Lâinfluence de lâexpĂ©rience sur la structuration des donnĂ©es sensorielles dans la perception. La perception : [2á”] symposium de lâAssociation de psychologie scientifique de langue française, Louvain 1953 (1955) a
I. â POSITION DU PROBLĂME ET HYPOTHĂSES
1. La question mise Ă notre ordre du jour est fort difficile Ă poser en termes thĂ©oriques prĂ©cis : biologiquement une frontiĂšre exacte est impossible Ă tracer aujourdâhui entre les montages hĂ©rĂ©ditaires et les influences du milieu, puisquâil existe un milieu intĂ©rieur, puisque les relations entre lâhĂ©rĂ©ditĂ© chromosomique et lâhĂ©rĂ©ditĂ© cytoplasmique sont mal dĂ©brouillĂ©es et puisquâenfin lâhĂ©rĂ©ditĂ© cytoplasmique elle-mĂȘme est encore pleine de mystĂšre. Les psychologues qui jouent avec la notion de maturation ne soupçonnent pas toujours la complexitĂ© embryogĂ©nĂ©tique de la question. Bien plus, le concept dâinnĂ©itĂ© peut avoir deux significations selon que lâon se repĂšre, quant aux origines, Ă des mutations purement endogĂšnes ou que lâon a la prudence de laisser ouverte la question de lâhĂ©rĂ©
ditĂ© de lâacquis. Si cette derniĂšre Ă©ventualitĂ© reste plausible (ce dont nous ont convaincu nos recherches sur les races lacustres Limnaea stagnalis (1) et sur la contraction progressive de leur coquille en fonction de lâagitation de lâeau), ce problĂšme de lâinfluence de lâexpĂ©rience antĂ©rieure est, pour une part, Ă renvoyer aux biologistes car un montage innĂ© pourrait avoir subi, lors de sa formation phylogĂ©nĂ©tique, un ensemble plus ou moins important dâactions du milieu.
(1) J. Piaget, Les races lacustres de la Limnaea stagnalis L., Recherches sur les rapports de lâadaptation hĂ©rĂ©ditaire avec le milieu. Bull. biologique de la France et de la Belgique, 1929 (63), 424-455.
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Du point de vue expĂ©rimental, dâautre part, on voit mal comment le problĂšme pourrait ĂȘtre tranchĂ© par des expĂ©riences cruciales : lorsque lâexpĂ©rience met en Ă©vidence une action de lâexercice ou de lâexpĂ©rience antĂ©rieure, on ne saurait exclure une intervention partielle Ă©ventuelle de dĂ©terminations ou de dispositions hĂ©rĂ©ditaires, et, lorsque lâexpĂ©rience parle en faveur dâun processus dĂ» Ă la maturation, on ne saurait absolument exclure lâintervention de lâacquis antĂ©rieur.
Exercice et maturation ne constituent donc pas les deux termes dâune dichotomie (une dichotomie devenue encombrante pour la thĂ©orie du learning, ainsi que McGraw (1) lâa si justement exprimĂ©), mais sans doute les deux pĂŽles dâun processus dâensemble, et lâaccentuation du rĂŽle de lâun de ces deux facteurs dĂ©pend en grande partie du systĂšme thĂ©orique dâinterprĂ©tation propre aux diffĂ©rentes catĂ©gories dâauteurs.
2. Il faut dâailleurs distinguer trois et non pas seulement deux solutions, en ce qui concerne lâaction de lâexpĂ©rience ou de la maturation dans le domaine perceptif (comme dâailleurs dans les autres domaines). Un mĂ©canisme perceptif tel quâune bonne forme, une constance perceptive, etc., peut ĂȘtre attribué :
a) A lâexpĂ©rience (associations consolidĂ©es par un usage continuel) ;
b) A des montages innés, comme le soutiennent les Gestaltistes à tendance maturationniste ;
c) A des lois dâĂ©quilibre sâappliquant Ă la fois aux processus innĂ©s et aux processus influencĂ©s par lâexpĂ©rience acquise mais les dĂ©passant tous deux 1° parce quâatteignant un degrĂ© plus Ă©levĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ© et 2° parce que constituant des lois propres ou autonomes de caractĂšre probabiliste.
Cette explication par des lois dâĂ©quilibre correspond Ă lâune des intuitions de dĂ©part des fondateurs de la Gestalttheorie. Nous lâavons reprise en un sens Ă©largi, en distinguant les structures Ă composition additive, dont lâĂ©quilibre est permanent et tĂ©moigne dâune rĂ©versibilitĂ© de plus en plus mobile
(1) Dans Traité de psychologie de Carmichael, chapitre « Maturation ».
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(intelligence) et les structures irrĂ©versibles ou semi-rĂ©versibles caractĂ©risĂ©es par leurs dĂ©placements dâĂ©quilibre et leur composition non-additive parce que probabiliste (perception et intelligence prĂ©opĂ©ratoire).
Or, lâexplication par les lois dâĂ©quilibre dĂ©passe Ă la fois lâinnĂ©itĂ© et lâacquisition. Supposons, par exemple, que lâorganisme obĂ©isse au second principe de la thermodynamique (ce que nous ne croyons pas entiĂšrement vrai) : le processus dâaugmentation de lâentropie qui en rĂ©sulterait ne pourrait alors ĂȘtre considĂ©rĂ© ni comme acquis ni comme innĂ© (puisquâil ne saurait donner lieu Ă une transmission hĂ©rĂ©ditaire spĂ©ciale), mais relĂšverait de pures lois de probabilitĂ© et dâĂ©quilibre. De mĂȘme, nous croyons quâune bonne forme est celle qui, au sein des structures perceptives oĂč tout est dĂ©formation, donne lieu aux compensations maximum donc aux dĂ©formations minimum (en vertu de lois probabilistes si lâon admet lâhypothĂšse des dĂ©formations par centration) : elle nâest donc ni innĂ©e ni acquise mais relĂšve de simples lois dâĂ©quilibre.
Si lâon se refuse Ă attribuer les « lois dâorganisation » (comme disent les Gestaltistes) Ă lâexpĂ©rience seule, lâintervention de systĂšmes de stimulation coercitifs et de processus caractĂ©risĂ©s par leur nĂ©cessitĂ© interne ne suffit donc pas Ă prouver lâinnĂ©itĂ©, car un rĂ©sultat « nĂ©cessaire » peut provenir dâune nĂ©cessitĂ© finale (Ă©quilibre) aussi bien quâinitiale (innĂ©itĂ©).
3. Il importe en outre de distinguer deux problÚmes relatifs à des processus sans doute connexes mais cependant différents :
a) On peut dâabord Ă©tudier le rĂŽle de lâexercice ou de lâexpĂ©rience immĂ©diatement antĂ©rieure dans la rĂ©pĂ©tition dâun mĂȘme effet perceptif. Câest ainsi que lâon a analysĂ© lâillusion de MĂŒller-Lyer prĂ©sentĂ©e Ă intervalles rĂ©guliers (Kohler, etc.). Mon assistant Noelting dĂ©termine actuellement lâaction dâune sĂ©rie de prĂ©sentations successives de cette mĂȘme illusion, chez lâenfant et chez lâadulte (et trouve notamment des courbes dâapprentissages, si lâon peut sâexprimer ainsi dans le cas particulier, qui diffĂšrent sensiblement en moyenne chez le jeune enfant et chez les grands ou les adultes). Nous avons de mĂȘme Ă©tudiĂ© avec Lambercier la transposition des diffĂ©rences (Ă©tant donnĂ© deux tiges constantes inĂ©gales A et B et une troisiĂšme tige Bâ Ă©gale Ă B, trouver la variable C telle que la
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diffĂ©rence C â Bâ paraisse Ă©gale Ă la diffĂ©rence B â A) et avons constatĂ© que lâemploi de diffĂ©rences croissantes ou dĂ©croissantes entraĂźne un effet des expĂ©riences antĂ©rieures sur les suivantes qui est, en moyenne, de persĂ©vĂ©ration chez les jeunes sujets, et de contraste chez lâadulte ; etc.
Mais, en de telles situations, il intervient des effets temporels et des effets dâauto-correction qui sont peut-ĂȘtre distincts des effets intervenant Ă plus grands intervalles.
b) On peut, dâautre part, chercher Ă dĂ©gager le rĂŽle de lâexpĂ©rience antĂ©rieure en gĂ©nĂ©ral, au cours du dĂ©veloppement de lâindividu.
4. Nous Ă©tudions avec Lambercier depuis une douzaine dâannĂ©es le dĂ©veloppement des perceptions, entre 5-6 ans et lâĂąge adulte. Nous avons rencontrĂ© dâun tel point de vue 3 sortes de cas :
a) Certains rapports perceptifs demeurent constants avec lâĂąge : par exemple, le maximum dâillusion pour deux cercles concentriques, avec mesure sur le plus petit demeurant inchangĂ© et avec modification du plus grand (illusion de DelbĆuf simplifiĂ©e), se prĂ©sente gĂ©nĂ©ralement aux environs du rapport 3 /4 de leurs rayons. Ces relations demeurant constantes avec lâĂąge sont sans doute le rĂ©sultat dâun processus nĂ©cessaire dâĂ©quilibration (voir n° 2 sous c) : câest ainsi que le maximum de 3 /4 pour lâillusion de DelbĆuf peut ĂȘtre calculĂ© et expliquĂ© par le mĂ©canisme des « centrations relatives » qui est essentiellement un processus dâĂ©quilibre (1). On voit mal comment ce maximum sâexpliquerait par lâexpĂ©rience acquise, mais il est inutile dâinvoquer en son sujet un mĂ©canisme innĂ©, puisquâil peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© par des lois dâĂ©quilibre.
b) Certains effets diminuent avec lâĂąge : telles sont la plupart des illusions gĂ©omĂ©triques, ne dĂ©pendant que des actions de champ (interactions simultanĂ©es de tous les Ă©lĂ©ments compris dans un mĂȘme champ de centration). Par exemple lâillusion de DelbĆuf, tout en prĂ©sentant Ă tout Ăąge le maximum pour les mĂȘmes relations, qui est plus faible chez lâadulte quâĂ 5-7 ans.
nL (L1 â L2) x (Ls/Lmax.)
(1) Selon la formule - que nous avons développée au
CongrÚs intern. de Psychol. de Stockholm (voir les Actes du CongrÚs, p. 197).
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c) Certains effets augmentent avec lâĂąge : par exemple lâillusion des quadrilatĂšres partiellement superposĂ©s (carrĂ©s disposĂ©s en quinconce des deux cĂŽtĂ©s dâune droite qui est alors vue oblique) repose sur des effets angulaires qui diminuent avec lâĂąge, mais cette illusion augmente avec lâĂąge (0,5 Ă 5-7 ans ; 1,18 Ă 9-12 ans et 1,35 chez lâadulte) sitĂŽt que lâon supprime le cadre de rĂ©fĂ©rence ; câest donc la mise en relation Ă distance (avec le cadre) qui constitue ici le facteur dâaccroissement. Une variĂ©tĂ© intĂ©ressante de ces cas (c) est celui des effets qui augmentent jusquâĂ un certain Ăąge (9-11 ans) et diminuent lĂ©gĂšrement ensuite : telles sont les Ă©valuations de la grandeur apparente (projective), la plupart des illusions de quadrilatĂšres partiellement superposĂ©s, etc. Ces effets mixtes sont dus soit Ă une combinaison dâeffets (a) et (b) agissant en proportions diffĂ©rentes selon le niveau dâĂąge, soit Ă des effets dâexercice ou de construction amĂ©liorant les rĂ©ponses Ă partir dâun certain Ăąge.
5. A la lumiĂšre de tels faits, mon hypothĂšse sera donc que, dans le domaine de la perception comme dans celui de lâintelligence, rien ne sâexplique sans doute par lâexpĂ©rience seule, mais que rien ne sâexplique non plus sans une participation, plus ou moins importante selon les situations, de lâexpĂ©rience actuelle ou antĂ©rieure. Autrement dit, la structuration du donnĂ© sensoriel est avant tout le produit dâune Ă©quilibration, dont il est possible de dĂ©gager les lois en tant prĂ©cisĂ©ment que lois dâĂ©quilibre, mais sans quâil soit possible de dissocier les facteurs innĂ©s des facteurs externes, tous deux interfĂ©rant sans cesse. Il nâest, en effet, pas prudent ni mĂȘme lĂ©gitime dâexclure lâintervention des facteurs innĂ©s parce quâon ne saurait prouver la non-intervention de tels facteurs et parce que les faits du groupe a (voir sous 4, lettre a) ne sauraient ĂȘtre expliquĂ©s par lâexpĂ©rience seule. Mais on nâatteint jamais un effet perceptif que lâon puisse considĂ©rĂ© comme le rĂ©sultat de facteurs purement innĂ©s (1).
(1) Pas plus dâailleurs quâen gĂ©nĂ©tique biologique on nâatteint un gĂ©notype indĂ©pendant du phĂ©notype liĂ© aux conditions dâexpĂ©rience : Ce gĂ©notype est ce quâil y a de commun aux phĂ©notypes de mĂȘme race pure et non pas un « type » que lâon pourrait situer Ă cĂŽtĂ© des phĂ©notypes et en opposition avec eux.
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II. â QUELQUES FAITS
INDIQUANT LA PARTICIPATION DE LâEXPĂRIENCE
1. Il convient dâabord de rappeler lâexistence de ce quâEgon Brunswik a appelĂ© la « Gestalt empirique » par opposition Ă la « Gestalt gĂ©omĂ©trique » (voir par exemple lâexpĂ©rience de la main : fig. 48 « Empirisierung gegen Formalisierung » de son ExpĂȘrim. Psychol. in Demonstr., 1935). Or, mĂȘme chez lâadulte, ces sortes de Gestalt prĂ©sentent souvent une prĂ©gnance extraordinaire, avec capacitĂ© de « transposition » indĂ©pendamment des dimensions et capacitĂ© de reconstitutions en cas de perception incomplĂšte, ces trois caractĂšres de prĂ©gnance de transposition et de reconstitution Ă©tant tout Ă fait comparable Ă ce que lâon observe dans le cas de la Gestalt gĂ©omĂ©trique. Par exemple, tout en ne mâoccupant plus de mollusques terrestres depuis plus de trente ans, je reconnais souvent de loin des espĂšces peu familiĂšres en me promenant, ou je crois les reconnaĂźtre en prĂ©sence de fragments de coquilles, etc. Tous les entomologistes, botanistes, etc., ont fait cette expĂ©rience de la forme rare quâon discerne ou quâon croit discerner de loin (et chez moi indĂ©pendamment de toute bonne imagerie visuelle). Chez le jeune enfant de 4-6 ans les formes gĂ©omĂ©triques incomplĂštes (tronquĂ©es, dessinĂ©es Ă traits interrompus, etc.), ou enchevĂȘtrĂ©es donnent lieu, beaucoup plus quâaprĂšs 7-8 ans, Ă la perception de « formes empiriques » telles que des maisons, des bonshommes, des sabots, des outils, etc. (1). La prĂ©gnance gĂ©omĂ©trique semble donc ne lâemporter que progressivement sur la prĂ©gnance empirique, ce qui parle Ă la fois, en faveur de lâimportance gĂ©nĂ©tique de cette derniĂšre et en faveur du caractĂšre dâĂ©quilibration et non pas dâinnĂ©itĂ© des processus formateurs de la bonne forme gĂ©omĂ©trique.
2. Nous avons, dâautre part, Ă©tudiĂ©, avec Maire et Privat, la rĂ©sistance avec lâĂąge (de 5 Ă 12 ans et chez lâadulte) des bonnes formes gĂ©omĂ©triques en fondant notre mĂ©thode sur ce quâon peut appeler « lâeffet Rubin ». Le regrettĂ© E. Rubin a, comme on le sait, analysĂ© dans un article posthume (2),
(1) Archiu. de psychol., 1954, avec B. Steltler et von Albertini.
(2) E. Rubin, Visual figures apparently incompatible with geometry, Acta psychologica, 1950 (t. VII), 365-387.
