Le dĂ©veloppement de la perception de lâenfant Ă lâadulte (1955) a
Introduction
A. Définition de la perception
Lâobjet de ce cours est âlâĂ©tude expĂ©rimentale de la perception, de son organisation et de son Ă©volution dans lâenfance et lâadolescence.
Mais le terme de perception sert en psychologie Ă dĂ©signer des faits qui, pour ĂȘtre apparentĂ©s, doivent nĂ©anmoins ĂȘtre distinguĂ©s et analysĂ©s avec soin. Nous partirons donc dâune dĂ©finition Ă la fois assez stricte pour ne pas recouvrir des phĂ©nomĂšnes trop divers, et assez gĂ©nĂ©rale pour ne rien prĂ©juger quant Ă lâinterprĂ©tation de ces phĂ©nomĂšnes.
a) Quâest-ce que la perception ?
Nous appellerons perception la connaissance la plus directe ou la plus immĂ©diate possible â de lâobjet prĂ©sent, en rĂ©fĂ©rence avec un champ sensoriel (sans affirmer pour autant quâil existe une connaissance entiĂšrement directe ou immĂ©diate !. On voit combien cette dĂ©finition est limitative. Percevoir un triangle ou un carrĂ©, câest distinguer leur forme ; mais reconnaĂźtre un triangle, identifier une forme perçue en jugeant que câest un triangle, câest dĂ©jĂ plus que percevoir : câest se rĂ©fĂ©rer Ă un objet absent, inclure lâobjet perçu dans une classe logique, la classe des triangles, qui contient non seulement les formes identiques au triangle prĂ©sent, mais toutes les figures fermĂ©es possibles ayant trois cĂŽtĂ©s.
b) Discussion dâobjections eventuelles
Mais notre définition est-elle légitime ? Ne laisse-t-elle pas échapper certains faits incontestablement perceptifs ? Nous examinerons rapidement trois sortes de faits, devant lesquels la définition précédente semble précisément en défaut.
1. Les perceptions amodales (Michotte)
Il sâagit prĂ©cisĂ©ment de perceptions qui ne semblent pas se rĂ©fĂ©rer Ă des donnĂ©es sensorielles. Ainsi, lâeffet tunnel (quand un mobile passe derriĂšre un Ă©cran, on continue de percevoir la localisation de lâobjet Ă chaque instant de sa trajectoire, et Ă lui attribuer une certaine vitesse tout le temps quâil est cachĂ© Ă la vue) â ou lâeffet Ă©cran (un objet en partie cachĂ© par un Ă©cran est vu complĂštement). Mais lâeffet Ă©cran sâexplique par la loi gestaltiste selon laquelle la frontiĂšre fait partie de la figure et non du fond, de sorte que la frontiĂšre de lâĂ©cran fait partie de lâĂ©cran, et nâest pas vue comme limitant lâobjet qui est derriĂšre et qui joue le rĂŽle de fond. De mĂȘme, dans lâeffet tunnel, la perception du mobile est fonction du champ sensoriel entier : sa localisation et sa vitesse quand il est masquĂ© sont donc toujours perçues en rĂ©fĂ©rence au champ. Les perceptions amodales ne font pas exception Ă la dĂ©finition proposĂ©e.
2. La perception de la causalité (Michotte)
Michoite a mis aussi en Ă©vidence une perception de la causalitĂ©, indĂ©pendante de la notion de causalitĂ©. Une figure A se dĂ©place vers une figure B, la touche, et la figure B se met en mouvement. Le sujet a utie impression de causalitĂ© (lancement, entraĂźnement, dĂ©clanchement). Mais cette impression ne se rĂ©fĂšre pas Ă une reprĂ©sentation : elle est, Michotte y insiste, proprement perceptive â câest-Ă -dire quâelle est la rĂ©sultante dâeffets qui se produisent tous dans le champ sensoriel prĂ©sent. Il y a donc bien, ici encore, rĂ©fĂ©rence au champ donnĂ©.
3. Les Gestalts empiriques (Egon Brunswik)
Brunswik dĂ©signe ainsi des. formes dont la prĂ©gnance est fonction de lâexpĂ©rience acquise,
et non pas de la seule structure gĂ©omĂ©trique de la figure (qui caractĂ©rise les Gestalts classiques de Koehler). Il prĂ©sente en tachisto- scopie une forme exactement intermĂ©diaire entre lâimage dâune main et une forme gĂ©omĂ©trique rĂ©guliĂšre Ă 5 branches. Faite sur des adultes, lâexpĂ©rience montre que 50 % des sujets corrigent la perception dans le . sens de la dissymĂ©trie et voient une main, tandis que 50 % voient une sorte dâĂ©ventail rĂ©gulier en corrigeant dans le sens de la prĂ©gnance gĂ©omĂ©trique. Or, si reconnaĂźtre une main est dĂ©jĂ autre chose que de la perception, la dĂ©formation dans le sens de la dissymĂ©trie est bien une dĂ©formation perceptive, qui ne se rĂ©fĂšre pas au champ sensoriel actuel. Mais pour expliquer cette dĂ©formation, il nâest pas nĂ©cessaire de faire intervenir la mĂ©moire, la reprĂ©sentation, le jugement, etc. On peut bien parler dâune influence des expĂ©riences antĂ©rieures, â câest-Ă -dire dâune action des champs sensoriels antĂ©rieurs sur le champ actuel. Cette action est dâailleurs courante dans le domaine perceptif : on sait depuis longtemps que lâeau tiĂšde paraĂźt chaude Ă la main prĂ©alablement trempĂ©e dans lâeau froide, et froide Ă la main trempĂ©e dâabord dans lâeau chaude. Mais cela ne constitue pas une objection radicale Ă notre dĂ©finition. Il nous suffit de la prĂ©ciser en caractĂ©risant le champ perceptif donnĂ© non seulement par sa dimension spatiale, mais aussi par sa dimension temporelle. Nous aurons frĂ©quemment par la suite Ă revenir sur ces deux dimensions, sur les effets qui en rĂ©sultent, et sur lâexpĂ©rience dâEgon Brunswik elle-mĂȘme.
c) Portée de la définition proposée
En dĂ©finissant la perception comme lâaction du champ sensoriel sur le sujet, nous ne prĂ©jugeons en rien de la nature de la perception, nous ne tranchons aucun problĂšme concernant, par exemple, les rapports de la perception et de lâintelligence. Nous pouvons distinguer entre une action Ă sens unique, jouant dans le champ sensoriel actuel, et opĂ©rant de proche en proche Iperception) â et lâopĂ©ration de lâIntelligence, qui serait une comparaison mobile (ne procĂ©dant pas nĂ©cessairement de proche en proche) et rĂ©versible, se rĂ©fĂ©rant Ă des Ă©lĂ©ments situĂ©s en dehors du champ sensoriel. Mais nous laissons entier le problĂšme de savoir, par exemple, si les opĂ©rations intellectuelles dĂ©rivent des mĂ©canismes perceptifs, ou si la perception utilise des opĂ©rations intellectuelles inconscientes, etc.
B. Situation de la perception par rapport aux diverses fonctions mentales
Les psychologues se sont constamment prĂ©occupĂ©s de situer les unes par rapport aux autres les diverses fonctions mentales, et notamment les fonctions cognitives : sensation ; perception, jugement, etc., soit pour les rĂ©duire les unes aux autres, soit pour seulement les hiĂ©rarchiser. Une Ă©tude de la perception, aussi stricte quâelle se veuille, ne peut manquer de rencontrer de tels problĂšmes. Aussi rappellerons-nous trĂšs sommairement lâĂ©volution gĂ©nĂ©rale des idĂ©es.
a) Le point de vue classique
Philosophiquement, la thĂšse classique est atomistique. La sensation est la source et lâĂ©lĂ©ment de toute connaissance, la perception est un agrĂ©gat de sensations : tel est le point de vue associationniste, empiriste, sensualiste, sous diverses variantes. Au point de vue expĂ©rimental, cette thĂšse a Ă©tĂ© celle de la psychophysique, dont certains travaux sont encore tout Ă fait valables (recherches sur les seuils, par exemple), mais dont les thĂ©ories explicatives ont Ă©tĂ© abandonnĂ©es. Avant Binet, on prĂ©tendait rendre compte de lâintelligence et la mesurer en dĂ©terminant lâacuitĂ© visuelle et toutes sortes de seuils sensoriels. Or, les pSychophysi- ciens ont rencontrĂ© le problĂšme de lâerreur perceptive, et notamment lâerreur systĂ©matique, qui les gĂȘnait considĂ©rablement pour leurs mesures, et quâils cherchaient Ă Ă©liminer par des dispositifs ingĂ©nieux erreurs spatiales tenant Ă la topographie du champ (de deux segments placĂ©s lâun au-dessus de lâautre, le segment supĂ©rieur est surestimé ; erreurs systĂ©matiques de gauche et de droite ; sous-estimation des Ă©lĂ©ments pĂ©riphĂ©riques du champ visuel, etc.), erreurs temporelles (de deux Ă©lĂ©ments perçus successivement, le dernier est surestimĂ©), etc. etc.
Comme ils ne parvenaient pas Ă supprimer ces erreurs, les psychophysiciens ont entrepris de les mesurer et de calculer ainsi des formules de correction pour obtenir des dĂ©terminations esthĂ©siomĂ©triques rigoureusement exactes. Mais, paradoxalement, câest lâĂ©tude des erreurs elles-mĂȘmes qui a constituĂ© le legs le plus fĂ©cond de la psychophysique. La loi de Weber, par exemple, nous renseigne autant sur le seuil diffĂ©rentiel que sur lâerreur de comparaison, et nous permet de rĂ©flĂ©chir sur le processus mĂȘme de la. comparaison perceptive : nous y reviendrons plus loin.
Rappelons encore que les hypothÚses atomistiques ont influencé la psychologie appliquée, notamment la pédagogie : ainsi, les exercices sensoriels de Froebel, ou ceux de la méthode Montessori (qui utilise des opérations, mais sans le savoir).
b) Les points de vue actuels
Les recherches modernes, depuis la Gestalt- theorie, ont complÚtement renversé cette perspective. Des tendances actuelles, au demeurant fort diverses, retenons trois thÚmes généraux :
I. La sensation nâest plus considĂ©rĂ©e comme lâĂ©lĂ©ment de la perception. Elle est dĂ©jĂ structurĂ©e. Ceux qui sâattachent encore au problĂšme de la sensation, comme Pieron, la considĂšrentâ comme un symbole, un indice de lâobjet, et non comme sa copie exacte ou la rĂ©plique par : tielle dâune de ses propriĂ©tĂ©s.
2. Lâerreur systĂ©matique est la caractĂ©ristique propre de la perception, et non plus sa dĂ©faillance. Loin dâĂȘtre « illusion », ratĂ© de la connaissance, lâerreur systĂ©matique indique que nous avons affaire Ă un mĂ©canisme original. Les erreurs temporelles indiquent les effets perceptifs se rattachant Ă la succession. Les erreurs spatiales, qui consistent Ă sous-estimer ou surestimer une grandeur, par comparaison avec une autre, indiquent les effets dâassimilation, de dissimilation et de transport relatifs Ă lâensemble du champ, etc. Lâ« illusion perceptive », comme on disait autrefois, nâest pas une dĂ©formation de la perception : câest la perception qui est essentiellement dĂ©formante.
3. La perception nâest plus considĂ©rĂ©e comme prĂ©cĂ©dant dâautres fonctions, supposĂ©es plus complexes. Elle est constamment en relation avec ces diverses fonctions : avec le mouvement (cf. la notion de « Gestaltkreis », de von WeizsĂ cker, Auersperc, etc.l â avec les postures (cf. la « sensori-tonic field theory » de Heinz Werneri â avec les intĂ©rĂȘts, les stĂ©rĂ©otypes sociaux (et. recherches de Brunner et Postmani â et de façon plus gĂ©nĂ©rale avec la personnalitĂ© tout entiĂšre : câest ce quâon a appelĂ© aux U.S.A., le « new-look » en matiĂšre de psychologie de la perception.
c) Limites de notre étude
Nous ne pourrons Ă©videmment aborder dans cette Ă©tude les divers problĂšmes que nous venons de signaler. Nous nous bornerons Ă lâexamen de quelques faits perceptifs simples, du point de vue expĂ©rimental et gĂ©nĂ©tique. Mais, en en recherchant lâexplication, nous rencontrerons le problĂšme des rapports entre la perception et lâintelligence. On sait que pour certains, la perception est le point de dĂ©part de lâintelligence ; pour dâautres, au contraire, lâintelligence est au dĂ©part, elle est constamment Ă lâĆuvre dans la perception (cf. les « raisonnements inconscients » de HelmholtzL Nous ne formulerons, pour lâinstant, aucune hypothĂšse Ă ce sujet ; nous reconnaĂźtrons seulement que, mĂȘme si elle nâest pas lâorigine de lâintelligence, la perception est nĂ©anmoins la forme la plus simple de connaissance. Et nous aurons Ă examiner des perceptions de complexitĂ© croissante : celles qui font intervenir des effets de champ, celles oĂč interviennent des actions inter-champs du point de vue spatial (transports, comparaisons, transpositions ! ou temporel (anticipations, persĂ©vĂ©rations !. Nous trouverons ainsi toute une sĂ©rie dâintermĂ©diaires entre la connaissance perceptive et la connaissance intellectuelle proprement dite. Nous admettons que câest de lâaction que sort la connaissance. Mais lâaction ne se traduit en connaissance que par lâintermĂ©diaire de perceptions extĂ©ro- ou proprioceptives, dĂšs le niveau sensori-moteur. Quand apparaĂźt lâintelligence opĂ©ratoire, câest dâabord sur des configurations perceptives quâelle travaille â et nous savons que le dĂ©veloppement de la pensĂ©e opĂ©ratoire se fait par une libĂ©ration progressive Ă lâĂ©gard des donnĂ©es perçues. Ainsi, selon les Ăąges et selon les situations, on peut voir tantĂŽt les configurations perceptives aider le travail de lâintelligence (dans un problĂšme comme ceux des tests de Spearman ou des « Matrices » de Raven, oĂč lâon donne, par exemple, un carrĂ© blanc et un carrĂ© noir, puis un rond blanc placĂ© sous le carrĂ© blanc, et oĂč il faut trouver le quatriĂšme Ă©lĂ©ment (rond noir !, les donnĂ©es perceptives favorisent lâopĂ©ration de multiplication logique des 2 classes « rond » et « noir »), tantĂŽt, au contraire, les donnĂ©es perçues constituer un obstacle Ă â lâintelligence (cf. dĂ©formations de la boulette de glaise dans les Ă©preuves de conservation, Ă©quivalence des quantitĂ©s fractionnĂ©es, etc.!.
C. IntĂ©rĂȘt des recherches sur la perception
On sâimagine trop volontiers que les recherches expĂ©rimentales sur la perception restent de purs travaux de laboratoire. Pour en montrer la portĂ©e, nous rappellerons dâabord deux exemples dâapplications pratiques Ă la pĂ©dagogie, puis nous indiquerons ce que la psychologie de lâenfant peut retirer de telles recherches.
a) Exemples dâapplications pĂ©dagogiques
1. La mĂ©thode globale dâenseignement de la lecture
La méthode globale procÚde de découvertes convergentes, venues de chercheurs indépendants. Vers 1890, von Ehrenfels avait découvert
les « Gestalt-qualitaten » (ce nâĂ©taient pas encore les Gestalts classiques de la thĂ©orie de la Forme, mais des qualitĂ©s dâensemble sâajoutant aux autres qualitĂ©s sensibles : on connaĂźt les exemples cĂ©lĂšbres de la mĂ©lodie et de la physionomie). En. mĂȘme temps, des expĂ©riences faites sur les adultes montraient que 10 lettres Ă©taient plus. facilement reconnues, en prĂ©sentation tachistoscopique, si elles formaient un mot que si elles.Ă©taient quelconques. Vers 1905, en sâinspirant de ces travaux, ClaparĂšde (sans en tirer de consĂ©quences pĂ©dagogiques) et Decroly ont fait des observations du mĂȘme ordre sur la perception de lâenfant. ClaparĂšde notait que son fils, qui ne savait pas lire ni, Ă fortiori, dĂ©chiffrer la musique, reconnaissait,, dans un album de chansons, celle quâon lui avait chantĂ©e : il avait, donc une « perception syncrĂ©tique » de la page dans son ensemble, perception qui nâimpliquait pas la reconnaissance prĂ©alable des divers Ă©lĂ©ments. Decroly, observant des faits analogues, parle de « perception globale » et a lâidĂ©e dâen tirer une mĂ©thode dâapprentissage de la lecture pour les arriĂ©rĂ©s de son Institut, inĂ©ducables par la mĂ©thode littĂ©rale et syllabique classique. GĂ©nĂ©ralisĂ©e ensuite aux enfants normaux, la mĂ©thode globale devait susciter lâenthousiasme et les controverses que lâon sait (1).
2. La mĂ©thode « intuitive » dâinitiation a lâarithmĂ©tique
Ici, lâapplication pĂ©dagogique des faits perceptifs a Ă©tĂ© moins heureuse, et nâa pas donnĂ© de rĂ©sultats aussi nets que la mĂ©thode de lecture de Decroly, car on a fait trop crĂ©dit Ă la perception seule, sĂ©parĂ©e de lâintelligence, pour des problĂšmes qui sont des opĂ©rations. La mĂ©thode traditionnelle dâenseignement du calcul commençait par un dressage mĂ©canique des « opĂ©rations de base » : on faisait acquĂ©rir, par lâapprentissage des tables dâaddition et de multiplication et par des exercices rĂ©pĂ©tĂ©s, les automatismes considĂ©rĂ©s comme devant nĂ©cessairement prĂ©cĂ©der la comprĂ©hension des opĂ©rations arithmĂ©tiques. W.-A. Lay, partant dâune conception, du reste discutable, de lâintelligence et de la comprĂ©hension, propose au contraire une mĂ©thode « intuitive », câest-Ă - dire fondĂ©e sur lâintuition sensible des figures. Les nombres sont reprĂ©sentĂ©s ici par des groupes de points et lâon passe ensuite aux opĂ©rations, en combinant entre elles les figures ainsi formĂ©es. AppliquĂ©e aussi Ă la gĂ©omĂ©trie, la mĂ©thode a trouvĂ© un essor accru avec les travaux des Gestajlistes, pour qui lâintelligence ne fait que prolonger la perception, en en
Â
1) Nous nâavons pas Ă examiner ici la valeur pĂ©dagogique de la mĂ©thode globale. Rappelons sim- plement gye. lâapprentissage de la lecture ne se rĂ©dĂąitâpas ata discrimination dĂ©s mots et des lettres, et queMaâ comprĂ©hension du sens de mots lus pose un _.prqblĂšmQ ;! diffĂ©rent ;. restructurant les donnĂ©es, mais selon des lois identiques : ainsi Wertheimer explique que pour trouver la surface dâun triangle rectangle isocĂšle, il faut le « voir » comme la moitiĂ© dâun carrĂ©, et que tout raisonnement (le syllogisme, la dĂ©monstration, mathĂ©matique) consiste pareillement Ă insĂ©rer une structure moins bonne dans une structure meilleure â et cela pour lâintelligence adulte aussi bien que pour celle de lâenfant.
La mĂ©thode « intuitive » a rencontrĂ© un grand succĂšs auprĂšs des pĂ©dagogues. Decroly et Mlle Descoeudres sâen sont inspirĂ©s pour leurs cĂ©lĂšbres jeux de lotos. Mais elle reste trĂšs discutable, car ce nâest pas une mĂ©thode suffisamment active : au verbalisme du mot, elle substitue pour ainsi dire le verbalisme de lâimage. LâopĂ©ration ; en effet, nâest liĂ©e ni Ă la structure de dĂ©part, ni Ă la structure terminale, mais Ă la transformation mĂȘme de ces structures. Or, dans la mĂ©thode de Lay ou les lotos Decroly, les figures sont construites par lâadulte, qui les dĂ©compose et les recompose, lâenfant se bornant Ă constater les transformations et le rĂ©sultat. Aussi peut-on voir lâenfant manier le matĂ©riel « intuitif » avec un succĂšs apparent, sans possĂ©der pour autant les notions de conservation qui sont le critĂšre de lâachĂšvement dâun systĂšme opĂ©ratoire. Par exemple, un enfant parviendra Ă mettre en correspondance bi-univoque deux collections de jetons, rouges et bleus, en alignant les jetons rouges, puis en plaçant un jeton bleu au-dessous de chaque jeton rouge, et il Ă©noncera lâĂ©galitĂ© des deux collections : mais il suffira de resserrer ou de desserrer lâune des collections pour que lâĂ©galitĂ© ne soit plus reconnue. LâĂ©quivalence optique ne conduit pas dâelle-mĂȘme Ă lâĂ©quivalence numĂ©rique. On peut donc reprocher Ă la mĂ©thode intuitive dâutiliser les seuls processus perceptifs dans un domaine oĂč ils ne suffisent pas.
b) IntĂ©rĂȘt des problĂšmes perceptifs en psychologie de lâenfant
1. LâĂ©volution de la perception
La perception prĂ©sente, de lâenfant Ă lâadulte, une Ă©volution trĂšs particuliĂšre. Dans presque tous les domaines, intelligence, affectivitĂ©, mĂ©moire etc., on reconnaĂźt gĂ©nĂ©ralement que la pensĂ©e de lâenfant diffĂšre qualitativement de celle de lâadulte. Dans le domaine perceptif, au contraire, diverses thĂ©ories nâadmettent pas ces transformations qualitatives de stade en stade. Les Gestaltistes, en particulier, ont accrĂ©ditĂ© lâidĂ©e que les. lois dâorganisation des .formes sont indĂ©pendantes du dĂ©veloppement, et quâon peut mĂȘme les retrouver chez les animaux : on connaĂźt les travaux .de Koehler sur la perception des chimpanzĂ©s, dâAlice Herz sur le geai, ou les expĂ©riences dâHelen Frank qui montrent une constance des
grandeurs chez le bĂ©bĂ© dĂšs 11 mois, et que nous aurons Ă discuter par la suite. On a mĂȘme retrouvĂ© chez les poissons (vairon) lâillusion des cercles concentriques de Delboeuf (sous- estimation du cercle extĂ©rieur, surestimation du cercle intĂ©rieur). Or, une Ă©tude gĂ©nĂ©tique attentive permet de distinguer deux catĂ©gories de faits, dont lâexamen dĂ©taillĂ© nous retiendra longuement, et que nous nous contenterons de signaler ici :
â Il y a, par exemple, une catĂ©gorie dâillusions oĂč lâon trouve des Ă©lĂ©ments constants Ă travers les Ăąges. Si lâon mesure lâillusion de DelbĆuf avec un cercle intĂ©rieur fixe de diamĂštre A, et un cercle intĂ©rieur variable de diamĂštre B = A + Aâ, et si I on trace une courbe des rĂ©sultats en portant en ordonnĂ©e la valeur P de lâillusion, en abscisse la largeur Aâ variable de la zone sĂ©parant les deux cercles, on obtient des courbes remarquablement constantes selon les Ăąges. Lâillusion P varie quantitativement selon lâĂąge, mais dans tous les cas elle est maximum pour une certaine valeur de Aâ (= A/6), sâannule pour Aâ = A (renversement de lâillusion) et passe de nouveau par un « maximum nĂ©gatif » pour Aâ = 1,7 A. De 4/5 ans jusquâĂ lâĂąge adulte, lâillusion est donc qualitativement identique : elle ne varie que quantitativement. Nous appellerons illusions primaires ces illusions qui, dâĂąge en Ăąge, ne se transforment pas qualitativement, et que Binet appelait des « illusions innĂ©es ».
â Mais il y a dâautres illusions qui nâĂ©voluent pas de la mĂȘme façon (illusions secondaires). Ainsi, dans lâexpĂ©rience de Wursten, oĂč lâon fait comparer une verticale de 5 cm. avec une oblique distante de 5 cm. de la prĂ©cĂ©dente, et dâinclinaison variable : les rĂ©ponses de lâenfant de 5/6 ans sont bien meilleures que celles de lâadulte, et les mathĂ©maticiens et Ă©tudiants en psychologie qui, comme lâa montrĂ© Fraisse, ont une estimation meilleure que celle des autres adultes, ne dĂ©passent pas cependant le niveau des enfants de 7/8 ans. Câest que lâespace de lâenfant nâest pas encore structurĂ©. De mĂȘme dans les expĂ©riences de Piaget et Lambercier sur les comparaisons projectives (il sâagit dâĂ©valuer la grandeur apparente dâun objet distant), lâestimation enfantine est plus exacte que celle de lâadulte, sauf exception pour les peintres. De mĂȘme encore dans les transpositions de diffĂ©rences (on donne par exemple deux tiges A et B inĂ©gales, puis une tige Bâ = B, et il faut choisir la tige C telle que C â Bâ = B â A. On prend ensuite une tige Câ = C, et ainsi de suite). Ici, on observe dĂšs ! transformations qualitativement diffĂ©rentes : chez lâadulte, la diffĂ©rence est dâabord surestimĂ©e par effet de contraste, mais cette surestimation estâ progressivement corrigĂ©e. Chez lâenfant au contraire, lâeffet de contraste est initialement moins fort, les effets sĂ©riaux ne jouent pas (I).
