Grandeurs projectives et grandeurs réelles avec étalon éloigné (1956) a

par Jean Piaget et Marc Lambercier

La Recherche XII, consacrĂ©e au problĂšme de l’égalisation projective chez l’enfant et l’adulte, a portĂ© sur des comparaisons dans lesquelles l’étalon demeurait proche du sujet tandis que la variable Ă©tait Ă©loignĂ©e. La raison de ce choix a Ă©tĂ© qu’une telle situation, peu naturelle en apparence, constitue en rĂ©alitĂ© celle qui, du point de vue expĂ©rimental, permet les mesures les plus prĂ©cises : le prĂ©sent article fera comprendre pourquoi. Nous avons nĂ©anmoins tenu Ă  Ă©tudier Ă©galement la situation inverse — variable proche et Ă©talon Ă©loignĂ© — et, Ă©tant donnĂ©e l’importance particuliĂšre du problĂšme des comparaisons projectives et objectives, nous nous proposons maintenant d’exposer les rĂ©sultats de cette seconde Ă©tude en une courte analyse. Il ne convient naturellement pas de reprendre le problĂšme dans son ensemble, mais il nous paraĂźt utile d’insister sur trois points, sur lesquels la prĂ©sente recherche aboutit Ă  des rĂ©sultats dignes d’attention.

II s’agit, en premier lieu, d’établir si, malgrĂ© le renversement des positions de l’étalon et de la variable, la loi d’évolution dĂ©gagĂ©e dans la Rech. XII se vĂ©rifie : meilleure Ă©valuation projective chez les petits, dĂ©sorganisation relative dans la suite puis amĂ©lioration graduelle, mais sans que l’adulte parvienne Ă  retrouver la prĂ©cision des estimations caractĂ©ristiques de 6-8 ans.

En second lieu, les nouvelles mesures que nous avons pu prendre de la constance objective, notamment entre 9 et 14 ans, nous permettront quelques comparaisons utiles avec les rĂ©sultats des Recherches III, VI-VIII et XII, de maniĂšre Ă  prĂ©ciser nos connaissances sur la loi d’évolution de cette constance.

En troisiĂšme lieu, la confrontation des rĂ©sultats de la Recherche XII et de la prĂ©sente Ă©tude soulĂšve Ă  nouveau le problĂšme de l’erreur de l’étalon et nous permettra ainsi de vĂ©rifier et de prĂ©ciser les hypothĂšses dĂ©jĂ  formulĂ©es Ă  propos de la Recherche III.

 

Fig. 1. SituĂąt. A dans les comparaisons des grandeurs rĂ©elles et projectives de la Rech. XII. E = Etalon proche : tige de 100 mm de hauteur. Pour la hauteur de regard O adoptĂ©e (20 cm) l’observateur projette toujours le sommet de l’étalon en e, sur le plateau P de comparaison, quelle que soit la hauteur de la variable V. Donc mĂȘme en comparaisons projectives oĂč la grandeur projective, Ă©gale Ă  l’étalon, est de 400 mm (trait V en pointillĂ©, angle alpha = alpha prime), il n’y a pas de confluxion possible, l’intervalle projectif libre v-p restant constant.

Fig. 2. SituĂąt. B en comparaison des grandeurs rĂ©elles. E = Etalon Ă©loignĂ© de 100 mm. Pour une variable V proche de 100 mm, effectivement Ă©gale Ă  l’étalon (constance absolue des grandeurs, angle alpha = 4 bĂȘta) l’observateur, pour la hauteur de regard adoptĂ©e (30 cm) projette son sommet au point v du plateau, laissant par consĂ©quent un espace perspectif libre entre ce point et le pied p de l’étalon. Ce n’est que pour une variable d’environ 220 mm (trait pointillĂ© prolongeant verticalement V) que son sommet coĂŻnciderait projectivement avec le pied de l’étalon (cas de trĂšs forte surconstance des grandeurs).

Fig. 3. SituĂąt. B en comparaison des grandeurs projectives. Etalon Ă©loignĂ© de 400 mm. La variable V, proche, de grandeur projective parfaite (100 mm, angle alpha = alpha prime) se projette uniquement (en V) au schĂ©ma de la figure 2. Mais la variable doit ĂȘtre faite d’autant plus grande (traits pointillĂ©s) qu’elle est sous-estimĂ©e. Son sommet se projettera donc de plus en plus prĂšs du pied p de l’étalon pour coĂŻncider avec lui (.« visĂ©e » O-V’-p) pour une variable d’environ 220 mm, et se projettera de plus en plus haut sur l’étalon (« confluxion ») pour une sous-estimation de plus en plus marquĂ©e (courts traits interrompus sur E) pouvant aller jusqu’à une coĂŻncidence projective des sommets des deux tiges pour une variable d’environ 330 mm.

Les distances de comparaisons indiquĂ©es (en cm) donnent l’ordre de grandeur de l’échelle de rĂ©duction de ces schĂ©mas.

 

 

§ 1. Technique et résultats numériques

Le dispositif expĂ©rimental est le mĂȘme que celui de la Recherche XII oĂč on le trouvera dĂ©crit en dĂ©tail, mais il a subi une adjonction qu’il faut mentionner. Tout d’abord rappelons qu’il consiste en un fond et un grand plateau de 1,90 x 4 m, de teintes uniformes, complĂ©tĂ© par un plus petit qui dissimule la commande des tiges qu’il s’agit de comparer. Celles-ci, de mĂ©tal noirci, d’un diamĂštre de 2 mm, dont la hauteur est variable de 0 Ă  53 cm, s’élĂšvent, alignĂ©es au centre, au-dessus du plateau, Ă  une distance de 1,05 et de 4,20 m des yeux de l’observateur, soit dans un rapport des distances de 1 : 4. La hauteur des yeux, cependant, a dĂ» ĂȘtre portĂ©e Ă  30 cm (au lieu des 20 cm de la Rech. XII) au-dessus du plateau, pour les raisons que l’on verra plus loin. Le sujet, assis Ă  hauteur convenable, garde les deux yeux ouverts et doit maintenir sa tĂȘte contre un appui- tĂȘte occipital afin de maintenir le rapport des distances constant.

Le mĂ©canisme de commande des tiges est double, un pour chacune des tiges. Au lieu d’ĂȘtre limitĂ© Ă  la seule commande de la tige la plus Ă©loignĂ©e (Rech. XII) il comporte donc aussi une commande semblable pour la tige proche. Deux Ă©chelles de mesures permettent la lecture de la hauteur des tiges, au millimĂštre prĂšs, mesure et manipulation Ă©tant trĂšs aisĂ©es.

Les deux types de comparaisons, grandeurs rĂ©elles et grandeurs projectives sont schĂ©matisĂ©s dans les figures 2 et 3, et reprĂ©sentĂ©s en profil. On constatera facilement que, pour la comparaison des hauteurs rĂ©elles, la projection sur la table du sommet de la variable laisse un intervalle entre elle et la base de la tige Ă©talon. Si la variable est faite plus grande que l’étalon, son sommet finira par se projeter sur la tige Ă©talon elle-mĂȘme. Mais le cas ne s’est pas prĂ©sentĂ©.

Il en va tout autrement dans le cas des grandeurs projectives. Le fait que l’étalon est fortement surestimĂ© entraĂźne, par agrandissement prononcĂ© de la variable, une confluxion ou recouvrement partiel des perceptions des tiges, qui, Ă  son tour, favorise un procĂ©dĂ© primitif et inadĂ©quat de comparaison. On en trouvera la discussion au paragraphe suivant. Sans doute aurait-on pu encore Ă©lever le niveau des yeux, mais la situation se serait alors par trop Ă©loignĂ©e de celle des grandeurs rĂ©elles et de celle, projective, de la Rech. XII. La hauteur du regard adoptĂ©e reprĂ©sente donc un compromis entre deux inconvĂ©nients inĂ©vitables.

Le procĂ©dĂ©. Il comporte huit Ă©tapes et reste en principe le mĂȘme que celui de la Recherche XII. Toutefois le passage d’une Ă©tape Ă  l’autre prĂ©sente parfois des particularitĂ©s, et comme la technique est compliquĂ©e, nous prĂ©fĂ©rons, tout en l’abrĂ©geant sur certains points, la rĂ©sumer dans ce qui suit.

1. DĂ©termination de la constance objective du sujet. Etalon Ă©loignĂ© de 100 mm, intervalle d’échelon de 5 mm.

 

2. Dessin des deux tiges jugĂ©es (en 1) de hauteurs Ă©quivalentes. On demande au sujet de dessiner les deux tiges de maniĂšre qu’on puisse comprendre sur son dessin qu’il y en a une qui est plus loin que l’autre. En cas d’échec on fait appel Ă  son expĂ©rience quotidienne (par exemple la grandeur apparente des personnes qui se rapprochent ou s’éloignent dans une longue rue). Recours Ă©ventuel au dessin de bonshommes. On obtient finalement un dessin des deux grandeurs en perspectives, sinon correct du moins marquant l’éloignement. Puis on fait refaire un dessin des deux tiges Ă  partir d’un trait simple de 30 mm, donnĂ© comme modĂšle, afin de s’assurer de la comprĂ©hension dans de meilleures conditions.

On ajuste alors la tige Ă©talon Ă  40 cm de hauteur en vue des estimations projectives et l’on propose un nouveau dessin, la tige proche Ă©tant rĂ©glĂ©e Ă  environ 15 cm. On dessine Ă  nouveau un trait, mais de 40 mm, en haut de la feuille de papier, qui doit reprĂ©senter la tige Ă©talon et l’on passe Ă  l’étape suivante :

3. Question. « Que faudrait-il faire Ă  cette tige (proche) pour que, si on la dessinait, sa grandeur sur le dessin soit exactement la mĂȘme que la grandeur du dessin de l’autre tige ? » On prĂ©sente d’autres grandeurs de variables pour s’assurer s’il y a comprĂ©hension ou non. On recourt s’il le faut Ă  un dessin des deux tiges. S’il y a Ă©chec rĂ©pĂ©tĂ©, on renonce et on passe Ă  l’étape 5. Si la comprĂ©hension semble assurĂ©e, on suit avec une premiĂšre dĂ©termination de l’équivalence projective.