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les conflits entre les propriĂ©tĂ©s gĂ©omĂ©triques des figures et certaines illusions gĂ©omĂ©triques : il suffit ainsi dâajouter au cĂŽtĂ© supĂ©rieur dâun carrĂ© les pennures Ă ouverture externe de lâillusion de MĂŒller-Lyer et au cĂŽtĂ© infĂ©rieur les pennures Ă ouverture interne pour que lâon cesse de voir ces deux cĂŽtĂ©s du carrĂ© comme Ă©gaux. Nous avons alors mesurĂ© cette dĂ©formation aux Ăąges indiquĂ©s, en mesurant, dâautre part, sur les mĂȘmes sujets lâillusion de MĂŒller-Lyer en prĂ©sentation superposĂ©e (par analogie avec le carrĂ© en question) ; nous avons enfin mesurĂ© lâĂ©tendue du seuil dâĂ©galitĂ© du carrĂ© (cette fois sans pennures) avec des trapĂšzes de formes presque carrĂ©es.
Or, bien que la bonne forme corresponde Ă des conditions particuliĂšrement coercitives et soit souvent invoquĂ©e par consĂ©quent comme un modĂšle de mĂ©canisme innĂ©, nous avons trouvĂ© une Ă©volution surprenante de sa rĂ©sistance avec lâĂąge. Si lâon appelle « effet Rubin relatif » le rapport donnĂ© entre la dĂ©formation du carrĂ© Ă pennure et lâillusion de MĂŒller-Lyer (mesurĂ©e sur les mĂȘmes sujets en prĂ©sentation superposĂ©e), cet effet relatif est environ trois fois plus grand Ă 5-6 ans que chez lâadulte (alors que lâillusion de MĂŒller-Lyer nâest que en moyenne 1,78 fois plus grande), et le seuil dâĂ©galitĂ© des carrĂ©s sans pennures et des trapĂšzes (seuil mesurĂ© Ă part sur dâautres figures) est aussi environ trois fois plus Ă©tendu.
La bonne forme primaire des petits (simples effets de champ) reste donc Ă©lastique et assez peu rĂ©sistante. Avec lâĂąge sây ajoute une sĂ©rie dâeffets secondaires : en percevant un carrĂ© le sujet reconnaĂźt une forme familiĂšre et sâapplique aussitĂŽt, en cas dâhĂ©sitation (comme dans le cas de lâeffet de Rubin) Ă comparer entre eux les cĂŽtĂ©s ou les angles. Il se constitue ainsi, en fonction de ces comparaisons plus analytiques et rĂ©pĂ©tĂ©es, un « schĂšme perceptif » du carrĂ© qui se surajoute aux effets de champ primaires. Il est alors difficile dâexpliquer la formation dâun tel schĂšme perceptif sans attribuer une influence (limitĂ©e mais extrĂȘmement probable) Ă lâexpĂ©rience acquise.
3. La constance des grandeurs (en profondeur) passe, auprĂšs des innĂ©istes, pour le modĂšle du mĂ©canisme tout montĂ© hĂ©rĂ©ditairement. Abstenons-nous de soulever ici le problĂšme de sa gĂ©nĂšse au cours des premiers mois de lâexistence, question
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encore pleine dâobscuritĂ©s et qui demanderait pour ĂȘtre discutĂ©e avec fruit de longs dĂ©veloppements. Notons seulement Ă cet Ă©gard que lâĂąge de 5-6 mois attribuĂ© par les travaux rĂ©cents (Akishige, voir plus anciennement Brunswik et Kruikshank) aux dĂ©buts de cette constance vient aprĂšs lâĂąge moyen de la coordination entre la vision et la prĂ©hension (4 ; 6 dâaprĂšs Tournay et entre 3 et 6 mois dâaprĂšs nos observations) : un facteur dâexpĂ©rience acquise relatif Ă la profondeur, en fonction de la prĂ©hension et de la vision conjointes, ne saurait donc ĂȘtre exclus vers 6 mois. Mais, rĂ©pĂ©tons-le, ce nâest pas lĂ -dessus que nous aimerions insister : câest exclusivement sur un fait bien curieux et dâailleurs connu, quoique les auteurs glissent souvent avec une sorte de pudeur sur ce genre de constatation assurĂ©ment gĂȘnant pour les thĂšses innĂ©istes ou simplement gestaltistes. Les nombreuses mesures prises par mon excellent ami et collaborateur Lambercier entre 5 ans et lâĂąge adulte montrent en moyenne un passage graduel entre une lĂ©gĂšre sous-constance et une surconstance de plus en plus forte. Celle-ci, sans ĂȘtre gĂ©nĂ©rale chez tous les sujets de 11-12 ans et davantage, est cependant trĂšs frĂ©quente et souvent trĂšs notable. Or, comment expliquer cette surconstance, mĂȘme si elle prĂ©sente de nombreuses exceptions, sans faire appel Ă des rĂ©gulations fondĂ©es en partie sur lâexpĂ©rience ? Il est, en effet, Ă peu prĂšs certain que lâĂ©valuation de la grandeur rĂ©elle dâun objet perçu en profondeur dĂ©pend en une certaine mesure de lâestimation de la profondeur Ă laquelle on situe cet objet. PiĂ©ron a souvent insistĂ© sur ce facteur, relevĂ© par maints auteurs, et nous avons Ă©tĂ© conduits, en cherchant Ă formuler lâestimation des grandeurs en profondeur, Ă en tenir Ă©galement compte (1). Or, mĂȘme si lâon admet que la perception de la troisiĂšme dimension comporte un Ă©lĂ©ment innĂ©, il est difficile de contester que lâĂ©valuation des diverses profondeurs dĂ©pend Ă©galement de lâexercice. Si, dâautre part, lâestimation de la grandeur rĂ©elle (constance de la grandeur) tient simultanĂ©ment compte de la grandeur apparente (perspective) et de la profondeur perçue, on est alors conduit Ă admettre que cette estimation ne provient pas seulement dâune Ă©quilibration immĂ©diate des effets de champ simultanĂ©s, mais encore et
(1) Cf. Arch. de psychol., 1943 (29), p. 285.
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peut-ĂȘtre surtout de compensations dues Ă des comparaisons comportant des rĂ©gulations proprement dites : il en rĂ©sulte la possibilitĂ© de surcompensations, ce qui explique lâexistence des surconstances si frĂ©quemment observĂ©es.
4. Mais la psychologie de la forme a prĂ©cisĂ©ment contestĂ© lâimportance de la grandeur apparente, et certains auteurs sont allĂ©s jusquâĂ mettre en doute lâexistence mĂȘme dâune perception distincte de la perception des grandeurs rĂ©elles ; on a quelques fois soutenu, par exemple, que la grandeur- apparente Ă©tait une fiction inventĂ©e pour les besoins de la cause par les thĂ©ories qui distinguent deux temps dans la perception en profondeur : un effet Ă©lĂ©mentaire initial fondĂ© sur lâimage rĂ©tinienne et une correction ultĂ©rieure due aux associations acquises, aux « raisonnements inconscients », etc. Nous avons donc tenu Ă reprendre ce problĂšme avec Lamber- cier (1) et la mesure des grandeurs apparentes (donc projectives et non pas objectives), non seulement sâest rĂ©vĂ©lĂ©e possible dĂšs 7-8 ans (auparavant lâenfant ne comprend pas la consigne faute dâinstruments intellectuels, tout en percevant naturellement les choses indĂ©pendamment de ces facteurs de langage et dâintelligence), mais encore a fourni le rĂ©sultat paradoxal que voici : les plus jeunes sujets (7-8 ans), qui sont donc ceux dont il est le plus difficile de se faire comprendre quant Ă lâobjet mĂȘme de lâestimation, sont par ailleurs ceux qui prĂ©sentent les meilleures estimations perceptives une fois la consigne saisie ; au contraire les plus grands (9 Ă 12 ans) et les adultes eux-mĂȘmes, qui comprennent aisĂ©ment de quoi il sâagit, fournissent des rĂ©sultats perceptifs moins bons. Plus prĂ©cisĂ©ment, lâerreur augmente en moyenne jusque 10-12 ans pour diminuer lĂ©gĂšrement dans la suite, mais sans que lâadulte retrouve la capacitĂ© dâĂ©valuation propre aux enfants de 7 ans. Si lâon pouvait descendre en dessous de 7 ans on obtiendrait donc vraisemblablement (dâaprĂšs lâallure de la courbe des erreurs avec lâĂąge), des rĂ©sultats encore meilleurs Ă ceux de 7-8 ans.
Il nâest alors quâune explication plausible de cette difficultĂ© croissante Ă Ă©valuer les grandeurs projectives : câest que seule la grandeur objective (constante) est utile dans lâaction quoti-
(1) Arch. de psychol., 1951 (33), 81-130.
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dienne, tandis que la grandeur projective ne sert à rien, sinon aux peintres de paysages ou aux dessinateurs astreints à reproduire les perspectives (1). Il en résulte que, dans la perception usuelle la grandeur projective est corrigée en fonction de la grandeur objective au fur et à mesure des progrÚs de celle-ci et que la « grandeur apparente » constitue, pour la plupart des sujets, un compromis entre la grandeur projective exacte et la grandeur réelle.
Un tel dĂ©veloppement des erreurs projectives parle donc en faveur du caractĂšre pragmatique des constances, sur lequel a insistĂ© PiĂ©ron : si nous vivions comme des huĂźtres au lieu de nous dĂ©placer sans cesse, ce serait peut-ĂȘtre la perception des grandeurs projectives qui sâamĂ©liorerait avec lâĂąge, tandis que la constance projective serait mauvaise Ă tout Ăąge ou se dĂ©tĂ©riorerait mĂȘme au cours du dĂ©veloppement.
5. Une Ă©tude avec Lambercier, non encore publiĂ©e, sur les comparaisons verticales (entre deux tiges droites situĂ©es dans le prolongement lâune de lâautre avec des intervalles variables) nous a permis de faire des constatations analogues. Dâune part, lâerreur par surestimation des Ă©lĂ©ments situĂ©s dans la partie supĂ©rieure du champ augmente avec lâĂąge. Dâautre part, cette erreur tĂ©moigne dâune variabilitĂ© surprenante et ne semble pas due uniquement Ă une asymĂ©trie du champ visuel, mais aussi et peut-ĂȘtre surtout Ă lâasymĂ©trie des transports de bas en haut et de haut en bas (en opposition avec la symĂ©trie relative des transports de gauche Ă droite ou de droite Ă gauche, rĂ©serve faite en ce qui concerne une asymĂ©trie Ă©ventuelle entre les estimations Ă droite et Ă gauche). Or, au cas oĂč lâerreur en comparaison verticale serait due Ă une asymĂ©trie des transports, lâaugmentation de lâerreur moyenne avec lâĂąge rĂ©sulterait simplement de la consolidation progressive de certaines habitudes de comparaison (par exemple comparaisons de bas en haut primant celles de haut en bas, ou lâinverse), ce qui ferait dominer lâasymĂ©trie sur la compensation.
6. Un dernier exemple dâintervention probable de lâexpĂ©rience dans les structurations perceptives est celui des actions
(1) Câest prĂ©cisĂ©ment chez un ou deux dessinateurs que nous avons trouvĂ© les plus faibles erreurs dâadultes.
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indirectes de lâintelligence sur la perception par lâintermĂ©diaire des mouvements du regard. Nous avons ainsi prĂ©sentĂ© avec Lambercier (1) Ă des sujets de 5 Ă 11 ans deux tiges A et C situĂ©es Ă 3 m. de distance lâune de lâautre en profondeur et une tige B mobile pouvant servir de commune mesure par comparaisons A = B puis B = C. Avant 7 ans, lâenfant compare C Ă A sans sâoccuper de B et lâerreur en profondeur demeure la mĂȘme aprĂšs lâintroduction de B quâauparavant. AprĂšs 9ans et chez lâadulte, lâerreur en profondeur (souscontance, ou surconstance) disparaĂźt presque entiĂšrement aprĂšs lâintroduction de B, parce que, sous lâinfluence de la transivitĂ© logique A = B, B = C, donc A = C, le sujet se met Ă parcourir du regard les trois tiges A, B et C selon des trajets autres que ne le font les petits : avant 7 ans, en effet, le sujet compare A et C Ă part sans sâoccuper de B ou A et B sans sâoccuper de C, etc., tandis quâaprĂšs 9-10 ans le sujet fait les comparaisons selon le circuit complet ABCA ou ACBA, jusquâĂ un nivellement ou Ă une compensation approchĂ©e des diffĂ©rences. Entre 7 et 9 ans, on observe des rĂ©actions intermĂ©diaires : il y a dĂ©jĂ transitivitĂ© logique (le sujet « sait » que les trois Ă©lĂ©ments sont Ă©gaux pour les avoir vus Ă©gaux par paire AB et BC), mais lâerreur perceptive nâest diminuĂ©e quâen partie par lâintroduction du moyen terme B (le sujet ne « voit » pas A = C tout en « sachant » quâil en est bien ainsi !) ; la raison en est sans doute que le sujet ne procĂšde pas encore par circuits entiĂšrement fermĂ©s. En cet exemple, ce sont donc les directions sensori-motrices ou les itinĂ©raires moteurs de la comparaison qui sont modifiĂ©es par les habitudes acquises, celles-ci Ă©tant elles-mĂȘmes influencĂ©es par les infĂ©rences logiques ; mais la trajectoire des comparaisons dĂ©termine en fin de compte lâestimation perceptive comme telle en provoquant un jeu de transpositions qui annule ou attĂ©nue les erreurs.
III. â CONCLUSIONS
Les partisans de lâinnĂ©itĂ© rĂ©pondront sans doute que plusieurs des faits invoquĂ©s prĂ©cĂ©demment sont ambigus ou polyvalents, Ă cause de lâintervention de facteurs trop nombreux,
(1) Voir Arch. de psychol., 1946 (31), 325-368.
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et que seules les situations simples ou « coercitives » sont dĂ©monstratives. Mais nous ne croyons nullement pour notre part, que les systĂšmes de stimulations ambigus constituent une simple mosaĂŻque dâeffets primaires se mĂ©langeant au hasard de diverses façons. Nous pensons au contraire que, sitĂŽt dĂ©passĂ©s les effets de champ liĂ©s Ă une seule centration, et sitĂŽt, par consĂ©quent, quâentrent en jeu des comparaisons entre donnĂ©es perçues successivement, des activitĂ©s multiples interviennent qui sâĂ©chelonnent entre la perception primaire et lâintelligence.
Ces activitĂ©s consistent en transports dans lâespace (cf. 5) ou dans le temps, en transpositions spatio-temporelles, en comparaisons « analytiques » (comme disent les gestaltistes), câest-Ă -dire orientĂ©es selon certains schĂšmes de dĂ©composition ou de recomposition (cf. sous 2 le schĂšme du carrĂ©), en anticipations fondĂ©es sur des transpositions antĂ©rieures (cf. les « Gestalt empiriques » sous 1), en mises en relation avec des rĂ©fĂ©rences de plus en plus Ă©loignĂ©es, etc. Ces activitĂ©s ne sont pas de nature opĂ©rationnelle comme celles qui caractĂ©risent lâintelligence (bien que celles-ci puissent rĂ©agir sur celles-lĂ comme sous 6, par lâintermĂ©diaire de la motricitĂ©), mais leurs compositions relĂšvent de rĂ©gulations diverses, en partie influencĂ©es par lâexpĂ©rience, dont nous avons vu un exemple Ă propos des « surconstances » objectives (cf. 3) ou des comparaisons projectives (cf. 4).
