MĂ©thode axiomatique et mĂ©thode opĂ©rationnelle (1957) a đ
Nous examinerons les relations entre les mĂ©thodes axiomatique et opĂ©rationnelle selon trois catĂ©gories de problĂšmes : un problĂšme psychologique, dâabord, car ces deux sortes de mĂ©thodes, tout en Ă©tant utilisĂ©es dans un but logique, câest-Ă -dire normatif, constituent par ailleurs des dĂ©marches de la pensĂ©e, donc des faits psychologiques ; un problĂšme de relation entre la psychologie et la logique, ensuite, car les opĂ©rations constituent le point de contact entre ces deux disciplines ; un problĂšme Ă©pistĂ©mologique, enfin, car ces mĂȘmes questions sont significatives du point de vue de la connaissance en gĂ©nĂ©ral.
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I. Le point de vue psychologique.đ
ConsidĂ©rĂ©e sous lâangle psychologique, une axiomatique est un systĂšme de propositions, donc de pensĂ©es verbales (ou significations attachĂ©es Ă un systĂšme dĂ©signĂ©s). Il est inutile de rappeler, en notre âSociĂ©tĂ© internationale de Signifiqueâ que ces pensĂ©es verbales constituent essentiellement des actes de communication, câest-Ă -dire que les propositions (et les dĂ©monstrations auxquelles elles donnent lieu les unes Ă partir des autres) sont avant tout des actions exercĂ©es sur autrui de maniĂšre Ă provoquer chez lui la formation dâun systĂšme de pensĂ©es correspondant, de façon bi-univoque, Ă celles qui constituent la thĂ©orie envisagĂ©e, telle quâelle a Ă©tĂ© conçue par son crĂ©ateur mĂȘme.
Les opĂ©rations, au contraire, consistent psychologiquement en actions gĂ©nĂ©rales, exercĂ©es non pas seulement sur autrui, mais en premier lieu sur les objets eux-mĂȘmes, que ces objets soient matĂ©riels ou symbolisĂ©s par des signes quelconques. Mais la plupart des opĂ©rations ne demeurent pas Ă lâĂ©tat dâactions matĂ©rielles (telles une rĂ©union dâobjets rĂ©els en une collection, ou une mesure par superposition de
[p. 23]deux grandeurs physiques, etc.). Les opĂ©rations sont au contraire susceptibles de sâintĂ©rioriser sous la forme dâactions mentalisĂ©es qui constituent donc Ă leur tour des pensĂ©es, mais sans perdre leur caractĂšre dâactions effectives : ce sont alors des actions simplement esquissĂ©es et portant sur des objets symboliques, mais conservant tous les autres caractĂšres psychologiques de lâaction matĂ©rielle. Il est donc erronĂ©, ou du moins Ă©quivoque, de soutenir avec Mach, Rignano, Goblot, etc., que les opĂ©rations sont des âexpĂ©riencesâ ou des actions âmentalement exĂ©cutĂ©esâ: rĂ©unir deux objects symboliques A et Aâ en une classe B est psychologiquement la mĂȘme action que de rĂ©unir matĂ©riellement deux objets physiques en une collection, Ă cette seule diffĂ©rence prĂšs que la premiĂšre de ces deux actions ne se dĂ©ploie pas en gestes extĂ©rieurs mais demeure intĂ©riorisĂ©e, et cela parce quâelle porte sur des objets symboliquement Ă©voquĂ©s et non pas des choses physiquement donnĂ©es.
Mais les opĂ©rations ne sont pas simplement des actions intĂ©riorisĂ©es, car chacune de ces derniĂšres ne constitue pas une opĂ©ration. Toute opĂ©ration comporte en outre deux caractĂšres, que ne possĂšde pas nâimporte quelle action intĂ©riorisĂ©e. Le propre des opĂ©rations est dâabord de former entre elles des systĂšmes dâensemble Ă propriĂ©tĂ©s dĂ©finies relativement Ă leur totalitĂ©. Câest ainsi que lâaction dâordonner deux objets (exĂ©cutĂ©e matĂ©riellement ou intĂ©riorisĂ©e) ne constitue une opĂ©ration que dans la mesure oĂč elle peut ĂȘtre coordonnĂ©e Ă dâautres actions de mĂȘme espĂšce (ordonner un troisiĂšme objet par rapport aux deux premiers, etc.) et oĂč cette coordination obĂ©it Ă certaines lois de totalitĂ© (systĂšmes semi-ordonnĂ©s, bien ordonnĂ©s, etc.) â On pourrait naturellement dĂ©finir les opĂ©rations dâune maniĂšre qui ne comporte pas la prĂ©sence nĂ©cessaire de ces systĂšmes dâensemble mais, du point de vue psychologique, il existe une grande diffĂ©rence entre les niveaux que nous appellerons âprĂ©opĂ©ratoiresâ (par exemple ceux oĂč lâenfant ne peut pas tirer la conclusion A ⊠C des prĂ©misses A ⊠B et B ⊠C, faute de transitivitĂ©, (câest-Ă -dire faute de savoir sĂ©rier les relations asymĂ©triques transitives) et les niveaux proprement opĂ©ratoires (câest-Ă -dire oĂč les opĂ©rations permettent de telles coordinations): or, cette diffĂ©rence tient prĂ©cisĂ©ment Ă lâabsence ou Ă la prĂ©sence de systĂšmes dâensemble (groupes, lattices, groupements, etc.) dont la formation peut ĂȘtre suivie ou Ă©tudiĂ©e psychologiquement et joue un rĂŽle fonctionnel important dans la vie mentale, indĂ©pendamment des thĂ©ories logiques ou mathĂ©matiques que lâon peut faire Ă leur sujet.
Le second caractĂšre fondamental des opĂ©rations est ce quâon peut appeler leur ârĂ©versibilitĂ©â, laquelle peut se prĂ©senter sous diffĂ©rentes
[p. 24]formes. Il en existe deux principales. Lâun est la propriĂ©tĂ©, pour une opĂ©ration donnĂ©e, de comporter une opĂ©ration inverse (nĂ©gation) qui lâannule : par exemple -j- A et â A. Cette propriĂ©tĂ©, qui est fondamentale des opĂ©rations de groupe, correspond Ă un caractĂšre psychologique essentiel, qui est la possibilitĂ© du retour au point de dĂ©part par annulation de lâopĂ©ration initiale. Mais toutes les opĂ©rations ne sont pas rĂ©versibles en ce sens particulier, et mĂȘme les opĂ©rations qui comportent une inverse peuvent prĂ©senter une autre forme de rĂ©versibilitĂ©. Cette seconde forme est ce que nous nommerons la ârĂ©ciprocitĂ©â, laquelle se rapporte, non pas Ă lâannulation dâun Ă©lĂ©ment, mais Ă celle dâune diffĂ©rence, câest-Ă -dire Ă lâĂ©quivalence (par exemple si a 3 b est vraie et sa rĂ©ciproque b a Ă©galement, on a a = b.).
De mĂȘme que la prĂ©sence des systĂšmes dâensemble, la rĂ©versibilitĂ© (qui constitue dâailleurs une propriĂ©tĂ© essentielle de ces systĂšmes eux-mĂȘmes : lâopĂ©ration inverse pour le groupe, la rĂ©ciprocitĂ© pour le lattice, etc.) joue un rĂŽle fondamental dans la constitution psychologique des opĂ©rations. On peut aller jusquâĂ soutenir ( et câest ce que toutes nos Ă©tudes sur la formation de lâintelligence chez lâenfant nous ont appris) que le dĂ©veloppement mĂȘme de lâintelligence *) se mesure aux progrĂšs dĂ© la rĂ©versibilitĂ©, et câest ce que nous reverrons Ă lâinstant.