La perception soulĂšve donc un problĂšme dâĂ©volution sui generis : câest que la perception est polymorphe, quâĂ cĂŽtĂ© des effets de champ proprement dits intervient une activitĂ© perceptive diffĂ©rente selon lâĂąge, etc. On voit que lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique de la perception nous renseignera Ă la fois sur lâĂ©volution de lâenfant Ă lâadulte, et sur la nature de la perception elle-mĂȘme.
2. Perception et intelligence
Comme nous lâavons dĂ©jĂ signalĂ© (ci-dessus, 3, c/), lâĂ©tude de lâĂ©volution perceptive nous fera mieux comprendre les rapports de lâintelligence et de la perception, que nous examinerons stade par stade, jusquâau moment oĂč, devenue opĂ©ratoire et formelle, la pensĂ©e est affranchie des structures figurales. Indiquons ou rappelons ici quelques faits sur lesquels nous aurons Ă rĂ©flĂ©chir :
â Au niveau sensori-moteur, il y a une iiaison Ă©troite entre les structures perceptives et les structures sensori-motrices. Egon Brunswik et le psychologue japonais Aki- shigue ont Ă©tudiĂ© le dĂ©veloppement progressif de la constance de la grandeur chez le bĂ©bĂ© durant les six premiers mois : sâil y a vers 5/6 mois un dĂ©but de constance, câest trĂšs vraisemblablement en relation avec la coordination de la prĂ©hension et de la vision, qui apparaĂźt vers 4 mois 1/2. La constance de la forme (un cercle plus ou moins oblique apparaissant toujours comme un cercle, quoique vu comme elliptique) est plus tardive : elle est liĂ©e Ă la permanence de lâobjet hors du champ sensoriel (vers 8-10 mois), la forme permanente Ă©tant lâun des attributs de lâobjet permanent (le problĂšme de savoir si câest la constance perceptive de la forme qui entraĂźne la constance de lâobjet, ou la conquĂȘte de lâobjet permanent par lâintelligence sensori-motrice qui entraĂźne la constance perceptive de la forme, reste ouvert pour lâinstant.)
â Au niveau prĂ©-opĂ©ratoire, toutes les formes de non-conservation sont liĂ©es Ă des lois de configuration perceptive. Dans les expĂ©riences portant sur la totalitĂ© fractionnĂ©e par exemple : si lâon prend trois plaques de chocolat Ă©gales, et si lâon divise la deuxiĂšme en 2 ou 4 parties, ia troisiĂšme en un grand nombre de petites parcelles, lâenfant juge que la plaque restĂ©e entiĂšre est « plus petite » que la deuxiĂšme (oĂč il voit plusieurs mor-
(1) Toutes ces expĂ©riences seront reprisĂ©s par la suite, et nous donnerons Ă ce moment la. description dĂ©taillĂ©e des dispositifs, en mĂȘme temps que les chiffres et les courbes.
ceaux), mais plus grande que la troisiĂšme, oĂč les parcelles sont trop petites : câest que pour la perception, le tout nâĂ©quivaut pas Ă la somme des parties. â De mĂȘme dans les expĂ©riences sur la conservation des distances :
on dispose sur une table deux arbres A et B, puis, sans toucher aux arbres, on introduit entre A et B un mur, et lâon demande si la distance AB a changĂ©. Les petits rĂ©pondent que les deux arbres sont plus proches quand on introduit la planchette parce que « la largeur du mur ne compte pas » il y a donc distinction .entre un espace plein et un espace vide, et la notion de distance est rapportĂ©e Ă lâespace vide. Or cette distinction absurde au point de vue logique, est une rĂ©alitĂ© pour la perception si lâon prend quatre points A,B,C,D Ă©quidistants, et si lâon trace les segments AB et CD, la distance BC parait plus . courte que les segments tracĂ©s. Et dans lâĂ©tude de lâillusion dâOPPEL-KUNDT. (segment hachuré !, si lâon veut obtenir la courbe thĂ©orique correspondant a la courbe expĂ©rimentale, il faut dĂ©falquer de la longueur du segment la largeur des hachures lâespace plein nâa pas, pour la perception, le mĂȘme sens que lâespace vide.
â Au niveau des opĂ©rations concrĂštes, on peut voir par exemple les relations de tout Ă partie saisies tant quâil y a une rĂ©fĂ©rence perceptive : on met dans un rĂ©cipient des perles de bois, dont quelques-unes sont blanches et toutes les autres brunes. On fait constater Ă lâenfant que toutes les perles sont en bois, et on lui demande sâil y a plus ou moins de perles brunes que de perles en bois. Avant 7/8 ans, lâenfant rĂ©pond quâ« il y a plus de perles brunes parce quâil nây a que quelques perles blanches ». Au niveau des opĂ©rations concrĂštes (vers 8/10 ans1, il donne la rĂ©ponse correcte, mais il ne reconnaĂźt plus la relation de tout Ă partie si on refait lâexpĂ©rience sans support visuel, avec des questions seulement verbales : « Est-ce que tous les oiseaux sont des animaux ? â Oui. â Est-ce que tous les animaux sont des oiseaux ? â Non. â Alors est-ce quâil y-a plus dâoiseaux ou dâanimaux ? » La bonne rĂ©ponse nâest pas trouvĂ©e avant 10/12 ans Ce nâest quâau niveau des opĂ©rations formelles que les conflits entre la dĂ©duction et lâexpĂ©rience perceptive seront rĂ©solus au profit de la dĂ©duction.
Notes prises par Mmes GARELLI et JAVAL.
Examen des hypotheses directrices
Pour notre Ă©tude de lâorganisation et du dĂ©veloppement de la perception, il nous faut partir dâune hypothĂšse directrice prĂ©alable, que nous prĂ©ciserons, modifierons et, au besoin, rejetterons ensuite Ă la lumiĂšre des faits quâelle nous aura permis de recueillir. Or, comme la perception est toujours solidaire dâun champ donnĂ©, et quâelle est, dâautre part une totalitĂ© comprenant des Ă©lĂ©ments, trois grands types dâhypothĂšses peuvent ĂȘtre formulĂ©s :
1. La premiĂšre hypothĂšse serait quâil existe des Ă©lĂ©ments prĂ©alables Ă la perception : les sensations, qui sâorganiseraient entre elles selon des lois Ă Ă©tudier. La perception serait ainsi un composĂ©, oĂč interviendraient, en outre, des traces, comme les « images mentales », directement provoquĂ©es par les sensations et subsistant dans la mĂ©moire. Cette hypothĂšse est celle du sensualisme et de lâassociationnisme, mais elle a survĂ©cu Ă lâempirisme philosophique classique.
2. La deuxiĂšme hypothĂšse, qui est celle des Gestaltistes orthodoxes (KĆhler, Wehthei- mer), affirme quâil existe des totalitĂ©s dĂšs le dĂ©part, et que ces totalitĂ©s perceptives sont structurantes et non pas structurĂ©es : les
Ă©lĂ©ments nâexistent que par rapport Ă la totalitĂ©, sont structurĂ©s par elle.
3. La troisiĂšme hypothĂšse, Ă laquelle nous nous rangerons, est quâil nâexiste ni Ă©lĂ©ments prĂ©alables, ni totalitĂ©s indĂ©composables, mais dĂšs le dĂ©part un systĂšme de relations. Les termes nâexistent pas sans les relations qui les unissent. Ces relations se composent entre elles, selon des lois de composition que nous aurons Ă Ă©tudier. Cette hypothĂšse est, on le voit, intermĂ©diaire entre les deux prĂ©cĂ©dentes. Contre lâassociationnisme, elle nie lâexistence dâĂ©lĂ©ments prĂ©alables isolĂ©s ; mais contre la Gestalttheorie, elle prĂ©tend que les totalitĂ©s sont analysables, quâune totalitĂ© perceptive est une somme, ou un produit, non pas de sensations sĂ©parĂ©es, mais de relations.
Pour dĂ©cider entre ces hypothĂšses, nous les confronterons aux donnĂ©es expĂ©rimentales et gĂ©nĂ©tiques. Ici, nous Ă©tudierons lâhypothĂšse des sensations, puis lâhypothĂšse gestal- tiste .Câest la critique dĂ©taillĂ©e de cette derniĂšre hypothĂšse qui nous conduira Ă celle des relations, et ultĂ©rieurement lâĂ©tude expĂ©rimentale directe des illusions primaires nous amĂšnera Ă une thĂ©orie relativiste de la perception.
I. LâhypothĂšse des sensations
La psychologie classique distinguait sensation et perception comme deux fonctions qualitativement diffĂ©rentes : la sensation nous renseigne sur les qualitĂ©s de lâobjet, la perception nous donne la connaissance de lâobjet, en faisant la synthĂšse des diverses sensations, auxquelles sâajoutent dâautres Ă©lĂ©ments, comme les images, qui ne sont rien que les traces directement laissĂ©es dans la mĂ©moire par des sensations antĂ©rieures. Nous nâenvisagerons pas ici le problĂšme de lâimage : plus personne aujourdâhui, sauf peut-ĂȘtre quelques psychanalystes impĂ©nitents, ne considĂšre lâimage mentale comme primitive, câest-Ă -dire comme un produit direct de la sensation ou de la percep
tion. De mĂȘme, les liaisons Ă lâintĂ©rieur de la perception ne sont pas seulement celles quâĂ©numĂ©rait la thĂ©orie classique de lâassociation des idĂ©es, et il faudrait distinguer les relations instantanĂ©es, les mises en relations actives, les rĂ©gulations, etc. Enfin, le fait physiologique de la sensation nâest pas en cause : le contact du stimulus et de lâorgane sensoriel, lâexcitation de la rĂ©tine, par exemple, est sans aucun doute antĂ©rieur Ă toute perception ; mais ce fait physiologique ne prouve pas le fait psychologique de la sensation. Nous formulerons le problĂšme psychologique qui subsiste de la façon suivante :
1. Existe-t-il dâabord un Ă©tat de conscience ou une conduite relatifs aux Ă©lĂ©ments (et
correspondant donc Ă lâexcitation physiologique qui constitue la « sensation »), puis, seulement aprĂšs, une totalitĂ© ,une synthĂšse de ces Ă©lĂ©ments ? Ou bien y a-t-il « synthĂšse immĂ©diate », câest-Ă -dire pas de synthĂšse puis- quâalors la distinction entre Ă©lĂ©ments et totalitĂ© nâa plus de sens ?
2. Au point de vue gĂ©nĂ©tique, existe-t-il un stade de la sensation, et ultĂ©rieurement un stade de la perception, ou du moins les stades les plus primitifs nous rapprochent-ils de la sensation ou de lâatome de perception ?
Les exemples empruntĂ©s Ă la perception visuelle seront commodes, car on pourra ici appeler sensation ce qui est conforme Ă lâimage rĂ©tinienne.
a) Arguments contre cette hypothĂšse
- Contre lâhypothĂšse des sensations et des Ă©lĂ©ments, les faits ne manquent pas. Retenons-en ici trois sorte :
1. La preuve quâil nây a pas de perception sĂ©parĂ©e dâĂ©lĂ©ments est facile Ă faire. PrĂ©sentons au sujet un rectangle, en lui demandant dâĂ©valuer, par comparaison avec un Ă©talon, une seule de ses dimensions : dâemblĂ©e, le plus plus long cĂŽtĂ© est surestimĂ©, le plus court sous-estimĂ©. Câest donc quâil y a dĂšs le dĂ©part une relation, quâen dĂ©pit de la consigne la figure est perçue dans son ensemble.
2. Au point de vue gĂ©nĂ©tique, en ce qui concerne la perception des objets significatifs, on sait depuis les cĂ©lĂšbres expĂ©riences de ClaparĂšde ou de Decroly que la perception des enfants, loin dâĂȘtre plus « élĂ©mentaire » que celle des adultes, est au contraire plus globale, plus syncrĂ©tique : une maison, un bonhomme sont vus comme une totalitĂ© confuse dâĂ©lĂ©ments mal organisĂ©s entre eux. Nous sommes loin de la sensation Ă©lĂ©mentaire.
3. Pour ce qui est des objets non significatifs (lignes, couleurs, figures gĂ©omĂ©triques), les gestaltistes ont, comme on sait, multipliĂ© les expĂ©riences pour nier lâexistence des sensations. Et dâautres psychologues avaient reconnu avant eux que ce que lâon perçoit nâest que bien exceptionnellement conforme Ă lâimage rĂ©tinienne : ainsi Hblmholtz et Hering, qui sâaccordaient sur le fait, mais disputaient de lâinterprĂ©tation : le premier faisait intervenir des « jugements inconscients » corrigeant les donnĂ©es sensorielles, le second parlant seulement de rĂ©gulations entre sensations. Pour ne citer quâun fait, rappelons quâun papier gris, exposĂ© Ă la lumiĂšre, est vu gris, tandis quâun papier blanc prĂ©sentĂ© dans lâombre est toujours vu blanc, quoique la lumiĂšre quâil rĂ©flĂ©chit soit moindre que la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie par le gris prĂ©cĂ©dent. Lâimage rĂ©tinienne (correspondant Ă la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie) varie donc quand le papier blanc passe de la lumiĂšre Ă lâombre, mais la perception de la couleur reste constante : elle saisit lâalbedo (pouvoir rĂ©flĂ©chissant) de lâobjet.
Mais les choses se passent-elles toujours ainsi ? Nous allons étudier maintenant diverses exceptions qui semblent contredire les arguments ci-dessus.
b) Examen de cas particuliers
Nous retiendrons trois exemples qui, du point de vue gĂ©nĂ©ral aussi bien que du point de vue gĂ©nĂ©tique, paraissent vĂ©rifier lâhypothĂšse dĂšs sensations.
1. La perception des couleurs : expérience de de Kardos
Kardos, Ă©lĂšve de Blhler, a repris lâexpĂ©rience dĂ©crite ci-dessus, mais en utilisant le gris et le blanc comme teintes de fond. Le sujet est placĂ© devant deux couloirs A et Aâ, dont le premier est dans la pĂ©nombre tandis que le second est ouvert Ă la lumiĂšre du jour. Un papier blanc est placĂ© au fond de A, un papier gris au fond de Aâ, mais devant ces papiers est disposĂ© un Ă©cran percĂ© dâun orifice, de sorte que le sujet ne voit pas le bord des feuilles. Dans ce cas, il nây a plus constance de la couleur : la perception est conforme Ă la sensation, câest-Ă -dire Ă la quantitĂ© de lumiĂšre rĂ©flĂ©chie. De telles « sensations » se retrouvent dans certaines situations particuliĂšres, quand le sujet fait un effort dâanalyse, ou chez les peintres, qui perçoivent plus frĂ©quemment la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie que lâalbedo.
2. Perception de la grandeur projective
Il sâagit ici dâĂ©valuer la grandeur apparente, correspondant Ă lâimage rĂ©tinienne, dâun objet Ă©loignĂ©. Dans le cas habituel, il se produit une sorte de correction spontanĂ©e, qui conserve la grandeur rĂ©elle de lâobjet. Mais on peut retrouver la grandeur apparente par un effort dâanalyse, ou encore lorsque lâobjet Ă Ă©valuer est trop Ă©loignĂ©. Ici encore, les peintres, rééduquĂ©s Ă cet effort dâanalyse, retrouvent la grandeur apparente plus facilement et plus exactement que les autres sujets.
3. ExpĂ©rience dâAuersperg et Buhrmester
Il sâagit dâun carrĂ©, animĂ© dâun mouvement de circumduction Ă vitesse croissante. Lâimage rĂ©tinienne est ici une croix double, entourĂ©e de quatre traits disposĂ©s Ă angle droit. A faible distance, lâĆil peut suivre le carrĂ© dans son dĂ©placement ; Ă vitesse moyenne, on voit une croix simple entourĂ©e de quatre traits (image intermĂ©diaire) ; enfin, quand la vitesse est trop grande pour que lâĆil puisse suivre le carrĂ©, lâimage perçue correspond Ă lâimage rĂ©tinienne. Une fois de plus, la perception coĂŻncide avec la « sensation » primitive dans une situation en marge des situations habituelles.
Dâautre part, dans ces trois cas, la perception
enfantine semble plus proche de la sensation primitive :
1. La constance des couleurs est plus faible chez lâenfant que chez lâadulte. Ce fait, notĂ© par le gestaltiste Katz, a Ă©tĂ© retrouvĂ© par lâantigestaltiste Bbunswik. Plus lâenfant est jeune, plus il voit les couleurs en fonction de la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie, et non de lâalbedo.
2. LâĂ©valuation de la grandeur projective est, de mĂȘme, meilleure chez lâenfant de 6-7 ans que chez lâadulte (avant cet Ăąge, on ne peut avoir de donnĂ©es car lâenfant ne comprend pas la consigne). Ici encore, il semble que la sensation (grandeur apparente) soit plus primitive que la perception corrigĂ©e.
3. Pour le carrĂ© en circumduction, les mesures faites sur des enfants de 5 Ă 12 ans donnent des courbes dâĂąge qui vont dans le mĂȘme sens. Plus lâenfant est jeune, câest-Ă - dire moins sa motricitĂ© oculaire est grande, plus vite il parvient Ă voir la croix simple et lâimage de fusion conforme Ă lâimage rĂ©tinienne. Les stades Ă©lĂ©mentaires ne nous rapprochent-ils pas ici aussi de la sensation Ă©lĂ©mentaire ?
c) Conclusions
Pourtant, nous ne concluerons pas dans ce sens.
Les faits que nous venons de citer, les perceptions apparemment primitives que lâon retrouve dans les situations marginales, dans les cas de rééducation, ou chez les jeunes enfants, ne sont, en effet, aucunement des Ă©lĂ©ments par rapport Ă la totalitĂ©, qui serait lâimage rĂ©tinienne corrigĂ©e. La preuve en est que ces Ă©tats prĂ©tendus « primitifs » peuvent coexister avec des Ă©tats secondaires corrigĂ©s. La perception de la lumiĂšre rĂ©flĂ©chie ne disparaĂźt pas quand apparaĂźt la constance : quand on prĂ©sente un papier blanc Ă lâombre, on peut voir Ă la fois la blancheur du papier, et lâombre. De mĂȘme, quand on prĂ©sente deux personnages en perspective, on peut voir Ă la fois leur grandeur rĂ©elle et leur grandeur apparente. On pourrait parler, dans ces cas, de dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal, comme le dit Michotte Ă propos dâautres problĂšmes. Dans le cas du carrĂ© en circumduction, il nâen va pas de mĂȘme, car lâĆil ne peut ĂȘtre Ă la fois immobile et en mouvement : mais lâon peut passer dâune image Ă lâautre selon quâon sâefforce de suivre le carrĂ©, ou quâon fixe une pastille immobile jointe au dispositif.
On ne saurait donc considĂ©rer la sensation comme lâĂ©lĂ©ment dâune synthĂšse, puisquâelle va subsister Ă cĂŽtĂ© de cette prĂ©tendue synthĂšse. On peut parler de perceptions plus primitives et dâautres plus Ă©voluĂ©es, dire que lâĂ©volution va de perceptions moins organisĂ©es Ă des perceptions plus organisĂ©es, mais non pas que la sensation est lâĂ©lĂ©ment ou le stade primitif de la perception. La sensation, au sens psychologique, est dĂ©jĂ une perception : elle obĂ©it aux mĂȘmes lois dâorganisation, de relativitĂ©, etc., que les perceptions proprement dites. Nous montrerons expĂ©rimentalement que ces lois sâappliquent identiquement aux perceptions de lâadulte et Ă celles du jeune enfant.
d) Contre-épreuve : la loi de Weber
Dâailleurs, les partisans de la sensation ont fourni eux-mĂȘmes le meilleur argument contre leur hypothĂšse en dĂ©couvrant la loi de Weber. Etablie Ă propos de recherches haphiesthĂ©simĂ©triques, cette loi, en effet, a une portĂ©e trĂšs gĂ©nĂ©rale, et sâapplique Ă toutes sortes de diffĂ©rences : si, par exemple, on prĂ©sente deux segments inĂ©gaux A et B, en demandant de trouver un segment C tel que C â B = B â A, lâerreur commise sur C nâest pas une erreur systĂ©matique et constante : elle varie relativement Ă A et B en suivant la loi que Weber et Fechner appliquaient aux seuils diffĂ©rentiels (loi logarithmique). On peut voir alors dans la loi de Weber le modĂšle dâune loi de relativitĂ© qui se retrouve dans toutes les perceptions. Or, comment expliquer cette loi ?
1. Titchener invoque une usure progressive de la sensibilité : quand lâexcitant croĂźt, la sensibilitĂ© sâĂ©mousse et la discrimination est moins fine. Mais cela nâexplique pas pourquoi cette dĂ©tĂ©rioration progressive suivrait une loi logarithmique. Dâautre part, on sait que la loi ne sâapplique plus pour les valeurs extrĂȘmes, trop grandes ou trop petites, du stimulus. Or, pour les valeurs trĂšs grandes, lâusure devrait jouer dâautant plus !
2. KĆhler souligne un paradoxe : trois stimuli voisins, par exemple des poids de 10, 11 et 12 grammes, comparĂ©s deux Ă deux, donnent lieu Ă trois sensations SI, S2, S3 telles que SI = S2 ; S2 = S3 ; mais S3 > SI, â ce qui est logiquement absurde (1). Sâil en est ainsi, dit KĆhleb, câest quâen fait il ne sâagit pas, dans les relations prĂ©cĂ©dentes, des mĂȘmes sensations, ni des mĂȘmes excitants. Les couples dâexcitants comparĂ©s sont structurĂ©s, câest-Ă -dire que lâexcitant E3 comparĂ© Ă El nâest plus le mĂȘme que lâexcitant E3 comparĂ© Ă E2. Ici comme ailleurs, la diffĂ©rence perçue nâest pas relative aux Ă©lĂ©ments sĂ©parĂ©s, mais au champ : elle est un effet de champ. Câest pourquoi interviennent des rapports et non des diffĂ©rences,
(1) On se souvient que POINCARE donne le mĂȘme exemple dons La Science et lâHypothĂšse pour opposer le continu physique au continu mathĂ©matique.
comme dans un champ magnĂ©tique interviennent, pour les diffĂ©rences de potentiel, des rapports de concentration dâions. Et KĆhler fait lâhypothĂšse que la loi logarithmique dĂ©pend des lois de structure qui rĂ©gissent le champ nerveux.
3. Notre interprĂ©tation sera une interprĂ©tation probabiliste. Lâexplication de KĆhler est Ă©lĂ©gante, mais elle nous renvoie au champ nerveux sans atteindre la causalitĂ© du phĂ©nomĂšne. Or, il nous semble quâon peut rendre compte de la forme logarithmique de la loi en partant simplement des relations, (au lieu des gestalts indĂ©composables). Nous invoquerons une analogie physique intĂ©ressante : en photographie, on obtient des gris graduĂ©s en progression arithmĂ©tique en impressionnant la plaque avec des intensitĂ©s lumineuses croissant en progression gĂ©omĂ©trique. Câest le mĂȘme rapport que celui de la loi de Weber-Fechner.
Or ici, ce rapport sâexplique par un mĂ©canisme causal probabiliste. Lâimpression rĂ©sulte, en effet, de la rencontre des photons qui bombardent la plaque avec les particules de sels dâargent qui la composent. Si p est la probabilitĂ© initiale de rencontre (p<l) et N le nombre de particules, Np particules seront touchĂ©es au cours dâune premiĂšre unitĂ© de temps ; mais au cours de la deuxiĂšme unitĂ© de temps, il ne reste plus que N â Np particules Ă rencontrer, et la probabilitĂ© de rencontre nâest plus que de p3 ; elle sera de p » pour la troisiĂšme unitĂ© de temps, et ainsi de suite : nous avons affaire Ă des probabilitĂ©s dĂ©croissantes dâordre multiplicatif.