Câest dans la direction de ces activitĂ©s perceptives quâil faut, croyons-nous, chercher le vĂ©ritable sens de cette « prĂ©figuration des notions sur le plan perceptif » dont parle avec raison Michotte. Une telle prĂ©figuration pourrait, il est vrai, signifier que les notions seraient dĂ©jĂ prĂ©formĂ©es dans le domaine des effets perceptifs primaires (ou effets de champ), dont lâintelligence nâaurait plus quâĂ les abstraire : mais elle pourrait aussi signifier (et cette seconde interprĂ©tation nous paraĂźt conduire beaucoup plus loin) que les rĂ©gulations propres aux activitĂ©s perceptives esquissent ou annoncent dĂ©jĂ les mĂ©canismes de composition qui deviendront opĂ©ratoires une fois devenue possible la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre. Câest ce qui expliquerait Ă la fois les analogies et les diffĂ©rences existant entre les « constances » perceptives et les schĂšmes opĂ©rationnels de « conservation. »
RAPPORT DE J. PIAGET 29
A cet Ă©gard, il existe, Ă cĂŽtĂ© des constances Ă un terme (grandeur, forme ou couleur dâun objet perçu comme unitĂ©), lesquelles, remarquons-le, prĂ©sentent Ă©galement toutes une sorte de « dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal » (grandeur apparente et grandeur rĂ©elle perçues sur le mĂȘme objet, forme apparente et forme rĂ©elle, etc.), ce que lâon pourrait appeler une constance Ă deux termes conservant, non plus les qualitĂ©s statiques de lâobjet, mais la transformation ou le mouvement de lâagent au patient (le mouvement du mobile Ă©tant perçu comme identique Ă celui de lâagent tout en ayant passĂ© dâun objet Ă lâautre). Or, tout en admettant pleinement Ă titre de description cette « ampliation du mouvement », il reste que celle-ci constitue une rĂ©sultante de lâensemble du processus perceptif en jeu dans le cas particulier : le mystĂšre qui subsiste dans la causalitĂ© perceptive est que lâon ne voit jamais passer lâaction transitive du moteur au mobile, mais que lâon perçoit seulement le fait quâelle a passĂ©, ce qui est bien diffĂ©rent. En dâautres termes, on voit, aprĂšs lâimpact, le mobile animĂ© du mouvement qui Ă©tait jusque-lĂ celui de lâagent seul, mais on ne voit pas, au cours de lâimpact, quelque chose de comparable Ă un phĂ©nomĂšne « phi » qui serait le mouvement ou lâaction causale sautant de lâagent sur le patient. Cette constance Ă deux termes qui est la causalitĂ© perceptive peut donc sâexpliquer elle-mĂȘme, comme les constances Ă un terme, par un jeu de compensations ou de rĂ©gulations qui relĂšvent dâun processus dâĂ©quilibration. Si « coercitive » que soit cette perception de la causalitĂ© Ă partir dâun certain niveau de dĂ©veloppement, elle ne nĂ©cessite donc pas sans plus lâintervention de mĂ©canismes innĂ©s, ou lâintervention exclusive de tels mĂ©canismes, et, Ă son sujet aussi, il convient de se demander ce que nous percevrions si nous vivions comme des huĂźtres au lieu de nous dĂ©placer.
En conclusion, lâintervention de mĂ©canismes innĂ©s dans la structuration des donnĂ©es sensorielles de la perception est beaucoup plus difficile Ă dĂ©montrer que celle de lâexpĂ©rience antĂ©rieure. Une innĂ©itĂ© partielle reste cependant probable et lâon ne saurait en tout cas pas vĂ©rifier non plus sa non-intervention : mais elle dĂ©termine sans doute davantage lâensemble des possibilitĂ©s et des impossibilitĂ©s pour un niveau mental donnĂ©, que la formation de mĂ©canismes hĂ©rĂ©ditaires tout montĂ©s. Au reste, si ceux-ci sâavĂ©raient exister dans le domaine
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des structurations perceptives, le problĂšme ne serait que renvoyĂ© Ă la biologie, comme nous le disions au dĂ©but de ce rapport : si elles Ă©taient dâorigine purement endogĂšne, selon la thĂšse mutationniste, les adaptations perceptives constitueraient un miracle continuel par leur accord entre des mĂ©canismes supposĂ©s prĂ©formĂ©s et les caractĂšres de la rĂ©alitĂ© physique ; et si leur origine comportait une part plus ou moins grande dâhĂ©rĂ©ditĂ© de lâacquis, alors rĂ©apparaĂźtrait sous une nouvelle forme le problĂšme de lâinfluence de lâexpĂ©rience antĂ©rieure sur la structuration perceptive actuelle.
DISCUSSION
ENTRE LES TROIS RAPPORTEURS
M. PIĂRON. â Je vous avoue que je suis un peu embarrassĂ©, car il nây a entre nos positions que des nuances, de telle sorte que cela ne nous mĂšne pas Ă des discussions trĂšs vives. En particulier les faits quâapporte Piaget sont des faits extrĂȘmement intĂ©ressants et instructifs, et je crois quâil est difficile de faire des objections Ă des rĂ©sultats expĂ©rimentaux tels quâil les a donnĂ©s. Il nâa pas une attitude trĂšs systĂ©matique, câest-Ă -dire quâil laisse la place toujours Ă des possibilitĂ©s dâinterprĂ©tation, de telle sorte quâil est tout prĂȘt Ă se dĂ©fendre. On ne voit pas trĂšs bien un dĂ©faut de cuirasse par oĂč pourrait pĂ©nĂ©trer lâĂ©pĂ©e. Il nous montre le rĂŽle incontestable de lâexpĂ©rience au cours du dĂ©veloppement, mais non quâil ne puisse y avoir autre chose, du fait dâune maturation ; cette maturation peut ĂȘtre en rapport avec quelque chose de prĂ©parĂ© hĂ©rĂ©ditairement, mais qui ne peut fonctionner que quand les voies sont en Ă©tat de fonctionnement. Alors, dans ces conditions, jâavoue que pour ma part je ne puis pas, Ă lâheure actuelle, saisir un point par oĂč jâarriverais Ă le mettre en contradiction avec lui-mĂȘme. La maturation joue un rĂŽle extrĂȘmement important, et quand M. Michotte nous a parlĂ© dâexpĂ©rience prĂ©natale possible, jâavoue quâil me paraĂźt nĂ©cessaire de faire des distinctions. Je ne crois pas que, du point de vue psychologique, nous puissions parler dâexpĂ©rience prĂ©natale. A lâheure oĂč lâorganisme se forme, il y a des centres infĂ©rieurs qui sont suffisamment dĂ©veloppĂ©s, mais les centres qui vont permettre le fonctionnement psychologique ne le sont pas. Ils ne sont pas en Ă©tat de fonctionnement. A cet Ă©gard il y a des affirmations de la psychanalyse qui me renversent, par exemple quand on parle du traumatisme de la naissance comme de quelque chose qui aurait une influence psychologique. Jâavoue que cela me paraĂźt physiologiquement une absurditĂ©. Il nây
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a pas dâenregistrement, Ă cette pĂ©riode, qui puisse se maintenir Ă un niveau psychologique alors que le cortex ne fonctionne pas encore. Quâil y ait des influences prĂ©natales qui modifient le systĂšme nerveux dans les centres infĂ©rieurs, câest possible. Nous nâavons pas de donnĂ©es prĂ©cises Ă cet Ă©gard sur lâinfluence que cela peut avoir. Ce que je crois que je peux dire, câest que ce qui se passe dans la pĂ©riode prĂ©natale, ne peut pas, au point de vue perceptif câest-Ă -dire au point de vue dâun processus psychologique, avoir dâaction. Par consĂ©quent câest tout de mĂȘme dans les premiĂšres annĂ©es, mais quand se dĂ©veloppe le systĂšme cortical, que cela peut commencer, et pas immĂ©diatement encore. Je ne crois pas que chez lâenfant nouveau-nĂ© nous puissions voir immĂ©diatement dĂ©jĂ des enregistrements. Nous voyons les mĂ©canismes rĂ©flexes jouer, par exemple dans les mouvements du regard. Nous savons que trĂšs tĂŽt aprĂšs la naissance nous avons la possibilitĂ© de constater des rĂ©actions correctes de lâĆil qui suit des mobiles ; cela câest une question de maturation, ce nâest pas une question dâexpĂ©rience.
Ensuite viendra lâinterprĂ©tation qui donnera une signification utilisable pour le comportement. Cela sâacquiert progressivement, et lâenfant peut, petit Ă petit, savoir ce qui est Ă droite, ce qui est Ă gauche. Il explore, et la rĂ©ussite de ses mouvements lui fournit des indications qui lui permettent de donner un sens perceptif Ă des excitations particuliĂšres.
Par consĂ©quent, je crois que ce que vous considĂ©riez comme Ă peu prĂšs impossible, de dĂ©terminer ce qui vient psychologiquement de la structure hĂ©rĂ©ditaire et ce qui vient de lâexpĂ©rience personnelle, je crois que ce peut ĂȘtre tout de mĂȘme sujet Ă recherches et Ă expĂ©riences. Je ne pense pas quâil y ait impossibilitĂ© de rĂ©soudre le problĂšme. Câest difficile naturellement, parce quâil faut sâadresser au tout petit comme Ă un animal, câest-Ă -dire nâayant que des rĂ©actions de comportement, et il ne faut pas compter sur le systĂšme trĂšs commode fondĂ© sur la comprĂ©hension du langage. Il faut des Ă©lĂ©ments dâinvestigations objectives comme celles que M. Fauville a entreprises, et qui sont Ă cet Ă©gard extrĂȘmement prĂ©cieuses.
Le mot de perception, je crains quâil ne risque de prendre un certain sens trop large câest-Ă -dire que vous nâenvisagiez, M. Michotte, une certaine inclusion des Ă©lĂ©ments prĂ©parĂ©s, des Ă©lĂ©ments rĂ©flexes dans la perception. Pour ma part, je
DISCUSSION ENTRE LES RAPPORTEURS 49
considĂšre que la perception en est distincte et quâelle doit se limiter Ă ce qui est interprĂ©tation, câest-Ă -dire signification utilisable dans le comportement dâensemble de lâindividu, au moment oĂč le systĂšme est assez dĂ©veloppĂ© pour quâil y ait un comportement dirigĂ©. Câest le comportement dirigĂ© qui se fonde sur la perception. Câest dans ce sens que pour ma part, je tends Ă soutenir que la perception, en tant quâinterprĂ©tation, en tant que dĂ©termination dâune signification, de donnĂ©es dâinformation, est entiĂšrement fondĂ©e chez lâhomme sur lâexpĂ©rience, cette expĂ©rience sâappuyant aussi sur les rĂ©actions rĂ©flexes qui sont engendrĂ©es par les stimuli au niveau infra- cortical. Il y a fort longtemps, dans les discussions sur lâespace entre le nativisme et lâempirisme, je disais : le nativisme, oui, il existe un nativisme, mais câest un nativisme rĂ©flexe, exclusivement. Du point de vue perception, lâespace, tel que nous le comprenons, tel que nous lâutilisons pour vivre, pour Ă©voluer, celui-lĂ câest une acquisition qui se rĂ©alise au cours de lâenfance, et il faut quâil y ait par consĂ©quent une expĂ©rience individuelle pour le rĂ©aliser. Câest Ă cela que je faisais allusion quand je disais que, si on empĂȘche cette expĂ©rience dans un domaine sensoriel, on empĂȘche lâutilisation perceptive ultĂ©rieure de ce qui est fourni par le systĂšme nerveux structurĂ© et hĂ©rĂ©ditaire. VoilĂ une petite diffĂ©rence. Câest dans le sens du mot perception que je vois plus Ă©troit, parce que je me place seidement au point de vue utilisation psychologique dans le comportement des organismes, et que je nây joins pas tout ce qui est utilisĂ©, mais qui Ă mon avis ne fait pas partie du domaine de la perception.
M. PIAGET. â Pour ma part, il me semble Ă©vident que nous sommes trop dâaccord et que par consĂ©quent la discussion est difficile. Mais enfin, le but de cet entretien Ă©tant ou de souligner ou de susciter des dĂ©saccords, je vais essayer dâen chercher consciencieusement. Tout dâabord dans lâexposĂ© de PiĂ©ron nous avons tous vu combien il y a convergence entre nos points de vue quant au rĂŽle que nous faisons jouer Ă lâexpĂ©rience. Mais PiĂ©ron sâavance beaucoup plus loin que moi dans cette direction et il est un point qui reste douteux dans mon esprit quant Ă son empirisme intĂ©gral. Si tout ce qui est perceptif est dĂ» Ă lâexpĂ©rience, je comprends mal les structures gĂ©omĂ©triques et les illusions qui sây rapportent. Je comprends dâabord mal lâexistence des structures gĂ©omĂ©triques. MalgrĂ©
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les rĂ©serves que jâai exprimĂ©es tout Ă lâheure et malgrĂ© le fait quâil y a, me semble-t-il, plusieurs paliers de structurations des bonnes formes, la frĂ©quence de la bonne forme reste probablement quelque chose dâassez primitif. Pourquoi ? Parce que la bonne forme correspond au maximum de compensation et dâĂ©quilibre. On mâa demandĂ© dans lâintervalle ce que jâentendais par Ă©quilibre. Je nâai pas le temps de le dĂ©velopper : câest la rĂ©versibilitĂ© en gĂ©nĂ©ral. Mais au niveau prĂ©opĂ©ratoire, au niveau de la perception, lâĂ©quilibre est une semi-reversibilitĂ© assurĂ©e par les rĂ©gulations et aboutissant Ă des systĂšmes de compensations. Ce qui est remarquable dans une bonne forme comme un carrĂ©, câest que vous avez un systĂšme de compensation immĂ©diate ; chaque Ă©lĂ©ment fixĂ© peut ĂȘtre Ă son tour surestimĂ© mais ces surestimations se compensent les unes les autres parce quâil y a Ă©galitĂ© des cĂŽtĂ©s et Ă©galitĂ© des angles. Ce systĂšme de compensation est bien entendu favorisĂ© par lâexpĂ©rience. Je lâai montrĂ© tout Ă lâheure : il augmente avec lâexpĂ©rience acquise. Mais, dans la structure mĂȘme dâun systĂšme de compensation et dâĂ©quilibre, il me semble y avoir quelque chose qui dĂ©passe lâexpĂ©rience et qui tient directement Ă des lois de probabilitĂ©s : câest lĂ une petite divergence sur laquelle il sera sans doute facile de se mettre dâaccord, comme on le verra dans la rĂ©ponse de M. PiĂ©ron.
M. PIĂRON. â Oui, je vous dirais quâil y a, dans lâacquisition de lâexpĂ©rience, quelque chose dont on ne peut pas nĂ©gliger lâimportance et que jâavais signalĂ© justement Ă propos des prĂ©gnances, câest lâĂ©conomie dâenregistrement. Il est trĂšs simple de se rappeler un angle droit. Mais quand il sâagit dâapprĂ©cier des obliquitĂ©s, alors lĂ câest quelque chose de trĂšs compliquĂ©. Il y a prĂ©fĂ©rence naturellement pour un angle droit ; câest tout naturel, parce que, une fois que jâai vu un angle droit, je saurai le refaire facilement, et dâautre part, dans la nature et surtout dans les constructions humaines, nous sommes tout le temps en prĂ©sence de figures qui sont justement des figures rĂ©guliĂšres, des carrĂ©s. Vous pouvez dans cette salle vous mettre des carrĂ©s dans lâĆil, vous en avez tant que vous voulez. Vous nâavez pas de formes biscornues de toutes sortes, vous avez des formes simplifiĂ©es, rĂ©alisables plus facilement. Par consĂ©quent nous enregistrons, nous enregistrons constamment, et nous tendrons Ă rĂ©aliser. Si nous avions un monde tout Ă fait irrĂ©-
DISCUSSION ENTRE LES RAPPORTEURS 51 gulier, oĂč nous ne verrions jamais de carrĂ©s, jamais de rectangles rĂ©guliers, de cercles, etc., je ne sais pas du tout comment seraient nos prĂ©gnances et nos bonnes formes. Les bonnes formes, nous les constatons chez des individus, chez des enfants qui ont Ă©tĂ© Ă©levĂ©s dans un certain milieu, et oĂč, tout de mĂȘme, ils ont eu des bonnes formes constamment dans leur expĂ©rience.
M. PIAGET. â Mais vous reconnaissez tout de mĂȘme quâen faisant appel Ă la notion dâĂ©conomie dâenregistrement il y a une rĂ©fĂ©rence Ă des notions de compensation et dâĂ©quilibre.
M. PIĂRON. â Oui, mais cela nâest pas quelque chose de congĂ©nital.
M. PIAGET. â Dâaccord. Ăa, je me suis gardĂ© de le dire, mais vous ĂȘtes dâaccord Ă©galement que si cette salle constitue un parallĂ©lĂ©pipĂšde bien rĂ©gulier, nous voyons trĂšs rarement des carrĂ©s. Nous voyons presque toujours des figures en perspectives ; en ce moment je vois trĂšs mal la bonne forme de la salle, parce que je suis dedans.