Les systĂšmes dâaxiomes, ou de propositions en gĂ©nĂ©ral, et les systĂšmes dâopĂ©rations, dâautre part, Ă©tant ainsi caractĂ©risĂ©s de ce premier point de vue, le problĂšme psychologique des relations entre les mĂ©thodes axiomatiques et opĂ©rationnelles est alors de dĂ©terminer lesquels de ces deux systĂšmes sont les plus fondamentaux relativement Ă la formation des processus intellectuels. Je sais bien que lâopposition principale entre les axiomaticiens et les opĂ©rationnalistes est de caractĂšre Ă©pistĂ©mologique : les premiers croient ordinairement saisir, par lâintermĂ©diaire de la rĂ©duction axiomatique, une sorte de vĂ©ritĂ© en soi indĂ©pendante des opĂ©rations et surtout indĂ©pendante du devenir psychologique ; les seconds seuls, au contraire, sont habituellement accessibles Ă la notion de construction progressive. Il en rĂ©sulte que la question dont nous nous occupons maintenant nâest sans doute dâaucun intĂ©rĂȘt pour les premiers, Ă supposer mĂȘme quâelle prĂ©sente une signification pour les seconds. Mais cela ne doit pas nous empĂȘcher de la discuter, car si les vĂ©ritĂ©s psychologiques nâont aucun droit de citĂ© en logique proprement dite, elles en acquiĂšrent certainement un en Ă©pistĂ©mologie, sitĂŽt que lâon accepte de prĂšs ou de loin les mĂ©thodes de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.
Or, du point de vue psychologique, les opĂ©rations constituent une rĂ©alitĂ© plus fondamentale que les systĂšmes axiomatiques, car, mĂȘme, si,
âą Voir J. Piaget, La psychologie de lâintelligence, Coll. A. Colin (trad, en anglais, en allemand, etc.).
[p. 25]aux stades supĂ©rieurs dâĂ©volution, lâaction est orientĂ©e par la pensĂ©e grĂące Ă une sorte de choc en retour de celle-ci sur celle-lĂ , aux stades Ă©lĂ©mentaires lâaction prĂ©cĂšde la pensĂ©e et celle-ci procĂšde dâabord de celle-lĂ . Plus prĂ©cisĂ©ment dit, la pensĂ©e commence par nâĂȘtre quâune intĂ©riorisation de lâaction, avant de pouvoir consister en systĂšmes de propositions susceptibles dâassurer le rĂ©glage des actions opĂ©ratives, et les systĂšmes opĂ©ratoires constituent ainsi une sorte de donnĂ© prĂ©alable sur lequel la rĂ©flexion axiomatique ne saurait sâexercer quâaprĂšs coup.
Ce primat psychologique de lâaction en gĂ©nĂ©ral qui entraĂźne donc un primat psychologique des opĂ©rations eu Ă©gard aux pensĂ©es verbales ou aux propositions, ressort avec une clartĂ© particuliĂšre de lâĂ©volution de lâintelligence et de la pensĂ©e chez lâenfant. On peut, en effet, ramener ce dĂ©veloppement Ă une succession de quatre pĂ©riodes principales.
Durant la premiĂšre, qui prĂ©cĂšde lâapparition du langage et par consĂ©quent de la pensĂ©e (de la naissance Ă 1œ an Ă peu prĂšs), on voit dĂ©jĂ se constituer une forme Ă©lĂ©mentaire dâintelligence, mais qui sâappuie exclusivement sur les actions (perceptions et mouvements indissociablement coordonnĂ©s en systĂšmes sensori-moteurs). Or, cette intelligence sensori-motrice marque dĂ©jĂ certaines conquĂȘtes importantes, telles que la construction du schĂšme de lâobjet permanent et celle de lâespace proche pratique. De plus les actions sensori-motrices sâorganisent assez rapidement (fin de la premiĂšre annĂ©e) en systĂšmes dâensembles cohĂ©rents, tels que les groupes des dĂ©placements dans lâespace expĂ©rimental proche, groupe que H. PoincarĂ© considĂ©rait mĂȘme (Ă tort, croyons-nous) comme innĂ©, et dont lâinvariant est prĂ©cisĂ©ment lâobjet permanent (possibilitĂ© dâun retour, en cas de disparition perceptive, par annulation du dĂ©placement au moyen dâun dĂ©placement inverse, ou dâun dĂ©placement rĂ©ciproque du corps propre).
La deuxiĂšme pĂ©riode dĂ©bute avec lâapparition du langage et dure jusque vers 7â 8 ans. Elle est caractĂ©risĂ©e par les premiĂšres conduites symboliques, telles que les reprĂ©sentations imagĂ©es et les rĂ©cits verbaux. Les actions sensori-motrices, qui continuent de se dĂ©ployer Ă lâextĂ©rieur, sâaccompagnent ainsi dorĂ©navant dâactions intĂ©riorisĂ©es, mais celles-ci demeurent, durant toute cette seconde pĂ©riode, Ă lâĂ©tat irrĂ©versible et par consĂ©quent prĂ©logique. Câest ainsi que jusque vers 7â 8 ans lâenfant ne parvient pas Ă dâautres principes de conservation que celui de lâobjet pratique dans lâespace proche : un liquide lui paraĂźt augmenter ou diminuer de quantitĂ© lorsquâon le transvase dâun bocal dans un autre de forme diffĂ©rente : une boulette de pĂąte Ă modeler lui paraĂźt changer de poids et de quantitĂ© de matiĂšre lorsquâon lâĂ©tire ou quâon lâaplatit ; deux tiges de longueurs Ă©gales perdent cette Ă©galitĂ© si lâon dĂ©place lâune de maniĂšre Ă ce quâelle dĂ©passe lâautre ; etc.
[p. 26]Au cours dâune troisiĂšme pĂ©riode (7â 8 Ă 11â 12 ans) certaines opĂ©rations se constituent en tant quâactions intĂ©riorisĂ©es, rĂ©versibles et formant entre elles des systĂšmes dâensemble dĂ©finis. Mais cette constitution nâa encore lieu que sur le plan concret, câest-Ă -dire relativement Ă des objets manipulables, en rĂ©alitĂ© ou en sâappuyant sur des reprĂ©sentations imagĂ©es. Les opĂ©rations dont il sâagit ne consistent donc quâen opĂ©rations portant sur des classes, sur des relations, sur des nombres ou des rĂ©alitĂ©s spatiales (et physiques Ă©lĂ©mentaires), Ă lâexclusion des opĂ©rations proprement propositionnelles (logique des propositions indĂ©pendante de leur contenu).
Lâindice psychologique le plus sĂ»r de lâapparition de ces opĂ©rations concrĂštes est la constitution de notions de conservation, fondĂ©es sur la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Câest ainsi quâune boulette de pĂąte Ă modeler, ou quâune certaine quantitĂ© de liquide, etc., dont on altĂšre la forme, conservent leur quantitĂ© de matiĂšre, puis leur poids, parce que chaque modification de leur forme peut ĂȘtre annulĂ©e par une modification en sens inverse et par ce que lâaccroissement apparent selon une dimension est compensĂ©e par les diminutions selon les autres dimensions. De mĂȘme une collection dâobjets discontinus dont on transforme la disposition spatiale est dĂ©sormais conçue comme se conservant en sa totalitĂ©, et cela en vertu des mĂȘmes raisonnements fondĂ©s sur la rĂ©versibilitĂ©. Bref, lâapparition des opĂ©rations rĂ©versibles entraĂźne en tous les domaines la formation dâun ensemble de schĂšmes de conservation, inconnus au cours de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente et rendant dorĂ©navant possible la constitution dâune logique concrĂšte.
Or, cette logique des opĂ©rations concrĂštes se manifeste dâemblĂ©e par la formation de structures dâensemble Ă©lĂ©mentaires dont les opĂ©rations particuliĂšres sont toujours dĂ©pendantes. Par exemple la construction de classes par emboĂźtement de la partie A dans le tout B est psychologiquement solidaire de lâĂ©laboration dâune classification et la plus simple des classifications est formĂ©e par une succession de distinctions dichotomiques : A + Aâ = B ; B + Bâ = C ; etc. (oĂč A Ă Aâ = O ; etc.)
Câest cette structure opĂ©ratoire qui permet la constitution des premiers raisonnements logiques fondĂ©s sur la transitivitĂ© des inclusions et sur la disjonction des classes complĂ©mentaires. De mĂȘme les premiers raisonnements fondĂ©s sur les relations asymĂ©triques transitives, par exemple (A<B) -j(B<C) = (A<C) sont dâemblĂ©e solidaires dâune structure dâensemble quâon peut appeler lâenchaĂźnement ou la sĂ©riation qualitative. Si nous appelons a la relation O < A ;
[p. 27]aâ la relation A < B ; etc. on a en effet un systĂšme Ă©lĂ©mentaire distinct du prĂ©cĂ©dent et fondĂ© sur lâaddition ou la soustraction des relations de diffĂ©rence (et non plus des termes eux-mĂȘmes qui constituent des classes) a-paâ=fe ; b-]-bâ=c ; etc. oĂč aâ=zb â a ; bââ c â b ; etc.
