L’épistĂ©mologie de la relation. L’évolution humaine : spĂ©ciation et relation (1957) a

Le titre de cette communication finale demande un petit commentaire, car il semble hĂ©tĂ©rogĂšne eu Ă©gard aux autres sujets traitĂ©s en ces journĂ©es. On attendait sans doute que nous parlions avant tout de la relation dans la perception et dans l’intelligence humaines, et, de façon gĂ©nĂ©rale, de la psychogenĂšse de la relation chez l’ĂȘtre humain.

Or, c’est bien ainsi que nous entendons d’abord notre sujet car nous croyons qu’une Ă©pistĂ©mologie scientifique est nĂ©cessairement gĂ©nĂ©tique : l’épistĂ©mologie d’un instrument intellectuel quelconque suppose au prĂ©alable l’examen de sa psychogenĂšse, car seul l’examen des lois de formation de cet instrument de connaissance permet de dĂ©gager sa signification Ă©pistĂ©mologique rĂ©elle.

Nous traiterons donc effectivement, en premier lieu, de la formation de la relation et, de ce point de vue initial, nous ne sortirons pas du cadre de ces confĂ©rences sur la « spĂ©ciation humaine », car si l’intelligence et la perception animales connaissent certains types de relations, d’autres variĂ©tĂ©s de relations sont peut-ĂȘtre spĂ©ciales Ă  l’homme.

Mais si, de la psychogenĂšse, nous passons ensuite Ă  l’épistĂ©mologie de la relation, c’est qu’on nous a demandĂ©, pour cette sĂ©ance de clĂŽture, de prĂ©senter quelques rĂ©flexions plus gĂ©nĂ©rales permettant de revenir sur l’ensemble des autres sujets.

I. Introduction génétique

La relation intervient sans cesse dĂ©jĂ , en tant qu’instrument de connaissance dans la perception et l’intelligence animales.

Dans le domaine de la perception animale, la relation constitue mĂȘme sans doute un fait premier, en particulier sous forme de cette sorte de relativitĂ© qui s’oppose aux qualitĂ©s dites absolues. En des expĂ©riences devenues classiques Koehler a mis la chose en Ă©vidence Ă  propos de la perception des couleurs chez les poules. On dispose par exemple devant la poule un carton blanc (A) et un carton gris clair (B), en la dressant Ă  ne piquer son grain que sur cette derniĂšre teinte. Une fois dressĂ©, l’animal est mis en prĂ©sence du carton gris clair (B), qu’il connaĂźt, et d’un carton gris plus foncĂ© (C) qu’il n’a jamais vu, mais avec suppression du carton blanc A. Or, une fraction importante des sujets examinĂ©s (70 Ă  80 %) piquent immĂ©diatement le grain sur le carton nouveau C, seule une minoritĂ© choisissant le carton connu B conformĂ©ment aux lois de l’associationnisme traditionnel ! La majoritĂ© des sujets n’a donc pas perçu la couleur sous forme d’une qualitĂ© absolue, mais bien d’une relation : habituĂ©e Ă  prendre la nourriture sur la plus foncĂ©e de deux teintes (B > A), la poule a simplement transposĂ© cette relation sur le nouveau couple de cartons (C > B) et a donc choisi le carton le plus foncĂ©. Notons d’ailleurs, entre parenthĂšses, que la qualitĂ© absolue prĂ©fĂ©rĂ©e par la minoritĂ© est sans doute elle aussi une relation, mais reposant sur la symĂ©trie (le mĂȘme blanc ou le mĂȘme gris, etc.) et non plus sur l’asymĂ©trie (plus foncĂ©, etc.). Mais peu importe pour le moment.

La relation est d’un emploi tout aussi essentiel dans le mĂ©canisme de l’intelligence animale. Lorsque les ChimpanzĂ©s du mĂȘme Koehler, non seulement utilisent des instruments mais encore en prĂ©parent de nouveaux dans des situations exigeant une certaine invention, il va de soi que les actes de cette intelligence sensori-motrice consistent Ă  coordonner entre elles des relations. Toutes les techniques animales, des plus simples aux plus complexes, constituent des coordinations de relations.

Mais de quels types de relations s’agit-il ? Dans les exemples que nous venons de rappeler, la relation conduit Ă  des succĂšs divers. En d’autres cas, elle est source d’erreurs : on retrouve ainsi chez l’animal, la plupart des « illusions gĂ©omĂ©triques » Ă©tudiĂ©es dans la perception humaine (on a mĂȘme dĂ©celĂ© chez le Vairon l’illusion des cercles concentriques de DelbƓuf !) Seulement, succĂšs ou Ă©checs ne sont pas encore des critĂšres prĂ©cis et mĂȘme les relations que nous appellerons tout Ă  l’heure « modifiantes » ou encore « dĂ©formantes » peuvent suffire Ă  permettre de rĂ©soudre avec succĂšs certains problĂšmes d’intelligence. Seule l’analyse des structures aboutit Ă  des distinctions nettes.

D’un tel point de vue nous allons distinguer deux types extrĂȘmes de relations, comportant bien entendu toute une gamme d’intermĂ©diaires entre eux.

Les relations du premier type seront dites modifiantes et mĂȘme en certains cas dĂ©formantes, parce qu’elles modifient les termes comme tels, qu’elles relient l’un Ă  l’autre. La relation modifiante est celle Ă  laquelle se rĂ©fĂšre le sens commun lorsqu’on affirme dans une intention sceptique que « tout est relatif ». Et effectivement la relation modifiante comporte un Ă©lĂ©ment de subjectivitĂ©. Ainsi une chambre de tempĂ©rature moyenne paraĂźt chaude Ă  celui qui vient du froid et froide Ă  celui qui sort d’un local mieux chauffé : la relation, en ce cas, modifie les termes mĂȘmes de la comparaison tout en Ă©tant ipso facto conditionnĂ©e par l’expĂ©rience antĂ©rieure du sujet.

À l’autre extrĂȘme nous parlerons de relation conservante lorsqu’elle ne modifie pas les termes qu’elle relie. Source d’objectivitĂ©, la relation conservante aboutit Ă  une relativitĂ© qui accroĂźt la connaissance en Ă©tendue et en prĂ©cision. Telles sont, par exemple, la relativitĂ© galilĂ©enne ou la relativitĂ© einsteinienne : dire que le temps est relatif consiste Ă  insĂ©rer les mesures temporelles en un systĂšme cohĂ©rent solidaire d’un « groupe de transformations » et comportant Ă  titre d’invariant la vitesse de la lumiĂšre.