Peut-on appliquer un schĂ©ma dâexplication analogue Ă la perception ? Soient des segments Ll, L2, L3 etc., dont la longueur croĂźt en progression arithmĂ©tique, Ă comparer deux Ă deux (c/. fig. 1). Il sâagit de lignes continues, mais pour la comprĂ©hension, nous les dĂ©composons sur le schĂ©ma en tirets, chaque tiret correspondant Ă un point distinct de fixation du regard. Que se passe- t-il dans la comparaison visuelle ? Le regard opĂšre des couplages, câest-Ă -dire se dĂ©place dâun point de fixation Ă un autre. Si tous les couplages possibles se faisaient, la comparaison serait correcte ; sâil y a erreur, câest que tous les couplages ne se font pas. Soit P la probabilitĂ© initiale des couplages de comparaison (P est un nombre variable selon les sujets et, naturellement, infĂ©rieur Ă 1). Comme dans lâanalogie prĂ©cĂ©dente, si P est la probabilitĂ© des couplages pour la comparaison L2/L1, pour la comparaison L3/L3 la probabilitĂ© sera de Pa, puis de P= pour la comparaison L4/L3 et ainsi de suite. Câest pourquoi la mĂȘme diffĂ©rence (seuil diffĂ©rentiel) nâest pas perçue dans chaque comparaison. Pour que la mĂȘme diffĂ©rence soit perçue, il faudrait augmenter chaque fois la plus grande ligne dâune raison inverse de la raison de la progression dĂ©croissante des probabilitĂ©s. Par exemple, si la probabilitĂ© initiale est de P = 0,9 (ce qui signifie quâil y a 1/10 des coupables possibles qui ne sont pas effectuĂ©s), on aura :
Ainsi, la forme logarithmique de la loi de Weber-Fechner sâexplique par le rapport entre la diffĂ©rence objective (des Ă©lĂ©ments Ă comparer) et la probabilitĂ© de comparaison (ou plus exactement son inverse).
II. LâhypothĂšse gestaltiste
La Gestalttheorie a renouvelé le problÚme de la perception, en introduisant notamment deux notions fondamentales :
â la notion de champ : un Ă©lĂ©ment nâest jamais perçu isolĂ©ment ; ce que lâon voit est toujours fonction du champ visuel entier.
â la notion dâĂ©quilibre : tout ce qui est perçu dans le champ sâĂ©quilibre selon des lois structurales (lois de la bonne forme).
Ce sont lĂ deux notions que nous retiendrons : mais nous ne suivrons pas toujours les Gestaltistes dans leurs hypothĂšses ou leurs interprĂ©tations. Ici, nous rappellerons dâabord les apports principaux de la thĂ©orie de la forme, pour en marquer ensuite (cf III) les difficultĂ©s et les lacunes.
a) La notion de forme totale
Le prĂ©curseur de la GestaltthĂ©orie est Von Ehrenfels, qui dĂšs 1890 introduit la notion de « GestaltqualitĂąt », sans renoncer pour autant Ă lâhypothĂšse classique des sensations : la « qualitĂ© dâensemble » Ă©tait une sensation de plus, qui sâajoutait aux autres et pouvait, Ă lâoccasion, prĂ©dominer sur celles-ci. DâEhrenfels procĂšde directement lâĂ©cole de Gratz, avec Meinong et son disciple Benussi, qui ne ralliĂšrent jamais lâĂ©cole gestaltiste. Meinong formule une thĂ©orie des « complexions », câest-Ă -dire de totalitĂ©s qui se superposent aux Ă©lĂ©ments : mais ces complexions ne sont que des synthĂšses psychologiques, irrĂ©ductibles Ă des lois permanentes physiques ou physiologiques, comme le voulait Koehler. Contre la Gestalt, lâĂ©cole de Gratz invoque les figures dites « rĂ©versibles » comme celle du « livre ouvert » (cf. fig. 2), dont on peut voir alternativement le dos en avant ou en arriĂšre. Parmi les prĂ©curseurs, on peut citer encore Decroly (fonction de globalisation dans la perception) et ClaparĂšde (perception syncrĂ©tique).
La dĂ©couverte dĂ©cisive est due Ă Werthei- mer, en 1912. (En fait, la Gestalttheorie provient de la convergence de recherches indĂ©pendantes, notamment celles de Wer- theimer et de Koehler, qui ont Ă©laborĂ© chacun de leur cĂŽtĂ© la thĂ©orie de la Forme). Wertheimer prend nettement position contre lâhypothĂšse des sensations : il affirme que dĂšs le dĂ©part, dans nâimporte quelle perception, il y a une organisation, une forme totale. Trois points ne sont pas perçus sĂ©parĂ©ment, mais spontanĂ©ment reliĂ©s par tous les sujets comme les trois sommets dâun triangle ; un point unique sur une feuille de papier constitue encore une totalité : on perçoit un rapport forme-fond, le point apparaissant soit comme un disque minuscule collĂ© sur la feuille, soit comme un trou dans cette feuille. Il nâexiste donc pas dâĂ©lĂ©ment structurant prĂ©alable : câest lâensemble qui est primitif, et dâemblĂ©e structurĂ©.
Cette organisation spontanĂ©e nâest pas, dâautre part, le propre de la perception adulte : on la retrouve chez les enfants et mĂȘme chez les animaux. On connaĂźt les expĂ©riences de Koehler sur la perception des couleurs chez les poules : lâon prĂ©sente Ă ces volatiles rĂ©putĂ©s peu ingĂ©nieux deux cartons, lâun blanc (A), lâautre gris-clair (B) ; des grains sont collĂ©s sur A et posĂ©s sur B, et lâon dresse ainsi les poules Ă picorer sur B. Si lâon remplace alors A par un carton C gris foncĂ©, 80 % des poules dressĂ©es vont immĂ©diatement piquer sur C. Le stimulus nâest pas B, mais le rapport structural B/A, immĂ©diatement transposĂ© ensuite dans le rapport C/B. â Koehler a expĂ©rimentĂ© de mĂȘme sur la perception des grandeurs chez le chimpanzé : dressĂ© Ă choisir la plus grande de deux boĂźtes ayant respectivement 9 Ă 12 cm. et 12 Ă 15 cm., le chimpanzĂ© choisit encore la plus grande quand on lui prĂ©sente deux boĂźtes de 12 x 15 et de 15 x 20. Refaisant des expĂ©riences analogues sur des cobayes, Sir FrĂ©dĂ©ric Bartlett conclut de
Â
Â
façon plus nuancée : les cobayes les plus doués sont gestaltistes, les moins doués asso- ciationnistes. Dans la majorité des cas cependant, les faits plaident en faveur de la perception de totalités structurées.
b) Les lois de la Gestalt
Reste Ă savoir alors comment se fait, dans un ensemble perçu, la « sĂ©grĂ©gation des unitĂ©s », câest-Ă -dire comment, dans la totalitĂ© des donnĂ©es du champ visuel par exemple, la perception parvient Ă isoler des objets. GĂ©nĂ©tiquement, le problĂšme est important. Szuman, en Pologne, a expĂ©rimentĂ© sur des bĂ©bĂ©s de quelques mois, et ses expĂ©riences ont Ă©tĂ© reprises par Baley (sur des bĂ©bĂ©s et des singes), puis Ă GenĂšve : les rĂ©sultats sont concordants. Si lâon prĂ©sente au bĂ©bĂ© un bonbon sur une soucoupe, il ne discerne dâabord pas le bonbon : il prend la soucoupe et tente de mettre le tout dans sa bouche. Par contre, si lâon remplace la soucoupe par un plateau plus grand, le bonbon seul est pris : câest que le rapport bonbon-plateau nâest plus le mĂȘme que dans le premier cas. La sĂ©grĂ©gation se ferait donc selon des propriĂ©tĂ©s objectives de la figure. Les Gestaltistes refusent dâinvoquer mĂ©moire ou habitude, puisque la sĂ©grĂ©gation se fait pareillement pour des objets significatifs ou non-significatifs, familiers ou inconnus. Rappelons quelques-unes de ces lois :
â la loi des frontiĂšres (Rubin) : la frontiĂšre entre la figure et le fond appartient Ă la figure, et non au fond (cf. « effet-Ă©cran » de Michotte, Bull. nâ 4, p. 183).
â les lois de proximitĂ© et de ressemblance (Wertheimer) : ainsi, dans la fig. 3, on sĂ©pare de lâensemble les deux groupes de colonnes et les trois petits carrĂ©s.
â la loi de symĂ©trie, etc.
Rappelons aussi que si toute figure est perçue relativement Ă un fond, le fond peut exister seul : si lâon place un sujet devant un fond uni, il ne perçoit pas une surface plane, mais voit en troisiĂšme dimension un espace. La figure est, dâune façon gĂ©nĂ©rale, plus rĂ©sistante que le fond, comme le montre entre autres lâexpĂ©rience de Kardos dĂ©crite prĂ©cĂ©demment (cf. Bull., VIII, 9, p. 490). La loi fondamentale de la prĂ©gnance est que, parmi toutes les formes possibles du champ, la perception saisit dâemblĂ©e la bonne forme, câest-Ă -dire par dĂ©finition, celle qui est la plus simple, la plus rĂ©guliĂšre, la plus symĂ©trique, la plus homogĂšne, etc.
c) Explication de la prégnance
Mais pourquoi en est-il ainsi ? Les lois de la prĂ©gnance dĂ©crivent un fait, elles ne lâexpliquent pas. Janet, Bergson, bien dâautres auteurs qui ont reconnu les faits dĂ©crits par les Gestaltistes, ont invoquĂ©, dans des contextes divers, lâaction de la mĂ©moire, lâinfluence de perceptions ou dâactions antĂ©rieures, de la culture (discernement des formes gĂ©omĂ©triques), etc. Or les Gestaltistes, comme nous lâavons dit, refusent ces recours. Ils objectent que la sĂ©grĂ©gation se fait sur des figures inconnues, tandis que des figures familiĂšres peuvent « disparaĂźtre » dans des ensembles autrement structurĂ©s (cf. figures de Rubin, oĂč des M et des W sont « noyĂ©s » dans des figures gĂ©omĂ©triques complexes), que la gestalt nâest pas le produit de la culture, puisquâon retrouve des gestalts gĂ©omĂ©triques chez les animaux (cf. expĂ©riences dâAlice Herz sur le geai), enfin que la mĂ©moire elle-mĂȘme .obĂ©it Ă des lois de structure.
Câest Ă une explication physiologique que recourent Koehler et ses disciples. Lâorganisme, et le systĂšme nerveux en particulier, est structurĂ©. Il y a correspondance entre les structures nerveuses et les structures perceptives : câest la thĂ©orie de Visomorphisme, qui se distingue ainsi du parallĂ©lisme classique. (Le parallĂ©lisme faisait correspondre un Ă©lĂ©ment de conscience, une sensation par exemple, Ă un Ă©lĂ©ment organique, par exemple un cĂŽne ou un bĂątonnet). RĂ©cemment encore, le physiologiste Segal soutenait lâisomorphisme entre le champ perceptif visuel et le champ nerveux polysynaptique : câest ainsi quâil tente dâexpliquer lâillusion des angles aigus. (Les interfĂ©rences des courants affĂ©rents auraient pour effet de dĂ©pla- cer le sommet vers lâintĂ©rieur de lâangle, dâoĂč la surestimation de lâangle et la dĂ©valuation des cĂŽtĂ©s) (1).
Sans entrer dans le dĂ©tail des hypothĂšses, rappelons que la Gestalttheorie considĂšre des champs nerveux (et non des trajets). La rĂ©action perceptive est conçue comme une diffĂ©rence de potentiel entre parties excitĂ©es et parties non excitĂ©es du champ ; la bonne forme correspond Ă un Ă©tat dâĂ©quilibre. Koehler, qui fut dâabord physicien, ajoute encore que ces Gestalts nerveuses sont isomorphes Ă certaines Gestalts physiques. Il y a en effet dans le monde matĂ©riel des systĂšmes dont les parties dĂ©pendent du tout. Ainsi, lâĂ©quilibre horizontal de la surface de lâeau, ou la distribution de la charge Ă©lectrique dans un conducteur isolĂ© homogĂšne. La Gestalt est donc tout systĂšme Ă composition non additive (un tas de cailloux, un systĂšme de forces composĂ©es, ne constituent pas des Gestalts). â Nous reviendrons plus loin Ă discuter ce point de vue.
d) Application génétique de la Gestalttheorie
Ce qui importe pour lâinstant, câest que si
(1) HypothĂšse dâailleurs fort discutable, car les angles obtus devraient ĂȘtre aussi surestimĂ©s, et câest prĂ©cisĂ©ment Îinverse qui se produit.
les lois dâĂ©quilibre psychologiques et physiologiques dĂ©rivent de lois physiques, elles sont indĂ©pendantes du dĂ©veloppement, et on doit les retrouver Ă tous les niveaux dâorganisation. De fait,â tous les travaux gĂ©nĂ©tiques ou comparatifs des Gestaltistes sâefforcent de montrer la permanence de ces lois. Koehler les retrouve dans la perception des chimpanzĂ©s, Alice Hertz chez les geais. Helen Frank, en proposant deux boĂźtes inĂ©gales Ă choisir, constate dĂšs 11 mois la constance des grandeurs. Buhzlaff soutient que, les apparentes variations avec lâĂąge dans les comparaisons deux Ă deux, proviennent de la technique employĂ©e, et quâun dispositif appropriĂ© met en Ă©vidence la constance prĂ©coce des grandeurs (1). Mlle Sampayo, Ă©lĂšve de Michotte, montre la permanence de lâeffet-Ă©cran chez les trĂšs jeunes enfants. â Ceux qui, comme Meili Ă propos des lois de proximitĂ© (2), trouvent des diffĂ©rences, sâempressent de les expliquer dans le cadre des principes gestaltistes. On dira, par exemple que ce qui varie, ce ne sont pas les lois de segrĂ©gation elles- mĂȘmes, mais les dimensions du champ oĂč elles jouent ; cette variation serait dâailleurs le fait de la maturation, non de lâexercice et de lâactivitĂ© propre du sujet, â et la maturation, Koffka y a insistĂ©, obĂ©it elle aussi Ă des lois de structuration et dâĂ©quilibre.
Ainsi, pour les Gestaltistes, les lois dâorganisation seraient permanentes et universelles : le point de vue « structural » exclut, ici, le point de vue gĂ©nĂ©tique.
III. Critique de la Gestalttheorie
Nous limiterons au domaine perceptif notre examen critique des notions et hypothĂšses gestaltistes (3). Mais quâil soit dit dâabord que nous retiendrons beaucoup de la ThĂ©orie de la Forme. Les nombreux faits mis en Ă©vidence par cette Ă©cole constituent un apport considĂ©rable Ă la psychologie de la perception, et nous conserverons aussi la description des formes dâĂ©quilibre, et les notions dâĂ©quilibre et de champ, dans la mesure oĂč elles indiquent une interaction immĂ©diate de divers Ă©lĂ©ments solidaires. Mais il subsiste dans la ThĂ©orie de la Forme un certain nombre de difficultĂ©s.
a) Le rĂŽle de lâexpĂ©rience
En premier lieu, les Gestaltistes ont constamment sous-estimĂ© le rĂŽle de lâexpĂ©rience, conformĂ©ment Ă leur hypothĂšse des lois permanentes et universelles dâĂ©quilibre. Or les faits ne sâaccordent pas toujours Ă cet apriorisme des structures.
1. Les formes significatives
On sait que les Gestaltistes opposent volontiers formes significatives (objets usuels, par exemple) et formes non-significatives (figures gĂ©omĂ©triques), et Robin sâest efforcĂ© de montrer que les formes gĂ©omĂ©triques lâemportent toujours sur les formes familiĂšres. Mais que vaut cette distinction ? Lorsque Weethheimer prĂ©sente un dessin fait de M et de W (gothiques) entrelacĂ©s, et constate que la figure gĂ©omĂ©trique dâensemble empĂȘche les sujets de reconnaĂźtre les formes signifi-
(1) En fait, câest justement le dispositif adoptĂ© par BURZLAFF (une « configuration » dâĂ©lĂ©ments sĂ©riĂ©s, dont le terme mĂ©dian est Ă©gal Ă lâĂ©talon), qui introduit la constance ! LAMBERCIER lâa montrĂ© en Ă©tudiant systĂ©matiquement les comparaisons sĂ©riales (cf. Arch. de Psychol.r 1946, vol. XXXI).
(3) Pour la critique de la thĂ©orie gestaltiste de lâintelligence, on pourra se reporter Ă ta Psychologie de lâIntelligence, Colin, 1947, chap. III.
--catives que sont les lettres, cela prouve-t-il que la figure dâensemble est non-significative ?
Une banale introspection peut montrer que dans lâentrelacs des M et des W, le sujet retrouve des analogies, des schĂšmes dâobjets concrets, etc. Il « verra » par exemple une grille, une balustrade, â et mĂȘme une figure purement gĂ©omĂ©trique peut rappeler une figure dĂ©jĂ vue, dans un manuel scolaire par exemple. En vĂ©ritĂ©, il est bien difficile de distinguer ce qui est significatif et ce qui ne lâest pas, et lâon pourrait aisĂ©ment soutenir que tout est significatif.
Dâautre part, les travaux dâEgon Brunswik montrent, contre Rubin, que les « Gestalts empiriques » peuvent ĂȘtre aussi prĂ©gnantes que les formes gĂ©omĂ©triques (4). LâexpĂ©rience quotidienne montre assez la part que les Gestalts empiriques jouent dans la perception courante : les lois de prĂ©gnance ne sont pas les seules qui nous font discerner rapidement, dans une vitrine de librairie, les ouvrages se rapportant Ă notre spĂ©cialitĂ©, et dont lâaspect nous est familier. Quant au mathĂ©maticien qui reconnaĂźt une conique lĂ oĂč nous ne verrions quâun fil courbĂ©, il est clair que cette courbe de la gĂ©omĂ©trie est pour lui une Gestalt empirique. De mĂȘme, le jeune enfant Ă qui lâon propose des « bonnes formes tronquĂ©es » Ă complĂ©ter (triangles Ă coins dĂ©chirĂ©s, carrĂ©s dont un cĂŽtĂ© est interrompu, etc.), y ajoutera, jusquâĂ 4-5 ans des bras, des jambes, des cheminĂ©es, etc. (On tĂąchera Ă montrer plus loin pourquoi, Ă partir de 5-6 ans, lâenfant complĂšte dans le sens de la bonne forme gĂ©omĂ©trique).
(2) Figure des ⹠tasses avec anses », sur laquelle nous reviendrons en étudiant les activités perceptives.
(4) LâexpĂ©rience n Ă©tĂ© dĂ©crite dans lâintroduction de ce cours (cf. Bull. Ps.f VIII, 3, pp. 183-184).
2. Les illusions de laboratoire
Les illusions de laboratoire font aussi apparaĂźtre le rĂŽle de lâexpĂ©rience acquise. Citons- en briĂšvement quelques exemples :
â les illusions de poids : Ă poids Ă©gal, la plus volumineuse de deux boĂźtes paraĂźt la plus lĂ©gĂšre, parce quâon sâattend Ă la trouver plus lourde (effet de contraste); or les anormaux profonds et les tout jeunes enfants, sur qui lâexpĂ©rience nâa pas dâeffet, Ă©chappent Ă cette illusion.
â lâestimation des grandeurs absolues : il sâagit dâestimer « grandes » ou « petites » des tiges prĂ©sentĂ©es une Ă une, en ordre quelconque, et sans rĂ©fĂ©rence Ă aucun Ă©talon. On trouve un « point neutre » (limite entre les tiges estimĂ©es « grandes » et celles estimĂ©es « petites »), qui est relativement constant (9 ou 10 cm.) Mais ce point neutre nâest valable que pour le matĂ©riel prĂ©sentĂ©. Il est manifeste que ce point varierait sâil sâagissait dâestimer la « grandeur absolue » de fourmis, de chiens, de billes etc. Le point neutre, nous y reviendrons, semble dĂ©pendre Ă la fois de lâĂ©chelle de comparaison adoptĂ©e, au moment de lâexpĂ©rience, pour un matĂ©riel dĂ©terminĂ©, et aussi bien de lâexpĂ©rience antĂ©rieure du sujet.
â mobiles et systĂšmes de rĂ©fĂ©rence : sur ce point, les Gestaltistes ont fait eux-mĂȘmes, parfois sous des formes dĂ©guisĂ©es, bien des concessions. Si lâon prĂ©sente en chambre obscure des points lumineux et des lignes en mouvement, le sujet perçoit un Ă©lĂ©ment mobile se dirigeant vers un Ă©lĂ©ment immobile. La « sĂ©grĂ©gation » du mobile obĂ©irait aux lois gestaltistes. Pourtant, ces lois ne sâappliquent plus si on remplace les points et les lignes par des objets significatifs, par exemple une auto et une maison : jamais on ne voit une maison en mouvement se dirigeant vers une auto immobile. Les Gestaltistes comme Krolik parlent alors dâun « systĂšme de rĂ©fĂ©rence latent », que les objets concrets apporteraient avec eux. Câest lĂ un aveu dĂ©guisĂ© du rĂŽle jouĂ© par lâexpĂ©rience.
On pourrait multiplier les exemples de ce genre. Du reste, les Gestaltistes contemporains tendent Ă Ă©largir les concepts classiques (Meili), voire Ă rĂ©introduire dans la perception des facteurs que la ThĂ©orie de la Forme orthodoxe nâaurait jamais admis : ainsi Wallach, au congrĂšs de MontrĂ©al, faisait appel Ă la mĂ©moire comme Ă©lĂ©ment nĂ©cessaire de la perception.
b) Le rĂŽle de lâaction en gĂ©nĂ©ral
La Gestalttheorie, qui a indiquĂ© la connexion des formes perceptives et des formes motrices, nâa pourtant pas assez marquĂ© lâinfluence que la motricitĂ©, et de façon plus gĂ©nĂ©rale lâaction, pouvaient avoir sur la perception. Si lâon a le regard fixĂ© droit devant soi, et si un point apparaĂźt Ă gauche ou Ă droite du champ visuel, il se crĂ©e une tension, un dĂ©sĂ©quilibre : pour rĂ©tablir lâĂ©quilibre, on tournera le regard Ă gauche ou Ă droite, de maniĂšre Ă centrer le point. De ce fait trĂšs simple, les Gestaltistes concluent que la motricitĂ© obĂ©it Ă des lois dâĂ©quilibre, et que câest de la bonne forme quâelle dĂ©pend. Mais on est en droit de se demander alors, comme lâont fait contre la Gestalt Auersperg, Von Weizsacker etc. si la motricitĂ© ne peut Ă son tour agir sur la perception. Von Weizsacker et son Ă©cole parlent Ă ce propos de « Gestaltkreis », notion qui indique une interaction, un cycle entre la perception et le mouvement.
Dâautre part, dans certaines expĂ©riences visuelles de MichotÎłe, les sujets, en plus des perceptions cinĂ©matiques, dĂ©clarent Ă©prouver des impressions de lĂ©gĂšretĂ©, de rĂ©sistance, etc. Il est clair que ces impressions, qui sont des effets perceptifs, ne sont pas dâorigine visuelle, mais se rĂ©fĂšrent Ă des expĂ©riences motrices.
c) Les divers plans de la perception
Mais la difficultĂ© centrale de la Gestalttheorie tient Ă ce quâelle considĂšre une seule forme, un seul type de perception. Or, lâexpĂ©rience le suggĂšre et lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique le montre bien, la perception nâest pas situĂ©e sur un plan unique, mais sur plusieurs. Notre argument est que sur ces diffĂ©rents plans, lâĂ©volution de la perception de lâenfant Ă lâadulte nâest pas identique. A titre provisoire, et pour servir de cadre Ă lâĂ©tude qui suivra, nous distinguerons :
1. Le domaine des effets de champ
Dans ce domaine, les lois de la Gestalt (nous ne disons pas ses interprĂ©tations), se vĂ©rifient pleinement. Nous dirons quâil y a effet de champ lorsque, pour une seule fixation du regard ou centration (donc sans quâaucun dĂ©placement nâintervienne), il y a interaction de tous les Ă©lĂ©ments simultanĂ©ment perçus. Remarquons tout de suite que du seul fait quâon isole le moment de la centration du continu de lâexpĂ©rience perceptive, on fait implicitement intervenir une posture ainsi que la motricitĂ© antĂ©rieure (ne serait-ce que le mouvement qui a amenĂ© lâĆil au point de centration). Mais câest quâil nâest jamais possible dâĂ©liminer entiĂšrement lâactivitĂ©.
Au domaine des effets de champ se rattachent les illusions primaires (illusions innĂ©es de Binet) dont la caractĂ©ristique est de demeurer qualitativement constantes, tout en diminuant quantitativement avec lâĂąge.
2. Le domaine des activités perceptives
Nous dirons quâil y a activitĂ© perceptive dĂšs le moment quâil y a mise en relation dâĂ©lĂ©ments donnĂ©s dans des fixations diffĂ©rentes, dans des centrations successives. Le terme
dâ« activitĂ© perceptive » ne prĂ©tend Ă rien expliquer : il nous sert seulement Ă dĂ©signer certains faits de perception.