M. PIĂRON. â Justement, parce que jâai lâexpĂ©rience que, en des directions quelconques oĂč je vois le carrĂ©, je sais que câest toujours le carrĂ©, et que jâai acquis justement, par expĂ©rience, cette notion que ces formes variĂ©es sont des carrĂ©s, dans la mesure oĂč je connais justement les effets de perspective. Vous connaissez tous les expĂ©riences de Buytendijk. Buytendijk nous a montrĂ© comment dans ces figures, si on nous prĂ©sente un cercle dans certaines conditions, nous ne pouvons pas le voir comme un cercle, quand nous savons que notre regard est oblique sur lui, nous savons que cela ne peut ĂȘtre quâune ellipse ; et au contraire il faut que la forme soit une ellipse pour que nous voyons un cercle. Nous avons, comme pour la constance de la grandeur ou de la leucie, cette notion de la constance de la forme qui est expĂ©rimentale. Nous savons que lâon peut promener un carrĂ©, le mettre dans toutes sortes de positions, que câest bien toujours lui, que jâai toujours affaire Ă lui, quâil ne change pas parce que je lâai changĂ© de place, et que dans ces conditions-lĂ , jâai la certitude que les formes que je vois sous une perspective donnĂ©e sont des carrĂ©s. Alors Ă©videmment ce nâest pas le carrĂ© dans mon image rĂ©tinienne, qui est constant, mais câest le carrĂ© objectif. La perception est justement une interprĂ©tation qui est destinĂ©e Ă nous rendre la rĂ©alitĂ© objective, malgrĂ© les diffĂ©rences de structure. Câest
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cela la chose essentielle. LâexpĂ©rience est lĂ pour nous montrer quâavec des formes trĂšs variĂ©es dans nos images, nous avons une connaissance que nous pouvons vĂ©rifier ensuite avec des appareils, avec un mĂštre, et, quand lâouvrier a Ă refaire sa piĂšce, il sait comment il faut sây prendre. Des cercles Ă©videmment, dans des conditions absolument rĂ©guliĂšres, nous nâen voyons guĂšre, nous nâavons Ă peu prĂšs jamais lâimage dâun cercle sur la rĂ©tine. Il est extrĂȘmement rare que nous nous mettions juste dans une position telle que nous ayons, projetĂ© sur notre rĂ©tine, un cercle. Nous voyons cependant les cercles et nous les reconnaissons. Cela, ce nâest donc pas la structure qui nous le donne ; câest un complexus avec interprĂ©tation, mais câest lâinterprĂ©tation qui domine.
M. PIAGET. â Pour ce qui est de lâexposĂ© de Michotte, il a Ă©tĂ© dâune prudence qui mâa frappĂ©, prudence qui est sans doute elle-mĂȘme un rĂ©sultat de lâexpĂ©rience acquise ! Mais puisque le but de cette discussion est de chercher, malgrĂ© tout, des divergences, je vais dire lâimpression que jâai eu en Usant le beau rapport Ă©crit que nous a prĂ©sentĂ© Michotte. Pendant les premiĂšres pages je me suis demandĂ© avec inquiĂ©tude comment nous arriverions Ă trouver un point de discussion, tant il y a de prĂ©cautions prises. Mais lorsque, Ă propos des structures de causalitĂ©, Michotte nous dit que celle-ci se trouve ainsi prĂ©figurĂ©e sur le plan perceptif « prĂ©alablement Ă lâacquisition de lâexpĂ©rience individuelle dans le sens courant de ce terme », je suis un peu gĂȘnĂ© de ce « prĂ©alablement Ă toute expĂ©rience individuelle », alors que Michotte lui-mĂȘme nous a prĂ©venu quâil est impossible de trancher par lâexpĂ©rience entre lâinnĂ© et lâacquis. VoilĂ me semble-t-il les deux seules divergences. Nous avons vu que celle qui nous sĂ©pare de M. PiĂ©ron Ă©tait bien faible, puisquâil reconnaĂźt lâexistence dâun facteur dâĂ©quilibre dans la structuration des formes. Quant Ă ce « prĂ©alablement Ă toute expĂ©rience », Ă cette prĂ©figuration qui rappelle malgrĂ© tout lâinnĂ©, câest le point sur lequel je reste dans le doute au sujet du rapport de M. Michotte.
M. MICHOTTE. â Je suis dâaccord avec M. PiĂ©ron lorsquâil critique lâemploi des mots « expĂ©rience prĂ©natale », car il est bien Ă©vident que, sâil y a des acquisitions prĂ©natales sous lâinfluence dâexcitations sensorielles, celles-ci ne pourraient en aucun cas ĂȘtre conçues dans le mĂȘme sens que lâapprentissage
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qui se fait lorsque lâenfant a atteint le degrĂ© de dĂ©veloppement quâil a aprĂšs la naissance. Aussi lorsque, dans le rĂ©sumĂ© qui vous a Ă©tĂ© remis, jâai mentionnĂ© une possibilitĂ© dâacquisitions prĂ©natales ceci a-t-il Ă©tĂ© exprimĂ© sous forme dâune interrogation. Je me demande sâil est possible dâexclure de maniĂšre absolue que des facteurs comme la proximitĂ©, la similitude, la symĂ©trie, etc., des excitations, exercent une influence, par le moyen des centres infĂ©rieurs, sur la prĂ©paration de dispositions fonctionnelles Ă des niveaux supĂ©rieurs qui pourraient manifester leur pleine efficacitĂ© Ă une pĂ©riode ultĂ©rieure. Câest lĂ donc une simple question au sujet de laquelle je nâai pas dâopinion personnelle, et je ne vois pas dâailleurs comment il y aurait moyen de rĂ©soudre le problĂšme par voie expĂ©rimentale.
Je dois avouer au surplus que, pendant longtemps, je me suis demandĂ© si lâon ne tombait pas fatalement dans un cercle vicieux lorsquâon supposait que lâefficacitĂ© des facteurs objectifs serait due Ă une acquisition dâexpĂ©rience. Mais, Ă la rĂ©flexion, il mâa semblĂ© quâil nâen Ă©tait pas nĂ©cessairement ainsi et que cette hypothĂšse nâĂ©tait pas absurde, bien que je nâentrevoie pas clairement comment cela pourrait se faire.
Dâautre part, dans le bel exposĂ© de M. PiĂ©ron, il y a deux termes qui me heurtent un peu ; ce sont ceux « dâinterprĂ©tation », et de « vraisemblance », qui me paraissent avoir une rĂ©sonance trop intellectualiste. On pourrait discuter indĂ©finiment sur la dĂ©finition du mot « perception », mais il me semble assez dangereux de lier ce terme Ă la notion « dâinterprĂ©tation » qui, Ă mon sens, prĂȘte Ă de nombreuses confusions. Il est clair que nous interprĂ©tons souvent ce que nous percevons, dans le sens que jâai donnĂ© Ă ce que jâappelle les « significations extrinsĂšques ».
Un exemple bien net vous en a Ă©tĂ© donnĂ© dans les dĂ©monstrations des essais que nous avons faits en vue de contrĂŽler si certaines combinaisons de mouvements dâobjets donnaient naissance Ă une impression dâintentionnalitĂ©, comme dâautres combinaisons provoquent lâapparition dâune impression de causalitĂ©. Nos rĂ©sultats ont Ă©tĂ© nĂ©gatifs, dans leur ensemble, mais nous avons constatĂ© par contre quâil suffisait dâune lĂ©gĂšre suggestion, pour que les sujets donnent le sens dâactions intentionnelles humaines ou animales Ă ce qui leur apparaissait dâabord comme une chaĂźne dâĂ©vĂ©nements dâordre purement
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mĂ©canique. Aussi, dans un cas comme celui-lĂ , me paraĂźt-il tout indiquĂ© de parler dâinterprĂ©tation. Mais en va-t-il de mĂȘme dans celui des structures perceptives comme telles ? Ainsi, lorsquâon dispose une sĂ©rie dâobjets, simples cercles colorĂ©s par exemple en ligne droite, et de façon quâils soient Ă©quidistants, et quâensuite, on les rapproche deux par deux, on voit immĂ©diatement sâĂ©tablir une sĂ©rie de groupes, rĂ©sultat des rapports de distances. Il me paraĂźt Ă©vident que la perception des groupes est une donnĂ©e aussi immĂ©diate que celle des objets isolĂ©s, et que ce cas est tout diffĂ©rent du prĂ©cĂ©dent. Et il en va de mĂȘme pour des structures beaucoup plus complexes qui sâĂ©tablissent spontanĂ©ment par suite du jeu des « facteurs objectifs ». Câest pourquoi je pense quâil vaudrait mieux Ă©viter ici lâemploi du mot « interprĂ©tation ».
Pour ce qui est de la « vraisemblance » elle implique Ă©videmment une certaine probabilité ; mais celle-ci peut ĂȘtre de diffĂ©rents ordres. Il peut sâagir, au point de vue perceptif, dâune expectation rĂ©sultant dâune accumulation dâexpĂ©riences semblables. Ainsi, lorsquâun de mes amis mâaperçoit de loin, il peut sâattendre en sâapprochant, Ă me voir une cigarette aux lĂšvres. Mais la « vraisemblance » peut aussi trouver son origine dans un ensemble plus complexes de connaissances, dĂ©rivĂ©es elles aussi de lâexpĂ©rience, cela va de soi, telles les lois empiriques de la physique ou de la mĂ©canique, et alors, le « vraisemblable » serait ce que lâon peut attendre comme consĂ©quence logique de ces connaissances.
Or, je suis extrĂȘmement sceptique au sujet de ce caractĂšre « logique » de nos perceptions, parce que jâai constatĂ© trop souvent que lâon pouvait percevoir « lâinvraisemblable » ! Parmi les cas paradoxaux auxquels jâai fait allusion, je pourrais, par exemple, citer ceux-ci. SupposĂ© que deux objets en mouvement suivent la mĂȘme trajectoire Ă des vitesses diffĂ©rentes. On peut disposer les choses de façon que lâobjet le plus rapide rejoigne lâautre, lui donne un choc et sâimmobilise ensuite, alors que le « projectile » continue Ă se mouvoir, mais Ă . une vitesse moindre que celle quâil avait prĂ©cĂ©demment. On peut nĂ©anmoins, dans des conditions appropriĂ©es, avoir nettement lâimpression que le projectile est lancĂ© par lâobjet moteur, au moment de leur prise de contact.
Je mentionnerai encore une expérience sur les mouvements
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Phi, qui consiste Ă faire voir alternativement deux objets rĂ©els, deux vis mĂ©talliques par exemple, de longueurs et de grosseurs plus ou moins diffĂ©rentes. On peut voir alors une seule vis exĂ©cutant un mouvement dâaccordĂ©on ; et si lâon remplace lâune des vis par une simple tige mĂ©tallique cylindrique de mĂȘme longueur et de mĂȘme grosseur approximatives, on voit lâune se transformer en lâautre et vice versa.
Comme je le disais tout Ă lâheure, on pourrait citer des cas de cette espĂšce Ă lâinfini ; je rappellerai Ă ce sujet le travail posthume de Rubin sur les structures illogiques. Du reste la plupart des tours de prestidigitation ne rentrent-ils pas Ă©galement dans cette catĂ©gorie ? Alors, si nous constatons que des structures perceptives peuvent sâĂ©tablir aussi facilement, qui sont en contradiction formelle avec nos connaissances acquises, il me semble difficile dâattribuer un rĂŽle dominant Ă la « vraisemblance ».
En tout Ă©tat de cause, permettez-moi de revenir sur ce point, je crois quâil est souhaitable dâĂ©viter des prises de positions trĂšs tranchĂ©es, parce quâil sâagit de problĂšmes dâespĂšces qui doivent ĂȘtre rĂ©solus Ă propos de chaque cas particulier. Nous sommes tous les trois dâaccord pour admettre que les structures perceptives sont dĂ©terminĂ©es par de multiples facteurs. Ceux- ci peuvent se dĂ©finir par les conditions expĂ©rimentales dans lesquelles on place le sujet : systĂšme de stimulations, simples rĂ©pĂ©titions, apprentissage dirigĂ©, valeurs, significations, etc., et la tĂąche qui me paraĂźt essentielle dans lâĂ©tat actuel de nos connaissances, est de procĂ©der Ă une Ă©tude systĂ©matique de lâaction de chacun de ces facteurs.
Si jâinsiste sur cette nĂ©cessitĂ©, câest que jâai constatĂ© tellement souvent que des phĂ©nomĂšnes qui me semblaient Ă moi- mĂȘme devoir sâexpliquer par une intervention de lâexpĂ©rience passĂ©e, pouvaient lâĂȘtre dâune façon beaucoup plus simple par lâaction de facteurs auxquels jâĂ©tais bien loin de songer Ă premiĂšre vue.
Pour ce qui est des remarques de M. Piaget au sujet de la « prĂ©figuration », nous avons si frĂ©quemment discutĂ© entre nous de tous ces problĂšmes que je doute quâil y ait une grave divergence entre nos vues. Il est assez clair, je pense, que lorsque je parle dâune prĂ©figuration des notions de causalitĂ©, de permanence, etc., je nâai jamais songĂ© Ă prĂ©tendre que ces
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notions seraient prĂ©formĂ©es dans la perception, dans le sens des « idĂ©es innĂ©es » classiques. Ce que jâai en vue câest lâexistence de ce que jâai appelĂ© les significations intrinsĂšques de certaines structures, câest-Ă -dire par exemple le fait que nous voyons un objet glisser derriĂšre un autre lorsque les conditions dâappartenance ou de non-appartenance des limites se trouvent rĂ©alisĂ©es. Ce « glisser derriĂšre » est Ă©videmment un Ă©vĂ©nement plein de sens, et ce que je veux dire est prĂ©cisĂ©ment quâon peut voir quelque chose glisser derriĂšre quelque chose dâautre, sans quâil soit nĂ©cessaire pour cela dâavoir acquis dĂ©jĂ la notion de la permanence substantielle. Câest dans ce sens que je parle de la prĂ©figuration des catĂ©gories ; et cela est « prĂ©alable Ă lâexpĂ©rience individuelle » Ă mon sens, parce que câest la structure comme telle qui est, par sa nature mĂȘme, pleine de sens ; jâadmets volontiers dâailleurs que lâexpression nâest pas trĂšs heureuse dans sa forme (1).
Quant Ă lâĂ©tablissement de ces structures mĂȘmes, il semble bien quâil rĂ©ponde au jeu de ces facteurs objectifs qui agissent dĂšs les premiers mois de lâexistence. Et, pour reprendre le cas de lâeffet Ăcran, tel quâil se prĂ©sente dans la vie courante, lorsque lâon voit quelquâun mettre sa main dans sa poche, on nâa Ă©videmment pas lâimpression que cette main diminue progressivement de grandeur jusquâĂ sâannihiler. Pourquoi ? Est-ce parce que lâon a constatĂ© mille fois quâen allant y regarder de plus prĂšs, on retrouverait la main dans la poche ? Ou bien est-ce parce que la structure qui sâĂ©tablit par suite du jeu des facteurs objectifs est telle que la ligne de dĂ©marcation entre la main et la poche apparaĂźt comme le bord de la poche et non comme la limite de la main ? Personnellement jâopte pour la seconde hypothĂšse parce que lâon peut dĂ©montrer aisĂ©ment lâimportance primordiale de la continuitĂ© du contour en lâoccurrence. Lâimpression de diminution de grandeur dâun objet et sa disparition totale qui peut en rĂ©sulter, ne se produisent de fait que dans la mesure oĂč il y a rapprochement des limites propres de lâobjet. Câest le cas, que nous avons Ă©tudiĂ©, dâune figure en forme de saucisse allongĂ©e dans laquelle les extrĂ©mitĂ©s arrondies continuaient les cĂŽtĂ©s parallĂšles, et qui
(1) A. Michotte, La préfiguration dans les données sensorielles, de notre conception spontanée du monde physique, Proceedings and Papers of the Xllth International Congress of Psychologue Edinburgh, 1948, pp. 20-22.
