[Intervention dans les débats entre rapporteurs, 1]. Le problème des stades en psychologie de l’enfant : symposium de l’Association de psychologie scientifique de langue française, Genève 1955 (1956) a

M. Piaget. — Osterrieth vient de nous communiquer ses réflexions sur l’ensemble des rapports et ces réflexions se divisent en deux parties : 1) II nous a présenté, sous forme d’un tableau synoptique, un document capital qui manifeste les divergences profondes entre les auteurs ; tel est l’état de fait, comme il l’a très bien dit, qui motive l’effort que nous poursuivons en commun en ce moment ; 2) La deuxième partie est un essai de conciliation. Sur la seconde partie, je suis beaucoup moins d’accord avec lui que sur la première. Sa conciliation me paraît, je m’excuse de dire le fond de ma pensée, à l’eau de rose. Elle était sans doute dans le rôle du cinquième homme, qui était là pour nous concilier, mais je ne trouve pas qu’elle réussisse à satisfaire pleinement l’esprit. Pourquoi ?

Il nous faut d’abord nous demander quel but on poursuit en établissant des stades. Tanner a été peut-être un peu désa-busé en insistant sur le seul continu et en considérant toute discontinuité comme artificielle. En effet pourquoi tout le monde parle-t-il de stades ? On cherche à construire des stades parce que c’est là un instrument indispensable d’analyse des processus formateurs. La psychologie génétique cherche à envisager les fonctions mentales dans leur construction et les stades sont l’instrument préalable d’analyse de ces processus formateurs. Mais il faut insister vigoureusement sur le fait que les stades ne constituent pas un but en soi. Je les comparerais à ce qu’est en biologie la classification zoologique ou botanique,

qui est un instrument préalable d’analyse. Quand on fait de la systématique, et j’en ai fait beaucoup autrefois dans le domaine des Mollusques, on aboutit à des résultats comparables à ceux du tableau synoptique d’Osterrieth ! Les classifications des auteurs ne « collent » jamais entre elles ; elles convergent sur certains points mais pas sur d’autres. Seulement il ne faut pas oublier le but poursuivi, qui est de constituer un instrument préalable d’analyse. Or, en tant qu’instruments d’analyse, il est très normal que la définition des stades varie, parce qu’on peut aller plus loin dans certains domaines et moins loin dans d’autres. Les définitions des stades divergent beaucoup selon les auteurs. Pour certains, c’est une simple succession, même sans préoccupation d’ordre constant. Deuxième exigence, que j’indiquais hier : un ordre constant de succession. Troisième exigence : ce sont des coupures naturelles, et pas seulement conventionnelles, parce qu’elles correspondent à des points où l’on voit apparaître quelque chose de nouveau. Quatrième exigence : l’intégration. Cinquième exigence possible : la structure d’ensemble. Ces cinq conditions ne sont pas réunies dans tous les domaines. Dans certains cas, on doit se contenter d’une succession empirique pure et simple ; dans d’autres, on peut atteindre un ordre constant et dans certains seulement on peut arriver à la structure d’ensemble, si l’on ne veut pas abuser de ce mot (de telles structures n’existent que quand elles comportent des critères précis, sans quoi il ne s’agit que de termes verbaux).

Posons maintenant les problèmes. Le problème principal est sans doute celui-ci : existe-t-il des stades généraux qui englobent toutes les fonctions mentales et physiologiques de la croissance ? Or, je n’y ai jamais cru (1) et la conclusion qui me paraît ressortir à l’évidence de nos confrontations est l’absence pour le moment, de tels stades généraux. On y arrivera peut-être, mais il n’en existe pas actuellement. Et cela, me semble-t-il, pour deux raisons :

Une raison physiologique. Nous constatons qu’en fait, il y a lieu de considérer différentes dimensions de la croissance : l’âge dentaire, l’âge squelettique, l’âge cérébral, l’âge endocri-

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nien. Ces âges ne donnent pas du tout lieu à des évolutions semblables. Il y a certains petits parallélismes, mais une multiplicité de fonctions qui évoluent en indépendance relative. C’est là un fait fondamental pour la psychologie.