Nous parlerons dâactivitĂ© perceptive par exemple dans les mises en relation Ă distance, qui font intervenir un transport, avec des phĂ©nomĂšnes de sur- ou sous-estimation qui ne relĂšvent plus des seuls effets de champ. Si le transport se fait dans les deux sens, nous parlerons de comparaison : il peut sâaccompagner alors dâune activitĂ© exploratrice (que les Gestaltistes avaient reconnue et quâils appelaient « analyse » ou « attitude analytique »). Si ce nâest plus un Ă©lĂ©ment isolĂ©, mais un ensemble de relations qui est transportĂ©, nous parlerons de transposition : ce terme est empruntĂ© Ă la Gestalttheorie, mais tandis que les Gestaltistes ne voient dans la transposition quâune rééquilibration en quelque sorte automatique aprĂšs transformation des conditions, nous ferons intervenir lâactivitĂ© du sujet. Nous parlerons dâanticipations quand le sujet, se rĂ©fĂ©rant Ă des expĂ©riences antĂ©rieures, sâattend Ă un certain effet, et que cette attente modifie sa perception : les Gestaltistes employaient Ă ce propos le terme dâ« Einstel- lung » ( = attitude), mais nous ne rĂ©duirons pas lâanticipation Ă une simple attitude, nous ferons ici encore intervenir lâactivitĂ© du sujet.
La caractĂ©ristique commune de toutes les activitĂ©s perceptives, au point de vue gĂ©nĂ©tique. est quelles sâaccroissent avec lâĂąge. Câest dire que les illusions dans lesquelles elles interviennent (illusions secondaires) Ă©voluent tout autrement que les illusions primaires, et ne sont pas explicables par les seules lois de la Gestalt.
d) Conclusions
Nous terminerons cette critique de la
Gestalttheorie par quelques remarques dâordre gĂ©nĂ©ral.
Koehler distinguait deux types de systĂšmes physiques : les systĂšmes non-additifs et irrĂ©versibles (Gestalts) et les systĂšmes rĂ©versibles et additifs. Du point de vue physique en effet, cette distinction est fondamentale. Mais si on analyse de prĂšs les systĂšmes irrĂ©versibles on voit que ce sont des systĂšmes Ă interfĂ©rences probabilistes. Cette remarque nous met sur la voie dâune hypothĂšse fĂ©conde au point de vue psychologique : Ă cĂŽtĂ© des systĂšmes Ă composition additive, qui sont les structures de lâintelligence, nous aurions les systĂšmes perceptifs, obĂ©issant Ă des lois probabilistes (composition dâeffets de champ Ă©lĂ©mentaires, etc).
Notre propos nâest pas de distinguer ici structures intellectuelles et systĂšmes perceptifs. Retenons seulement que dans le domaine de la perception, il nous faudra dĂ©passer la thĂ©orie gestaltiste dans le sens dâune analyse des relations. AppliquĂ©e aux effets de champ, cette analyse aboutira Ă un modĂšle probabiliste de composition. La notion de totalitĂ©, que les Gestaltistes ont eu le mĂ©rite de substituer aux modĂšles atomistiques, a une valeur descriptive certaine ; mais elle ne constitue pas Ă elle seule une explication. En caractĂ©risant le tout comme tel, sans faire appel aux relations, la Gestalttheorie se condamne Ă ne donner de la bonne forme et de la perception mĂȘme quâune analyse qualificative trop gĂ©nĂ©rale. Elle dĂ©crit le tout comme une sorte de chose, comme un ensemble indĂ©composable et inanalysable. Nous considĂ©rerons au contraire la totalitĂ© comme la composition dâensemble, et analyserons les diverses relations qui sâĂ©tablissent dâune part entre les diverses parties, dâautre part entre ces parties et la totalitĂ©.
Les illusions primaires
Nous avons dĂ©jĂ laissĂ© entendre en quoi lâĂ©tude des illusions pouvait nous renseigner sur les processus perceptifs. Les « illusions dâoptique », en effet, ne sont pas des perceptions par hasard inexactes, dues Ă un matĂ©riel particuliĂšrement trompeur : elles sont de rĂšgle dans le domaine perceptif, et câest au contraire la perception exacte qui est exceptionnelle, et rĂ©sulte, comme nous le montrerons, de la compensation dâune erreur par une erreur en sens inverse.
Nous avons, dâautre part, dĂ©fini les illusions primaires comme celles qui dĂ©pendent directement des effets de champ. Du point de vue gĂ©nĂ©tique, câest dire quâelles demeurent qualitativement constantes avec lâĂąge. Du point de vue de lâanalyse, câest dire quâon doit pouvoir rendre compte de ces illusions, et mĂȘme les calculer, Ă partir des effets Ă©lĂ©mentaires et des lois qui rĂ©gissent la composition de ces effets. Nous verrons que les erreurs Ă©lĂ©mentaires sont peu nombreuses et que leur composition obĂ©it Ă une loi gĂ©nĂ©rale, la loi des centrations relatives, applicable Ă tous les types dâillusions classiques. Restera alors Ă chercher le pourquoi de ces effets et de cette loi, câest-Ă -dire Ă formuler des hypothĂšses prĂ©cises sur les processus de la perception.
La psychophysique, avec un louable souci de mesurer les Ă©lĂ©ments, ne rendait pas compte de leur composition, et Ă©chouait Ă expliquer les illusions Ă cause de ses prĂ©jugĂ©s atomistiques. La Gestalttheorie au contraire, avec le louable souci de montrer que les Ă©lĂ©ments sont subordonnĂ©s Ă lâensemble, ne mesure plus rien et Ă©choue Ă donner une thĂ©orie quantitative de la bonne
forme. La thĂ©orie relativiste que nous proposons, en bonsidĂ©rant la perception comme une totalitĂ© (mais analysable) de relations (et non plus dâĂ©lĂ©ments), satisfait Ă ces deux exigences.
Nous présenterons successivement ici : 1 ) la méthode générale de la recherche ;
2) lâhypothĂšse de la centration et la loi des centrations relatives ; 3) lâapplication de cette loi Ă divers types dâillusions gĂ©omĂ©triques ;
4) lâexplication de cette et loi lâinterprĂ©tation de la bonne forme dans le cadre dâune thĂ©orie relativiste de la perception.
I. MĂ©thode gĂ©nĂ©rale dâĂ©tude
Avec Marc Lambekcier et divers collaborateurs, nous avons entrepris lâĂ©tude systĂ©matique des diffĂ©rentes illusions gĂ©omĂ©triques, que les auteurs jusquâici sâĂ©taient bornĂ©s Ă dĂ©crire, Ă baptiser de leur nom, ou à « expliquer » dâaprĂšs des thĂ©ories préétablies, sans avoir procĂ©dĂ© Ă aucune analyse quantitative. Nous indiquerons ici les techniques employĂ©es pour la mesure, les problĂšmes envisagĂ©es, et les façons dâexprimer les rĂ©sultats.
a) Le procédé de mesure
Sans entrer dans le dĂ©tail des techniques de laboratoire, et quitte Ă donner en cours dâexposĂ© les prĂ©cisions nĂ©cessaires, dĂ©crivons briĂšvement la mĂ©thode employĂ©e. On demande au sujet de comparer un Ă©talon (E) (figure, ou Ă©lĂ©ment de figure, sur lesquels il est censĂ© commetre une erreur dâestimation), avec diverses variables (V). Ces variables lui sont prĂ©sentĂ©es lâune aprĂšs lâautre, cependant que lâĂ©talon demeure sous ses yeux. On a eu gĂ©nĂ©ralement recours Ă une mĂ©thode concentrique de prĂ©sentation : on constitue une sĂ©rie de variables assez voisines de (E), par exemple :
V4>V3>Vi, >VÎč>V<, >V,l>V,2 >V,a>Vâ. dans laquelle V » - E, et lâon prĂ©sentera V,, puis Vâi, puis Va, puis Vâs, etc. On dĂ©termine par les procĂ©dĂ©s habituels la variable (V) qui correspond au point dâĂ©galisation subjective, câest-Ă -dire celle qui est vue Ă©gale Ă (E). La diffĂ©rence (V) â (E) donne la mesure de lâillusion (P). Selon que cette diffĂ©rence est positive ou nĂ©gative, on dira que le sujet surestime ou sous-estime lâĂ©talon (ce quâon indique sur les schĂ©mas par les signes + et â ). Chaque expĂ©rience est faite avec divers Ă©talons, et naturellement diverses sĂ©ries de variables correspondant Ă chacun dâeux.
b) Les problÚmes envisagés
La valeur (P) de lâillusion varie doublement :
â avec lâĂąge, et dans les illusions primaires cette variation est dĂ©croissante ;
â avec les Ă©talons proposĂ©s, en fonction des relations internes de la figure.
1. Variation des relations intra-figurĂąles
Nous définirons ce problÚme avec trois exemples, sur lesquels nous reviendrons ensuite plus en détail :
â illusion des rectangles :
on sait que dans un rectangle comme celui de la fig. 4, le cĂŽtĂ© A est surestimĂ©, le cĂŽtĂ© Aâ sous-estimĂ©. Mais pourquoi ? Est-ce parce que A est vertical et Aâ horizontal (illusion dite de la « figure en T ») ou parce que Aâ est plus petit que A ? Pour sâen assurer, on comparera les rĂ©sultats obtenus avec des Ă©talons de dimensions diffĂ©rentes ; par exemple, on gardera A constant, et lâon fera varier Aâ, depuis Aâ < A jusquâĂ Aâ > A en passant par Aâ = A (carrĂ©), et lâon dĂ©terminera trois valeurs fondamentales du rapport Aâ/A :
â le maximum, câest-Ă -dire la valeur pour laquelle la surestimation de A (ou la sous-estimation de Aâ) esc maximum ;
â le minimum, ou plus exactement le maximum nĂ©gatif, correspondant Ă la sous-estimation maximum de A (car lorsque Aâ devient plus grand que A, lâillusion se renverse, A devenant le petit cĂŽtĂ© et Aâ le grand) ;
â le point correspondant Ă lâillusion nulle mĂ©diane (P = O).
â illusion deDelboeuf (illusion des cercles concentriques) :
ici, on procĂ©dera de mĂȘme, en maintenant constant, par exemple, le diamĂštre du cercle intĂ©rieur, et en faisant varier celui du cercle extĂ©rieur, autrement dit le rapport A/Aâ (fig. 5). On verra ainsi que pour A>A,, A est surestimĂ©, et sous- estimĂ© pour A<A,. On dĂ©terminera encore le maximum, le minimum et lâillusion nulle mĂ©diane, (qui ici se produit pour Aâ = A) ; (avec la mĂȘme figure, on peut aussi mesurer lâillusion sur le cercle extĂ©rieur ; dans ce cas, on fera varier A en conservant A + 2Aâ = B constant).
â illusioncZâOppbl-Kundt (fig. 6) :
une ligne hachurĂ©e (espace divisĂ©) paraĂźt plus longue quâune ligne sans hachures ; pourtant ; Ă partir dâun certain nombre de hachures, lâillusion dĂ©croĂźt. Nous avons affaire ici Ă un phĂ©nomĂšne plus complexe que les prĂ©cĂ©dents ; aprĂšs avoir dĂ©terminĂ© expĂ©rimentalement minimum et maximum, il faudra analyser les diverses relations intra-figurales qui dĂ©terminent lâillusion.







La reprĂ©sentation graphique des rĂ©sultats est simple : on construira une courbe en portant en abscisse la relation intra-figu- rale x dont dĂ©pend lâillusion, et en ordonnĂ©e lâillusion P correspondante, positive (surestimation) ou nĂ©gative (sous-estimation. (Voir fig. 8).
2. Variation avec lâĂąge
On reportera avec le mĂȘme graphique les diverses courbes obtenues sur des groupes dâĂąges diffĂ©rents. Lâillusion variant quantitativement avec lâĂąge, on obtiendra des courbes distinctes, mais la constance qualitative de lâillusion se marquera par le fait que les minima, maxima et illusions nulles correspondent pour toutes les courbes aux mĂȘmes abscisses. (Voir fig. 8).
En dessous de 4-5 ans, les expĂ©riences sont difficiles Ă rĂ©aliser (le sujet ne comprend pas la consigne ou se dĂ©sintĂ©resse rapidement et rĂ©pond au hasard). A 5-6 ans, on trouve les illusions plus fortes. LâĂąge de 9-10 ans marque, en gĂ©nĂ©ral, un tournant important. Vers 11-12 ans, les rĂ©sultats sont pratiquement identiques Ă ceux de lâadulte.
c) Expression des résultats
Les rĂ©sultats obtenus mettent en Ă©vidence la relativitĂ© perceptive. Par rapport aux opĂ©rations de lâintelligence, les relations perceptives ont un caractĂšre paradoxal. Pour lâexprimer, nous pouvons adopter trois langages.
1. Langage logique
Soit une ligne B fixe, que lâon compare successivement Ă une ligne A plus petite et Ă une ligne C plus grande (fig. 7). Dans le premier cas, B est surestimĂ© et A dĂ©valuĂ©, dans le deuxiĂšme B est dĂ©valuĂ© et C surestimĂ©. Nous introduirons le symbole B(>A) pour dĂ©signer B en tant quâil est comparĂ© Ă un A qui est plus petit que lui (la parenthĂšse indiquant la comparaison). Pour la perception, B comparĂ© Ă A est plus grand que B isolé ; on a :
B( >A) Â >Â B
B( <C) Â <Â B, donc
(1) B( >A) Â >Â B( Â <Â C)
alors que du point de vue logique B (>A) = B (<C). Si lâon veut transformer en Ă©quation lâinĂ©galitĂ© (1), on est obligĂ© dâintroduire un nouveau terme. On Ă©crira, par exemple :
B (>A)Â =Â BÂ +Â P ab
B (<C) = B â P bc
La relativitĂ© perceptive est dĂ©formante. Elle fait intervenir des transformations non compensĂ©es quâexprime le terme P, valeur de lâillusion.
On peut également considérer les relations de ressemblance (r) et de différence (d) qui interviennent dans la comparaison. Du point de vue logique, la relation entre r et d est réversible, on a
r = â d et d = â r
(une augmentation de différence est égale à une diminution de ressemblance, une diminution de ressemblance est égale à une augmentation de différence). Du point de vue perceptif, au contraire, les transformations ne sont pas compensées. Dans notre exemple, les différences sont renforcées ; les relations entre r et d ne sont pas réversibles, et il faut écrire :
d>â r ou d = â r + Pdr et d ne se compensent que dans lĂ© cas de lâillusion nulle. Alors, on a bien r= â d, mais il va de soi que cette Ă©galitĂ© traduit non pas une rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, mais une simple rĂ©gulation.
2. Langage géométrique ( = spatial)
On peut Ă©galement traduire ces faits en langage gĂ©omĂ©trique. On dira alors que lâespace de la perception est un espace non- homogĂšne, câest-Ă -dire que certaines de ses rĂ©gions sont contractĂ©es, dâautres dilatĂ©es. Quand on compare deux lignes, on peut, en effet, les voir se dilater ou se contracter, selon que lâon regarde lâune ou lâautre. Cette hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de lâespace perceptif a vraisemblablement des bases physiologiques, dâoĂč :
3. Langage physiologique
Nous parlerons alors dâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du champ visuel. On sait quâil y a deux zones de vision, une zone centrale qui est celle de la vision nette, et une zone pĂ©riphĂ©rique. Sâil nâa guĂšre Ă©tĂ© possible jusquâici dâenregistrer de façon satisfaisante les donnĂ©es du champ visuel, lâexistence de ces deux zones ne fait pas de doute : il suffit pour sâen rendre compte de fixer un point devant soi, et lâon constate lâexiguĂŻtĂ© de la rĂ©gion de vision nette. Faute de donnĂ©es physiologiques plus prĂ©cises, on pourra choisir entre deux hypothĂšses :
â ou bien on supposera que les Ă©lĂ©ments qui apparaissent dans la zone de vision nette sont surestimĂ©s,
â ou bien on supposera le contraire, mais, dans les deux cas, lâhypothĂšse de lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© subsiste, et elle nous suffit provisoirement. Si lâon donne Ă comparer deux lignes A et B, comprenant lâune 10 « unitĂ©s », lâautre 8, et si, par exemple, la surestimation de chaque Ă©lĂ©ment, Ă un moment donnĂ©, est de + 0,1, on a alors pour la perception :
Aâ = 10 X (1 + 0,1) = 11
Bâ = 8 X (1 + 0,1) = 8,8
et la diffĂ©rence perceptive (Aâ â Bâ = 2,2) est supĂ©rieure Ă la diffĂ©rence objective (A â B = 2)..
II. LâhypothĂšse de la centration et la loi des centrations relatives
a) LâhypothĂšse de lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du champ : sa portĂ©e
Le fait incontestable de la dĂ©formation perceptive, et apparemment aussi les donnĂ©es physiologiques, suffisent Ă autoriser lâhypothĂšse de lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du champ perceptif. Nous admettrons, par exemple, que tout Ă©lĂ©ment qui apparaĂźt dans la zone centrale de vision nette est surestimĂ©. (Des travaux sont en cours sur ce sujet, Ă GenĂšve, avec Morf et Rutschmann, et Ă Paris avec Fraisse et ses collaborateurs). Mais, insistons-y, pour notre thĂ©orie de la perception, il nâest pas nĂ©cessaire de savoir si lâĂ©lĂ©ment centrĂ© est surestimĂ© ou sous-estimĂ©, ni de connaĂźtre la valeur absolue des effets de centration. Il suffit dâappeler centration toute dĂ©formation du champ relative Ă une fixation du regard, et de calculer ensuite le nombre de centrations possibles et le nombre de centrations rĂ©ellement effectuĂ©es.
LâhypothĂšse de lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© exprime donc le fait que les relations perceptives, Ă lâinverse des relations opĂ©ratoires qui sont conformantes (conservation, rĂ©versibilitĂ©), sont des relations dĂ©formantes ; elle explique que relativement Ă une autre, une grandeur soit surestimĂ©e. Elle rend compte aussi des augmentations de diffĂ©rence, puisque si lâon compare deux lignes inĂ©gales, et si chacune est surestimĂ©e Ă son tour, la plus longue est dâautant plus surestimĂ©e, le nombre de centrations Ă©tant proportionnellement plus grand sur la plus longue des deux lignes.
Enfin, cette hypothĂšse peut expliquer aussi le phĂ©nomĂšne du seuil dâĂ©galitĂ©. Soient en effet 2 lignes Lâ et Lâ, peu diffĂ©rentes lâune de lâautre. On sait quâen deçà du seuil diffĂ©rentiel, la diffĂ©rence entre Lâ et Lâ, loin dâĂ©tre renforcĂ©e comme ci-dessus, disparaĂźt. Ce phĂ©nomĂšne ne contredit pas lâhypothĂšse. Soient, en effet, Pâ et Pâ les surestimations de Lâ et Lâ correspondant aux centrations successives sur les deux lignes. Comme Lâ et Lâ sont peu diffĂ©rentes, les valeurs Pâ et Pâ, proportionnelles Ă Lâ et Lâ, sont supĂ©rieures en tout cas Ă la diffĂ©rence Lâ â Lâ. De sorte que lâon a :
Lâ + Pâ > Lâ Lâ + Pâ > Lâ.
Les deux lignes apparaissent donc alternativement plus longue lâune que lâautre. Ces deux jugements contradictoires entraĂźnent lâĂ©galisation subjective de Lâ et Lâ.
On peut voir facilement, sur ces divers exemples, que rien nâest changĂ© Ă nos affirmations si on inverse lâhypothĂšse en supposant que les Ă©lĂ©ments centraux sont sous-estimĂ©s et les Ă©lĂ©ments pĂ©riphĂ©riques surestimĂ©s. Contrastes et Ă©galisations, dissimilations et assimilations sont des effets relatifs.
b) Centration et surestimation
Indiquons maintenant quelques faits confirmant lâhypothĂšse dâune surestimation due Ă la centration.
1. Lâobservation courante
Elle fournit dĂ©jĂ une confirmation. Si lâon regarde deux cercles concentriques en fixant alternativement le cercle extĂ©rieur et le cercle intĂ©rieur, on peut les voir se dilater et se contracter chacun Ă son tour. De mĂȘme, dans la perception en profondeur de deux tiges verticales, distantes de 3 Ă 4 cm. lâune de lâautre : celle que lâon fixe paraĂźt se rapprocher et grandir.
2. Lâerreur de lâĂ©talon
EtudiĂ©e par Piaget et Lambercier, lâerreur de lâĂ©talon est un fait important. Dans lâestimation des grandeurs (tiges verticales, par exemple), on observe, en plus des contrastes Ă©galisateurs, une erreur systĂ©matique, en gĂ©nĂ©ral positive, sur lâĂ©talon (la tige qui reste sous les yeux du sujet pendant toute la sĂ©rie de prĂ©sentations des variables). On prend, par exemple, un Ă©talon de 10 cm. et une sĂ©rie de variables Ă©chelonnĂ©es de 7 Ă 13 cm. Câest sur la variable que le jugement doit ĂȘtre portĂ© ( dire si elle paraĂźt plus ou moins grande que lâĂ©talon). On rĂ©pĂšte lâexpĂ©rience en faisant varier la distance des deux tiges Ă comparer (5 cm., 25 cm., 1 m., 2 m., 3 m.). Pour chaque distance, on trouve une erreur systĂ©matique constante. La courbe (fig. 9) montre trois rĂ©sultats :

â la valeur absolue de P (seuil de lâerreur) augmente avec la distance et diminue avec lâĂąge. Cela nâappelle aucun commentaire ;
â lâĂ©talon est surestimĂ© aux grandes distances et sous-estimĂ© aux petites (renversement de lâillusion). On peut supposer quâaux grandes distances, comme on ne peut voir simultanĂ©ment variable et Ă©talon, le regard revient sans cesse Ă lâĂ©lĂ©ment
fixe. LâĂ©talon bĂ©nĂ©ficierait ainsi dâun plus grand nombre de centrations, et serait donc surestimĂ©. Aux petites distances, au contraire, le sujet garde constamment lâĂ©talon dans son champ visuel, et reporte son attention sur la variable, qui, elle, se modifie chaque fois. Câest donc la variable qui bĂ©nĂ©ficierait alors dâun nombre de fixations plus grand, dâoĂč la sous- estimation relative de lâĂ©talon ;
â enfin, lâerreur de lâĂ©talon se renverse pour une distance moindre chez lâenfant que chez lâadulte. Câest vraisemblablement que le champ visuel de lâenfant est moins vaste, et quâavec 25 cm. dâĂ©cart, variable et Ă©talon ne peuvent dĂ©jĂ plus ĂȘtre vus simultanĂ©ment.
Ces rĂ©sultats semblent bien accrĂ©diter lâidĂ©e dâune surestimation systĂ©matique due Ă la centration. Deux contre-Ă©preuves la renforcent :
â la premiĂšre est purement verbale. On recommence lâexpĂ©rience en demandant au sujet de porter le jugement sur lâĂ©talon (au lieu de dire que la variable est plus grande, il dira que lâĂ©talon est plus petit). Or, dans la plupart des cas, cette simple inversion verbale suffit Ă inverser le sens de lâerreur !
â la deuxiĂšme contre-Ă©preuve consiste Ă faire disparaĂźtre lâĂ©talon aprĂšs chaque comparaison et Ă le remettre sur la table sans que le sujet sache que câest la mĂȘme tige. Il croit ainsi avoir affaire chaque fois Ă deux Ă©lĂ©ments nouveaux. On constate alors que lâerreur de lâĂ©talon diminue notablement. Elle ne disparaĂźt pas cependant tout Ă fait, parce que dans toute comparaison on a tendance Ă choisir un terme de rĂ©fĂ©rence, soit Ă droite, soit Ă gauche.
Ces deux contre-Ă©preuves montrent quâune erreur peut ĂȘtre due Ă la signification fonctionnelle dâun Ă©lĂ©ment (le mesurant) par rapport Ă lâautre. Signalons aussi quâon obtient parfois des rĂ©sultats aberrants, avec les enfants de 6-7 ans, par exemple. Mais on a vite fait dâen apercevoir la raison : câest que les sujets sâimaginent bien connaĂźtre lâĂ©lĂ©ment fixe au bout de quelques Ă©preuves, et cessent alors de le regarder. DâoĂč des inversions anormales de lâerreur.
3. Expérience de Piaget et A. Morf (égalisation des longueurs)
Cette expĂ©rience fournit un contrĂŽle plus direct de lâeffet de centration, mais elle est moins facile quâil ne semble Ă effectuer correctement. Sur un fond noir, on place deux points blancs fixes A et B ; Ă la droite de B, un troisiĂšme point C est manipulable par le sujet. Il sâagit de fixer lâintervalle AB et, sans dĂ©placer le regard, de disposer le point C de façon que AB = BC. LâinconvĂ©nient est que le sujet doit fournir un gros effort pour gar
der, en vision libre, son regard immobile. On relĂšve trois sortes dâattitudes : seuls, quelques adultes parviennent Ă respecter strictement la consigne (I); dâautres sujets (adultes ou enfants) balaient seulement du regard lâintervalle AB (II) ; dâautres enfin ne peuvent sâempĂȘcher de regarder BC, puis reviennent Ă la consigne. Les rĂ©sultats obtenus sont consignĂ©s dans le tableau suivant, oĂč (1), (II), (III) dĂ©signent les attitudes des sujets, et oĂč lâerreur est traduite en pourcentage de lâintervalle AB (et reprĂ©sente donc la dilatation proportionnelle de AB) :
| Attitudes : | I | II | III |
| 7- 8 ans | â | 9,4 | 2,8 |
| 9-10 ans | â | 7,9 | 3,3 |
| Adultes | 11,9 | 7,7 | 1,1 |
on voit que lâerreur est positive chez tous les sujets, Ă tous les Ăąges et quelle que soit la façon dont la consigne est suivie.
