Programmes et mĂ©thodes de l'Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. ĂpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et recherche psychologique (1957) 1 a
§ 1. Introduction
Sous sa forme limitĂ©e ou spĂ©ciale, lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est lâĂ©tude des Ă©tats successifs dâune science S en fonction de son dĂ©veloppement. Ainsi conçue lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique pourrait se dĂ©finir comme « la science positive, aussi bien empirique que thĂ©orique, du devenir des sciences positives en tant que sciences ». Une science Ă©tant une institution sociale, un ensemble de conduites psychologiques et un systĂšme sui generis de signes et de comportements cognitifs, une analyse rationnelle du dĂ©veloppement de cette science porterait donc sur ces trois aspects conjointement. Lâaspect Ă©pistĂ©mologique aurait la primautĂ© puisquâil constitue le phĂ©nomĂšne dont il sâagit de dĂ©gager les lois et lâexplication ; mais les deux autres aspects en demeureraient indissociables, en tant que fournissant les facteurs Ă©ventuels de cette explication.
On aperçoit alors dâemblĂ©e quâune Ă©tude systĂ©matique du dĂ©veloppement dâun secteur quelconque de la connaissance scientifique sera nĂ©cessairement amenĂ©e, en tentant de dĂ©gager les racines sociogĂ©nĂ©tiques ou psychogĂ©nĂ©tiques de cette variĂ©tĂ© de connaissance, Ă pousser lâanalyse de ses mĂ©canismes formateurs jusque sur le terrain prĂ©scientifique ou infrascientifique des connaissances communes, dans lâhistoire des sociĂ©tĂ©s (histoire des techniques, ex.), dans le dĂ©veloppement de lâenfant et mĂȘme aux frontiĂšres des processus physiologiques et des mĂ©canismes mentaux les plus Ă©lĂ©mentaires conditionnant
lâacquisition des connaissances (en ce qui concerne, par exemple, lâapprentissage ou la perception).
Dâun tel point de vue, on pourrait dĂ©finir lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique dâune façon plus large et plus gĂ©nĂ©rale comme lâĂ©tude des mĂ©canismes de lâaccroissement des connaissances. Le caractĂšre propre de cette discipline consisterait alors Ă analyser, dans tous les domaines intĂ©ressant la genĂšse ou lâĂ©laboration des connaissances scientifiques, le passage des Ă©tats de moindre connaissance aux Ă©tats de connaissance plus poussĂ©e. 21 En un mot, lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique constituerait une application, Ă lâĂ©tude des connaissances, de la mĂ©thode expĂ©rimentale avec variation des facteurs en jeu.
Ainsi dĂ©finie, lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est loin dâĂȘtre nouvelle, puisque, de tous temps, les thĂ©oriciens et mĂȘme les expĂ©rimentateurs ont fait appel, explicitement ou implicitement, aux processus mentaux pour caractĂ©riser la portĂ©e Ă©pistĂ©mologique des notions quâils acceptaient ou quâils rejetaient. Sans remonter aux Grecs, il nâest guĂšre douteux, par exemple, que si Descartes a voulu fonder ses explications de lâunivers matĂ©riel sur la figure et le mouvement en Ă©cartant les notions de finalitĂ© et de force, câest parce quâil considĂ©rait les secondes de ces notions comme entachĂ©es dâillusions subjectives en tant que liĂ©es Ă certains aspects de lâactivitĂ© propre (intentionalitĂ© et effort musculaire), tandis que les premiĂšres lui paraissaient, en tant que « claires et distinctes », relever de lâactivitĂ© de lâintelligence elle-mĂȘme : sans sâappuyer sur une psychogenĂšse explicite des notions, il recourait probablement ainsi Ă ce quâon pourrait appeler une psychogenĂšse implicite. Quand dâAlembert se livre Ă une critique de la notion de quantitĂ©s nĂ©gatives, quâil trouve tantĂŽt obscures tantĂŽt « tout aussi rĂ©elles que les positives » et nâen diffĂ©rant que par le signe mais par un signe servant « à modifier et Ă corriger une fausse supposition » [= lâattente dâune existence], 32 il sâappuye par contre sur une psychogenĂšse explicite en admettant Ă tort ou Ă raison que lâal-
gĂšbre se borne Ă gĂ©nĂ©raliser des idĂ©es premiĂšres fondĂ©es sur la sensation. Plus prĂšs de nous et sans retracer les courants dâidĂ©es du XIX siĂšcle, notamment au sujet de la psychogenĂšse de lâespace (chez Helmholtz, etc.), quand Mach fonde son Ă©pistĂ©mologie physique sur lâanalyse des sensations, 41 quand H. PoincarĂ© explique pourquoi lâespace commun est euclidien et Ă trois dimensions en recourant aux conditions sensori-motrices de lâorganisation des dĂ©placements, 52 ils font au sens propre de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique (quelle que soit la valeur de leurs hypothĂšses). Une mention spĂ©ciale doit ĂȘtre faite du grand mathĂ©maticien italien Enriques, qui Ă©crivait : « On voit se dĂ©velopper une thĂ©orie de la connaissance scientifique qui tend Ă se constituer sur une base solide, comme une partie de la science elle-mĂȘme », car « lâarbitraire dans la construction scientifique semble sâĂ©liminer de plus en plus dans la genĂšse des concepts scientifiques, considĂ©rĂ©s non pas dans leur possibilitĂ© logique, mais dans leur dĂ©veloppement rĂ©el » ; et encore : « lâanalyse que jâai entreprise me persuade quâil y a partout un dĂ©veloppement psychologique dont les raisons intimes se rattachent Ă la structure mĂȘme de lâesprit humain. » 63 Ainsi Enriques ne se borne plus Ă des appels systĂ©matiques Ă la psychogenĂšse il trace le programme mĂȘme de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.
