Gestalttheorie par quelques remarques d’ordre gĂ©nĂ©ral.

Koehler distinguait deux types de systĂšmes physiques : les systĂšmes non-additifs et irrĂ©versibles (Gestalts) et les systĂšmes rĂ©versibles et additifs. Du point de vue physique en effet, cette distinction est fondamentale. Mais si on analyse de prĂšs les systĂšmes irrĂ©versibles on voit que ce sont des systĂšmes Ă  interfĂ©rences probabilistes. Cette remarque nous met sur la voie d’une hypothĂšse fĂ©conde au point de vue psychologique : Ă  cĂŽtĂ© des systĂšmes Ă  composition additive, qui sont les structures de l’intelligence, nous aurions les systĂšmes perceptifs, obĂ©issant Ă  des lois probabilistes (composition d’effets de champ Ă©lĂ©mentaires, etc).

Notre propos n’est pas de distinguer ici structures intellectuelles et systĂšmes perceptifs. Retenons seulement que dans le domaine de la perception, il nous faudra dĂ©passer la thĂ©orie gestaltiste dans le sens d’une analyse des relations. AppliquĂ©e aux effets de champ, cette analyse aboutira Ă  un modĂšle probabiliste de composition. La notion de totalitĂ©, que les Gestaltistes ont eu le mĂ©rite de substituer aux modĂšles atomistiques, a une valeur descriptive certaine ; mais elle ne constitue pas Ă  elle seule une explication. En caractĂ©risant le tout comme tel, sans faire appel aux relations, la Gestalttheorie se condamne Ă  ne donner de la bonne forme et de la perception mĂȘme qu’une analyse qualificative trop gĂ©nĂ©rale. Elle dĂ©crit le tout comme une sorte de chose, comme un ensemble indĂ©composable et inanalysable. Nous considĂ©rerons au contraire la totalitĂ© comme la composition d’ensemble, et analyserons les diverses relations qui s’établissent d’une part entre les diverses parties, d’autre part entre ces parties et la totalitĂ©.

Les illusions primaires

Nous avons dĂ©jĂ  laissĂ© entendre en quoi l’étude des illusions pouvait nous renseigner sur les processus perceptifs. Les « illusions d’optique », en effet, ne sont pas des perceptions par hasard inexactes, dues Ă  un matĂ©riel particuliĂšrement trompeur : elles sont de rĂšgle dans le domaine perceptif, et c’est au contraire la perception exacte qui est exceptionnelle, et rĂ©sulte, comme nous le montrerons, de la compensation d’une erreur par une erreur en sens inverse.

Nous avons, d’autre part, dĂ©fini les illusions primaires comme celles qui dĂ©pendent directement des effets de champ. Du point de vue gĂ©nĂ©tique, c’est dire qu’elles demeurent qualitativement constantes avec l’ñge. Du point de vue de l’analyse, c’est dire qu’on doit pouvoir rendre compte de ces illusions, et mĂȘme les calculer, Ă  partir des effets Ă©lĂ©mentaires et des lois qui rĂ©gissent la composition de ces effets. Nous verrons que les erreurs Ă©lĂ©mentaires sont peu nombreuses et que leur composition obĂ©it Ă  une loi gĂ©nĂ©rale, la loi des centrations relatives, applicable Ă  tous les types d’illusions classiques. Restera alors Ă  chercher le pourquoi de ces effets et de cette loi, c’est-Ă -dire Ă  formuler des hypothĂšses prĂ©cises sur les processus de la perception.

La psychophysique, avec un louable souci de mesurer les Ă©lĂ©ments, ne rendait pas compte de leur composition, et Ă©chouait Ă  expliquer les illusions Ă  cause de ses prĂ©jugĂ©s atomistiques. La Gestalttheorie au contraire, avec le louable souci de montrer que les Ă©lĂ©ments sont subordonnĂ©s Ă  l’ensemble, ne mesure plus rien et Ă©choue Ă  donner une thĂ©orie quantitative de la bonne

forme. La thĂ©orie relativiste que nous proposons, en bonsidĂ©rant la perception comme une totalitĂ© (mais analysable) de relations (et non plus d’élĂ©ments), satisfait Ă  ces deux exigences.

Nous présenterons successivement ici : 1 ) la méthode générale de la recherche ;

2) l’hypothĂšse de la centration et la loi des centrations relatives ; 3) l’application de cette loi Ă  divers types d’illusions gĂ©omĂ©triques ;

4) l’explication de cette et loi l’interprĂ©tation de la bonne forme dans le cadre d’une thĂ©orie relativiste de la perception.

I. MĂ©thode gĂ©nĂ©rale d’étude

Avec Marc Lambekcier et divers collaborateurs, nous avons entrepris l’étude systĂ©matique des diffĂ©rentes illusions gĂ©omĂ©triques, que les auteurs jusqu’ici s’étaient bornĂ©s Ă  dĂ©crire, Ă  baptiser de leur nom, ou Ă  « expliquer » d’aprĂšs des thĂ©ories préétablies, sans avoir procĂ©dĂ© Ă  aucune analyse quantitative. Nous indiquerons ici les techniques employĂ©es pour la mesure, les problĂšmes envisagĂ©es, et les façons d’exprimer les rĂ©sultats.

a) Le procédé de mesure

Sans entrer dans le dĂ©tail des techniques de laboratoire, et quitte Ă  donner en cours d’exposĂ© les prĂ©cisions nĂ©cessaires, dĂ©crivons briĂšvement la mĂ©thode employĂ©e. On demande au sujet de comparer un Ă©talon (E) (figure, ou Ă©lĂ©ment de figure, sur lesquels il est censĂ© commetre une erreur d’estimation), avec diverses variables (V). Ces variables lui sont prĂ©sentĂ©es l’une aprĂšs l’autre, cependant que l’étalon demeure sous ses yeux. On a eu gĂ©nĂ©ralement recours Ă  une mĂ©thode concentrique de prĂ©sentation : on constitue une sĂ©rie de variables assez voisines de (E), par exemple :

V4>V3>Vi, >VÎč>V<, >V,l>V,2 >V,a>V’. dans laquelle V » - E, et l’on prĂ©sentera V,, puis V’i, puis Va, puis V’s, etc. On dĂ©termine par les procĂ©dĂ©s habituels la variable (V) qui correspond au point d’égalisation subjective, c’est-Ă -dire celle qui est vue Ă©gale Ă  (E). La diffĂ©rence (V) — (E) donne la mesure de l’illusion (P). Selon que cette diffĂ©rence est positive ou nĂ©gative, on dira que le sujet surestime ou sous-estime l’étalon (ce qu’on indique sur les schĂ©mas par les signes + et — ). Chaque expĂ©rience est faite avec divers Ă©talons, et naturellement diverses sĂ©ries de variables correspondant Ă  chacun d’eux.

b) Les problÚmes envisagés

La valeur (P) de l’illusion varie doublement :

— avec l’ñge, et dans les illusions primaires cette variation est dĂ©croissante ;

— avec les Ă©talons proposĂ©s, en fonction des relations internes de la figure.

1. Variation des relations intra-figurĂąles

Nous définirons ce problÚme avec trois exemples, sur lesquels nous reviendrons ensuite plus en détail :

— illusion des rectangles :

on sait que dans un rectangle comme celui de la fig. 4, le cĂŽtĂ© A est surestimĂ©, le cĂŽtĂ© A’ sous-estimĂ©. Mais pourquoi ? Est-ce parce que A est vertical et A’ horizontal (illusion dite de la « figure en T ») ou parce que A’ est plus petit que A ? Pour s’en assurer, on comparera les rĂ©sultats obtenus avec des Ă©talons de dimensions diffĂ©rentes ; par exemple, on gardera A constant, et l’on fera varier A’, depuis A’ < A jusqu’à A’ > A en passant par A’ = A (carrĂ©), et l’on dĂ©terminera trois valeurs fondamentales du rapport A’/A :

— le maximum, c’est-à-dire la valeur pour laquelle la surestimation de A (ou la sous-estimation de A’) esc maximum ;

— le minimum, ou plus exactement le maximum nĂ©gatif, correspondant Ă  la sous-estimation maximum de A (car lorsque A’ devient plus grand que A, l’illusion se renverse, A devenant le petit cĂŽtĂ© et A’ le grand) ;

— le point correspondant Ă  l’illusion nulle mĂ©diane (P = O).

— illusion deDelboeuf (illusion des cercles concentriques) :

ici, on procĂ©dera de mĂȘme, en maintenant constant, par exemple, le diamĂštre du cercle intĂ©rieur, et en faisant varier celui du cercle extĂ©rieur, autrement dit le rapport A/A’ (fig. 5). On verra ainsi que pour A>A,, A est surestimĂ©, et sous- estimĂ© pour A<A,. On dĂ©terminera encore le maximum, le minimum et l’illusion nulle mĂ©diane, (qui ici se produit pour A’ = A) ; (avec la mĂȘme figure, on peut aussi mesurer l’illusion sur le cercle extĂ©rieur ; dans ce cas, on fera varier A en conservant A + 2A’ = B constant).

— illusioncZ’Oppbl-Kundt (fig. 6) :

une ligne hachurĂ©e (espace divisĂ©) paraĂźt plus longue qu’une ligne sans hachures ; pourtant ; Ă  partir d’un certain nombre de hachures, l’illusion dĂ©croĂźt. Nous avons affaire ici Ă  un phĂ©nomĂšne plus complexe que les prĂ©cĂ©dents ; aprĂšs avoir dĂ©terminĂ© expĂ©rimentalement minimum et maximum, il faudra analyser les diverses relations intra-figurales qui dĂ©terminent l’illusion.

 

La reprĂ©sentation graphique des rĂ©sultats est simple : on construira une courbe en portant en abscisse la relation intra-figu- rale x dont dĂ©pend l’illusion, et en ordonnĂ©e l’illusion P correspondante, positive (surestimation) ou nĂ©gative (sous-estimation. (Voir fig. 8).

2. Variation avec l’ñge

On reportera avec le mĂȘme graphique les diverses courbes obtenues sur des groupes d’ñges diffĂ©rents. L’illusion variant quantitativement avec l’ñge, on obtiendra des courbes distinctes, mais la constance qualitative de l’illusion se marquera par le fait que les minima, maxima et illusions nulles correspondent pour toutes les courbes aux mĂȘmes abscisses. (Voir fig. 8).

En dessous de 4-5 ans, les expĂ©riences sont difficiles Ă  rĂ©aliser (le sujet ne comprend pas la consigne ou se dĂ©sintĂ©resse rapidement et rĂ©pond au hasard). A 5-6 ans, on trouve les illusions plus fortes. L’ñge de 9-10 ans marque, en gĂ©nĂ©ral, un tournant important. Vers 11-12 ans, les rĂ©sultats sont pratiquement identiques Ă  ceux de l’adulte.

c) Expression des résultats

Les rĂ©sultats obtenus mettent en Ă©vidence la relativitĂ© perceptive. Par rapport aux opĂ©rations de l’intelligence, les relations perceptives ont un caractĂšre paradoxal. Pour l’exprimer, nous pouvons adopter trois langages.

1. Langage logique

Soit une ligne B fixe, que l’on compare successivement Ă  une ligne A plus petite et Ă  une ligne C plus grande (fig. 7). Dans le premier cas, B est surestimĂ© et A dĂ©valuĂ©, dans le deuxiĂšme B est dĂ©valuĂ© et C surestimĂ©. Nous introduirons le symbole B(>A) pour dĂ©signer B en tant qu’il est comparĂ© Ă  un A qui est plus petit que lui (la parenthĂšse indiquant la comparaison). Pour la perception, B comparĂ© Ă  A est plus grand que B isolé ; on a :

B( >A)  >  B

B( <C)  <  B, donc

(1) B( >A)  >  B(  < C)

alors que du point de vue logique B (>A) = B (<C). Si l’on veut transformer en Ă©quation l’inĂ©galitĂ© (1), on est obligĂ© d’introduire un nouveau terme. On Ă©crira, par exemple :

B (>A) = B + P ab

B (<C) = B — P bc

La relativitĂ© perceptive est dĂ©formante. Elle fait intervenir des transformations non compensĂ©es qu’exprime le terme P, valeur de l’illusion.

On peut également considérer les relations de ressemblance (r) et de différence (d) qui interviennent dans la comparaison. Du point de vue logique, la relation entre r et d est réversible, on a

r = — d et d = — r

(une augmentation de différence est égale à une diminution de ressemblance, une diminution de ressemblance est égale à une augmentation de différence). Du point de vue perceptif, au contraire, les transformations ne sont pas compensées. Dans notre exemple, les différences sont renforcées ; les relations entre r et d ne sont pas réversibles, et il faut écrire :

d>— r ou d = — r + Pdr et d ne se compensent que dans lĂ© cas de l’illusion nulle. Alors, on a bien r= — d, mais il va de soi que cette Ă©galitĂ© traduit non pas une rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, mais une simple rĂ©gulation.

2. Langage géométrique ( = spatial)

On peut Ă©galement traduire ces faits en langage gĂ©omĂ©trique. On dira alors que l’espace de la perception est un espace non- homogĂšne, c’est-Ă -dire que certaines de ses rĂ©gions sont contractĂ©es, d’autres dilatĂ©es. Quand on compare deux lignes, on peut, en effet, les voir se dilater ou se contracter, selon que l’on regarde l’une ou l’autre. Cette hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de l’espace perceptif a vraisemblablement des bases physiologiques, d’oĂč :

3. Langage physiologique

Nous parlerons alors d’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du champ visuel. On sait qu’il y a deux zones de vision, une zone centrale qui est celle de la vision nette, et une zone pĂ©riphĂ©rique. S’il n’a guĂšre Ă©tĂ© possible jusqu’ici d’enregistrer de façon satisfaisante les donnĂ©es du champ visuel, l’existence de ces deux zones ne fait pas de doute : il suffit pour s’en rendre compte de fixer un point devant soi, et l’on constate l’exiguĂŻtĂ© de la rĂ©gion de vision nette. Faute de donnĂ©es physiologiques plus prĂ©cises, on pourra choisir entre deux hypothĂšses :

— ou bien on supposera que les Ă©lĂ©ments qui apparaissent dans la zone de vision nette sont surestimĂ©s,

— ou bien on supposera le contraire, mais, dans les deux cas, l’hypothĂšse de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© subsiste, et elle nous suffit provisoirement. Si l’on donne Ă  comparer deux lignes A et B, comprenant l’une 10 « unitĂ©s », l’autre 8, et si, par exemple, la surestimation de chaque Ă©lĂ©ment, Ă  un moment donnĂ©, est de + 0,1, on a alors pour la perception :

A’ = 10 X (1 + 0,1) = 11

B’ = 8 X (1 + 0,1) = 8,8

et la diffĂ©rence perceptive (A’ — B’ = 2,2) est supĂ©rieure Ă  la diffĂ©rence objective (A — B = 2)..