Signalons que des expériences analogues ont été reprises par Frajsse en vision tachis- toscopiques mais elles ne sont pas encore terminées.
4. Expériences sur la durée de centration
On peut encore Ă©tudier les effets temporels de la centration. Une ligne centrĂ©e plus longtemps est-elle davantage dilatĂ©e ? Piaget et Morf prĂ©sentent au tachistoscope une seule ligne, pendant 1 seconde, puis, Ă 4 cm. de la premiĂšre, une deuxiĂšme ligne pendant 1/2 seconde. On observe quâil y a compensation partielle de deux effets : lâeffet de durĂ©e (la premiĂšre ligne est fixĂ©e plus longtemps) et lâeffet de succession (la deuxiĂšme a le privilĂšge dâĂȘtre vu la derniĂšre).
Une seconde expĂ©rience rĂ©alise au contraire la cumulation de ces deux effets : le dispositif est le mĂȘme que ci-dessus, mais les deux lignes apparaissent ensemble, puis lâune disparaĂźt au bout dâune seconde, puis lâautre disparaĂźt Ă son tour. La ligne qui a Ă©tĂ© vue la derniĂšre a Ă©tĂ© aussi vue plus longtemps. Les rĂ©sultats (erreurs en % de la ligne) sont :
| Expériences : | I | II |
| 7- 8 ans | 0,96 | 5,08 |
| 9-10 ans | 1,38 | 3,28 |
| Adultes | 0,70 | 2,33 |
c) La loi des centrations relatives
Sans aller plus avant dans la discussion de ces hypothĂšses, nous donnerons maintenant la formule gĂ©nĂ©rale de composition des erreurs Ă©lĂ©mentaires. AprĂšs avoir montrĂ©, dans la suite, que cette formule permet de calculer les maxima, minima et points dâillusion nulle dans tous les cas dâillusions gĂ©omĂ©triques Ă©tudiĂ©s, nous reviendrons Ă lâinterprĂ©tation de la loi, câest-Ă -dire Ă lâexplication des
processus psychologiques que reprĂ©sentent les diffĂ©rents termes de la formule. Jusque-lĂ , on pourra considĂ©rer cette formule comme une formule empirique, qui prĂ©sente en tout cas la propriĂ©tĂ© remarquable de sâappliquer Ă toutes les illusions gĂ©omĂ©triques planes : rectangles, angles, DelbĆuf, Muller- Lyer, etc.
Si nous appelons centration la surestimation dâun Ă©lĂ©ment en fonction de la position du regard (sans besoin de prĂ©juger, redisons- le, si câest ou non dans le centre du champ quâil y a dilatation), si nous appelons dĂ©centration la composition compensatrice des surestimations rĂ©sultant de plusieurs centrations successives en divers points du champ, ou couplages les diverses mises en relation obtenues par dĂ©centrations successives (trajets du regard dâun point Ă lâautre du champ), nous nâavons pas besoin dâhypothĂšse supplĂ©mentaire pour Ă©noncer la loi. Il suffit de composer entre eux tous les effets Ă©lĂ©mentaires rĂ©sultant de la centration et des couplages aux divers points de la figure.
Appelons L1 et L2 deux lignes à comparer, (L1 étant la plus longue des deux)
Ld la longueur sur laquelle porte lâestimation
L ââ la longueur maximum de la figure
S la surface totale de la figure n le nombre de comparaisons possibles P la valeur probable de lâillusion, la loi unique des centrations relatives sâĂ©crit :
((L, â La) â°)Ï ( n . Ld â Lmo,.) - _ â s
[équation]
On voit quâinterviennent dans cette formule trois facteurs quantitatifs fondamentaux, dont nous avons dĂ©jĂ reconnu le rĂŽle et quâil nous faudra interprĂ©ter ultĂ©rieurement : â la diffĂ©rence de longueurs (L, â L« ), (quâon multiplie par Lj Ă cause du nombre de couplages),
â le rapport entre la ligne sur laquelle porte la mesure et la longueur totale, Ld / ,
rapport dont on voit facilement lâimportance (cf. loi de Weber),
â la surface totale de la figure, S, qui reprĂ©sente comme nous le verrons la totalitĂ© des couplages.
Rappelons une derniĂšre fois que cette loi ne saurait donner la valeur absolue de lâillusion, ni permettre la comparaison de deux illusions diffĂ©rentes. Elle indique seulement le maximum et le minimum dâune illusion primaire, en fonction des dimensions dâune figure dâun type dĂ©terminĂ©. On voit en effet sur cette formule que P, dĂ©formation totale ou transformation non compensĂ©e, ne dĂ©pend que des propriĂ©tĂ©s gĂ©omĂ©triques des figures, et non pas du seuil propre Ă un sujet ni de son Ăąge. Indiquant le rapport des centrations et couplages rĂ©els au nombre de centrations et couplages possibles, cette loi nâest que lâexpression de la composition probabiliste des effets Ă©lĂ©mentaires.
III. Ătude expĂ©rimentale des illusions gĂ©omĂ©triques et applications de la loi des centrations relatives
[colonne maquante]
a) Illusion des rectangles
1. Technique
2. Résultats (v. fig. 12)
nĂ©gative et la courbe est dâallure hyperbolique ;
â lâerreur est maximum pour le rectangle le plus mince ; on peut le confirmer en faisant comparer un rectangle le plus Ă©troit possible avec une ligne Ă©paisse : le rectangle paraĂźt plus long (la largeur fait surestimer dâautant la longueur, tandis que la ligne Ă©paisse nâest pas vue comme ayant une largeur) ; au contraire, de deux lignes dont lâune est Ă©paisse et lâautre fine, câest la plus fine qui paraĂźt la plus longue.
3. Application de la formule
Elle se fait ici trĂšs simplement. Pour A>A,, les grandeurs Ă comparer sont respectivement A et Aâ. La mesure porte sur A, et la dimension maximum de la figure est aussi A. On a enfin n = 1 et S = AAâ. DâoĂč :
(A â Aâ) Aâ X A/A A â Aâ P = +  = +
AAâ A
Pour A<A,, on trouve de mĂȘme : Aâ â A
P =
Aâ
(On voit que la relation entre P et la variable Aâ est de la forme y â ax + b, et que la courbe thĂ©orique est une droite coupant Ox pour A = Aâ. La diffĂ©rence entre cette droite et la courbe expĂ©rimentale sâexplique Ă©videmment par le fait quâau-delĂ dâune certaine valeur de Aâ, dâautres effets interviennent, et que la comparaison nâest pas indĂ©finiment possible.)
b) Illusion de DelbĆuf
1. Technique
On dĂ©signe habituellement sous ce nom lâillusion des cercles concentriques, dont lâĂ©tude a Ă©tĂ© reprise en collaboration avec M. BĆsch et B. von Albertini. Mais on retrouve aussi bien la mĂȘme illusion sous
[colonne manquante]
2. Résultats
3. Applications de la formule
pour lâillusion positive. Pour lâillusion nĂ©gative, il suffit comme ci- dessus de substituer (Aââ A)A Ă (Aâ Aâ)Aâ.
c) Illusion dâOppel et Kumdt
1. Technique
Cette illusion classique des espaces divisĂ©s a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e en collaboration avec P. Osterrieth. On fait comparer une ligne hachurĂ©e (les hachures sont rĂ©guliĂšrement disposĂ©es dans cette expĂ©rience) avec une sĂ©rie de lignes sans hachures. On varie ensuite le nombre des intervalles : 2, puis 4, puis 6, etc. La ligne divisĂ©e, jusquâĂ un certain point, est surestimĂ©e. (fig. 17).
Osterrieth avait employĂ© dâabord la mĂ©thode des limites (variables prĂ©sentĂ©es en ordre sĂ©rial ascendant, puis descendant), et trouvĂ© une illusion plus forte chez lâadulte que chez lâenfant. Mais ce rĂ©sultat paradoxal Ă©tait le fait de la mĂ©thode : elle introduit un effet sĂ©rial temporel entre les lignes successivement prĂ©sentĂ©es (1). La mĂ©thode concentrique supprime cet effet, et montre un diminution de lâillusion avec lâĂąge.
2. Résultats
â lâillusion diminue avec lâĂąge ; par rapport Ă la longueur totale B de la ligne divisĂ©e, elle est de
8,9 % Ă 5 â 6 ans
8,5 % Ă 7 â 8 ans 5,0 % chez lâadulte, â elle est toujours positive (surestimation), mais devient pratiquement nulle Ă partir dâun certain nombre de hachures (fig. 18). Le maximum est atteint pour 14 intervalles.
3. Interprétation et courbe théorique
Pour comprendre ces rĂ©sultats complexes et insolites, et pour savoir comment appliquer ici la formule, il nous faut dâabord interprĂ©ter lâillusion. Wundt supposait que les hachures arrĂȘtaient le regard, ce qui produisait un plus grand effort, obligeait lâĆil Ă parcourir une distance plus grande, dâoĂč la surestimation. Et cette explication a Ă©tĂ© frĂ©quemment reprise sans autre vĂ©rification ! Or, si lâon prĂ©sente des figures Ă©gales, avec des hachures en nombre Ă©gal mais irrĂ©guliĂšrement placĂ©es (fig. 19), on sâaperçoit que lâillusion varie en fonction dâun nouveau facteur : la surestimation ou sous-estimation relative dâun intervalle par rapport Ă un autre. Il y a donc lieu dâĂ©carter lâhypothĂšse des « arrĂȘts du regard » et dâinterprĂ©ter plutĂŽt lâillusion par des effets de centration. Tout se passe en effet comme si chaque inter-
(1) Cf. infra : Les Activités perceptives : III : Transports temporels, a), p. 656.
valle pouvait ĂȘtre centrĂ© Ă part. Ce que le sujet compare implicitement, câest la longueur totale B du segment divisĂ© avec la largeur Aâ dâun intervalle (fig. 17). On prendra donc pour la formule LÎč = B, Lj = A,, et S = B-.
Mais alors, on obtient une courbe thĂ©orique hyperbolique (Ă croissance infinie), (fig. 18). On doit donc faire intervenir un nouveau facteur. Or, puisquâĂ partir dâun certain nombre de hachures lâillusion dĂ©croĂźt, lâidĂ©e vient tout naturellement de dĂ©falquer lâĂ©paisseur des hachures. Cette correction est-elle lĂ©gitime ? Un premier argument pour la justifier tient au fait bien connu que pour la perception, un « espace plein » nâest pas Ă©quivalent Ă un « espace vide » (1). Aussi bien, on peut aisĂ©ment procĂ©der Ă une vĂ©rification directe : on donnera Ă comparer deux segments dâĂ©gale longueur, portant des hachures en nombre Ă©gal, mais dâĂ©paisseur inĂ©gale (fig. 20). Pour la grande majoritĂ© des sujets, câest la ligne (I), celle qui porte les hachures les plus fines, qui paraĂźtra la plus longue.
Si nous corrigeons alors les rĂ©sultats thĂ©oriques bruts en dĂ©falquant lâĂ©paisseur des hachures, nous obtenons un maximum pour 13 ( au lieu de 14 dans les rĂ©sultats expĂ©rimentaux). On peut considĂ©rer que pour une illusion Ă effets complexes, lâapproximation est satisfaisante.
d) Lâillusion des angles
Câest un fait connu que les angles aigus sont surestimĂ©s (et leurs cĂŽtĂ©s sous-estimĂ©s), tandis que les angles obtus sont sous-estimĂ©s (et leurs cĂŽtĂ©s surestimĂ©s). Divers auteurs ont mĂȘme affirmĂ©, sans faire de mesures prĂ©cises, que les illusions maxima Ă©taient obtenues respectivement pour 45" et 135". Mais comment nous en assurer, et comment faire la mesure ? Ici, le choix mĂȘme de la technique requiert des hypothĂšses prĂ©alables sur la nature de lâillusion. Nous avons signalĂ© dĂ©jĂ (2) quâune explication physiologique simple comme celle de Serai. Ă©tait contredite par les faits (cf. fig. 21). Il nous faut donc, avant toute Ă©tude, nous demander quelles relations interviennent dans lâestimation perceptive des angles.
1. Lâeffet-diagonale
Notre hypothĂšse initiale a Ă©tĂ© de rĂ©duire lâillusion des angles Ă un effet unique : la surestimation de lâinclinaison dâune oblique.
Â
(I) Comme le montrent les rĂ©ponses de lâenfαntt au niveau prĂ©-opĂ©ratoire, dans les problĂšmes de conservation des distances ; dĂ©jĂ signalé : Bull. Ps. VIII, 4, p. 188.
(2) Bull. Ps., VIII, 10, p. 554.
[colonne manquante]
2. InterprĂ©tation de lâeffet-diagonale
[colonne manquante]
3. Lâeffet hauteur-mĂ©diane et la formule complĂšte des illusions dâangle
4. VĂ©rification expĂ©rimentale : lâillusion de la mĂ©diane des angles
dâun angle. Dans un angle aigu isocĂšle, qui pour la perception est un triangle Ă base virtuelle, le segment qui joint les milieux des cĂŽtĂ©s Ă©gaux (et que nous appelons mĂ©diane) parait placĂ© trop haut (fig. 32). Il parait au contraire placĂ© trop bas dans le cas dâun angle obtus (fig. 33).
â Formulation thĂ©orique :
On voit aisĂ©ment que cet effet est la rĂ©sultante de divers effets dâangles. Si x est aigu (fig. 32),..il,est surestimĂ© et Câ est dĂ©valué : la mĂ©diane est « remontĂ©e » dâautant. De plus, y est obtus, donc dĂ©valuĂ© et Câ surestimĂ©, ce qui fait encore « remonter » la mĂ©diane. Les effets dus Ă z et zâ angles correspondants Ă©gaux, se neutralisent. Si on appelle Pâ et Pâ les illusions (en valeur absolue) sur Câ et Câ respectivement dues Ă x et y, lâillusion totale sur la position de la mĂ©diane (que nous conviendrons dâappeler positive si la mĂ©diane est remontĂ©e) sera :
P - + (Pâ + Pâ).
Si x est obtus, les effets Pâ et Pâ agissent en sens contraire, et comme dans tous les cas y est plus grand que x, on aura comme illu- ion totale (nĂ©gative selon la convention prĂ©cĂ©dente ) :
P = â (Pâ â Pâ).
â ⹠Technique :
LâĂ©tude expĂ©rimentale faite Ă Paris en collaboration avec Mlle PĂȘne, a portĂ© sur des matĂ©riels divers. Retenons seulement ici lâexpĂ©rience sur les angles ouverts. Pour diverses ouvertures dâangle, on prĂ©sente une sĂ©rie de 7 ou S figures oĂč seule varie, de mm. en mm., la position de la mĂ©diane (fig. 34). Il sâagit de dire chaque fois dans quelle figure de la sĂ©rie la mĂ©diane paraĂźt bien placĂ©e, par comparaison des demi-cĂŽtĂ©s Câ et Câ.
â RĂ©sultats :
Les formules thĂ©oriques donnent une courbe avec maximum Ă .50°, illusion nulle Ă 120° et minimum Ă 150° (au lieu de 45, 90 et 135, puisquâil y a deux effets qui sâajoutent) (fig. 35). Les rĂ©sultats expĂ©rimentaux montrent une dĂ©croissance nette de lâillusion avec lâĂąge ; les maxima et minima expĂ©rimentaux sont les suivants :
ou von qu us amerem legerement aes rĂ©sultats thĂ©oriques pour les enfants : mais câest un fait courant que les sujets plus jeunes donnent des rĂ©ponses plus incertaines (fatigue, attention moins stable, etc.). Pour les adultes, lâaccord est satisfaisant (dans toutes les expĂ©riences, les minima sont plus instables que les maxima). Et de façon gĂ©nĂ©rale,
[colonne manquante]
5. Applications de lâillusion des angles
e) Illusions diverses
1. Illusion des figures en T (fig. 41)
2. Illusion de DelbĆuf (renversĂ©e)
Nous dĂ©signerons ainsi lâillusion des cercles concentriques, lorsque la mesure est prise sur le cercle extĂ©rieur, et non plus sur le cercle intĂ©rieur comme prĂ©cĂ©demment. LâĂ©tude en a Ă©tĂ© faite en collaboration avec Koshho- iâolh. Ici, A est variable, et B = A + 2 Aâ reste constant. Si lâon fait comparer le cercle B Ă un cercle vide (fig. 42), on obtient une courbe qui est en partie symĂ©trique de la courbe obtenue pour le cercle intĂ©rieur (cf. fig. 16, reportĂ©e sur la fig. 43). Le minimum est ici aux environs de Aâ = A/6, le maximum aux environs de Aâ = 2A. Mais cette fois, lâillusion est constamment positive, et lâon trouve un deuxiĂšme minimum qui ne correspond Ă aucun point remarquable de la premiĂšre courbe (fig. 43). Or, si lâon fait comparer entre eux les doubles cercles (I) et (II) correspondant respectivement au minimum et au maximum de la prĂ©sente illusion, on constate paradoxalement que (I) paraĂźt plus grand que (II). Et si lâon reprend lâexpĂ©rience en faisant comparer les cercles concentriques Ă dâautres cercles concentriques, au lieu de cercles vides, la courbe obtenue est la mĂȘme, mais renversĂ©e de gauche Ă droite. Pour expliquer ces effets paradoxaux, nous remarquerons (en simplifiant beaucoup) : â avec des cercles vides comme mesurants, on compare un espace divisĂ© AâAAâ avec un espace non divisĂ© B. Câest pourquoi AâAAâ est toujours surestimĂ©. Appelons Px lâillusion positive due Ă la division.
â mais en plus interviennent des comparaisons intra-figurales complexes. Ainsi, dans (I), Aâ est dĂ©valuĂ© par comparaison avec A, avec Bâ, et aussi avec lâensemble B = Aâ + A + Aâ. Soit Py lâillusion qui en rĂ©sulte. La dĂ©formation sur le cercle B est alors : P = Px â Py.
â ces comparaisons intra-figurales aboutissent Ă une situation paradoxale. Si lâon compare Aâ Ă B, Aâ est dĂ©valuĂ©. Mais A est aussi dĂ©valuĂ© par rapport Ă B. De sorte que B, somme de trois segments dĂ©valuĂ©s, est pourtant surestimĂ© par rapport Ă chacun dâeux. DâoĂč lâinstabilitĂ© de lâillusion. Il suffit dâun changement lĂ©ger dans la figure ou dans lâattitude compara- trice du sujet pour que lâillusion se renverse, câest-Ă -dire que B, au lieu dâĂȘtre surestimĂ©, subisse la dĂ©valuation de chacune de ses parties.
â enfin, sâil nây a plus de cercles vides, lâillusion dâespace divisĂ© joue aussi bien sur le mesurant que sur le mesurĂ©.
3. Illusion de Muller-Lyer
La trĂšs classique illusion de Mliλer-Lybr Ăźle segment EF est surestimĂ© dans la fig. 44, EâFâ est sous-estimĂ© dans la fig. 45) est une
[colonne manquante]
paradoxal si lâon sâen rapporte Ă lâillusion des rectangles, mais sâexplique dĂšs lors quâon fait intervenir non pas la comparaison b B, mais celle de b Ă la diffĂ©rence aâ, par exemple.
4. Illusion des courbures
LâĂ©tude de cette illusion, entreprise avec Mlle VurvÏ.t.ot Ă Paris, nâest pas encore terminĂ©e ( 1 ). CommencĂ©e avec des figures paraboliques, lâenquĂȘte expĂ©rimentale sâest poursuivie avec des cercles coupĂ©s (segments, de flĂšche F variable, dâun cercle de diamĂštre constant D, v. fig. 49), que lâon fait comparer soit Ă des segments de droite horizontaux, soit aux cĂŽtĂ©s dâune sĂ©rie de carrĂ©s. Les courbes expĂ©rimentales, reproduites fig. 50, montrent un minimum, un point dâillusion nulle et un maximum fixes pour les divers Ăąges. Lâillusion positive diminue nettement avec lâĂąge (la diffĂ©rence est significative entre enfants et adultes pour le maximum), lâillusion nĂ©gative Ă©volue, semble-t-il moins nettement. LâhypothĂšse initiale attribuait lâillusion a un effet dâangle x (fig. 51), mais on aurait dĂŒ trouver une illusion nulle pour x - 90", tandis quâon la trouvait en fait pour 110". LâhypothĂšse actuelle ferait intervenir les relations virtuelles A-Aâ et B-Bâ qui ont des effets contraires, mais dont les premiĂšres, plus nombreuses, lâemporteraient (fig. 52 et 53).
Conclusion
LâexposĂ© qui prĂ©cĂšde nâavait dâautre but que de montrer combien gĂ©nĂ©rale est la loi des centrations relatives, que nous avons pu appliquer Ă toutes sortes dâillusions gĂ©omĂ©triques planes. MĂȘme, on a pu constater que, si divers que soient les phĂ©nomĂšnes perceptifs dans ces expĂ©riences de laboratoire, les effets qui interviennent se rĂ©duisent Ă quelques types peu nombreux, et se composent selon des lois relativement trĂšs simples. La loi des centrations relatives ne fait guĂšre intervenir que des comparaisons de longueurs, et nous avons retrouvĂ© de telles comparaisons dans des illusions aussi diverses que celle des rectangles ou celle de MÎčÎč.- i.eh-Lyek, celle des espaces divisĂ©s ou celle de lâinclinaison dâune diagonale. La trĂšs satisfaisante approximation des calculs thĂ©oriques par rapport aux rĂ©sultats expĂ©rimentaux nous autorise Ă considĂ©rer cette loi comme Ă©tablie. Reste maintenant Ă la comprendre, câest-Ă -dire Ă interprĂ©ter les divers facteurs numĂ©riques qui la composent, et Ă montrer alors pourquoi lâallure qualitative des illusions ne varie pas avec lâĂąge, cependant que la valeur absolue de lâillusion, elle, diminue rĂ©guliĂšrement de lâenfant Ă lâadulte.
(1) Les rĂ©sultats obtenus jusquâici ont Ă©tĂ© exposĂ©s par Mlle VURPILLOT au SĂ©minaire de M. PIAGET le 18 mars 1955. Ge paragraphe en donne un rĂ©sumĂ© trĂšs succinct (N.D.L.R.).
IV. Théorie probabiliste de la perception (interprétation de la loi des centrations relatives)
[colonne manquante]
a) Centration et probabilités de rencontre
tation. Nul ne contestera du moins que le champ visuel soit hĂ©tĂ©rogĂšne : on sait que le damier dâHelmotz (figure faite de deux familles de courbes divergentes qui se croisent) est perçu comme un quadrillage rĂ©gulier rectiligne. Dâautre part, diverses donnĂ©es cytologiques et physiologiques peuvent ĂȘtre invoquĂ©es ; par exemple :
â lâinĂ©gale densitĂ© des cellules au centre ou Ă la pĂ©riphĂ©rie de la rĂ©tine,
â lâirradiation de lâinflux nerveux dans les cellules du rĂ©cepteur pĂ©riphĂ©rique (rĂ©tine), â lâirradiation de lâinflux dans les centres nerveux. Grey Walter a Ă©tudiĂ© au topos- cope (par enregistrement dâondes Ă©lectriques ) le passage de lâinflux des cellules rĂ©tiniennes aux cellules corticales. Il a constatĂ© un agrandissement au niveau du cortex, qui se poursuit jusquâĂ ce quâapparaisse un nouvel objet (1).
â plus simplement, les petits mouvements oscillatoires du globe oculaire, dĂ©crits par Adrian, etc.
On peut admettre alors que sur une figure le regard rencontre un certain nombre de points distincts. Ces rencontres peuvent ĂȘtre celles dâun Ă©lĂ©ment de figure avec un cĂŽne ou un bĂątonnet, ou bien dĂ©signer lâĂ©lĂ©ment croisĂ© au cours des mouvements oscillatoi- res du globe oculaire, â mais il nâimporte ici. Il nâimporte pas davantage Ă notre propos de connaĂźtre le nombre de points, de rencontres possibles : il suffit de dĂ©crire le mĂ©canisme probabiliste, que nous avons du reste dĂ©jĂ exposĂ© Ă propos de la loi de Weber (2).
DĂ©signons par N le nombre dâĂ©lĂ©ments ren- contrables, par 0 le nombre de rencontres en une unitĂ© x de temps ; N,, N- etc., seront alors les Ă©lĂ©ments non encore rencontrĂ©s aprĂšs x, 2 x, 3 x unitĂ©s.