4. Mesure de la valeur projective Ă©quivalente (I). Etalon Ă©loignĂ© de 400 mm, intervalle d’échelon minimum de 10 mm.

On soumet alors tous les sujets Ă  une reproduction-dĂ©monstration faite Ă  Ă©chelle rĂ©duite sur une petite table isolĂ©e, ceci pour vĂ©rifier la comprĂ©hension ou essayer de l’amĂ©liorer chez ceux qui ont jusqu’ici Ă©chouĂ©.

5. Vitre plane. Une vitre plane verticale est fixĂ©e Ă  un support. a) DerriĂšre la vitre, Ă  des distances qui sont dans le rapport de 1 Ă  3 pour le sujet, sont placĂ©s deux bonshommes, d’une grandeur moyenne identique, dont on demande au sujet de marquer d’un trait, avec un pinceau, leur hauteur (pieds et tĂȘte), comme il les voit sur la vitre, mais sans bouger la tĂȘte. — b) S’il y parvient, on enlĂšve les deux bonshommes, et on en place un grand, en position Ă©loignĂ©e. Le sujet le regarde se projeter sur la vitre et choisit parmi divers bonshommes celui dont il estime que la grandeur projective sera Ă©gale, sur la vitre, lorsqu’il sera placĂ© plus prĂšs. Il peint alors son choix et constate son erreur (castrĂ©s gĂ©nĂ©ral) plus ou moins grande, et procĂ©dera Ă  un autre choix et nouvelle peinture, jusqu’à rĂ©ussite. En cas d’échec le sujet est dĂ©finitivement Ă©liminĂ©. Les autres reviennent au plateau de comparaison pour une nouvelle mesure des grandeurs projectives.

 

6. DeuxiĂšme dĂ©termination de l’estimation projective (II) (comme sous 4).

7. ContrĂŽle par le sujet lui-mĂȘme, s’il y a Ă©galitĂ© projective de l’étalon et de la variable reprĂ©sentant sa valeur Ă©quivalente. Pour cela on place devant lui une vitre plane sur laquelle des horizontales Ă©quidistantes ont Ă©tĂ© tracĂ©es, formant ainsi une trame dont chaque intervalle est Ă©gal Ă  la vraie grandeur projective. Le sujet indique avec le doigt, sur la vitre, oĂč se projettent le pied et le sommet de chaque tige, comme il le faisait avec un pinceau sur la vitre, en 5. Comme il y a toujours une diffĂ©rence importante, le sujet la constate et ses rĂ©actions sont une nouvelle vĂ©rification de la comprĂ©hension de la tĂąche. On lui propose alors d’essayer de faire mieux mais sans la vitre, qu’on lui retire.

8. Estimation projective finale (III). A la requĂȘte du sujet on augmente puis on diminue la variable jusqu’à ce qu’il considĂšre que l’égalitĂ© projective apparente est atteinte. On note cette derniĂšre, valeur.

Pour les dĂ©terminations 1, 4 et 6, c’est la mĂ©thode dite concentrique clinique qui a Ă©tĂ© utilisĂ©e (voir Rech. VI), avec un nombre limitĂ© de jugements. Ceux-ci sont portĂ©s sur la variable.

Résultats numériques. Ils sont consignés sur le tableau 1.

Tableau 1. Moyenne, maximum et minimum de la mĂ©diane (Mdn) et de l’intervalle d’égalitĂ© S. Etalon Ă©loignĂ© pour grandeurs rĂ©elles : 100 mm ;

pour grandeurs projectives : 400 mm

1 L’intervalle d’égalitĂ© S est ici l’intervalle compris entre les deux limites extrĂȘmes des jugements d’égalitĂ©.

2 N = nombre total de sujets par groupe d’ñge. Entre parenthĂšses le nombre de ceux qui n’ont pas Ă©chouĂ©.

Groupe Grandeurs réelles Grandeurs projectives
1 II

III

Mdn

Mdn S1 Mdn S Mdn S
r (N 2) (15) (7) (7) (7)
6-8 ans May. 104 6 195 23 190 21 161
N = 15 Max. 115 15 250 40 250 40 220
Min. 90 0 140 10 105 10 105
(N) (17) (H) (15) (15)
8-10 ans Moy. 118 10 206 25 187 29 150
N = 17 Max. 140 20 305 50 270 60 230
Min. 102 0 135 10 90 10 90
r (N) (14) (13) (14) (14)
11-14 ans Moy. 116 11 251 13 203 12 150
N = 14 Max. 140 20 290 30 260 20 200
Min. 95 0 220 0 145 0 110
Adultes Moy. 124 5 222 12 199 10 143
étudiants Max. 147 15 315 30 280 20 220
N = 12 Min. 110 0 120 0 115 0 90

 

Trois faits principaux se dégagent de ce tableau :

1. La constance objective Ă©volue d’une trĂšs lĂ©gĂšre sous-constance Ă  7-8 ans Ă  une surconstance de plus en plus prononcĂ©e avec l’ñge atteignant une moyenne de 90 chez l’adulte 1.

2. L’estimation projective mesurĂ©e par la mĂ©diane, optimale chez les petits de 7-8 ans, est de moins en moins bonne jusque vers 10-12 ans pour s’amĂ©liorer quelque peu Ă  12-14 ans et chez l’adulte.

3. Dans les grandes lignes, l’intervalle d’égalitĂ© prĂ©sente une distribution inverse Ă  celle des mĂ©dianes : d’autant plus grand que l’estimation projective est meilleure et d’autant plus Ă©troit qu’elle est moins bonne.

§ 2. L’évolution des comparaisons projectives et les diffĂ©rences entre les situations A (Ă©talon proche) et B (Ă©talon Ă©loignĂ©)

MalgrĂ© l’inversion des positions de l’étalon et de la variable, les rĂ©actions observĂ©es et l’évolution des comparaisons projectives en fonction de l’ñge se sont trouvĂ©es analogues Ă  celles dĂ©crites dans la Recherche XII et confirment ainsi de façon gĂ©nĂ©rale les rĂ©sultats de cette prĂ©cĂ©dente Recherche. NĂ©anmoins cinq diffĂ©rences (dont la premiĂšre est d’ailleurs surtout relative Ă  la comprĂ©hension prĂ©alable de la question posĂ©e) distinguent les deux groupes de rĂ©sultats, mais toutes les cinq sont explicables par le renversement de la situation. Commençons donc par insister sur ces quelques diffĂ©rences, aprĂšs quoi il sera plus facile de dĂ©gager les convergences.

Dans les expĂ©riences de la Rech. XII, le sujet Ă©tait en prĂ©sence d’un Ă©talon proche de 100 mm (situĂ© Ă  1 m de lui) et de variables Ă©loignĂ©es (Ă  4 m) dont il aurait fallu choisir celle de 400 mm pour que sa grandeur projective fĂ»t Ă©gale Ă  celle de l’étalon. Dans nos nouvelles expĂ©riences, le sujet est au contraire face Ă  un Ă©talon lointain de 400 mm (Ă  4 m de lui) et doit choisir une variable proche (Ă  1 m) de 100 mm pour que les deux grandeurs projectives soient effectivement Ă©gales. En demeurant influencĂ©s par les grandeurs objectives les sujets de la Rech. XII avaient donc tendance Ă  choisir une variable Ă©loignĂ©e plus petite que 400 (l’étalon proche Ă©tant de 100 mm), tandis que les sujets de la prĂ©sente Recherche tendent Ă  choisir une variable proche plus grande que 100 (l’étalon Ă©loignĂ© Ă©tant de 400 mm). Pour parvenir Ă  une Ă©valuation projective exacte, il s’agit bien, dans les deux situations A et B, de comprendre que, plus l’objet est proche, plus il paraĂźt projectivement grand (et plus il faut l’agrandir en le dessinant sur la vitre plane); c’est faute de tenir compte de cette grandeur relative de l’élĂ©ment proche et de cette petitesse relative de l’élĂ©ment Ă©loignĂ© que les sujets de la situation A choisissaient des

1 Un spĂ©cialiste de la psychologie expĂ©rimentale se prĂȘtant rĂ©cemment Ă  ces mesures en notre laboratoire a mĂȘme fourni une surconstance de 45 !

 

variables Ă©loignĂ©es trop petites, en nĂ©gligeant l’agrandissement projectif de l’étalon proche, et que ceux de la situation B retiennent des variables proches trop grandes, en nĂ©gligeant la diminution projective de l’étalon Ă©loignĂ©. La comparaison projective suppose donc, dans les deux cas, la mĂȘme inversion de sens par rapport Ă  la comparaison objective. Seulement, cette inversion Ă©tant exigĂ©e, selon les situations A et B, en deux directions contraires, elle n’aboutit pas exactement Ă  des rĂ©sultats symĂ©triques ; d’oĂč les cinq diffĂ©rences que nous allons d’abord discuter :

1. La premiĂšre diffĂ©rence entre les rĂ©sultats A et B est que l’inversion de sens dont nous venons de parler est un peu plus difficile Ă  comprendre lorsque l’étalon est Ă©loignĂ© (situation B). Sur 46 enfants de 6 Ă  14 ans, examinĂ©s dans la situation B, tous ont passĂ© sans difficultĂ© par la comparaison objective, le 67 % seulement par la comparaison projective I et 78 % par la comparaison projective II grĂące Ă  la dĂ©monstration Ă  la vitre plane. Les Ă©checs sont surtout frĂ©quents chez les petits de 6-7 ans mais s’étendent jusqu’à 10 ans et, dans un cas, jusqu’à 11. Dans la situation A, au contraire, les difficultĂ©s Ă©taient en gĂ©nĂ©ral surmontĂ©es dĂšs 7-8 ans. Il est par consĂ©quent plus difficile de saisir la diminution projective d’un Ă©talon Ă©loignĂ© que l’agrandissement projectif d’un Ă©talon proche, ou, ce qui revient au mĂȘme, que la diminution d’une variable Ă©loignĂ©e dont il s’agit d’établir l’égalitĂ© projective avec l’étalon proche.