II. L’hypothùse de la centration et la loi des centrations relatives

a) L’hypothĂšse de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du champ : sa portĂ©e

Le fait incontestable de la dĂ©formation perceptive, et apparemment aussi les donnĂ©es physiologiques, suffisent Ă  autoriser l’hypothĂšse de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du champ perceptif. Nous admettrons, par exemple, que tout Ă©lĂ©ment qui apparaĂźt dans la zone centrale de vision nette est surestimĂ©. (Des travaux sont en cours sur ce sujet, Ă  GenĂšve, avec Morf et Rutschmann, et Ă  Paris avec Fraisse et ses collaborateurs). Mais, insistons-y, pour notre thĂ©orie de la perception, il n’est pas nĂ©cessaire de savoir si l’élĂ©ment centrĂ© est surestimĂ© ou sous-estimĂ©, ni de connaĂźtre la valeur absolue des effets de centration. Il suffit d’appeler centration toute dĂ©formation du champ relative Ă  une fixation du regard, et de calculer ensuite le nombre de centrations possibles et le nombre de centrations rĂ©ellement effectuĂ©es.

L’hypothĂšse de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© exprime donc le fait que les relations perceptives, Ă  l’inverse des relations opĂ©ratoires qui sont conformantes (conservation, rĂ©versibilitĂ©), sont des relations dĂ©formantes ; elle explique que relativement Ă  une autre, une grandeur soit surestimĂ©e. Elle rend compte aussi des augmentations de diffĂ©rence, puisque si l’on compare deux lignes inĂ©gales, et si chacune est surestimĂ©e Ă  son tour, la plus longue est d’autant plus surestimĂ©e, le nombre de centrations Ă©tant proportionnellement plus grand sur la plus longue des deux lignes.

Enfin, cette hypothĂšse peut expliquer aussi le phĂ©nomĂšne du seuil d’égalitĂ©. Soient en effet 2 lignes L’ et L”, peu diffĂ©rentes l’une de l’autre. On sait qu’en deçà du seuil diffĂ©rentiel, la diffĂ©rence entre L’ et L”, loin d’étre renforcĂ©e comme ci-dessus, disparaĂźt. Ce phĂ©nomĂšne ne contredit pas l’hypothĂšse. Soient, en effet, P’ et P” les surestimations de L’ et L” correspondant aux centrations successives sur les deux lignes. Comme L’ et L” sont peu diffĂ©rentes, les valeurs P’ et P”, proportionnelles Ă  L’ et L”, sont supĂ©rieures en tout cas Ă  la diffĂ©rence L” — L’. De sorte que l’on a :

L’ + P’ > L” L” + P” > L’.

Les deux lignes apparaissent donc alternativement plus longue l’une que l’autre. Ces deux jugements contradictoires entraĂźnent l’égalisation subjective de L’ et L”.

On peut voir facilement, sur ces divers exemples, que rien n’est changĂ© Ă  nos affirmations si on inverse l’hypothĂšse en supposant que les Ă©lĂ©ments centraux sont sous-estimĂ©s et les Ă©lĂ©ments pĂ©riphĂ©riques surestimĂ©s. Contrastes et Ă©galisations, dissimilations et assimilations sont des effets relatifs.

b) Centration et surestimation

Indiquons maintenant quelques faits confirmant l’hypothùse d’une surestimation due à la centration.

1. L’observation courante

Elle fournit dĂ©jĂ  une confirmation. Si l’on regarde deux cercles concentriques en fixant alternativement le cercle extĂ©rieur et le cercle intĂ©rieur, on peut les voir se dilater et se contracter chacun Ă  son tour. De mĂȘme, dans la perception en profondeur de deux tiges verticales, distantes de 3 Ă  4 cm. l’une de l’autre : celle que l’on fixe paraĂźt se rapprocher et grandir.

2. L’erreur de l’étalon

EtudiĂ©e par Piaget et Lambercier, l’erreur de l’étalon est un fait important. Dans l’estimation des grandeurs (tiges verticales, par exemple), on observe, en plus des contrastes Ă©galisateurs, une erreur systĂ©matique, en gĂ©nĂ©ral positive, sur l’étalon (la tige qui reste sous les yeux du sujet pendant toute la sĂ©rie de prĂ©sentations des variables). On prend, par exemple, un Ă©talon de 10 cm. et une sĂ©rie de variables Ă©chelonnĂ©es de 7 Ă  13 cm. C’est sur la variable que le jugement doit ĂȘtre portĂ© ( dire si elle paraĂźt plus ou moins grande que l’étalon). On rĂ©pĂšte l’expĂ©rience en faisant varier la distance des deux tiges Ă  comparer (5 cm., 25 cm., 1 m., 2 m., 3 m.). Pour chaque distance, on trouve une erreur systĂ©matique constante. La courbe (fig. 9) montre trois rĂ©sultats :

 

— la valeur absolue de P (seuil de l’erreur) augmente avec la distance et diminue avec l’ñge. Cela n’appelle aucun commentaire ;

— l’étalon est surestimĂ© aux grandes distances et sous-estimĂ© aux petites (renversement de l’illusion). On peut supposer qu’aux grandes distances, comme on ne peut voir simultanĂ©ment variable et Ă©talon, le regard revient sans cesse Ă  l’élĂ©ment

fixe. L’étalon bĂ©nĂ©ficierait ainsi d’un plus grand nombre de centrations, et serait donc surestimĂ©. Aux petites distances, au contraire, le sujet garde constamment l’étalon dans son champ visuel, et reporte son attention sur la variable, qui, elle, se modifie chaque fois. C’est donc la variable qui bĂ©nĂ©ficierait alors d’un nombre de fixations plus grand, d’oĂč la sous- estimation relative de l’étalon ;

— enfin, l’erreur de l’étalon se renverse pour une distance moindre chez l’enfant que chez l’adulte. C’est vraisemblablement que le champ visuel de l’enfant est moins vaste, et qu’avec 25 cm. d’écart, variable et Ă©talon ne peuvent dĂ©jĂ  plus ĂȘtre vus simultanĂ©ment.

Ces rĂ©sultats semblent bien accrĂ©diter l’idĂ©e d’une surestimation systĂ©matique due Ă  la centration. Deux contre-Ă©preuves la renforcent :

— la premiĂšre est purement verbale. On recommence l’expĂ©rience en demandant au sujet de porter le jugement sur l’étalon (au lieu de dire que la variable est plus grande, il dira que l’étalon est plus petit). Or, dans la plupart des cas, cette simple inversion verbale suffit Ă  inverser le sens de l’erreur !

— la deuxiĂšme contre-Ă©preuve consiste Ă  faire disparaĂźtre l’étalon aprĂšs chaque comparaison et Ă  le remettre sur la table sans que le sujet sache que c’est la mĂȘme tige. Il croit ainsi avoir affaire chaque fois Ă  deux Ă©lĂ©ments nouveaux. On constate alors que l’erreur de l’étalon diminue notablement. Elle ne disparaĂźt pas cependant tout Ă  fait, parce que dans toute comparaison on a tendance Ă  choisir un terme de rĂ©fĂ©rence, soit Ă  droite, soit Ă  gauche.

Ces deux contre-Ă©preuves montrent qu’une erreur peut ĂȘtre due Ă  la signification fonctionnelle d’un Ă©lĂ©ment (le mesurant) par rapport Ă  l’autre. Signalons aussi qu’on obtient parfois des rĂ©sultats aberrants, avec les enfants de 6-7 ans, par exemple. Mais on a vite fait d’en apercevoir la raison : c’est que les sujets s’imaginent bien connaĂźtre l’élĂ©ment fixe au bout de quelques Ă©preuves, et cessent alors de le regarder. D’oĂč des inversions anormales de l’erreur.

3. Expérience de Piaget et A. Morf (égalisation des longueurs)

Cette expĂ©rience fournit un contrĂŽle plus direct de l’effet de centration, mais elle est moins facile qu’il ne semble Ă  effectuer correctement. Sur un fond noir, on place deux points blancs fixes A et B ; Ă  la droite de B, un troisiĂšme point C est manipulable par le sujet. Il s’agit de fixer l’intervalle AB et, sans dĂ©placer le regard, de disposer le point C de façon que AB = BC. L’inconvĂ©nient est que le sujet doit fournir un gros effort pour gar

der, en vision libre, son regard immobile. On relĂšve trois sortes d’attitudes : seuls, quelques adultes parviennent Ă  respecter strictement la consigne (I); d’autres sujets (adultes ou enfants) balaient seulement du regard l’intervalle AB (II) ; d’autres enfin ne peuvent s’empĂȘcher de regarder BC, puis reviennent Ă  la consigne. Les rĂ©sultats obtenus sont consignĂ©s dans le tableau suivant, oĂč (1), (II), (III) dĂ©signent les attitudes des sujets, et oĂč l’erreur est traduite en pourcentage de l’intervalle AB (et reprĂ©sente donc la dilatation proportionnelle de AB) :

Attitudes : I II III
7- 8 ans —  9,4 2,8
9-10 ans —  7,9 3,3
Adultes 11,9 7,7 1,1

on voit que l’erreur est positive chez tous les sujets, à tous les ñges et quelle que soit la façon dont la consigne est suivie.

Signalons que des expériences analogues ont été reprises par Frajsse en vision tachis- toscopiques mais elles ne sont pas encore terminées.

4. Expériences sur la durée de centration

On peut encore Ă©tudier les effets temporels de la centration. Une ligne centrĂ©e plus longtemps est-elle davantage dilatĂ©e ? Piaget et Morf prĂ©sentent au tachistoscope une seule ligne, pendant 1 seconde, puis, Ă  4 cm. de la premiĂšre, une deuxiĂšme ligne pendant 1/2 seconde. On observe qu’il y a compensation partielle de deux effets : l’effet de durĂ©e (la premiĂšre ligne est fixĂ©e plus longtemps) et l’effet de succession (la deuxiĂšme a le privilĂšge d’ĂȘtre vu la derniĂšre).

Une seconde expĂ©rience rĂ©alise au contraire la cumulation de ces deux effets : le dispositif est le mĂȘme que ci-dessus, mais les deux lignes apparaissent ensemble, puis l’une disparaĂźt au bout d’une seconde, puis l’autre disparaĂźt Ă  son tour. La ligne qui a Ă©tĂ© vue la derniĂšre a Ă©tĂ© aussi vue plus longtemps. Les rĂ©sultats (erreurs en % de la ligne) sont :

Expériences : I II
7- 8 ans 0,96 5,08
9-10 ans 1,38 3,28
Adultes 0,70 2,33

c) La loi des centrations relatives

Sans aller plus avant dans la discussion de ces hypothĂšses, nous donnerons maintenant la formule gĂ©nĂ©rale de composition des erreurs Ă©lĂ©mentaires. AprĂšs avoir montrĂ©, dans la suite, que cette formule permet de calculer les maxima, minima et points d’illusion nulle dans tous les cas d’illusions gĂ©omĂ©triques Ă©tudiĂ©s, nous reviendrons Ă  l’interprĂ©tation de la loi, c’est-Ă -dire Ă  l’explication des

processus psychologiques que reprĂ©sentent les diffĂ©rents termes de la formule. Jusque-lĂ , on pourra considĂ©rer cette formule comme une formule empirique, qui prĂ©sente en tout cas la propriĂ©tĂ© remarquable de s’appliquer Ă  toutes les illusions gĂ©omĂ©triques planes : rectangles, angles, DelbƓuf, Muller- Lyer, etc.

Si nous appelons centration la surestimation d’un Ă©lĂ©ment en fonction de la position du regard (sans besoin de prĂ©juger, redisons- le, si c’est ou non dans le centre du champ qu’il y a dilatation), si nous appelons dĂ©centration la composition compensatrice des surestimations rĂ©sultant de plusieurs centrations successives en divers points du champ, ou couplages les diverses mises en relation obtenues par dĂ©centrations successives (trajets du regard d’un point Ă  l’autre du champ), nous n’avons pas besoin d’hypothĂšse supplĂ©mentaire pour Ă©noncer la loi. Il suffit de composer entre eux tous les effets Ă©lĂ©mentaires rĂ©sultant de la centration et des couplages aux divers points de la figure.

Appelons L1 et L2 deux lignes à comparer, (L1 étant la plus longue des deux)

Ld la longueur sur laquelle porte l’estimation

L „„ la longueur maximum de la figure

S la surface totale de la figure n le nombre de comparaisons possibles P la valeur probable de l’illusion, la loi unique des centrations relatives s’écrit :

((L, — La) ‰)χ ( n . Ld ∕ Lmo,.) - _ ∙ s

[équation]

On voit qu’interviennent dans cette formule trois facteurs quantitatifs fondamentaux, dont nous avons dĂ©jĂ  reconnu le rĂŽle et qu’il nous faudra interprĂ©ter ultĂ©rieurement : — la diffĂ©rence de longueurs (L, — L« ), (qu’on multiplie par Lj Ă  cause du nombre de couplages),

— le rapport entre la ligne sur laquelle porte la mesure et la longueur totale, Ld /  ,

rapport dont on voit facilement l’importance (cf. loi de Weber),

— la surface totale de la figure, S, qui reprĂ©sente comme nous le verrons la totalitĂ© des couplages.

Rappelons une derniĂšre fois que cette loi ne saurait donner la valeur absolue de l’illusion, ni permettre la comparaison de deux illusions diffĂ©rentes. Elle indique seulement le maximum et le minimum d’une illusion primaire, en fonction des dimensions d’une figure d’un type dĂ©terminĂ©. On voit en effet sur cette formule que P, dĂ©formation totale ou transformation non compensĂ©e, ne dĂ©pend que des propriĂ©tĂ©s gĂ©omĂ©triques des figures, et non pas du seuil propre Ă  un sujet ni de son Ăąge. Indiquant le rapport des centrations et couplages rĂ©els au nombre de centrations et couplages possibles, cette loi n’est que l’expression de la composition probabiliste des effets Ă©lĂ©mentaires.

III. Étude expĂ©rimentale des illusions gĂ©omĂ©triques et applications de la loi des centrations relatives

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a) Illusion des rectangles

1. Technique
2. Résultats (v. fig. 12)

nĂ©gative et la courbe est d’allure hyperbolique ;

— l’erreur est maximum pour le rectangle le plus mince ; on peut le confirmer en faisant comparer un rectangle le plus Ă©troit possible avec une ligne Ă©paisse : le rectangle paraĂźt plus long (la largeur fait surestimer d’autant la longueur, tandis que la ligne Ă©paisse n’est pas vue comme ayant une largeur) ; au contraire, de deux lignes dont l’une est Ă©paisse et l’autre fine, c’est la plus fine qui paraĂźt la plus longue.

3. Application de la formule

Elle se fait ici trĂšs simplement. Pour A>A,, les grandeurs Ă  comparer sont respectivement A et A’. La mesure porte sur A, et la dimension maximum de la figure est aussi A. On a enfin n = 1 et S = AA’. D’oĂč :

(A — A’) A’ X A/A A — A’ P = +  = +

AA’ A

Pour A<A,, on trouve de mĂȘme : A’ — A

P =

A’

(On voit que la relation entre P et la variable A’ est de la forme y — ax + b, et que la courbe thĂ©orique est une droite coupant Ox pour A = A’. La diffĂ©rence entre cette droite et la courbe expĂ©rimentale s’explique Ă©videmment par le fait qu’au-delĂ  d’une certaine valeur de A’, d’autres effets interviennent, et que la comparaison n’est pas indĂ©finiment possible.)

b) Illusion de DelbƓuf

1. Technique

On dĂ©signe habituellement sous ce nom l’illusion des cercles concentriques, dont l’étude a Ă©tĂ© reprise en collaboration avec M. BƓsch et B. von Albertini. Mais on retrouve aussi bien la mĂȘme illusion sous

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2. Résultats
3. Applications de la formule

pour l’illusion positive. Pour l’illusion nĂ©gative, il suffit comme ci- dessus de substituer (A’— A)A Ă  (A— A’)A’.

c) Illusion d’Oppel et Kumdt

1. Technique

Cette illusion classique des espaces divisĂ©s a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e en collaboration avec P. Osterrieth. On fait comparer une ligne hachurĂ©e (les hachures sont rĂ©guliĂšrement disposĂ©es dans cette expĂ©rience) avec une sĂ©rie de lignes sans hachures. On varie ensuite le nombre des intervalles : 2, puis 4, puis 6, etc. La ligne divisĂ©e, jusqu’à un certain point, est surestimĂ©e. (fig. 17).