Or, dans les sociĂ©tĂ©s les plus civilisĂ©es, la relation conservante ne se constitue chez l’enfant qu’aux environs de 7-8 ans, en fonction des premiers systĂšmes opĂ©rationnels de nature logico-mathĂ©matique. Il est donc probable que la relation modifiante qui persiste largement chez l’homme adulte de tous les milieux en certaines de ses fonctions mentales (perception, etc.) et qui est seule Ă  l’Ɠuvre dans l’intelligence prĂ©opĂ©ratoire du petit enfant, est aussi la seule en jeu dans la perception et l’intelligence animales.

La relation conservante serait en ce cas spĂ©ciale Ă  l’espĂšce humaine et encore Ă  partir d’un certain niveau de culture collective et de dĂ©veloppement individuel. Mais il reste possible que certaines formes de relations intervenant dans les structures de l’intelligence sensori-motrice se rapprochent d’assez prĂšs de la relation conservante : dans cette hypothĂšse il en existerait des manifestations ou tout au moins des esquisses chez le chimpanzĂ© comme aux stades supĂ©rieurs de l’intelligence pratique prĂ©cĂ©dant les dĂ©buts du langage chez l’enfant.

II. La relation modifiante

C’est dans le domaine de la perception qu’il est le plus facile d’analyser les relations modifiantes et les structures qu’elles comportent. La relativitĂ© perceptive est, en effet, fondamentalement dĂ©formante (sauf exceptions apparentes dues Ă  la compensation des dĂ©formations), en ce sens que les termes perceptivement comparĂ©s entre eux sont modifiĂ©s par le fait mĂȘme de la comparaison.

Par exemple, dans les comparaisons visuelles de longueurs, une tige B, comparĂ©e Ă  une tige A plus petite qu’elle, est surestimĂ©e par contraste avec A si la diffĂ©rence entre elles est perceptible (en dessous du seuil d’égalitĂ©, elle sera au contraire assimilĂ©e à A, mais c’est lĂ  encore une relation dĂ©formante, et prĂ©sentant certains mĂ©canismes communs avec le contraste). Par contre, si la mĂȘme tige B est comparĂ©e Ă  une tige C plus grande qu’elle, B sera au contraire dĂ©valuĂ©e et C surestimĂ©e. Si nous dĂ©signons par B (> A) et B (< C) l’élĂ©ment B en tant que comparĂ© à A ou à C ; et par B l’élĂ©ment B considĂ©rĂ© isolĂ©ment, on aura donc :

(1) B (> A ) > B

(2) B (< C) < B

et

(3) B (> A) > B (< C).

Ces inĂ©galitĂ©s (qui s’appliquent d’ailleurs aussi bien Ă  l’exemple des chambres froides ou chaudes invoquĂ© plus haut) expriment ainsi la non-identitĂ© fonciĂšre ou l’absence de conservation de l’élĂ©ment perceptif ; ou, ce qui revient au mĂȘme (car, dans le domaine perceptif comme en gĂ©nĂ©ral, les Ă©lĂ©ments n’existent pas indĂ©pendamment des relations qu’ils soutiennent entre eux) ces inĂ©galitĂ©s expriment le caractĂšre fonciĂšrement modifiant de la relation perceptive.

Ces dĂ©formations propres aux relations perceptives ne se distribuent d’ailleurs pas au hasard, mais obĂ©issent Ă  des lois statistiques assez gĂ©nĂ©rales. C’est ainsi que nous avons pu rĂ©duire les « illusions gĂ©omĂ©triques » planes actuellement connues (soit environ seize figures distinctes donnant lieu Ă  des dĂ©formations systĂ©matiques), Ă  une loi extrĂȘmement simple :

P = ± (nL (L1 − L2) × (L2 : L max)) / S

oĂč P est la dĂ©formation (positive ou nĂ©gative), L1 la plus grande des deux longueurs comparĂ©es, L2 la plus petite, L max la longueur maximum de la figure, nL le nombre des comparaisons portant sur la longueur dĂ©formĂ©e et S = la surface de la figure.

Un exemple particuliĂšrement frappant de ces illusions perceptives, et un exemple spĂ©cialement instructif quant au caractĂšre modifiant ou dĂ©formant des relations appartenant au premier type que nous analysons ici, est l’illusion dite de DelbƓuf lorsqu’on la mesure sur le cercle extĂ©rieur. La figure en question consiste en deux cercles concentriques, dont le plus grand, de diamĂštre B, demeure constant, tandis que l’on fait varier le diamĂštre A du plus petit, de maniĂšre Ă  Ă©tudier les maxima positif et nĂ©gatif du point de vue de la loi indiquĂ©e Ă  l’instant. Appelons en outre A’ la largeur de l’anneau sĂ©parant les deux cercles : le diamĂštre B sera donc Ă©gal Ă  B = A + 2A’. Il se produit alors une action dĂ©formante du grand cercle sur le petit et rĂ©ciproquement, en fonction des relations A > 2A’ ou 2A’ > A, B > A et B > 2A’. AprĂšs avoir analysĂ© jadis les dĂ©formations portant sur le cercle intĂ©rieur A nous avons cherchĂ© rĂ©cemment Ă  dĂ©terminer les « erreurs » portant sur le grand cercle B. Mon Ă©lĂšve Koshropour a commencĂ© cette Ă©tude en se servant d’étalons ou mesurants formĂ©s de cercles simples (vides) de diffĂ©rentes grandeurs, de maniĂšre

Figure servant à mesurer l’illusion de DelbƓuf

Ă  Ă©tablir pour quels rapports le sujet les verrait Ă©gaux au grand cercle B. Il a ainsi trouvĂ© que le grand cercle B est surestimĂ© au maximum quand A = 2A’ et que le mĂȘme grand cercle B est perçu selon des dimensions minimum pour un rapport d’environ A’ = B/6. Il a vĂ©rifiĂ© la chose sur des enfants de diffĂ©rents Ăąges et constatĂ© que ce maximum et ce minimum demeuraient relativement constants chez les divers groupes de sujets. Par contre, lorsqu’il m’a apportĂ© ses rĂ©sultats, nous avons constatĂ© avec stupĂ©faction, en comparant entre elles les diverses figures formĂ©es de cercles concentriques, sans plus nous servir des mesurants formĂ©s de cercles vides, que la figure correspondant au minimum (donc A’ = B/6) paraissait plus grande que la figure correspondant au maximum trouvĂ© (donc A = 2A’) ! Autrement dit, de deux cercles B (que nous appellerons B1 et B2) B1 est perçu comme plus petit quand on le mesure au moyen de cercles vides, et B2 comme beaucoup plus grand, tandis que si on les compare directement entre eux, on perçoit B1 > B2 !

AprĂšs avoir contrĂŽlĂ© la chose sur un certain nombre de sujets, j’ai priĂ© M. Koshropour de se livrer Ă  une nouvelle expĂ©rience systĂ©matique en faisant comparer deux Ă  deux toutes ses figures Ă  cercles concentriques, et il a effectivement obtenu une courbe des erreurs assez semblable Ă  la premiĂšre, mais pour ainsi dire retournĂ©e de haut en bas et de gauche Ă  droite, son ancien maximum devenant minimum et rĂ©ciproquement !

