[Intervention dans les débats entre rapporteurs, 2]. Le problème des stades en psychologie de l’enfant : symposium de l’Association de psychologie scientifique de langue française, Genève 1955 (1956) a

M. Piaget. — J’ai été très troublé par le dialogue entre Zazzo et Tanner, comme j’avais été troublé déjà par le rapport de Tanner lui-même. J’aimerais donner un exemple très délimité d’un problème auquel il n’y a pas de réponse dans le rapport de Tanner et auquel il n’y a peut-être pas de réponse possible actuellement, mais un problème sans la solution duquel il est bien difficile de faire de la psychologie des opérations intellectuelles appuyées sur la physiologie. C’est le problème des opérations formelles que Zazzo a si clairement caractérisé tout à l’heure.

Dans nos sociétés, à un âge déterminé qui est situé entre 11-12 et 13-14 ans, nous observons l’apparition d’un nouveau système d’opérations que j’ai cherché à caractériser hier en quelques mots. Ce système dépend du milieu social, à preuve qu’il n’existe même pas chez l’adulte dans de nombreuses sociétés dites primitives, et que même chez les Grecs, qui ont sans doute découvert l’emploi d’un tel système, cet emploi demeurait réservé à une élite. Il me semble évident que si l’on avait fait les mêmes recherches chez l’enfant grec du temps d’Aristote qu’on peut faire actuellement sur les petits Parisiens ou les petits Genevois de 10-15 ans, on serait arrivé à des résultats très différents.

A quoi correspond une telle structuration au point de vue neurologique ? Nous avons là-dessus des travaux très intéressants. Ceux de Mc Culloch et Pitts, d’une part, qui montrent que le système des connexions neuroniques peut être traduit dans un langage isomorphe aux opérations formelles. Nous avons, d’autre part, les données cybernétiques : les machines à calculer recourent à l’emploi de « réseaux », de « groupes » et d’une arithmétique binaire isomorphe à l’algèbre de Boole et au système des opérations propositionnelles. Il y a donc deux possibilités :

1) Un tel système est prévu par le système nerveux, il est inscrit d’avance dans le système nerveux et pourrait fonctionner à tout âge ; il ne le fait pas à cause du milieu social. Chez nous, la première apparition de ces opérations a lieu seulement à 12 ans, parce que nous avons une société qui n’est pas suffisamment avancée au point de vue de l’échange culturel entre les individus ou de l’apport culturel d’une génération à une autre. Mais avec une éducation convenable, on doit arriver à faire faire des raisonnements hypothético-déductifs à des enfants de 3 ou 4 ans. Voilà une première interprétation ;

2) Nous n’avons jamais réussi, malgré toutes nos techniques pédagogiques, à faire faire des raisonnements hypothético-déductifs à des enfants de 3 ou 4 ans. Nous n’y parvenons qu’à partir de 10 ans, optimum, pour les cas bien doués. II est possible que des génies y arrivent à 7 ou 8 ans, mais il y a quand même un âge moyen qui est tardif. L’appareil nerveux est là, mais il ne fonctionne pas encore, il y a des conditions de maturation qui ne sont pas réalisées. Qu’est-ce qui se passe ? Vous nous répondez très prudemment nous ne savons pas. D’autres sont moins prudents et nous donnent des âges de myélinisation ou de cytodendrogenèse. Voilà le problème. Tant que nous sommes en suspens là-dessus, que voulez-vous que nous disions comme psychologues ?

[…………]