On aura ainsi :
x N N - N0 Â =Â N (1-0)
2x) N »  = N. â N,0  = N, (1-0)  = N (1-0)â
3x) Ni. - N, â Nâ - Na (1-0) - N ( l-g F
etc⊠Par exemple, si N - 100 et 0 - 0,1, on aura :
x) 100 â 10 90
2x ) 90â 9 - 81
3x) 81 â 8,1 â 72,9
Les Ă©lĂ©ments rencontrĂ©s seront alors de N0 ; N0 + N>0 ; N0 Ă· N10 Ă· Nâ etc., soit 10 ; 10 + 9 ; 10 + 9 + 8,1, etc. On aboutit Ă une courbe logarithmique comme celle de la loi de Webeb.
(1) On remorquera que, corticale ou rĂ©tinienne, cette irradiation est elle-mĂȘme liĂ©e aux probabilitĂ©s dâĂ©change entre les cellules.
(I) Cf. Bull. Ps., VIII, 9, p. 492.
[colonne manquante]
b) Les couplages
c) Lâerreur composĂ©e : explication de la formule
conjecturer la surestimation relative. Si tous les couplages possibles Ă©taient effectuĂ©s, il y aurait dĂ©centration absolue, donc pas dâerreur, car les surestimations absolues dues aux rencontres se compenseraient les unes les autres. Lâerreur n° 2 indique que les couplages sont incomplets, et quâon peut mesurer leur probabilitĂ©. Du fait mĂȘme que les- couplages sont incomplets, il y a plus de rencontres sur une ligne que sur une autre, dâoĂč les surestimations (ou dĂ©valuations). Nous avons dĂ©jĂ montrĂ© (1) que cette surestimation relative explique aussi bien lâexagĂ©ration des diffĂ©rences que la non-perception des diffĂ©rences trop faibles : il suffit que la surestimation relative soit plus forte que la diffĂ©rence objective pour que cette diffĂ©rence objective ne soit plus perçue ; par contre, si la diffĂ©rence est plus forte que la surestimation relative, elle sera encore renforcĂ©e.
Câest quâordinairement les erreurs perceptives que lâon mesure sont des erreurs composĂ©es. Une surestimation (+P) est la rĂ©sultante dâun certain nombre dâerreurs Ă©lĂ©mentaires 2 (et par consĂ©quent 1) qui se composent. Nous savons, dâautre part, que les compositions sont ordinairement « incomplĂštes » : les erreurs en plus et en moins ne sâĂ©quilibrent en gĂ©nĂ©ral que pour un cas unique de figure (point dâillusion nulle : la rĂ©sultante est Ă©gale Ă 0). Mais si lâon considĂšre minutieusement les courbes expĂ©rimentales, on voit, au voisinage du point nul, une oscillation (fig. 59) analogue Ă celles des courbes esthĂ©siomĂ©triques au voisinage du seuil. Ces oscillations montrent ici le caractĂšre fragile des compensations (renversement de lâillusion) : la zone dâindĂ©termination correspond au moment oĂč lâerreur cesse, trĂšs provisoirement, dâĂȘtre composĂ©e.
Ce sont prĂ©cisĂ©ment les erreurs composĂ©es quâexprime notre formule. Elle nâindique en effet que la probabilitĂ© dâune surestimation relative, câest-Ă -dire la probabilitĂ© pour que se produisent les deux erreurs Ă©lĂ©mentaires. Expliquons-en maintenant chacun des termes. Pour simplifier lâĂ©criture, nous poserons :
D = (L1 â L- ) LaK = n. Ld-Lmax. et la formule sâĂ©crira donc :
PÂ =Â (D/S) x K.
â Le terme (D) reprĂ©sente les couplages de diffĂ©rence, et nâappelle aucun commentaire.
â Le terme (S), « surface » de la figure, reprĂ©sente la totalitĂ© des couplages possibles pour une figure donnĂ©e. <S) varie naturellement dâune figure Ă lâautre. Dans le cas du rectangle (fig. 60), il nâintervient qpe des couplages de diffĂ©rence (D) et des couplages de ressemblance (R), et
(1) Bull, Ps., VIII, 10,. pp. 560 et 561.
[colonne manquante]
d) Conclusion générale
donc que le nombre de points de rencontre est petit, donc que lâerreur absolue doit ĂȘtre plus faible quâen vision libre. Mais aussi bien, les couplages sont plus prĂ©caires, plus incomplets : ce qui suffit Ă expliquer que, mĂȘme avec une erreur absolue plus faible, lâerreur relative est plus forte.
. La loi des centrations relatives, comme la loi de Weber, montrent le caractĂšre primitif des facteurs de proportionnalitĂ© dans le domaine de la perception. VoilĂ qui pourrait dâabord Ă©tonner, car les compositions additives sont plus simples, plus Ă©lĂ©mentaires que les compositions multiplicatives : on sait que sur le plan de lâintelligence, la pensĂ©e ne parvient guĂšre aux compositions multiplicatives quâau niveau formel (pensĂ©e combinatoire), â et câest pourtant de telles compositions que la perception est faite. La Gestalt- thĂ©orie invoquait des analogies physiques : mais ce nâest lĂ que mĂ©taphore, description. Le fait devient clair dans le cadre dâune thĂ©orie probabiliste. La proportionnalitĂ© nâest alors rien dâautre que le rapport des cas rĂ©els aux cas possibles. Câest en ce sens quâelle est primitive et fondamentale dans le domaine perceptif.
5. Ces remarques nous amĂšnent enfin Ă reconsidĂ©rer la notion de structure perceptive. Il est bien vrai quâil existe des structures de la perception, que le tout nây est pas Ă©gal Ă la somme des parties, et quâelles se distinguent des structures opĂ©ratoires de lâintelligence en ce quâelles sont non-additives et irrĂ©versibles. Cela, la Gestalttheorie lâa bien vu : mais câest le caractĂšre probabiliste, donc incomplet, des compositions perceptives qui explique lâirrĂ©versibilitĂ© et la non-additivitĂ©. Malheureusement, les Gestaltistes prennent comme modĂšle de structure non-additive la " bonne forme », celle qui est perçue sans dĂ©formation : or, prĂ©cisĂ©ment, si la bonne forme nâest pas dĂ©formĂ©e, câest parce quâelle donne lieu Ă composition dâeffets dĂ©formants, mais qui sâannulent rĂ©ciproquement. Comment se ferait-il quâil y ait dĂ©formation pour le rectangle, et non pour le carré ? Parce que le carrĂ© est plus symĂ©trique » que le rectangle ? Sans doute ; mais si lâon sâen tient Ă cette affirmation, lâon nâa rien expliquĂ©. La symĂ©trie parfaite du carrĂ© entraĂźne, si lâon peut dire, une distribution symĂ©trique des centrations et des couplages, dâoĂč la compensation. Et le cas de la bonne forme, loin dâĂȘtre le prototype des structures perceptives, en est lâexception : les structures perceptives sont normalement non-additives, sauf prĂ©cisĂ©ment la bonne forme, qui est le seul exemple de struc-
ture perceptive additive, isomorphe aux structures de lâintelligence si lâon veut, mais diffĂ©rente nĂ©anmoins car la rĂ©versibilitĂ© nâest ici que celle de la rĂ©gulation, et non celle de lâopĂ©ration.
Cette interprĂ©tation des Gestalts dĂ©rive directement, on le voit, de notre thĂ©o rie probabiliste, qui rend compte aussi bien des faits sur lesquels les Gestaltistes ont insistĂ©, que de ceux quâils ont passĂ© sous silence ou ne sont pas parvenus Ă mesurer. Nous confirmerons maintenant cette interprĂ©tation par une Ă©tude expĂ©rimentale directe de la bonne forme et de sa genĂšse.
Les bonnes formes
Il y a dans la Gestalttheorie ceci de paradoxal : quâelle prĂ©tend expliquer les bonnes formes gĂ©omĂ©triques ( non dĂ©formĂ©es ) par des lois dâorganisation et dâĂ©quilibre, qui devraient en mĂȘme temps expliquer les dĂ©formations des illusions gĂ©omĂ©triques. Or, sâil est vrai que la partie est dĂ©formĂ©e par le tout, elle doit lâĂȘtre aussi bien dans une figure parfaitement rĂ©guliĂšre et symĂ©trique que dans une figure qui ne Test pas, â aussi bien, disions-nous, dans le carrĂ© que dans le rectangle : et la Gestalttheorie le nie.
Avec un schĂ©ma probabiliste au contraire, et en partant de la dĂ©formation comme fait primitif dans le domaine de la perception, il nây a plus de paradoxe. Le carrĂ© nâĂ©chappe jpas plus aux effets de dĂ©formation que nâimporte quelle autre figure ; on peut le constater en fixant le regard en divers points dâun carrĂ©, au centre, en un sommet, etc.: au cours des fixations successives, on verra le carrĂ© se dĂ©former, ses cĂŽtĂ©s se dilater ou se contracter, ses angles devenir aigus ou obtus. Mais si lâon coordonne ces dĂ©formations successives, alors les surestimations momentanĂ©es se compensent. Comme tous les cĂŽtĂ©s sont Ă©gaux, il nây aura pas de couplages de diffĂ©rence, et lâĂ©galitĂ© sera assurĂ©e dâautre part par les liaisons internes de la figure (double parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, orthogonalitĂ©, etc.). Lâintelligence peut sâajouter dâailleurs Ă la perception ( 1 ), mais câest un autre problĂšme. Au total, la bonne forme contrairement Ă ce quâaffirment les Gestaltistes, est une forme Ă structure additive, non pas directement mais par compensation, câest-Ă -dire dans laquelle toute dĂ©formatin est-annulĂ©e par une dĂ©formation inverse.
Les bonnes formes nâont donc rien de primitif : leur « équilibre » est la rĂ©sultante dâeffets dĂ©formants, et dâailleurs elles ont une histoire. Sans doute, les Gestalts trĂšs simples (cercles, carrĂ©s, croix) sont-elles prĂ©coces, sans doute les retrouve-t-on chez les trĂšs jeunes enfants et mĂȘme chez les animaux, non seulement chimpanzĂ©s ou cobayes, mais aussi geais dâAlice Hertz, vairons, abeilles de Louis Verlaine. Mais les Gestaltistes
(1) Ou plus prĂ©cisĂ©ment, comme nous le verrons, orienter lâactivitĂ© perceptive : le double parallĂ©lisme suggĂ©rera par exemple de centrer successivement sur chacun des sommets, etc.
en concluent trop vite Ă leur caractĂšre absolu, intemporel. Une Ă©tude gĂ©nĂ©tique de la perception des Gestalts reste possible. Nous envisagerons ici deux types de problĂšmes : â problĂšmes de discernement et de complĂštement (v. fig. 62) : on prĂ©sente soit des figures isolĂ©es en pointillĂ©s (A), soit des figures entrelacĂ©es (B), soit des figures en pointillĂ©s et entrelacĂ©es (C), soit des bonnes formes tronquĂ©es que lâon demande au sujet de complĂ©ter (D).
â problĂšmes de rĂ©sistance des bonnes formes : on ajoute Ă une bonne forme un effet dĂ©formant, par exemple lâeffet Mui- ler-Lyer sur les cĂŽtĂ©s dâun carrĂ© (fig. 64), pour voir qui lâemporte, de lâillusion ou de la bonne forme, de lâĂ©quilibre compensĂ© ou de la dĂ©formation.
a) Discernement et complĂštement de bonnes formes
Les bonnes formes du type A ou B sont aisĂ©ment reconnues dĂšs 3-4 ans (lâexpĂ©rience est difficile Ă rĂ©aliser avec des enfants plus jeunes), Ă condition que les figures gĂ©omĂ©triques soient simples et que les entrelacs ne soient pas trop subtils.
Mais les figures du type D, Ă©tudiĂ©es avec Mme von Albertini, ne donnent pas lieu chez les jeunes enfants Ă des complĂštements gĂ©omĂ©triques. Quand on demande au sujet dâajouter ce qui manque », ou bien il dessine des formes empiriques (des bras, une tĂȘte, une cheminĂ©e) (E) pour reprĂ©senter un bonhomme, une maison, etc., ou bien il trace des lignes sans signification prĂ©cise, rĂ©alisant des bordures (H), des complĂštements en hyper (F) ou en hypo (G), mais rarement dans le sens dâune forme gĂ©omĂ©trique rĂ©guliĂšre et « équilibrĂ©e » (fig. 63).
Avec les figures du type C, les résultats présentent trois stades :
â à partir de 9-10 ans, lâenfant discerne immĂ©diatement, comme lâadulte, le carrĂ©, le triangle, etc. Il construit dâemblĂ©e des lignes virtuelles : câest une perception que Michotte appellerait « amodale ».
â les trĂšs jeunes enfants, au contraire, perçoivent des Ă©lĂ©ments de figure : ils voient des bĂątons, des allumettes, des maisons, etc.
â au stade intermĂ©diaire, lâenfant parvient
[colonne manquante]
b) Résistance des bonnes formes
lâadulte ; Ă 7-8 ans : 1,3 fois plus fort ; Ă 9-10 ans : 1,04 fois plus fort, câest-Ă - dire Ă peu prĂšs Ă©gal.
Cette diminution rĂ©guliĂšre montre que la bonne forme nâest pas Ă©galement rĂ©sistante selon lâĂąge : la prĂ©gnance du carrĂ© nâest pas la mĂȘme Ă tout Ăąge, puisque lâeffet Mulijeh-Lybb est proportionnellement i câest-Ă -dire indĂ©pendamment de la diminution quantitative propre Ă cet effet) corrigĂ© davantage chez lâadulte que chez lâenfant.
c) Conclusions
De tels rĂ©sultats suffiraient Ă nous faire rejeter lâhypothĂšse gestaltiste dâune bonne forme invariable, directement explicable par lâisomorphisme des structures nerveuses, voire par les lois permanentes des Ă©quilibres physiques. Plus prĂ©cisĂ©ment, nous pensons quâil y a lieu de distinguer deux types de bonnes formes, câest-Ă -dire deux types dâorganisation perceptive :
â la bonne forme primaire, qui relĂšve seulement des effets de champ immĂ©diats, obĂ©it Ă la loi des centrations relatives et donne une erreur systĂ©matique nulle du seul fait des compensations : cette bonne forme est prĂ©coce, mais peu rĂ©sistante, car lâĂ©quilibre des compensations est trĂšs fragile.
â la bonne forme secondaire, que lâon trouve notamment Ă partir de 9-10 ans, et oĂč interviennent dâautres facteurs que les effets immĂ©diats. Nous dĂ©signerons ces facteurs nouveaux sous le nom gĂ©nĂ©ral dâactivitĂ©s perceptives.
Il suffit en effet dâobserver le comportement des adultes ou des enfants de 9-10 ans en prĂ©sence dâune figure pour les voir se livrer Ă toute une activitĂ© dâanalyse et dâexploration : avec un carrĂ©, le sujet comparera les cĂŽtĂ©s, les angles, vĂ©rifiera le parallĂ©lisme, etc. On peut donc dire que le sujet modifie intentionnellement le champ, provoque des effets nouveaux en dĂ©plaçant le regard, en opĂ©rant des couplages et des comparaisons suivant un plan plus ou moins systĂ©matique. Cette activitĂ© nâest Ă©videmment pas nouvelle au moment de lâexpĂ©rience ; elle a tout un passĂ©, sâappuie sur une somme dâexpĂ©riences acquises, de connaissances antĂ©rieures qui ont constituĂ© de ce nous pouvons appeler un schĂšme perceptif. Naturellement, ce terme ne dĂ©signe pas un concept : nous dirons schĂšme perceptif dans le mĂȘme sens que nous disons schĂšme sensori-moteur : câest un schĂšme dâactivitĂ©, une disposition Ă agir dans un certain sens, qui a une histoire et qui peut se transfĂ©rer. Un schĂšme perceptif, ce sera par exemple lâhabitude, en prĂ©sence dâune forme connue, de se livrer Ă certaines comparaisons plutĂŽt quâĂ dâautres.
[texte manquant]
Les activités perceptives
[colonne manquante]
[introduction]
a) CaractÚres généraux des activités perceptives
b) Activités perceptives et effets de champ
lysant du point de vue probabiliste la loi des centrations relatives, nous avons fait intervenir des dĂ©centrations ; une dĂ©centration est dĂ©jĂ une activitĂ© perceptive, puisquâelle est liĂ©e Ă un dĂ©placement du regard. De mĂȘme, on peut considĂ©rer le couplage, au moins dans certains cas, comme une forme rudimentaire de comparaison. Plus gĂ©nĂ©ralement, on peut dire quâil y a activitĂ© perceptive dĂšs quâil y a vision libre, puisque le regard va dâun point Ă un autre. Mais quand on parle de dĂ©placements du regard, il y a lieu de distinguer entre :
â les mouvements automatiques : on sait que lâĆil (adulte) ne peut rester immobile plus de 4/10â de seconde, et quâau bout de ce temps le globe oculaire se dĂ©place par une saccade, quitte Ă revenir Ă son point de dĂ©part ;
â les dĂ©placements dirigĂ©s, les changements volontaires de direction du regard.
Ce sont les déplacements de ce deuxiÚme type que nous considérerons dans les activités perceptives.
c) Classification dis activités perceptives
La classification que nous donnons ici est toute provisoire et nâa, Ă coup sĂ»r, rien dâexhaustif. Ce nâest guĂšre quâun inventaire des principales formes dâactivitĂ©s perceptives, que nous examinerons ensuite plus en dĂ©tail. Nous distinguerons :
1. lâactivitĂ© exploratrice, qui se traduit par lâanalyse dâune situation perceptive donnĂ©e. Les Gestaltistes, qui Ă©vitent dâemployer le terme dâactivitĂ©, parlent Ă ce propos dâune « attitude analytique », mais il est manifeste que lâanalyse et lâexploration sont des conduites actives.
2. le transport spatial, qui se produit par exemple lorsquâil sâagit de comparer deux figures trop Ă©loignĂ©es lâune de lâautre pour pouvoir ĂȘtre apprĂ©hendĂ©es dans un mĂȘme champ de centration. Nous ne faisons aucune hypothĂšse sur la nature de ce qui est transporté : nous Ă©viterons de parler dâimages mentales, ce qui serait expliquer « per obscurius », et nous nous bornerons Ă parler de traces et Ă Ă©tudier les effets du transport (Ă constater par exemple quâau cours du transport les Ă©lĂ©ments transportĂ©s sont agrandis, surestimĂ©s).
3. les comparaisons, qui sont des transports spatiaux dans les deux sens aller-retour.
4. les transports temporels, qui consistent
diĂ©s Demooh (lâillusion de poids sert mĂȘme de test pour le diagnostic de la dĂ©bilitĂ©, et ClaparĂšde a appelĂ© -signe de Demoor » lâabsence dâillusion). MĂȘme, on sait que si lâon donne Ă soupeser un bloc de fonte, A, puis le mĂȘme bloc surmontĂ© dâune boite vide B, de mĂȘme taille que A et dâaspect extĂ©rieur identique, lâensemble A l B paraĂźt nettement plus lĂ©ger que le bloc A tout seul, ce qui est un bel exemple de composition non-additive et de paradoxe perceptif !
7. les mises en relation avec un systĂšme de rĂ©fĂ©rence, oĂč une figure donnĂ©e est rapportĂ©e Ă un cadre rĂ©el ou virtuel, Ă un systĂšme de coordonnĂ©es naturelles, etc.
8. les perceptions orientĂ©es par des activitĂ©s opĂ©ratoires, donc par lâintelligence, comme lorsque le sujet procĂšde Ă des constructions gĂ©omĂ©triques mentales et dirige sa perception en fonction de ces constructions. Il ne sâagit pas dâune substitution de lâintelligence Ă la perception, ni Ă©videmment dâune modification directe de la perception par lâintelligence (lâintelligence ne peut modifier la rĂ©tine I), mais dâune activitĂ© perceptive dâanalyse, comparaison, etc., dĂ©clenchĂ©e par les constructions opĂ©ratoires.
Telles sont les principales formes dâactivitĂ©s perceptives que nous allons maintenant Ă©tudier.
dans la mise en relation dâun Ă©lĂ©ment actuellement prĂ©sent avec un Ă©lĂ©ment antĂ©- tĂ©rieurement donnĂ©. Il y a des transports temporels spontanĂ©s que lâon peut considĂ©rer comme des effets de champ (et que Koehler appelle des after-elfects une perception antĂ©rieure constituant, selon le vocabulaire gestaltiste, le « fond » dâune perception actuelle) ; mais dâautres transports supposent une activitĂ© du sujet : dans certaines situations, on pourra voir par exemple, en comparant deux perceptions successives, des effets de contraste ou des persĂ©vĂ©rations passives selon quâil y a ou non activitĂ© du sujet.
5. les transpositions, qui sont des transports de relations, par exemple lorsquâil sâagit de comparer deux figures Ă des Ă©chelles diffĂ©rentes (perception de la similitude) ou plus simplement de comparer entre elles des diffĂ©rences.
6. les anticipations perceptives, quâil faut distinguer des anticipations reprĂ©sentatives. Autre chose est dâimaginer Ă lâavance ce qui va se produire, autre chose dâanticiper une perception de façon telle que celle-ci sâen trouve aussitĂŽt modifiĂ©e. Un exemple classique est celui de lâillusion de poids (Ă poids Ă©gal, la moins volumineuse de deux boĂźtes paraĂźt la plus lourde), dont sont exempts les trĂšs jeunes enfants (2- 3 ans) et les dĂ©biles profonds quâa Ă©tu-
1. LâactivitĂ© exploratrice
a) Le syncrétisme de la perception enfantine
La prĂ©caritĂ© de lâactivitĂ© exploratrice est manifeste chez les jeunes enfants. Des expĂ©riences faites avec B. Inhedder sur lâactivitĂ© stĂ©rĂ©ognosique de lâenfant (expĂ©riences qui dĂ©passent le plan de la perception ) fournissent ici des renseignements utiles. On donne aux sujets des objets usuels ou des formes gĂ©omĂ©triques dĂ©coupĂ©es dans du carton, et on leur demande de les reconnaĂźtre sans les regarder, en les explorant seulement tactile- ment. Or, avant 4 ans, et mĂȘme encore de 4 Ă 6 ans, les enfants se montrent dâune passivitĂ© Ă©tonnante. Ils se contentent de palper globalement lâobjet, sans se livrer Ă aucune investigation prĂ©cise, et en nĂ©gligeant les dĂ©tails. Avec un triangle de carton, lâenfant de 4-5 ans, nâessaie pas de suivre les contours ; il nâen dĂ©couvre pas les angles ou ne les dĂ©couvre que fortuitement. Plus gĂ©nĂ©ralement le jeune enfant ne dĂ©gage que les caractĂšres topologiques dâune forme, et non pas ses caractĂšres mĂ©triques (euclidiens). Il distingue une forme fermĂ©e dâune forme ouverte, mais confond entre elles toutes les formes
fermĂ©es, quâil appellera aussi bien des « ronds ».
Lle psychologue hongrois Revesz (1) a soutenu, il est vrai, que les formes tactiles nâĂ©taient pas comparables aux Gestalts parce que les Ă©lĂ©ments nâen sont pas simultanĂ©ment donnĂ©s Ă la perception, et il les oppose aux formes visuelles. Mais pour lĂ©gitime que soit cette remarque, il ne faut pas en exagĂ©rer la portĂ©e : lâexpĂ©rience montre que des phĂ©nomĂšnes semblables Ă ceux de la perception stĂ©rĂ©ognosique se retrouvent dans le domaine visuel. Câest du reste devenu un lieu commun de la psychologie de lâenfant, que de souligner le caractĂšre syncrĂ©tique, global de sa perception, visuelle ou autre. Binet le notait dĂ©jĂ vers 1890, et depuis ClaparĂšde et Decroly, la notion a fait fortune : encore faut-il la bien comprendre. Ainsi Cra- maussel insiste sur lâattention que lâenfant accorde aux petits dĂ©tails, plutĂŽt quâaux ensembles. Mais la perception du dĂ©tail nâest pas contradictoire avec le syncrĂ©tisme : elle
(1) REVESZ a enseignĂ© Ă Amsterdam. On pourra se reporter Ă lâarticle publiĂ© par la Revue Suisse de Psychologie Pure et AppliquĂ©e en 1954, et auquel le gestaltiste METZGER rĂ©pond dans la mĂȘme revue.