Osterrieth avait employĂ© d’abord la mĂ©thode des limites (variables prĂ©sentĂ©es en ordre sĂ©rial ascendant, puis descendant), et trouvĂ© une illusion plus forte chez l’adulte que chez l’enfant. Mais ce rĂ©sultat paradoxal Ă©tait le fait de la mĂ©thode : elle introduit un effet sĂ©rial temporel entre les lignes successivement prĂ©sentĂ©es (1). La mĂ©thode concentrique supprime cet effet, et montre un diminution de l’illusion avec l’ñge.

2. Résultats

— l’illusion diminue avec l’ñge ; par rapport Ă  la longueur totale B de la ligne divisĂ©e, elle est de

8,9 % à 5 — 6 ans

8,5 % à 7 — 8 ans 5,0 % chez l’adulte, — elle est toujours positive (surestimation), mais devient pratiquement nulle à partir d’un certain nombre de hachures (fig. 18). Le maximum est atteint pour 14 intervalles.

3. Interprétation et courbe théorique

Pour comprendre ces rĂ©sultats complexes et insolites, et pour savoir comment appliquer ici la formule, il nous faut d’abord interprĂ©ter l’illusion. Wundt supposait que les hachures arrĂȘtaient le regard, ce qui produisait un plus grand effort, obligeait l’Ɠil Ă  parcourir une distance plus grande, d’oĂč la surestimation. Et cette explication a Ă©tĂ© frĂ©quemment reprise sans autre vĂ©rification ! Or, si l’on prĂ©sente des figures Ă©gales, avec des hachures en nombre Ă©gal mais irrĂ©guliĂšrement placĂ©es (fig. 19), on s’aperçoit que l’illusion varie en fonction d’un nouveau facteur : la surestimation ou sous-estimation relative d’un intervalle par rapport Ă  un autre. Il y a donc lieu d’écarter l’hypothĂšse des « arrĂȘts du regard » et d’interprĂ©ter plutĂŽt l’illusion par des effets de centration. Tout se passe en effet comme si chaque inter-

(1) Cf. infra : Les Activités perceptives : III : Transports temporels, a), p. 656.

valle pouvait ĂȘtre centrĂ© Ă  part. Ce que le sujet compare implicitement, c’est la longueur totale B du segment divisĂ© avec la largeur A’ d’un intervalle (fig. 17). On prendra donc pour la formule LÎč = B, Lj = A,, et S = B-.

Mais alors, on obtient une courbe thĂ©orique hyperbolique (Ă  croissance infinie), (fig. 18). On doit donc faire intervenir un nouveau facteur. Or, puisqu’à partir d’un certain nombre de hachures l’illusion dĂ©croĂźt, l’idĂ©e vient tout naturellement de dĂ©falquer l’épaisseur des hachures. Cette correction est-elle lĂ©gitime ? Un premier argument pour la justifier tient au fait bien connu que pour la perception, un « espace plein » n’est pas Ă©quivalent Ă  un « espace vide » (1). Aussi bien, on peut aisĂ©ment procĂ©der Ă  une vĂ©rification directe : on donnera Ă  comparer deux segments d’égale longueur, portant des hachures en nombre Ă©gal, mais d’épaisseur inĂ©gale (fig. 20). Pour la grande majoritĂ© des sujets, c’est la ligne (I), celle qui porte les hachures les plus fines, qui paraĂźtra la plus longue.

Si nous corrigeons alors les rĂ©sultats thĂ©oriques bruts en dĂ©falquant l’épaisseur des hachures, nous obtenons un maximum pour 13 ( au lieu de 14 dans les rĂ©sultats expĂ©rimentaux). On peut considĂ©rer que pour une illusion Ă  effets complexes, l’approximation est satisfaisante.

d) L’illusion des angles

C’est un fait connu que les angles aigus sont surestimĂ©s (et leurs cĂŽtĂ©s sous-estimĂ©s), tandis que les angles obtus sont sous-estimĂ©s (et leurs cĂŽtĂ©s surestimĂ©s). Divers auteurs ont mĂȘme affirmĂ©, sans faire de mesures prĂ©cises, que les illusions maxima Ă©taient obtenues respectivement pour 45" et 135". Mais comment nous en assurer, et comment faire la mesure ? Ici, le choix mĂȘme de la technique requiert des hypothĂšses prĂ©alables sur la nature de l’illusion. Nous avons signalĂ© dĂ©jĂ  (2) qu’une explication physiologique simple comme celle de Serai. Ă©tait contredite par les faits (cf. fig. 21). Il nous faut donc, avant toute Ă©tude, nous demander quelles relations interviennent dans l’estimation perceptive des angles.

1. L’effet-diagonale

Notre hypothĂšse initiale a Ă©tĂ© de rĂ©duire l’illusion des angles Ă  un effet unique : la surestimation de l’inclinaison d’une oblique.

 

(I) Comme le montrent les rĂ©ponses de l’enfαntt au niveau prĂ©-opĂ©ratoire, dans les problĂšmes de conservation des distances ; dĂ©jĂ  signalé : Bull. Ps. VIII, 4, p. 188.

(2) Bull. Ps., VIII, 10, p. 554.

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2. InterprĂ©tation de l’effet-diagonale

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3. L’effet hauteur-mĂ©diane et la formule complĂšte des illusions d’angle
4. VĂ©rification expĂ©rimentale : l’illusion de la mĂ©diane des angles

d’un angle. Dans un angle aigu isocĂšle, qui pour la perception est un triangle Ă  base virtuelle, le segment qui joint les milieux des cĂŽtĂ©s Ă©gaux (et que nous appelons mĂ©diane) parait placĂ© trop haut (fig. 32). Il parait au contraire placĂ© trop bas dans le cas d’un angle obtus (fig. 33).

— Formulation thĂ©orique :

On voit aisĂ©ment que cet effet est la rĂ©sultante de divers effets d’angles. Si x est aigu (fig. 32),..il,est surestimĂ© et C’ est dĂ©valué : la mĂ©diane est « remontĂ©e » d’autant. De plus, y est obtus, donc dĂ©valuĂ© et C” surestimĂ©, ce qui fait encore « remonter » la mĂ©diane. Les effets dus Ă  z et z’ angles correspondants Ă©gaux, se neutralisent. Si on appelle P’ et P” les illusions (en valeur absolue) sur C’ et C” respectivement dues Ă  x et y, l’illusion totale sur la position de la mĂ©diane (que nous conviendrons d’appeler positive si la mĂ©diane est remontĂ©e) sera :

P - + (P’ + P”).

Si x est obtus, les effets P’ et P” agissent en sens contraire, et comme dans tous les cas y est plus grand que x, on aura comme illu- ion totale (nĂ©gative selon la convention prĂ©cĂ©dente ) :

P = — (P” — P’).

— ‱ Technique :

L’étude expĂ©rimentale faite Ă  Paris en collaboration avec Mlle PĂȘne, a portĂ© sur des matĂ©riels divers. Retenons seulement ici l’expĂ©rience sur les angles ouverts. Pour diverses ouvertures d’angle, on prĂ©sente une sĂ©rie de 7 ou S figures oĂč seule varie, de mm. en mm., la position de la mĂ©diane (fig. 34). Il s’agit de dire chaque fois dans quelle figure de la sĂ©rie la mĂ©diane paraĂźt bien placĂ©e, par comparaison des demi-cĂŽtĂ©s C’ et C”.

— RĂ©sultats :

Les formules thĂ©oriques donnent une courbe avec maximum Ă  .50°, illusion nulle Ă  120° et minimum Ă  150° (au lieu de 45, 90 et 135, puisqu’il y a deux effets qui s’ajoutent) (fig. 35). Les rĂ©sultats expĂ©rimentaux montrent une dĂ©croissance nette de l’illusion avec l’ñge ; les maxima et minima expĂ©rimentaux sont les suivants :

ou von qu us amerem legerement aes rĂ©sultats thĂ©oriques pour les enfants : mais c’est un fait courant que les sujets plus jeunes donnent des rĂ©ponses plus incertaines (fatigue, attention moins stable, etc.). Pour les adultes, l’accord est satisfaisant (dans toutes les expĂ©riences, les minima sont plus instables que les maxima). Et de façon gĂ©nĂ©rale,

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5. Applications de l’illusion des angles

e) Illusions diverses

1. Illusion des figures en T (fig. 41)
2. Illusion de DelbƓuf (renversĂ©e)

Nous dĂ©signerons ainsi l’illusion des cercles concentriques, lorsque la mesure est prise sur le cercle extĂ©rieur, et non plus sur le cercle intĂ©rieur comme prĂ©cĂ©demment. L’étude en a Ă©tĂ© faite en collaboration avec Koshho- i∙olh. Ici, A est variable, et B = A + 2 A’ reste constant. Si l’on fait comparer le cercle B Ă  un cercle vide (fig. 42), on obtient une courbe qui est en partie symĂ©trique de la courbe obtenue pour le cercle intĂ©rieur (cf. fig. 16, reportĂ©e sur la fig. 43). Le minimum est ici aux environs de A’ = A/6, le maximum aux environs de A’ = 2A. Mais cette fois, l’illusion est constamment positive, et l’on trouve un deuxiĂšme minimum qui ne correspond Ă  aucun point remarquable de la premiĂšre courbe (fig. 43). Or, si l’on fait comparer entre eux les doubles cercles (I) et (II) correspondant respectivement au minimum et au maximum de la prĂ©sente illusion, on constate paradoxalement que (I) paraĂźt plus grand que (II). Et si l’on reprend l’expĂ©rience en faisant comparer les cercles concentriques Ă  d’autres cercles concentriques, au lieu de cercles vides, la courbe obtenue est la mĂȘme, mais renversĂ©e de gauche Ă  droite. Pour expliquer ces effets paradoxaux, nous remarquerons (en simplifiant beaucoup) : — avec des cercles vides comme mesurants, on compare un espace divisĂ© A’AA’ avec un espace non divisĂ© B. C’est pourquoi A’AA’ est toujours surestimĂ©. Appelons Px l’illusion positive due Ă  la division.

— mais en plus interviennent des comparaisons intra-figurales complexes. Ainsi, dans (I), A’ est dĂ©valuĂ© par comparaison avec A, avec B’, et aussi avec l’ensemble B = A’ + A + A’. Soit Py l’illusion qui en rĂ©sulte. La dĂ©formation sur le cercle B est alors : P = Px — Py.

— ces comparaisons intra-figurales aboutissent Ă  une situation paradoxale. Si l’on compare A’ Ă  B, A’ est dĂ©valuĂ©. Mais A est aussi dĂ©valuĂ© par rapport Ă  B. De sorte que B, somme de trois segments dĂ©valuĂ©s, est pourtant surestimĂ© par rapport Ă  chacun d’eux. D’oĂč l’instabilitĂ© de l’illusion. Il suffit d’un changement lĂ©ger dans la figure ou dans l’attitude compara- trice du sujet pour que l’illusion se renverse, c’est-Ă -dire que B, au lieu d’ĂȘtre surestimĂ©, subisse la dĂ©valuation de chacune de ses parties.

— enfin, s’il n’y a plus de cercles vides, l’illusion d’espace divisĂ© joue aussi bien sur le mesurant que sur le mesurĂ©.

3. Illusion de Muller-Lyer

La trĂšs classique illusion de Mliλer-Lybr Ăźle segment EF est surestimĂ© dans la fig. 44, E’F’ est sous-estimĂ© dans la fig. 45) est une

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paradoxal si l’on s’en rapporte Ă  l’illusion des rectangles, mais s’explique dĂšs lors qu’on fait intervenir non pas la comparaison b B, mais celle de b Ă  la diffĂ©rence a’, par exemple.

4. Illusion des courbures

L’étude de cette illusion, entreprise avec Mlle Vurvπ.t.ot Ă  Paris, n’est pas encore terminĂ©e ( 1 ). CommencĂ©e avec des figures paraboliques, l’enquĂȘte expĂ©rimentale s’est poursuivie avec des cercles coupĂ©s (segments, de flĂšche F variable, d’un cercle de diamĂštre constant D, v. fig. 49), que l’on fait comparer soit Ă  des segments de droite horizontaux, soit aux cĂŽtĂ©s d’une sĂ©rie de carrĂ©s. Les courbes expĂ©rimentales, reproduites fig. 50, montrent un minimum, un point d’illusion nulle et un maximum fixes pour les divers Ăąges. L’illusion positive diminue nettement avec l’ñge (la diffĂ©rence est significative entre enfants et adultes pour le maximum), l’illusion nĂ©gative Ă©volue, semble-t-il moins nettement. L’hypothĂšse initiale attribuait l’illusion a un effet d’angle x (fig. 51), mais on aurait dĂŒ trouver une illusion nulle pour x - 90", tandis qu’on la trouvait en fait pour 110". L’hypothĂšse actuelle ferait intervenir les relations virtuelles A-A’ et B-B’ qui ont des effets contraires, mais dont les premiĂšres, plus nombreuses, l’emporteraient (fig. 52 et 53).

Conclusion

L’exposĂ© qui prĂ©cĂšde n’avait d’autre but que de montrer combien gĂ©nĂ©rale est la loi des centrations relatives, que nous avons pu appliquer Ă  toutes sortes d’illusions gĂ©omĂ©triques planes. MĂȘme, on a pu constater que, si divers que soient les phĂ©nomĂšnes perceptifs dans ces expĂ©riences de laboratoire, les effets qui interviennent se rĂ©duisent Ă  quelques types peu nombreux, et se composent selon des lois relativement trĂšs simples. La loi des centrations relatives ne fait guĂšre intervenir que des comparaisons de longueurs, et nous avons retrouvĂ© de telles comparaisons dans des illusions aussi diverses que celle des rectangles ou celle de MÎčÎč.- i.eh-Lyek, celle des espaces divisĂ©s ou celle de l’inclinaison d’une diagonale. La trĂšs satisfaisante approximation des calculs thĂ©oriques par rapport aux rĂ©sultats expĂ©rimentaux nous autorise Ă  considĂ©rer cette loi comme Ă©tablie. Reste maintenant Ă  la comprendre, c’est-Ă -dire Ă  interprĂ©ter les divers facteurs numĂ©riques qui la composent, et Ă  montrer alors pourquoi l’allure qualitative des illusions ne varie pas avec l’ñge, cependant que la valeur absolue de l’illusion, elle, diminue rĂ©guliĂšrement de l’enfant Ă  l’adulte.

(1) Les rĂ©sultats obtenus jusqu’ici ont Ă©tĂ© exposĂ©s par Mlle VURPILLOT au SĂ©minaire de M. PIAGET le 18 mars 1955. Ge paragraphe en donne un rĂ©sumĂ© trĂšs succinct (N.D.L.R.).