DISCUSSION ENTRE LES RAPPORTEURS 57 diminuaient unilatĂ©ralement de longueur. Chez des enfants dâĂ©cole nous nâavons observĂ© que 7 % de cas de lâelfet Ăcran dans ces conditions. Si par contre, on renversait la courbure des extrĂ©mitĂ©s, de façon que celles-ci forment un angle aigu, rompant leur continuitĂ© avec les cĂŽtĂ©s parallĂšles, lâeffet Ăcran se manifestait dans 56 % des cas (1). Un fait semblable sâest manifestĂ© dans des quantitĂ©s dâexpĂ©riences chaque fois que lâon maintenait ou que lâon brisait la continuitĂ© des contours. Vous avez pu en observer un exemple dans les dĂ©monstrations qui vous ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es et qui est rappelĂ© dans mon exposĂ©. En voici un autre : on fait voir un cercle lumineux se dĂ©tachant sur un fond uniforme et lâon modifie sa forme en lâamputant progressivement dâune partie de plus en plus grande de sa surface, de maniĂšre que la partie qui demeure soit limitĂ©e par une ligne droite joignant les extrĂ©mitĂ©s de lâarc de cercle restant. Ici aussi il y a donc discontinuitĂ© dans la forme du contour. Or, lorsque ceci se fait Ă une vitesse convenable (au moyen dâun film cinĂ©matographique par exemple) les sujets ne perçoivent pas le changement de forme, mais ils ont lâimpression dâun Ă©cran Ă bord droit qui recouvre le cercle. Et, chose curieuse, le fond Ă©tant uniforme, lâĂ©cran ne se manifeste que par cette limite droite ; pour le reste, sa forme est absolument indĂ©terminĂ©e.
M. PIĂRON. â Je vous dirais dans ce cas-lĂ que tout de mĂȘme vous avez dans lâexpĂ©rience courante beaucoup plus dâoccasions de voir un objet comme cela qui se dĂ©forme tel que des ballons ou du caoutchouc, quâun objet rectangulaire dont nous ne voyons guĂšre des dĂ©formations. Il me semble que, dans presque tous les cas, en recherchant bien, vous trouverez dans les situations courantes des choses qui se rapprochent de celles que vous prĂ©sentez dâune façon assez abstraite en gĂ©nĂ©ral, et oĂč il y a pas dâĂ©lĂ©ment qui incite Ă lâinterprĂ©tation rĂ©elle, comme lorsquâil sâagit dâobjets. Je vous signalerai une des expĂ©riences Ă propos du mouvement apparent qui paraĂźt trĂšs intĂ©ressante. On fait se dĂ©placer, comme mouvement apparent, un train. Puis on place lâimage dâun ballon qui ne bouge pas. Et alors on donne deux positions au train, sur un
(1) A. C. Sampaio, La translation, des objets comme facteur de leur permanence phénoménale, Louvain, 1943, 31 p. , Institut supérieur de Philosophie.
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plan horizontal Ă gauche et Ă droite. Seulement on fait paraĂźtre le train dans sa seconde position Ă droite, mais plus bas. Le ballon ne bouge pas. Quelle est lâimpression ? Lâimpression câest que le ballon monte et le train continue sur le mĂȘme plan horizontal. Ăvidemment il paraĂźt plus normal que ce soit un ballon qui monte, quâun train qui se mettrait, en restant lui- mĂȘme horizontal, Ă passer au-dessous dâun ballon qui ne bougerait pas. Il y a lĂ des interprĂ©tations vraisemblables. Mais le mot de « vraisemblable », je ne le prends pas du tout dans un sens logique, de mĂȘme que lâinterprĂ©tation, je ne la prends pas dans un sens intellectuel. Ce que jâappelle interprĂ©tation, câest un phĂ©nomĂšne de nature physiologique qui se passe Ă©videmment avant que nous rĂ©agissions et que nous adaptions notre comportement Ă une situation. Alors câest lĂ que lâinterprĂ©tation va jouer. Il faut que nous donnions une signification qui permette dâagir et surtout dans le cas oĂč il y a une adaptation Ă des circonstances qui la nĂ©cessitent. Cela nâest pas de la curiositĂ© pure. Au laboratoire Ă©videmment on a une attitude un peu diffĂ©rente. Un sujet de laboratoire est plus facilement dans des conditions dâaspects exacts des choses. Il a donnĂ© des rĂ©ponses verbales, mais il nâa pas Ă sâadapter Ă ce qui se passe. Et, en ce qui concerne le mot de coercitif que vous employez je ferais des rĂ©serves : Ă©videmment vous avez signalĂ© vous-mĂȘme que câĂ©tait un coercitif relatif, puisque vous avez surtout des pourcentages Ă©levĂ©s. Je dois dire que cela ne mâimpressionne pas beaucoup, parce que, quâest-ce quâil y a de plus coercitif que de voir devant moi les choses qui sont lĂ en haut et non pas en bas ? Or, si je renverse les images avec des lunettes, au dĂ©but, je vois en bas ce qui Ă©tait en haut, et cela est coercitif. Mais ce nâest coercitif que pendant quelques jours. Au bout de quelques jours, sous lâinfluence de lâexpĂ©rience et du fait que je suis obligĂ© de lever la main pour saisir lâobjet que je vois en bas, je commence Ă le voir en haut et lâon arrive Ă un coercitif exactement inversĂ© sous lâinfluence de lâexpĂ©rience. Par consĂ©quent le caractĂšre coercitif ne me paraĂźt pas dĂ©montrer quâil sâagit dâun processus commandĂ© par la structure, et jâinvoquerai cet exemple, que vous signaliez, dâun individu qui ne rĂ©agissait pas comme les autres ; vous y avez trouvĂ© des raisons. Il y a un exemple aussi trĂšs amusant qui a Ă©tĂ© donnĂ© rĂ©cemment : câest Ă propos des
DISCUSSION ENTRE LES RAPPORTEURS 59 expĂ©riences dans lesquelles on fait Ă©valuer une intensitĂ© lumineuse, une « phanie », qui soit la moitiĂ© dâune autre, ou double dâune autre. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les gens, quand ils nâont pas dâexpĂ©rience, ont des impressions qui demeurent Ă peu prĂšs subjectives. Mais dans ces expĂ©riences de Hanes, il y eut un individu qui Ă©valuait vraiment les choses comme elles sont objectivement ; or câĂ©tait un observateur de la marine qui avait fait son Ă©ducation ; lĂ , câĂ©tait tout Ă fait diffĂ©rent. Vous avez une illusion comme lâillusion de poids classique : Vous avez un objet trĂšs grand et un objet trĂšs petit, et vous savez que vous surĂ©valuez beaucoup Ă©videmment le poids de lâobjet petit parce quâon sâintĂ©resse Ă la densitĂ© et non pas au poids. Mais faites une Ă©ducation oĂč il faut pendant longtemps apprĂ©cier le poids en dehors du volume, vous rĂ©duisez beaucoup et progressivement cette illusion naturelle, du fait quâon doit sâintĂ©resser au poids absolu, et non plus seulement Ă la densitĂ©. Jâavoue que je ne suis pas convaincu que, mĂȘme dans le cas du « coercitif », il ne sâagit pas tout de mĂȘme du rĂ©sultat dâune expĂ©rience courante accumulĂ©e.
M. PIAGET. â Pour ce qui est de lâeffet Ăcran, je suis tout Ă fait dâaccord avec Michotte si lâon se borne Ă parler dâun phĂ©nomĂšne primitif, mais primitif dans un sens relatif. Par contre je ne le serai pas, si on passe du primitif Ă lâinnĂ©, parce que je sais que lâadaptation Ă la permanence de lâobjet est quelque chose de trĂšs long Ă sâacquĂ©rir. Bien entendu dans la permanence de lâobjet il peut intervenir des effets Ăcran (câest-Ă - dire des phĂ©nomĂšnes dans lesquels lâobjet sâengageant sous lâĂ©cran est en suite « perçu » comme Ă©tant derriĂšre) parce que la frontiĂšre appartient Ă lâĂ©cran et non pas Ă lâobjet. Mais il y a un phĂ©nomĂšne que ce facteur perceptif nâexplique absolument pas : câest le moment oĂč lâenfant â et ceci se passe entre 6 mois et 8 mois â oĂč le bĂ©bĂ© qui jusque-lĂ nâa jamais encore cherchĂ© lâobjet derriĂšre lâĂ©cran (câest lĂ une expĂ©rience tout Ă fait facile Ă faire sur des bĂ©bĂ©s de 4 Ă 5 mois, et trĂšs frappante : vous prenez une montre et vous mettez un mouchoir sur la montre ; il retire alors ses mains et ne cherche pas la montre) se met Ă rechercher lâobjet. Au moment oĂč il commence Ă poursuivre lâobjet sous lâĂ©cran, if y a une situation que jâai observĂ©e Ă peu dâexemplaires, parce que je nâai pas comme M. Fauville les milliers dâenfants quâil faudrait. Je lâai observĂ©e
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sur les trois miens, mais lâexpĂ©rience mâa Ă©tĂ© ensuite confirmĂ©e par Lewin. Elle a Ă©tĂ© reprise depuis par Spitz aux Ătats-Unis, qui a fait un film oĂč on voit la situation mĂȘme que je dĂ©crivais et que ses collaborateurs ont retrouvĂ©e. Le bĂ©bĂ© se trouve entre deux Ă©crans. On commence par placer la montre sous lâĂ©cran de droite. Il la cherche. Quand il lâa dans la main, on la lui reprend et, sous ses yeux, on la fait disparaĂźtre sous lâĂ©cran de gauche, de lâautre cĂŽtĂ©. A ce moment prĂ©cis jâai vu la rĂ©action suivante (sur une de mes filles elle a durĂ© un mois) : au moment prĂ©cis oĂč lâobjet disparaĂźt du cĂŽtĂ© gauche, il va le rechercher de lâautre cĂŽtĂ©, lĂ oĂč il lâa trouvĂ© la premiĂšre fois. Et bien, ce fait-lĂ qui a Ă©tĂ© maintes fois retrouvĂ© je ne pense pas pouvoir lâexpliquer par lâeffet Ăcran. Je ne peux lâexpliquer que par une coordination progressive des dĂ©placements : tant quâil nây a pas de structuration ou dĂ©placement dans lâespace, câest-Ă -dire formation du groupe des dĂ©placements, lâenfant se borne Ă chercher lĂ oĂč lâexpĂ©rience a rĂ©ussi une premiĂšre fois. Au moment oĂč les dĂ©placements sont coordonnĂ©s en un « groupe », et oĂč lâenfant peut tenir compte des dĂ©placements successifs, il ira toujours chercher lâobjet lĂ oĂč il a disparu la derniĂšre fois. On se trouve donc ici en prĂ©sence dâun facteur qui dĂ©passe le perceptif. Alors, pour ce qui est de lâeffet Ăcran, je le rĂ©pĂšte, je pense bien quâil soit trĂšs primitif dans un sens relatif ; mais relatif signifie quâil ne faut pas oublier lâimmense importance des premiĂšres acquisitions ; or malheureusement on ne peut pas faire dâexpĂ©riences de ce genre-lĂ les premiĂšres semaines ou mĂȘme les premiers mois. Câest pourtant Ă ce niveau quâil faudrait chercher les premiĂšres diffĂ©renciations entre lâinnĂ© et lâacquis.
M. MICHOTTE. â Je nâai pas dâobjection essentielle Ă adresser Ă ce que M. PiĂ©ron vient de dire au sujet du caractĂšre coercitif de certaines structures, car jâai signalĂ© moi-mĂȘme dans le rĂ©sumĂ© distribuĂ© aux membres du CongrĂšs, quâil « est toujours loisible de supposer que les effets dâun apprentissage tout Ă fait <c primitif » seraient si puissants, si stables, si permanents quâaucun contre-apprentissage ultĂ©rieur ne pourrait les altĂ©rer ». Peut-ĂȘtre le « tout Ă fait primitif » est-il de trop ici, et un apprentissage prolongĂ© Ă un moment plus avancĂ© de lâexistence pourrait-il avoir des effets semblables ? Toutefois, il faudrait vĂ©rifier si cela se produit de fait, et dans quels cas.
DISCUSSION ENTRE LES RAPPORTEURS 61
En particulier, pour ce qui est de lâinversion de lâespace visuel par rapport Ă lâespace tactile-kinesthĂ©sique, nous savons quâaprĂšs inversion il y a une remarquable possibilitĂ© dâarriver, par exercice, Ă un redressement phĂ©nomĂ©nal du champ visuel. Mais il sâagit lĂ dâun cas particulier de coordination entre deux domaines sensoriels diffĂ©rents. Et je me pose depuis longtemps une autre question : pourrait-on arriver Ă des rĂ©sultats analogues Ă propos de la structure interne dâun domaine sensoriel ? Une inversion locale, visuelle par exemple pourrait-elle ĂȘtre suivie dâun redressement par apprentissage ?
Quant Ă lâintervention de M. Piaget, je suis absolument dâaccord lorsquâil nous dit que lâeffet Ăcran nâest quâun facteur qui peut intervenir pour favoriser la permanence phĂ©nomĂ©nale, et que celle-ci constitue un problĂšme beaucoup plus vaste qui suscite quantitĂ© de questions dâun autre ordre (1).
(1) Voir à ce propos : A. Michotte, A propos de la permanence phénoménale. Faits et théories, Acta Psychologica, vol. VII, 1950, pp. 298-322.
- A. Michotte et L. Burke, Une nouvelle Ă©nigme de la psychologie de la perception : le « donnĂ© amodal » dans lâexpĂ©rience sensorielle, Proceedings and Papers of XlIIth Internat. Congress of Psychology, Stockholm, 1951, pp. 179-180.
L. Burke, The Tunnel Effect, Quarterly Journal of exper. Psychology, vol. IV, 1952, pp. 121-138.
DISCUSSION GĂNĂRALE
M. METZGER (Munster). â Pour ce qui est de lâinfluence de lâexpĂ©rience antĂ©rieure sur la structure de la perception, on peut distinguer deux positions extrĂȘmes :
1. La thĂ©orie traditionnelle de « lâexpĂ©rience pure », selon laquelle la totalitĂ© des excitants antĂ©rieurs et actuels est le seul facteur qui dĂ©termine la structure concrĂšte de ce qui est perçu Ă un moment donnĂ©.
2. La thĂ©orie de « lâactualitĂ© pure », selon laquelle la structure concrĂšte du perçu se rĂ©alise Ă chaque moment comme un Ă©tat dâĂ©quilibre dans lâinteraction directe des excitations simultanĂ©es du systĂšme nerveux central, comme sâil sâagissait, dans la perception, de processus rĂ©versibles sans « traces ».
La thĂ©orie gestaltiste de la perception pourrait ĂȘtre dĂ©veloppĂ©e comme thĂ©orie de lâactualitĂ© pure, et a Ă©tĂ© souvent comprise de cette façon. Toutefois, sa thĂšse fondamentale de lâimportance de lâinteraction directe des excitations actuelles sâaccorde, en rĂ©alitĂ©, avec la thĂ©orie de lâinfluence des Ă©tats dâexcitation antĂ©rieurs. Dâailleurs, lâexpĂ©rience de tous les jours nous montre suffisamment lâinfluence de lâexpĂ©rience antĂ©rieure dans la perception, de sorte quâil ne peut ĂȘtre question de vouloir maintenir la thĂ©orie extrĂȘme de lâactualitĂ© pure.
Dâautre part, on nâa jamais dâexpĂ©rience que de donnĂ©es immĂ©diates, et non pas, Ă strictement parler, de constellations dâexcitants. Il faut donc se demander de quelle maniĂšre se construisent les structures des donnĂ©es immĂ©diates qui constituent les fondements premiers de nos expĂ©riences. Câest lĂ le problĂšme des conditions de possibilitĂ© de lâexpĂ©rience, comme Kant lâa posĂ© dans lâEsthĂ©tique et lâAnalytique transcendantales.
Pour rĂ©soudre ce problĂšme il nâest pas nĂ©cessaire de faire appel Ă un stade de dĂ©veloppement antĂ©rieur Ă toute expĂ©rience. Toute intelligibilitĂ© et tout accord concernant des contenus perceptifs y est, en effet, impossible. Aussi, lâabsence de certaines formes de perception chez les aveugles-nĂ©s opĂ©rĂ©s Ă un Ăąge avancĂ©, ainsi que chez des animaux Ă©levĂ©s dans lâobscuritĂ© est-elle susceptible de plusieurs explications. De plus,
64 LA PERCEPTION
il est possible de faire des observations intéressantes à ce sujet chez des adultes normaux :
1. Est-ce que notre systĂšme perceptif est capable de perceptions qui dĂ©passent les possibilitĂ©s de lâexpĂ©rience physique ?