Empressons-nous d’ajouter que si la relation perceptive modifiante ou dĂ©formante semble ainsi nous plonger en pleine contradiction logique, cet exemple lui-mĂȘme est aisĂ©ment explicable et relĂšve comme les autres de la loi Ă©noncĂ©e plus haut. En effet, le premier des deux facteurs qui intervient dans cette illusion est la relation entre A et 2A’ : lorsque A > 2A’ le diamĂštre A du petit cercle sera valorisĂ© par les largeurs 2A’ et quand 2A’ > A ce sera l’inverse. On aura ainsi toujours un Ă©lĂ©ment valorisĂ© (A ou 2A’) et un Ă©lĂ©ment dĂ©valorisĂ© (2A’ ou A). Seulement, comme la mesure de l’illusion porte sur le diamĂštre B du grand cercle constant et comme A et 2A’ sont les deux parties constitutives de B (puisque B = A + 2A’), le tout B peut ĂȘtre aussi bien valorisĂ© par la valorisation de A, quand A > 2A’, que dĂ©valorisĂ© par la dĂ©valorisation de 2A’. De mĂȘme, quand 2A’ > A le tout B peut ĂȘtre aussi bien valorisĂ© par la valorisation de 2A’ que dĂ©valorisĂ© par la dĂ©valorisation de A. C’est pourquoi ce premier facteur de diffĂ©rence entre A et 2A’ peut aussi bien conduire l’illusion dans le sens positif que dans le sens nĂ©gatif. Mais il intervient un second facteur possible : c’est la relation unissant soit A soit 2A’ au diamĂštre total lui-mĂȘme B. En effet, et en particulier lorsque l’on mesure le tout B au moyen d’étalons formĂ©s de cercles vides, ce tout B est nĂ©cessairement comparĂ© Ă  ses parties A ou 2A’ selon les diffĂ©rences B > A et B > 2A’. Il en rĂ©sulte alors Ă  nouveau deux effets possibles :

1) Le tout peut ĂȘtre valorisĂ© par ses Ă©lĂ©ments plus petits que lui, ce qui constitue Ă  proprement parler l’« illusion des espaces divisĂ©s » (dite aussi illusion d’Oppel-Kundt).

2) Le tout peut dĂ©valoriser ses propres Ă©lĂ©ments et, par consĂ©quent, peut ĂȘtre en fin de compte dĂ©valorisĂ© par eux, puisqu’il ne constitue prĂ©cisĂ©ment rien d’autre que leur rĂ©union.

Ce sont ces deux couples d’effets possibles, mais contradictoires ou compatibles entre eux deux par deux qui expliquent l’équivoque fondamentale de cette illusion, laquelle se prĂ©sente sous une certaine forme lorsqu’on la mesure au moyen d’étalons constituĂ©s par des cercles vides et sous une forme renversĂ©e lorsque l’on compare entre eux les seuls modĂšles constituĂ©s par des cercles concentriques. En effet, la structure perceptive d’ensemble n’est nullement la mĂȘme dans ces deux situations expĂ©rimentales. Dans le cas oĂč les modĂšles concentriques sont comparĂ©s Ă  des Ă©talons vides, le tout B est mis en Ă©vidence par cette comparaison mĂȘme en tant que distinct des parties A et 2A’ (puisque le cercle vide = B seul). Il est alors surestimĂ© en tant que tout et les parties sont elles-mĂȘmes valorisĂ©es lorsqu’elles sont Ă©gales (A = 2A’). Par contre les parties sont dĂ©valuĂ©es l’une par rapport Ă  l’autre lorsqu’elles sont inĂ©gales (2 A’ quand 2A’ < A ou A quand A < 2A’). Au total l’illusion se produira donc en fonction de la surestimation du tout, mais avec des minima correspondant aux inĂ©galitĂ©s des parties (selon la loi indiquĂ©e). Dans le cas, au contraire, oĂč les modĂšles concentriques sont simplement comparĂ©s entre eux, le tout B n’est plus mis en Ă©vidence par la prĂ©sence des cercles vides et ne joue donc plus de rĂŽle. Par consĂ©quent, les parties A et 2A’ n’étant plus dĂ©valorisĂ©es par le tout sont simplement comparĂ©es entre elles d’une figure Ă  l’autre, et la plus grande sera valorisĂ©e par la plus petite puisqu’il y a toujours valorisation de quelque chose : d’oĂč le maximum pour un certain rapport A > 2A’ (en fonction de la loi mentionnĂ©e) et un minimum pour A = 2A’.

C’est ainsi que l’on peut expliquer d’une maniĂšre trĂšs simple l’illusion en question, y compris son renversement surprenant au cas oĂč les modĂšles sont comparĂ©s entre eux et non plus avec des cercles uniques. Nous avons tenu Ă  exposer cet exemple un peu en dĂ©tail, non seulement pour montrer un beau cas de relation « dĂ©formante », mais encore et surtout pour faire apercevoir que, si contraires Ă  la logique que soient ces relations, elles relĂšvent nĂ©anmoins d’un mode d’explication cohĂ©rent et d’un calcul fondĂ© sur des considĂ©rations probabilistes qu’il est inutile de dĂ©velopper ici, allant en certains domaines jusqu’à la prĂ©vision possible.

Au total, les relations perceptives peuvent ĂȘtre appelĂ©es modifiantes ou dĂ©formantes en ce sens que le mesurĂ© est constamment relatif au mesurant et rĂ©ciproquement et surtout en ce sens que le systĂšme des relations modifie sans cesse les termes mĂȘmes de la relation, autrement dit les prĂ©tendus « élĂ©ments » qui sont Ă  comparer. Du point de vue du sujet, ces relations modifiantes sont causes de dĂ©formations ou « illusions » continuelles, mais, du point de vue du psychologue, elles permettent la constitution d’une thĂ©orie objective de la relation dans la mesure oĂč il est possible de dĂ©gager les lois et le schĂ©ma causal de ces dĂ©formations. Seulement, il convient de noter qu’une thĂ©orie cohĂ©rente des relations dĂ©formantes ne saurait ĂȘtre construite que par l’intermĂ©diaire de relations logico-mathĂ©matiques, donc par le moyen des relations conservantes.