[colonne manquante]
b) LâinterprĂ©tation gestaltise : la « proximité »
sujet, et de dire que si lâenfant est sensible Ă la proximitĂ©, câest bien parce que son champ perceptif (lâensemble des Ă©lĂ©ments qui sont simultanĂ©ment reliĂ©s dans une zone de centration) est plus Ă©troit : câest encore lĂ une description topographique, mais nous ajouterons que sâil en est ainsi, câest que lâexploration active de la figure totale est encore prĂ©caire. Lâenfant, qui ne sait pas encore faire des comparaisons, des transports Ă distance, des mises en relation, etc., ne se « dĂ©centre » pas, et se borne Ă relier ce qui lui est donnĂ© dans un champ de centration unique. Câest le dĂ©veloppement des activitĂ©s perceptives qui permettra au champ de sâĂ©largir, Ă la perception de dĂ©passer les effets de champ par des effets inter-champs nouveaux.
c) Conclusion : évolution du syncrétisme perceptif
Câest ainsi que lâenfant, au fur et Ă mesure que croissent ses activitĂ©s perceptives, passe du syncrĂ©tisme Ă lâexploration, de la perception globale a-synthĂ©tique Ă une perception analytique-synthĂ©tique. Le syncrĂ©tisme sâexplique non par les effets de champ, mais par lâinsuffisance des activitĂ©s perceptives. On peut interprĂ©ter ainsi les nombreux faits recueillis par Mlle Dvoretzki (devenue depuis Mme Meili et gestaltiste), dans sa belle Ă©tude de LâĂ©volution de la perception chez lâenfant. Mlle Dvoretzki a prĂ©sentĂ© par exemple des figures « équivoques », tĂ©lles quâune figure humaine dont les yeux, le nez et la moustache sont constituĂ©s par une paire de ciseaux. Elle observe chez les petits des phĂ©nomĂšnes de « condensation » : incapables de voir alternativement le visage et les ciseaux, ils rĂ©unissent en un tout les deux figures quâils discernent : « Câest un Monsieur, disent-ils, et on lui a lancĂ© des ciseaux dans la tĂȘte ». En comptant les rĂ©ponses sur une sĂ©rie standard de figures, Mlle DvpÎčiEÏzÎșÎč a observĂ© une diminution rĂ©guliĂšre du phĂ©nomĂšne de condensation : de 3 Ă ĂŽ ans : 8l0 % de rĂ©ponses syncrĂ©tiques de 5 Ă 6 ans : 66 % de 6 Ă 7 ans : 47 % de 7 Ă 8 ans : 36 %, etc.
Elle Ă©tudie du mĂȘme point de vue perceptif les rĂ©ponses des enfants aux planches du test de Rorschach. Le syncrĂ©tisme enfantin se manifeste nettement par lâabondance des Dd, toujours corrĂ©latifs aux Fâ , et qui ne sauraient donc avoir chez lâenfant la mĂȘme signification sĂ©miologique que chez lâadulte. Globalisme syncrĂ©tique et fixation de dĂ©tails Ă©pars sont les deux faces dâune perception insuffisamment exploratrice, oĂč lâanalyse et la mise en relations sont Ă©galement dĂ©ficientes.
[texte manquant]
II. Les transports spatiaux et les comparaisons
Une premiĂšre indication sur les transports nous est fournie par les expĂ©riences sur lâerreur de lâĂ©talon. On se souvient quâil sâagit de comparer deux tiges verticales, dont la distance varie (1). Comme la comparaison est ici imposĂ©e par la consigne, et comme les distances sont donnĂ©es, lâexpĂ©rience ne peut nous renseigner sur la largeur du champ de transport spontanĂ©. .Mais on voit trĂšs nettement le nombre de transports augmenter avec lâĂąge : il suffit aux petits dâun ou deux coups dâĆil pour porter un jugement, tandis que les plus grands diffĂšrent davantage leur rĂ©ponse, et se livrent auparavant Ă une sĂ©rie de transports successifs dâune tige Ă lâautre.
Lâerreur de lâĂ©talon dĂ©croissant avec lâĂąge, on peut supposer quâici les transports ont pour effet de diminuer lâerreur (plus grand nombre de couplages, etc.). Mais aussi bien
la trace peut ĂȘtre modifiĂ©e en cours de transport. Sans pouvoir encore en dĂ©cider exactement, nous supposons dâaprĂšs divers indices quâelle est ordinairement dilatĂ©e. Ce phĂ©nomĂšne peut ĂȘtre rapprochĂ© de la dilatation au niveau des cellules corticales, signalĂ©e par Grey Walter. On expliquerait ainsi lâaugmentation de lâerreur avec la distance.
Enfin, en ce qui concerne la distance moyenneâ des transports spontanĂ©s, tout porte Ă croire quâelle augmente avec lâĂąge. Dans les expĂ©riences qui font intervenir un cadre de rĂ©fĂ©rence, on peut voir par exemple les petits se limiter au cadre immĂ©diatement voisin (les bords de la feuille de papier), tandis que les grands se rĂ©fĂšrent Ă un cadre plus Ă©loignĂ© (bords de la table, etc.).
(1) Cf. Bull. Ps., VIII, 10, pp. 561-562, et fig. 9.
III. Les transports temporels
Les transports temporels consistent en la mise en relation dâun Ă©lĂ©ment actuellement perçu avec un Ă©lĂ©ment antĂ©rieurement donnĂ©. Pour Ă©viter au maximum les prĂ©suppositions thĂ©oriques, nous ne parlerons pas de « mĂ©moire » ou dâ« image mentale », mais seulement dâ« expĂ©rience antĂ©rieure » et de « traces », sans rien prĂ©juger ici encore quant Ă la nature de ces traces. Rappelons que certains effets temporels peuvent ĂȘtre de simples effets de champ, comme ceux que Koehleu appelle des « after-effects ». Mais il en est dâautres qui augmentent avec le. dĂ©veloppement : câest Ă ces derniers que nous rĂ©servons le nom de transports temporels. sous lequel nous voulons dĂ©signer spĂ©cialement une activitĂ© perceptive.
Pour la commoditĂ©, nous distinguerons, selon lâordre de grandeur des distances temporelles en jeu, trois catĂ©gories de transports temporels :
â les transports simples, qui interviennent dans tous les cas de succession immĂ©diate, et qui, de ce point de vue, sâinscrivent dans le prolongement des after- effects ;
â des transports plus Ă©loignĂ©s, comme ceux qui interviennent lorsque la rĂ©pĂ©tition dâune expĂ©rience en modifie les rĂ©sultats ( amĂ©lioration progressive ou au contraire erreur plus forte). Nous Ă©tudierons Ă ce propos certains effets dus Ă lâexercice.
â enfin des transports encore plus Ă©loignĂ©s, ceux qui font intervenir lâexpĂ©rience acquise pour modifier lâexpĂ©rience actuelle, et qui se rapportent donc, si lâon peut dire, Ă tout le passĂ© perceptif du sujet.
a) Les transports simples
Nous en avons rencontrĂ© un bon exemple avec lâĂ©tude de lâillusion dâOppEL-KuÎșâDT par la mĂ©thode des limites ( mesurants prĂ©sentĂ©s en ordre ascendant ou descendant) (1). On se souvient quâavec cette mĂ©thode, Osteb- ioeth trouvait une illusion plus forte chez lâadulte que chez lâenfant. Câest parce que les transports temporels, que fait intervenir la prĂ©sentation ordonnĂ©e des variables, sâaccroissent avec lâĂąge.
ConsidĂ©rons, par exemple, la prĂ©sentation ascendante (fig. 68). Quand apparaĂźt la variable B, le sujet la met en relation avec la variable A antĂ©rieurement prĂ©sentĂ©e, et comme A Ă©tait plus petite que B, B est surestimĂ©e par contraste : B (>A) >B (2). De mĂȘme, C (>B) >C, et ainsi de suite, la surestimation se renforçant chaque fois par effet cumulatif. Avec la prĂ©sentation descendante, on trouve le rĂ©sultat contraire. Mais lâeffet de contraste, qui est un simple effet de champ, nâest pas ici le seul en cause. LâĂ©tude gĂ©nĂ©tique montre en effet que lâillusion croit avec lâĂąge, et pourtant les effets de contraste, comme tous les effets de champ, diminuent de lâenfant Ă lâadulte. Nous sommes donc bien en prĂ©sence dâune activitĂ© perceptive, dâun transport temporel, dâune mise en relation active entre Ă©lĂ©ments successifs, et non pasâ seulement dâun after-effect immĂ©diat.
Pour mesurer alors lâeffet du transport temporel en tant que tel, on prendra par
(1) Cf. supra, p. 644.
(2) Ce symbole se lit, roppelons-le, « B, comparé à un A plus petit que lui, est vu plus grand que B isolé ».
[colonne manquante]
b) Les effets dus Ă lâexercice
domaine des seuls effets de champ, mais dans un domaine intermĂ©diaire entre la perception et lâopĂ©ration : la diminution de lâerreur, par exemple, peut sâexpliquer par des rĂ©gulations correctives plus ou moins dirigĂ©es, câest-Ă -dire par des compensations chaque fois plus complĂštes.
c) Influence de lâexpĂ©rience acquise : les « impressions absolues »
Les Gestalts empiriques, que BrunSwik sâest attachĂ© Ă Ă©tudier, montrent que lâexpĂ©rience acquise peut modifier la perception actuelle. Dans la prĂ©sentation dâune forme intermĂ©diaire entre une main dissymĂ©trique et un Ă©ventail symĂ©trique Ă cinq branches ( 1 ), la dĂ©formation dans le sens de la dissymĂ©trie peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un exemple de transport temporel lointain ; nous disons bien « dĂ©formation », car nous ne croyons pas quâil sâagisse ici dâune interprĂ©tation inconsciente, ni que percevoir ne soit ici « quâune occasion de se ressouvenir », ou alors, ce prĂ©tendu « souvenir » est incorporĂ© Ă la perception immĂ©diate actuelle. Un exemple plus prĂ©cis sera fourni par les Ă©tudes sur les « impressions absolues ». La mĂ©thode appelĂ©e aux Etats-Unis « mĂ©thode des stimuli uniques » a Ă©tĂ© employĂ©e avec Lambercier pour Ă©tudier lâestimation perceptive absolue (câest-Ă -dire sans mesurants) de tiges verticales (2). Les sĂ©ries utilisĂ©es comprennent chacune une dizaine de tiges, prĂ©sentĂ©es sans ordre. Dans la premiĂšre sĂ©rie, la taille de ces tiges varie entre 6 et 9 cm, le mĂ©dian rĂ©el Ă©tant Ă 8 cm. 5. (Les sĂ©ries . suivantes ont leur mĂ©dian Ă 9,5 ; 10,5 ;
11,5 ; 12,5 et enfin de nouveau Ă 8,5 cm.) Entre les Ă©lĂ©ments jugĂ©s grands et les Ă©lĂ©ments jugĂ©s petits, ou plus prĂ©cisĂ©ment entre le plus petit des Ă©lĂ©ments jugĂ©s grands et le plus grand des Ă©lĂ©ments jugĂ©s petits, sâĂ©tend une « zone neutre », dont nous appellerons la largeur « écart » et « point neutre » le centre.
Les rĂ©sultats obtenus sont les suivants : â pour chaque sĂ©rie, les impressions sont assez stables ; lâĂ©cart diminue avec lâĂąge : pour les enfants de 5-6 ans, il est de lâordre de 2,5 cm ; pour les enfants de 6-7 ans, de 1,75 cm environ, etc.
â liĂ© en gros au mĂ©dian de la sĂ©rie, le point neutre sâabaisse, cependant avec lâĂąge. Ainsi, pour la sĂ©rie dont le mĂ©dian rĂ©el est de 8,5 cm, les points neutres sont de :
8,5 cm Ă 5-6 ans 8,2 cm Ă 7-8 ans 7,7 cm chez les adultes â dâune sĂ©rie Ă lâautre, le dĂ©placement du point neutre nâa pas la mĂȘme amplitude selon lâĂąge. Tandis que le mĂ©dian rĂ©el
(1) Cf. Bull. Ps-, VIII, 4, pp. 183-184.
(2) Cf. BulâŁ. Ps., VIII, 10, p. 556.
se dĂ©place de 3,5 cm (il passe de 8,5 Ă 12 cm), le point neutre se dĂ©place de 5,8 cm en moyenne chez lâenfant, de 3 cm seulement chez lâadulte. Le point neutre est donc relativement plus stable chez lâadulte. Comment expliquer ces faits curieux ? Nous envisagerons ici trois sortes de problĂšmes :
1. Nature du point neutre
LâhypothĂšse dâune organisation innĂ©e dĂ©terminant le point neutre est exclue, puisque ce point neutre varie avec lâĂąge ; de mĂȘme, on ne peut y voir, comme on lâa parfois supposĂ©, une sorte de projection tirĂ©e du corps propre et de la taille du sujet, puisque le point neutre est plus Ă©levĂ© chez lâenfant que chez lâadulte. Aussi est-il lĂ©gitime de faire lâhypothĂšse de lâexpĂ©rience acquise. Le point neutre serait une moyenne approximative, rĂ©sultant de tout un ensemble dâexpĂ©riences acquises pour une catĂ©gorie dĂ©terminĂ©e dâobjets. Câest manifeste sâil sâagit dâobjets concrets : nous avons tous une notion approximativement identique de la taille moyenne dâun homme, dâun chien, dâune maison ou dâune fourmi. Mais cela nâexplique pas pourquoi cette taille moyenne varie selon lâĂąge, ni mĂȘme de quoi peut ĂȘtre faite notre idĂ©e dâune « tige de taille moyenne » ! Nous supposerons alors que le point neutre, pour ces objets non-signifiants, est liĂ© Ă la distance moyenne dâapprĂ©ciation, qui dans cette expĂ©rience est de 30 Ă 50 cm. Les rĂ©sultats sont tout autres en effet si lâon prĂ©sente les tiges Ă 3 m ou Ă 10 m du sujet. Ici donc, le point neutre serait la taille moyenne des tiges que lâon peut percevoir nettemnt Ă 30- 50 cm environ. Mais Ă cette distance, on peut bien percevoir des tiges variant de 1 cm Ă 1 m. DâoĂč vient alors que la moyenne nâest pas de 50 cm, mais de lâordre de 10 cm ? Notre hypothĂšse est que la moyenne en question nâest pas la moyenne arithmĂ©tique de la sĂ©rie, mais sa moyenne proportionnelle, qui est la racine carrĂ©e du produit des extrĂȘmes. On a bien en effet :
Mp = λâ-1 y 100  = 10 cm.
Cette interprĂ©tation est-elle un artifice de calcul ? Rien, il est vrai, ne permet de la confirmer directement, et les chiffres thĂ©oriques ne sâaccordent quâen gros aux rĂ©sultats empiriques. Pourtant, ce calcul est plausible : nous avons Ă©tabli en effet le caractĂšre primitif des facteurs de proportionnalitĂ© dans
le domaine de la perception, et nous avons fait intervenir des proportions dans la loi des centrations relatives, comme elles interviennent dans la loi de Webeb. La gĂ©nĂ©ralitĂ© de cette loi nous autorise Ă croire quâici le sujet ne juge pas sur des diffĂ©rencesâabsolues, mais sur des diffĂ©rences proportionnelles. Lâintervention de la moyenne proportionnelle nâa rien de plus surprenant que la forme logarithmique de la loi de Fechneb-Webeb.
2. Ăvolution gĂ©nĂ©tique du point neutre
Mais nous nâavons pas expliquĂ© pourquoi le point neutre sâabaisse avec lâĂąge. Souvenons-nous alors que la loi de Webeb ne sâapplique pas aux petites valeurs des stimuli, et que le seuil infĂ©rieur Ă partir duquel elle sâapplique sâabaisse avec lâĂąge. Souvenons- nous, dâautre part, que la finesse de discrimination perceptive augmente trĂšs gĂ©nĂ©ralement avec lâĂąge en mĂȘme temps que sâaccroissent les activitĂ©s exploratrices, et remarquons que la moyenne proportionnelle ne dĂ©pend que des extrĂȘmes de la sĂ©rie. Il nous suffira alors dâadmettre quâĂ distance Ă©gale, lâadulte discrimine de plus petites tiges que lâenfant. Ainsi, dans la formule Mp ââaâz oĂč Mp dĂ©signe le point neutre, a le terme infĂ©rieur et z le terme supĂ©rieur de la sĂ©rie, z resterait approximativement constant avec lâĂąge tandis que a diminuerait. Mp diminuerait donc aussi.
3. Stabilité du point neutre
Un troisiĂšme problĂšme est celui de la stabilitĂ© variable du point neutre selon lâĂąge. On a vu que chez lâenfant, il est relativement plus mobile en fonction du changement de la sĂ©rie, que chez lâadulte. Dirons- nous, contrairement Ă ce quâon peut observer dâhabitude, que lâadulte est plus persĂ©vĂ©- ratif que lâenfant ? Non, car stabilitĂ© et persĂ©vĂ©ration sont choses fort diffĂ©rentes. Le point neutre est plus rĂ©sistant chez lâadulte, comme sont plus rĂ©sistantes les bonnes formes. Si tant est que le point neutre soit effectivement la rĂ©sultante de toute une somme dâexpĂ©riences passĂ©es, il est naturel que chez lâadulte lâexpĂ©rience perceptive soit davantage cristallisĂ©e, et quâon y trouve des constances plus nombreuses et plus solides. Ici encore, nous sommes probablement Ă mi- chemin entre la perception et lâopĂ©ration, entre la constance et lâinvariant.
IV. Les transpositions
Nous reprenons de la Gestalttheorie ce terme qui dĂ©signe le transport non plus dâun Ă©lĂ©ment, mais dâun systĂšme de relations, par exemple les relations de similitude. Les transpositions de similitude nâont pas encore
été étudiées génétiquement, mais le problÚme plus limité de la transposition des différences a été examiné avec Lambbbcieb.
LâexpĂ©rience consiste Ă prĂ©senter deux tiges A et B1 inĂ©gales, puis une troisiĂšme tige
B- B, et une tige variable C. (fig. 71). I Le sujet doit dĂ©signer la tige C telle que ! C â Bu B, â A. On fait par ailleurs varier Îč systĂ©matiquement les distances entre les couples, la grandeur des Ă©lĂ©ments constants et des diffĂ©rences, lâordre de prĂ©sentation et de comparaison (dâabord de grandes diffĂ©rences, puis de plus petites, ou inversement ; de mĂȘme, comparaisons « ascendantes » ou « descendantes » etc.). Lâerreur ainsi mesurĂ©e est complexe. Elle fait intervenir tout Ă la fois.
â des effets primaires : les diffĂ©rences perçues varient Ă©videmment avec la grandeur absolue des Ă©lĂ©ments, la distance entre les tiges, etc. Ces effets se calculent avec la loi de Weber et la loi des centrations relatives.
des activitĂ©s perceptives : on observe en effet que lâerreur augmente avec la distance du transport et diminue avec lâĂ ge ; mais surtout, on trouve une diffĂ©rence qualitative nette entre les adultes et les jeunes enfants selon lâordre choisi pour la prĂ©sentation des diffĂ©rences.
Câest que nous retrouvons chez lâadulte des effets temporels. Lâadulte met en relation la nouvelle diffĂ©rence avec la prĂ©cĂ©dente, et si elle est objectivement plus grande, elle paraĂźtra plus grande encore par effet de contraste (lâelĂŻet est inverse dans lâordre descendant). Chez lâenfant, au contraire, il y a persĂ©vĂ©ration : le sujet reste en quelque sorte accrochĂ© Ă la premiĂšre diffĂ©rence perçue, et ne parait pas sâapercevoir que les diffĂ©rences changent.
V. Les anticipations perceptives
Lâillusion de poids est lâexemple le plus classique des anticipations. On sait de longue date quâelle est plus forte chez lâadulte que chez lâenfant ; plus prĂ©cisĂ©ment, sa courbe dâĂ©volution, Ă©tudiĂ©e par AndrĂ© Rey, montre un accroissement continu de 3 Ă 12-15 ans, une lĂ©gĂšre diminution ensuite (fig. 72). Mais lâillusion de poids est un phĂ©nomĂšne trĂšs complexe, oĂč interviennent, en plus de lâanticipation perceptive proprement dite, divers effets musculaires difficiles Ă mesurer exactement. Aussi en avons-nous Ă©tudiĂ©, avec Lambercier, lâĂ©quivalent visuel, en reprenant une expĂ©rience dĂ©crite par le psychologue russe Usnaidze dans la revue gestaltiste Psychologische Forschung.
LĂ©gĂšrement modifiĂ©e par Lambercier, la technique consiste Ă prĂ©senter au tachistos- cope deux cercles ayant respectivement 20 et 24 mm de diamĂštre (trois prĂ©sentations successives, dT/lOâ de seconde chacune, au lieu de dix prĂ©sentations chez Usnadze). A la quatriĂšme prĂ©sentation, et naturellement sans que le sujet soit prĂ©venu du changement, on montre deux cercles Ă©gaux de 22 mm de diamĂštre (fig. 73). Le cercle C, surestimĂ© par contraste avec A, est vu alors plus grand que D, dĂ©valorisĂ© par contraste avec B qui Ă©tait plus grand que lui. On continue alors de prĂ©senter les cercles Ă©gaux, autant de fois quâil est nĂ©cessaire jusquâĂ disparition de lâillusion. On observe ainsi : â que lâeffet Usnaoze Ă la prĂ©sentation IV est plus fort chez lâadulte. Câest donc bien quâil ne sâagit pas dâun simple effet de
champ (car les effets de contraste proprement dits diminuent avec Îa.ge), mais bien dâune activitĂ© perceptive dâanticipation. Telle Ă©tait la conclusion d,UsxâADZE, sauf que celui-ci parlait, conformĂ©ment au vocabulaire gestaltiste, dâune « attitude anticipatrice » (Einstellung) : nous avons dĂ©jĂ exposĂ© pourquoi nous prĂ©fĂ©rions le terme dâ« activité ».
â que cet effet initialement plus fort se corrige plus rapidement chez lâadulte que chez lâenfant, au cours des prĂ©sentations V, VI, etc. (fig. 74).
Comment expliquerons-nous cette extinction de lâillusion ? Parler en termes de traces, câest aboutir Ă une contradiction verbale : la « trace » adulte serait plus forte, et plus faible aussi puisque plus labile ! Parler, comme Koehler, dâafter-effect et de saturation ne nous avance guĂšre, car cela ne fait que constater le phĂ©nomĂšne. Parler dâactivitĂ© anticipatrice nous paraĂźt plus satisfaisant, car une activitĂ© est un mĂ©canisme rĂ©gulateur semi-rĂ©versible, intermĂ©diaire entre la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire et lâirrĂ©versibilitĂ© des effets de champ. A partir de 9-10 ans, ces rĂ©gulations sâorientent vers lâopĂ©ration, et fonctionnent donc mieux. Câest pourquoi on voit chez lâadulte un freinage plus rapide de lâeffet de contraste initial. Ainsi, dans lâillusion d,UsNAi>zE, les activitĂ©s perceptives interviennent dâabord pour renforcer lâeffet de contraste (par anticipation), puis pour lâextinction de cet effet (par rĂ©gulation).
VI. Les systÚmes de référence (Coordonnées perceptives)
Nous avons dĂ©jĂ rencontrĂ© divers cas dâillusions oĂč la position des Ă©lĂ©ments Ă comparer intervient dans lâillusion aussi bien
que leur grandeur, Ă cause des mises en relation possibles : lâeffet Muller-Lybr nâest pas exactement le mĂȘme en prĂ©sentation
[colonne manquante]
a) Les expĂ©riences dâHelmut Wursten
chaque sĂ©rie de mesures, et les mesurants C oscillent autour de 5 cm et sont prĂ©sentĂ©s selon la mĂ©thode concentrique). Lâillusion croĂźt de 4-5 Ă 9-10 ans, diminue trĂšs lĂ©gĂšrement ensuite : mais les meilleurs des adultes (les mathĂ©maticiens et les Ă©tudiants en psychologie Ă©tudiĂ©s par Fhaisse et Vacthey Ă Paris) nâatteignent guĂšre que le niveau des petits de 8 ans ! Les enfants de 4-5 ans restent imbattables.
Ce qui peut sâexpliquer par le fait que les petits voient moins la diffĂ©rence entre une verticale et une oblique, et que, moins sensibles que ne sont les adultes Ă la direction, ils sont moins gĂȘnĂ©s dans leurs estimations par le systĂšme de rĂ©fĂ©rence. Ce ne serait donc pas par hasard que lâillusion est maximum vers 9-10 ans, puisque cet Ăąge est celui oĂč lesâ coordonnĂ©es de rĂ©fĂ©rence sont constituĂ©es dans le domaine reprĂ©sentatif : il y aurait ici convergence entre le plan de la reprĂ©sentation et celui de la perception. Diverses expĂ©riences corroborent dâailleurs lâhypothĂšse que lâenfant est moins sensible que lâadulte Ă la direction des lignes. Entre divers cartons oĂč C est plus ou moins inclinĂ©e par rapport Ă V, on fera par exemple choisir celui oĂč lâinclinaison est la mĂȘme que sur un modĂšle donnĂ©. Lâestimation de lâinclinaison est nettement moins bonne chez les petits de 4-5 ans, et sâamĂ©liore progressivement avec lâĂąge (v. courbe en pointillĂ©s, reportĂ©e sur la fig. 76). On trouve des rĂ©sultats analogues pour lâestimation du parallĂ©lisme ; on place une tige verticale ou oblique devant le sujet, et on lui demande dâen disposer une seconde parallĂšlement Ă la premiĂšre : cette Ă©preuve est facilement rĂ©ussi avec des verticales ; mais avec les obliques, les rĂ©sultats sont trĂšs mauvais chez les petits, progressivement amĂ©liorĂ©s ensuite ( 1 ).