En psychologie, qui parle de stades généraux invoque un postulat, qui me paraît indémontré : l’unité de la personnalité de l’enfant, qu’affirmait tout à l’heure Osterrieth. Or, en parlant de l’unité de la personnalité, nous pouvons exprimer deux choses bien différentes, qu’il convient de distinguer.

D’abord, l’unité fonctionnelle. La personnalité est l’expression d’un certain nombre de fonctions relativement indépendantes et, bien entendu, à chaque moment l’individu est obligé de faire l’unité en lui entre ses tendances, qui sont antagonistes parfois, qui le mènent en directions divergentes et qu’il doit concilier. Cette unité fonctionnelle est évidente. Tout le monde l’admet, mais elle ne suffit pas pour construire des stades.

Le deuxième sens possible est l’unité structurale de la personne. L’unité structurale, je ne l’ai vue nulle part, à aucun stade dans le développement de l’enfant. Je ne la vois pas non plus chez la plupart des adultes. Je suis moi-même une personnalité multiple, divisée et contradictoire. Dans certains cas, je m’efforce d’être un homme sérieux comme dans les situations professionnelles. Mais dans d’autres situations, je suis infantile ou me conduis comme un adolescent ; II y a des conflits en moi entre ces tendances multiples. Je ne réalise pas l’unité structurale. La seule unité structurale que je me connaisse est l’unité du personnage social que je représente, mais qui ne recouvre pas tout. Comment voulez-vous donc qu’il y ait une unité structurale chez l’enfant, si elle n’existe pas chez l’adulte ? Et s’il n’y a pas d’unité structurale, il n’y a pas de stades généraux qui permettent des correspondances fixes, vérifiables dans tous les domaines, entre toutes les fonctions.

Bornons-nous donc pour l’instant à l’étude des stades spéciaux. Il y a des stades de l’intelligence, du langage, de la perception, des complexes inconscients, etc. Notre but est de chercher l’unité possible, en admettant qu’elle n’est pas réalisable dans la totalité. Mais jusqu’où va-t-elle ? Il existe par exemple des convergences partielles entre certains mécanismes affectifs et certains mécanismes intellectuels, à un moment donné. Mais ces convergences peuvent présenter des sens très

différents et c’est là que les problèmes précis commencent. Lorsque nous observons une convergence entre un domaine affectif et un domaine intellectuel, par exemple entre le choix de l’objet au point de vue affectif, vers 8 mois (ce stade où se constituent des discriminations électives à l’égard de la mère, où ce choix devient visuel et plus seulement tactile), et un certain niveau de l’intelligence à partir duquel débute la construction de l’objet permanent, il s’agit alors de déterminer les relations précises entre cette construction et la polarisation affective sur l’objet. Mais le problème n’est ainsi que posé et c’est là que les stades doivent servir à quelque chose. Les trois solutions possibles sont les suivantes :

1) Est-ce l’objet affectif qui va déterminer la construction de l’objet en tant qu’élément permanent pour l’intelligence sensori-motrice ?

2) Est-ce au contraire le travail de l’intelligence qui va précéder, en fournissant des conditions préalables nécessaires à l’organisation affective ?

Ou 3) Y a-t-il là deux éléments indissociables de toute conduite, une structure cognitive et une énergétique (affective), telles que toutes deux évoluent d’une manière unitaire ?

C’est en présence de tels problèmes que l’emploi des stades est indispensable. Sommes-nous par exemple en mesure de trouver des faits génétiques établissant sur ce point le primat de l’affectif ou de l’intellectuel ? Notre ami très regretté Odier, qui a écrit de belles pages sur l’objet, penchait pour le primat de l’affectif. A propos de tous les niveaux d’intelligence que nous avions caractérisés dans le domaine de l’objet, il cherchait à démontrer l’existence d’une étape affective préalable. C’est relativement à de telles questions bien délimitées que les stades sont utiles. Sur ce point particulier, d’ailleurs, Odier ne m’a pas convaincu : partout où il indiquait l’existence de préparations affectives, nous aurions pu dégager en retour une structuration cognitive et d’ailleurs réciproquement. Mais une telle recherche exige une analyse minutieuse des niveaux.

