[Intervention dans les débats entre rapporteurs, 3]. Le problème des stades en psychologie de l’enfant : symposium de l’Association de psychologie scientifique de langue française, Genève 1955 (1956) a

M. Piaget. — J’aimerais répondre, pendant que je m’en souviens, à quelques questions qu’on vient de me poser et essentiellement à deux.

Je ne nie pas l’unité fonctionnelle de la personnalité. Je ne nie pas qu’à chaque moment il y ait interaction entre tous les éléments structuraux entre eux, quel que soit leur antagonisme éventuel. Ce que je nie, c’est une unité structurale de la per-

sonnalité que l’on puisse définir. J’admets le terme de Wallon, qui est un terme fonctionnel, mais définir un stade général comme correspondant à une structure commune à tous les aspects de la personnalité, je ne sais pas ce que cela veut dire. Toutes les fois que je me suis trouvé en présence de textes qui semblent affirmer de telles réalités, j’ai eu l’impression d’une notion littéraire beaucoup plus que mesurable. On ne sait pas quel critère adopter, cela n’est plus quelque chose d’utilisable dans la pratique des stades. C’est tout ce que je voulais dire. C’est donc une prudence vis-à-vis des stades généraux. Mais cela ne prouve pas qu’on n’y arrive pas dans 10 ou 20 ans.

Il y a, d’autre part, la question très intéressante que m’a posée M. Fauville : est-ce que le fait que les stades sont plus nettement définis dans le domaine des opérations Iogico-arithmétiques ne tiendrait pas à la nature même des réalités sur lesquelles portent les stades ? Je suis très séduit par l’hypothèse présentée par M. Fauville, mais elle me semble recouvrir des difficultés fondamentales, révélées par le langage même qu’il a employé. Il a parlé des données logiques comme s’il existait des données logico-arithmétiques. C’est tout le problème de savoir à quoi correspondent les êtres abstraits. Alors, ou bien l’on est platonicien et l’on sort complètement de la psychologie (ce qui ne supprime d’ailleurs pas les problèmes psychologiques parce qu’il s’agirait de comprendre comment on atteint les êtres idéaux), ou bien l’on reste dans le réel. En ce dernier cas, la seule manière de concevoir que les réalités logico-mathématiques existent par elles-mêmes, en dehors du sujet, c’est la manière bien connue qui consiste à les lier à un langage. La logique serait une sorte de syntaxe générale, les mathématiques seraient elles-mêmes un langage, c’est la thèse de l’empirisme logique des Anglo-Saxons. On peut très bien concevoir une théorie du développement consistant à dire que l’enfant acquiert les notions logico-arithmétiques, toutes les opérations, du dehors, par une sorte de transmission culturelle qui se ferait par la famille, l’école, etc., mais essentiellement par le langage. En ce cas, l’enfant se trouve en présence d’un système tout organisé et ce serait pourquoi nous nous trouverions sur ce terrain privilégié des intégrations. Mais si tout est donné du dehors et s’il y a simplement transmission, et si cette acquisition est l’apprentissage d’une réalité toute faite, inscrite dans les

représentations collectives du groupe, je ne comprends pas la présence, d’étapes régulières d’assimilation. Cette réalité toute faite devrait pénétrer dans l’esprit de l’individu ou bien d’un bloc ou au hasard. Que dire pour expliquer les étapes ? Il faudrait admettre qu’aux étapes élémentaires, correspondent des réalités plus simples et aux étapes supérieures, les formes les plus complexes. Ce serait une hiérarchie qui irait de la simplicité à la complexité. Mais si vous regardez de près, et je m’y suis souvent essayé, que veut dire simplicité, que veut dire complexité ? Ce ne sont pas des notions objectives. Ce sont des notions qui n’ont de sens que relativement au sujet, et on en arrive à cette conclusion, que le sujet assimile ces réalités extérieures (dans l’hypothèse où elles le sont) dans un certain ordre, parce que cet ordre est ce qu’il y a de plus naturel au point de vue des étapes du développement de l’intelligence. De telle sorte que nous ne résolvons absolument pas le problème nous retombons dans cette notion que, pour assimiler une réalité extérieure, il faut des instruments d’assimilation, et les stades seraient simplement les stades des instruments de l’assimilation ; et cela ne résout pas le problème de M. Fauville dans le sens de la solution qu’il nous propose.

Dans les deux cas, platonisme ou solution dite linguistique, nous ne résolvons donc pas le problème. Je crois que la solution en est la suivante et s’oriente dans une position inverse de celle de M. Fauville : c’est de ne pas faire appel à des réalités logicomathématiques toutes faites, c’est de penser que ces opérations sont simplement les formes les plus générales de la coordination des actions. Pour ma part, je ne crois pas du tout que la logique tienne au langage seul, elle plonge plus profondément dans la coordination des actions et également, j’espère, dans les coordinations nerveuses. (Mais pour le moment, disons « coordination des actions »). Et alors, puisqu’il s’agit des coordinations les plus générales, il y a naturellement là un terrain privilégié pour établir des étapes à la fois distinctes et intégratives. Ce sont les coordinations générales, et pas des secteurs particuliers comme le langage, la perception, etc., et, d’autre part, elles sont intégratives, parce qu’elles ne peuvent pas être autre chose en tant que générales (1). J’aurais donc une réponse à vous donner

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sur ce terrain de la coordination des actions. Je ne crois pas qu’on avance le problème en faisant appel au contenu, parce que celui-ci va toujours se disloquer dans les deux branches de l’alternative que je vous indiquais tout à l’heure et dont ni l’une ni l’autre ne nous explique le caractère privilégié des étapes et des intégrations.