Ainsi, lâillusion Ă©tudiĂ©e par Wuhsten est une illusion secondaire type : on y voit la rĂ©percussion indirecte dâun progrĂšs, qui est directement fonction de lâactivitĂ© perceptive, mais dont lâeffet est, en la circonstance, dâaugmenter lâillusion. Dans le domaine de la perception, le mieux peut ĂȘtre parfois lâennemi du bien. Une reprise de ces recherches par Fhaisse et Mme Vauthey, portant sur les cas de figure oĂč lâillusion est maximum, fournira des prĂ©cisions intĂ©ressantes (2).
(1) DâexpĂ©riences de ce genre, les pĂ©dagogues pourraient sons doute tirer des renseignements utiles, par exemple pour lâenseignement de lâĂ©criture.
(2) Cette recherche nâest pas encore publiĂ©e. Les auteurs en ont exposĂ© les rĂ©sultats aux JournĂ©es Internationales de Psychologie de lâEntant de Paris (avril 1954), le rĂ©sumĂ© qui en est fait ici est donc donnĂ© sous toutes rĂ©serves.
Fraisse a procĂ©dĂ© avec la mĂ©thode constante, et fait de lâillusion une Ă©tude diffĂ©rentielle. Ses rĂ©sultats principaux peuvent se rĂ©sumer ainsi :
â en vision libre, lâerreur augmente progressivement jusquâĂ 9-10 ans, comme lâavait trouvĂ© Wubstex. En tachistosco- pie au contraire, lâillusion est Ă peu prĂšs constante, quel que soit lâĂąge. Preuve quâil sâagit bien dâune activitĂ© perceptive consistant en mises en relations diverses.
â lâerreur est plus forte chez les filles que chez les garçons, ce qui peut ĂȘtre dĂ» au « facteur spatial » que les factorialistes trouvent en quantitĂ© inĂ©gale selon le sexe, ou encore Ă lâintĂ©rĂȘt plus grand que les garçons porteraient aux figures gĂ©omĂ©triques abstraites.
â aprĂšs 9-10 ans, lâillusion reste constante pour les sujets non cultivĂ©s ou Ă culture exclusivement littĂ©raire. Elle diminue lĂ©gĂšrement pour les mathĂ©maticiens et les Ă©tudiants en psychologie. Fraisse attribue cette amĂ©lioration au rĂŽle des constructions opĂ©ratoires (rabattements, etc.), familiĂšres aux mathĂ©maticiens et utilisĂ©es aussi par les psychologues, qui cherchent toujours à « nâĂȘtre pas dupes » dans les expĂ©riences de perception. Fraisse prĂ©tend toutefois que ces constructions opĂ©ratoires .se substituent Ă la perception ⣠( ce serait alors du jugement, de la mĂ©moire, etc.). Nous croyons au contraire que la construction opĂ©ratoire oriente lâactivitĂ© perceptive, provoque des couplages nouveaux, des mouvements du regard, etc. (1).
b) Les « comparaisons verticales »
Il sâagit de comparer deux lignes A et B prĂ©sentĂ©es lâune au-dessus de lâautre, et non plus cĂŽte Ă cĂŽte : câest une illusion classique, la surestimation systĂ©matique de la partie supĂ©rieure du champ, appelĂ©e parfois « illusion des majuscules » (un S ou un B majuscules dâimprimerie, qui paraissent symĂ©triques, ne le sont pas objectivement : si on les regarde Ă lâenvers, elles paraissent disproportionnĂ©es, car leur partie infĂ©rieure est en rĂ©alitĂ© plus grande, et encore dilatĂ©e si on la regarde Ă lâenvers). Les comparaisons verticales ont Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©es Ă petites distances avec A. Moue, et Ă grandes distances avec Lambercier (2).
1. A petites distances
On procĂšde ici avec une ligne supĂ©rieure AB constante de 4 cm et une ligne infĂ©rieure CD variable aux alentours de 4 cm (fig. 77). On fait Ă©galement varier lâĂ©cart BC des lignes : dâabord les lignes se tou- i (I) FRAISSE a Ă©galement Ă©tudiĂ©, comme moyen de contrĂŽle, la figure < en T renversé ».
(2 ; Recherches non publiées.
[colonne manquante]
2. A grandes distances
Sans commenter dans le dĂ©tail ces chif- ⣠1res, remarquons que la variation moyenne est la mĂȘme dans les deux expĂ©riences pour les enfants, tandis que pour lâadulte elle sâac- çroit nettement dans lâexpĂ©rience avec Ă©talon. Tout se passe comme si lâadulte avait des habitudes de comparaison (de haut en bas, ou de bas en haut) que la rĂ©fĂ©rence Ă un Ă©talon vient perturber. Ces comparaisons verticales inhabituelles supposent en effet des transports spatiaux ; admettons que ces transports ne sont pas homogĂšnes (plus faciles de bas en haut, ou inversement), et quâau cours du transport lâĂ©lĂ©ment transportĂ© est lĂ©gĂšrement, surestimĂ©. Si en effet les transports Ă©taient symĂ©triques (sâil y en avait autant dans les deux sens), il y aurait compensation : mais nous avons des habitudes perceptives qui polarisent les comparaisons dans un certain sens, dâoĂč lâerreur rĂ©sultante. Et comme il sâagit dâhabitudes acquises, il est normal quâelles soient plus nombreuses et plus rigides chez lâadulte, dâoĂč lâaugmentation de lâerreur avec lâĂąge : câest affaire dâactivitĂ©s, non de persĂ©vĂ©ration. LâexpĂ©rience suivante confirme du reste ce rĂŽle des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence qui se « solidifient » au cours du dĂ©veloppement et orientent les activitĂ©s perceptives dans une direction dĂ©terminĂ©e.
c) Les comparaisons horizontale-verticale
Lâopinion classique selon laquelle une verticale serait constamment surestimĂ©e par rapport Ă une horizontale nâest vĂ©rifiĂ©e que pour certains cas de figure. Nous avons examinĂ© dĂ©jĂ le cas de la « figure en T » (1), mais il est bien vrai que la verticale est constamment surestimĂ©e dans des prĂ©sentations comme celle de la fig. 80. Il sâagit pourtant ici de tout autre chose. Lâillusion sur ces figures A, B, C, D, a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e avec Albert More (2). Si la surestimation nây Ă©tait due quâaux effets de champ, on devrait trouver une erreur diminuant avec lâĂąge, diminuant aussi avec lâexercice, et enfin indĂ©pendante de lâordre de prĂ©sentation des quatre figures A, B, C, D. Or, aucune de ces prĂ©somptions nâest vĂ©rifiĂ©e :
(1) cf. suÏraf p. 647.
(2) Recherche non publiée.
1. Variations avec lâĂąge
En gros, lâillusion augmente avec lâĂąge : en fait, les rĂ©sultats sont lĂ©gĂšrement diffĂ©rents selon la figure considĂ©rĂ©e. On a par exemple, les chiffres indiquant la surestimation de la verticale :
fig. A fig. D moyenne 4- 5 ans 0,7 3,6 2,1
6- 7 ans 2,2 3,7 2,9
9-10 ans 4,8 3,2 4,0
adultes 5,0 2,3 3,6
La courbe des erreurs moyennes est, on le voit, analogue Ă la courbe obtenue par Wuus- ten (fig. 76), avec maximum vers 9-10 ans, lâerreur adulte Ă©tant approximativement Ă©gale Ă celle des enfants de 8 ans. Il sâagit donc trĂšs vraisemblablement dâune illusion secondaire oĂč interviennent, Ă cĂŽtĂ© de certains effets de champ, des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, des habitudes de comparaison acquises, et des constructions opĂ©ratoires orientant la perception. Les rĂ©sultats suivants lâattestent.
2. Influence de lâexercice
Si lâon rĂ©pĂšte la mesure cinq fois de suite avec les mĂȘmes sujets, on constate dans tous les cas et Ă tous les Ăąges une augmentation de lâerreur entre la premiĂšre et la derniĂšre expĂ©rience. MĂȘme, la courbe des accroissements est analogue Ă la courbe des moyennes dĂ©crite ci-dessus. Les accroissements sont en effet de 0,40 environ entre 4 et 7 ans, de 2,0 (maximum) vers 9-10 ans, de 1,0 chez lâadulte. Cet accroissement provient sans doute des habitudes de comparaison contractĂ©es ou renforcĂ©es au cours des expĂ©riences : on peut supposer un lĂ©ger effet primaire surestimant la verticale, puis pour la comparaison un rabattement de la verticale sur lâhorizontale, rabattement qui est un transport spatial source de surestimation supplĂ©mentaire. Si câest la ligne horizontale qui est relevĂ©e vers la verticale, câest elle qui sera dilatĂ©e pendant le transport, et cette surestimation compensera alors plus ou moins la surestimation de la verticale due Ă lâeffet primaire.
Ces hypothĂšses sont confirmĂ©es par la variation des rĂ©sultats selon lâordre de prĂ©sentation des figures. Avec lâordre D-A-C-B, câest sur les figures A et C que lâillusion est la plus forte ; avec lâordre B-D-A-C, câest au contraire sur les figures B et D.
VII. Activités perceptives dirigées par les constructions opératoires
Nous avons dĂ©jĂ rencontre envers exemples oĂč les activitĂ©s perceptives sont orientĂ©es par des habitudes, des rĂ©fĂ©rences Ă un cadre virtuel, des constructions proprement dites telles que rabattements, etc. Nous donnerons ici un nouvel exemple significatif â dâinterfĂ©rence entre perception et opĂ©ration. !
Il sâagit dâune Ă©tude faite avec Lambercier sur les comparaisons en profondeur.
Le dispositif consiste en deux tiges verticales, lâune A proche du sujet, lâautre C nettement plus Ă©loignĂ©e. On fait dâabord comparer directement A et C (I). On prend alors une tige auxiliaire B, que lâon place Ă
cĂŽtĂ© de A, puis que lâon dĂ©place progressive- -ment jusquâĂ la disposer Ă cĂŽtĂ© de C ( lig. SI ). On supprime enfin B et on fait de nouveau (II) comparer directement A et C. Comme il intervient ici des opĂ©rations, on trouve trois stades dans les rĂ©ponses des sujets : â avant 7 ans. les enfants nâont pas la transitivitĂ© logique : Ă partir des deux Ă©galitĂ©s constatĂ©es A = B, B = C, ils ne savent pas conclure que A = C. Leur perception ne risque donc pas dâĂȘtre influencĂ©e par lâopĂ©ration, â et lâerreur est identique en (I) et en (II).
â entre 7 et 9 ans, lâenfant possĂšde la transitivitĂ©. Il sait que A = C aprĂšs quâon a introduit B, mais il continue de voir A diffĂ©rent de C. Il constate dâailleurs lui-mĂȘme cette contradiction : entre ( I ) et (II), lâerreur nâest que faiblement diminuĂ©e.
â au-dessus de 9-10 ans, comme chez lâadulte, lâerreur (II) est presque supprimĂ©e, en tout cas notablement plus faible quâen (I) : ce nâest pas un jugement qui se substitue Ă lâestimation perceptive : lâin-
telligence a effectivement amélioré la perception.
Lâexistence du stade intermĂ©diaire montre que lâopĂ©ration prĂ©cĂšde le progrĂšs perceptif, donc quâelle en est distincte, et, si lâon peut dire, quâelle en est la cause et non la consĂ©quence. Comment alors comprendre cette « causalité » ? Il est clair que lâintelligence ne modifie pas la rĂ©tine ni les structures nerveuses centrales. Ce quâelle peut modifier, câest lâactivitĂ© dâexploration du regard, quâelle dirige selon un plan dĂ©terminĂ©. Lâobservation directe le confirme aisĂ©ment (si lâon place B comme B2 sur la fig. 81, les petits comparent, simplement A et B, ou B et C, ou A et C comme on le leur demande ; les grands, au contraire, comparent A Ă B, B Ă C, C Ă A successivement puis recommencent le cycle dans lâautre sens, et ainsi de suite. Non seulement donc ils savent quâil y a Ă©galitĂ© entre A et C, mais encore ils orientent leur investigation visuelle en tenant compte de cette Ă©galitĂ© et procĂšdent ainsi Ă des constructions virtuelles qui amĂ©liorent lâestimation perceptive.
Appendice : la perception du mouvement
Avant de conclure sur les effets de champ et les activitĂ©s perceptives, nous donnerons quelques rĂ©sultats dâexpĂ©riences sur la perception du mouvement. On y verra de nouveau le rĂŽle des activitĂ©s perceptives, et ce sera une derniĂšre fois lâoccasion de confronter au nĂŽtre le point de vue gestaltiste. Deux thĂšses extrĂȘmes, que nous discuterons Ă la lumiĂšre des faits expĂ©rimentaux, sâopposent en effet sur ce problĂšme :
â lâune, qui fait intervenir lâintelligence en plus (ou Ă cĂŽtĂ©) de la perception : Mei- nong parle ainsi de « productivitĂ© mentale », ce qui ressemble assez aux fameux « jugements inconscients » de Helmholtz ; Von Weizsacker emploie le terme de « prolepsis », ce qui est encore un appel dĂ©guisĂ© Ă lâintelligence.
â lâautre ne fait intervenir que des effets de champ : câest la thĂšse des gestaltistes : Wehtheimeh, Koehler, Metzger, etc.
a) LâinterprĂ©tation gestaltiste
En 1912, Wehtheimeh publie un mémoire célÚbre sur le mouvement stroboscopique. Ses expériences consistaient à présenter un premier trait vertical A, puis un second trait B à la droite de A et aprÚs disparition de ce dernier, puis de nouveau A aprÚs disparition de B, etc. On varie les intervalles de temps entre la présentation de chaque trait. Si cet intervalle est trÚs grand, le sujet voit alternativement A et B, distincts et immobiles. Si la vitesse de succession est trÚs forte, on voit
simultanĂ©ment A et B immobiles. A vitesse intermĂ©diaire, on voit un trait se dĂ©plaçant de A en B, et de B en A : câest ce mouvement apparent quâon appelle stroboscopique.
Wertheimer Ă©carte pertinemment diverses interprĂ©tations classiques : le mouvement stroboscopique ne peut sâexpliquer par la persistance des impressions rĂ©tiniennes, car alors on devrait voir un brouillage ; il ne faut pas dâailleurs interprĂ©ter le mouvement stroboscopique en le distinguant du mouvement rĂ©el, car il nây a entre les deux aucune diffĂ©rence pour la perception. Dans la perception du mouvement, rĂ©el ou non, il nây aurait que des effets de champ, et une restructuration des donnĂ©es perçues. Koelher a proposĂ© une interprĂ©tation physiologique : le premier trait produit une excitation qui, Ă vitesse convenable, persiste encore aprĂšs la disparition du trait et quand le second trait apparaĂźt ; il y a alors interfĂ©rence entre les deux excitations, un « court-circuit » et un effet transversal au niveau des centres nerveux. Les lois dâorganisation structurale rĂ©gissent cet effet. Metzgeb explique de mĂȘme lâeffet perceptif obtenu en prĂ©sentant deux tiges fixĂ©es Ă un plateau de phonographe en mouvement. Duncker, Wai.lach, Schiller, en dĂ©plaçant un cadre derriĂšre un point Axe, observent que câest le point qui paraĂźt se dĂ©placer, et expliquent cette illusion en termes de rapport Agure fond ; Kholik, constatant des exceptions si lâon expĂ©rimente avec des objets signiAants, les
[colonne manquante]
b) LâinterprĂ©tation gestaltiste
c) LâexpĂ©rience dâAuersperg et Buhrmester
minute (fig. 82). Selon la vitesse, on peut observer pour lâimage perçue trois phases, sĂ©parĂ©es par de courtes pĂ©riodes de « crise »:
â à vitesse faible (phase I), on peut suivre le mouvement du carrĂ©, dont on voit les positions successives.
â à vitesse Ă©levĂ©e (phase III), on voit simultanĂ©ment toutes les positions successives occupĂ©es par le carré : câest lâimage de fusion, correspondant Ă lâimage rĂ©tinienne.
â à vitesse moyenne (phase II), on voit une image intermĂ©diaire (croix simple).
â entre I et II, le carrĂ© se disloque, on voit de petits couples de cĂŽtĂ©s croisĂ©s.
â entre II et III, dislocation de la croix simple II, avec image non symĂ©trique.
Câest la phase I qui pose un problĂšme, remarque Auerspberg. DâoĂč vient en effet que nous voyons le carré ? De ce que nous lâanticipons : câest une prĂ©structuration. Lâesprit est en avance sur la perception, dâoĂč le terme de prolepsis. La preuve en serait justement la phase II : nous ferions alors une anticipation de 45", mais le carrĂ© tournant plus vite, la prolepsis est en retard sur lâimage perçue, dâoĂč cette image intermĂ©diaire. Quant Ă la phase III, elle ne pose guĂšre de problĂšme : la prolepsis est dĂ©bordĂ©e par une vitesse trop forte, et nous ne percevons alors que lâimage rĂ©tinienne.
d) Interprétation proposée
Mais quâest-ce au juste que cette prolepsis ? Est-ce un savoir implicite, une « forme a- priori » de la perception, une anticipation Ă partir de lâimage prĂ©cĂ©demment perçue ? LâexpĂ©rience dâAUERSPERG a Ă©tĂ© reprise Ă GenĂšve en collaboration avec Lambercier, Aebli et Mlle Gantenbein. Elle a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e gĂ©nĂ©tiquement (Ă partir de 4-5 ans), et surtout elle a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e dans les deux sens : en partant dâune vitesse faible que lâon augmente progressivement, comme ci- dessus, et en partant dâune forte vitesse que lâon diminue peu Ă peu.
On a retrouvĂ© les phases dĂ©crites par Auersperg et Buhrmester, et qui restent qualitativement les mĂȘmes pour tous les Ăąges. Ce qui varie dâun Ăąge Ă lâautre, ce sont les vitesses-limites de ces phases. Plus lâenfant est jeune, et moindre est la vitesse nĂ©cessaire Ă changer dâimage perçue. La variation est rĂ©guliĂšrement croissante, et câest mĂȘme lâune des rares expĂ©riences perceptives oĂč les courbes dâĂąge restent parfaitement distinctes, se superposent sans jamais se recouper. Il nâest pas douteux que les diffĂ©rences tiennent Ă la motricitĂ© oculaire, plus lente chez lâenfant que chez lâadulte, et donc plus facilement dĂ©bordĂ©e.
Mais en procédant avec des vitesses dé- croissantes, on retrouve exactement, aussi
bien chez les adultes que chez les enfants, les phases III, II et I. Comment parler dâanticipation pour la phase II, alors que les sujets nâont vu encore que lâimage III et ignorent donc parfaitement quâil sâagit dâun carrĂ© qui tourne ? Nous pensons que le phĂ©nomĂšne sâexplique par la motricitĂ©, sans quâil soit nĂ©cessaire de faire intervenir cette mĂ©moire ou intelligence dĂ©guisĂ©e quâest la prolepsis. Si le sujet sâĂ©loigne, on constate que les vitesses critiques sont modifiĂ©es : nâest-ce pas parce que lâangle visuel est diminué ? De mĂȘme si lâon place au centre une pastille blanche que lâon fait fixer par le sujet, le regard est immobilisĂ©, et lâon arrive tout de suite Ă lâimage III. La phase II nâest donc pas la preuve dâune anticipation reprĂ©sentative. On peut lâexpliquer par la contraction de la figure, par un rĂ©trĂ©cissement de lâaire de circumduction de lâĆil ; câest lĂ un phĂ©nomĂšne constant : au fur et Ă mesure que la vitesse augmente, lâĆil, au lieu de
parcourir la circonfĂ©rence autour de laquelle le carrĂ© se dĂ©place rĂ©ellement, dĂ©crit autour du centre des cercles de plus en plus rĂ©trĂ©cis, jusquâĂ ne plus fixer que le point central : câest pourquoi lâadjonction de la pastille blanche hĂąte lâapparition de lâimage de fusion. Ce rĂ©trĂ©cissement de lâaire de circum- duction entraĂźne une dĂ©valuation des espaces intercalaires, et la difficultĂ© Ă localiser les Ă©lĂ©ments successifs par rapport au cadre de rĂ©fĂ©rence. La perception du mouvement est donc affaire de motricitĂ© oculaire et dâactivitĂ© perceptive, une activitĂ© complexe en vĂ©ritĂ©, oĂč interviennent toutes sortes de transports spatiaux et temporels. Il nâest plus nĂ©cessaire dâinvoquer une prolepsis mentale. Il se peut bien quâen prĂ©sentation Ă vitesses croissantes, le sujet cherche à « retrouver » le carrĂ© quâil voyait prĂ©cĂ©demment. Mais cette reprĂ©sentation, ou anticipation, ou rĂ©miniscence ne fait, encore une fois, quâorienter lâactivitĂ© perceptive.
Conclusion
En limitant ici notre Ă©tude des activitĂ©s perceptives, nous ne prĂ©tendons pas en avoir mĂȘme expliquĂ© la nature, ni Ă©puisĂ© la riche diversitĂ©. Nous ne sommes pas en mesure, actuellement, de dresser lâinventaire exhaustif de ces activitĂ©s, Ă fortiori dâen exposer la hiĂ©rarchie ou dâen montrer lâunitĂ©. Ce que nous savons, câest que la plupart dâentre elles supposent la motricité ; â quâelles permettent des mises en relation diverses, dans lâespace et dans le temps, et nous font sortir ainsi des limites du champ de centration, câest-Ă -dire dĂ©passer les interactions immĂ©diates qui se produisent entre les Ă©lĂ©ments de ce champ ; â enfin, nous savons quâelles augmentent avec lâĂąge, et sont, par consĂ©quent, fonction du dĂ©veloppement, moteur ou intellectuel. Vraisemblablement, il existe toute une gamme de telles activitĂ©s, toute une hiĂ©rarchie, dont les plus simples se rapprochent des mĂ©canismes primaires, et dont les plus complexes sont voisines des activitĂ©s opĂ©ratoires de lâintelligence. Nous avons vu que les couplages en vision libre sont dĂ©jĂ une forme rudimentaire dâactivitĂ© perceptive, et quâĂ lâautre extrĂȘme certaines perceptions font intervenir des constructions complexes, interfĂ©rant avec les opĂ©rations.
Nous avons vu Ă©galement quâen rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les activitĂ©s perceptives sont source dâobjectivitĂ©, mais quâil peut aussi bien arriver quâelles renforcent des erreurs primaires, ou quâelles engendrent mĂȘme des illusions
dont les jeunes enfants sont exempts. Lâessentiel Ă©tait de marquer la diffĂ©rence de nature, puis les conflits, entre effets primaires (dont nous avons montrĂ© le mĂ©canisme probabiliste) et activitĂ©s perceptives, qui multiplient et coordonnent, avec un succĂšs inĂ©gal, ces effets initiaux. Quâon ne puisse jamais, mĂȘme au laboratoire, isoler tout Ă fait les premiers des secondes, nâinfirme pas la lĂ©gitimitĂ© de la distinction.
Il est bien certain que les faits de perception comptent parmi les plus complexes des faits dont la psychologie ait Ă connaĂźtre. Mais trop souvent la psychologie de la perception en a cherchĂ© lâexplication soit du cĂŽtĂ© du sujet, en crĂ©ditant alors exagĂ©rĂ©ment son intelligence ou sa mĂ©moire ou sa personnalitĂ© entiĂšre, â soit du cĂŽtĂ© de lâobjet, en privilĂ©giant alors excessivement les structures prĂ©formĂ©es de lâorganisme ou des lois permanentes de lâunivers physique. Que lâon se trouve constamment en prĂ©sence dâinteractions multiples entre le sujet et lâobjet, cela nâest douteux pour personne. Encore ne suffit-il pas de le proclamer. Sans prĂ©tendre avoir fait, dans notre analyse, la part qui reviendrait exactement Ă chacun, nous croyons avoir marquĂ© quelques distinctions nĂ©cessaires et contribuĂ© ainsi Ă une meilleure comprĂ©hension des rapports entre lâesprit et la rĂ©alitĂ©.
FIN DU COURS
Notes prises par Mmes GARELLI et JAVAL, rédigées par Pierre GRECO.
ERRATUM : page 644, lire sous c) « Kundt » et, dans les notes, « p. 647 * au lieu de 646 et « p. 657 * au lieu de 656.