Examinons de même les remarques très pertinentes de de Saussure sur le complexe d’Œdipe, qui constituerait une intériorisation des personnes parentales aboutissant à une certaine continuité intérieure : or, à cet âge moyen de 6 ans, cette intériorisation correspond à un processus général de l’intelligence ;

c’est le moment où la représentation commence à devenir continue et où, grâce à un jeu d’intuitions articulées, se préparent les notions de conservation. Est-ce alors l’affect qui prépare L’intellect ou vice-versa, ou y a-t-il à nouveau relation indissociable ? Le problème des stades revient à établir si l’un des facteurs précède constamment l’autre, ou s’il y a interaction continue.

D’un tel point de vue les divergences entre les tableaux de stades sont aussi fécondes que les convergences. A cet égard, on peut distinguer dans nos rapports trois types différents de divergences.

D’abord, il peut y avoir hétérogénéité des faits. J’ai été très frappé par le rapport de M. Tanner. J’espérais que les tournants de 7-8 ans et de 11-12 ans correspondraient à des stades suffisamment reconnus dans le domaine du développement cérébral. Je pensais, d’après les travaux de de Crinis sur la cytodendrogenèse, qu’on pourrait repérer des tournants intéressants et établir des correspondances précises. Tanner n’y croit pas et ceci est précieux pour nous. S’il y a divergence dans ce cas, c’est à cause de l’hétérogénéité des faits : la maturation cérébrale et, en particulier, corticale, fournirait simplement un ensemble de possibilités à un âge x, qui ne sont pas actualisées tout de suite, mais tôt ou tard (ou jamais) en fonction de l’expérience physique, d’une part, et du milieu social, de l’autre. II y a là un premier type de divergences qui apportent quelque chose de positif à la connaissance.

Ensuite, il peut y avoir divergence provenant du fait que les auteurs pratiquent leurs coupures autrement, et par conséquent (puisque les coupures sont en partie conventionnelles) caractérisent leurs stades différemment. C’est la seule divergence qui existe entre Wallon et moi sur le problème des stades. Le stade émotif dont il parle dans son rapport, avec des expressions assez frappantes qui rappellent l’« égocentrisme » : « subjectivisme radical », « syncrétisme subjectif », etc., est pour moi un stade au cours duquel on observe des processus sensori-moteurs continus, et non pas un primat du proprioceptif. Dès la coordination de la vision et de la préhension (4 mois 1/2), nous voyons par exemple se constituer ce que j’ai appelé les réactions circulaires secondaires », portant sur les objectifs extérieurs, par opposition aux réactions circulaires primaires

relatives au corps propre. Mais, sur ce point, s’il y a divergence apparente, c’est peut-être simplement parce qu’un des auteurs insiste sur un aspect particulier du développement et d’autres sur des aspects différents. Nous retombons alors dans les problèmes de convergence que j’indiquais tout à l’heure.

Enfin, dernière variété de divergences, l’hétérogénéité doctrinale, due aux interprétations. Dans les tableaux que M. Osterrieth nous a montrés, on trouve par exemple un système de stades au sujet duquel je n’arrive pas à voir la moindre convergence ni avec celui de Wallon, ni avec le mien : c’est le système de Charlotte Buehler. Les stades de Charlotte Buehler correspondent à une succession de diastoles et de systoles, si l’on peut dire, c’est-à-dire d’intérêts centrés alternativement (et non pas successivement ou simultanément) sur le moi et sur l’objet. Cela me paraît un peu construit…

Je conclurai par un appel à la méthode. Comment sortir de telles situations ? Je n’en vois qu’un procédé certain : le recours aux méthodes longitudinales. Il faut examiner une série de cas individuels tous les mois ou tous les trois mois, à un ensemble de points de vue différents et en ayant ces classifications à l’esprit. On pourra établir alors s’il existe des antériorités systématiques ou si le chaos de nos stades actuels correspond aux faits eux-mêmes ! Ce n’est pas par une conciliation globale et verbale que nous pourrons en sortir. Ce n’est pas non plus en affirmant a priori l’unité de la personnalité au point de vue structural.

 

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