Durant cette mĂȘme pĂ©riode se constituent Ă©galement les premiers systĂšmes multiplicatifs, ou tables Ă double entrĂ©e, dont le plus simple est constituĂ© par les correspondances bi-univoques (qui sont qualitatives avant de devenir numĂ©riques ou âquelconquesâ, câest-Ă -dire que les termes se correspondent en fonction de qualitĂ©s communes avant dâĂȘtre conçus comme de simples unitĂ©s).
Mais, durant la pĂ©riode que nous envisageons maintenant ces structures opĂ©rations dâensemble ne donnent encore lieu quâĂ une logique concrĂšte, câest-Ă -dire dont les raisonnements portent sur les objets comme tels. SitĂŽt que lâon remplace les objets par de simples propositions verbales, lâenfant de 7â 8 Ă 11â 12 ans demeure prĂ©logique, câest-Ă -dire quâil ne parvient plus Ă manier ces propositions de façon cohĂ©rente. Du point de vue psychologique, il est donc Ă©vident que la logique des classes et des relations â et encore sous la forme des groupements Ă©lĂ©mentaires que nous venons de rappeler â prĂ©cĂšde la constitution dâune logique des propositions.
Enfin, durant une quatriĂšme pĂ©riode, qui dĂ©bute Ă 11â 12 ans et recouvre toute lâadolescence, se constitue la logique formelle proprement dite ou logique des propositions. Le passage de la logique concrĂšte Ă celle des propositions sâeffectue psychologiquement de la façon suivante : Ă un ensemble de classes multiplicatives (ou de relations multiplicatives) se superpose tĂŽ t ou tard, en vertu des besoins du raisonnement dĂ©ductif, Tâensemble des partiesâ correspondant Ă ces classes (ou Ă ces relations). Prenons comme exemple le groupement multiplicatif Ă©lĂ©mentaire (table Ă double entrĂ©e) consistant Ă multiplier lâune par lâautre deux classes
B1 = A1 + Aâ1 et B2 = A2 + Aâ2. On a :
B1Â ĂÂ B2Â =Â A1A2Â +Â A1Aâ2Â +Â Aâ1A2Â +Â Aâ1Aâ2
De cet ensemble de quatre classes fondamentales, on tire alors un âensemble de partiesâ formĂ© des 16 classes suivantes :
1 classe nulle
4 classes formĂ©es dâune seule classe fondamentale
6 classes formées de deux classes fondamentales
4 classes formées de trois classes fondamentales
1 classe formée par les quatre classes fondamentales.
[p. 28]Si nous faisons maintenant correspondre Ă la classe Ax la proposition p et Ă la classe A2 la. proposition q (dâoĂč p correspondant Ă A1 et q Ă A2), cet ensemble de 16 parties correspondra aux 16 opĂ©rateurs binaires (O ; p. q ; p. ~q ; etc.) de la logique bivalente des propositions.
Câest schĂ©matiquement ainsi que sâopĂšre, entre 11-12 et 14-15 ans, le passage de la logique des classes et des relations Ă celle des propositons. On nous a parfois objectĂ© quâun tel passage Ă©tait logiquement incorrect et que, du point de vue logique, le calcul des propositions prĂ©cĂšde celui des classes. Mais, autre chose est de âfonderâ, comme fait lâaxiomatique de la logique, et dââexpliquerâ comme tente de le faire la psychologie. Psychologiquement, la logique des propositions dĂ©rive de celle des classes et des relations, et si un tel passage Ă©tait logiquement incorrect, cela reviendrait Ă dire que la logique des propositions se construit, dans la rĂ©alitĂ© mentale, de façon non logique (ce que nous hĂ©siterions, pour notre part, Ă admettre sans de meilleures raisons que celles des commoditĂ©s ou conventions propres Ă lâanalyse axiomatique). Câest sur un tel point quâapparaĂźt le plus clairement le conflit possible entre les mĂ©thodes axiomatiques et opĂ©rationnelles et lâutilitĂ© que prĂ©sente une analyse strictement opĂ©ratoire Ă titre de conciliation ou tout au moins dâintermĂ©diaire entre les donnĂ©es psychologiques et les exigences logistiques.
Quoiquâil en soit de cette question dĂ©licate, la logique des propositions se constitue donc seulement au cours de cette quatriĂšme pĂ©riode dans lâesprit de lâenfant et de lâadolescent, en ce sens que les propositions sont dorĂ©navant susceptibles dâĂȘtre composĂ©es les unes avec les autres selon de purs rapports formels et indĂ©pendamment de leur contenu concret. En dâautres termes, le raisonnement devient hypothĂ©tico-dĂ©ductif et la logique formelle est enfin constituĂ©e. Mais il est Ă©vident que le sujet, tout en se soumettant dĂ©sormais Ă ses rĂšgles, serait incapable de les formuler dans lâabstrait : la logique des propositions est donc encore essentiellement opĂ©ratoire Ă ses dĂ©buts. Elle ne consiste pas dâemblĂ©e en une application dâaxiomes Ă©noncĂ©s au prĂ©alable, mais constitue la prise de conscience progressive dâun mĂ©canisme opĂ©ratoire sous-jacent. De lâaction sensori-motrice aux opĂ©rations concrĂštes et de celles-ci aux opĂ©rations inter-propositionnelles ou formelles, on assiste psychologiquement au total, Ă une construction continue qui Ă©tape aprĂšs Ă©tape aboutit, comme Ă ses formes dâĂ©quilibre finales, aux structures caractĂ©ristiques de la logique formelle du sens commun, sans jamais couper ses attaches avec les mĂ©canismes opĂ©ratoires de lâintelligence.
Du point de vue psychologique il faut donc conclure que, dans la
[p. 29]mesure oĂč lâactionâprĂ©cĂšde et prĂ©pare la pensĂ©e, les opĂ©rations prĂ©existent Ă leur axiomatisation. De mĂȘme que la pensĂ©e est cil partie dĂ©terminĂ©e par des lois dâorganisation qui plongent leur racine jusque dans les structures de lâaction, de mĂȘme toute axiomatisation est solidaire de structures opĂ©ratoires dont elle constitue essentiellement la prise de conscience. Si lâon analyse sous une telle perspective psychologique les quatre axiomes de la logique bivalente des propositions (p â p) â p ; p â (p â q); (p â q) â(q â p) et (p â q) â {(p â r) â (q â r)} on y retrouve, en effet, les structures de lâemboĂźtement de la partie dans le tout, de lâauto-emboĂźtement du tout en lui-mĂȘme, de la commutativitĂ© de lâaddition des parties et de la transitivitĂ© des emboĂźtements, qui appartiennent dĂ©jĂ , non pas seulement aux opĂ©rations concrĂštes de classes et de relations, mais encore aux schĂšmes prĂ©opĂ©ratoires de lâaction sensori-motrice elle-mĂȘme. A faire de telles constatations, on ne peut sâempĂȘcher de penser que ce qui est primitif, au sein dâune axiomatique, rejoint tĂŽt ou tard, Ă une profondeur suffisante dâanalyse, ce qui est primitif opĂ©ratoirement et mĂȘme gĂ©nĂ©tiquement.
II. Les relations entre le point de vue psychologique et le point de vue logiqueđ
La logistique moderne se prĂ©sente tout dâabord sous les aspects dâune axiomatique, et cela est indispensable pour autant que lâon sâassigne comme but lâanalyse des conditions de vĂ©ritĂ© du systĂšme. En dâautres termes, dans la mesure oĂč lâon envisage la logique sous lâangle normatif, elle ne peut ĂȘtre traitĂ©e quâaxiomatiquement. Un tel point de vue est inattaquable et nous ne songeons pas le moins du monde Ă le discuter.
Mais la logistique est aussi un ensemble de techniques opĂ©ratoires, et mĂȘme, lorsque celles-ci sont fondĂ©es axiomatiquement, il reste Ă se demander Ă quelles lois de structure ces diverses opĂ©rations obĂ©issent. Un certain nombre de travaux mathĂ©matiques ont par exemple mis en Ă©vidence les relations existant entre certaines structures logiques et certains groupes ou certaines formes de rĂ©seaux (lattices), et il y a lĂ un genre de recherches dont la fĂ©conditĂ© nâest sans doute pas Ă©puisĂ©e.