2. Est-ce que ses prestations nâatteignent pas le niveau des possibilitĂ©s dâexpĂ©rience ? Est-ce quâil est incapable de certaines prestations malgrĂ© le fait dâexpĂ©riences correspondantes dans la rĂ©alité ?
3. Est-ce que certaines perceptions contredisent lâexpĂ©rience ? Est-ce que, sous certains rapports, elles ne rĂ©sistent pas Ă toute correction mĂȘme sous lâinfluence dâexpĂ©riences accumulĂ©es ?
Plusieurs données expérimentales permettent de répondre aux trois questions posées.
Pour la Question 1 : la perception de corps solides dans les conditions rĂ©alisĂ©es par Benussi-Musatti ; la perception dâune interpĂ©nĂ©tration de corps solides dans les conditions rĂ©alisĂ©es par Metzger.
Pour la Question 2 : les conditions bien définies de temps et de vitesse pour le mouvement stroboscopique (Wertheimer) et pour les phénomÚnes de causalité (Michotte).
Pour la Question 3 : lâexpĂ©rience de Renvall avec lâaiguille de montre ; lâexpĂ©rience de Mach avec lâĆuf roulant ; lâexpĂ©rience de Miles avec les ailes dâun ventilateur ; plusieurs expĂ©riences de choc par Michotte ; les roues tournant Ă lâenvers au cinĂ©ma. Lâimpression de montagnes qui avancent et reculent Ă cause de changements de la perspective aĂ©rienne.
Chaque fois que les donnĂ©es nous obligent Ă rĂ©pondre positivement aux trois questions posĂ©es, nous nous trouvons devant des conditions internes (a priori) de possibilitĂ© dâexpĂ©rience. Dans un grand nombre de cas, ces conditions se sont dĂ©jĂ manifestĂ©es comme des variantes de la tendance Ă la bonne forme (par exemple : la tendance Ă la rectilignitĂ©, Ă la forme circulaire, etc.). Nous croyons quâil sâagit ici vraiment dâun ensemble de conditions prĂ©-empiriques de la structure perceptive. Souvent, lâexpĂ©rience antĂ©rieure y ajoute son influence comme facteur secondaire. Son importance peut ĂȘtre quelque fois trĂšs grande ; souvent, aussi, elle est Ă©tonnamment petite.
Plusieurs considĂ©rations nous dĂ©fendent dâexpliquer les tendances Ă la bonne forme comme un effet dâexpĂ©riences
DISCUSSION GĂNĂRALE 65
faites par lâhomme primitif. Dans le monde de lâhomme primitif, en effet, on ne trouve que quelques rares exemples de bonnes formes ou de formes gĂ©omĂ©triques simples, Ă cĂŽtĂ© dâun grand nombre de formes irrĂ©guliĂšres et compliquĂ©es. Plusieurs parmi ces quelques formes rĂ©guliĂšres ne sont quâoc- casionnellement visibles. Lâiris et les pupilles de lâĆil humain, les perles de rosĂ©e, la pleine lune et le soleil vus Ă travers le brouillard sont des exemples de formes circulaires. Mais les anneaux qui se forment autour dâune pierre jetĂ©e dans lâeau sont toujours des ellipses perspectives. Dâautre part, les rayons du soleil vus dans lâair brumeux et les fils tendus dâune toile dâaraignĂ©e, ainsi que, pour lâhabitant de la cĂŽte, lâhorizon de la mer par un temps tranquille sont des exemples de lignes droites. Lâangle droit se rencontre encore plus rarement. On peut dire, dĂšs lors, que la grande majoritĂ© de ce qui nous entoure en fait de lignes, de cercles et dâangles droits sont des crĂ©ations de lâhomme lui-mĂȘme, rĂ©alisĂ©es par suite dâune prĂ©dilection innĂ©e.
Je crois quâil Ă©tait bon de poser une fois nettement, comme on lâa fait au cours de ces journĂ©es dâĂ©tudes, le problĂšme de lâinfluence de lâexpĂ©rience sur la structure perceptuelle. Ainsi, il devient Ă©vident que nous ne savons pas encore dâune façon suffisamment claire ce quâest VexpĂȘrience, pour pouvoir lâemployer sans plus comme principe universel dâexplication. LâexpĂ©rience elle-mĂȘme devient, en effet, un problĂšme, et on se pose la question de savoir dans quelles conditions elle se rĂ©alise, et surtout, de quelle façon elle intervient dans des phĂ©nomĂšnes bien dĂ©terminĂ©s. Sur ce point, par exemple, le travail de Krolik concernant les mouvements induits nous apporte des donnĂ©es fort inattendues.
Quâil me soit permis de dire encore un mot au sujet dâune conception de lâinfluence de lâexpĂ©rience qui sâest faite jour Ă plusieurs reprises au cours de la discussion. On dit que nous interprĂ©tons les constellations dâexcitants actuels en fonction dâexpĂ©riences passĂ©es. Le mot interprĂ©tation est employĂ© alors dans deux acceptions diffĂ©rentes quâil convient de distinguer. Dâune part, nous entendons par interprĂ©tation, au sens strict, le fait de dĂ©velopper des considĂ©rations au sujet de quelque chose qui nous est donnĂ© immĂ©diatement, considĂ©rations qui nous mĂšnent Ă certaines suppositions au sujet de la signification du donnĂ©. Câest le cas lorsque nous essayons de saisir,
SYMPOSIUM 1953 5
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par exemple, la signification spatiale du dessin dâune construction quâon ne peut pas embrasser dâun coup dâĆil. Dâautre part, nous pouvons parler dâinterprĂ©tation dans le cas de la perception dâun objet tridimensionnel Ă partir de lâimage bidimensionnelle sur la rĂ©tine. Dans ce sens plus Ă©largi, le terme « interprĂ©tation » est courant en mathĂ©matiques.
Le rĂ©sultat de lâĂ©laboration intellectuelle qui mĂšne Ă lâinterprĂ©tation tridimensionnelle dâun dessin, et celui du processus prĂ©conscient qui, Ă partir dâune image rĂ©tinienne, donne naissance Ă la perception dâun objet tridimensionnel peuvent Ă©ventuellement manifester certaines ressemblances. DĂšs lors, on peut ĂȘtre tentĂ© de qualifier Ă©galement de « quasi-rationnel » ce dernier processus. Toutefois, il existe de bonnes raisons pour distinguer ces deux Ă©tats de choses. Cela mâest apparu trĂšs clairement lors de lâexamen de la naissance de corps apparents Ă partir de silhouettes de formes changeantes. Il mâest apparu alors que la corporĂ©itĂ© apparente, qui est donnĂ©e directement, devient spĂ©cialement contraignante dĂšs que la configuration spatio-temporelle des excitants est si complexe que notre capacitĂ© dâinterprĂ©tation rationnelle reste en dĂ©faut. Ces deux façons de procĂ©der sont contradictoires et nous montrent clairement que les deux types dâinterprĂ©tations, constituent deux processus de natures fondamentalement diffĂ©rentes.
M. MULLER (NeuchĂątel). â Jâaurais, quant Ă moi, deux questions Ă soulever dans cette discussion.
La premiĂšre concerne principalement lâexposĂ© de M. Piaget. Si je comprends bien son argumentation, il se voit acculĂ© Ă reconnaĂźtre une part Ă lâinnĂ©itĂ© en raison de lâimportance, dans la perception, des « formes » (Gestalten) gĂ©omĂ©triques, alors quâun tel recours ne sâimpose pas de la mĂȘme façon dans le cas des « formes » empiriques (Brunswig).
Est-il tout Ă fait exclu cependant de dĂ©celer dans le premier cas Ă©galement des influences empiriques, ou de ramener les formes gĂ©omĂ©triques Ă des rĂ©sidus dâexpĂ©rience ? La psychologie animale, celle notamment quâa pratiquĂ©e K. Lorentz et ses Ă©lĂšves, par la mĂ©thode des attrapes, montre la perception animale moins dĂ©terminĂ©e quâon ne lâa dit aprĂšs les premiers travaux gestaltistes par des configurations dâensemble, et plus rĂ©ductible Ă des sommations de « signaux », de « dĂ©clancheurs » agissant compulsivement mĂȘme dĂ©taillĂ©s un Ă un, mais dont
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une combinaison optimale entraĂźne seule la probabilitĂ© maximale du comportement Ă©tudiĂ©. DĂšs lors, on peut se demander si les comparaisons culturelles qui sont dĂ©sormais praticables confirmeraient rĂ©ellement lâinnĂ©itĂ© des « formes » gĂ©omĂ©triques.
On peut relever en effet que nos expĂ©riences sont gĂ©nĂ©ralement faites avec des sujets vivant dans un milieu hautement « artificiel », câest-Ă -dire marquĂ© par dâinnombrables « choses » aux formes arbitraires et simplifiĂ©es, depuis le biberon fabriquĂ© jusquâaux maisons, depuis nos routes droites jusquâaux insignes courants de la circulation. Des sujets Ă©levĂ©s dans un milieu naturel, dont les « choses » conservent la sinuositĂ© capricieuse des plantes, donneraient-ils les mĂȘmes rĂ©ponses ? Plus prĂ©cisĂ©ment encore, la loi de clĂŽture si centrale dans la thĂ©orie ges- taltiste, se retrouve-t-elle chez les sujets dont la civilisation impose un tabou particuliĂšrement fort sur rachĂšvement (des objets, des rites, des repas mĂȘmes) ?
La deuxiĂšme question est plus gĂ©nĂ©rale, et concerne le thĂšme mĂȘme de notre rĂ©union. Nos trois orateurs principaux se sont tous entendus pour faire Ă©clater la notion de perception en la mĂȘlant Ă la motivation. M. PiĂ©ron appelle cet Ă©lĂ©ment « interprĂ©tation », M. Piaget « action ou activité », M. Michotte « prĂ©paration ». Nâest-ce pas postuler implicitement un cadre de rĂ©fĂ©rence plus large que la seule « information » ? Nâest-ce pas jeter un doute sur lâutilisation lĂ©gitime du terme de perception lui-mĂȘme ? Telle est la question posĂ©e rĂ©cemment par Krech (Cognition and motivation in psychological theory, dans le recueil collectif : Current trends in psychological theory, University of Pittsburgh Press, 1951), qui unit perception et motivation dans un concept unique, quâil appelle « systĂšme dynamique », dont il cherche alors les lois formelles. Ne sommes- nous pas contraints de faire avec lui ce pas ?
M. SNIJDERS (Groningue). â Il me semble quâon a un peu nĂ©gligĂ© ce matin deux distinctions qui ont une certaine importance. Dâabord, on a employĂ© le terme dâexpĂ©rience, me semble-t-il, dans deux sens diffĂ©rents. Le premier est celui dâexpĂ©rience comme condition de maturation, câest-Ă -dire comme condition dâactualisation de certaines possibilitĂ©s primitives. Lâautre est lâexpĂ©rience comme condition dâapprentissage. Il me semble que M. PiĂ©ron a pris le terme surtout dans le premier sens : câest-Ă -dire comme condition de matu-
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ration. Lorsquâon fait cela, on doit trouver partout lâexpĂ©rience. En effet, lâactualisation dâune potentialitĂ© dâactivitĂ© psychologique exige toujours un certain fonctionnement ou une certaine expĂ©rience. (Exemple : le chimpanzĂ© aveugle). M. Michotte, au contraire, appelle tout cela « inné ». Toutes ces structures qui ont nĂ©cessitĂ© une certaine expĂ©rience pour ĂȘtre actualisĂ©es il les appelle « innĂ©es ».
Puis, il y a une autre distinction qui a Ă©tĂ© peut-ĂȘtre un peu nĂ©gligĂ©e ; câest celle qui existe entre les termes coercitif et innĂ©. Il y a du coercitif qui nâest pas innĂ©, mais conditionnĂ© plutĂŽt par la culture, etc. Il serait peut-ĂȘtre intĂ©ressant de faire les expĂ©riences de M. Michotte chez certains peuples primitifs.
Dâautre part, il y a aussi de VinnĂ© qui nâest pas coercitif. Il y a des conditions dans lesquelles on peut changer, par exemple, certains rĂ©flexes innĂ©s. Il me semble que ces distinctions seraient de nature Ă introduire certaines nuances dans la discussion.
M. FRAISSE (Paris). â Je crois que les trois rapporteurs de ce matin se sont rencontrĂ©s pour accorder Ă nos structures perceptives dâadulte une origine qui doit beaucoup Ă lâexpĂ©rience. Il est dâailleurs conforme Ă lâesprit scientifique de chercher Ă expliquer au lieu de se rĂ©fugier dans lâinnĂ©isme.
Le problĂšme qui se pose rĂ©ellement, est de savoir quelle est la nature mĂȘme de cette expĂ©rience, et câest lĂ que divergent les trois rapporteurs. M. PiĂ©ron fait jouer un rĂŽle fondamental Ă lâadaptation, Ă une adaptation vitale, Ă base de rĂ©actions, motrices en gĂ©nĂ©ral ; M. Piaget attache une importance particuliĂšre aux rĂ©gulations, soit dans lâactivitĂ© perceptive, soit plus tard dans lâactivitĂ© opĂ©ratoire et M. Michotte de son cĂŽtĂ©, essaie de dĂ©finir les lois mĂȘmes des « effets de champ ».
Câest sur ces effets de champ que je voudrais pour ma part insister. Il ne suffit pas de dire que ces effets de champ doivent beaucoup Ă lâexpĂ©rience. Faut-il encore essayer dâen dĂ©gager les lois et câest tout le sens des trĂšs beaux travaux deM. Michotte, dâĂ©tudier justement les lois de formation ou les lois dâaction de ces effets de champ.
Quand on remonte Ă lâorigine de ces effets de champ, par exemple de celui de la constance, on dĂ©couvre que dĂšs lâĂąge de 5 ou 6 mois, câest-Ă -dire dĂšs que lâon peut commencer pratiquement Ă expĂ©rimenter, que la constance existe et quâelle
DISCUSSION GĂNĂRALE 69
est trÚs forte. Des recherches récentes, en particulier de Misumi, ont tout à fait confirmé les expériences antérieures et les ont précisées.
Si on pouvait mesurer tous ces effets de champ que sont les illusions par exemple, on trouverait sans doute des rĂ©sultats du mĂȘme ordre. Le problĂšme qui se pose, et qui a Ă©tĂ© soulignĂ© dans une des phases de la discussion de ce matin, est dâexpliquer quâune trĂšs large partie de notre expĂ©rience se fasse entre 0 et 6 mois, Ă un stade dâimmaturation de notre systĂšme nerveux central.
Comment expliquer que dans les six premiers mois de la vie, une expĂ©rience si limitĂ©e, puisque la motricitĂ© est encore trĂšs peu dĂ©veloppĂ©e, puisse jouer un si grand rĂŽle ? Je ne fais pas une objection, mais je pose une question qui ne peut peut- ĂȘtre pas ĂȘtre rĂ©solue pleinement dans lâĂ©tat de nos connaissances neuro-physiologiques, mais je ne puis me dĂ©fendre dâune certaine inquiĂ©tude en pensant au rĂŽle considĂ©rable que lâon veut faire jouer Ă lâexpĂ©rience des six premiers mois. Comment peut-elle suffire Ă monter cette rĂ©gulation extraordinaire quâest la constance perceptive.
Dâautre part, si on pense, que notre perception est finalement un processus essentiellement adaptatif, comme le feraient croire les expĂ©riences de Stratton, ou dâI. KĂŽhler, qui montrent nos possibilitĂ©s extraordinaires de se rĂ©adapter, on se demande comment il peut se faire que des adultes aient encore par exemple des illusions optico-gĂ©omĂ©triques aussi contraignantes.
En admettant que lâon puisse expliquer les illusions optico-gĂ©omĂ©triques chez lâenfant sans faire appel Ă des montages structuraux et en invoquant des erreurs, câest-Ă -dire des illusions proprement dites, il faudrait que lâexpĂ©rience diminue ou supprime ces effets. Or, les illusions primaires ne dĂ©croissent que trĂšs lĂ©gĂšrement avec lâĂąge. Et nous-mĂȘmes, qui connaissons ces illusions, qui les expliquons souvent, nous y restons pleinement sensibles et nos erreurs sont trĂšs voisines de ceux qui nâont aucune expĂ©rience.