Mais quelle est la nature de cette plus grande difficulté ? Il semble clair qu’elle n’est pas d’ordre purement perceptif, puisque, d’autant plus frĂ©quente que l’enfant est plus jeune, elle se produit donc chez les sujets qui prĂ©sentent une vision projective en moyenne plus exacte que les grands et qui effectuent ainsi eux-mĂȘmes cette inversion sans le savoir sur le plan de la seule perception 1. Ce qui les arrĂȘte, c’est par consĂ©quent surtout la comprĂ©hension (intellectuelle) de la question, parce que ni le langage ni le dessin lui-mĂȘme ne sont aptes Ă  la faire comprendre Ă  qui ignore encore, sur le plan des reprĂ©sentations, les transformations projectives. Or, d’un tel point de vue, il est aisĂ© d’interprĂ©ter la diffĂ©rence entre les deux situations. Quand un Ă©talon de 100 mm est proche (situation A), il s’agit simplement de comprendre qu’il perdrait de sa hauteur en s’éloignant et qu’il faut donc trouver des variables plus grandes que lui pour obtenir l’égalitĂ© projective ; le raisonnement est alors facilitĂ© du fait que la grandeur apparente de cet Ă©talon proche coĂŻncide Ă  peu prĂšs avec sa grandeur rĂ©elle. Dans le cas d’un grand Ă©talon Ă©loignĂ© (400 mm), au contraire, d’abord perçu et conçu avec sa grandeur rĂ©elle, la difficultĂ© est de comprendre que, rapprochĂ©, il paraĂźtrait encore plus grand et que les variables proches doivent donc ĂȘtre choisies plus petites pour paraĂźtre Ă©gales : l’étalon servant de rĂ©fĂ©rence est ainsi Ă  concevoir, dĂšs le dĂ©part,

1 II est vrai que, comme nous le verrons plus loin (tabl. 2), les petits font une moindre erreur perceptive dans la situation A que dans la situation B, tandis que dĂšs 8-10 ans, c’est l’inverse qui se produit. Mais cette erreur des petits reste bien infĂ©rieure Ă  celle des plus grands.

 

comme rapetissĂ© par la perspective, tandis que, dans la situation A, il fournit une rĂ©fĂ©rence sans devoir ĂȘtre tenu au prĂ©alable comme transformĂ© projectivement. Au total, et c’est lĂ  qu’est l’opposition essentielle entre les deux situations, quand l’étalon est proche (situation A), il est utilisable tel qu’il apparaĂźt, ou Ă  peu de choses prĂšs, tandis que, quand il est Ă©loignĂ© (situation B), il doit ĂȘtre considĂ©rĂ© dĂšs l’abord comme modifiĂ© par la perspective, pour pouvoir ĂȘtre utilisĂ© dans les comparaisons demandĂ©es.

2. Mais les Ă©checs ne sont pas tous dus Ă  la nĂ©cessitĂ© de cette inversion. Un certain nombre de sujets ont bien compris qu’il fallait rendre la variable proche plus petite que le grand Ă©talon Ă©loignĂ© pour que leurs dessins soient de mĂȘme grandeur, sans pour autant s’avĂ©rer capables de rĂ©pondre Ă  la question posĂ©e en recourant Ă  la seule perception. En effet, la difficultĂ© de se reprĂ©senter la grandeur projective les pousse Ă  recourir Ă  des procĂ©dĂ©s inexacts et intellectuellement primitifs de comparaison qu’on ne peut plus ensuite leur faire abandonner. Or le recours Ă  de tels procĂ©dĂ©s est spĂ©cial Ă  la situation B et constitue ainsi la seconde des diffĂ©rences entre elle et la situation A : alors que dans celle-ci iljexiste toujours un mĂȘme intervalle perceptif (en hauteur) entre le sommet de l’étalon proche et le pied de la variable Ă©loignĂ©e, quelle que soit la grandeur de celle-ci (le regard Ă©tant fixĂ© Ă  20 cm.de hauteur), il n’en va pas de mĂȘme dans la situation B, comme nous l’avons exposĂ© au § 1 Ă  propos de la technique. L’étalon fixe de 400 mm Ă©tant situĂ© Ă  l’arriĂšre-plan et la variable proche pouvant prendre toutes les grandeurs de 100 Ă  400 mm, l’intervalle perceptif entre le sommet de l’étalon et le pied de la variable est alors non seulement variable mais souvent nul : le sommet de la variable de 220 mm affleure dĂ©jĂ  dans la perspective du sujet le pied de l’étalon et il atteint mĂȘme le sommet de celui-ci pour une hauteur de 320 mm.

Il rĂ©sulte ainsi de cette confluxion des tiges, Ă  partir d’une certaine grandeur, que certains sujets s’imaginent rĂ©pondre correctement en considĂ©rant comme projectivement Ă©gale Ă  l’étalon la variable dont le sommet coĂŻncide perspectivement avec le pied ou avec le sommet de cet Ă©talon (les deux cas s’étant effectivement prĂ©sentĂ©s). Il y a donc lĂ  un procĂ©dĂ© de visĂ©e rectiligne, mais qui est erronĂ© du fait qu’il porte seulement sur l’une des extrĂ©mitĂ©s de chacune des tiges (et encore pas nĂ©cessairement sur la mĂȘme), au lieu de porter sur les deux avec correspondance bi-univoque.

Mais Ă  quoi sont dues les visĂ©es fallacieuses, qui ont empĂȘchĂ© un certain nombre d’estimations d’atteindre le niveau perceptif normal correspondant aux Ăąges des sujets ? 1 Si nous n’en avons pas rencontrĂ© chez l’adulte, elles se sont trouvĂ©es cependant plus frĂ©quentes chez les grands enfants que chez les petits, mais principalement chez de lĂ©gers instables, superficiels et prĂ©sentant des difficultĂ©s de concentration.

1 Nous avons naturellement dû écarter ces cas de notre statistique.

 

On sait que la conduite ou l’opĂ©ration de la visĂ©e apparaĂźt en gĂ©nĂ©ral vers 7-8 ans seulement 1, par exemple dans la vĂ©rification du caractĂšre rectiligne d’une rangĂ©e de baguettes, ou encore pour comparer deux hauteurs, etc. Auparavant, l’enfant se contente au contraire de confronter une extrĂ©mitĂ© seulement de chacun des objets Ă  comparer : les points d’arrivĂ©e de deux itinĂ©raires, ou le point oĂč une baguette en dĂ©passe une autre (indĂ©pendamment des points de dĂ©part). Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cette conduite prĂ©opĂ©ratoire, courante entre 4 et 6 ans dont nous retrouvons l’analogue plus ou moins direct chez nos sujets plus ĂągĂ©s, en vertu d’un dĂ©calage qui s’explique lui-mĂȘme par les difficultĂ©s de l’estimation projective.

Mais, dans le cas particulier, s’il y a souvent simple comparaison de sommet Ă  sommet des deux tiges, indĂ©pendamment de leurs pieds, il y a parfois aussi autre chose, notamment dans la comparaison du sommet de la variable avec le pied de l’étalon. Dans la premiĂšre de ces deux Ă©ventualitĂ©s, plusieurs sujets ont rĂ©pondu Ă  nos objections que les pieds des tiges Ă©taient Ă  la mĂȘme hauteur (objective) puisque alignĂ©s sur la table ! Il s’ajoute donc ici Ă  la comparaison des sommets une confusion intĂ©ressante entre la comparaison objective, se rapportant au pied des tiges et au plan sur lequel ils reposent, et la comparaison projective se rapportant aux sommets : c’est alors Ă  la faveur de cette confusion qu’il y a rĂ©gression aux comparaisons par les sommets seuls, les pieds Ă©tant nĂ©gligĂ©s parce que censĂ©s alignĂ©s. Quant Ă  la seconde Ă©ventualitĂ©, il s’agit sans doute d’une simple extension analogique de la comparaison fondĂ©e sur un seul couple d’extrĂ©mitĂ©s : du moment que la comparaison des sommets suffit, et que les bases sont alignĂ©es, celle d’un sommet et d’une base suffit Ă©galement


Au total, ce pseudo-procĂ©dĂ© qui oppose ainsi frĂ©quemment la situation B Ă  la situation A constitue la survivance, par dĂ©calage, d’un procĂ©dĂ© primitif mi-perceptif mi-reprĂ©sentatif, liĂ© Ă  un procĂ©dĂ© Ă©voluĂ© de visĂ©e projective.

3. Une troisiĂšme diffĂ©rence entre nos prĂ©sents faits et ceux de la Recherche XII tient Ă  l’évolution des seuils. Dans la situation A, les seuils diminuent tous plus ou moins rĂ©guliĂšrement avec l’ñge, de 7-8 Ă  14 ans, pour marquer ensuite un stationnement ou une lĂ©gĂšre augmentation de 14 ans Ă  l’ñge adulte. Au contraire, dans les prĂ©sents rĂ©sultats, on observe dans les trois mesures (I Ă  III) une augmentation du seuil entre 6-8 et 8-10 ans puis une diminution aux Ăąges supĂ©rieurs. Cette augmentation vers 8-10 ans est vraisemblablement due au rĂŽle des confluxions et superpositions perspectives de la variable et de l’étalon dĂ©crites sous (2) et ne prĂ©sente donc pas de signification profonde.

A noter, par contre, que dans les situations B comme A, le seuil a tendance à augmenter en passant des mesures I à II et II à III : tout en

1Piaget et Inhelder, La reprĂ©sentation de l’espace chez l’enfant, Paris (P.U.F.).

 

diminuant l’erreur systĂ©matique, le contrĂŽle et l’exercice produisent donc des fluctuations apprĂ©ciables dans les estimations. Ceci nous conduit Ă  l’analyse du rĂŽle de ces corrections dans l’estimation projective.

4. Une quatriÚme différence entre les résultats observés en situation B et ceux de la Recherche XII tient, en effet, aux corrections effectuées par le sujet en passant des mesures I (avant tout contrÎle) aux mesures II (aprÚs dessin des poupées à la vitre plane) et III (aprÚs contrÎle des tiges à travers la vitre graduée).

Dans la situation A les rĂ©sultats II et surtout III marquent naturellement une diminution nette des erreurs par rapport aux rĂ©sultats I (voir Rech. XII, tabl. 1). Par exemple les enfants de 7-8 ans passent de 220 (sur 400) Ă  258 (II) et Ă  297 (III) et les adultes de 160 (I) Ă  185 (II) et Ă  280 (III). Mais ces amĂ©liorations, dues aux contrĂŽles indirects puis directs dont la possibilitĂ© est offerte au sujet, n’altĂšrent pas la courbe d’évolution en fonction des Ăąges telle qu’elle se dĂ©gage des rĂ©sultats I (avant corrections) : en III comme en I les petits de 7-8 ans donnent les meilleurs rĂ©sultats, tandis que l’erreur croĂźt jusqu’à 10-12 ans et que l’erreur adulte dĂ©croĂźt quelque peu.