Le problĂšme spĂ©cifiquement logique des relations entre la mĂ©thode axiomatique et les mĂ©thodes opĂ©rationnelles nous paraĂźt donc consister avant tout Ă dĂ©terminer les rapports existant entre une axiomatique dĂ©terminĂ©e et les structures opĂ©ratoires auxquelles elle a recours. Or ces rapports sont loin dâĂȘtre simples. En effet, toute axiomatique se donne un certain nombre de notions opĂ©ratoires indĂ©finissables et part dâun certain nombre de propositions indĂ©montrables (= axiomes)
[p. 30]utilisant entre autres ces notions. Il subsiste donc toujours, quâon le veuille ou non, quelquâĂ©lĂ©ment implicite en une axiomatique, puisquâon ne peut savoir ce qui se cache sous les indĂ©finissables et les indĂ©montrables et que lâon convient mĂȘme, par mĂ©thode, de ne point sâen occuper. La question est alors de savoir si cet implicite demeure rĂ©ellement inopĂ©rant ou si, se rĂ©fĂ©rant Ă des structures dâensemble sous-jacentes, il en projette malgrĂ© tout, sur lâĂ©difice explicite, non pas seulement lâombre, mais le pouvoir de systĂ©matisation.
Le problĂšme se pose dĂšs le choix des axiomes. Les axiomes dâun systĂšme doivent, en effet, remplir cette double condition dâĂȘtre Ă la fois non-contradictoires entre eux et cependant indĂ©pendants. Or, lâhistoire montre quâil est difficile de dĂ©montrer cette derniĂšre condition, puisque lâon sâaperçoit parfois aprĂšs coup de la rĂ©duction possible dâun axiome jusque lĂ tenu pour indĂ©pendant : par exemple P. Bernays a pu dĂ©montrer que lâun des cinq axiomes de Russell et Whitehead se ramenait aux quatre autres. Si, dâautre part, les axiomes choisis sont rĂ©ellement indĂ©pendants, comment peut-on ĂȘtre assurĂ© quâils ne conduiront jamais Ă une contradiction ? On lâest jusquâĂ un certain degrĂ© dâapproximation, mais la prĂ©sence des indĂ©finissables empĂȘche prĂ©cisĂ©ment la certitude absolue, faute de pouvoir jamais tout expliciter.
Or, du point de vue opĂ©ratoire, cette double condition de non-contradiction et dâindĂ©pendance Ă©voque immĂ©diatement la notion de structure dâensemble. Les opĂ©rations fondamentales constituant une structure Ă©tant Ă la fois distinctes et solidaires il en rĂ©sulte que, si une axiomatique constitue le reflet dâune telle organisation opĂ©ratoire, ses propositions premiĂšres devront reproduire ce double caractĂšre, dâoĂč leur pluralitĂ© nĂ©cessaire (indĂ©pendance relative) et cependant leur cohĂ©rence (non-contradiction). Un exemple particuliĂšrement clair Ă cet Ă©gard est celui du cĂ©lĂšbre axiome unique de J. Nicod, condensant en un seul Ă©noncĂ© complexe (Ă cinq propositions et deux opĂ©rations) les axiomes de Russell-Whitehead : nous avons cherchĂ© ailleurs * Ă montrer quâil traduisait sans plus une structure Ă©lĂ©mentaire de « groupementâ (nous reviendrons Ă lâinstant sur cette notion).
On se trouve alors en prĂ©sence du problĂšme gĂ©nĂ©ral suivant, qui touche Ă la signification mĂȘme de la logique. Ou bien les fondements de la logique sont affaire de pures conventions, et alors il nây a rien Ă chercher en deçà des axiomatiques : chacune se suffit Ă elle-mĂȘme, mais la tĂąche devient en ce cas insurmontable de coordonner aprĂšs coup ses rĂ©sultats avec les donnĂ©es physiques et les donnĂ©es psychologiques. Ou bien, au contraire, les lois de la logique expriment, dâune
* Traité de Logique, § 35
[p. 31]maniĂ©rĂ© ou de lâautre, celles de lâintelligence ou de la pensĂ©e, et alors ,il devient nĂ©cessaire de taire correspondre Ă tout systĂšme axiomatique une analyse en quelque sorte âprĂ©axiomatiqueâ tentant Ă dĂ©gager les structures opĂ©ratoires dont les axiomes considĂ©rĂ©s expriment le rĂ©glage.
Or, en suivant cette seconde voie, on dĂ©couvre une remarquable convergence entre les structures opĂ©ratoires dâensemble qui interviennent dans la logique bivalente des propositions et les lois psychologiques de la pensĂ©e, notamment en ce qui concerne la rĂ©versibilitĂ©, sous sa forme stricte (inversion) et sous celle de la rĂ©ciprocitĂ©.
On sâaperçoit dâabord que les 16 opĂ©rateurs (ou les 256 opĂ©rateurs ternaires, etc.) obĂ©issent aux lois dâun groupe de quatre transformations. Soit une opĂ©ration quelconque telle que p â q. On peut alors :
La laisser inchangée : transformation identique 1.
Lâinverser, câest-Ă -dire dĂ©terminer sa complĂ©mentaire par rapport Ă lâaffirmation complĂšte (p. q) â (~p. q) â (p. ~q) â (~p. ~q)
Lâinverse N de (p â q) sera donc ((~p. ~q)).
La transformer en sa rĂ©ciproque R, ce qui revient Ă laisser inchangĂ©e lâopĂ©ration elle-mĂȘme (â) mais Ă nier les propositions quâelle relie. Soit R(pvq)=~p â ~q = p/q.
La transformer en sa corrĂ©lative C, ce qui revient Ă permuter les (â) et les (.) dans la forme normale de lâopĂ©ration, mais sans modifier le signe des proposition. Soit C (p â q) = p. q
On constate alors que ces quatre transformations constituent un groupe commutatif, tel que :
R C (=CR)= NÂ ; N C (=CN)=RÂ ; N R (=RN)=C (1)
et R N C (= NRC=CRN=etc.)=I (2)
Un tel groupe comporte la table de multiplication suivante :
I R N C
R I C N
N C I R
C N R I
En effet, si C de p â q est p. q alors RC est ~p. ~q, qui est bien N de (p â q). De mĂȘme NC est p/q (N de p. q.), qui est bien la R de p â q); etc.
De mĂȘme lâopĂ©ration p â q comporte une N (qui est p. ~q), une R (qui est ~p â ~q = q â p) et une C (qui est ~p. q), lesquelles, avec la transformation identique I reproduisent le mĂȘme groupe I N R C. Il est Ă noter seulement que dans certains cas (comme lâĂ©quivalence p = q), on a R = I et C = N et que dans dâautres cas (comme dans celui de lâopĂ©ration p. q â p. ~q) on a R = N et C = I. Mais les propositions (1) et (2) sont toujours vĂ©rifiĂ©es, mĂȘme dans ces cas oĂč les quatre transformations ne sont pas toutes distinctes. PrĂ©cisons encore que le mĂȘme groupe
[p. 32]se retrouve au sein des 256 opérations ternaires, des 65.536 opérations quaternaires, etc. de la logique bivalente des propositions.
On constate donc que la gĂ©nĂ©ralitĂ© dâun tel groupe logistique converge de la façon la plus claire avec ce que nous apprend lâanalyse psycho-gĂ©nĂ©tique de lâintelligence, Ă savoir que les deux formes complĂ©mentaires dâĂ©quilibre vers lesquelles tend le dĂ©veloppement des opĂ©rations mentales sont lâinversion (prĂ©sence dâune opĂ©ration inverse qui annule lâopĂ©ration directe) et la rĂ©ciprocitĂ©.
En certains groupes moins complets, comportant seulement une opĂ©ration et son inverse (comme les deux groupes de la disjonction exclusive et de lâĂ©quivalence quâadmet lâanneau propre Ă lâalgĂšbre de Boole) câest la rĂ©versibilitĂ© stricte (inversion) qui est mise en Ă©vidence.