La lĂ©gĂšre dĂ©croissance que lâon trouve avec lâĂąge nâest pas due Ă une correction perceptive proprement dite mais Ă une correction Ă la suite dâune opĂ©ration mentale de mesure. Je crois avoir montrĂ©, avec une de mes collaboratrices, Mme Vau- trey, que les illusions dĂ©croissent en fonction de la formation
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intellectuelle ; il faut faire appel Ă des agrĂ©gatifs de mathĂ©matiques, par exemple, pour trouver chez eux une correction relative dâune illusion comme celle de la surestimation de la verticale, alors que des Ă©tudiants en lettres, par exemple, font les mĂȘmes erreurs quâun enfant de 10 ans.
Dans ces cas-lĂ , lâexpĂ©rience vitale ne semble pas corriger les « effets de champ ». Il reste malgrĂ© tout Ă les expliquer. Comme je disais, les travaux de M. Michotte nous apportent justement un effort dâanalyse de ce que les Gestaltistes envisageaient eux-mĂȘmes dâune maniĂšre trop globale.
Je voudrais souligner un dernier point, Ă propos dâune objection de M. Piaget Ă M. Michotte.
Au delĂ du problĂšme de lâexpression, je crois, en effet, que M. Michotte souligne un point important quand il dit que nos catĂ©gories de lâentendement, pour employer ce vocabulaire contestable, se trouvent prĂ©figurĂ©es sur le plan perceptif.
Les « effets de champ » seraient vĂ©ritablement primaires par rapport aux interprĂ©tations par signification ; aprĂšs avoir longtemps expliquĂ© les effets par leur signification nous sommes amenĂ©s Ă trouver un certain isophormisme entre lâeffet et son interprĂ©tation.
M. FAUVILLE (Louvain). â Comme M. Fraisse vient trĂšs bien de le montrer, nous nous trouvons en prĂ©sence dâun problĂšme embarrassant.
Jâai Ă©coutĂ© avec grand intĂ©rĂȘt les communications de MM. PiĂ©ron et Piaget, visant Ă nous montrer dans la perception le rĂŽle, sinon absolu, au moins largement prĂ©pondĂ©rant de lâexpĂ©rience. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que la littĂ©rature internationale est actuellement en faveur de lâempirisme. Cela est vrai non seulement dans le domaine de la perception mais encore en psychologie individuelle.
Cependant les observations de M. Michotte et les remarques de M. Fraisse ont montrĂ© que les choses nâĂ©taient pas simples. Dâailleurs, dans le domaine de la neuro-physiologie et plus spĂ©cialement de lâembryologie du systĂšme nerveux, les chercheurs insistent plutĂŽt sur le rĂŽle de lâinnĂ©. Je songe notamment aux recherches de Sperry.
Je me demande si nous ne trouverions pas au moins un élément de solution, en réfléchissant sur les mécanismes nerveux.
M. PiĂ©ron nous disait quâĂ mesure quâon sâĂ©levait dans
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lâĂ©chelle de lâĂ©volution, on voyait diminuer la part de rĂ©actions dĂ©terminĂ©es et croĂźtre lâindĂ©termination et lâimportance de lâacquis. Chez tous les ĂȘtres, le systĂšme nerveux serait formĂ© pour une part de connexions préétablies, pour une autre part de cellules sans connexions fixes, de tissus Ă©quipotentiels, suivant lâexpression de Holt.
Cette conception est-elle exacte ? Le dĂ©veloppement neurologique nâest-il pas toujours crĂ©ateur de mĂ©canismes et de mĂ©canismes dâautant plus perfectionnĂ©s que lâon considĂšre des centres plus Ă©levĂ©s. Ce dĂ©veloppement crĂ©e dâabord des enchaĂźnements neuroniques relativement simples qui correspondent aux rĂ©flexes. Ce mĂȘme dĂ©veloppement construira lâĂ©corce cĂ©rĂ©brale non comme un tissu Ă©quipotentiel mais comme un ensemble de mĂ©canismes compliquĂ©s, des mĂ©canismes capables dâadaptation.
Les expĂ©riences inspirĂ©es par lâidĂ©e de maturation, celles de Gesell notamment, nous dĂ©crivent le dĂ©veloppement comme une succession de schĂšmes de rĂ©actions de plus en plus perfectionnĂ©s, câest-Ă -dire Ă la fois compliquĂ©s et adaptables. Les mĂ©canismes nerveux correspondant doivent prĂ©senter une complication croissante parallĂšle, et inclure des mĂ©canismes supĂ©rieurs dâadaptation de plus en plus nombreux.
La perception implique, elle aussi, des mĂ©canismes nerveux. Ici encore pour rendre compte de lâaction de lâexpĂ©rience, il ne faut pas songer Ă un tissu Ă©quipotentiel mais Ă des mĂ©canismes dâadaptation. Ceux-ci peuvent ĂȘtre conçus comme capables de rĂ©pondre Ă des stimuli divers avec des probabilitĂ©s variables. On peut les concevoir sur le modĂšle des machines imaginĂ©es par la cybernĂ©tique.
Cela fait songer Ă la thĂ©orie de lâinformation qui constitue lâobjet dâune communication de ce congrĂšs.
Bref, toute perception serait le produit de lâexpĂ©rience mais impliquerait aussi lâaction de mĂ©canismes innĂ©s capables dâadaptation et prĂ©sentant des dĂ©terminations de degrĂ©s variables.
M. NYSSEN (Bruxelles). â Clinicien avant tout, et nâayant pas explorĂ© le domaine de la perception proprement dite, je mâexcuse de ne pas ĂȘtre Ă mĂȘme dâemployer une terminologie aussi appropriĂ©e que celle que nous avons entendue dans les beaux exposĂ©s et lâintĂ©ressante discussion des rapporteurs.
72 LA PERCEPTION
Je voudrais cependant me permettre deux observations : 1°) Le P1â PiĂ©ron a dit ce matin que chez le nouveau-nĂ© le systĂšme nerveux nâest pas dĂ©veloppĂ© comme chez lâadulte, la myĂ©linisation nây est pas encore faite, que les associations ne peuvent donc pas sây produire comme chez lâenfant plus dĂ©veloppĂ© et que par consĂ©quent lâexpĂ©rience ne peut pas encore sâacquĂ©rir. Je pense que je ne suis nullement suspect de quelque tendance psychanalytique, et cependant je me demande si nous connaissons suffisamment les conditions physiologiques de la formation de lâempreinte pour pouvoir affirmer que celle-ci est entiĂšrement exclue chez le nouveau- nĂ©. En effet, nous devons encore nous contenter de pures hypothĂšses quand il sâagit dâexpliquer la formation physiologique de lâempreinte mnĂ©monique. Du point de vue psychologique, je crois, pour ma part, quâil nâest pas prouvĂ© que lâempreinte ne puisse pas sâĂ©tablir parce que lâimpression ou lâexpĂ©rience ne sont pas conscientes ou ne sont que subconscientes ou totalement inconscientes. Est-ce quâun stade dâĂ©volution plus Ă©lĂ©mentaire du systĂšme nerveux exclut toute formation dâempreinte ? Est-ce que lâabsence de souvenirs conscients se rapportant Ă la premiĂšre enfance signifie nĂ©cessairement que les expĂ©riences de cet Ăąge ne laissent aucune trace sur lâactivitĂ© perceptive ? Sâil en est ainsi, comment peut-on expliquer un certain degrĂ© de possibilitĂ© de dressage, dâĂ©ducabilitĂ© et mĂȘme des manifestations de rĂ©cognition chez le tout jeune enfant ?
2° On a parlĂ© beaucoup de lâĂ©volution gĂ©nĂ©tique de la perception, de lâinfluence de lâexpĂ©rience et de lâintervention de processus dâinterprĂ©tation et de correction. Mais oĂč est la limite entre la perception proprement dite et la prise de connaissance du monde extĂ©rieur par des processus plus Ă©laborĂ©s, plus complexes, Ă la fois perceptifs et intellectuels ? Est-ce que dans lâactivitĂ© perceptive, lâexpĂ©rience consciente et mĂȘme la pensĂ©e vont sâintĂ©grer dans une perception Ă©voluĂ©e, mais devenant et restant essentiellement et entiĂšrement perceptive, immĂ©diate et indĂ©pendante de nouveaux apports intellectuels ?
Peut-ĂȘtre, la psychologie gĂ©nĂ©tique de la perception ne nous le dira pas. Par contre, lâĂ©tude des perceptions chez les sujets involuĂ©s, et surtout chez les dĂ©tĂ©riorĂ©s de lâintelligence et de la mĂ©moire, pourra nous Ă©clairer dâavantage sur ce problĂšme.
Ainsi, au cours dâun travail avec J. Bourdon, nous avons
DISCUSSION GĂNĂRALE 13
pu constater chez les nombreux paralytiques gĂ©nĂ©raux et dĂ©ments sĂ©niles dont la dĂ©tĂ©rioration profonde avait Ă©tĂ© Ă©tablie prĂ©alablement par des tests dâintelligence pour adultes, que lâillusion du poids-volume Ă©tait normalement conservĂ©e, dans sa frĂ©quence et son intensitĂ©. Or, il est difficile de supposer chez des sujets trĂšs dĂ©tĂ©riorĂ©s, lâintervention de la surprise ou dâun raisonnement. Il y a lieu dâen dĂ©duire que si de telles opĂ©rations brĂšves interviennent chez lâenfant au cours de la genĂšse de lâillusion en question, ou si cette genĂšse est simplement due Ă lâexpĂ©rience par laquelle se dĂ©veloppe chez le jeune enfant le sens du « plus pesant » et du « moins pesant », cet acquis ne se dissocie pas par la dĂ©tĂ©rioration et lâillusion sâopĂšre dâune façon normale en lâabsence de capacitĂ©s dâĂ©laboration logique ou rationnelle.
Citons aussi, dans le mĂȘme ordre dâidĂ©es, les recherches dâAug. Ley qui constata chez des dĂ©ments profonds, une capacitĂ© de perception tachistoscopique semblable Ă celle des normaux.
Pour ces raisons, je suis dâavis, quâentre autres, certaines des trĂšs belles constatations du Pr Michotte mĂšneraient la solution de certains problĂšmes qui ont Ă©tĂ© soulevĂ©s ici, par leur vĂ©rification chez les dĂ©tĂ©riorĂ©s intellectuels.
CHOCHOLLE (RenĂ©) (Paris). â 1) Nous ne pouvons pas nous permettre, en science, dâintroduire des hypothĂšses, des explications, des thĂ©ories, qui ne sâappuieraient pas sur des faits prĂ©cis, matĂ©riels, qui ne seraient pas en accord avec tous les faits connus, et qui ne permettraient pas de faire progresser nos connaissances et leurs applications pratiques. Or, comme chacun sait, tout peut sâexpliquer par lâexpĂ©rience acquise, et lâexpĂ©rimentation le confirme ; nous voyons, dâautre part, toute la fĂ©conditĂ© de cette notion, tant dans la progression de nos connaissances que dans leurs applications. On ne voit pas, alors, pourquoi maintenir lâhypothĂšse dâune innĂ©itĂ©, purement spĂ©culative, stĂ©rile et paralysante.
2) Le rĂŽle du langage dans la perception a Ă©tĂ©, semble-t-il, nĂ©gligĂ© au cours de ces journĂ©es dâĂ©tudes. Or, le langage est dâune importance primordiale dans la perception chez lâhomme, quâil sâagisse du langage parlĂ©, ou de tout autre moyen de communication ou dâexpression.
Le langage est une acquisition sociale ; il est nĂ© de la vie en sociĂ©tĂ©, du besoin de communication, dâexpression, il est
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lié à la vie sociale, au milieu ; bien plus, ses caractÚres différentiels sont fonction des différences de milieu.
Lâacquisition et lâapprentissage du langage chez lâenfant apparaissent comme un transfert des donnĂ©es immĂ©diates Ă un nouveau systĂšme reprĂ©sentĂ© par le cadre des mots, des expressions, des phrases utilisĂ©s par les personnes qui lâentourent. Le transfert se produit dĂšs que sâest créée chez lâenfant une relation entre telle et telle Ă©mission vocale de son entourage et telle et telle perception, et une relation entre la reproduction par lui de cette Ă©mission vocale et la comprĂ©hension par lâentourage.
Chaque mot, chaque expression, recouvrent une catĂ©gorie relativement bien dĂ©finie de perceptions, de concepts, etc. ; le langage est un vĂ©ritable cadre, dans lequel on essaie de tout faire entrer ; dans ce cadre se place toute la vie psychique : la pensĂ©e est essentiellement verbale. Dans la perception, le ou les mots qui viennent Ă notre esprit remplacent les donnĂ©es sensorielles immĂ©diates ; on aboutit Ă une abstraction ; on nĂ©glige tout, mĂȘme sâil nây a quâapproximation relative, pour ne plus percevoir que ce qui correspond au mot Ă©voquĂ©.
Le mot devient un stimulus par lui-mĂȘme ; il est Ă©vocateur, il engendre des associations dâidĂ©es, des images, dâautres mots, des pensĂ©es, etc.
Le langage musical est devenu de mĂȘme, pour le musicien, le cadre de ses jugements. Une symphonie a acquis pour lui un autre aspect que pour un individu nâayant pas reçu dâĂ©ducation musicale : il entend des suites de notes ; il reproduit des suites de notes, etc. Ce langage acquis a tellement bien pris la place de la perception immĂ©diate quâun pianiste entend les notes, mais nâentend pas que certaines de celles-ci ne sont quâapprochĂ©es (comme le clavier du piano est relativement restreint, certaines des notes sont confondues sur cet instrument).
3) Enfin, si la perception visuelle a tenu une large part au cours de ces journĂ©es dâĂ©tudes, on a nĂ©gligĂ© totalement, ou Ă peu prĂšs les autres modes de perception ; ils jouent, pourtant, un rĂŽle important dans lâorganisme et offrent, eux aussi, de grands moyens dâĂ©tudes. On a nĂ©gligĂ© de mĂȘme les phĂ©nomĂšnes intersensoriels : un objet nâest pas seulement vu, il est, Ă la fois, senti, entendu, etc. Dans la perception de mouvement par exemple, les variations du son perçu ont un rĂŽle important.
RĂPONSES
de
H. Piéron et J. Piaget
M. PIĂRON. â Au bout dâun certain temps, il devient plus difficile de se rappeler la teneur des objections. Cependant, il y a trois points que je voudrais retenir. Le premier, puisque câest dans lâordre, câest lâobjection de M. Fraisse en ce qui concerne les illusions, en particulier lâillusion de MĂŒller-Lyer, dont il dit quâelle nâest pas modifiĂ©e par lâexpĂ©rience puisque chez lâadulte, en rĂ©alitĂ©, on trouve que lâillusion nâest pas diminuĂ©e. Eh bien ! Ă cet Ă©gard je voudrais que lâon sâentende un peu sur ce quâon appelle « expĂ©rience ». « ExpĂ©rience » cela veut dire que nous confrontons les rĂ©sultats de notre perception avec les rĂ©sultats de lâactivitĂ© quâelle dirige. Lâillusion de MĂŒller- Lyer, câest quelque chose qui nâa jamais eu aucune espĂšce dâinfluence sur notre activitĂ©. Câest une curiosité ; on montre que quand il y a deux lignes qui sont dâĂ©gale grandeur, mais que lâune est allongĂ©e par dâautres traits, et que lâautre est raccourcie par dâautres traits, celle-ci paraĂźtra plus petite que celle-lĂ .
Maintenant, est-ce que, si nous avons alors besoin de bien connaĂźtre la longueur de ces lignes nous ne diminuons pas lâillusion ? En rĂ©alitĂ© dans les conditions de prĂ©sentation, nous avons une notion vague de la longueur dâun objet qui a en somme une densitĂ© diffĂ©rente dans les deux figures, auxquelles on peut donner des formes diverses.

76 LA PERCEPTION
Si notre attention doit se porter sur lâĂ©valuation exacte de la ligne insĂ©rĂ©e dans les deux figures, il faut que nous dissocions la ligne de la figure ; mais câest quelque chose dâartificiel, et qui sâobtient par lâexpĂ©rience, mais une expĂ©rience qui est soumise Ă une sanction.
