Au Bureau international d’éducation. In memoriam Marcel Abraham : 17 juin 1898-17 février 1955 (1956) a

On ne saurait se faire une idée complète des talents ni des qualités profondément humaines de Marcel Abraham sans l’avoir vu en pleine action mener les débats du Conseil du Bureau international d’éducation (qu’il présida sans discontinuer depuis l’année 1948 jusqu’à sa mort), ou de la Conférence internationale de l’instruction publique (dont il occupa deux fois la présidence, en 1948 et en 1954), ou encore intervenir, à la tête de sa délégation, au cours des travaux de la conférence ou de ceux du comité exécutif du Bureau.

En toutes ces activités, il produisait dès l’abord une impression ineffaçable et aboutissait constamment, avec une autorité souveraine et sans la moindre trace d’effort ou de calcul, à faire triompher les causes qu’il croyait justes ou à faire sortir de l’impasse une discussion mal engagée.

Les raisons de ce succès permanent étaient multiples et admirablement complémentaires. Les deux principales étaient sans doute sa foi et sa bonté, mais il s’y ajoutait, selon un dosage réadapté à chaque situation nouvelle, sa clarté d’esprit, une décision rapide, une information sans défaut et surtout cette habileté suprême, naturelle et spontanée, de ceux qui savent dès le départ se placer au point de vue même de l’interlocuteur.

Marcel Abraham était avant tout un homme de foi, passionné pour un certain nombre d’idéals sociaux, esthétiques et éducatifs. Et comme il s’y référait sans cesse, implicitement et souvent explicitement, il croyait toujours ce qu’il disait. Qualité bien peu commune, surtout dans les réunions intergouvernementales, où tant de paroles sont dictées par des intérêts précis ou par des exigences de simple propagande, et qualité toujours appréciée à sa juste valeur. Et comme les croyances et les passions d’Abraham étaient larges et humaines, et n’avaient rien de celles d’un « spécialiste », sa foi était sans doute le premier des secrets de sa réussite internationale.

Mais cette foi si contagieuse était indissociable de sa bonté. Les idées auxquelles croyait Marcel Abraham n’avaient rien d’abstrait : elles s’incarnaient toujours dans les hommes et dans les actions. C’est pourquoi, avec une étonnante générosité d’esprit, Abraham parvenait à retrouver immédiatement dans le partenaire et même dans l’adversaire ce par quoi il pouvait le comprendre ou l’accepter en partie. C’est à cette sympathie pleine de chaleur autant qu’à ses convictions qu’il devait son succès. Il avait une admirable manière de dire les choses les plus simples comme les plus difficiles et il l’emportait toujours par le courant de compréhension et d’émotion qu’il savait ainsi créer même dans les situations en apparence sans issue. Il faut l’avoir vu redresser un vote contre une majorité initiale et surtout il faut l’avoir vu, dans les coulisses, retourner tel ou tel personnage irréductible, lié par ses « instructions », pour comprendre ce que peuvent les qualités d’un chef chez qui le cœur est à la hauteur du cerveau.

Tout cela ne représente d’ailleurs que l’un des aspects de l’activité de Marcel Abraham au Bureau international d’éducation : c’est l’aspect public, évident pour chacun. Ce que l’on connaît le moins est le rôle décisif qu’il a joué comme inspirateur, conseiller et ami. Lorsqu’il a repris, après Jean Thomas, la direction des relations culturelles du ministère de l’Éducation nationale, il a d’abord hésité à accepter sa succession au conseil de notre Bureau. Au cours d’un bref entretien, que je lui ai souvent rappelé, j’ai cherché à le convaincre que ce travail n’aurait rien d’excessif et qu’un petit voyage périodique à Genève serait un délassement… C’était bien mal le connaître : à peine en fonction, Abraham s’identifiait à ses nouveaux amis, et faisait sa chose de ce petit Bureau sur lequel il posait, quelques semaines auparavant, les questions que l’on peut formuler au sujet d’une institution dont on n’a entendu parler que de loin. Bien plus, les petits voyages de repos en Suisse ont coïncidé très vite avec une période critique entre toutes de l’histoire du Bureau : celle où l’Unesco s’interrogeait pour savoir s’il valait mieux conseiller sa fermeture, en la synchronisant avec celle de l’Institut international de coopération intellectuelle, ou trouver un modus vivendi de collaboration éventuelle. Premier délégué du gouvernement français, Marcel Abraham avait donc simultanément à conseiller son gouvernement, membre du BIE et hôte de l’Unesco, ainsi qu’à conseiller les dirigeants du Bureau, en tant que l’un des principaux représentants aux organes administratifs de notre institution. C’est en ces circonstances qu’Abraham a donné toute sa mesure de haut fonctionnaire français, de président d’un Conseil international et d’ami fidèle et sûr ; il a compris d’emblée le rôle utile et nécessaire que pouvait jouer un petit organe technique de recherche en liaison avec la vaste organisation qu’est l’Unesco, centrée sur l’action mais subordonnée par le fait même à des considérations forcément plus politiques ; et il a travaillé, sans hésiter ni craindre de trop s’engager, à faire triompher la solution qu’il estimait la plus juste.

Depuis lors, il ne s’est guère passé de réunion, à Genève ou à Paris, des conseils du Bureau international d’éducation ou de la « Commission mixte Unesco-BIE », sans que nous ayons recours, et chaque fois davantage, aux intuitions et au jugement de Marcel Abraham, dont l’approbation nous était devenue indispensable. Il était ainsi pour nous beaucoup plus qu’un président permanent : un confident et un ami, dont les appuis et les inspirations ont été d’un prix inestimable. Nous tenions à rappeler ces faits, car les qualités si visibles et si unanimement appréciées de l’homme qui a dirigé tant de nos activités publiques n’étaient que l’une des manifestations de la personnalité rayonnante de celui dont nous avons aussi connu l’affection et la collaboration fraternelles.