Mais, comme on le sait bien, les opĂ©rations de la logique des propositions forment aussi un ârĂ©seauâ (ou lattice), dont la âborne supĂ©rieureâ est constituĂ©e par la disjonction non exclusive (â) et la âborne infĂ©rieureâ par la conjonction (.). Or, le lattice apparaĂźt de plus en plus comme une structure dâensemble de nature trĂšs gĂ©nĂ©rale, dont on retrouve la prĂ©sence dans les domaines les plus nombreux des mathĂ©matiques et mĂȘme de la physique, et dont lâimportance semble aujourdâhui Ă©gale Ă celle du groupe. Il est donc intĂ©ressant de se demander, Ă la lumiĂšre de lâanalyse opĂ©ratoire de la logique des propositions, Ă quoi tient ce caractĂšre fondamental du lattice. Dans le cas du groupe, on comprend dâemblĂ©e lâaccord entre les caractĂšres de cette structure formelle et les lois de la pensĂ©e, puisque la rĂ©union dâune opĂ©ration directe et de son inverse constitue la condition mĂȘme dâun Ă©tat dâĂ©quilibre, et converge ainsi directement avec les caractĂšres de cet Ă©quilibre mobile vers lequel tendent les opĂ©rations de lâintelligence. Mais, dans le cas du lattice, quelle est la raison.de sa prĂ©gnance ?
Si le groupe, en sa forme gĂ©nĂ©rale, est lâexpression de lâinversion (nĂ©gation), le lattice, en sa forme gĂ©nĂ©rale, est lâexpression de la rĂ©ciprocitĂ©. Deux caractĂšres fondamentaux le montrent immĂ©diatement. En premier lieu, la borne supĂ©rieure (le âmeetâ) et la borne infĂ©rieure (le âjoinâ) sont dans une relation de corrĂ©lativitĂ© (C) du point de vue de lâopĂ©ration composante a (â). En effet, si la borne supĂ©rieure de deux opĂ©rations x et y est x â y, leur borne infĂ©rieure est x.y. Or, la corrĂ©lative est lâinverse (donc la forme nĂ©gative) de la rĂ©ciproque de a. En second lieu, lelattice comporte une certaine loi de dualitĂ© laquelle consiste pour une expression donnĂ©e, Ă permuter les (â) et les (.) ainsi que les relations âsuccĂšdeâ et les relations âprĂ©cĂšde". Si nous appliquons cette loi Ă la relation existant entre la borne infĂ©rieure et la borne supĂ©rieure, nous obtenons :
(x.y) prĂ©cĂšde (x â y) â(x â y) succĂšde Ă (x.y)
[p. 33]On constate alors que cette transformation ne consiste pas Ă nier la premiĂšre expression, mais simplement Ă la convertir, par permutation des termes et renversement du rapport, ce qui est une forme de rĂ©ciprocitĂ© puisque lâexpression transformĂ©e est Ă©quivalente Ă lâexpression initiale). Il est dâailleurs possible dâajouter la nĂ©gation Ă la transformation, ce qui donne :
(x.y) prĂ©cĂšde (x â y) â (~x â ~y) succĂšde Ă (~x.~y)
Mais on voit dâemblĂ©e que ~x â ~y est la rĂ©ciproque de x â y du point de vue de lâopĂ©ration composante a (ici â) et que (~x.~y) est la rĂ©ciproque de x.y. du mĂȘme point de vue (ici .).
De façon gĂ©nĂ©rale, si nous appelons a lâopĂ©ration composante (â) et Ca sa corrĂ©lative (.), on a donc :
Ra succĂšde Ă Ra Ca
Ca précÚde a
a succĂšde Ă Ca
Par exemple â(p. q) prĂ©cĂšde (p â q)ââ entraĂźne par dualitĂ© soit â(p â q) succĂšde Ă (p. q)â soit â(p/q) succĂšde Ă (~p. ~q)â. On ne sort donc pas des rĂ©ciprocitĂ©s, puisque (p/q) est la rĂ©ciproque de (p â q) et (~p. ~q) de (p. q): or, la raison en est prĂ©cisĂ©ment que la relation entre les bornes infĂ©rieures et supĂ©rieures est une relation de corrĂ©lativitĂ© (Ca).
PrĂ©cisons maintenant que le lattice peut Ă©galement sâaccompagner dâinversion proprement dite (lors quâil existe des complĂ©mentaires de premiĂšre et de seconde espĂšce, comme câest le cas dans le lattice constituĂ© par la logique bivalente des propositions), de mĂȘme que le groupe peut sâaccompagner de rĂ©ciprocitĂ© (comme câest le cas du groupe exprime essentiellement lâinversion et le lattice la rĂ©ciprocitĂ©).
Il se pose alors deux questions, du point des relations entre les mĂ©canismes opĂ©ratoires et les lois psychologiques de la pensĂ©e : câest celle des relations entre lâinversion et la rĂ©ciprocitĂ© dans la construction mĂȘme des structures bivalents Ă 1, 2, âŠâŠ propositions, et câest celle de ce que lâon pourrait appeler la succession opĂ©ratoire de ces structures dâensemble.
Pour rĂ©soudre la premiĂšre question, dressons dâabord les tables des opĂ©rations possibles pour 1, 2, 3, etc. propositions. Une seule proposition, que nous appellerons q donne les quatre possibilitĂ©s q ; ~q ; q â ~q ; q.~q(=0)
que nous pouvons dĂ©jĂ mettre sous la forme dâune table (fig. 1):
o q
q q â ~q
prĂ©sentant les mĂȘmes propriĂ©tĂ©s que les tables suivantes, sans quâil soit besoin dây insister dĂšs maintenant. Pour construire la table des opĂ©rations binaires, multiplions ces quatre opĂ©rations uniaires par la proposition p et par sa nĂ©gation p.   Nous obtenons :
p. o = O ; p. q ; p. ~q ; p. (qv~q) et ~p. o = O ; ~p. q ; ~p. ~q ; ~p. (q â ~q).
[p. 34]Disposons maintenant ces deux suites selon les deux dimensions dâune table Ă double entrĂ©e et faisons correspondre Ă chaque terme de la premiĂšre suite sa rĂ©ciproque dans la seconde suite (puisque par hypothĂšse la structure du latticfe est fondĂ©e sur la rĂ©ciprocitĂ©).
Il suffira alors dâadditionner (v) membre Ă membre les termes de la premiĂšre suit aux termes correspondants de la seconde pous obtenir toutes les bornes supĂ©rieures du lattice des 16 opĂ©rations binaires. Le tableau complet comporte, en effet, les 16 possibilitĂ©s suivantes (fig. 2): 
Â
Â
Â
Â
Â
Â
(Pour ce qui est des notations nous dĂ©signerons par [q] lâexpression qvq ; par w la disjonction exclusive et par* la tautologie ou affirmation complĂšte p. qvp.qvp.qvp.q)
Cette table est naturellement isomorphe aux tables de valeur de vĂ©ritĂ© de v. Wittgenstein, que lâon peut disposer comme dans la fig. 2 en Ă©crivant la ligne supĂ©rieure sous la forme oooo ; oloo ; looo et lloo et la colonne de gauche sous la forme oooo ; oolo ; oool et ooll.
Mais le problĂšme est ici de dĂ©gager les relations entre lâinversion et la rĂ©ciprocitĂ©, ou, de façon gĂ©nĂ©rale, entre les groupes et le lattice que constituent, pas leur structure dâensemble, les 16 opĂ©rations binaires de la table ainsi construite.
A cet égard, il convient de relever les propriétés suivantes de la table :
(1) Chaque opĂ©ration est le produit additif (v), donc la âborne supĂ©rieureâ (meet) des termes correspondants appartenant Ă la ligne supĂ©rieure et Ă la colonne gauche du carrĂ©. Par exemple :
(pwq) = (p. q) (p. q) ou (p. q) = (p. q) â o.
(2) Chaque opĂ©ration est le produit multiplicatif (.), donc la âbome infĂ©rieureâ (join) des termes correspondants appartenant Ă la colonne de droite et Ă la ligne infĂ©rieure du carrĂ©. Par exemple :
(pwq)Â =Â (p â q).(p/q) ou (p â q)Â =Â (pvq.).(p*q).
(3) Les symétriques par rapport au centre (-}-) du carré sont les inverses (N) les uns des autres : par exemple (pwq) et (p=q) ou (p. q) et (p^q).
(4) Les symétriques par rapport à la diagonale / sont les réciproques
(R) les uns des autres : par exemple (p^q) et (q^p) ou (p/q) et (pvq).
(5) Les symétriques par rapport à la diagonale \ sont les corrélatifs (C) les uns des autres : par exemple (p. q) et (pvq) ou (p. q) et (p/q).
(6)Les opérations appartenant à la diagonale / présentent les proprié-
[p. 35]tés R = N et C = 1. Par exemple la R de p[q] est p[q] et son inverse N également ; par conséquent sa corrélative C est p [q]
(7) Les termes appartenant Ă la diagonale \ prĂ©sentant les propriĂ©tĂ©s R = 1 et C = tV. Par exemple la R de pâ q est aussi p=q et sa corrĂ©lative C est identique Ă son inverse N, câest-Ă -dire Ă pwg.