Quelquâun qui sâattache aux mesures nâest pas Ă©galement sensible Ă lâillusion de MĂŒller-Lyer.
Lâillusion repose sur une impression dâensemble, et au fond cette illusion nâa aucune espĂšce dâimportance. LâexpĂ©rience, comme vous le disiez hier, je crois, câest une adaptation, une adaptation dans le sens vital.
Câest-Ă -dire que nous nous fondons sur les rĂ©sultats de lâactivitĂ© que nos perceptions dirigent, et que câest ainsi que des corrections peuvent sâeffectuer. Vous connaissez aussi lâillusion de Poggendorf oĂč les deux segments dâune ligne oblique interrompue par une sĂ©rie de parallĂšles paraissent dĂ©calĂ©s.
Lâillusion se produit quand lâattention se porte sur les points de rencontre des segments avec les parallĂšles ; mais si les deux segments sont ceux dâune corde passant derriĂšre une colonne striĂ©e et servant Ă tirer un seau dâun puits, lâillusion disparaĂźt entiĂšrement.
Par consĂ©quent je crois quâil ne faut pas exagĂ©rer lâimportance des illusions dâoptique. Encore une fois, elles ont peu de rapports avec notre comportement dans la rĂ©alitĂ©.
En ce qui concerne lâattitude de M. Fauville jâavoue que je suis trĂšs intĂ©ressĂ© Ă©videmment par sa conception, mais il me semble que lâon doit faire de grandes rĂ©serves sur la notion des mĂ©canismes. LĂ je dirais que je ne soutiens pas du tout lâĂ©quipotentialitĂ© totale, naturellement, dans la constitution du cerveau. Mais je crois que les mĂ©canismes qui peuvent en effet se trouver prĂ©parĂ©s dans une certaine mesure, ne se constituent rĂ©ellement que dans des exercices et du fait, par consĂ©quent, de lâexpĂ©rience. Vous savez que nous avons une rĂ©gion du cerveau normalement prĂ©parĂ©e pour le langage ; câest certain, il y a une rĂ©gion prĂ©parĂ©e propre Ă lâhomme et si cette rĂ©gion se trouve atteinte par une lĂ©sion prĂ©coce lâacquisition du langage est difficile. Mais nous savons aussi quâil nây a pas dâaphasie durable, lorsque cette rĂ©gion est dĂ©truite chez des enfants assez jeunes. Dans ce cas lâautre hĂ©misphĂšre, qui nâĂ©tait pas prĂ©parĂ© Ă cette tĂąche, devient capable de lâexĂ©cuter. Par
RĂPONSES DE H. PIĂRON ET J. PIAGET 77 consĂ©quent, il y a lĂ une plasticitĂ© qui est assez grande. Une telle plasticitĂ© adaptative ne se rencontre pas dans les machines de la cybernĂ©tique dont on tend Ă admettre quâelles constituent un modĂšle du cerveau. On a dâun cĂŽtĂ© la notion de la machine toute constituĂ©e et de lâautre la notion de quelque chose qui peut servir Ă tout. Entre ces deux notions je crois quâil faut dĂ©gager la rĂ©alitĂ© de la machine cĂ©rĂ©brale. Cette machine, il faut quâelle fonctionne et quâelle fonctionne sous une rĂ©gulation directrice, rĂ©gulation qui, Ă©videmment, est dĂ©terminĂ©e congĂ©nitalement. LĂ nous trouvons la sphĂšre affective, la sphĂšre thalamique qui est rĂ©ellement prĂ©constituĂ©e, avec des directions, du cĂŽtĂ© de lâagrĂ©ment, et du dĂ©sagrĂ©ment.
Cette rĂ©gulation, câest ce qui conduit la formation de nos mĂ©canismes supĂ©rieurs dans la rĂ©gion du cortex. Il ne faut pas tout de mĂȘme dire : dans le systĂšme nerveux en gĂ©nĂ©ral, car il est bien certain que, chez lâhomme, toute la partie bulbaire, mĂ©sencĂ©phalique et diencĂ©phalique est rĂ©ellement constituĂ©e dĂ©jĂ avant la naissance. Mais ce que jâenvisage, câest exclusivement la formation corticale. Vous dites trĂšs bien quâon nâa que des hypothĂšses sur la maniĂšre dont les souvenirs sâenregistrent. On fait actuellement beaucoup dâhypothĂšses, mais nous sommes sĂ»rs dâune chose, câest que ces souvenirs ne sâenregistrent que dans le cortex, ils ne sâenregistrent pas dans le thalamus, dans le diencĂ©phale. Nous nâavons pas de souvenirs Ă©vocables utilisables dans le comportement qui aient Ă©tĂ© constituĂ©s par des acquisitions du thalamus. A lâheure actuelle les expĂ©riences de Penfield justement ont mis en Ă©vidence dans certaines rĂ©gions du cortex lâĂ©veil de souvenirs ; il a Ă©tabli dans ses belles expĂ©riences au cours de lâopĂ©ration sur lâhomme Ă©veillĂ©, que, chez certains individus ayant des points sensibilisĂ©s, il pouvait, par une stimulation Ă©lectrique de ces points sensibles faire survenir brusquement des souvenirs. Tel patient entendait une symphonie ; une symphonie qui se mettait Ă se dĂ©rouler et quâil entendait, comme il lâavait entendue, quâil reconnaissait, et quâil pouvait accompagner dâun mouvement de chant. Câest dans cette rĂ©gion corticale que les souvenirs sâenregistrent. Quand le cortex, aprĂšs la naissance, nâa que des cellules isolĂ©es, que ces cellules nâont pas encore de connexions entre elles, Ă la base de tous ces circuits qui se forment et qui sont la base de nos souvenirs, de tels circuits ne peuvent pas encore sâĂ©tablir.
78 LA PERCEPTION
Câest pourquoi jâaffirme que le nouveau-nĂ© Ă la naissance ne peut pas enregistrer de souvenirs Ă©vocables parce quâil nâa pas un cortex capable de les enregistrer ; les souvenirs ne sâenregistrent pas ailleurs, câest un fait de physiologie. VoilĂ ce que lâon peut dire. Seulement cela nâimplique pas que nous sachions comment se forment les circuits associatifs qui sont la base physiologique des souvenirs. Cela, on le cherche toujours. Mais des expĂ©riences rĂ©centes, que je ne connais pas encore trĂšs bien, ont Ă©tĂ© faites, non pas sur lâhomme, ni mĂȘme sur des vertĂ©brĂ©s, mais sur un animal qui a des capacitĂ©s mnĂ©moniques, sur le poulpe, la pieuvre ; la pieuvre a une rĂ©gion du cerveau qui est analogue Ă notre cortex et on a pu montrer que câĂ©tait lĂ que sâenregistraient les apprentissages, dans une rĂ©gion particuliĂšre. Ăvidemment le poulpe est plus facile Ă Ă©tudier que lâhomme. Peut-ĂȘtre aurons-nous quelques lumiĂšres Ă la suite de ces recherches.
M. PIAGET. â Jâaimerais Ă©galement rĂ©pondre Ă quelques interventions prĂ©cĂ©dentes avant quâon les ait oubliĂ©es. Je les reprend dans lâordre. Jâai Ă©tĂ© trĂšs intĂ©ressĂ© dâabord par les remarques de M. Metzger, sur deux points particuliers. Le premier point, câest que dans la notion de lâĂ©quilibre, les conditions de lâĂ©quilibre seraient innĂ©es, dâaprĂšs M. Metzger, tandis que le processus du contenu serait actuel et influencĂ© par lâexpĂ©rience. Eh bien ! câest lĂ justement que jâai de la peine Ă suivre M. Metzger car je crois que la notion de lâĂ©quilibre se distingue prĂ©cisĂ©ment de la notion de lâinnĂ©itĂ©. Je ne crois pas du tout que les conditions de lâĂ©quilibre soient innĂ©es, au mĂȘme sens que les montages hĂ©rĂ©ditaires, par exemple au sens oĂč lâon dit quâun rĂ©flexe est innĂ©. Les conditions de lâĂ©quilibre sont nĂ©cessaires, câest tout ce que lâon peut dire, mais câest une nĂ©cessitĂ© quâon ne trouve quâau terme et pas au point de dĂ©part et câest lĂ la grande diffĂ©rence avec le montage hĂ©rĂ©ditaire dans le sens dâun mĂ©canisme tout montĂ©.
En second lieu M. Metzger a comparĂ© dâune maniĂšre qui mâa paru tout Ă fait suggestive les tendances gestaltistes qui consistent Ă chercher les conditions a priori de lâexpĂ©rience Ă la pensĂ©e de Kant. Et je dois dire que ce rapprochement de M. Metzger mâa fait trĂšs plaisir parce quâil y a, hĂ©las, un grand nombre dâannĂ©es, en faisant une classification des thĂ©ories de lâintelligence et en les comparant aux thĂ©ories Ă©pistĂ©molo-
RĂPONSES DE H. PIĂRON ET J. PIAGET 79 giques, jâavais comparĂ© le gestaltisme au Kantisme, tout au moins au prĂ©formisme de Kant. M. Koffka mâavait rĂ©pondu que je nâavais pas compris, et cela mâa intĂ©ressĂ© particuliĂšrement dâentendre un Gestaltiste authentique comme M. Metzger faire cette comparaison tout cruement.
Jâen reviens maintenant aux idĂ©es de M. Muller. Je ne crois pas que les lois de la bonne forme soient trĂšs dĂ©pendantes des influences culturelles. Non pas parce quâon les a Ă©tudiĂ©es dans des mentalitĂ©s primitives mais parce quâon les a Ă©tudiĂ©es de prĂšs chez des animaux. Vous connaissez bien les expĂ©riences de Hertz sur le geai, les expĂ©riences sur les bonnes formes chez le chat, et bien dâautres sans parler des chimpanzĂ©s ; vous savez quâon retrouve lâillusion de DelbĆuf chez le Vairon qui est un poisson, et non pas un vertĂ©brĂ© supĂ©rieur, etc. ; par consĂ©quent il y a lĂ des phĂ©nomĂšnes qui paraissent tout de mĂȘme assez gĂ©nĂ©raux. Mais je ne me sens nullement « acculé » Ă lâhypothĂšse de lâinnĂ©itĂ© des bonnes formes. Je rĂ©serve par honnĂȘtetĂ© une part possible Ă lâinnĂ©itĂ©. Mais, dans lâĂ©tat actuel des connaissances, je crois possible dâexpliquer toutes les « bonnes formes » par des lois dâĂ©quilibre.
Dâautre part, M. Snijders nous dit que lâinnĂ© nâest pas toujours coercitif et rĂ©ciproquement le coercitif nâest pas toujours innĂ©. Je suis alors en plein accord avec M. Snijders et je crois en effet que câest trĂšs utile dâavoir soulignĂ© ce fait que lâinnĂ© nâest pas toujours coercitif, un point que nous avons oubliĂ© les uns et les autres de souligner ce matin.
Jâen reviens maintenant Ă mon ami Fraisse qui sâest rĂ©vĂ©lĂ© beaucoup plus michottien que Michotte lui-mĂȘme. Autant suis-je dâaccord avec Michotte sur un grand nombre de points, tel quâil sâest exposĂ© ce matin, autant jâai de la peine Ă suivre Fraisse dans ce quâil a dit cet aprĂšs-midi. Tout dâabord la constance. Il me semble que Fraisse exagĂšre en invoquant comme un argument massif la constance de la grandeur Ă 6 mois. Dâabord parce quâelle nâest pas mesurable en ce cas, et parce que nous nâavons pas les courbes dâamĂ©lioration, etc. Ensuite parce quâelle a lieu dans lâespace proche, lâespace de la prĂ©hension tandis que pour nous câest une constance valable jusquâĂ 50 ou 100 mĂštres. Enfin parce que les travaux auxquels il a fait allusion, pour autant que je suis renseignĂ© (je nâai pas vu de prĂšs encore les rĂ©centes Ă©tudes dâAkishige) montrent
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que, avant ce niveau, il nây a pas dâĂ©valuation des grandeurs, il nây a pas de grandeur Ă proprement parler, il nây a pas de jugement de comparaison possible entre les objets plus petits ou plus grands, etc. Ensuite viendrait une organisation des grandeurs, puis seulement la constance mais avec une phase intercalaire qui dure quand mĂȘme quelques semaines. Or, Ă ce niveau-lĂ le bĂ©bĂ© a dĂ©jĂ fait toutes sortes dâexpĂ©riences en ce qui concerne la profondeur. Il y a lâĂ©valuation de la distance par lâexpĂ©rience dĂšs quâil y a coordination de la vision et de la prĂ©hension, et cette coordination, vous le savez tous, depuis les travaux de M. Tournay, se produit dĂšs 4 mois et demi en moyenne (et jâai eu un enfant qui le prĂ©sentait dĂ©jĂ Ă 3 mois et quelques jours). Bref il y a donc quand mĂȘme toutes sortes dâexpĂ©riences qui interviennent dans la constitution de la constance des grandeurs.
Ensuite Fraisse nous dit que les illusions primaires devraient dĂ©croĂźtre fortement avec lâĂąge, alors quâelles dĂ©croissent trĂšs lĂ©gĂšrement. Or, M. PiĂ©ron a dĂ©jĂ trĂšs bien rĂ©pondu en ce qui concerne les domaines oĂč il y a utilisation pratique, mais mĂȘme dans les domaines oĂč il nây a pas utilisation, il y a une dĂ©croissance assez forte. Lâillusion de MĂŒller-Lyer que nous avons remesurĂ©e Ă propos des effets Rubin dont jâai parlĂ© ce matin a donnĂ© des courbes de dĂ©croissance trĂšs considĂ©rables entre les petits de 4-6 ans et lâenfant dâaprĂšs 7 ans et lâadulte.
M. Fraisse ensuite fait allusion aux beaux travaux quâil a fait avec Mme Vautrey. Mais il ne faut pas confondre les deux cas ; pour autant que je connais ces travaux que jâai entendu exposer par Fraisse lui-mĂȘme, ils portent sur le cas oĂč il y a des illusions croissantes.
Enfin, le point central, M. Fraisse invoque les relations entre certains effets de champs et les notions elles-mĂȘmes. Je ne nie pas du tout les effets de champs, je crois quâil y a des effets de champs primaires, dans un sens peut-ĂȘtre mal dĂ©brouillĂ© au point de vue physiologique mais dans un sens en tout cas assez primitif, et câest ce que jâai rĂ©pondu Ă M. MĂŒl- ler. Mais entre ces effets de champs et les notions elles-mĂȘmes, il me semble y avoir un hiatus assez grand et je nâai vu dans aucun cas une notion qui passe directement du plan perceptif au plan opĂ©ratoire. La perception de la vitesse est tout autre chose que la notion de vitesse, par exemple, et nous voyons RĂPONSES DE H. PIĂRON ET J. PIAGET 81 des dĂ©calages considĂ©rables entre la notion et la perception dans le domaine des constances, de la grandeur projective en particulier. Ces comparaisons projectives que vous a montrĂ©es Lambercier dans les prĂ©sentations dâhier, et que je vous ai rappelĂ©es ce matin, donnent lieu Ă un phĂ©nomĂšne particuliĂšrement remarquable quant aux connexions entre la notion et la perception. La perception correcte de la grandeur projective donne une augmentation des erreurs de 7 Ă 10-11 ans, tandis que la notion est incomprĂ©hensible avant 7 ans, et progresse de façon continue entre 7 et 9 ans. Câest donc au moment oĂč la comprĂ©hension commence que la perception entre en dĂ©cadence au point de vue de lâestimation correcte. Nous avons lĂ de multiples faits qui vous montrent combien la connexion est complexe entre la perception et la notion ; je veux bien que la notion tire quelque chose de la perception ; mais elle nâen tire certainement pas des effets de champ tout organisĂ©s qui seraient simplement transposĂ©s sur le plan de lâintelligence.
Quant aux intĂ©ressantes remarques de M. Fauville et de M. Nyssen, leur intervention concerne surtout lâexposĂ© de M. PiĂ©ron. Je nâen dirai rien de particulier.
SYMPOSIUM 1953 6
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