IV. Théorie probabiliste de la perception (interprétation de la loi des centrations relatives)

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a) Centration et probabilités de rencontre

tation. Nul ne contestera du moins que le champ visuel soit hĂ©tĂ©rogĂšne : on sait que le damier d’Helmotz (figure faite de deux familles de courbes divergentes qui se croisent) est perçu comme un quadrillage rĂ©gulier rectiligne. D’autre part, diverses donnĂ©es cytologiques et physiologiques peuvent ĂȘtre invoquĂ©es ; par exemple :

— l’inĂ©gale densitĂ© des cellules au centre ou Ă  la pĂ©riphĂ©rie de la rĂ©tine,

— l’irradiation de l’influx nerveux dans les cellules du rĂ©cepteur pĂ©riphĂ©rique (rĂ©tine), — l’irradiation de l’influx dans les centres nerveux. Grey Walter a Ă©tudiĂ© au topos- cope (par enregistrement d’ondes Ă©lectriques ) le passage de l’influx des cellules rĂ©tiniennes aux cellules corticales. Il a constatĂ© un agrandissement au niveau du cortex, qui se poursuit jusqu’à ce qu’apparaisse un nouvel objet (1).

— plus simplement, les petits mouvements oscillatoires du globe oculaire, dĂ©crits par Adrian, etc.

On peut admettre alors que sur une figure le regard rencontre un certain nombre de points distincts. Ces rencontres peuvent ĂȘtre celles d’un Ă©lĂ©ment de figure avec un cĂŽne ou un bĂątonnet, ou bien dĂ©signer l’élĂ©ment croisĂ© au cours des mouvements oscillatoi- res du globe oculaire, — mais il n’importe ici. Il n’importe pas davantage Ă  notre propos de connaĂźtre le nombre de points, de rencontres possibles : il suffit de dĂ©crire le mĂ©canisme probabiliste, que nous avons du reste dĂ©jĂ  exposĂ© Ă  propos de la loi de Weber (2).

DĂ©signons par N le nombre d’élĂ©ments ren- contrables, par 0 le nombre de rencontres en une unitĂ© x de temps ; N,, N- etc., seront alors les Ă©lĂ©ments non encore rencontrĂ©s aprĂšs x, 2 x, 3 x unitĂ©s.

On aura ainsi :

x N N - N0  =  N (1-0)

2x) N »  =  N. — N,0  =  N, (1-0)  =  N (1-0)”

3x) Ni. - N, — N⅛ - Na (1-0) - N ( l-g F

etc
 Par exemple, si N - 100 et 0 - 0,1, on aura :

x) 100 — 10 90

2x ) 90— 9 - 81

3x) 81 — 8,1 ≈ 72,9

Les Ă©lĂ©ments rencontrĂ©s seront alors de N0 ; N0 + N>0 ; N0 Ă· N10 Ă· N⅛ etc., soit 10 ; 10 + 9 ; 10 + 9 + 8,1, etc. On aboutit Ă  une courbe logarithmique comme celle de la loi de Webeb.

(1) On remorquera que, corticale ou rĂ©tinienne, cette irradiation est elle-mĂȘme liĂ©e aux probabilitĂ©s d’échange entre les cellules.

(I) Cf. Bull. Ps., VIII, 9, p. 492.

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b) Les couplages

c) L’erreur composĂ©e : explication de la formule

conjecturer la surestimation relative. Si tous les couplages possibles Ă©taient effectuĂ©s, il y aurait dĂ©centration absolue, donc pas d’erreur, car les surestimations absolues dues aux rencontres se compenseraient les unes les autres. L’erreur n° 2 indique que les couplages sont incomplets, et qu’on peut mesurer leur probabilitĂ©. Du fait mĂȘme que les- couplages sont incomplets, il y a plus de rencontres sur une ligne que sur une autre, d’oĂč les surestimations (ou dĂ©valuations). Nous avons dĂ©jĂ  montrĂ© (1) que cette surestimation relative explique aussi bien l’exagĂ©ration des diffĂ©rences que la non-perception des diffĂ©rences trop faibles : il suffit que la surestimation relative soit plus forte que la diffĂ©rence objective pour que cette diffĂ©rence objective ne soit plus perçue ; par contre, si la diffĂ©rence est plus forte que la surestimation relative, elle sera encore renforcĂ©e.

C’est qu’ordinairement les erreurs perceptives que l’on mesure sont des erreurs composĂ©es. Une surestimation (+P) est la rĂ©sultante d’un certain nombre d’erreurs Ă©lĂ©mentaires 2 (et par consĂ©quent 1) qui se composent. Nous savons, d’autre part, que les compositions sont ordinairement « incomplĂštes » : les erreurs en plus et en moins ne s’équilibrent en gĂ©nĂ©ral que pour un cas unique de figure (point d’illusion nulle : la rĂ©sultante est Ă©gale Ă  0). Mais si l’on considĂšre minutieusement les courbes expĂ©rimentales, on voit, au voisinage du point nul, une oscillation (fig. 59) analogue Ă  celles des courbes esthĂ©siomĂ©triques au voisinage du seuil. Ces oscillations montrent ici le caractĂšre fragile des compensations (renversement de l’illusion) : la zone d’indĂ©termination correspond au moment oĂč l’erreur cesse, trĂšs provisoirement, d’ĂȘtre composĂ©e.

Ce sont prĂ©cisĂ©ment les erreurs composĂ©es qu’exprime notre formule. Elle n’indique en effet que la probabilitĂ© d’une surestimation relative, c’est-Ă -dire la probabilitĂ© pour que se produisent les deux erreurs Ă©lĂ©mentaires. Expliquons-en maintenant chacun des termes. Pour simplifier l’écriture, nous poserons :

D = (L1 — L- ) LaK = n. Ld-Lmax. et la formule s’écrira donc :

P = (D/S) x K.

— Le terme (D) reprĂ©sente les couplages de diffĂ©rence, et n’appelle aucun commentaire.

— Le terme (S), « surface » de la figure, reprĂ©sente la totalitĂ© des couplages possibles pour une figure donnĂ©e. <S) varie naturellement d’une figure Ă  l’autre. Dans le cas du rectangle (fig. 60), il n’intervient qpe des couplages de diffĂ©rence (D) et des couplages de ressemblance (R), et

(1) Bull, Ps., VIII, 10,. pp. 560 et 561.

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d) Conclusion générale

donc que le nombre de points de rencontre est petit, donc que l’erreur absolue doit ĂȘtre plus faible qu’en vision libre. Mais aussi bien, les couplages sont plus prĂ©caires, plus incomplets : ce qui suffit Ă  expliquer que, mĂȘme avec une erreur absolue plus faible, l’erreur relative est plus forte.

. La loi des centrations relatives, comme la loi de Weber, montrent le caractĂšre primitif des facteurs de proportionnalitĂ© dans le domaine de la perception. VoilĂ  qui pourrait d’abord Ă©tonner, car les compositions additives sont plus simples, plus Ă©lĂ©mentaires que les compositions multiplicatives : on sait que sur le plan de l’intelligence, la pensĂ©e ne parvient guĂšre aux compositions multiplicatives qu’au niveau formel (pensĂ©e combinatoire), — et c’est pourtant de telles compositions que la perception est faite. La Gestalt- thĂ©orie invoquait des analogies physiques : mais ce n’est lĂ  que mĂ©taphore, description. Le fait devient clair dans le cadre d’une thĂ©orie probabiliste. La proportionnalitĂ© n’est alors rien d’autre que le rapport des cas rĂ©els aux cas possibles. C’est en ce sens qu’elle est primitive et fondamentale dans le domaine perceptif.

5. Ces remarques nous amĂšnent enfin Ă  reconsidĂ©rer la notion de structure perceptive. Il est bien vrai qu’il existe des structures de la perception, que le tout n’y est pas Ă©gal Ă  la somme des parties, et qu’elles se distinguent des structures opĂ©ratoires de l’intelligence en ce qu’elles sont non-additives et irrĂ©versibles. Cela, la Gestalttheorie l’a bien vu : mais c’est le caractĂšre probabiliste, donc incomplet, des compositions perceptives qui explique l’irrĂ©versibilitĂ© et la non-additivitĂ©. Malheureusement, les Gestaltistes prennent comme modĂšle de structure non-additive la " bonne forme », celle qui est perçue sans dĂ©formation : or, prĂ©cisĂ©ment, si la bonne forme n’est pas dĂ©formĂ©e, c’est parce qu’elle donne lieu Ă  composition d’effets dĂ©formants, mais qui s’annulent rĂ©ciproquement. Comment se ferait-il qu’il y ait dĂ©formation pour le rectangle, et non pour le carré ? Parce que le carrĂ© est plus symĂ©trique » que le rectangle ? Sans doute ; mais si l’on s’en tient Ă  cette affirmation, l’on n’a rien expliquĂ©. La symĂ©trie parfaite du carrĂ© entraĂźne, si l’on peut dire, une distribution symĂ©trique des centrations et des couplages, d’oĂč la compensation. Et le cas de la bonne forme, loin d’ĂȘtre le prototype des structures perceptives, en est l’exception : les structures perceptives sont normalement non-additives, sauf prĂ©cisĂ©ment la bonne forme, qui est le seul exemple de struc-

ture perceptive additive, isomorphe aux structures de l’intelligence si l’on veut, mais diffĂ©rente nĂ©anmoins car la rĂ©versibilitĂ© n’est ici que celle de la rĂ©gulation, et non celle de l’opĂ©ration.

Cette interprĂ©tation des Gestalts dĂ©rive directement, on le voit, de notre thĂ©o rie probabiliste, qui rend compte aussi bien des faits sur lesquels les Gestaltistes ont insistĂ©, que de ceux qu’ils ont passĂ© sous silence ou ne sont pas parvenus Ă  mesurer. Nous confirmerons maintenant cette interprĂ©tation par une Ă©tude expĂ©rimentale directe de la bonne forme et de sa genĂšse.

Les bonnes formes

Il y a dans la Gestalttheorie ceci de paradoxal : qu’elle prĂ©tend expliquer les bonnes formes gĂ©omĂ©triques ( non dĂ©formĂ©es ) par des lois d’organisation et d’équilibre, qui devraient en mĂȘme temps expliquer les dĂ©formations des illusions gĂ©omĂ©triques. Or, s’il est vrai que la partie est dĂ©formĂ©e par le tout, elle doit l’ĂȘtre aussi bien dans une figure parfaitement rĂ©guliĂšre et symĂ©trique que dans une figure qui ne Test pas, — aussi bien, disions-nous, dans le carrĂ© que dans le rectangle : et la Gestalttheorie le nie.

Avec un schĂ©ma probabiliste au contraire, et en partant de la dĂ©formation comme fait primitif dans le domaine de la perception, il n’y a plus de paradoxe. Le carrĂ© n’échappe jpas plus aux effets de dĂ©formation que n’importe quelle autre figure ; on peut le constater en fixant le regard en divers points d’un carrĂ©, au centre, en un sommet, etc.: au cours des fixations successives, on verra le carrĂ© se dĂ©former, ses cĂŽtĂ©s se dilater ou se contracter, ses angles devenir aigus ou obtus. Mais si l’on coordonne ces dĂ©formations successives, alors les surestimations momentanĂ©es se compensent. Comme tous les cĂŽtĂ©s sont Ă©gaux, il n’y aura pas de couplages de diffĂ©rence, et l’égalitĂ© sera assurĂ©e d’autre part par les liaisons internes de la figure (double parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, orthogonalitĂ©, etc.). L’intelligence peut s’ajouter d’ailleurs Ă  la perception ( 1 ), mais c’est un autre problĂšme. Au total, la bonne forme contrairement Ă  ce qu’affirment les Gestaltistes, est une forme Ă  structure additive, non pas directement mais par compensation, c’est-Ă -dire dans laquelle toute dĂ©formatin est-annulĂ©e par une dĂ©formation inverse.

Les bonnes formes n’ont donc rien de primitif : leur « équilibre » est la rĂ©sultante d’effets dĂ©formants, et d’ailleurs elles ont une histoire. Sans doute, les Gestalts trĂšs simples (cercles, carrĂ©s, croix) sont-elles prĂ©coces, sans doute les retrouve-t-on chez les trĂšs jeunes enfants et mĂȘme chez les animaux, non seulement chimpanzĂ©s ou cobayes, mais aussi geais d’Alice Hertz, vairons, abeilles de Louis Verlaine. Mais les Gestaltistes

(1) Ou plus prĂ©cisĂ©ment, comme nous le verrons, orienter l’activitĂ© perceptive : le double parallĂ©lisme suggĂ©rera par exemple de centrer successivement sur chacun des sommets, etc.

en concluent trop vite Ă  leur caractĂšre absolu, intemporel. Une Ă©tude gĂ©nĂ©tique de la perception des Gestalts reste possible. Nous envisagerons ici deux types de problĂšmes : — problĂšmes de discernement et de complĂštement (v. fig. 62) : on prĂ©sente soit des figures isolĂ©es en pointillĂ©s (A), soit des figures entrelacĂ©es (B), soit des figures en pointillĂ©s et entrelacĂ©es (C), soit des bonnes formes tronquĂ©es que l’on demande au sujet de complĂ©ter (D).

— problĂšmes de rĂ©sistance des bonnes formes : on ajoute Ă  une bonne forme un effet dĂ©formant, par exemple l’effet Mui- ler-Lyer sur les cĂŽtĂ©s d’un carrĂ© (fig. 64), pour voir qui l’emporte, de l’illusion ou de la bonne forme, de l’équilibre compensĂ© ou de la dĂ©formation.

a) Discernement et complĂštement de bonnes formes

Les bonnes formes du type A ou B sont aisĂ©ment reconnues dĂšs 3-4 ans (l’expĂ©rience est difficile Ă  rĂ©aliser avec des enfants plus jeunes), Ă  condition que les figures gĂ©omĂ©triques soient simples et que les entrelacs ne soient pas trop subtils.

Mais les figures du type D, Ă©tudiĂ©es avec Mme von Albertini, ne donnent pas lieu chez les jeunes enfants Ă  des complĂštements gĂ©omĂ©triques. Quand on demande au sujet d’ajouter ce qui manque », ou bien il dessine des formes empiriques (des bras, une tĂȘte, une cheminĂ©e) (E) pour reprĂ©senter un bonhomme, une maison, etc., ou bien il trace des lignes sans signification prĂ©cise, rĂ©alisant des bordures (H), des complĂštements en hyper (F) ou en hypo (G), mais rarement dans le sens d’une forme gĂ©omĂ©trique rĂ©guliĂšre et « équilibrĂ©e » (fig. 63).

Avec les figures du type C, les résultats présentent trois stades :

— à partir de 9-10 ans, l’enfant discerne immĂ©diatement, comme l’adulte, le carrĂ©, le triangle, etc. Il construit d’emblĂ©e des lignes virtuelles : c’est une perception que Michotte appellerait « amodale ».

— les trĂšs jeunes enfants, au contraire, perçoivent des Ă©lĂ©ments de figure : ils voient des bĂątons, des allumettes, des maisons, etc.

— au stade intermĂ©diaire, l’enfant parvient

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b) Résistance des bonnes formes

l’adulte ; Ă  7-8 ans : 1,3 fois plus fort ; Ă  9-10 ans : 1,04 fois plus fort, c’est-Ă - dire Ă  peu prĂšs Ă©gal.