Remarquons enfin que la relation dĂ©formante n’est pas spĂ©ciale Ă  la perception. Dans les diffĂ©rentes structures qui marquent les Ă©tapes du dĂ©veloppement de l’intelligence, on retrouve la relation dĂ©formante Ă  tous les niveaux prĂ©opĂ©ratoires, jusqu’au dĂ©but des opĂ©rations de classes et de relations qui caractĂ©risent le niveau de 7-8 Ă  11-12 ans. C’est ainsi qu’en comparant une boulette d’argile Ă  une autre boulette d’abord identique Ă  la premiĂšre puis transformĂ©e en un boudin de plus en plus allongĂ©, les petits de 5-6 ans diront par exemple que le boudin contient plus d’argile parce qu’il est plus long, puis (lors d’un nouvel allongement) qu’il en contient moins parce qu’il est plus mince. En un tel cas la multiplication des relations plus long × plus mince n’aboutit pas Ă  un produit constant, comme le penseront les enfants de 8-9 ans lorsqu’ils admettront une compensation exacte entre les transformations : les relations non compensĂ©es demeurent dĂ©formantes en ce sens que quand l’enfant de 5-6 ans invoque la longueur croissante pour justifier sa croyance Ă  l’augmentation de matiĂšre, il oublie la minceur croissante ou la maintient Ă  l’arriĂšre-plan de son champ d’attention ; aprĂšs quoi il revient brusquement Ă  la relation de minceur mais oublie alors la longueur ou en sous-estime la valeur. En bref, ici aussi l’on peut parler de relations « modifiantes » ou « non conservantes » et elles le sont au sens propre puisqu’elles aboutissent Ă  nier la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre.

Mais c’est en bien d’autres domaines encore que la perception et l’intelligence prĂ©opĂ©ratoire que l’on retrouve les relations modifiantes. Les diffĂ©rents systĂšmes des valeurs non normatives (nous appellerons valeurs normatives les valeurs morales ou juridiques, etc., en tant qu’elles sont subordonnĂ©es Ă  des obligations ou normes au sens strict), telles que les valeurs Ă©conomiques, les valeurs d’intĂ©rĂȘt, etc., comportent de telles relations : la maniĂšre dont un objectif est valorisĂ© ou dĂ©valorisĂ© en fonction de facteurs tels que la raretĂ©, etc., exclut toute conservation nĂ©cessaire des valeurs et subordonne celles-ci au jeu des relations modifiantes. Un tel fait n’exclut d’ailleurs en rien la possibilitĂ© d’élaborer une thĂ©orie mathĂ©matique des valeurs ni une psychologie des intĂ©rĂȘts.

Encore une remarque. On a parfois opposĂ© la notion de structure Ă  celle de relation, et, dans le domaine des relations dĂ©formantes, on a souvent invoquĂ© la structure de « Gestalt » comme si elle permettait une analyse plus profonde des rĂ©alitĂ©s perceptives, etc., que le recours Ă  la relation elle-mĂȘme. Mais il importe de noter que cette structure de « Gestalt » peut elle-mĂȘme ĂȘtre prise en deux significations distinctes, selon que l’on fait de la totalitĂ© une sorte de chose ou de rĂ©alitĂ© qui Ă©merge de la rĂ©union des parties et se les subordonne aussitĂŽt, ou selon que l’on conçoit sans plus la totalitĂ© comme constituant dĂšs le dĂ©part un systĂšme de relations. Il existe ainsi, sur le terrain des perceptions, etc., trois systĂšmes explicatifs possibles et non pas deux seulement (comme le pensent ceux qui se bornent Ă  opposer la « Gestalt » Ă  l’associationnisme). Il y a en premier lieu le mode atomistique : des Ă©lĂ©ments isolĂ©s prĂ©alables (les sensations par exemple), puis des associations les rĂ©unissant en une synthĂšse ultĂ©rieure. Il y a en second lieu les modĂšles d’émergence ou de totalitĂ© entendue au sens rĂ©aliste (et ainsi raisonnent la plupart des « gestaltistes ») : totalitĂ© dĂšs le dĂ©part, et structuration par diffĂ©renciation ou action causale du « tout » sur les parties. Il y a en troisiĂšme lieu le mode relationnel : relations dĂšs le dĂ©part, la totalitĂ© s’expliquant non pas par une synthĂšse d’élĂ©ments mais par une composition de relations, ce qui n’est pas la mĂȘme chose. On peut encore, en ce dernier cas, appeler le tout une « Gestalt » lorsqu’il est composĂ© de relations dĂ©formantes, mais ce tout n’agit plus alors en vertu de ses qualitĂ©s ou de ses forces propres, puisqu’il est simplement l’expression de l’interdĂ©pendance de toutes les relations en jeu. Plus prĂ©cisĂ©ment il n’y a plus un « tout » agissant sur chacune des parties, mais chacune des parties est en relation avec chacune des autres : or, cela n’est pas exactement identique puisque ces interrelations permettent la dĂ©duction et le calcul des lois de composition.

III. La relation conservante

Contrairement aux relations perceptives, les relations logiques sont conservantes, en ce sens qu’elles ne dĂ©forment pas les termes qu’elles relient mais les enrichissent de nouvelles liaisons sans pour autant dĂ©truire les anciennes. C’est ainsi que l’on peut avoir simultanĂ©ment B > A et B < C sans que la valeur de B en soit pour autant modifiĂ©e. Mais cette conservation est encore une relation B = B (relation symĂ©trique, transitive et rĂ©flexive), de telle sorte que mĂȘme en un tel cas on ne saurait parler d’une antĂ©rioritĂ© des termes Ă©lĂ©mentaires par rapport Ă  la relation : l’élĂ©ment ne se conserve pas indĂ©pendamment de ses relations, mais Ă  travers elles et en vertu mĂȘme de leurs modes de composition.

Cette remarque permet d’entrevoir comment le sujet procĂšde au cours du dĂ©veloppement mental, de la relation dĂ©formante Ă  la relation conservante. Une relation isolĂ©e demeure modifiante soit au point de vue perceptif, soit Ă  celui de la pensĂ©e (ou reprĂ©sentation) prĂ©opĂ©ratoire. Par exemple, lorsque l’on donne Ă  un enfant de 5-6 ans trois objets de mĂȘme volume Ă  sĂ©rier selon leur poids croissant, il lui arrivera de les soupeser dans l’ordre A < B et A < C au lieu de A < B et B < C ; dans le premier cas il n’éprouvera pas la nĂ©cessitĂ© de comparer encore B et C et posera indiffĂ©remment A < B < C ou A < C < B : ces relations demeurent donc incomplĂštes et elles sont alors dĂ©formantes dans la mesure oĂč elles sont incomplĂštes ; effectivement, au niveau oĂč l’enfant ne parvient pas Ă  sĂ©rier des poids, il n’arrive pas Ă  dominer la transitivitĂ© de leurs Ă©galitĂ©s, etc., et Ă©choue en particulier Ă  comprendre la conservation du poids d’un objet en cas de simple modification de sa forme ou de la disposition spatiale de ses parties. RĂ©ciproquement, les relations deviennent conservantes sitĂŽt qu’elles se coordonnent entre elles selon certains modes d’organisation dont le caractĂšre commun est de constituer des systĂšmes complets du point de vue de la relation considĂ©rĂ©e.