(8) Lorsquâune opĂ©ration z rĂ©sulte de la rĂ©union de deux autres x et y, câest-Ă -dire lorsque z constitue la borne supĂ©rieure de x et y, alors lâinverse de z, soit z, constitue le produit multiplicatif (la borne infĂ©rieure) des inverses de x et de y, soit :
si x âšÂ y â z alors x.y=z
Par exemple si p[q] âšÂ {p. q)=.{pjq) alors p[q]. (p^q) = (p. q).
Il y a lĂ simultanĂ©ment une application des lois du groupe 1 NRC puisque x.Ăż est lâinverse (N) de x âšÂ y, et des lois du lattice puisque x.Ăż est la rĂ©ciproque Ra de la borne infĂ©rieure x.y correspondant Ă la borne supĂ©rieure x vy et constituant sa corrĂ©lative Ca (du point de vue de a = v).
Considérons maintenant trois propositions p,q et r. On aura pour q et r 16 possibilités correspondant à celles du tableau de la fig. 2. Multiplions les par
Â
Â
Â
Â
Â
On remarque que la seconde suite est ordonnĂ©e de façon Ă ce que chaque terme constitue la rĂ©ciproque R du terme correspondant de la premiĂšre suite. Il suffit alors de mettre la premiĂšre suite sur la ligne supĂ©rieure dâune table Ă double entrĂ©e et de disposer la seconde suite sur la colonne de gauche de cette table (avec le O comme sommet supĂ©rieur gauche du carrĂ©) pour obtenir, selon le mĂȘme principe additif que celui de la fig. 2, la table des 16 x 16 = 256 opĂ©rations ternaires.
Avec quatre propositions, il suffira de multiplier les 256 opĂ©rations ternaires q, r, s par p et p pour obtenir une table Ă double entrĂ©e de 256 x 256 = 65.536 opĂ©rations quaternaires, qui prĂ©sentera les mĂȘmes propriĂ©tĂ©s ; et ainsi de suite.
La conclusion Ă tirer de cette analyse est que, dans la logique bivalente des propositions, les lois du groupe et celles du lattice, ou, ce qui revient au mĂȘme, les structures dâinversion et les structures de rĂ©ciprocitĂ© sont inextricablement mĂȘlĂ©es. En effet, dâune part, le groupe fondamental 1NR C englobe la rĂ©ciprocitĂ© en mĂȘme temps que lâinversion. Dâautre part, les rapports entre les bornes supĂ©rieures et in-
[p. 36]fĂ©rieures du lattice (â) et (.) constituent eux-mĂȘmes un groupe, puisque si (â) = fl et (.) = Ca, on a Ra =. NaCa et Raca = Na, ainsi que RaCaNa â a ; cela revient donc Ă dire que le lattice (â) et (.) tout en portant essentiellement sur les corrĂ©lativitĂ©s et rĂ©ciprocitĂ©s, englobe Ă son tour lâinversion (Ca =NaRa).
Pour dĂ©gager les rapports entre lâinversion et la rĂ©ciprocitĂ© quant Ă leur importance dans les mĂ©canismes opĂ©ratoires Ă©lĂ©mentaires de la pensĂ©e, on ne saurait donc se contenter dâune analyse statique et il sâagit de tenter un essai dâinvestigation sur la succession mĂȘme des structures dâensemble. Nous dirons quâune structure B succĂšde Ă une structure A quand elle la contient tout en lui ajoutant dâautres opĂ©rations. A cet Ă©gard, on ne saurait dire que le groupe 1 NRC prĂ©cĂšde le lattice (â) et (.) ni le contraire, puisque chacun comporte certaines opĂ©rations de lâautre tout en les complĂ©tant par des mĂ©canismes opĂ©ratoires propres.
Mais il est des structures logiques plus Ă©lĂ©mentaires que ce groupe et ce lattice. Si lâon se reporte aux structures que nous avons dĂ©crites plus haut(§ 1) Ă propos des opĂ©rations concrĂštes (accessibles Ă lâesprit avant les opĂ©rations formelles, au cours du dĂ©veloppement mental), on y trouve des systĂšmes opĂ©ratoires tels que la classification Ă©lĂ©mentaire la sĂ©riation ou les tables Ă double entrĂ©e rĂ©sultant de leur multiplication (cf. lâexemple donnĂ© de B1 Ă B2).
Or, ces structures Ă©lĂ©mentaires mĂ©ritent de retenir lâattention. Le mathĂ©maticien et le physicien peuvent Ă bon droit les ignorer, car elles nâont plus cours dans leurs sciences depuis les PrĂ©socratiques ou Aristote. Mais il est Ă noter que la biologie descriptive et systĂ©matique nâont point encore renoncĂ© Ă leur usage : les classifications zoologiques et botaniques, les sĂ©ries et les tables Ă double entrĂ©e de lâanatomie comparĂ©e consistent toutes entiĂšres en de telles structures.
Or, ces structures, que nous avons appelĂ©es âgroupementsâ, constituent simultanĂ©ment des lattices incomplets et des groupes imparfaits, prĂ©cĂ©dant donc Ă la fois ces deux autres structures. Du point de vue du lattice, le groupementâ de la classification simple nâest, comme on le voit dâemblĂ©e, quâun demi-rĂ©seau puisquâil lui manque la fermeture que constituerait lâemboĂźtement des Aâ, Bâ, C entre eux : câest un rĂ©seau qui possĂšde des âbornes supĂ©rieuresâ (B, C, D, etc.) mais dont toutes les âbornes infĂ©rieuresâ entre classes de mĂȘme rang sont nulles (A x Aâ = O ; B x Bâ = O ; etc.). Du point de vue du groupe câest un systĂšme comportant les opĂ©rations directe A -f Aâ â B) et inverse (â A â Aâ= â B dâoĂč B â Aâ = A ; etc.). Mais tous ses Ă©lĂ©ments Ă©tant idempotents, on ne peut composer la tautologie A -\-A = A avec lâopĂ©ration inverse Aâ A = O de façon entiĂšrement associative :
[p. 37]A + (A â A) = A et (A + A) â A = O. En faisant abstraction de la tautification A + A =A et en ne retenant que les additions disjonctives (additions de classes entiĂšrement disjointes) on trouve le groupe de Boole-Bernstein. Mais ce groupe ne sâobtient quâen dĂ©boĂźtant les classes Ă©lĂ©mentaires A, Aâ, Bâ, etc. de leurs emboĂźtements initiaux, tandis que dans le groupement de la classification, la mobilitĂ© du systĂšme est limitĂ©e Ă la fois par les tautifications A + =A et par la nĂ©cessitĂ© de procĂ©der de proche en proche en toute composition (contiguĂŻtĂ©): câest ainsi que AÂŽÂ + EÂŽ ne donne pas une classe dĂ©finie (par exemple la carpe et le lapin), mais nâest composable que sous la forme AÂŽÂ + EÂŽ =F âA âBÂŽâCÂŽ âDâ.
Or, du point de vue qui nous occupe ici, câest-Ă -dire du caractĂšre plus ou moins primitif ou Ă©lĂ©mentaire de lâinversion et de la rĂ©ciprocitĂ©, les groupements de classes et de relations prĂ©sentent cet intĂ©rĂȘt de prĂ©senter ces deux mĂ©canismes opĂ©ratoires fondamentaux de la pensĂ©e Ă lâĂ©tat dissociĂ© et cependant nĂ©cessaire dans les deux cas. Câest ainsi que lâopĂ©ration inverse du groupement de la classification (âA) est une inversion proprement dite : +A â A = O (le O Ă©tant la classe nulle). Au contraire, lâopĂ©ration inverse du groupement de la sĂ©riation (relations asymĂ©triques transitives) repose en fait sur la rĂ©ciprocité : sâil existe entre A et B une diffĂ©rence aâ, lâopĂ©ration directe
aâ
consiste Ă ajouter cette diffĂ©rence (+ â) et lâopĂ©ration inverse Ă la
aâ aâ
retrancher (â â ce qui Ă©quivaut Ă + â). Le produit des deux donne alors,
non pas une classe nulle comme pour lâinversion, mais une diffĂ©rence nulle, câest-Ă -dire une Ă©quivalence :
aâ aâ o aâ aâ o
(A âB)Â +Â (B âA)Â =Â (A â A) ou (B â A)Â +Â (AâB)Â =Â (B â B).