Cette diminution rĂ©guliĂšre montre que la bonne forme n’est pas Ă©galement rĂ©sistante selon l’ñge : la prĂ©gnance du carrĂ© n’est pas la mĂȘme Ă  tout Ăąge, puisque l’effet Mulijeh-Lybb est proportionnellement i c’est-Ă -dire indĂ©pendamment de la diminution quantitative propre Ă  cet effet) corrigĂ© davantage chez l’adulte que chez l’enfant.

c) Conclusions

De tels rĂ©sultats suffiraient Ă  nous faire rejeter l’hypothĂšse gestaltiste d’une bonne forme invariable, directement explicable par l’isomorphisme des structures nerveuses, voire par les lois permanentes des Ă©quilibres physiques. Plus prĂ©cisĂ©ment, nous pensons qu’il y a lieu de distinguer deux types de bonnes formes, c’est-Ă -dire deux types d’organisation perceptive :

— la bonne forme primaire, qui relĂšve seulement des effets de champ immĂ©diats, obĂ©it Ă  la loi des centrations relatives et donne une erreur systĂ©matique nulle du seul fait des compensations : cette bonne forme est prĂ©coce, mais peu rĂ©sistante, car l’équilibre des compensations est trĂšs fragile.

— la bonne forme secondaire, que l’on trouve notamment Ă  partir de 9-10 ans, et oĂč interviennent d’autres facteurs que les effets immĂ©diats. Nous dĂ©signerons ces facteurs nouveaux sous le nom gĂ©nĂ©ral d’activitĂ©s perceptives.

Il suffit en effet d’observer le comportement des adultes ou des enfants de 9-10 ans en prĂ©sence d’une figure pour les voir se livrer Ă  toute une activitĂ© d’analyse et d’exploration : avec un carrĂ©, le sujet comparera les cĂŽtĂ©s, les angles, vĂ©rifiera le parallĂ©lisme, etc. On peut donc dire que le sujet modifie intentionnellement le champ, provoque des effets nouveaux en dĂ©plaçant le regard, en opĂ©rant des couplages et des comparaisons suivant un plan plus ou moins systĂ©matique. Cette activitĂ© n’est Ă©videmment pas nouvelle au moment de l’expĂ©rience ; elle a tout un passĂ©, s’appuie sur une somme d’expĂ©riences acquises, de connaissances antĂ©rieures qui ont constituĂ© de ce nous pouvons appeler un schĂšme perceptif. Naturellement, ce terme ne dĂ©signe pas un concept : nous dirons schĂšme perceptif dans le mĂȘme sens que nous disons schĂšme sensori-moteur : c’est un schĂšme d’activitĂ©, une disposition Ă  agir dans un certain sens, qui a une histoire et qui peut se transfĂ©rer. Un schĂšme perceptif, ce sera par exemple l’habitude, en prĂ©sence d’une forme connue, de se livrer Ă  certaines comparaisons plutĂŽt qu’à d’autres.

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Les activités perceptives

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[introduction]

a) CaractÚres généraux des activités perceptives

b) Activités perceptives et effets de champ

lysant du point de vue probabiliste la loi des centrations relatives, nous avons fait intervenir des dĂ©centrations ; une dĂ©centration est dĂ©jĂ  une activitĂ© perceptive, puisqu’elle est liĂ©e Ă  un dĂ©placement du regard. De mĂȘme, on peut considĂ©rer le couplage, au moins dans certains cas, comme une forme rudimentaire de comparaison. Plus gĂ©nĂ©ralement, on peut dire qu’il y a activitĂ© perceptive dĂšs qu’il y a vision libre, puisque le regard va d’un point Ă  un autre. Mais quand on parle de dĂ©placements du regard, il y a lieu de distinguer entre :

— les mouvements automatiques : on sait que l’Ɠil (adulte) ne peut rester immobile plus de 4/10’ de seconde, et qu’au bout de ce temps le globe oculaire se dĂ©place par une saccade, quitte Ă  revenir Ă  son point de dĂ©part ;

— les dĂ©placements dirigĂ©s, les changements volontaires de direction du regard.

Ce sont les déplacements de ce deuxiÚme type que nous considérerons dans les activités perceptives.

c) Classification dis activités perceptives

La classification que nous donnons ici est toute provisoire et n’a, Ă  coup sĂ»r, rien d’exhaustif. Ce n’est guĂšre qu’un inventaire des principales formes d’activitĂ©s perceptives, que nous examinerons ensuite plus en dĂ©tail. Nous distinguerons :

1. l’activitĂ© exploratrice, qui se traduit par l’analyse d’une situation perceptive donnĂ©e. Les Gestaltistes, qui Ă©vitent d’employer le terme d’activitĂ©, parlent Ă  ce propos d’une « attitude analytique », mais il est manifeste que l’analyse et l’exploration sont des conduites actives.

2. le transport spatial, qui se produit par exemple lorsqu’il s’agit de comparer deux figures trop Ă©loignĂ©es l’une de l’autre pour pouvoir ĂȘtre apprĂ©hendĂ©es dans un mĂȘme champ de centration. Nous ne faisons aucune hypothĂšse sur la nature de ce qui est transporté : nous Ă©viterons de parler d’images mentales, ce qui serait expliquer « per obscurius », et nous nous bornerons Ă  parler de traces et Ă  Ă©tudier les effets du transport (Ă  constater par exemple qu’au cours du transport les Ă©lĂ©ments transportĂ©s sont agrandis, surestimĂ©s).

3. les comparaisons, qui sont des transports spatiaux dans les deux sens aller-retour.

4. les transports temporels, qui consistent

diĂ©s Demooh (l’illusion de poids sert mĂȘme de test pour le diagnostic de la dĂ©bilitĂ©, et ClaparĂšde a appelĂ© -signe de Demoor » l’absence d’illusion). MĂȘme, on sait que si l’on donne Ă  soupeser un bloc de fonte, A, puis le mĂȘme bloc surmontĂ© d’une boite vide B, de mĂȘme taille que A et d’aspect extĂ©rieur identique, l’ensemble A l B paraĂźt nettement plus lĂ©ger que le bloc A tout seul, ce qui est un bel exemple de composition non-additive et de paradoxe perceptif !

7. les mises en relation avec un systĂšme de rĂ©fĂ©rence, oĂč une figure donnĂ©e est rapportĂ©e Ă  un cadre rĂ©el ou virtuel, Ă  un systĂšme de coordonnĂ©es naturelles, etc.

8. les perceptions orientĂ©es par des activitĂ©s opĂ©ratoires, donc par l’intelligence, comme lorsque le sujet procĂšde Ă  des constructions gĂ©omĂ©triques mentales et dirige sa perception en fonction de ces constructions. Il ne s’agit pas d’une substitution de l’intelligence Ă  la perception, ni Ă©videmment d’une modification directe de la perception par l’intelligence (l’intelligence ne peut modifier la rĂ©tine I), mais d’une activitĂ© perceptive d’analyse, comparaison, etc., dĂ©clenchĂ©e par les constructions opĂ©ratoires.

Telles sont les principales formes d’activitĂ©s perceptives que nous allons maintenant Ă©tudier.

dans la mise en relation d’un Ă©lĂ©ment actuellement prĂ©sent avec un Ă©lĂ©ment antĂ©- tĂ©rieurement donnĂ©. Il y a des transports temporels spontanĂ©s que l’on peut considĂ©rer comme des effets de champ (et que Koehler appelle des after-elfects une perception antĂ©rieure constituant, selon le vocabulaire gestaltiste, le « fond » d’une perception actuelle) ; mais d’autres transports supposent une activitĂ© du sujet : dans certaines situations, on pourra voir par exemple, en comparant deux perceptions successives, des effets de contraste ou des persĂ©vĂ©rations passives selon qu’il y a ou non activitĂ© du sujet.

5. les transpositions, qui sont des transports de relations, par exemple lorsqu’il s’agit de comparer deux figures Ă  des Ă©chelles diffĂ©rentes (perception de la similitude) ou plus simplement de comparer entre elles des diffĂ©rences.

6. les anticipations perceptives, qu’il faut distinguer des anticipations reprĂ©sentatives. Autre chose est d’imaginer Ă  l’avance ce qui va se produire, autre chose d’anticiper une perception de façon telle que celle-ci s’en trouve aussitĂŽt modifiĂ©e. Un exemple classique est celui de l’illusion de poids (Ă  poids Ă©gal, la moins volumineuse de deux boĂźtes paraĂźt la plus lourde), dont sont exempts les trĂšs jeunes enfants (2- 3 ans) et les dĂ©biles profonds qu’a Ă©tu-

1. L’activitĂ© exploratrice

a) Le syncrétisme de la perception enfantine

La prĂ©caritĂ© de l’activitĂ© exploratrice est manifeste chez les jeunes enfants. Des expĂ©riences faites avec B. Inhedder sur l’activitĂ© stĂ©rĂ©ognosique de l’enfant (expĂ©riences qui dĂ©passent le plan de la perception ) fournissent ici des renseignements utiles. On donne aux sujets des objets usuels ou des formes gĂ©omĂ©triques dĂ©coupĂ©es dans du carton, et on leur demande de les reconnaĂźtre sans les regarder, en les explorant seulement tactile- ment. Or, avant 4 ans, et mĂȘme encore de 4 Ă  6 ans, les enfants se montrent d’une passivitĂ© Ă©tonnante. Ils se contentent de palper globalement l’objet, sans se livrer Ă  aucune investigation prĂ©cise, et en nĂ©gligeant les dĂ©tails. Avec un triangle de carton, l’enfant de 4-5 ans, n’essaie pas de suivre les contours ; il n’en dĂ©couvre pas les angles ou ne les dĂ©couvre que fortuitement. Plus gĂ©nĂ©ralement le jeune enfant ne dĂ©gage que les caractĂšres topologiques d’une forme, et non pas ses caractĂšres mĂ©triques (euclidiens). Il distingue une forme fermĂ©e d’une forme ouverte, mais confond entre elles toutes les formes

fermĂ©es, qu’il appellera aussi bien des « ronds ».

Lle psychologue hongrois Revesz (1) a soutenu, il est vrai, que les formes tactiles n’étaient pas comparables aux Gestalts parce que les Ă©lĂ©ments n’en sont pas simultanĂ©ment donnĂ©s Ă  la perception, et il les oppose aux formes visuelles. Mais pour lĂ©gitime que soit cette remarque, il ne faut pas en exagĂ©rer la portĂ©e : l’expĂ©rience montre que des phĂ©nomĂšnes semblables Ă  ceux de la perception stĂ©rĂ©ognosique se retrouvent dans le domaine visuel. C’est du reste devenu un lieu commun de la psychologie de l’enfant, que de souligner le caractĂšre syncrĂ©tique, global de sa perception, visuelle ou autre. Binet le notait dĂ©jĂ  vers 1890, et depuis ClaparĂšde et Decroly, la notion a fait fortune : encore faut-il la bien comprendre. Ainsi Cra- maussel insiste sur l’attention que l’enfant accorde aux petits dĂ©tails, plutĂŽt qu’aux ensembles. Mais la perception du dĂ©tail n’est pas contradictoire avec le syncrĂ©tisme : elle

(1) REVESZ a enseignĂ© Ă  Amsterdam. On pourra se reporter Ă  l’article publiĂ© par la Revue Suisse de Psychologie Pure et AppliquĂ©e en 1954, et auquel le gestaltiste METZGER rĂ©pond dans la mĂȘme revue.

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b) L’interprĂ©tation gestaltise : la « proximité »

sujet, et de dire que si l’enfant est sensible Ă  la proximitĂ©, c’est bien parce que son champ perceptif (l’ensemble des Ă©lĂ©ments qui sont simultanĂ©ment reliĂ©s dans une zone de centration) est plus Ă©troit : c’est encore lĂ  une description topographique, mais nous ajouterons que s’il en est ainsi, c’est que l’exploration active de la figure totale est encore prĂ©caire. L’enfant, qui ne sait pas encore faire des comparaisons, des transports Ă  distance, des mises en relation, etc., ne se « dĂ©centre » pas, et se borne Ă  relier ce qui lui est donnĂ© dans un champ de centration unique. C’est le dĂ©veloppement des activitĂ©s perceptives qui permettra au champ de s’élargir, Ă  la perception de dĂ©passer les effets de champ par des effets inter-champs nouveaux.

c) Conclusion : évolution du syncrétisme perceptif

C’est ainsi que l’enfant, au fur et Ă  mesure que croissent ses activitĂ©s perceptives, passe du syncrĂ©tisme Ă  l’exploration, de la perception globale a-synthĂ©tique Ă  une perception analytique-synthĂ©tique. Le syncrĂ©tisme s’explique non par les effets de champ, mais par l’insuffisance des activitĂ©s perceptives. On peut interprĂ©ter ainsi les nombreux faits recueillis par Mlle Dvoretzki (devenue depuis Mme Meili et gestaltiste), dans sa belle Ă©tude de L’évolution de la perception chez l’enfant. Mlle Dvoretzki a prĂ©sentĂ© par exemple des figures « équivoques », tĂ©lles qu’une figure humaine dont les yeux, le nez et la moustache sont constituĂ©s par une paire de ciseaux. Elle observe chez les petits des phĂ©nomĂšnes de « condensation » : incapables de voir alternativement le visage et les ciseaux, ils rĂ©unissent en un tout les deux figures qu’ils discernent : « C’est un Monsieur, disent-ils, et on lui a lancĂ© des ciseaux dans la tĂȘte ». En comptant les rĂ©ponses sur une sĂ©rie standard de figures, Mlle DvpÎčiEτzÎșÎč a observĂ© une diminution rĂ©guliĂšre du phĂ©nomĂšne de condensation : de 3 Ă  ĂŽ ans : 8l0 % de rĂ©ponses syncrĂ©tiques de 5 Ă  6 ans : 66 % de 6 Ă  7 ans : 47 % de 7 Ă  8 ans : 36 %, etc.

Elle Ă©tudie du mĂȘme point de vue perceptif les rĂ©ponses des enfants aux planches du test de Rorschach. Le syncrĂ©tisme enfantin se manifeste nettement par l’abondance des Dd, toujours corrĂ©latifs aux F— , et qui ne sauraient donc avoir chez l’enfant la mĂȘme signification sĂ©miologique que chez l’adulte. Globalisme syncrĂ©tique et fixation de dĂ©tails Ă©pars sont les deux faces d’une perception insuffisamment exploratrice, oĂč l’analyse et la mise en relations sont Ă©galement dĂ©ficientes.

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II. Les transports spatiaux et les comparaisons

Une premiĂšre indication sur les transports nous est fournie par les expĂ©riences sur l’erreur de l’étalon. On se souvient qu’il s’agit de comparer deux tiges verticales, dont la distance varie (1). Comme la comparaison est ici imposĂ©e par la consigne, et comme les distances sont donnĂ©es, l’expĂ©rience ne peut nous renseigner sur la largeur du champ de transport spontanĂ©. .Mais on voit trĂšs nettement le nombre de transports augmenter avec l’ñge : il suffit aux petits d’un ou deux coups d’Ɠil pour porter un jugement, tandis que les plus grands diffĂšrent davantage leur rĂ©ponse, et se livrent auparavant Ă  une sĂ©rie de transports successifs d’une tige Ă  l’autre.

L’erreur de l’étalon dĂ©croissant avec l’ñge, on peut supposer qu’ici les transports ont pour effet de diminuer l’erreur (plus grand nombre de couplages, etc.). Mais aussi bien

la trace peut ĂȘtre modifiĂ©e en cours de transport. Sans pouvoir encore en dĂ©cider exactement, nous supposons d’aprĂšs divers indices qu’elle est ordinairement dilatĂ©e. Ce phĂ©nomĂšne peut ĂȘtre rapprochĂ© de la dilatation au niveau des cellules corticales, signalĂ©e par Grey Walter. On expliquerait ainsi l’augmentation de l’erreur avec la distance.