Dans la prĂ©sente situation B, au contraire, les amĂ©liorations dues Ă  la correction en II et en III aboutissent Ă  une courbe d’évolution diffĂ©rente en III de ce qu’elle Ă©tait en I : tandis qu’en I cette courbe a la mĂȘme forme que dans la situation A (augmentation de l’erreur de 6-8 Ă  11-14 ans et lĂ©gĂšre diminution chez l’adulte), l’évolution n’est dĂ©jĂ  plus rĂ©guliĂšre en II et elle prend, en III, l’allure d’une diminution progressive, mais trĂšs lente, avec l’ñge (161 Ă  6-8 ans, 150 de 8 Ă  14 ans et 143 chez l’adulte) 1. Cela revient donc Ă  dire que les amĂ©liorations de I Ă  III augmentent suffisamment avec l’ñge pour contrebalancer les rĂ©sultats initiaux (I) et imprimer Ă  l’évolution des erreurs l’allure d’une dĂ©croissance graduelle. Mais il convient d’insister sur le fait qu’il s’agit donc en ce cas (en III) d’erreurs modifiĂ©es par les corrections intercalaires (vitre plane et vitre graduĂ©e), tandis que la courbe des erreurs systĂ©matiques spontanĂ©es (en I) est conforme dans la situation B Ă  ce qu’elle Ă©tait dans la situation A.

Quant Ă  l’explication de ces plus grandes diminutions d’erreurs de I Ă  III dans la situation B que dans la situation A, il est clair que la diffĂ©rence entre les deux sortes de rĂ©sultats tient Ă  la situation expĂ©rimentale elle-mĂȘme, c’est-Ă -dire Ă  la position de l’étalon. Il ne sera donc possible d’interprĂ©ter ces faits qu’au § 4, aprĂšs avoir examinĂ© la part Ă©ventuelle de l’erreur de l’étalon en de telles distributions et le rĂŽle des autres facteurs possibles.

5. Enfin, derniĂšre diffĂ©rence, l’interversion des positions de l’étalon et de la variable a pour effet de modifier la grandeur des erreurs : plus fortes Ă  certains Ăąges dans la situation B, elles sont au contraire rĂ©gu-

1 Pour les erreurs relatives (ex. : indices communs aux situations A et B) et pour les valeurs des améliorations relatives, voir plus loin les tabl. 2-3.

 

liĂšrement plus grandes Ă  d’autres Ăąges dans la situation A. Ce fait soulĂšve Ă  nouveau le problĂšme de l’erreur de l’étalon, que nous allons discuter au § 4.

En attendant, nous pouvons dĂ©jĂ  conclure que malgrĂ© les cinq diffĂ©rences prĂ©cĂ©demment dĂ©crites (et dont les deux derniĂšres seules restent Ă  expliquer) la loi gĂ©nĂ©rale de l’évolution des comparaisons projectives avec l’ñge se confirme de façon non douteuse dans les prĂ©sentes expĂ©riences. a) Dans les mesures I (avant toute correction) les rĂ©sultats les meilleurs demeurent ceux des Ăąges infĂ©rieurs (6-8 ans), Ă ) De 9 Ă  14 ans, on assiste Ă  une dĂ©sorganisation progressive des estimations projectives spontanĂ©es. Ce phĂ©nomĂšne, qui se retrouve entre 11 et 14 ans (ou 8 et 14 ans) pour les mesures II, est masquĂ© dans le cas des mesures III par les effets de la correction, qui sont plus forts Ă  cet Ăąge que chez les petits. Mais l’intervention de ce facteur surajoutĂ© dans les mesures II et surtout III n’affaiblit en rien la portĂ©e des rĂ©sultats des mesures I, et, en ce qui concerne celles-ci, le phĂ©nomĂšne se retrouve tel que nous ont permis de l’observer les expĂ©riences de la Recherche XII. c) Enfin, chez l’adulte, il y a lĂ©gĂšre amĂ©lioration des comparaisons projectives par rapport aux Ăąges de 11-14 ans, mais, dans le cas des mesures I, l’adulte ne parvient pas Ă  retrouver les bonnes estimations de 6-8 ans ni mĂȘme de 8-10 ans. Ce n’est Ă  nouveau que sous l’influence des contrĂŽles (mesures III) qu’il parvient Ă  faire exception et Ă  l’emporter sur les petits ; mais ici encore cette constatation n’affaiblit pas la portĂ©e des rĂ©sultats de la mesure I.

§ 3. L’influence de la position de l’étalon dans le mĂ©canisme des comparaisons projectives et l’erreur de l’étalon dans les estimations objectives et projectives

Demandons-nous d’abord si l’intervention d’une erreur systĂ©matique de l’étalon serait de nature Ă  expliquer les diffĂ©rences (4) et (5) dĂ©crites au § 2 et non encore interprĂ©tĂ©es. Si ce facteur ne suffit pas Ă  une telle interprĂ©tation, nous chercherons alors dans une autre direction.

D’aprĂšs les rĂ©sultats de nos prĂ©cĂ©dentes Recherches, on peut admettre de façon gĂ©nĂ©rale que dans toutes les comparaisons s’effectuant Ă  une distance suffisante ( > 0,5 Ă  1 m) 1, et notamment en profondeur, l’élĂ©ment fixe et reconnu comme tel par le sujet, donc l’étalon E, est surestimĂ© par rapport Ă  la variable V, tandis que celle-ci est dĂ©valuĂ©e relativement Ă  l’étalon (sans que nous soyons d’ailleurs encore renseignĂ©s sur les dĂ©formations absolues en jeu).

Dans le cas des comparaisons en profondeur oĂč l’étalon est proche et la variable Ă©loignĂ©e (situation A), il y aura donc en moyenne dĂ©valuation

1 Nous prĂ©cisons cette distance parce que la Rech. II nous a montrĂ© qu’aux petites distances (5-25 cm) l’erreur de l’étalon change de signe Ă  certains Ăąges.

 

de la variable en tant que variable, indĂ©pendamment du fait qu’elle est sous-estimĂ©e ou surestimĂ©e en tant qu’éloignĂ©e. Dans le cas oĂč l’étalon est Ă©loignĂ© et la variable proche (situation B) il y aura au contraire surestimation de l’élĂ©ment Ă©loignĂ©, en tant qu’étalon, indĂ©pendamment du fait qu’il peut ĂȘtre dĂ©valuĂ© ou surĂ©valuĂ© en tant qu’éloignĂ©.

Si cette rĂšgle gĂ©nĂ©rale est exacte, on comprend qu’il faille d’abord songer Ă  un tel facteur pour tenter d’expliquer les diffĂ©rences (4) et (5) observĂ©es entre les situations A et B.

Or, une telle rĂšgle se trouve vĂ©rifiĂ©e une fois de plus par les donnĂ©es de la Recherche XII et par les rĂ©sultats des prĂ©sentes expĂ©riences, si l’on s’en tient d’abord aux valeurs trouvĂ©es pour les comparaisons objectives sans discuter pour l’instant les rĂ©sultats des comparaisons projectives. En effet, dans les comparaisons effectuĂ©es en situation A (Ă©talon proche), il faut aux sujets de 6-8 ans une variable de 102 mm en moyenne, Ă  4 m de profondeur, pour Ă©galer un Ă©talon de 100 mm situĂ©e Ă  1 m, tandis qu’en situation B (Ă©talon Ă©loignĂ©), il faut une variable de 104 mm Ă  1 m de distance pour Ă©galer un Ă©talon de 100 mm situĂ© Ă  4 m : c’est donc, en A, que la variable Ă©loignĂ©e est dĂ©valuĂ©e par rapport Ă  l’étalon proche et que, en B, la variable proche est dĂ©valuĂ©e par rapport Ă  l’étalon Ă©loigné ; autrement dit, dans les deux cas, l’étalon est surestimĂ© et la variable sous-estimĂ©e indĂ©pendamment de leurs positions recpectives. Comme il est peu vraisemblable que les petits de 6-8 ans puissent tantĂŽt sous- estimer en moyenne l’élĂ©ment Ă©loignĂ© parce qu’il est Ă©loignĂ© et tantĂŽt le surestimer en moyenne pour la mĂȘme raison d’éloignement, il est plus probable que cette inversion apparente de sens de l’erreur selon l’éloignement recouvre en rĂ©alitĂ© une seule et mĂȘme erreur dĂ©terminĂ©e dans les deux cas par la prĂ©sence d’un Ă©talon, malgrĂ© l’inversion des positions de l’étalon et de la variable en A et en B (ce qui ne signifie pas, bien entendu, que la valeur de l’erreur ne soit pas Ă©galement fonction de la profondeur : nous y reviendrons au § 5).

D’autre part, dans la situation A les enfants de 8-14 ans et l’adulte surestiment de plus en plus, quoique lĂ©gĂšrement, la variable en profondeur (97 Ă  90 mm Ă  4 m pour 100 mm que comporte l’étalon proche), tandis que les sujets des mĂȘmes Ăąges surestiment de plus en plus l’étalon Ă©loignĂ© dans la situation B, mais cette fois plus fortement (118 Ă  124 mm de variable proche pour 100 mm d’étalon Ă  4 m) : le passage d’une plus faible Ă  une plus forte surestimation s’explique alors par la conjonction de deux causes distinctes, dont Ă  nouveau l’erreur de l’étalon. En effet, d’une part, il y a chez les grands enfants et chez l’adulte une lĂ©gĂšre surconstance en profondeur, c’est-Ă -dire que l’élĂ©ment Ă©loignĂ© est lĂ©gĂšrement surestimĂ© parce qu’éloignĂ© et cela d’autant plus en moyenne que le niveau des sujets est plus Ă©levĂ© (nous y avons dĂ©jĂ  insistĂ© et y reviendrons au § 5). Mais, d’autre part, si cette surestimation est plus forte dans la situation B qu’en A, c’est qu’il s’y ajoute une erreur due Ă  l’étalon : l’étalon est surestimĂ© en tant qu’étalon, de telle sorte qu’en A

 

cette erreur de l’étalon contrebalance en partie la surestimation en profondeur tandis qu’en B, donc lorsque l’étalon est Ă©loignĂ©, la surestimation de l’étalon en tant qu’étalon s’ajoute Ă  sa surestimation en tant qu’élĂ©ment Ă©loignĂ©.

Mais si les choses sont simples dans le cas des comparaisons objectives et vĂ©rifient ainsi les rĂ©sultats de la Recherche III, la situation est beaucoup plus complexe en ce qui concerne la comparaison projective, parce que les facteurs sont plus nombreux. En effet, dans ce dernier cas, l’inversion des positions de l’étalon et de la variable n’a pas seulement pour rĂ©sultat d’inverser le sens de l’erreur de l’étalon mais comporte simultanĂ©ment d’autres consĂ©quences, parmi lesquelles celles que nous avons dĂ©jĂ  dĂ©crites au § 2 (et il peut s’y ajouter les actions de l’exercice, selon que l’une des deux situations est plus habituelle au sujet ; etc.). Il convient donc d’interprĂ©ter les faits avec prudence.

Le premier point Ă  Ă©tablir, et cela du point de vue thĂ©orique, est que dans le cas des comparaisons projectives (comme dans celui des comparaisons objectives chez les grands et chez l’adulte), l’erreur de l’étalon devrait aboutir une fois combinĂ©e avec l’erreur projective simple (sans les effets de confluxion dus Ă  la perspective), Ă  une erreur totale plus grande dans la situation B (Ă©talon Ă©loignĂ©) que dans la situation A. En effet, dans la situation A, les variables Ă©loignĂ©es sont choisies trop petites (pour des raisons projectives) par rapport Ă  l’étalon proche (de 100 mm de hauteur); mais cette erreur projective est en partie compensĂ©e par l’erreur de l’étalon, puisque celui-ci est surestimĂ© en tant qu’étalon et que les variables Ă©loignĂ©es sont sous-estimĂ©es en tant que variables ; en effet, si la variable est sous-estimĂ©e en tant que variable elle sera choisie plus grande que si l’erreur projective intervenait seule, ce qui contrebalance en partie celle-ci. Au contraire, dans la situation B la variable proche est choisie trop grande par rapport Ă  l’étalon Ă©loignĂ© (de 400 mm de hauteur) : en ce cas l’erreur de l’étalon, qui dĂ©value la variable en tant que variable, doit donc s’ajouter Ă  l’erreur projective, sans la compenser, puisqu’une variable dĂ©valuĂ©e est choisie encore plus grande quant Ă  sa hauteur rĂ©elle.

Or, si nous examinons maintenant les faits, nous constatons que seuls les sujets de 6-8 ans (et cela dans les expĂ©riences I, II et III) prĂ©sentent en moyenne des erreurs projectives totales (erreur de l’étalon comprise) plus grandes dans la situation B que dans la situation A ; au contraire les sujets de tous les autres Ăąges fournissent des estimations moyennes meilleures dans la situation B que dans la situation A. Or, la chose est d’autant plus intĂ©ressante que ce sont justement les enfants de 6-8 ans qui prĂ©sentent la meilleure capacitĂ© d’estimation projective, tandis que ceux compris entre 8-10 ans et l’ñge adulte leur sont infĂ©rieurs (sauf aprĂšs contrĂŽle et corrections, c’est-Ă -dire dans les mesures III). Il y a donc lĂ  une situation complexe mĂ©ritant un effort d’analyse.

 

PrĂ©cisons d’abord la signification des donnĂ©es numĂ©riques. Si nous appelons x et y l’estimation projective moyenne mesurĂ©e respectivement dans les situations A et B, les rapports de x et de y avec les valeurs exactes de projection sont de :

x 100

400 = y

160

Par exemple, une estimation de 160 en A, soit — = 0,40, constituera 400 100

une erreur équivalente à une estimation de 250 en B, soit = 0,40

parce que l’estimation de 160 en A consiste Ă  n’agrandir l’étalon proche (100 mm) que de 1,6 fois au lieu de 4 fois comme il le faudrait ; et l’estimation de 250 en B consiste Ă  ne diminuer l’étalon lointain que de 1,6 Ă©galement au lieu de 4, soit 400 : 1,6 = 250. — De mĂȘme un rĂ©sultat de 200 en A Ă©quivaudra Ă  un rĂ©sultat de 200 en B, parce que 100/200 = œ et 200/400 = œ Ă©galement.

Pour comparer la grandeur des erreurs dans les situations A et B, nous pouvons donc adopter les formules :

x 100

Erreur A = 1 — et erreur B = 1 — 

400 y

400 100

l’erreur nulle Ă©tant de 1 — en A et de 1 — — en B.

400 100

Nous pouvons alors transformer selon ces formules les donnĂ©es du tableau 1 de la Recherche XII et du tableau 1 du prĂ©sent article pour rendre leurs valeurs comparables et dĂ©terminer ainsi dans quels cas l’erreur est plus forte en A ou en B (il suffira pour faciliter les comparaisons de bloquer en une seule moyenne les rĂ©sultats des Ăąges de 10-12 et de 12-14 ans dans le premier de ces deux tableaux) :

Tableau 2. Comparaison des erreurs projectives dans les situations A et B

Mesures I Mesures II Mesures III
A B A B A B
6- 8 ans 0,45 < 0,51 0,36 < 0,48 0,26 < 0,38
8-10 ans 0,58 > 0,52 0,57 > 0,47 0,46 > ’ 0,34
10-14 ans 0,68 > 0,60 0,63 > 0,51 0,47 > 0,34
Adultes 0,60 > 0,55 0,54 > 0,50 0,30 = 0,30

Examinons, d’autre part, avant de discuter les chiffres, les diminutions de l’erreur de I Ă  II, de II Ă  III et de I Ă  III dans les situations A et B, calculĂ©es sous forme de gains relatifs (I-II) /1 ; (II-III) / II et (I-III) /1 (exprimĂ©s en %).

 

Tableau 3. Gains relatifs (en %) caractérisant les passages de 1 à II,
de II Ă  III et de I Ă  III dans les situations A et B

On constate alors que ces deux tableaux (qui correspondent respectivement aux diffĂ©rences 5 et 4 dĂ©crites au § 3 entre les situations A et B) donnent des rĂ©sultats convergents, d’une part quant Ă  la diffĂ©rence de rĂ©action des sujets de 6-8 ans et de ceux d’ñge supĂ©rieur, et, d’autre part, quant Ă  l’opposition des situations I et IL

En premier lieu (tabl. 2), loin d’ĂȘtre toujours plus grande dans la situation B que dans la situation A (ce serait le cas si l’erreur de l’étalon Ă©tait seule en jeu comme nous l’avons supposĂ© tout Ă  l’heure pour un instant), l’erreur observĂ©e ne suit cette loi thĂ©orique que dans le cas des enfants de 6-8 ans. Dans tous les autres cas, l’erreur est plus grande en A qu’en B, sauf une Ă©galitĂ© chez l’adulte avec les mesures III.

En second lieu (tabl. 3) cette diffĂ©rence selon l’ñge entre les erreurs en A et les erreurs en B s’accompagne de façon paradoxale de cette autre diffĂ©rence : c’est prĂ©cisĂ©ment entre 6 et 8 ans, aux Ăąges oĂč l’erreur en A est plus faible que l’erreur en B, que la diminution de l’erreur est relativement plus forte dans la situation A que dans la situation B lorsque l’on passe des mesures I aux mesures II et III (aprĂšs contrĂŽle Ă  la vitre et corrections). Au contraire, de 8 Ă  14 ans, alors que l’erreur elle-mĂȘme est plus grande en A qu’en B, la diminution de l’erreur aprĂšs correction (passage de I Ă  II et III) est relativement plus forte en B ! (L’adulte prĂ©sente deux exceptions pour I-II et I-III mais l’une et l’autre lĂ©gĂšres.) Bien plus cette diminution relative des erreurs aboutit entre 6 et 8 ans Ă  une diffĂ©rence de + 10,2 ; +7 et + 17 entre les gains rĂ©alisĂ©s en A et ceux rĂ©alisĂ©s en B, tandis que la diffĂ©rence est seulement de — 4,9 ; — 6 et — 8 entre 8-10 ans et l’ñge adulte.

Il va de soi, d’ailleurs, que ces diffĂ©rences entre les gains relatifs obtenus en A et les gains relatifs en B n’empĂȘchent pas les gains relatifs d’augmenter en certains cas avec l’ñge selon la loi habituelle (les actions de l’exercice, du contrĂŽle ou des corrections sont, en effet, gĂ©nĂ©ralement fonction du dĂ©veloppement). Mais, chose curieuse, cette augmentation du gain relatif avec l’ñge ne s’observe que dans la situation B (pour les passages II-III et I-III, avec irrĂ©gularitĂ©s dans le cas I-II), tandis que

*

7-77 -Ca 77-777 Ca 7-777 Dif-
rences rences fér.
A B entre A B entre A B entre
A et B A et B AetB
6- 8 ans 16 > 5,8 + 10,2 27 > 20 + 7 42 > 25 + 17
8-10 ans 1,7 < 9,6 — 7,9 19 < 27 — 8 20 ≀ 34 — 14
10-14 ans 7,3 < 15 — 7,7 25 < 33 — 8 31 < 44 — 13
Adultes 10 ≄ 9 + 1 37 < 40 — 3 50 > 45 + 5
Moyennes de 8-10 à l’ad. 6,3 < 11,2 — 4,9 27 < ï 33 — 6 33 < 41 — 8

 

dans la situation A, cette augmentation est, ou bien douteuse (cas I-II : augmentation de 8 ans Ă  l’ñge adulte, mais plus fort gain Ă  6-8 ans) ou bien irrĂ©guliĂšre (cas II-III et I-III) 1.

Il s’agit alors d’expliquer de tels faits, Ă  commencer par les surprenantes diffĂ©rences de rĂ©action entre les sujets de 6-8 ans et ceux des niveaux ultĂ©rieurs. Notons d’abord que ces diffĂ©rences ne sont pas de nature Ă  nous surprendre entiĂšrement. Nous avons Ă©tĂ© conduits, en effet, Ă  propos de la Recherche XII, Ă  admettre que le procĂ©dĂ© des comparaisons projectives n’est pas le mĂȘme chez les petits et chez les grands. Tandis que, chez ces derniers, la comparaison objective suppose des transports dans le plan, selon des angles ou des parallĂšles, donc une construction de figures virtuelles, etc., la vision projective des petits est beaucoup plus immĂ©diate et naturelle, d’oĂč leurs meilleurs rĂ©sultats. Il n’est donc pas surprenant que ce soit chez eux que l’on observe, sous leur forme la plus directe et sans intervention de facteurs supplĂ©mentaires, les effets des centrations privilĂ©giĂ©es et l’erreur de l’étalon. C’est pourquoi l’erreur projective totale (ou brute) est moindre chez eux dans la situation A que dans la situation B (tabl. 2) puisque c’est en A que l’erreur de l’étalon compense l’erreur projective (nette). D’autre part, c’est dans la situation A Ă©galement que les corrections apportĂ©es entre les mesures I et II ou II et III produiront l’amĂ©lioration relative la plus grande (tabl. 3) puisque cette amĂ©lioration porte sur l’erreur projective (nette) plus que sur l’erreur de l’étalon, et que celle-ci en se conservant contrebalance d’autant ce qui subsiste de l’erreur projective (nette).

Par voie de consĂ©quence, on peut supposer que la comparaison projective plus complexe et plus mĂ©diate des grands enfants et des adultes donne lieu Ă  l’intervention de facteurs nouveaux tenant en Ă©chec, sur ces points, l’erreur de l’étalon. Plus prĂ©cisĂ©ment il s’agit de trouver un facteur, et si possible un seul, qui soit simultanĂ©ment susceptible d’agir de façon croissante avec l’ñge et apte Ă  expliquer Ă  la fois (a) le fait que les erreurs sont plus faibles dans la situation B qu’en A dĂšs 8-10 ans ; b) le fait que l’amĂ©lioration due aux corrections (I-II, II-III et I-III) est plus forte en B qu’en A (dĂšs 8-10 ans sauf une ou deux exceptions); c) le fait que cette amĂ©lioration avec l’exercice s’accroĂźt rĂ©guliĂšrement avec l’ñge dans la situation B (voir II-III et I-III sur le tabl. 3); d) le fait que la diffĂ©rence entre les amĂ©liorations en B et les amĂ©liorations en A est en moyenne plus faible entre 8-10 ans et l’adulte (et, en gros, de plus en plus faible avec l’ñge) que la diffĂ©rence entre les amĂ©liorations en A et les amĂ©liorations en B Ă  6-8 ans.

Or un tel facteur existe et nous avons de sĂ©rieuses raisons pour admettre son intervention dans les prĂ©sentes expĂ©riences ; il est vrai qu’on hĂ©site souvent aujourd’hui Ă  le faire intervenir parce qu’on en a abusĂ©

1 C’est parce que le gain relatif augmente rĂ©guliĂšrement avec l’ñge dans la situation B seulement que la courbe des erreurs avec l’ñge est modifiĂ©e en cette situation dans le cas des mesures II et surtout III, comme nous y avons insistĂ© au § 2.

 

dans le passĂ© et que certaines thĂ©ories plus rĂ©centes l’ont nĂ©gligĂ© presque entiĂšrement : c’est le rĂŽle de l’exercice, auquel il nous paraĂźt nĂ©cessaire de recourir tant Ă  cause du caractĂšre peu usuel des comparaisons demandĂ©es et en raison de la grande variabilitĂ© des rĂ©sultats obtenus qu’à cause des vĂ©rifications expĂ©rimentales auxquelles nous nous sommes livrĂ©s en ce qui concerne l’action du contrĂŽle Ă  la vitre plane (passages de I Ă  II, de II Ă  III et de I Ă  III).

Rappelons, en effet, que, contrairement aux comparaisons objectives qui constituent de beaucoup la forme la plus courante des comparaisons en profondeur, les comparaisons projectives sont d’un emploi exceptionnel et en gĂ©nĂ©ral dĂ©pourvu d’utilitĂ© pratique. La constance objective est l’une des conditions essentielles de l’action courante, tandis que l’estimation projective n’intĂ©resse habituellement que la contemplation (ou le dessin) et est par consĂ©quent peu exercĂ©e dans les circonstances ordinaires. Alors que l’estimation objective est beaucoup plus exacte (sans l’ĂȘtre d’ailleurs autant qu’on l’imagine ordinairement de + 2 Ă  — 10 et à + 24 % dans les situations A et B), l’estimation projective donne lieu Ă  des erreurs considĂ©rables (de 45 Ă  68 % dans les mesures I). Il y a lĂ  une premiĂšre circonstance gĂ©nĂ©rale qui milite en faveur du rĂŽle de l’exercice, puisque les comparaisons les plus courantes (objectives) donnent les meilleurs rĂ©sultats et que les moins courantes (projectives) donnent les moins bons.

Mais on pourrait rĂ©pondre que les comparaisons objectives comportent peut-ĂȘtre un montage hĂ©rĂ©ditaire, tandis qu’il n’en serait rien ou que ce serait le cas Ă  un moindre degrĂ© pour les comparaisons projectives. Il s’agit donc pour justifier le rĂŽle prĂȘtĂ© Ă  l’exercice au sein de ces derniĂšres, de recourir Ă  des faits spĂ©cifiques de celles-ci et dĂ©montrant ce rĂŽle. Or, il en existe de trois sortes au moins :

1. Les amĂ©liorations de l’estimation, lorsque l’on passe des mesures I aux mesures II et III (tabl. 3) dĂ©montrent l’action du contrĂŽle et des corrections. Or, d’une part, un certain contrĂŽle intervient dans l’exercice spontanĂ©. D’autre part, cet effet des corrections est fort apprĂ©ciable (20 Ă  50 % de I Ă  III), montrant ainsi ce que pourrait donner un exercice avec contrĂŽle.

2. La variabilitĂ© individuelle est beaucoup plus grande dans les comparaisons projectives que dans les estimations objectives : les maxima et minima oscillent de 65 Ă  120 dans la comparaison objective en situation A et de 90 Ă  147 dans la situation B, tandis qu’ils se rĂ©partissent entre 23 et 101 (A) ou entre 120 et 315 (B) dans les comparaisons projectives (/) le tout rapportĂ© Ă  100 mm : les limites de variations sont donc de 55 et 57 mm pour la comparaison objective et de 78 et 195 pour les comparaisons projectives. Or, il est difficile d’interprĂ©ter cette grande variabilitĂ© individuelle sans faire une part quelconque aux diffĂ©rences d’habitudes et d’entraĂźnement qui distinguent les individus les uns des autres.

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3. En certains cas, cette part de l’exercice est directement observable et se montre importante en ses rĂ©sultats : les sujets peintres, notamment les peintres de paysage, habituĂ©s professionnellement Ă  l’estimation projective, donnent des rĂ©sultats bien meilleurs que les autres.

Etant donc admis que l’exercice joue un certain rĂŽle et que ce rĂŽle peut ĂȘtre plus ou moins important, comparons maintenant les deux situations A (Ă©talon proche) et B (Ă©talon Ă©loignĂ©) et demandons-nous si l’une des deux correspond davantage que l’autre aux situations usuelles. Plaçons-nous, pour ce faire, dans les conditions oĂč l’on se trouve les rares fois oĂč les comparaisons projectives peuvent intervenir dans la vie courante. Supposons, par exemple, que le sujet regarde en profondeur une rangĂ©e rectiligne de poteaux de mĂȘmes hauteurs objectives (ou une rangĂ©e d’arbres, une barriĂšre, un mur, etc., le tout en perspective), et supposons que, en vue de faire un dessin ou sans aucun but pratique, il compare la grandeur projective de l’élĂ©ment n (Ă©loignĂ©) Ă  celle de l’élĂ©ment 1. Deux mĂ©thodes sont alors possibles. Il peut en premier lieu partir de l’élĂ©ment 1 qui est situĂ© prĂšs de lui et le reporter sur l’élĂ©ment lointain n, en 1’ : ce sera alors la situation A oĂč l’élĂ©ment proche 1 joue le rĂŽle d’étalon et oĂč il s’agit d’agrandir suffisamment la variable n pour obtenir la grandeur 1’ projectivement Ă©gale Ă  la grandeur 1. Mais il peut aussi, en second lieu, partir de l’élĂ©ment lointain n et le reporter sur l’élĂ©ment proche 1, en n’, ce qui lui donnera la mĂȘme diffĂ©rence cherchĂ©e : ce sera alors la situation B, oĂč l’élĂ©ment lointain n joue le rĂŽle d’étalon et il s’agit de rapetisser suffisamment la variable 1 pour obtenir la grandeur n’ projectivement Ă©gale Ă  n. Or, tout en paraissant Ă©quivalentes, ces deux mĂ©thodes ne reviennent nullement au mĂȘme du point de vue perceptif : dans la premiĂšre on reporte sur un objet Ă©loignĂ© une grandeur apparente proche et dans la seconde on reporte sur un objet proche une grandeur apparente Ă©loignĂ©e.

Il n’est alors pas difficile de voir que, sauf exceptions d’ordre professionnel, nous utilisons presque toujours la seconde mĂ©thode (situation B) dans les rares cas oĂč nous avons recours Ă  notre vision projective. Il y a Ă  cela une premiĂšre raison : ce sont les objets Ă©loignĂ©s, en effet, qui nous posent un problĂšme et non pas les objets proches dont la grandeur projective coĂŻncide plus ou moins avec la grandeur objective. Par exemple, en dessinant ou en comparant un dessin tout fait avec le paysage correspondant, ce sont les objets situĂ©s Ă  l’arriĂšre-plan dont nous pouvons avoir besoin de rapporter la grandeur apparente Ă  celle des objets proches et non pas l’inverse. Or, si tel est le cas du point de vue du but Ă  atteindre, il s’ensuit qu’il existe une direction dominante dans le choix des moyens ou de la mĂ©thode, et c’est lĂ  la seconde raison pour laquelle la situation B est plus « naturelle » que la situation A : voulant rapporter l’objet lointain Ă  l’objet proche et non pas l’inverse, nous prĂ©fĂ©rons transporter la grandeur de l’objet lointain, vu en perspective, sur la grandeur de l’objet proche, parce que celle-ci Ă©tant supĂ©rieure, il est plus commode de

 

rapporter la petite hauteur Ă  la grande que l’inverse. Si l’on aperçoit, par exemple, de sa fenĂȘtre, un arbre lointain Ă  cĂŽtĂ© (dans la perspective donnĂ©e) d’un arbre proche, il est bien plus facile de « voir » que la grandeur projective du premier atteint le 1∕4 ou le 1∕5 de celle du second que de placer virtuellement le second Ă  cĂŽtĂ© du premier (toujours en perspective) et le voir quatre ou cinq fois plus grand : la comparaison projective selon ce sens de l’avant Ă  l’arriĂšre est mĂȘme trĂšs difficile dans la nature, tandis que le transport de l’arriĂšre au premier plan est relativement aisĂ©.

Nous avons, il est vrai, constatĂ© (§ 2 sous chiffre 1) que la question prĂ©alable (consigne prĂ©cisant les estimations demandĂ©es) est plus difficile Ă  comprendre dans la situation B que dans la situation A : pour reporter d’arriĂšre en avant (B) la grandeur apparente de l’étalon de 400 mm, il faut en effet oublier sa grandeur rĂ©elle et le rapetisser au prĂ©alable (jusqu’aux 100 mm qu’il prĂ©sente projectivement); au contraire pour reporter d’avant en arriĂšre (A) la grandeur apparente de l’étalon de 100 mm, il n’y a pas Ă  le rapetisser auparavant ni Ă  oublier sa grandeur rĂ©elle, qui est voisine de sa grandeur projective. Mais on voit d’emblĂ©e que cette plus grande difficultĂ© de comprendre la consigne en B ne contredit nullement la plus grande facilitĂ© Ă  effectuer la comparaison perceptive elle-mĂȘme, car autre chose est de comprendre une question (comprĂ©hension qui est surtout intellectuelle) et autre chose est d’exĂ©cuter le travail perceptif voulu (la comparaison perceptive comme telle) : preuve en soient les chiffres eux-mĂȘmes, puisque si la comprĂ©hension de la question et la comparaison perceptive sont toutes deux plus difficiles en B qu’en A entre 6 et 8 ans, la premiĂšre reste moins accessible en B qu’en A aprĂšs 8 ans tandis que l’estimation perceptive est meilleure en B !

On objectera peut-ĂȘtre Ă©galement que la comparaison en profondeur (projective comme objective) suppose toujours un double transport de l’élĂ©ment proche sur l’élĂ©ment lointain et rĂ©ciproquement et qu’ainsi, dans les deux situations A et B, on projette aussi bien l’élĂ©ment Ă©loignĂ© sur l’élĂ©ment proche que l’inverse. Mais, du fait que l’un de ces deux Ă©lĂ©ments est fixe et sert prĂ©cisĂ©ment d’étalon, la situation A suppose un transport privilĂ©giĂ© (plus frĂ©quent, plus attentif, etc.) dans le sens du proche au lointain que dans la direction inverse. Dans la situation B c’est au contraire le transport dans le sens du lointain au proche qui domine. Or, rĂ©pĂ©tons-le, en toute interprĂ©tation perceptive d’un dessin et d’un ensemble d’objets en profondeur, c’est prĂ©cisĂ©ment cette marche de l’apparence lointaine Ă  l’apparence proche qui paraĂźt usuelle plus que la marche inverse : c’est pourquoi la situation B semble correspondre davantage aux situations donnant lieu, dans la vie, Ă  un exercice de la vision projective.

Or, si l’on admet ce caractĂšre plus « naturel » de la situation B par rapport Ă  la situation A, il devient alors aisĂ© d’attribuer Ă  un facteur unique d’exercice ou d’expĂ©rience acquise les quatre groupes de faits (a) Ă  (d) que nous dĂ©crivions plus haut comme caractĂ©risant les rĂ©actions

 

de 8-10 ans Ă  l’ñge adulte, par opposition aux rĂ©actions de 6 Ă  8 ans :

a) Si les erreurs projectives des petits de 6-8 ans sont infĂ©rieures dans la situation A et se conforment par consĂ©quent au schĂ©ma des erreurs projectives avec erreur de l’étalon, sans facteur supplĂ©mentaire d’exercice, c’est que leur vision projective est encore immĂ©diate et naĂŻve, sans qu’il soit besoin pour eux d’entraĂźnement. Au contraire, Ă  partir de 8 ans (et en particulier aprĂšs l’organisation de l’espace objectif qui contrecarre la vision projective) les rĂ©sultats de la comparaison projective sont meilleurs dans la situation B, qui correspondent davantage aux contextes rĂ©els dans lesquels la vision projective donne lieu Ă  un exercice relatif ; c’est pourquoi, dĂšs 8-10 ans, ce n’est plus l’erreur de l’étalon qui prime dans l’opposition des situations A et B, mais bien le facteur d’exercice qui contrebalance les effets de l’erreur de l’étalon.

b) Quant Ă  la diminution des erreurs en fonction des corrections (passage de I Ă  II, de II Ă  III ou de I Ă  III}, cette amĂ©lioration est plus forte dans la situation B Ă©galement, dĂšs 8-10 ans, puisque, cette situation Ă©tant plus habituelle, c’est en ces conditions que les corrections (dues au contrĂŽle rendu possible par l’emploi de la vitre plane) auront le plus d’effet.

c) C’est Ă©galement en ces mĂȘmes conditions B, plus naturelles pour le sujet, que l’action du contrĂŽle obĂ©ira Ă  sa loi ordinaire d’accroissement rĂ©gulier avec l’ñge.

d) Mais ni les faits relevant de (b) ni ceux constatĂ©s sous (c) ne s’opposent Ă  ce qu’il y ait aussi action du contrĂŽle des corrections dans la situation A. C’est pourquoi entre 8-10 ans et l’ñge adulte il y a moins de diffĂ©rence entre les amĂ©liorations se produisant respectivement en A et en B que chez les petits de 6-8 ans chez lesquels ces diffĂ©rences s’expliquent par d’autres causes (par la conjonction de l’erreur projective et de l’erreur de l’étalon, avec renversement dĂ» aux positions inversĂ©es de l’étalon et de la variable).

Ainsi l’intervention de l’exercice avec action progressive en fonction de l’ñge (c) semble non seulement vĂ©rifiĂ©e par les faits mais encore de nature Ă  expliquer de façon Ă  la fois simple et gĂ©nĂ©rale (a Ă  d) les diffĂ©rences si notables de rĂ©action opposant aux sujets de 6-8 ans ceux de 8-14 ans et les adultes.

§ 4. Les comparaisons « objectives »

Contrairement aux Recherches III et VI-VIII oĂŒ nous n’avons Ă©tudiĂ© la constance objective que chez les enfants de 5-8 ans et chez l’adulte, la Recherche XII et les prĂ©sents rĂ©sultats nous ont permis de suivre l’évolution des comparaisons objectives aux Ăąges de 9-14 ans Ă©galement. Il peut donc ĂȘtre intĂ©ressant de chercher maintenant Ă  rĂ©unir ces diffĂ©rents rĂ©sultats pour faire le point et en tirer quelques conclusions, eu

 

égard en particulier aux phénomÚnes de « surconstances » si importants du point de vue théorique.

Cherchons d’abord Ă  mettre en un seul tableau les rĂ©sultats des situations A et B dĂ©crites ici mĂȘme (et dans la Rech. XII) ainsi que des situations 3 et 4 (correspondant respectivement aux prĂ©sentes situations A et B de la Recherche III). Nous ferons abstraction des situations 1-2 de la Recherche III (Ă©cart transversal combinĂ© avec la distance en profondeur) ainsi que des rĂ©sultats des Recherches VI-VIII (sĂ©riations), sauf Ă  y revenir dans la suite.

Les erreurs systĂ©matiques moyennes seront indiquĂ©es ici (tabl. 4) en millimĂštres, c’est-Ă -dire en % puisque l’étalon prĂ©sente une hauteur de 100 mm :

Tableau 4. Erreurs systématiques dans les comparaisons objectives
de 5-7 ans à l’ñge adulte

5-7 ans 7-8 ans 8-10 ans 10-12 ans 12-14 ans Adultes
Rech. III (A) 6,87 2,15 — 2,50
Rech. III (B) 4,35 0 11,95 (9)
Rech. XII (A) 2 — 3 — 6 — 9 — 10
Rech. X (B) 4 18 ← 16 → 24

La signification de ces erreurs est la suivante. Dans les situations A (Ă©talon proche), l’erreur positive (mesurĂ©e sur la variable) exprime une sous-estimation de l’élĂ©ment Ă©loignĂ© (distance 3 m dans la Rech. III et 4 m dans la Rech. XII), tandis que l’erreur nĂ©gative exprime une surestimation de l’élĂ©ment Ă©loignĂ©. Dans les situations B, au contraire (Ă©talon Ă©loignĂ© de 3 ou 4 m), l’erreur positive (mesurĂ©e sur la variable proche) exprime une sous-estimation (relative) de l’élĂ©ment proche, donc une surestimation de l’élĂ©ment Ă©loignĂ©, tandis que l’erreur nĂ©gative, si elle se produisait, exprimerait une surĂ©valuation de l’élĂ©ment proche et une dĂ©valuation de l’élĂ©ment Ă©loignĂ©.

La difficultĂ© est alors naturellement de dissocier les deux sortes d’erreurs qui interfĂšrent en chacune de ces donnĂ©es : l’erreur en profondeur, qui peut ĂȘtre nulle ou revient Ă  surestimer ou Ă  sous-estimer l’élĂ©ment situĂ© en profondeur, qu’il soit Ă©talon ou variable ; et l’erreur de l’étalon, rarement nulle et qui revient en gĂ©nĂ©ral Ă  surestimer l’étalon et Ă  sous- estimer la variable, indĂ©pendamment de leurs positions proches ou lointaines.

Or, sans pouvoir dissocier quantitativement l’une de l’autre ces deux erreurs qui interfĂšrent sans cesse, il n’en est pas moins possible de dĂ©gager certaines lois du tableau prĂ©cĂ©dent :

1. Dans la situation A oĂč la variable est Ă©loignĂ©e et oĂč l’étalon est proche, l’erreur systĂ©matique part d’une sous-estimation de l’élĂ©ment Ă©loignĂ© (6,8 % Ă  5-7 ans diminuant Ă  2 % vers 7-8 ans) et marque ensuite

 

une surestimation graduelle en profondeur ou « surconstance » progressive : — 3 Ă  8-10 ans jusqu’à — 10 (dans la Rech. XII ou — 2,5 dans la Rech. III).

2. Dans la situation B oĂč l’étalon est Ă©loignĂ© et la variable proche, l’élĂ©ment situĂ© en profondeur donne par contre lieu Ă  une surestimation gĂ©nĂ©rale aux Ăąges considĂ©rĂ©s, mais qui, dĂ©butant Ă  4 % environ (Ă  5-7 ans dans la Rech. III et Ă  6-8 ans dans la Rech. prĂ©sente) s’élĂšve plus ou moins rĂ©guliĂšrement jusqu’à 12-24 % chez l’adulte (11,95 dans la Rech. III et 24 % dans la prĂ©sente Rech.).

3. En dessous de 7 ans, la sous-estimation de l’élĂ©ment en profondeur dans la situation A est en gĂ©nĂ©ral un peu plus forte que la surestimation du mĂȘme Ă©lĂ©ment dans la situation B : la variable en profondeur est donc un peu plus dĂ©valuĂ©e que l’étalon en profondeur n’est surestimĂ©. Un tel fait signifie donc que la sous-estimation en profondeur l’emporte quelque peu sur l’erreur de l’étalon.

4. DĂšs 8-10 ans et de plus en plus jusqu’à l’ñge adulte, la surestimation en profondeur l’emporte dans les deux situations : ceci dĂ©montre que, en moyenne, la surconstance est plus forte que l’erreur de l’étalon, soit que la premiĂšre contrebalance la seconde (situation A), soit qu’elle se surajoute Ă  la seconde (situation B).

Sans que les faits prĂ©cĂ©dents remontent assez haut pour permettre un jugement sur la nature et la valeur de la sous-estimation en profondeur chez les petits (ce serait l’étude des premiers mois de l’existence qui serait d’ailleurs la plus intĂ©ressante Ă  cet Ă©gard), ils conduisent par contre Ă  une conclusion d’une certaine portĂ©e en ce qui concerne le phĂ©nomĂšne de la surestimation ou « surconstance » en profondeur : loin de constituer une exception nĂ©gligeable comme tendrait Ă  le faire croire le silence relatif dont ce phĂ©nomĂšne a souvent Ă©tĂ© entourĂ©, la surconstance semble l’emporter progressivement au cours du dĂ©veloppement, du moins en moyenne et quant au pourcentage des cas individuels.

Il y a, bien entendu, des exceptions (voir les maxima et minima du tabl. 1). Mais, chez l’adulte, nous constatons que les quatre moyennes indiquĂ©es au tabl. 4, soit — 2,5 et — 10 pour la situation A ainsi que + 11,9 et +24 pour la situation B, constituent des moyennes de surconstance. Celle-ci est naturellement plus faible dans les cas oĂč c’est la variable qui est en profondeur, puisque celle-ci est dĂ©valuĂ©e par rapport Ă  l’étalon (situation A); et plus forte dans le cas oĂč l’étalon est en profondeur et oĂč, par consĂ©quent, sa surestimation en tant qu’étalon s’ajoute Ă  sa surestimation en tant qu’élĂ©ment Ă©loignĂ© (situation B). Mais le fait qu’il y a surestimation (surconstance) dans les deux situations montre assez que l’on se trouve en prĂ©sence d’un phĂ©nomĂšne assez gĂ©nĂ©ral et capable de contrebalancer l’erreur de l’étalon. Pour des comparaisons par couples, de 0,8-1 m Ă  3-4 m, la surconstance adulte moyenne en profondeur serait donc Ă  considĂ©rer comme une surestimation moyenne

 

d’environ 10-12 % de la hauteur de l’élĂ©ment Ă©loignĂ©, avec dispersion entre des valeurs dont les extrĂȘmes observĂ©s ont Ă©tĂ© de — 20 % (sous- estimation) et + 47 % (surĂ©valuation).

Or, si la comparaison objective est beaucoup mieux organisĂ©e et beaucoup plus stable que la comparaison projective, l’existence de telles surconstances montre nĂ©anmoins que cette organisation et cette stabilitĂ© relativement supĂ©rieures ne sont pas le fait (ou du moins pas uniquement le fait) d’une structuration hĂ©rĂ©ditaire toute montĂ©e : on comprendrait mal, en effet, le fonctionnement d’un mĂ©canisme innĂ© qui, dĂšs l’ñge de 7-8 ans, se mettrait Ă  dĂ©passer de plus en plus, et avec rĂ©gularitĂ©, le but auquel il devrait ĂȘtre prĂ©adaptĂ©. On le comprend mieux, au contraire, si la constance en profondeur rĂ©sulte de rĂ©gulations aboutissant Ă  des compensations approximatives et aussi Ă  des surcompensations plus ou moins fortes : mais en une telle forme d’ajustement il est alors vraisemblable que l’expĂ©rience acquise, l’exercice et les corrections jouent un certain rĂŽle. A cet Ă©gard, il n’y a peut-ĂȘtre pas, entre les comparaisons objectives et les comparaisons projectives une opposition aussi grande qu’il semble au premier abord, et cette opposition pourrait tenir, en tout ou en partie, Ă  la continuelle utilisation pratique des premiĂšres et Ă  l’inutilitĂ© relative des secondes plus qu’à une diffĂ©rence fondamentale dans la nature des mĂ©canismes en jeu.

Résumé

Faisant suite Ă  la Rech. XII, la prĂ©sente Ă©tude porte sur l’évaluation des grandeurs projectives et des grandeurs rĂ©elles, mais dans le cas oĂč la variable est proche et l’étalon Ă©loignĂ© (situation inverse de celle de la Rech. XII). MalgrĂ© ce renversement des positions des deux Ă©lĂ©ments Ă  comparer, qui complique un peu la technique (notamment Ă  cause d’une rencontre apparente entre le pied de l’étalon et le sommet de la variable Ă  partir d’une certaine grandeur de celle-ci), les rĂ©sultats se sont trouvĂ©s analogues Ă  ceux de la Rech. XII : l’estimation la meilleure de la grandeur projective s’est rencontrĂ©e Ă  7-8 ans, malgrĂ© les difficultĂ©s Ă  faire comprendre la question posĂ©e ; puis l’estimation est de moins en moins bonne jusque vers 10-12 ans et elle s’amĂ©liore Ă  nouveau, mais de peu, entre 12 et 14 ans et chez l’adulte.

D’autre part, l’analyse des rĂ©sultats a permis de mettre en Ă©vidence un rĂŽle important du facteur d’exercice dans le mĂ©canisme de ces comparaisons projectives.

Quant Ă  la constance « objective », elle Ă©volue d’une lĂ©gĂšre sous-constance Ă  5-8 ans encore Ă  une surconstance de plus en plus prononcĂ©e atteignant une moyenne de 90 sur 100 chez l’adulte et davantage encore dans la prĂ©sente Recherche (c’est-Ă -dire que si l’étalon, Ă©loignĂ©, mesure 100 mm, la variable proche atteint 110 mm ou davantage).

Zusammenfassung

Als Fortsetzung der Rech. XII befasst sich diese Arbeit mit der SchÀtzung der projektiven und reellen Grössen, wenn die Normalgrösse in der Ferne ist und sich die Vergleichsgrösse in der NÀhe der Versuchsperson befindet ; die Lage der beiden Grössen ist also in Bezug auf die Rech. XII umgekehrt. Trotz dieser umgekehrten

 

Lage der StĂ€be, die die Versuchsschwierigkeiten vergrössert (der Fusspunkt des Normalstabes wird vom oberen Ende des Vergleichstabes « verdeckt », wenn dieser ĂŒber eine gewisse LĂ€nge anwĂ€chst), sind die Resultate analog zu denen der Rech. XII : Die beste EinschĂ€tzung der projektiven Grösse (V. soll das Urteil gleich dann abgeben, wenn die beiden StĂ€be unter dem gleichen Gesichtswinkel erscheinen), findet man fĂŒr Kinder von 7-8 Jahren, und dies trotz deren Schwierigkeiten, die Versuchsanleitung zu verstehen. Von 8 bis 10-12 Jahren wird die EinschĂ€tzung immer schlechter, um sich wenig zu verbessern zwischen 12-14 Jahren und den Erwachsenen.

Die Analyse der Messungen hat gezeigt, dass ein wichtiger Uebungsfaktor bei den projektiven Vergleichen auftritt.

Die objektive Grössenkonstanz (V. soll das Urteil « gleich » dann abgeben, wenn ihm die objektiven Höhen die beiden StÀbe gleich erscheinen) entwickelt sich laut der vorliegenden Resultate dieser « Recherche » von einer schwachen « Sub-Konstanz » bei Kindern von 5 bis 8 Jahren zu einer Ueber-Konstanz, die bis 90 auf 100 bei Erwachsenen anwÀchst (misst, fern, die Normalgrösse 100 mm, so sind im Mittel 110 mm lange und sogar noch lÀngere Vergleichsgrössen nötig, damit beide StÀbe die gleiche perzeptive Höhe haben).

Summary

As a continuation of Rech. XII, this study deals with the estimation of projective size and of « real size », and this in the converse situation to Rech. XII, the variable comparison rod being presently placed near the subject and the standard rod being at some remote distance. Notwithstanding this reversed position of the rods to be compared, which makes for additional experimental difficulties (the foot of the standard rod is being « covered » by the upper end of the comparison rod if the variable exceeds a certain height), the results are analogous to those of Rech XII, the estimation of projective size (S. is required to use equal visual angle as criterion of equality) is best in children aged 7-8 years, and this in spite of the difficulty of their understanding the instructions. The estimation gradually becomes less accurate up to 10-12 years and grows only slightly better between 12-14 years to reach the values found in adults.

The analysis of the data shows that an important training factor intervenes in the mechanism of projective comparisons.

As to the constancy of « real size » (the S. being required to use equal physical magnitude or height in centimeters as criterion of equality), an evolution from slight « under-constancy » at 5-8 years to more and more increasing « over-constancy » in the adult has been shown in this « Recherche » (if the standard rod measures 100 mm, the mean height of the comparison rod of equal apparent height measures 110 mm or even more in the adults).