C’est ainsi que, dans l’exemple choisi, l’enfant parviendra Ă  la relation conservante lorsque, en prĂ©sence d’une collection d’objets Ă  sĂ©rier A, B, C, etc., il comparera chacun d’entre eux Ă  chacun des autres et Ă©tablira ainsi un inventaire complet des relations en jeu. Or, il y parvient par une mĂ©thode trĂšs simple il dĂ©termine d’abord par comparaisons deux Ă  deux le plus lĂ©ger de tous et le pose Ă  l’origine de la sĂ©rie (A) ; puis il cherche par la mĂȘme mĂ©thode le plus lĂ©ger de tous ceux qui restent et le pose Ă  cĂŽtĂ© du premier (B) ; il fait de mĂȘme pour le troisiĂšme (C), etc. Or, on constate immĂ©diatement que cette mĂ©thode de comparaison complĂšte revient en mĂȘme temps Ă  coordonner entre elles les relations ascendantes et les relations descendantes : en effet, un Ă©lĂ©ment quelconque, tel que E est conçu comme Ă©tant Ă  la fois plus lourd que tous ceux qui le prĂ©cĂšdent (E > D, C, B, A) et plus lĂ©ger que tous ceux qui le suivent ou le suivront (E < F, G, H, etc.). Autrement dit, par le fait mĂȘme qu’elles parviennent Ă  l’état de composition complĂšte, les relations acquiĂšrent cette propriĂ©tĂ© fondamentale d’ĂȘtre organisĂ©es sous forme de structures rĂ©versibles : or, c’est cette double conquĂȘte de la composition complĂšte et de la composition rĂ©versible (mais il ne s’agit donc que d’une seule et mĂȘme propriĂ©tĂ©, simplement dĂ©crite doublement sous ses deux aspects complĂ©mentaires) qui transforme la relation dĂ©formante en une relation conservante. En effet, la rĂ©versibilitĂ© entraĂźne nĂ©cessairement la conservation puisqu’une composition rĂ©versible est une composition susceptible de ramener Ă  son point de dĂ©part.

Un autre exemple tout aussi instructif est celui des relations constitutives des perspectives, relations qui demeurent dĂ©formantes tant qu’elles sont incomplĂštes et qui deviennent conservantes sitĂŽt le systĂšme des perspectives parvenu Ă  un Ă©tat de composition complĂšte grĂące Ă  une organisation des rĂ©ciprocitĂ©s (la rĂ©ciprocitĂ© constituant l’une des formes possibles de la rĂ©versibilitĂ©). C’est ainsi que pour le jeune enfant (en dessous de 7-8 ans), la gauche et la droite sont des relations dĂ©formantes dans la mesure oĂč elles sont incomplĂštes faute de rĂ©ciprocité : il existe par exemple une gauche et une droite absolues, liĂ©es au seul point de vue propre (l’enfant appelle gauche la main droite et droite la main gauche de l’expĂ©rimentateur assis en face de lui, etc.). Au contraire, lorsque le systĂšme des rĂ©ciprocitĂ©s devient complet, les relations de gauche et de droite ou, en gĂ©nĂ©ral, de perspective, deviennent conservantes prĂ©cisĂ©ment parce que complĂštes.

Au total, on peut ainsi soutenir que les relations initialement dĂ©formantes deviennent conservantes dans la mesure oĂč elles sont intĂ©grĂ©es en une structure opĂ©ratoire dont elles deviennent solidaires. Ces structures peuvent se limiter aux formes Ă©lĂ©mentaires que nous avons appelĂ©es « groupements », dans le cas des opĂ©rations de classes et de relations accessibles au niveau de 7-8 Ă  11-12 ans, au niveau des opĂ©rations concrĂštes (portant sur des objets manipulables par opposition aux ĂȘtres abstraits ou aux assumptions verbales). Elles peuvent atteindre les formes plus perfectionnĂ©es de « groupes » et de « rĂ©seaux » au niveau de la logique des propositions et des opĂ©rations formelles (dĂšs 11-12 ans avec achĂšvement vers 14-15 ans). Mais en tous les cas, la relation ne devient conservante qu’une fois insĂ©rĂ©e dans une structure d’ensemble rĂ©versible, cette rĂ©versibilitĂ© pouvant prendre la forme de l’inversion (ou nĂ©gation) ou de la rĂ©ciprocitĂ©.

Mais alors, faut-il admettre qu’au niveau oĂč elle devient prĂ©cisĂ©ment conservante, la relation perd son primat en se subordonnant Ă  des structures ? Ce qui reviendrait Ă  remplacer le point de vue relationnel que nous dĂ©fendions plus haut par un point de vue structuraliste plus large dans lequel la relation serait relĂ©guĂ©e Ă  une sorte de second rang ? C’est ainsi que l’on pourrait ĂȘtre tentĂ© de concevoir une structure telle qu’une classification comme constituĂ©e par une suite d’ensembles donnĂ©s en tant que tels, c’est-Ă -dire de maniĂšre non relative, bien qu’ils soutiennent les uns par rapport aux autres des relations d’inclusion. De mĂȘme, et surtout, on pourrait ĂȘtre tentĂ© de confĂ©rer un caractĂšre primitif aux jugements prĂ©dicatifs par opposition aux jugements de relations en partant de la distinction des fonctions propositionnelles Ă  une seule valence f(x), par exemple « x est oiseau » et des fonctions Ă  deux valences f(x, y), par exemple « x est plus grand que y ».

Il y a en rĂ©alitĂ© deux questions Ă  distinguer ici : celle des rapports de parentĂ© ou d’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© entre la relation et la classe et celle des rapports entre la relation et l’opĂ©ration (les opĂ©rations Ă©tant elles-mĂȘmes toujours coordonnĂ©es en « structures »).