Seulement, deux lacunes de caractĂšre gĂ©nĂ©ral ont diminuĂ© la valeur de ces essais multiples, quel que fĂ»t le talent ou le gĂ©nie de leurs auteurs, et deux lacunes qui mĂ©ritent de retenir lâattention car elles expliquent pourquoi lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique nâa point encore conquis droit de citĂ© Ă titre de discipline autonome : les divers recours Ă la psychogenĂšse que rĂ©clamaient tous ces Ă©pistĂ©mologistes nâont pas correspondu Ă des rĂ©ponses suffisantes de la psychologie gĂ©nĂ©tique, dâune part parce que les matĂ©riaux expĂ©rimentaux et les Ă©laborations thĂ©oriques des psychologues nâĂ©taient pas encore de nature Ă permettre une utilisation Ă©pistĂ©mologique, et, dâautre part par ce que les mathĂ©maticiens, physiciens ou biologistes qui ont soulevĂ© ce genre de problĂšme dâĂ©pistĂ©mologie nâĂ©taient pas (sauf quelques exceptions notables telles que celle de Helm-
holtz), des psychologues de formation et nâont pas songĂ© Ă rĂ©unir eux-mĂȘmes les donnĂ©es prĂ©cises dont ils auraient eu besoin.
Si lâon compare le peu de progrĂšs quâa fait lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique avec les succĂšs marquants en de nombreux domaines de ce que nous appellerons lâĂ©pistĂ©mologie normative 71 - ou Ă©tude des fondements par les mĂ©thodes de formalisation logique - il y a lĂ une situation sur laquelle il est essentiel de rĂ©flĂ©chir. DĂ©clarons dâemblĂ©e (et nous y reviendrons plus en dĂ©tail au § 2) quâil ne saurait y avoir aucune contradiction ni mĂȘme aucun conflit de tendances entre ces deux sortes de courants Ă condition dâen analyser suffisamment les limites et la portĂ©e respective : le parallĂšle que nous allons tenter ne comporte donc aucune intention de valorisation et se borne Ă vouloir comparer deux situations de fait.
Or, quand les problĂšmes de fondements se sont posĂ©s aux mathĂ©maticiens et aux physiciens orientĂ©s dans la direction de lâĂ©pistĂ©mologie normative, il sâest trouvĂ© que, dâune part, il existait dĂ©jĂ un corps de doctrines logistiques suffisamment Ă©laborĂ©es (Boole, Morgan, etc.) et que, dâautre part, ils ont pris le soin de construire eux-mĂȘmes systĂ©matiquement les instruments techniques qui leur manquaient (Frege, Russell et Whitehead, Hilbert, Bernays et Ackermann, etc. jusquâĂ Herbrand, Gödel, Gentzen et Ă Beth). Lâappel Ă la logique, en dâautres termes, a correspondu, soit Ă des rĂ©ponses suffisantes des logi-
ciens, soit Ă des constructions spĂ©cifiques de ceux-lĂ mĂȘmes qui soulevaient les problĂšmes.
La collaboration entre la psychologie et les spĂ©cialistes des Sciences exactes orientĂ©s dans la direction de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique a par contre souffert et de la carence relative de la psychologie elle-mĂȘme et du soin insuffisant consacrĂ© par les Ă©pistĂ©mologistes Ă leurs reconstitutions gĂ©nĂ©tiques.