Il y a donc ici rĂ©ciprocitĂ© et non plus inversion proprement dite. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâinversion caractĂ©rise les groupements de classes, dans lesquels lâopĂ©ration inverse consiste Ă supprimer des termes ou des emboĂźtements, et la rĂ©ciprocitĂ© caractĂ©rise les groupements de relations, dans lesquels lâopĂ©ration inverse consiste Ă convertir relation (câest-Ă -dire Ă parcourir la diffĂ©rence A â B ou lâĂ©quivalence A1 â A2 dans le sens inverse). Notons quâil en est de mĂȘme dans les opĂ©rations interpropositionnelles, oĂč lâinversion consiste Ă supprimer une combination au profit de sa complĂ©mentaire (par exemple p^q au profit de p. q) et oĂč la rĂ©ciprocitĂ©, dans le cas des opĂ©rations comportant une relation dâordre, comme lâimplication, Ă intervertir lâordre, le produit des rĂ©ciproques Ă©tant alors Ă nouveau une Ă©quivalence : (p^q).(q^p)={p=q) ou (p^q).(q^p)==(p=q) (câest-Ă -
[p. 38]dire p â q . p/q = p w q); etc.
Lâinversion et la rĂ©ciprocitĂ© sont donc Ă©lĂ©mentaires lâune et lâautre. Lâanalyse des structures dâensemble les plus simples de la logique, qui sont les âgroupementsâ permet, puisque ces deux mĂ©canismes opĂ©ratoires fondamentaux sont alors dissociĂ©s lâun de lâautre, de mettre en Ă©vidence leur vraie nature, qui est de se correspondre biunivoquement lâune Ă lâautre en deux domaines distincts, lâinversion portant sur les termes comme tels (individus ou classes) et la rĂ©ciprocitĂ© sur les relations (y compris les rapports dâinclusion tels
AÂ <Â B â BÂ <Â C, dâoĂč AÂ <Â B â BÂ <Â A)
ce qui revient en dĂ©finitive Ă dire que la premiĂšre se rĂ©fĂšre Ă lâextension ou Ă la quantitĂ© et la seconde Ă lâordre, donc Ă la qualitĂ© ou Ă la comprĂ©hension.
Il est alors intĂ©ressant de dĂ©terminer comment on passe des âgroupementsâ, dans lesquels lâinversion et la rĂ©ciprocitĂ© sont dissociĂ©es et pour ainsi dire parallĂšles, aux lattices (ou systĂšmes semi-ordonnĂ©s) fondĂ©s sur lâordre, donc sur la rĂ©ciprocitĂ©, et aux groupes, qui reposent sur lâinversion. Nous avons dĂ©jĂ vu plus haut (voir le § 1) comment on procĂšde des groupements multiplicatifs (de classes on de relations) Ă la construction de luers âensembles de partiesâ. PrĂ©cisons encore que lââensemble des partiesâ peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme la gĂ©nĂ©ralisation de la âclassificationâ: câest lâensemble de toutes les classifications distinctes que lâon peut effectuer avec n Ă©lĂ©ments (pour 4 Ă©lĂ©ments A1A2; A1Aâ2, etc. on aura ainsi : 1 classe nulle ; 4 classes A1Ă AN; 6 classes B ; 4 classes C et une classe D). Dâun tel point de vue, si les groupements Ă©lĂ©mentaires de classes et de relations âprĂ©cĂšdentâ les structures dâensembles de parties, isomorphes aux structures de propositions, les lois de composition du groupement ne sâen appliquent pas moins aux ensembles de parties, donc Ă la logique bivalente des propositions, et nous avons montrĂ© ailleurs la possibilitĂ© de rĂ©duire celle-ci Ă un groupement unique, obĂ©issant aux mĂȘmes lois de composition que les groupements de classes et de relations. Or, ce groupement unique, qui rĂ©unit en lui tous les mĂ©canismes opĂ©ratoires propres aux divers groupements Ă©lĂ©mentaires, constitue alors un lattice complet (en tant quâenglobant toutes les classifications possibles, par opposition au demi-lattice de la classification simple et comporte simultanĂ©ment un groupe I  N R C, en tant que transformation des divers Ă©lĂ©ments les uns dans les autres. Ainsi la rĂ©ciprocitĂ© et lâinversion deviennent Ă©troitement solidaires, la premiĂšre parce quâinhĂ©rente au lattice et parce que constituant deux des transformations (R par rapport Ă I et C par rapport Ă N) du groupe I NRC, la seconde parce que caractĂ©risant les complĂ©mentaires (de premiĂšre et de seconde espĂšce) du lattice et les deux autres
[p. 39]transformations N par rapport à I et C par rapport à R) du groupe INRC.
Il resterait naturellement Ă analyser de ce mĂȘme point de vue les logiques polyvalentes, dans lesquelles lâinversion subit dâimportantes retouches, mais ceci est en dehors du domaine que nous nous sommes circonscrit et qui est celui des opĂ©rations les plus Ă©lĂ©mentaires de lâintelligence.
Mais, mĂȘme Ă en rester Ă lâintĂ©rieur dâun tel domaine restreint, on voit les services que la mĂ©thode opĂ©rationnelle peut rendre Ă lâanalyse de lâesprit. Sans doute ce genre de recherche ne constitue-t-il pas, Ă proprement parler, de la logique. Câest, si lâon veut, une logique Ă lâusage de la psychologie, comme il en faudra de plus en plus Ă lâintention de chaque science particuliĂšre. Or, la technique opĂ©ratoire de la logistique nous paraĂźt plus riche dâenseignements, au point de vue auquel nous no.us sommes ainsi placĂ©s, que la mĂ©thode axiomatique : si lâanalyse opĂ©ratoire demeure peut-ĂȘtre insuffisante pour fonder une logique pure, elle sâavance sans doute plus profondĂ©ment dans ce qui constitue les fondements Ă©pistĂ©mologiques, et par consĂ©quent psychologiques, de la logique.
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III. Le point de vue Ă©pistĂ©mologique.đ
On peut concevoir lâĂ©pistĂ©mologie de deux maniĂšres, lâune classique ou philosophique, et lâautre consistant Ă restreindre son objet de façon Ă le rendre homogĂšne aux mĂ©thodes mĂȘmes des sciences quâelle a pour rĂŽle dâinterprĂ©ter.
La premiĂšre de ces deux maniĂšres est statique, câest-Ă -dire quâelle envisage la connaissance comme un Ă©tat, pour se demander ce quâelle est en elle-mĂȘme. Une telle position du problĂšme aboutit le plus sou vent Ă un rĂ©alisme mĂ©taphysique revenant Ă dĂ©cider une fois pour toutes de ce quâest le sujet et de ce quâest lâobjet ; ou encore elle aboutit . Ă un positivisme pur, mais menacĂ© par un dualisme fondamental, tel que celui de la syntaxe tautologique, dâune part, et des vĂ©ritĂ©s de fait, dâautre part, ce qui pose alors le difficile problĂšme de leur coordination aprĂšs coup.
La seconde maniĂšre est gĂ©nĂ©tique, et consiste Ă se demander, non pas dâemblĂ©e ce quâest la connaissance, mais au prĂ©alable comment sâaccroissent les connaissances, câest-Ă -dire comment lâon procĂšde, en lâun ou lâautre des domaines de la connaissance commune ou scientifique, dâune moindre connaissance Ă une connaissance jugĂ©e accrue ou supĂ©rieure par les sujets eux-mĂȘmes (lâenfant, les hommes en sociĂ©tĂ©, les spĂ©cialistes de la branche considĂ©rĂ©e). Les mĂ©thodes de lâĂ©pistĂ©mo-
[p. 40]logie gĂ©nĂ©tique sont donc essentiellement lâanalyse psycho-gĂ©nĂ©tique et lâanalyse historico-critique. *
Or, il est indĂ©niable que le choix des mĂ©thodes axiomatiques ou opĂ©rationnelles est en bonne partie dictĂ© par des prĂ©fĂ©rences Ă©pistĂ©mologiques relatives aux deux points de vue prĂ©cĂ©dents, lâaxiomaticien Ă©tant orientĂ© vers un certain rĂ©alisme statique et lâopĂ©rationnaliste vers une notion de la connaissance en perpĂ©tuel dĂ©veloppement. Bien quâune axiomatique soit toujours relative au choix des notions indĂ©finissables et des propositions indĂ©montrables de dĂ©part, il est mĂȘme probable que tout axiomaticien caresse tĂŽt ou tard, consciemment ou inconsciemment Ă des degrĂ©s divers, le rĂȘve de la prise de possession dâun absolu, quâil sâagisse dâune loi a priori de la pensĂ©e, dâun reflet des universaux on dâune syntaxe de toutes les syntaxes. Artificiellement dĂ©tachĂ©e de sa substructure opĂ©ratoire, une axiomatique risque donc de mener Ă un rĂ©alisme excluant la notion de construction. LâopĂ©rationalisme conduit au contraire de lui-mĂȘme Ă la notion dâune connaissance liĂ©e Ă notre action sur les choses et sur autrui, donc dâune connaissance en construction continuelle.
Mais qui a raison ? Il nâest pas question dâen dĂ©cider ici. Nous ne songeons en rien Ă combattre lâhypothĂšse dâun absolu auquel serait ligĂ©e la connaissance ou certains types de connaissance, et nâen avons pas les moyens. Nous constatons simplement la pluralitĂ© et la divergence des absolus auxquels se rĂ©fĂšrent les Ă©pistĂ©mologistes de la premiĂšre maniĂšre et ce spectacle nous paraĂźt peu rĂ©confortant, ce qui nous oblige Ă chercher une mĂ©thode comportant le minimum de prĂ©suppositions. Nous sommes mĂȘme contraints Ă faire deux remarques sur le terrain purement formel et technique des axiomatiques, ce qui nous conduira Ă la mĂȘme prudence Ă©pistĂ©mologique. La premiĂšre tient Ă lâĂ©tonnement quâĂ©prouve le logicien dâoccasion (dont nous sommes) lorsquâil cherche Ă se documenter auprĂšs dâauthentiques spĂ©cialistes : il sâaperçoit que les points de vue les plus âpursââ sont toujours suspects de manque de rigueur aux yeux dâauteurs plus purs encore, Ă tel point quâil souhaiterait voir se constituer un concile ou tout au moins une acadĂ©mie restreinte dâaxiomaticiens, qui puisse dĂ©cider chaque six mois de ce quâil faut encore ou nouvellement croire et de ce quâil nâest plus permis de croire. La seconde remarque donne Ă la premiĂšre un fondement plus objectif : il reste malgrĂ© tout surprenant que des esprits aussi passionnĂ©s de rigueur que les grand logisticiens contemporains nâaient pas rĂ©ussi Ă se mettre dâaccord sur un certain nombre de questions dont lâimportance Ă©pistĂ©mologique est fondamentale, telle que la rĂ©duction du nombre cardinal Ă la classe
Â
Voir notre Epistémologie génétique, Paris 1956, t.I, Introduction.
[p. 41]logique,1 ou la nature du raisonnement par rĂ©currence, etc. Que reste-t-il, sur ces sujets, des solutions simples de Frege ou de Russell et, si lâon ne peut rĂ©pondre par âtoutâ ou par ârienâ, pourquoi les progrĂšs de lâaxiomatisation nous Ă©loignent-ils du rĂȘve initial de la logistique contemporaine ?
Bref, si lâaxiomatisation constitue un procĂ©dĂ© irremplaçable de dissection, quant Ă lâanalyse des normes formelles de vĂ©ritĂ©, elle ne saurait suffire Ă rĂ©soudre lâensemble des problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques. LâĂ©pistĂ©mologie rĂ©clame aujourdâhui avant tout une mĂ©thode qui la garantisse contre les spĂ©culations, et cette mĂ©thode doit satisfaire simultanĂ©ment Ă deux exigences parfois difficiles Ă concilier : ne rien exclure Ă titre de moyens dâinformation et prĂ©juger le moins possible. Or, ne rien exclure implique la prĂ©sence de la mĂ©thode axiomatique, qui a renouvelĂ© les mathĂ©matiques, la logique et une partie de la physique. Mais prĂ©juger le moins possible exclut lâacceptation de commencements absolus et impose par consĂ©quent lâobligation de situer dans son contexte ce quâon pourrait appeler le âmoment axiomatiqueâ, lorsquâil apparaĂźt au cours du dĂ©veloppement de certaines connaissances.2 Or, cc contexte, câest le dĂ©veloppement entier de ces connaissances, et, mĂȘme si lâaxiomatisation marque un Ă©tat dâĂ©quilibre atteint au terme (terme dâailleurs toujours relatif) dâune longue histoire, câest encore Ă cette histoire quâil faut recourir pour juger ne fĂ»t-ce que du succĂšs mĂȘme de cette axiomatique.
Or, sitĂŽt faite une place, si restreinte soit-elle, au dĂ©veloppement historique des connaissances, lâanalyse psycho-gĂ©nĂ©tique intervient nĂ©cessairement. MĂȘme si, aprĂšs des siĂšcles de transformations, une axiomatique nous livrait aujourdâhui une vĂ©ritĂ© universellement valable, qui fĂ»t acceptĂ©e par tous et dĂ©finitivement, il resterait Ă expliquer psychologiquement ce passage de lâĂ©tat de transformation Ă un Ă©tat dâĂ©quilibre permanent, et une Ă©pistĂ©mologie se privant de cette explication demeurerait inachevĂ©e : lâabsolu ne saurait, en effet, constituer un objet de connaissance que moyennant lâemploi dâinstruments intellectuels, sur le mĂ©canisme rĂ©el desquels il serait indispensable dâĂȘtre renseignĂ© avant de se croire Ă lâabri dâillusions collectives (ou simplement gĂ©nĂ©rales). A plus forte raison ce qui demeure relatif dans la connaissance â et jusquâĂ plus ample informĂ© il faut envisager Ă titre dâhypothĂšse que tout pourrait demeurer tel â requiert une analyse psychogĂ©nĂ©tique.
1 Voir à cet égard les divergences entre Russell et Hilbert, ou v. Wittgenstein, etc.
2 Voir Ă ce sujet les travaux de F. Gonscth et la discussion, dans Dialectica, sur nos convergences et nos divergences.
[p. 42]Or, le mĂ©rite particulier de la mĂ©thode opĂ©rationnelle est prĂ©cisĂ©ment dâassurer la liaison entre cette psychologie de lâintelligence, dont lâĂ©pistĂ©mologie ne saurait se passer, et les Ă©tudes axiomatiques dont il serait Ă©galement impossible de la priver. La psychologie est inapte comme telle Ă atteindre le normatif, mais lâaxiomatique nâĂ©puise pas Ă elle seule ce mĂȘme normatif : le passage de lâune Ă lâautre est alors assurĂ© par lâanalyse des opĂ©rations, analyse qui, dâune part, prolonge les rĂ©sultats de la psychologie, tout en Ă©tant tĂŽt ou tard axiomatisable, mais qui, dâautre part, comporte une vĂ©ritĂ© logique et Ă©pistĂ©mologique quel que soit son degrĂ© de formalisation.
La conclusion Ă laquelle nous parvenons ainsi nous permet en fin de compte, aprĂšs avoir marquĂ© au cours de tout cet article les oppositions existant entre la mĂ©thode axiomatique et la mĂ©thode opĂ©rationnelle, de les rĂ©concilier tout au moins conditionnellement. La condition de lâaccord, câest lâacception de cette vĂ©ritĂ© historique et psychologique, qui est, croyons-nous, une hypothĂšse Ă©galement valable pour la logique : que la formalisation ne constitue pas un Ă©tat immobile mais un processus, peut-ĂȘtre mĂȘme indĂ©finiment perfectible. Si tel est le cas, la mĂ©thode opĂ©rationnelle parvient, Ă lâencontre de cette science des faits quâest la psychologie, Ă un premier palier de formalisation, palier sur lequel sont dĂ©jĂ en partie formalisĂ©s les mĂ©canismes opĂ©ratoires dĂ©crits Ă titre de faits dâobservation ou dâexpĂ©rience par la psychologie. A ce premier palier en succĂšde alors nĂ©cessairement un second, qui est celui de lâaxiomatisation proprement dite. Câest ainsi que la mĂ©thode opĂ©rationnelle est appelĂ©e Ă jouer un rĂŽle conciliateur dans le conflit, sinon sans issue, entre la psychologie et lâaxiomatique. Et câest cette conciliation quâattend dâelle lâĂ©pistĂ©mologie, tout au moins lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.