Nous croyons volontiers la classe comme telle irrĂ©ductible aux relations. Dans une classe telle que celle des oiseaux, la classe est l’ensemble total, se subdivisant en sous-ensembles (familles, genres, espĂšces, etc.) et cela jusqu’aux classes singuliĂšres ne contenant chacune par dĂ©finition qu’un seul individu, lequel est le terme d’une relation mais ne constitue pas une relation en lui-mĂȘme. De mĂȘme, si les individus sont de type 0, les classes singuliĂšres de type 1, les classes supĂ©rieures de types 2, 3, 4, la classe comme telle n’est pas une relation : elle constitue une certaine forme d’assemblage en extension. Par contre, et mĂȘme dans le domaine des classes, la relation n’est pas pour autant relĂ©guĂ©e au second rang, car elle intervient Ă  titre proprement constitutif dans toutes les formes de comprĂ©hension. Or l’extension et la comprĂ©hension ne consistent pas en deux rĂ©alitĂ©s indĂ©pendantes ou telles que l’une soit subordonnĂ©e Ă  l’autre : elles sont toujours et partout indissociables et solidaires l’une de l’autre, d’oĂč il rĂ©sulte que la relation intervient nĂ©cessairement et de façon continue dans la caractĂ©risation de toutes les classes et des individus qui les composent. À cet Ă©gard, il convient d’insister sur ce point, il n’existe qu’une distinction purement verbale ou grammaticale entre les fonctions prĂ©dicatives f(x) et les fonctions relationnelles f(x, y), car les premiĂšres sont aussi relationnelles que les secondes. Dire, par exemple, que « x est oiseau » ou que « x est bleu » signifie que x prĂ©sente les mĂȘmes qualitĂ©s que les autres individus classĂ©s « oiseaux » ou « bleus » : il faudrait donc dire pour ĂȘtre rigoureux et fournir une caractĂ©risation complĂšte, « x est co-oiseau » ou « x est co-bleu » ; la fonction f(x) se rĂ©fĂšre, en effet, nĂ©cessairement Ă  une relation d’équivalence qualitative entre l’individu dĂ©signĂ© et les autres qui pourraient l’ĂȘtre au moyen des mĂȘmes fonctions. Bref, si la classe en extension n’est pas une relation, sa dĂ©finition en comprĂ©hension est exclusivement relationnelle et comme les classes n’existent pas indĂ©pendamment de leur comprĂ©hension, la relation reste donc fondamentale.

Mais il subsiste un autre problĂšme : celui des rapports entre la relation et l’opĂ©ration. Or, de mĂȘme que l’on a parfois voulu faire de la classe un cas particulier des relations, de mĂȘme certains logiciens ont tentĂ© de rĂ©duire l’opĂ©ration comme telle Ă  la relation. Par exemple Couturat enseignait que l’opĂ©ration est une notion essentiellement anthropomorphique, car selon lui, l’opĂ©ration n’était constructive qu’en apparence : une fois dĂ©pouillĂ©e de cette illusion subjective de crĂ©ation ou de construction, l’opĂ©ration se rĂ©duisait alors pour lui Ă  une relation (ainsi 2 + 2 = 4 signifierait sans plus qu’il existe entre 2 et 4 une relation de moitiĂ© Ă  tout). Nous croyons, au contraire, au caractĂšre primordial et constructif de l’opĂ©ration, laquelle constitue psychologiquement une action proprement dite, mais intĂ©riorisĂ©e et coordonnĂ©e Ă  d’autres en une structure d’ensemble dont elle est solidaire. De ce point de vue, l’opĂ©ration ne se rĂ©duit pas sans plus Ă  une relation. Par exemple, dans la sĂ©riation rappelĂ©e plus haut (et qui psychologiquement aboutit Ă  transformer les relations dĂ©formantes initiales en relations conservantes), on n’a pas simplement A B C D
, etc., mais (A B) + (B C) = (A C) ; (A C) + (C D) = (A D) ; etc., c’est-Ă -dire que les relations elles-mĂȘmes sont liĂ©es entre elles par des opĂ©rations d’enchaĂźnement ou de sĂ©riation en dehors desquelles il n’y aurait ni sĂ©rie ni mĂȘme, par consĂ©quent, relations conservantes.

Seulement, l’opĂ©ration, tout en ne se rĂ©duisant pas Ă  une relation simple, n’est pas Ă©trangĂšre Ă  la relation, puisqu’elle est formatrice de relations nouvelles et transformatrice des anciennes. Elle est, si l’on peut dire, une relation Ă  la seconde puissance, ou plus prĂ©cisĂ©ment, une relation relationnante par opposition aux relations simples qui sont des relations relationnĂ©es.

En effet, l’opĂ©ration prĂ©sente tous les caractĂšres de la relation. Elle relie des Ă©lĂ©ments qui n’existeraient pas comme tels sans son action formatrice. Elle n’existe pas Ă  l’état isolĂ©, car une opĂ©ration unique ne serait pas une opĂ©ration (faute d’inverse ou de rĂ©ciproque et faute de loi de composition), elle est donc solidaire d’un systĂšme ou structure, qui lui assigne son rĂŽle relativement Ă  celui des autres opĂ©rations du systĂšme. Bref, elle n’acquiert de signification que d’un point de vue essentiellement relationnel. Et lorsqu’elle porte sur des classes, cette forme de structuration est, comme on vient de le voir, solidaire d’une structuration en comprĂ©hension qui porte sur les relations au sens strict.

La conclusion de cette discussion est donc que, si l’on rĂ©serve au vocable de relation (conservante) son sens strict qui est celui de la logique des relations, tout n’est pas relation, puisqu’il subsiste le domaine des classes et celui, beaucoup plus gĂ©nĂ©ral encore, des opĂ©rations portant sur ces classes ou sur les relations elles-mĂȘmes. Mais alors il devient nĂ©cessaire d’introduire Ă  cĂŽtĂ© et au-dessus de la relation un vocable Ă  signification plus large, qui serait par exemple celui de liaison. En ce sens tout serait alors liaison : les opĂ©rations, les classes et les relations au sens limitĂ©. En ce cas le point de vue relationnel s’appliquerait Ă  la liaison en gĂ©nĂ©ral, de telle sorte que l’intervention des structures, loin de contredire ce point de vue relationnel, l’élargirait simplement. Certes tout structuralisme n’est pas relationnel, car on peut ĂȘtre tentĂ© par le rĂ©alisme des formes et faire de la structure une sorte de chose ou de cause (glissement visible en particulier sur le terrain de la « Gestalt » et des relations dĂ©formantes). Par contre un structuralisme de nature opĂ©rationnaliste conduit nĂ©cessairement au point de vue relationnel.

IV. Conclusions épistémologiques

Cette identitĂ© possible du point de vue relationnel et du point de vue structuraliste nous conduit ainsi Ă  conclure en faisant un bref inventaire des structures intervenant dans les domaines respectifs des relations dĂ©formantes et des relations conservantes et en cherchant comment les structures du second type ou structures opĂ©ratoires peuvent permettre de comprendre et d’analyser les structures du premier type, dont les relations dĂ©formantes peuvent au premier abord sembler rĂ©sister Ă  toute analyse logico-mathĂ©matique.

Nous choisirons comme modĂšle des structures du premier type la « Gestalt » au sens de Koehler, de Wertheimer et des autres fondateurs de la « thĂ©orie de la forme ». La « Gestalt » est une structure Ă  composition non additive, c’est-Ă -dire telle que le tout soit diffĂ©rent de la somme des parties. En gĂ©nĂ©ral, le tout apparaĂźt comme valant davantage que la somme de ses parties : exemple l’illusion perceptive des espaces divisĂ©s, dans laquelle une ligne entrecoupĂ©e de hachures rĂ©parties Ă  distances Ă©gales semble plus longue qu’une ligne objectivement Ă©quivalente mais non divisĂ©e. Mais il peut se faire que le tout paraisse de valeur infĂ©rieure Ă  celle de l’une de ses parties : si l’on fait, par exemple, soupeser Ă  un sujet mĂȘme adulte une barre de plomb colorĂ©e en noir, le sujet Ă©prouve une impression de poids assez forte que nous dĂ©signerons par A ; si on lui fait soupeser une boĂźte vide de bois noir (de mĂȘmes dimensions de base que la barre de plomb mais trois Ă  quatre fois plus Ă©levĂ©e), il lui assigne un poids relativement faible que nous dĂ©signerons par A’ ; si enfin on pose la boĂźte vide sur la barre de plomb en lui faisant soupeser les deux objets Ă  la fois (lesquels sont donc exactement superposables et sont saisis comme un objet unique), le sujet Ă©prouve l’impression saisissante que cet objet total est manifestement plus lĂ©ger que la barre de plomb seule. En ce cas, la relation entre le tout et l’une de ses parties donne A < A + A’ ou A < B (oĂč B = A + A’) ! C’est lĂ , entre mille, un nouvel exemple de ce que nous appelions plus haut les relations dĂ©formantes


Ainsi dĂ©finie par sa subordination des parties au tout (caractĂšre commun Ă  toutes les structures) et par sa composition non additive (caractĂšre spĂ©cial Ă  la « Gestalt »), la Gestalt n’est pas une structure spĂ©cifiquement psychologique. On l’a retrouvĂ©e en biologie (les embryologistes notamment ont utilisĂ© cette notion dans la description des premiers stades de l’embryogenĂšse) et KƓhler lui-mĂȘme, qui Ă©tait physicien avant de se consacrer Ă  la psychologie, a Ă©crit tout un livre sur les « Gestalt physiques ».

Or, la raison pour laquelle la « Gestalt » est une structure Ă  composition non additive, ce qui revient Ă  dire une structure irrĂ©versible, par opposition aux structures de l’intelligence dans lesquelles la composition est Ă  la fois additive et rĂ©versible (exemple 1 + 1 = 2 et 2 − 1 = 1) est sans doute simplement que la composition propre Ă  la Gestalt est une composition probabiliste au lieu de reposer sur des opĂ©rations groupĂ©es entre elles de façon nĂ©cessaire. MĂȘme dans les cas oĂč le tout est plus grand que la somme des parties, cette non-additivitĂ© rĂ©vĂšle en rĂ©alitĂ© la prĂ©sence d’une composition incomplĂšte, et incomplĂšte Ă  cause de l’intervention du mĂ©lange ou du hasard, c’est-Ă -dire de l’interfĂ©rence des facteurs en jeu. C’est ainsi que Koehler a opposĂ©, dans le monde physique, les structures Ă  type de Gestalt (par exemple les phĂ©nomĂšnes de diffusion, etc.), Ă  celles qui comportent une composition additive (par exemple la composition des forces en mĂ©canique). Or, cette distinction correspond en gros Ă  celle des phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles (thermodynamique, etc.) oĂč intervient le mĂ©lange ou le hasard, et des phĂ©nomĂšnes rĂ©versibles Ă  composition nĂ©cessaire et non probabiliste. En psychologie de mĂȘme, la grande diffĂ©rence entre une Gestalt perceptive et une structure logique est que la premiĂšre rĂ©sulte d’une sorte d’échantillonnage ou de tirage au sort (les estimations perceptives varient par exemple sans cesse selon les divers points possibles de fixation du regard, etc.), tandis que la structure opĂ©ratoire aboutit Ă  une composition complĂšte et rĂ©versible. C’est ce caractĂšre incomplet ou probabiliste de la composition non additive propre Ă  la « Gestalt » qui expliquerait alors le caractĂšre « dĂ©formant » des relations dont elle est formĂ©e et c’est ce que nous avons dĂ©jĂ  cherchĂ© Ă  montrer plus haut (dĂ©but du § 3).

Les structures du type II, au contraire, ou structures logico-mathĂ©matiques, s’appuyent sur des relations conservantes et non plus modifiantes, donc par leur nature mĂȘme sur des compositions de caractĂšre Ă  la fois complet et rĂ©versible. C’est ainsi qu’un « groupe », dans le domaine des opĂ©rations logiques ou mathĂ©matiques, est un systĂšme portant sur un nombre assignable (fini ou infini) de compositions possibles et un systĂšme rigoureusement rĂ©versible puisqu’à chaque opĂ©ration correspond une inverse qui l’annule (rĂ©versibilitĂ© par inversion ou nĂ©gation). Le « rĂ©seau » ou « lattice », de mĂȘme, est constituĂ© par un nombre assignable de compositions possibles (nombre dĂ©terminĂ© par une combinatoire qui correspond Ă  ce qu’en thĂ©orie des ensembles on nomme « l’ensemble des parties d’un ensemble » par opposition Ă  cet ensemble lui-mĂȘme), et c’est ainsi un systĂšme rĂ©versible mais reposant sur la seconde variĂ©tĂ© de rĂ©versibilitĂ© qui est la rĂ©ciprocitĂ© (par permutation des relations « prĂ©cĂšde » et « succĂšde » ainsi que des × et des +). MĂȘme les structures Ă©lĂ©mentaires qui apparaissent chez l’enfant avant les groupes ou les rĂ©seaux et que nous avons appelĂ©es des « groupements » comportent Ă  la fois des lois de composition complĂšte et une rĂ©versibilitĂ© consistant soit en inversion, soit en rĂ©ciprocitĂ©.

Bref, la grande diffĂ©rence entre les structures de type I et celles de type II est le caractĂšre incomplet de la composition des premiĂšres, qui est de forme probabiliste et entraĂźne de ce fait mĂȘme l’irrĂ©versibilitĂ© et la non-additivitĂ©, et le caractĂšre complet de la composition des secondes, d’oĂč la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire qui les distingue en propre.

La question est alors de comprendre comment la pensĂ©e scientifique parvient Ă  dominer le caractĂšre irrationnel des structures du premier type pour dĂ©gager leurs lois et, en fin de compte, leur assigner des schĂ©mas explicatifs. Or, il se trouve que, par un paradoxe qui est sans doute l’un des plus curieux de l’histoire des sciences, les structures Ă  composition incomplĂšte et Ă  relations dĂ©formantes finissent par devenir transparentes Ă  la raison en Ă©tant assimilĂ©es, selon des dĂ©tours divers, grĂące aux instruments de calcul et de dĂ©duction tirĂ©s des structures du second type (Ă  composition complĂšte et Ă  relations conservantes). En d’autres mots l’irrĂ©versibilitĂ© des structures du premier type en vient Ă  ĂȘtre comprise par le moyen des opĂ©rations rĂ©versibles propres aux structures du second type.

L’exemple le plus simple de cette assimilation de l’irrĂ©versibilitĂ© au rĂ©versible est d’abord le calcul des probabilitĂ©s lui-mĂȘme. On peut concevoir, en effet, le hasard comme Ă©tant ce qui ne peut ĂȘtre dĂ©duit ou (ce qui revient au mĂȘme) ce qui rĂ©siste aux opĂ©rations nĂ©cessaires ou rĂ©versibles. Par exemple, je puis calculer la trajectoire d’une bille et celle d’une autre bille, mais, si leurs mouvements sont indĂ©pendants, je ne puis calculer le point de rencontre de ces deux mobiles. L’accumulation de ces rencontres entre un nombre croissant de billes et les interfĂ©rences de plus en plus complexes de leurs trajectoires donnera lieu Ă  un mĂ©lange progressif tel que le retour aux points de dĂ©part sera de moins en moins probable tant les rencontres Ă©lĂ©mentaires que le mĂ©lange irrĂ©versible qui rĂ©sulte de leur multiplication sont autant d’obstacles apparents Ă  la dĂ©duction. Et pourtant, en introduisant des opĂ©rations combinatoires qui sont rĂ©versibles et reposent entre autres sur un « groupe » proprement dit, celui des permutations, il devient possible de faire la thĂ©orie de ce mĂ©lange irrĂ©versible, et, en rapportant les cas favorables Ă  l’ensemble des cas possibles, de calculer la probabilitĂ© de plus en plus faible, autrement dit l’improbabilitĂ© ou l’impossibilitĂ© de fait (moyennant le choix d’échelles d’approximation) d’un retour au point de dĂ©part !

Nous avons ainsi l’exemple d’une thĂ©orie rigoureusement dĂ©ductive reposant sur des opĂ©rations strictement rĂ©versibles (le calcul des probabilitĂ©s) qui permet d’assimiler ou de comprendre l’irrĂ©versibilitĂ© de fait d’un processus de mĂ©lange dont le dĂ©tail Ă©chappe Ă  toute dĂ©duction. Il est remarquable (notons-le en passant) de constater qu’on retrouve en petit ce mĂȘme processus en Ă©tudiant le dĂ©veloppant de l’idĂ©e de hasard et des opĂ©rations combinatoires chez l’enfant et chez l’adolescent aprĂšs une phase initiale oĂč l’enfant, jusque vers 7 ans, ne comprend ni le hasard ni le maniement des opĂ©rations dĂ©ductives (et il ne comprend prĂ©cisĂ©ment pas le hasard faute d’opĂ©rations dĂ©ductives dont le hasard constituerait l’antithĂšse ou le domaine de non-application possible), il parvient de 7 Ă  11 ans Ă  saisir la nature du hasard en tant que rĂ©sistant Ă  ses opĂ©rations naissantes ; puis, dĂšs 11-12 ans, la construction progressive des opĂ©rations combinatoires lui permet, en retour, d’assigner aux phĂ©nomĂšnes fortuits certaines lois (apparition de la « loi des grands nombres », etc.) et, si l’on peut dire d’assimiler le hasard Ă  des schĂ©mas de probabilité 1.

Un autre exemple, de nature physique cette fois, est celui de la thermodynamique. La thermodynamique est par excellence le domaine des phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles : l’accroissement progressif de l’entropie qu’énonce le principe de Carnot-Clausius est le prototype des Ă©volutions Ă  sens unique et sans retour. NĂ©anmoins pour dĂ©montrer certains des principes fondamentaux de la thermodynamique, on a recouru une fois de plus Ă  des modĂšles rĂ©versibles, en assimilant par exemple un processus irrĂ©versible Ă  une suite infinie d’états d’équilibre (modĂšle idĂ©al et irrĂ©el s’il en fĂ»t !), ou en rĂ©duisant avec Bolzmann l’accroissement de l’entropie Ă  un calcul probabiliste. Qu’on relise cet admirable petit ouvrage de Duhem, Introduction Ă  la mĂ©canique chimique, et l’on verra jusqu’oĂč peut aller chez un auteur pourtant anti-probabiliste, le paradoxe de l’utilisation des schĂ©mas rĂ©versibles pour expliquer l’irrĂ©versible : l’emploi d’une telle mĂ©thode semble un dĂ©fi Ă  la logique et cependant elle rĂ©ussit !

Si l’on peut comparer les petites choses aux grandes, c’est un effort de ce genre auquel nous nous essayons dans le domaine de la perception. La psychophysique classique Ă©tait Ă©garĂ©e par les modĂšles atomistiques et s’efforçait d’atteindre une mesure prĂ©cise des « élĂ©ments » ou sensations, sans voir que les « erreurs systĂ©matiques » dont elle cherchait la suppression constituaient prĂ©cisĂ©ment l’originalitĂ© fonciĂšre de ces « relations dĂ©formantes » qui dominent toutes les perceptions. La thĂ©orie de la « gestalt » croit rĂ©soudre les problĂšmes en se bornant Ă  invoquer sans cesse l’idĂ©e de totalitĂ©, sans prĂ©cisions quantitatives possibles en ce qui concerne les lois des « bonnes formes ». Au contraire, le point de vue relationnel, en substituant Ă  la totalitĂ© conçue comme une chose ou comme une cause, la notion probabiliste d’une composition incomplĂšte entre relations dĂ©formantes, s’efforce de dĂ©gager les lois de ces dĂ©formations : dans la mesure oĂč il rĂ©ussit, il aboutit alors Ă  traduire en langage logico-mathĂ©matique les relations observĂ©es. Mais, ce faisant, il assimile une fois de plus l’irrĂ©versibilitĂ© des « transformations non compensĂ©es » (ou dĂ©formations) Ă  des schĂ©mas probabilistes, et utilise ainsi des instruments de calcul ou de dĂ©duction rĂ©versibles pour expliquer l’irrĂ©versibilitĂ© des compositions non additives.

En bref, dans tous les domaines, la mĂ©thode consiste Ă  interprĂ©ter les structures du premier type au moyen de techniques tirĂ©es des structures du second type. Que l’avenir nous laisse en prĂ©sence d’une telle dualitĂ© ou qu’il nous permette comme cela est plus probable d’insĂ©rer entre les extrĂȘmes toute une gamme de variĂ©tĂ©s intermĂ©diaires, il reste que la relation dĂ©formante propre Ă  la premiĂšre espĂšce ne devient intelligible qu’en se rĂ©fĂ©rant Ă  des systĂšmes de relations conservantes : mais, chose surprenante, une telle rĂ©fĂ©rence, loin de supprimer l’originalitĂ© des structures Ă©lĂ©mentaires, parvient, au contraire, Ă  la mettre en Ă©vidence.