Enfin, en ce qui concerne la distance moyenne’ des transports spontanĂ©s, tout porte Ă  croire qu’elle augmente avec l’ñge. Dans les expĂ©riences qui font intervenir un cadre de rĂ©fĂ©rence, on peut voir par exemple les petits se limiter au cadre immĂ©diatement voisin (les bords de la feuille de papier), tandis que les grands se rĂ©fĂšrent Ă  un cadre plus Ă©loignĂ© (bords de la table, etc.).

(1) Cf. Bull. Ps., VIII, 10, pp. 561-562, et fig. 9.

III. Les transports temporels

Les transports temporels consistent en la mise en relation d’un Ă©lĂ©ment actuellement perçu avec un Ă©lĂ©ment antĂ©rieurement donnĂ©. Pour Ă©viter au maximum les prĂ©suppositions thĂ©oriques, nous ne parlerons pas de « mĂ©moire » ou d’« image mentale », mais seulement d’« expĂ©rience antĂ©rieure » et de « traces », sans rien prĂ©juger ici encore quant Ă  la nature de ces traces. Rappelons que certains effets temporels peuvent ĂȘtre de simples effets de champ, comme ceux que Koehleu appelle des « after-effects ». Mais il en est d’autres qui augmentent avec le. dĂ©veloppement : c’est Ă  ces derniers que nous rĂ©servons le nom de transports temporels. sous lequel nous voulons dĂ©signer spĂ©cialement une activitĂ© perceptive.

Pour la commoditĂ©, nous distinguerons, selon l’ordre de grandeur des distances temporelles en jeu, trois catĂ©gories de transports temporels :

— les transports simples, qui interviennent dans tous les cas de succession immĂ©diate, et qui, de ce point de vue, s’inscrivent dans le prolongement des after- effects ;

— des transports plus Ă©loignĂ©s, comme ceux qui interviennent lorsque la rĂ©pĂ©tition d’une expĂ©rience en modifie les rĂ©sultats ( amĂ©lioration progressive ou au contraire erreur plus forte). Nous Ă©tudierons Ă  ce propos certains effets dus Ă  l’exercice.

— enfin des transports encore plus Ă©loignĂ©s, ceux qui font intervenir l’expĂ©rience acquise pour modifier l’expĂ©rience actuelle, et qui se rapportent donc, si l’on peut dire, Ă  tout le passĂ© perceptif du sujet.

a) Les transports simples

Nous en avons rencontrĂ© un bon exemple avec l’étude de l’illusion d’OppEL-KuÎș∙DT par la mĂ©thode des limites ( mesurants prĂ©sentĂ©s en ordre ascendant ou descendant) (1). On se souvient qu’avec cette mĂ©thode, Osteb- ioeth trouvait une illusion plus forte chez l’adulte que chez l’enfant. C’est parce que les transports temporels, que fait intervenir la prĂ©sentation ordonnĂ©e des variables, s’accroissent avec l’ñge.

ConsidĂ©rons, par exemple, la prĂ©sentation ascendante (fig. 68). Quand apparaĂźt la variable B, le sujet la met en relation avec la variable A antĂ©rieurement prĂ©sentĂ©e, et comme A Ă©tait plus petite que B, B est surestimĂ©e par contraste : B (>A) >B (2). De mĂȘme, C (>B) >C, et ainsi de suite, la surestimation se renforçant chaque fois par effet cumulatif. Avec la prĂ©sentation descendante, on trouve le rĂ©sultat contraire. Mais l’effet de contraste, qui est un simple effet de champ, n’est pas ici le seul en cause. L’étude gĂ©nĂ©tique montre en effet que l’illusion croit avec l’ñge, et pourtant les effets de contraste, comme tous les effets de champ, diminuent de l’enfant Ă  l’adulte. Nous sommes donc bien en prĂ©sence d’une activitĂ© perceptive, d’un transport temporel, d’une mise en relation active entre Ă©lĂ©ments successifs, et non pas’ seulement d’un after-effect immĂ©diat.

Pour mesurer alors l’effet du transport temporel en tant que tel, on prendra par

(1) Cf. supra, p. 644.

(2) Ce symbole se lit, roppelons-le, « B, comparé à un A plus petit que lui, est vu plus grand que B isolé ».

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b) Les effets dus à l’exercice

domaine des seuls effets de champ, mais dans un domaine intermĂ©diaire entre la perception et l’opĂ©ration : la diminution de l’erreur, par exemple, peut s’expliquer par des rĂ©gulations correctives plus ou moins dirigĂ©es, c’est-Ă -dire par des compensations chaque fois plus complĂštes.

c) Influence de l’expĂ©rience acquise : les « impressions absolues »

Les Gestalts empiriques, que BrunSwik s’est attachĂ© Ă  Ă©tudier, montrent que l’expĂ©rience acquise peut modifier la perception actuelle. Dans la prĂ©sentation d’une forme intermĂ©diaire entre une main dissymĂ©trique et un Ă©ventail symĂ©trique Ă  cinq branches ( 1 ), la dĂ©formation dans le sens de la dissymĂ©trie peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un exemple de transport temporel lointain ; nous disons bien « dĂ©formation », car nous ne croyons pas qu’il s’agisse ici d’une interprĂ©tation inconsciente, ni que percevoir ne soit ici « qu’une occasion de se ressouvenir », ou alors, ce prĂ©tendu « souvenir » est incorporĂ© Ă  la perception immĂ©diate actuelle. Un exemple plus prĂ©cis sera fourni par les Ă©tudes sur les « impressions absolues ». La mĂ©thode appelĂ©e aux Etats-Unis « mĂ©thode des stimuli uniques » a Ă©tĂ© employĂ©e avec Lambercier pour Ă©tudier l’estimation perceptive absolue (c’est-Ă -dire sans mesurants) de tiges verticales (2). Les sĂ©ries utilisĂ©es comprennent chacune une dizaine de tiges, prĂ©sentĂ©es sans ordre. Dans la premiĂšre sĂ©rie, la taille de ces tiges varie entre 6 et 9 cm, le mĂ©dian rĂ©el Ă©tant Ă  8 cm. 5. (Les sĂ©ries . suivantes ont leur mĂ©dian Ă  9,5 ; 10,5 ;

11,5 ; 12,5 et enfin de nouveau Ă  8,5 cm.) Entre les Ă©lĂ©ments jugĂ©s grands et les Ă©lĂ©ments jugĂ©s petits, ou plus prĂ©cisĂ©ment entre le plus petit des Ă©lĂ©ments jugĂ©s grands et le plus grand des Ă©lĂ©ments jugĂ©s petits, s’étend une « zone neutre », dont nous appellerons la largeur « écart » et « point neutre » le centre.

Les rĂ©sultats obtenus sont les suivants : — pour chaque sĂ©rie, les impressions sont assez stables ; l’écart diminue avec l’ñge : pour les enfants de 5-6 ans, il est de l’ordre de 2,5 cm ; pour les enfants de 6-7 ans, de 1,75 cm environ, etc.

— liĂ© en gros au mĂ©dian de la sĂ©rie, le point neutre s’abaisse, cependant avec l’ñge. Ainsi, pour la sĂ©rie dont le mĂ©dian rĂ©el est de 8,5 cm, les points neutres sont de :

8,5 cm Ă  5-6 ans 8,2 cm Ă  7-8 ans 7,7 cm chez les adultes — d’une sĂ©rie Ă  l’autre, le dĂ©placement du point neutre n’a pas la mĂȘme amplitude selon l’ñge. Tandis que le mĂ©dian rĂ©el

(1) Cf. Bull. Ps-, VIII, 4, pp. 183-184.

(2) Cf. Bul∣. Ps., VIII, 10, p. 556.

se dĂ©place de 3,5 cm (il passe de 8,5 Ă  12 cm), le point neutre se dĂ©place de 5,8 cm en moyenne chez l’enfant, de 3 cm seulement chez l’adulte. Le point neutre est donc relativement plus stable chez l’adulte. Comment expliquer ces faits curieux ? Nous envisagerons ici trois sortes de problĂšmes :

1. Nature du point neutre

L’hypothĂšse d’une organisation innĂ©e dĂ©terminant le point neutre est exclue, puisque ce point neutre varie avec l’ñge ; de mĂȘme, on ne peut y voir, comme on l’a parfois supposĂ©, une sorte de projection tirĂ©e du corps propre et de la taille du sujet, puisque le point neutre est plus Ă©levĂ© chez l’enfant que chez l’adulte. Aussi est-il lĂ©gitime de faire l’hypothĂšse de l’expĂ©rience acquise. Le point neutre serait une moyenne approximative, rĂ©sultant de tout un ensemble d’expĂ©riences acquises pour une catĂ©gorie dĂ©terminĂ©e d’objets. C’est manifeste s’il s’agit d’objets concrets : nous avons tous une notion approximativement identique de la taille moyenne d’un homme, d’un chien, d’une maison ou d’une fourmi. Mais cela n’explique pas pourquoi cette taille moyenne varie selon l’ñge, ni mĂȘme de quoi peut ĂȘtre faite notre idĂ©e d’une « tige de taille moyenne » ! Nous supposerons alors que le point neutre, pour ces objets non-signifiants, est liĂ© Ă  la distance moyenne d’apprĂ©ciation, qui dans cette expĂ©rience est de 30 Ă  50 cm. Les rĂ©sultats sont tout autres en effet si l’on prĂ©sente les tiges Ă  3 m ou Ă  10 m du sujet. Ici donc, le point neutre serait la taille moyenne des tiges que l’on peut percevoir nettemnt Ă  30- 50 cm environ. Mais Ă  cette distance, on peut bien percevoir des tiges variant de 1 cm Ă  1 m. D’oĂč vient alors que la moyenne n’est pas de 50 cm, mais de l’ordre de 10 cm ? Notre hypothĂšse est que la moyenne en question n’est pas la moyenne arithmĂ©tique de la sĂ©rie, mais sa moyenne proportionnelle, qui est la racine carrĂ©e du produit des extrĂȘmes. On a bien en effet :

Mp = λ∕-1 y 100  = 10 cm.

Cette interprĂ©tation est-elle un artifice de calcul ? Rien, il est vrai, ne permet de la confirmer directement, et les chiffres thĂ©oriques ne s’accordent qu’en gros aux rĂ©sultats empiriques. Pourtant, ce calcul est plausible : nous avons Ă©tabli en effet le caractĂšre primitif des facteurs de proportionnalitĂ© dans

le domaine de la perception, et nous avons fait intervenir des proportions dans la loi des centrations relatives, comme elles interviennent dans la loi de Webeb. La gĂ©nĂ©ralitĂ© de cette loi nous autorise Ă  croire qu’ici le sujet ne juge pas sur des diffĂ©rences’absolues, mais sur des diffĂ©rences proportionnelles. L’intervention de la moyenne proportionnelle n’a rien de plus surprenant que la forme logarithmique de la loi de Fechneb-Webeb.

2. Évolution gĂ©nĂ©tique du point neutre

Mais nous n’avons pas expliquĂ© pourquoi le point neutre s’abaisse avec l’ñge. Souvenons-nous alors que la loi de Webeb ne s’applique pas aux petites valeurs des stimuli, et que le seuil infĂ©rieur Ă  partir duquel elle s’applique s’abaisse avec l’ñge. Souvenons- nous, d’autre part, que la finesse de discrimination perceptive augmente trĂšs gĂ©nĂ©ralement avec l’ñge en mĂȘme temps que s’accroissent les activitĂ©s exploratrices, et remarquons que la moyenne proportionnelle ne dĂ©pend que des extrĂȘmes de la sĂ©rie. Il nous suffira alors d’admettre qu’à distance Ă©gale, l’adulte discrimine de plus petites tiges que l’enfant. Ainsi, dans la formule Mp ∖∕a∙z oĂč Mp dĂ©signe le point neutre, a le terme infĂ©rieur et z le terme supĂ©rieur de la sĂ©rie, z resterait approximativement constant avec l’ñge tandis que a diminuerait. Mp diminuerait donc aussi.

3. Stabilité du point neutre

Un troisiĂšme problĂšme est celui de la stabilitĂ© variable du point neutre selon l’ñge. On a vu que chez l’enfant, il est relativement plus mobile en fonction du changement de la sĂ©rie, que chez l’adulte. Dirons- nous, contrairement Ă  ce qu’on peut observer d’habitude, que l’adulte est plus persĂ©vĂ©- ratif que l’enfant ? Non, car stabilitĂ© et persĂ©vĂ©ration sont choses fort diffĂ©rentes. Le point neutre est plus rĂ©sistant chez l’adulte, comme sont plus rĂ©sistantes les bonnes formes. Si tant est que le point neutre soit effectivement la rĂ©sultante de toute une somme d’expĂ©riences passĂ©es, il est naturel que chez l’adulte l’expĂ©rience perceptive soit davantage cristallisĂ©e, et qu’on y trouve des constances plus nombreuses et plus solides. Ici encore, nous sommes probablement Ă  mi- chemin entre la perception et l’opĂ©ration, entre la constance et l’invariant.

IV. Les transpositions

Nous reprenons de la Gestalttheorie ce terme qui dĂ©signe le transport non plus d’un Ă©lĂ©ment, mais d’un systĂšme de relations, par exemple les relations de similitude. Les transpositions de similitude n’ont pas encore

été étudiées génétiquement, mais le problÚme plus limité de la transposition des différences a été examiné avec Lambbbcieb.

L’expĂ©rience consiste Ă  prĂ©senter deux tiges A et B1 inĂ©gales, puis une troisiĂšme tige

B- B, et une tige variable C. (fig. 71). I Le sujet doit dĂ©signer la tige C telle que ! C — Bu B, — A. On fait par ailleurs varier Îč systĂ©matiquement les distances entre les couples, la grandeur des Ă©lĂ©ments constants et des diffĂ©rences, l’ordre de prĂ©sentation et de comparaison (d’abord de grandes diffĂ©rences, puis de plus petites, ou inversement ; de mĂȘme, comparaisons « ascendantes » ou « descendantes » etc.). L’erreur ainsi mesurĂ©e est complexe. Elle fait intervenir tout Ă  la fois.

— des effets primaires : les diffĂ©rences perçues varient Ă©videmment avec la grandeur absolue des Ă©lĂ©ments, la distance entre les tiges, etc. Ces effets se calculent avec la loi de Weber et la loi des centrations relatives.

des activitĂ©s perceptives : on observe en effet que l’erreur augmente avec la distance du transport et diminue avec l’àge ; mais surtout, on trouve une diffĂ©rence qualitative nette entre les adultes et les jeunes enfants selon l’ordre choisi pour la prĂ©sentation des diffĂ©rences.

C’est que nous retrouvons chez l’adulte des effets temporels. L’adulte met en relation la nouvelle diffĂ©rence avec la prĂ©cĂ©dente, et si elle est objectivement plus grande, elle paraĂźtra plus grande encore par effet de contraste (l’elĂŻet est inverse dans l’ordre descendant). Chez l’enfant, au contraire, il y a persĂ©vĂ©ration : le sujet reste en quelque sorte accrochĂ© Ă  la premiĂšre diffĂ©rence perçue, et ne parait pas s’apercevoir que les diffĂ©rences changent.