Commençons par ce second point, car lâĂ©pistĂ©mologie Ă tendances psychologiques, si on la considĂšre en un sens un peu large (en y englobant, sinon tous les grands sensualistes et les grands empiristes de lâhistoire de la philosophie, du moins tous les spĂ©cialistes des sciences exactes qui se sont inspirĂ©s de ces tendances, comme dâAlembert pour prendre un exemple dĂ©jĂ citĂ©), sâest manifestĂ©e, chose essentielle Ă noter, bien avant la constitution dâune psychologie scientifique. Le fait brutal dont il convient de partir, et qui constitue la premiĂšre raison de lâĂ©chec relatif des Ă©pistĂ©mologies gĂ©nĂ©tiques connues, est donc quâun nombre considĂ©rable dâauteurs ont cru pouvoir - et croient encore pouvoir ! - faire appel aux donnĂ©es psychologiques sans sâastreindre Ă constituer une psychologie prĂ©cise, et mĂȘme souvent sans songer Ă recourir aux travaux des spĂ©cialistes, lorsque ces travaux existentâŠ
Les causes dâun tel Ă©tat de fait sont multiples. La premiĂšre est assurĂ©ment que peu dâĂ©pistĂ©mologistes ont encore vraiment rĂ©alisĂ© la sĂ©paration entre la psychologie et la philosophie et considĂšrent donc comme suffisant, lorsquâil sâagit de reconstituer la psychogenĂšse dâune notion, dâutiliser les mĂ©thodes dâanalyse rĂ©flexive ou de simple construction spĂ©culative dont les philosophes se contentent si souvent : autrement dit, pour retracer la genĂšse dâune notion, ils substituent Ă lâanalyse systĂ©matique des faits une discussion dâidĂ©es aboutissant Ă lâĂ©laboration dâune genĂšse idĂ©ale et non pas rĂ©elle (mĂȘme si, et souvent en particulier si, lâon fait appel aux sensations et Ă la perception câest-Ă -dire Ă lâune des sources les plus classiquement et peut-ĂȘtre les plus abusivement invoquĂ©es par lâĂ©pistĂ©mologie psychologie traditionnelle).
La seconde raison est que, tandis que personne ne se croit mathématicien ou physicien sans une formation technique poussée et que peu de gens ont encore la candeur de se croire logiciens sans une préparation- analogue, tout le monde au con-
traire se croit psychologue, mĂȘme les spĂ©cialistes dâautres disciplines sachant par expĂ©rience ce que signifie une spĂ©cialitĂ©. En effet, chacun se fie Ă son introspection et Ă ses rĂ©trospections, et personne, sans une Ă©ducation appropriĂ©e, nâimagine lâimpossibilitĂ© systĂ©matique quâĂ©prouve un adulte dĂ©jĂ formĂ© Ă reconstituer la genĂšse de ses idĂ©es avant leur cristallisation. La psychologie prĂ©sente donc le privilĂšge peu enviable que, de bonne foi, les non-psychologues les plus Ă©minents croient pouvoir improviser ses analyses et anticiper ses rĂ©sultats. Le « principe de technicité » dont Gonseth a fait une rĂšgle de sa philosophie de la connaissance, semble aller de soi pour chacune des sciences sauf pour la psychologieâŠ
La troisiĂšme raison de ce caractĂšre en rĂ©alitĂ© si souvent fictif que prĂ©sentent les recours Ă la psychogenĂšse, est quâil est moins conforme aux tendances spontanĂ©es de lâesprit humain de recueillir des faits et dâinstituer des expĂ©riences systĂ©matiques que de dĂ©duire mĂȘme avec rigueur. Il est donc Ă certains Ă©gards plus laborieux de faire de bonnes expĂ©riences en psychologie que de construire des schĂ©mas logiques. Quand on songe que les mathĂ©matiques et la logique remontent Ă plus de vingt-siĂšcles, tandis quâil a fallu attendre le XVIIe siĂšcle pour constituer une physique expĂ©rimentale, il nâest pas surprenant que la psychologie expĂ©rimentale en soit encore Ă sa phase de dĂ©but, malgrĂ© bientĂŽt un siĂšcle de travaux accumulĂ©s, et il nâest pas Ă©tonnant non plus que les non-spĂ©cialistes imaginent fort mal les exigences et les difficultĂ©s de lâexpĂ©rimentation en ce domaine.
Ceci nous conduit Ă la seconde des lacunes systĂ©matiques dont a souffert lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique : non seulement, comme on vient de le rappeler, les Ă©pistĂ©mologistes sont restĂ©s, en rĂ©alitĂ©, assez loin de la psychologie, mĂȘme lorsquâils lâinvoquaient, mais encore, comme il faut y insister maintenant, la psychologie nâa pas toujours Ă©tĂ©, et nâest pas encore toujours aujourdâhui, en Ă©tat de rĂ©pondre Ă toutes leurs questions. Il y a Ă cela toutes sortes de bonnes et de moins bonnes raisons. Pour commencer par ces derniĂšres, lâun des principaux malheurs de la psychologie naissante a Ă©tĂ© que, science de lâhomme par excellence, elle a trop vite songĂ© aux applications. Elle a ainsi oubliĂ© que, dans la mesure oĂč lâon tend trop tĂŽt Ă celles-ci, on passe souvent Ă cĂŽtĂ© des problĂšmes dont la solution sera
ultĂ©rieurement la plus fertile, mĂȘme au point de vue utilitaire, mais dont la signification Ă©chappe lorsque lâon prĂ©tend se dispenser dâune vision thĂ©orique assez large. Elle a surtout oubliĂ© quâune science appliquĂ©e a rarement prĂ©cĂ©dĂ© dans lâhistoire, la constitution de la discipline thĂ©orique correspondante (on pour- rait citer cette autre science de lâhomme quâest la mĂ©decine, mais encore conviendrait-il dâanalyser de prĂšs lâimportance des apports extra-mĂ©dicaux aux progrĂšs de lâart mĂ©dical). Quand aux psychologues sâintĂ©ressant aux problĂšmes gĂ©nĂ©raux et tendant ainsi, comme dans les autres sciences, Ă un Ă©quilibre normal entre lâexpĂ©rimentation et lâinterprĂ©tation thĂ©orique, ils sont aux prises avec tant de problĂšmes que celui de la genĂšse des notions et des opĂ©rations intellectuelles ne constitue quâune partie trĂšs restreinte de leurs prĂ©occupations. En plusieurs pays, notamment, les psychologues expĂ©rimentaux ne sâoccupent que de lâadulte et les « Childpsychologists » constituent un clan Ă part, sans que les seconds soient suffisamment au courant des travaux des premiers et surtout, ce qui est plus regrettable, sans que les premiers aient compris la nĂ©cessitĂ© absolue de considĂ©rer tous les problĂšmes psychologiques sous lâangle du dĂ©velonnement, câest-Ă -dire en y incorporant la dimension gĂ©nĂ©tique.
Si nous avons pu fournir personnellement quelque contribution Ă lâĂ©tude de la formation des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et des notions comportant une signification gĂ©nĂ©rale dans la pensĂ©e scientifique (nombre, espace, mouvement et vitesse, temps, invariants physiques Ă©lĂ©mentaires, hasard, etc.), câest que, venant de la biologie, nous nous sommes posĂ© dĂšs le dĂ©part le problĂšme de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et nâavons fait de psychologie de lâenfant que dans ce but. Mais il serait naturellement dâune rare candeur de croire que ces quelques donnĂ©es, reprĂ©sentant cependant trente annĂ©es de travail en collaboration, constituent autre chose quâune simple introduction Ă uni monde de questions encore sans solution.
Mais surtout, si nous avons constatĂ© plus haut lâinsuffisante documentation, dans le domaine de la psychogenĂšse, des spĂ©cialistes de lâĂ©pistĂ©mologie mathĂ©matique et physique, mĂȘme lorsquâils en appellent explicitement Ă la psychologie, il convient malheureusement de faire maintenant la constatation rĂ©ciproque. Si les psychologues ne fournissent pas Ă lâĂ©pistĂ©mo-
logie gĂ©nĂ©tique toutes les donnĂ©es dont les spĂ©cialistes de lâĂ©pistĂ©mologie mathĂ©matique ou physique auraient besoin, câest en bonne partie parce quâils ne possĂšdent pas eux-mĂȘmes la culture mathĂ©matique et physique suffisante. La prĂ©occupation fĂącheusement prĂ©dominante des applications pousse naturelle- ment le psychologue Ă sâintĂ©resser surtout aux questions de statistique concrĂšte et de probabilitĂ© appliquĂ©e, sans quâune initiation assez poussĂ©e aux problĂšmes dâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale, de logique mathĂ©matique, de thĂ©orie des nombres et de topologie (malgrĂ© K. Lewin !) lui permette de saisir toute la portĂ©e de certains problĂšmes de structure que soulĂšve la psychologie de lâintelligence ou de la perception. De mĂȘme le psychologue moyen connaĂźt de la physique ce qui est nĂ©cessaire Ă la bonne marche dâun laboratoire, mais sans quâune intimitĂ© indispen- sable avec les progrĂšs de la physique thĂ©orique le pousse Ă imaginer les recherches qui conviendraient Ă lâĂ©pistĂ©mologie physique.
En dâautres termes, pour prolonger les quelques rĂ©sultats actuellement acquis dans le domaine de la psychogenĂšse des notions et des opĂ©rations intellectuelles, il faudrait que les chercheurs en psychologie soient directement inspirĂ©s par des questions particuliĂšres et spĂ©cifiques que leur poseraient des mathĂ©maticiens et des physiciens ou quâils frĂ©quentent dâassez prĂšs les cercles mathĂ©matiques ou physiques sâintĂ©ressant aux problĂšmes de fondements et dâĂ©pistĂ©mologie pour imaginer eux-mĂȘmes des recherches que le psychologue laissĂ© Ă ses seuls moyens ne parviendrait pas Ă concevoir. Mais, on aperçoit alors dâemblĂ©e la difficultĂ© du problĂšme, car, faute de formation psychologique, les spĂ©cialistes des sciences exactes ne savent pas toujours non plus poser les questions en termes dâexpĂ©rimentation psychologique possible⊠Il y a donc lĂ une sorte de cercle.
En rĂ©sumĂ©, les problĂšmes de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique sont actuellement posĂ©s, et nous avons essayĂ© nous-mĂȘmes, dans une « Introduction Ă lâEpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique », de montrer avec quelques dĂ©tails en quels termes ils se prĂ©sentent sous leur forme gĂ©nĂ©rale du point de vue des diffĂ©rentes sciences mathĂ©matiques, physiques, biologiques et psycho-sociologi-
ques, 81 mais deux obstacles majeurs retardent la solution des innombrables questions particuliĂšres que comporte cette discipline nouvelle : le premier est donc lâabsence dâun contact suffisant entre les spĂ©cialistes de lâĂ©pistĂ©mologie des sciences exactes et ceux de la recherche psychogĂ©nĂ©tique, et le second est lâinsuffisance actuelle des donnĂ©es psychogĂ©nĂ©tiques pouvant intĂ©resser lâĂ©pistĂ©mologie des sciences mathĂ©matiques et physiques.
Pour sortir dâune telle situation, il nâexiste quâun seul procĂ©dĂ© possible : câest de recourir au travail en Ă©quipe en associant en un mĂȘme lieu et pour un temps suffisant des spĂ©cialistes des sciences exactes et des psychologues sâintĂ©ressant aux mĂȘmes questions particuliĂšres dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. Seul un travail dâĂ©quipe, câest-Ă -dire un contact quotidien et suivi dans les mĂȘmes locaux de recherche, est, en effet, Ă mĂȘme de surmonter les difficultĂ©s que la lecture et les entretiens occasionnels nâont jamais rĂ©ussi Ă vaincre : permettre Ă des cher- cheurs relevant de disciplines diffĂ©rentes de comprendre rĂ©ciproquement, non pas simplement leurs affirmations ou leurs rĂ©sultats, mais leurs points de vue fondamentaux et leur maniĂšre de poser les problĂšmes nouveaux. Se comprendre mutuellement est, en effet, malgrĂ© les apparences, la plus difficile des conditions Ă remplir dans les disciplines encore jeunes, et câest cependant la condition indispensable de ce travail interdisciplinaire que suppose toute question particuliĂšre dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.
En second lieu, il est clair que la valeur scientifique dâune discipline se reconnaĂźt Ă un certain Ă©quilibre entre les problĂšmes gĂ©nĂ©raux et les problĂšmes particuliers quâelle est capable de rĂ©soudre : sâen tenir aux premiers est le propre de la philosophie (qui ne les rĂ©soud dâailleurs pas toujours, prĂ©cisĂ©ment par ce quâelle se borne Ă ceux-lĂ Â !) et sâen tenir aux seconds est le propre dâun simple empirisme, tandis que le double progrĂšs vers une gĂ©nĂ©ralisation et vers une spĂ©cification solidaires lâune de lâautre constitue seul une science. Or, câest prĂ©cisĂ©ment dans la mesure oĂč lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique compte dĂ©passer les problĂšmes gĂ©nĂ©raux, ou plus prĂ©cisĂ©ment globaux,
qui sont les problĂšmes de dĂ©part, pour atteindre ce double mouvement de la spĂ©cification dâabord, et de la gĂ©nĂ©ralisation fondĂ©e sur elle ensuite, que le travail par Ă©quipe est indispensable. Qui dit problĂšme particulier et bien dĂ©limitĂ©, en Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, dit, en effet, en vertu de la dĂ©finition mĂȘme de cette discipline, collaboration entre les spĂ©cialistes de la notion ou de la structure opĂ©ratoire dont on Ă©tudie le dĂ©veloppement psychologique, et les spĂ©cialistes de ce dĂ©veloppement lui-mĂȘme. Or, une telle collaboration implique prĂ©cisĂ©ment cette comprĂ©hension mutuelle des points de vue et de la position implicite des problĂšmes qui est si difficile Ă acquĂ©rir et que seule permet un travail suivi dâĂ©quipe.
Il convient maintenant de donner quelques exemples des problĂšmes qui pourraient ĂȘtre traitĂ©s selon cette mĂ©thode collective. Nous disons quelques exemples, car un programme gĂ©nĂ©ral et abstrait ne prĂ©senterait aucun intĂ©rĂȘt pour donner une idĂ©e de la vie possible dâun Centre tel que nous le projetons, tandis que des exemples, mĂȘme si le dĂ©roulement des travaux effectifs modifie les prĂ©visions, peuvent en suggĂ©rer bien dâautres analogues.
Nous nous bornerons en outre dans ce qui suit Ă des exemples de recherches faisant appel Ă la psychogenĂšse (au sens Ă©troit) des notions et des structures opĂ©ratoires, câest-Ă -dire Ă leur dĂ©veloppement chez lâenfant. Il convient de ne pas perdre de vue que de frĂ©quents recours Ă lâhistoire des sciences et Ă ta sociogenĂšse en gĂ©nĂ©ral sont nĂ©cessaires pour complĂ©ter les donnĂ©es de la psychologie de lâenfant. Il sâagira en particulier tĂŽt ou tard de complĂ©ter par une analyse psycho-sociologique de la pensĂ©e rĂ©elle des adultes, et surtout du fonctionnement effec- tif des mĂ©thodes de pensĂ©e et de recherche des savants eux-mĂȘmes, les travaux expĂ©rimentaux sur lâintelligence et la perception chez lâenfant et chez lâadolescent. Mais, dans ce qui suit, nous nous tiendrons Ă ce dernier aspect des travaux pos- sibles dâun centre dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, car ce qui sera dit des stades Ă©lĂ©mentaires de la psychogenĂšse vaudra a fortiori pour les niveaux supĂ©rieurs. Nous nous limiterons donc Ă des problĂšmes qui puissent donner lieu simultanĂ©ment Ă des travaux Ă©pistĂ©mologiques de spĂ©cialistes de la discipline considĂ©rĂ©e (logique, mathĂ©matiques, physique au sens large, biologie) et Ă des travaux expĂ©rimentaux des psychologues dans le
domaine propre de la psychogenÚse des notions ou des structures opératoires. Nous donnerons un ou plusieurs exemples possibles pour chacune de ces quatre disciplines.
§ 2. ProblĂšmes dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en relation avec la logique
Il convient dâabord de prĂ©ciser en quelques mots les relations entre ce que nous avons appelĂ© pour abrĂ©ger (p. 16 note 1) lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et lâĂ©pistĂ©mologie normative, cette derniĂšre sâoccupant spĂ©cialement des problĂšmes de fondements par les mĂ©thodes de formalisation ou axiomatisation logique. Le problĂšme se pose dâune façon particuliĂšrement aiguĂ« en ce qui concerne les relations entre la psychologie de lâintelligence, utilisĂ©e par lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, et la logique, utilisĂ©e par lâĂ©pistĂ©mologie normative. Mais rappelons Ă cet Ă©gard que toute dĂ©finition dâune science est une dĂ©finition descriptive, qui par consĂ©quent est Ă juger par une mĂ©thode empirique : une analyse partant des relations entre deux sciences fondĂ©e sur des dĂ©finitions nâa donc que le statut dâune hypothĂšse empirique. Il nâen est que plus utile de prĂ©ciser nos hypothĂšses de dĂ©part.
En effet, les auteurs sont loin dâĂȘtre dâaccord en ce qui concerne les relations que nous allons examiner ici. Parmi les logiciens encore trop rares qui se sont intĂ©ressĂ©s au problĂšme des relations entre la logique et la psychologie de lâintelligence, il en existe pour lesquels ces deux disciplines ne sont pas indĂ©pendantes : 91 toute norme de logique formelle doit se justifier, diront-ils, et lâon ne peut la justifier que par rapport aux faits (ce qui nous parait logiquement nĂ©cessaire acquiert ce caractĂšre Ă cause de certains faits psychophysiologiques, psychosociaux ou culturels). RĂ©ciproquement toute Ă©tude de faits obĂ©it Ă certaines normes. Logique et psychologie du raisonnement devraient ainsi se fonder mutuellement tout en conservant des objets distincts.
Mais dâautres auteurs prĂ©conisent Ă tort ou Ă raison une indĂ©pendance complĂšte entre les deux disciplines et ils sont particuliĂšrement reprĂ©sentĂ©s parmi les axiomaticiens (par E. W.
Beth, par exemple). Pour Ă©viter tout soupçon de « psychologisme » nous nous placerons ici au point de vue de cette seconde hypothĂšse, de maniĂšre Ă montrer que, mĂȘme alors, un ensemble de questions se posent quant aux relations entre deux domaines en principes indĂ©pendants.
En principe, il est vrai, ces relations sont trĂšs simples en une telle hypothĂšse puisque lâĂ©pistĂ©mologie normative ne sâoccupe pas des activitĂ©s du sujet connaissant mais cherche exclusivement Ă dĂ©terminer, pour un domaine de connaissances donnĂ©es, quelles en sont les conditions de vĂ©ritĂ© ou quelles sont les normes les plus gĂ©nĂ©rales qui fondent cette vĂ©rité ; tandis que lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ne sâoccupe pas des conditions normatives de la vĂ©ritĂ©, mais cherche exclusivement Ă Ă©tablir, pour le mĂȘme domaine de connaissances donnĂ©es, par quelles activitĂ©s le sujet est parvenu Ă les construire et en est venu Ă les considĂ©rer, au niveau final (provisoirement final) quâanalyse pour son compte le normaticien, comme supĂ©rieures Ă ce quâelles Ă©taient aux niveaux antĂ©rieurs.
Non seulement ces deux sortes de recherches - gĂ©nĂ©tiques ou normatives - ne prĂ©sentent donc pas de conflit de principe puisquâelles ont des objets diffĂ©rents, mais encore elles semblent constituer deux dĂ©marches complĂ©mentaires de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique en gĂ©nĂ©ral : en effet, les normes quâutilise ou quâĂ©tablit le normaticien correspondent tĂŽt ou tard, du point de vue du gĂ©nĂ©ticien, Ă des normes que se donne ou quâaccepte le sujet connaissant (auquel cas le gĂ©nĂ©ticien considĂ©rera les normes, quâil nâa pas Ă Ă©tablir lui-mĂȘme, comme des « faits normatifs », câest-Ă -dire comme des faits observĂ©s dans les activitĂ©s du sujet connaissant, mais des faits prĂ©sentant ce caractĂšre particulier dâĂȘtre conçus comme des normes par ce sujet en tant que sujet connaissant) ; rĂ©ciproquement, les connaissances que construit le sujet correspondent tĂŽt ou tard, du point de vue du normaticien, Ă des vĂ©ritĂ©s quâil considĂ©rera comme valables, parce que, sans avoir Ă sâoccuper en rien du processus psychologique ou historique qui a abouti Ă leur formation, il peut les intĂ©grer en un systĂšme de reconstitutions formalisĂ©es.
En droit il ne saurait donc exister, dans lâhypothĂšse de lâindĂ©pendance entiĂšre, de conflit entre les deux mĂ©thodes norma-
tive et gĂ©nĂ©tique, pour autant quâelles sâen tiennent Ă ce qui constitue leurs rĂšgles respectives strictes : ne jamais faire intervenir de considĂ©ration psychologique dans la formalisation logique (sous peine de verser dans le « psychologisme ») et ne jamais substituer la dĂ©duction logique Ă lâanalyse des faits gĂ©nĂ©tiques (sous peine de tomber dans le « logicisme »).
Mais si, en droit, la situation est donc dâune clartĂ© entiĂšre, les choses ne sont pas si simples en fait car certains problĂšmes de frontiĂšre peuvent encore se poser. Ces problĂšmes demeureraient dâailleurs sans doute aisĂ©s Ă rĂ©soudre en eux-mĂȘmes, mais ils se compliquent en raison de lâintervention des conceptions dâensemble ou des philosophies propres aux auteurs qui emploient lâune ou lâautre des deux mĂ©thodes normative ou gĂ©nĂ©tique. Le principal de ces problĂšmes de frontiĂšre consiste Ă dĂ©terminer Ă partir de quel niveau ou de quelle structure la logique propre au sujet devient formalisable du point de vue normatif. Or, la difficultĂ© de ce problĂšme augmente naturellement si, au lieu de ne considĂ©rer que la logique du sujet et la logique formalisĂ©e, on ajoute Ă cette derniĂšre des hypothĂšses tirĂ©es dâune philosophie telle que ce platonisme implicite ou explicite si rĂ©pandu chez les logiciens. Une telle hypothĂšse consisterait par exemple Ă soutenir que le sujet reçoit toute logique du dehors, par lâintermĂ©diaire du langage et des transmissions culturelles sans aucun apport effectif de ses activitĂ©s mentales (Ă©tant alors sous-entendu que les reprĂ©sentations collectives transmises par voie linguistique et culturelle procĂšdent elles-mĂȘmes dâune intuition des universaux qui constituerait la vraie source des structures logiques).
Seulement, on constate aussitĂŽt que cette hypothĂšse sur lâorigine extĂ©rieure, par rapport au sujet, des normes de la logique ne dĂ©rive pas sans plus de la mĂ©thode propre Ă lâĂ©pistĂ©mologie normative ; mais implique au contraire une certaine interprĂ©tation relative Ă leurs modes dâacquisition et par consĂ©quent aux activitĂ©s du sujet, interprĂ©tation qui relĂšve donc dâune vĂ©rification par les mĂ©thodes de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.
Câest pourquoi, lâun des premiers problĂšmes qui se posent Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est de chercher Ă dĂ©terminer Ă quels mĂ©canisme correspondent les structures logiques (logique des
classes, des relations, des propositions et des fonctions) dans les activités du sujet.
Ce problĂšme est central pour lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique elle-mĂȘme, car, si la logique Ă©tait acquise du dehors par lâenfant au cours de sa formation, câest-Ă -dire si elle Ă©tait reçue par lui grĂące Ă lâaction formatrice des transmissions sociales ou Ă©ducatives (langage et action des collectivitĂ©s familiales et scolaires), il en faudrait dire autant de la plupart des autres structures opĂ©ratoires puisque la logique intervient Ă titre de partie intĂ©grante dans les connaissances mathĂ©matiques et physiques. Notons dâailleurs que la mĂ©thode fondĂ©e sur la psychogenĂšse, propre Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, nâen serait nullement inva- lidĂ©e pour autant, car lâenfant nâest pas purement passif ou rĂ©ceptif dans son assimilation des structures linguistiques ou des connaissances scolaires, et se trouve obligĂ© de réélaborer ce quâil assimile : les Ă©tapes et les mĂ©canismes de cette reconstruction demeureraient donc un document de premiĂšre importance pour lâĂ©tude de la formation des notions et des conditions de la connaissance. Mais il va de soi que cette réélaboration ou reconstruction des structures opĂ©ratoires serait dâun intĂ©rĂȘt moindre que dans le cas oĂč lâon pourrait faire la preuve dâune structuration en partie spontanĂ©e, qui constituerait la condition nĂ©cessaire de lâassimilation des apports extĂ©rieurs, linguistiques et sociaux.
Mais ce problĂšme des correspondances Ă©ventuelles entre les structures logiques et les activitĂ©s du sujet est Ă©galement central quant aux relations entre lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et lâĂ©pistĂ©mologie normative. En effet, en vertu des mĂ©thodes courantes qui consistent Ă Ă©liminer tout facteur psychologique pour sâen tenir aux conditions de vĂ©ritĂ© fondant la connaissance sans en expliquer la formation, la logique axiomatique qui constitue le principal instrument de lâĂ©pistĂ©mologie normative aboutit Ă la constitution dâune sorte de « logique sans sujet », comme si les conditions de vĂ©ritĂ© existaient ou subsistaient en elles-mĂȘmes. Mais la rĂ©ciproque nâest nullement vraie : ni la psychologie ni lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ne conduisent Ă imaginer un « sujet sans logique », et nous connaissons au contraire assez bien les Ă©tapes de la formation de la logique chez lâenfant (le mĂ©canisme explicatif de cette formation consti-
tuant par contre le problĂšme qui reste Ă Ă©tudier). Il sâagit donc dâĂ©tablir les relations entre cette logique du sujet et la logique normative du logicien, ce qui Ă©clairera par le fait mĂȘme les rapports entre lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et lâĂ©pistĂ©mologie normative.
Il est inutile de revenir ici sur le dĂ©tail de cette formation de la logique chez lâenfant, que nous avons dĂ©crite ailleurs. 101 Rappelons-en seulement les quatre phases principales (avec les Ăąges observĂ©s dans les milieux genevois) :
1. (Jusque vers 2 ans). Coordinations sensori-motrices dans lesquelles on discerne, sous une forme pratique et non reprĂ©sentative, certaines mises en relations et certaines gĂ©nĂ©ralisations. Celles-ci aboutissant Ă un schĂ©matisme constituant sans doute la substructure des structurations logiques ultĂ©rieures, et Ă la formation dâun invariant Ă©lĂ©mentaire (schĂšme de lâobjet permanent), reprĂ©sentant le point de dĂ©part des formes ultĂ©rieures de conservation.
II. (De 2 Ă 7-8 ans). PĂ©riode reprĂ©sentative prĂ©opĂ©ratoire au cours de laquelle les acquisitions sensori-motrices sont réélaborĂ©es sur le plan de la reprĂ©sentation, mais sans ĂȘtre Ă©tendues aux situations plus complexes, comportant des transformations proprement dites par opposition aux configurations. Faute dâopĂ©rations rĂ©versibles, le sujet ne parvient Ă comprendre la conservation des ensembles (quantitĂ©s discontinues) ni des quantitĂ©s continues en cas de modification des configurations spatiales. Il ne parvient mĂȘme pas Ă dominer les transivitĂ©s Ă©lĂ©mentaires A = C si A = B et B = C ou A < C si A < B et B < C. Il y a donc absence de logique reprĂ©sentative (malgrĂ© le progrĂšs continu dans la schĂ©matisation des actions prolongeant le schĂ©matisme sensori-moteur), faute de toute structuration proprement opĂ©ratoire.
III. (De 7-8 Ă 11-12 ans). Constitution dâune logique dite dâopĂ©rations « concrĂštes », portant sur les objets et non pas encore sur les propositions, et ne prĂ©sentant pas encore de dissociation complĂšte entre la forme et le contenu (une mĂȘme forme ne structurant que successivement des contenus diffĂ©rents, avec par exemple un dĂ©calage de deux ans environ entre les longueurs, etc. et les poids). Les opĂ©rations de cette logique ne recouvrent encore quâune partie de la logique des classes (avec une rĂ©versibilitĂ© consistant en inversion ou nĂ©gation : A - A = O) et une partie de la logique des relations avec une rĂ©versibilitĂ© consistant en rĂ©ciprocitĂ© (A = B) â (B = A) mais comportent la constitution de structures dâensemble consistant en classifications, sