Quelques impressions d’une visite aux psychologues soviétiques (1956) a b
Après l’excellent contact pris, au congrès de Montréal, avec les psychologues soviétiques et, en particulier, avec Leontiev et Teplov, quatre psychologues parisiens — ou enseignant à Paris — ont été invités à rendre visite aux collègues et aux instituts de recherches psychologiques de Moscou et de Leningrad. Ces quatre invités étaient Piéron, Fraisse, Zazzo et moi-même. En plus de mon désir personnel de m’instruire, j’ai pensé qu’il était du devoir du président de l’Union internationale de psychologie scientifique d’accepter avec reconnaissance toutes les occasions de liaison scientifique. Piéron ayant malheureusement dû renoncer, au dernier moment, à s’absenter, pour raison de santé, seuls les trois autres ont au mois d’avril passé ensemble une huitaine de jours à Moscou et deux journées à Leningrad (notamment au célèbre Institut Pavlov, à une demi-heure d’auto dans la campagne).
Sans insister sur l’accueil très cordial et véritablement amical de nos hôtes (nous avons, en particulier, été reçus d’une manière charmante at home et pas seulement dans d’excellents hôtels), j’indiquerai d’abord trois impressions générales qui se sont imposées à nous avec une force croissante.
Première impression : la considération dont jouissent à Moscou les hommes — et les femmes — de science, indépendamment de leur position dans le parti. Nous avons été très frappés de trouver dans des postes élevés et en pleine activité scientifique un certain nombre de collègues dont nous nous demandions, avant notre voyage, quelle pouvait être la situation actuelle.
Seconde impression : la diversité des opinions individuelles sur un grand nombre de questions essentielles, telles que l’objet de la psychologie. Nous connaissions bien, par exemple, avant de partir, la controverse qui avait opposé Teplov et Leontiev sur ce problème central, mais nous comptions n’y faire aucune allusion indiscrète. Or, un jour que nous discutions avec ce que nous appelions les « cinq grands » (Leontiev, Teplov, Rubinstein, Luria et Smirnov) des objectifs de la psychologie, Teplov a déclaré en se tournant vers Leontiev, qui gardait, comme lui, le sourire, qu’il maintenait intégralement sa position, à savoir que les états de conscience (les images, les opérations intellectuelles, le langage, etc., en tant que conscients) constituent l’aspect le plus important de ces objectifs. Lorsque nous leur avons demandé s’ils croyaient à une psychologie animale, les cinq ont éclaté de rire en nous répondant que sur un tel point ils avaient cinq opinions différentes ! Et cependant ils forment une excellente équipe…
Troisième impression : l’objectivité et la franchise de nos collègues sur les points que nous soumettions à leur discussion. À la fin de notre séjour nous avons, par exemple, eu une discussion franche sur un certain nombre de difficultés qui subsistaient en notre esprit, notamment en ce qui concerne la portée réelle des explications réflexologiques en psychologie : or nous avons trouvé non seulement une pleine compréhension de nos difficultés, mais encore une position critique, beaucoup plus nuancée qu’on le supposerait d’après certains travaux relatifs à ces problèmes essentiels. Nous avons appris, entre autres, que les publications d’Ivanov-Smolenski ne font nullement autorité à Moscou comme on se l’imagine à l’étranger. Un bel exemple d’objectivité nous a été fourni par le professeur F. P. Maiorov à l’Institut Pavlov, où l’on nous a montré certaines expériences sur les « stéréotypes dynamiques » des chimpanzés. Que ce soit à cause de l’excitation due à notre présence ou pour toute autre cause, deux des trois chimpanzés examinés devant nous (après environ deux cents séances quotidiennes antérieures) n’ont pas réagi selon les prévisions, mais ont, pour la première fois, fait passer une clef à travers une ouverture du dispositif jusque-là négligée (en vertu de leur stéréotype) ; or, au lieu d’abréger cette situation que beaucoup de directeurs de laboratoire auraient trouvée désagréable, Maiorov nous a gardés environ deux heures dans le local d’expérience pour que nous puissions nous faire une idée complète du phénomène nouveau qui venait de se produire !
Dans un tout autre domaine, j’ai apprécié de même l’effort d’objectivité dont mes interlocuteurs ont fait preuve à l’Académie des sciences de Moscou, à propos d’une discussion épistémologique dont voici un très bref résumé. Le philosophe Kedrov a ouvert le débat : « Pour nous, l’objet existe avant la connaissance que nous en avons. Êtes-vous de cet avis ? » J’ai répondu : « Comme psychologue, je pense que le sujet ne connaît un objet qu’en agissant sur lui et en le transformant quelque peu. Je ne sais donc pas ce qu’est l’objet avant la connaissance. » Rubinstein a alors proposé cette formule conciliatrice : « L’objet est une partie du monde et l’on peut sans doute découper celui-ci en objets de diverses manières. Accordez-vous alors que le monde existe avant la connaissance ? » J’ai répondu : « Comme psychologue, je pense que la connaissance suppose une activité du cerveau ; or celui-ci fait partie de l’organisme, lequel est lui aussi une partie du monde… Donc, d’accord. » Après quoi, petite discussion en russe, dont je n’ai malheureusement compris que deux mots : « Piaget » et « idéalisme ». J’ai alors demandé quel était le rapport entre ces deux mots et l’on m’a répondu : « Piaget n’est pas idéaliste ! » Je ne pense pas que cette conclusion lie pour toujours les aimables collègues qui nous ont reçus ce jour-là , mais j’ai vivement apprécié cette attitude de réciprocité et cette recherche d’un accord en un domaine où les « disjonctions exclusives » sont beaucoup plus faciles…
J’en viens maintenant à quelques impressions plus particulières. Mais il faudrait une cinquantaine de pages pour les énumérer toutes, tant étaient riches et variées les recherches qu’on nous a présentées.
Il faut d’abord signaler le nombre considérable des psychologues moscovites. Dans mon ignorance, je pensais trouver à Moscou beaucoup de physiologistes et peu de psychologues. Or, si les physiologistes sont très nombreux, les psychologues le sont au moins autant : ceux de l’Université, ceux des instituts dépendant de l’Académie des sciences pédagogiques (directeur : Smirnov), ceux de l’Institut de défectologie (directeur : Luria), etc. Je n’ose pas avancer de chiffre, mais, dans une séance générale de clôture, où j’ai eu l’honneur de faire une conférence aux psychologues de Moscou — et où Fraisse et Zazzo ont également parlé de leurs travaux — un grand amphithéâtre était rempli sans qu’aient été conviés les étudiants, à l’exception de quelques étudiants diplômés poursuivant des études avancées. À propos de la discussion qui suivit cette conférence, j’aimerais signaler que ces psychologues lisent tout ce qui paraît à l’étranger, surtout en français et en anglais. J’ai été stupéfait, en particulier, de trouver des collègues qui avaient lu de petits articles dont j’avais, en partie, oublié le contenu ! Si je puis me permettre une réflexion critique, la seule qui me soit venue à l’esprit au cours de ce séjour ou en analysant certains travaux comme ceux de Kostiouk sur la psychologie du nombre chez l’enfant, j’ai cependant l’impression que certains auteurs citent moins les étrangers qu’ils ne les lisent. Mais sans doute y a-t-il à cela des raisons indépendantes de leur volonté.
Si nous en venons maintenant aux expériences ou aux recherches marquantes qui nous ont intéressés, elles sont innombrables.
Dans le domaine proprement réflexologique, les travaux d’Asratyan sur les combinaisons diverses entre les réflexes toniques et les réflexes phasiques nous ont fait une forte impression. Ils avaient déjà été exposés au congrès de Montréal, mais nous avons été frappés par l’élégance des expériences montrant la différence des réactions des animaux selon l’attitude, et par le sentiment très vif qu’a Asratyan des problèmes qui restent à résoudre pour élucider les notions centrales de la réflexologie (à commencer par celle d’excitation).
Sur le terrain de la psychologie de l’intelligence et de la pensée, nous avons vu un grand nombre de recherches sur les opérations intellectuelles, en particulier sur la solution des problèmes en fonction de l’expérience acquise, sur l’assimilation des connaissances scolaires (Mentchinskaja), etc., en partant notamment de l’hypothèse qu’il n’existe pas de non-savoir absolu et qu’une connaissance nouvelle se greffe toujours sur des connaissances antérieures.
À propos de l’intelligence, on sait que les psychologues soviétiques passent pour se méfier des tests et des statistiques et pour préférer l’observation directe ou clinique en milieu naturel. Mais, s’ils ne veulent pas de « tests aveugles » ou pris au hasard, ils ne se refusent nullement aux épreuves standardisées, lorsqu’il s’agit d’une vérification exacte, et utilisent, quand il le faut, des corrélations. « Ce qu’en revanche nous n’admettons pas, nous a-t-on déclaré, c’est que le traitement mathématique puisse conférer une signification psychologique à des faits qui n’en comportent pas ! »
En ce qui concerne la psychologie de l’enfant, une grande attention est accordée à la différence des réactions dans un contexte de jeu et dans un contexte quelconque : par exemple, l’acuité visuelle n’est pas la même dans le jeu et en laboratoire, et les constances perceptives sont meilleures sur des objets réels avec motivation que sur des figures neutres.
Le rôle du langage est étudié dans la classification et dans la perception des couleurs, dans l’organisation perceptive, dans la régulation de la motricité (Luria) et dans la formation des images mentales (Chemjakin), en conjonction avec l’action de la motricité. Au point de vue du rôle de la motricité dans la constitution des images, une expérience intéressante de I. M. Solovjev montre que les dessins des aveugles sont bien meilleurs quand ils sont faits les yeux ouverts que les yeux fermés (avec contrôle électromyographique) — la situation étant, naturellement, tout autre chez les aveugles-nés.
Dans le domaine du dessin, on pourrait signaler de nombreuses recherches, par exemple celles d’Ignatiev sur le dessin par étapes (avec papiers carbones changés à intervalles fixes), pour juger du degré de synthèse et de la différenciation progressive des parties par rapport au tout.
L’Institut de défectologie déploie de sérieux efforts pour étudier l’oligophrénie au moyen, notamment, des techniques d’EEG. Les vrais oligophrènes auraient un rythme différent des autres avec troubles organiques du cerveau dès le premier mois. À ce propos, nous avons été frappés par l’excellence de l’outillage électrique des laboratoires, qui sont dotés d’appareils de fabrication locale.
On pourrait allonger indéfiniment cette liste. Du point de vue des conclusions pratiques et immédiates à tirer de notre visite, j’aimerais insister sur deux points. Nous nous sommes efforcés, en premier lieu, de faire admettre à nos collègues soviétiques combien il serait utile pour les psychologues du monde entier que leurs revues, journaux scientifiques et publications séparées contiennent des « sommaires » ou « résumés » en anglais, en français ou en allemand, de manière qu’on puisse d’emblée savoir de quoi il s’agit et se livrer, avec l’aide de traducteurs, à des analyses plus poussées dans le cas de résultats importants. En second lieu, j’ai rappelé à nos amis qui étaient à Montréal et aux nouveaux amis que nous avons rencontrés au cours de notre visite combien l’Union internationale de psychologie scientifique est éprise d’universalité : nous espérons donc de tout cœur que les contacts amorcés lors du dernier Congrès international de psychologie et renouvelés de façon si encourageante au cours de voyages tels que le nôtre aboutiront à une liaison permanente et à des échanges féconds, pour le plus grand bénéfice de la psychologie.