V. Les anticipations perceptives

L’illusion de poids est l’exemple le plus classique des anticipations. On sait de longue date qu’elle est plus forte chez l’adulte que chez l’enfant ; plus prĂ©cisĂ©ment, sa courbe d’évolution, Ă©tudiĂ©e par AndrĂ© Rey, montre un accroissement continu de 3 Ă  12-15 ans, une lĂ©gĂšre diminution ensuite (fig. 72). Mais l’illusion de poids est un phĂ©nomĂšne trĂšs complexe, oĂč interviennent, en plus de l’anticipation perceptive proprement dite, divers effets musculaires difficiles Ă  mesurer exactement. Aussi en avons-nous Ă©tudiĂ©, avec Lambercier, l’équivalent visuel, en reprenant une expĂ©rience dĂ©crite par le psychologue russe Usnaidze dans la revue gestaltiste Psychologische Forschung.

LĂ©gĂšrement modifiĂ©e par Lambercier, la technique consiste Ă  prĂ©senter au tachistos- cope deux cercles ayant respectivement 20 et 24 mm de diamĂštre (trois prĂ©sentations successives, dT/lO” de seconde chacune, au lieu de dix prĂ©sentations chez Usnadze). A la quatriĂšme prĂ©sentation, et naturellement sans que le sujet soit prĂ©venu du changement, on montre deux cercles Ă©gaux de 22 mm de diamĂštre (fig. 73). Le cercle C, surestimĂ© par contraste avec A, est vu alors plus grand que D, dĂ©valorisĂ© par contraste avec B qui Ă©tait plus grand que lui. On continue alors de prĂ©senter les cercles Ă©gaux, autant de fois qu’il est nĂ©cessaire jusqu’à disparition de l’illusion. On observe ainsi : — que l’effet Usnaoze Ă  la prĂ©sentation IV est plus fort chez l’adulte. C’est donc bien qu’il ne s’agit pas d’un simple effet de

champ (car les effets de contraste proprement dits diminuent avec Γa.ge), mais bien d’une activitĂ© perceptive d’anticipation. Telle Ă©tait la conclusion d,Usx∙ADZE, sauf que celui-ci parlait, conformĂ©ment au vocabulaire gestaltiste, d’une « attitude anticipatrice » (Einstellung) : nous avons dĂ©jĂ  exposĂ© pourquoi nous prĂ©fĂ©rions le terme d’« activité ».

— que cet effet initialement plus fort se corrige plus rapidement chez l’adulte que chez l’enfant, au cours des prĂ©sentations V, VI, etc. (fig. 74).

Comment expliquerons-nous cette extinction de l’illusion ? Parler en termes de traces, c’est aboutir Ă  une contradiction verbale : la « trace » adulte serait plus forte, et plus faible aussi puisque plus labile ! Parler, comme Koehler, d’after-effect et de saturation ne nous avance guĂšre, car cela ne fait que constater le phĂ©nomĂšne. Parler d’activitĂ© anticipatrice nous paraĂźt plus satisfaisant, car une activitĂ© est un mĂ©canisme rĂ©gulateur semi-rĂ©versible, intermĂ©diaire entre la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire et l’irrĂ©versibilitĂ© des effets de champ. A partir de 9-10 ans, ces rĂ©gulations s’orientent vers l’opĂ©ration, et fonctionnent donc mieux. C’est pourquoi on voit chez l’adulte un freinage plus rapide de l’effet de contraste initial. Ainsi, dans l’illusion d,UsNAi>zE, les activitĂ©s perceptives interviennent d’abord pour renforcer l’effet de contraste (par anticipation), puis pour l’extinction de cet effet (par rĂ©gulation).

VI. Les systÚmes de référence (Coordonnées perceptives)

Nous avons dĂ©jĂ  rencontrĂ© divers cas d’illusions oĂč la position des Ă©lĂ©ments Ă  comparer intervient dans l’illusion aussi bien

que leur grandeur, Ă  cause des mises en relation possibles : l’effet Muller-Lybr n’est pas exactement le mĂȘme en prĂ©sentation

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a) Les expĂ©riences d’Helmut Wursten

chaque sĂ©rie de mesures, et les mesurants C oscillent autour de 5 cm et sont prĂ©sentĂ©s selon la mĂ©thode concentrique). L’illusion croĂźt de 4-5 Ă  9-10 ans, diminue trĂšs lĂ©gĂšrement ensuite : mais les meilleurs des adultes (les mathĂ©maticiens et les Ă©tudiants en psychologie Ă©tudiĂ©s par Fhaisse et Vacthey Ă  Paris) n’atteignent guĂšre que le niveau des petits de 8 ans ! Les enfants de 4-5 ans restent imbattables.

Ce qui peut s’expliquer par le fait que les petits voient moins la diffĂ©rence entre une verticale et une oblique, et que, moins sensibles que ne sont les adultes Ă  la direction, ils sont moins gĂȘnĂ©s dans leurs estimations par le systĂšme de rĂ©fĂ©rence. Ce ne serait donc pas par hasard que l’illusion est maximum vers 9-10 ans, puisque cet Ăąge est celui oĂč les’ coordonnĂ©es de rĂ©fĂ©rence sont constituĂ©es dans le domaine reprĂ©sentatif : il y aurait ici convergence entre le plan de la reprĂ©sentation et celui de la perception. Diverses expĂ©riences corroborent d’ailleurs l’hypothĂšse que l’enfant est moins sensible que l’adulte Ă  la direction des lignes. Entre divers cartons oĂč C est plus ou moins inclinĂ©e par rapport Ă  V, on fera par exemple choisir celui oĂč l’inclinaison est la mĂȘme que sur un modĂšle donnĂ©. L’estimation de l’inclinaison est nettement moins bonne chez les petits de 4-5 ans, et s’amĂ©liore progressivement avec l’ñge (v. courbe en pointillĂ©s, reportĂ©e sur la fig. 76). On trouve des rĂ©sultats analogues pour l’estimation du parallĂ©lisme ; on place une tige verticale ou oblique devant le sujet, et on lui demande d’en disposer une seconde parallĂšlement Ă  la premiĂšre : cette Ă©preuve est facilement rĂ©ussi avec des verticales ; mais avec les obliques, les rĂ©sultats sont trĂšs mauvais chez les petits, progressivement amĂ©liorĂ©s ensuite ( 1 ).

Ainsi, l’illusion Ă©tudiĂ©e par Wuhsten est une illusion secondaire type : on y voit la rĂ©percussion indirecte d’un progrĂšs, qui est directement fonction de l’activitĂ© perceptive, mais dont l’effet est, en la circonstance, d’augmenter l’illusion. Dans le domaine de la perception, le mieux peut ĂȘtre parfois l’ennemi du bien. Une reprise de ces recherches par Fhaisse et Mme Vauthey, portant sur les cas de figure oĂč l’illusion est maximum, fournira des prĂ©cisions intĂ©ressantes (2).

(1) D’expĂ©riences de ce genre, les pĂ©dagogues pourraient sons doute tirer des renseignements utiles, par exemple pour l’enseignement de l’écriture.

(2) Cette recherche n’est pas encore publiĂ©e. Les auteurs en ont exposĂ© les rĂ©sultats aux JournĂ©es Internationales de Psychologie de l’Entant de Paris (avril 1954), le rĂ©sumĂ© qui en est fait ici est donc donnĂ© sous toutes rĂ©serves.

Fraisse a procĂ©dĂ© avec la mĂ©thode constante, et fait de l’illusion une Ă©tude diffĂ©rentielle. Ses rĂ©sultats principaux peuvent se rĂ©sumer ainsi :

— en vision libre, l’erreur augmente progressivement jusqu’à 9-10 ans, comme l’avait trouvĂ© Wubstex. En tachistosco- pie au contraire, l’illusion est Ă  peu prĂšs constante, quel que soit l’ñge. Preuve qu’il s’agit bien d’une activitĂ© perceptive consistant en mises en relations diverses.

— l’erreur est plus forte chez les filles que chez les garçons, ce qui peut ĂȘtre dĂ» au « facteur spatial » que les factorialistes trouvent en quantitĂ© inĂ©gale selon le sexe, ou encore Ă  l’intĂ©rĂȘt plus grand que les garçons porteraient aux figures gĂ©omĂ©triques abstraites.

— aprĂšs 9-10 ans, l’illusion reste constante pour les sujets non cultivĂ©s ou Ă  culture exclusivement littĂ©raire. Elle diminue lĂ©gĂšrement pour les mathĂ©maticiens et les Ă©tudiants en psychologie. Fraisse attribue cette amĂ©lioration au rĂŽle des constructions opĂ©ratoires (rabattements, etc.), familiĂšres aux mathĂ©maticiens et utilisĂ©es aussi par les psychologues, qui cherchent toujours Ă  « n’ĂȘtre pas dupes » dans les expĂ©riences de perception. Fraisse prĂ©tend toutefois que ces constructions opĂ©ratoires .se substituent Ă  la perception ∣ ( ce serait alors du jugement, de la mĂ©moire, etc.). Nous croyons au contraire que la construction opĂ©ratoire oriente l’activitĂ© perceptive, provoque des couplages nouveaux, des mouvements du regard, etc. (1).

b) Les « comparaisons verticales »

Il s’agit de comparer deux lignes A et B prĂ©sentĂ©es l’une au-dessus de l’autre, et non plus cĂŽte Ă  cĂŽte : c’est une illusion classique, la surestimation systĂ©matique de la partie supĂ©rieure du champ, appelĂ©e parfois « illusion des majuscules » (un S ou un B majuscules d’imprimerie, qui paraissent symĂ©triques, ne le sont pas objectivement : si on les regarde Ă  l’envers, elles paraissent disproportionnĂ©es, car leur partie infĂ©rieure est en rĂ©alitĂ© plus grande, et encore dilatĂ©e si on la regarde Ă  l’envers). Les comparaisons verticales ont Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©es Ă  petites distances avec A. Moue, et Ă  grandes distances avec Lambercier (2).

1. A petites distances

On procĂšde ici avec une ligne supĂ©rieure AB constante de 4 cm et une ligne infĂ©rieure CD variable aux alentours de 4 cm (fig. 77). On fait Ă©galement varier l’écart BC des lignes : d’abord les lignes se tou- i (I) FRAISSE a Ă©galement Ă©tudiĂ©, comme moyen de contrĂŽle, la figure < en T renversé ».

(2 ; Recherches non publiées.

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2. A grandes distances

Sans commenter dans le dĂ©tail ces chif- ∣ 1res, remarquons que la variation moyenne est la mĂȘme dans les deux expĂ©riences pour les enfants, tandis que pour l’adulte elle s’ac- çroit nettement dans l’expĂ©rience avec Ă©talon. Tout se passe comme si l’adulte avait des habitudes de comparaison (de haut en bas, ou de bas en haut) que la rĂ©fĂ©rence Ă  un Ă©talon vient perturber. Ces comparaisons verticales inhabituelles supposent en effet des transports spatiaux ; admettons que ces transports ne sont pas homogĂšnes (plus faciles de bas en haut, ou inversement), et qu’au cours du transport l’élĂ©ment transportĂ© est lĂ©gĂšrement, surestimĂ©. Si en effet les transports Ă©taient symĂ©triques (s’il y en avait autant dans les deux sens), il y aurait compensation : mais nous avons des habitudes perceptives qui polarisent les comparaisons dans un certain sens, d’oĂč l’erreur rĂ©sultante. Et comme il s’agit d’habitudes acquises, il est normal qu’elles soient plus nombreuses et plus rigides chez l’adulte, d’oĂč l’augmentation de l’erreur avec l’ñge : c’est affaire d’activitĂ©s, non de persĂ©vĂ©ration. L’expĂ©rience suivante confirme du reste ce rĂŽle des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence qui se « solidifient » au cours du dĂ©veloppement et orientent les activitĂ©s perceptives dans une direction dĂ©terminĂ©e.

c) Les comparaisons horizontale-verticale

L’opinion classique selon laquelle une verticale serait constamment surestimĂ©e par rapport Ă  une horizontale n’est vĂ©rifiĂ©e que pour certains cas de figure. Nous avons examinĂ© dĂ©jĂ  le cas de la « figure en T » (1), mais il est bien vrai que la verticale est constamment surestimĂ©e dans des prĂ©sentations comme celle de la fig. 80. Il s’agit pourtant ici de tout autre chose. L’illusion sur ces figures A, B, C, D, a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e avec Albert More (2). Si la surestimation n’y Ă©tait due qu’aux effets de champ, on devrait trouver une erreur diminuant avec l’ñge, diminuant aussi avec l’exercice, et enfin indĂ©pendante de l’ordre de prĂ©sentation des quatre figures A, B, C, D. Or, aucune de ces prĂ©somptions n’est vĂ©rifiĂ©e :

(1) cf. suρraf p. 647.

(2) Recherche non publiée.

1. Variations avec l’ñge

En gros, l’illusion augmente avec l’ñge : en fait, les rĂ©sultats sont lĂ©gĂšrement diffĂ©rents selon la figure considĂ©rĂ©e. On a par exemple, les chiffres indiquant la surestimation de la verticale :

fig. A fig. D moyenne 4- 5 ans 0,7 3,6 2,1

6- 7 ans 2,2 3,7 2,9

9-10 ans 4,8 3,2 4,0

adultes 5,0 2,3 3,6

La courbe des erreurs moyennes est, on le voit, analogue Ă  la courbe obtenue par Wuus- ten (fig. 76), avec maximum vers 9-10 ans, l’erreur adulte Ă©tant approximativement Ă©gale Ă  celle des enfants de 8 ans. Il s’agit donc trĂšs vraisemblablement d’une illusion secondaire oĂč interviennent, Ă  cĂŽtĂ© de certains effets de champ, des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, des habitudes de comparaison acquises, et des constructions opĂ©ratoires orientant la perception. Les rĂ©sultats suivants l’attestent.

2. Influence de l’exercice

Si l’on rĂ©pĂšte la mesure cinq fois de suite avec les mĂȘmes sujets, on constate dans tous les cas et Ă  tous les Ăąges une augmentation de l’erreur entre la premiĂšre et la derniĂšre expĂ©rience. MĂȘme, la courbe des accroissements est analogue Ă  la courbe des moyennes dĂ©crite ci-dessus. Les accroissements sont en effet de 0,40 environ entre 4 et 7 ans, de 2,0 (maximum) vers 9-10 ans, de 1,0 chez l’adulte. Cet accroissement provient sans doute des habitudes de comparaison contractĂ©es ou renforcĂ©es au cours des expĂ©riences : on peut supposer un lĂ©ger effet primaire surestimant la verticale, puis pour la comparaison un rabattement de la verticale sur l’horizontale, rabattement qui est un transport spatial source de surestimation supplĂ©mentaire. Si c’est la ligne horizontale qui est relevĂ©e vers la verticale, c’est elle qui sera dilatĂ©e pendant le transport, et cette surestimation compensera alors plus ou moins la surestimation de la verticale due Ă  l’effet primaire.

Ces hypothĂšses sont confirmĂ©es par la variation des rĂ©sultats selon l’ordre de prĂ©sentation des figures. Avec l’ordre D-A-C-B, c’est sur les figures A et C que l’illusion est la plus forte ; avec l’ordre B-D-A-C, c’est au contraire sur les figures B et D.

VII. Activités perceptives dirigées par les constructions opératoires

Nous avons dĂ©jĂ  rencontre envers exemples oĂč les activitĂ©s perceptives sont orientĂ©es par des habitudes, des rĂ©fĂ©rences Ă  un cadre virtuel, des constructions proprement dites telles que rabattements, etc. Nous donnerons ici un nouvel exemple significatif ■ d’interfĂ©rence entre perception et opĂ©ration. !

Il s’agit d’une Ă©tude faite avec Lambercier sur les comparaisons en profondeur.

Le dispositif consiste en deux tiges verticales, l’une A proche du sujet, l’autre C nettement plus Ă©loignĂ©e. On fait d’abord comparer directement A et C (I). On prend alors une tige auxiliaire B, que l’on place Ă 

cĂŽtĂ© de A, puis que l’on dĂ©place progressive- -ment jusqu’à la disposer Ă  cĂŽtĂ© de C ( lig. SI ). On supprime enfin B et on fait de nouveau (II) comparer directement A et C. Comme il intervient ici des opĂ©rations, on trouve trois stades dans les rĂ©ponses des sujets : — avant 7 ans. les enfants n’ont pas la transitivitĂ© logique : Ă  partir des deux Ă©galitĂ©s constatĂ©es A = B, B = C, ils ne savent pas conclure que A = C. Leur perception ne risque donc pas d’ĂȘtre influencĂ©e par l’opĂ©ration, — et l’erreur est identique en (I) et en (II).

— entre 7 et 9 ans, l’enfant possĂšde la transitivitĂ©. Il sait que A = C aprĂšs qu’on a introduit B, mais il continue de voir A diffĂ©rent de C. Il constate d’ailleurs lui-mĂȘme cette contradiction : entre ( I ) et (II), l’erreur n’est que faiblement diminuĂ©e.

— au-dessus de 9-10 ans, comme chez l’adulte, l’erreur (II) est presque supprimĂ©e, en tout cas notablement plus faible qu’en (I) : ce n’est pas un jugement qui se substitue Ă  l’estimation perceptive : l’in-

telligence a effectivement amélioré la perception.

L’existence du stade intermĂ©diaire montre que l’opĂ©ration prĂ©cĂšde le progrĂšs perceptif, donc qu’elle en est distincte, et, si l’on peut dire, qu’elle en est la cause et non la consĂ©quence. Comment alors comprendre cette « causalité » ? Il est clair que l’intelligence ne modifie pas la rĂ©tine ni les structures nerveuses centrales. Ce qu’elle peut modifier, c’est l’activitĂ© d’exploration du regard, qu’elle dirige selon un plan dĂ©terminĂ©. L’observation directe le confirme aisĂ©ment (si l’on place B comme B2 sur la fig. 81, les petits comparent, simplement A et B, ou B et C, ou A et C comme on le leur demande ; les grands, au contraire, comparent A Ă  B, B Ă  C, C Ă  A successivement puis recommencent le cycle dans l’autre sens, et ainsi de suite. Non seulement donc ils savent qu’il y a Ă©galitĂ© entre A et C, mais encore ils orientent leur investigation visuelle en tenant compte de cette Ă©galitĂ© et procĂšdent ainsi Ă  des constructions virtuelles qui amĂ©liorent l’estimation perceptive.

Appendice : la perception du mouvement

Avant de conclure sur les effets de champ et les activitĂ©s perceptives, nous donnerons quelques rĂ©sultats d’expĂ©riences sur la perception du mouvement. On y verra de nouveau le rĂŽle des activitĂ©s perceptives, et ce sera une derniĂšre fois l’occasion de confronter au nĂŽtre le point de vue gestaltiste. Deux thĂšses extrĂȘmes, que nous discuterons Ă  la lumiĂšre des faits expĂ©rimentaux, s’opposent en effet sur ce problĂšme :

— l’une, qui fait intervenir l’intelligence en plus (ou Ă  cĂŽtĂ©) de la perception : Mei- nong parle ainsi de « productivitĂ© mentale », ce qui ressemble assez aux fameux « jugements inconscients » de Helmholtz ; Von Weizsacker emploie le terme de « prolepsis », ce qui est encore un appel dĂ©guisĂ© Ă  l’intelligence.

— l’autre ne fait intervenir que des effets de champ : c’est la thùse des gestaltistes : Wehtheimeh, Koehler, Metzger, etc.

a) L’interprĂ©tation gestaltiste

En 1912, Wehtheimeh publie un mémoire célÚbre sur le mouvement stroboscopique. Ses expériences consistaient à présenter un premier trait vertical A, puis un second trait B à la droite de A et aprÚs disparition de ce dernier, puis de nouveau A aprÚs disparition de B, etc. On varie les intervalles de temps entre la présentation de chaque trait. Si cet intervalle est trÚs grand, le sujet voit alternativement A et B, distincts et immobiles. Si la vitesse de succession est trÚs forte, on voit

simultanĂ©ment A et B immobiles. A vitesse intermĂ©diaire, on voit un trait se dĂ©plaçant de A en B, et de B en A : c’est ce mouvement apparent qu’on appelle stroboscopique.

Wertheimer Ă©carte pertinemment diverses interprĂ©tations classiques : le mouvement stroboscopique ne peut s’expliquer par la persistance des impressions rĂ©tiniennes, car alors on devrait voir un brouillage ; il ne faut pas d’ailleurs interprĂ©ter le mouvement stroboscopique en le distinguant du mouvement rĂ©el, car il n’y a entre les deux aucune diffĂ©rence pour la perception. Dans la perception du mouvement, rĂ©el ou non, il n’y aurait que des effets de champ, et une restructuration des donnĂ©es perçues. Koelher a proposĂ© une interprĂ©tation physiologique : le premier trait produit une excitation qui, Ă  vitesse convenable, persiste encore aprĂšs la disparition du trait et quand le second trait apparaĂźt ; il y a alors interfĂ©rence entre les deux excitations, un « court-circuit » et un effet transversal au niveau des centres nerveux. Les lois d’organisation structurale rĂ©gissent cet effet. Metzgeb explique de mĂȘme l’effet perceptif obtenu en prĂ©sentant deux tiges fixĂ©es Ă  un plateau de phonographe en mouvement. Duncker, Wai.lach, Schiller, en dĂ©plaçant un cadre derriĂšre un point Axe, observent que c’est le point qui paraĂźt se dĂ©placer, et expliquent cette illusion en termes de rapport Agure fond ; Kholik, constatant des exceptions si l’on expĂ©rimente avec des objets signiAants, les

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b) L’interprĂ©tation gestaltiste

c) L’expĂ©rience d’Auersperg et Buhrmester

minute (fig. 82). Selon la vitesse, on peut observer pour l’image perçue trois phases, sĂ©parĂ©es par de courtes pĂ©riodes de « crise »:

— à vitesse faible (phase I), on peut suivre le mouvement du carrĂ©, dont on voit les positions successives.

— à vitesse Ă©levĂ©e (phase III), on voit simultanĂ©ment toutes les positions successives occupĂ©es par le carré : c’est l’image de fusion, correspondant Ă  l’image rĂ©tinienne.

— à vitesse moyenne (phase II), on voit une image intermĂ©diaire (croix simple).

— entre I et II, le carrĂ© se disloque, on voit de petits couples de cĂŽtĂ©s croisĂ©s.

— entre II et III, dislocation de la croix simple II, avec image non symĂ©trique.

C’est la phase I qui pose un problĂšme, remarque Auerspberg. D’oĂč vient en effet que nous voyons le carré ? De ce que nous l’anticipons : c’est une prĂ©structuration. L’esprit est en avance sur la perception, d’oĂč le terme de prolepsis. La preuve en serait justement la phase II : nous ferions alors une anticipation de 45", mais le carrĂ© tournant plus vite, la prolepsis est en retard sur l’image perçue, d’oĂč cette image intermĂ©diaire. Quant Ă  la phase III, elle ne pose guĂšre de problĂšme : la prolepsis est dĂ©bordĂ©e par une vitesse trop forte, et nous ne percevons alors que l’image rĂ©tinienne.

d) Interprétation proposée

Mais qu’est-ce au juste que cette prolepsis ? Est-ce un savoir implicite, une « forme a- priori » de la perception, une anticipation Ă  partir de l’image prĂ©cĂ©demment perçue ? L’expĂ©rience d’AUERSPERG a Ă©tĂ© reprise Ă  GenĂšve en collaboration avec Lambercier, Aebli et Mlle Gantenbein. Elle a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e gĂ©nĂ©tiquement (Ă  partir de 4-5 ans), et surtout elle a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e dans les deux sens : en partant d’une vitesse faible que l’on augmente progressivement, comme ci- dessus, et en partant d’une forte vitesse que l’on diminue peu Ă  peu.

On a retrouvĂ© les phases dĂ©crites par Auersperg et Buhrmester, et qui restent qualitativement les mĂȘmes pour tous les Ăąges. Ce qui varie d’un Ăąge Ă  l’autre, ce sont les vitesses-limites de ces phases. Plus l’enfant est jeune, et moindre est la vitesse nĂ©cessaire Ă  changer d’image perçue. La variation est rĂ©guliĂšrement croissante, et c’est mĂȘme l’une des rares expĂ©riences perceptives oĂč les courbes d’ñge restent parfaitement distinctes, se superposent sans jamais se recouper. Il n’est pas douteux que les diffĂ©rences tiennent Ă  la motricitĂ© oculaire, plus lente chez l’enfant que chez l’adulte, et donc plus facilement dĂ©bordĂ©e.

Mais en procédant avec des vitesses dé- croissantes, on retrouve exactement, aussi

bien chez les adultes que chez les enfants, les phases III, II et I. Comment parler d’anticipation pour la phase II, alors que les sujets n’ont vu encore que l’image III et ignorent donc parfaitement qu’il s’agit d’un carrĂ© qui tourne ? Nous pensons que le phĂ©nomĂšne s’explique par la motricitĂ©, sans qu’il soit nĂ©cessaire de faire intervenir cette mĂ©moire ou intelligence dĂ©guisĂ©e qu’est la prolepsis. Si le sujet s’éloigne, on constate que les vitesses critiques sont modifiĂ©es : n’est-ce pas parce que l’angle visuel est diminué ? De mĂȘme si l’on place au centre une pastille blanche que l’on fait fixer par le sujet, le regard est immobilisĂ©, et l’on arrive tout de suite Ă  l’image III. La phase II n’est donc pas la preuve d’une anticipation reprĂ©sentative. On peut l’expliquer par la contraction de la figure, par un rĂ©trĂ©cissement de l’aire de circumduction de l’Ɠil ; c’est lĂ  un phĂ©nomĂšne constant : au fur et Ă  mesure que la vitesse augmente, l’Ɠil, au lieu de

parcourir la circonfĂ©rence autour de laquelle le carrĂ© se dĂ©place rĂ©ellement, dĂ©crit autour du centre des cercles de plus en plus rĂ©trĂ©cis, jusqu’à ne plus fixer que le point central : c’est pourquoi l’adjonction de la pastille blanche hĂąte l’apparition de l’image de fusion. Ce rĂ©trĂ©cissement de l’aire de circum- duction entraĂźne une dĂ©valuation des espaces intercalaires, et la difficultĂ© Ă  localiser les Ă©lĂ©ments successifs par rapport au cadre de rĂ©fĂ©rence. La perception du mouvement est donc affaire de motricitĂ© oculaire et d’activitĂ© perceptive, une activitĂ© complexe en vĂ©ritĂ©, oĂč interviennent toutes sortes de transports spatiaux et temporels. Il n’est plus nĂ©cessaire d’invoquer une prolepsis mentale. Il se peut bien qu’en prĂ©sentation Ă  vitesses croissantes, le sujet cherche Ă  « retrouver » le carrĂ© qu’il voyait prĂ©cĂ©demment. Mais cette reprĂ©sentation, ou anticipation, ou rĂ©miniscence ne fait, encore une fois, qu’orienter l’activitĂ© perceptive.

Conclusion

En limitant ici notre Ă©tude des activitĂ©s perceptives, nous ne prĂ©tendons pas en avoir mĂȘme expliquĂ© la nature, ni Ă©puisĂ© la riche diversitĂ©. Nous ne sommes pas en mesure, actuellement, de dresser l’inventaire exhaustif de ces activitĂ©s, Ă  fortiori d’en exposer la hiĂ©rarchie ou d’en montrer l’unitĂ©. Ce que nous savons, c’est que la plupart d’entre elles supposent la motricité ; — qu’elles permettent des mises en relation diverses, dans l’espace et dans le temps, et nous font sortir ainsi des limites du champ de centration, c’est-Ă -dire dĂ©passer les interactions immĂ©diates qui se produisent entre les Ă©lĂ©ments de ce champ ; — enfin, nous savons qu’elles augmentent avec l’ñge, et sont, par consĂ©quent, fonction du dĂ©veloppement, moteur ou intellectuel. Vraisemblablement, il existe toute une gamme de telles activitĂ©s, toute une hiĂ©rarchie, dont les plus simples se rapprochent des mĂ©canismes primaires, et dont les plus complexes sont voisines des activitĂ©s opĂ©ratoires de l’intelligence. Nous avons vu que les couplages en vision libre sont dĂ©jĂ  une forme rudimentaire d’activitĂ© perceptive, et qu’à l’autre extrĂȘme certaines perceptions font intervenir des constructions complexes, interfĂ©rant avec les opĂ©rations.

Nous avons vu Ă©galement qu’en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les activitĂ©s perceptives sont source d’objectivitĂ©, mais qu’il peut aussi bien arriver qu’elles renforcent des erreurs primaires, ou qu’elles engendrent mĂȘme des illusions

dont les jeunes enfants sont exempts. L’essentiel Ă©tait de marquer la diffĂ©rence de nature, puis les conflits, entre effets primaires (dont nous avons montrĂ© le mĂ©canisme probabiliste) et activitĂ©s perceptives, qui multiplient et coordonnent, avec un succĂšs inĂ©gal, ces effets initiaux. Qu’on ne puisse jamais, mĂȘme au laboratoire, isoler tout Ă  fait les premiers des secondes, n’infirme pas la lĂ©gitimitĂ© de la distinction.

Il est bien certain que les faits de perception comptent parmi les plus complexes des faits dont la psychologie ait Ă  connaĂźtre. Mais trop souvent la psychologie de la perception en a cherchĂ© l’explication soit du cĂŽtĂ© du sujet, en crĂ©ditant alors exagĂ©rĂ©ment son intelligence ou sa mĂ©moire ou sa personnalitĂ© entiĂšre, — soit du cĂŽtĂ© de l’objet, en privilĂ©giant alors excessivement les structures prĂ©formĂ©es de l’organisme ou des lois permanentes de l’univers physique. Que l’on se trouve constamment en prĂ©sence d’interactions multiples entre le sujet et l’objet, cela n’est douteux pour personne. Encore ne suffit-il pas de le proclamer. Sans prĂ©tendre avoir fait, dans notre analyse, la part qui reviendrait exactement Ă  chacun, nous croyons avoir marquĂ© quelques distinctions nĂ©cessaires et contribuĂ© ainsi Ă  une meilleure comprĂ©hension des rapports entre l’esprit et la rĂ©alitĂ©.

FIN DU COURS

Notes prises par Mmes GARELLI et JAVAL, rédigées par Pierre GRECO.

ERRATUM : page 644, lire sous c) « Kundt » et, dans les notes, « p. 647 * au lieu de 646 et « p. 657 * au lieu de 656.

 

 

 

 

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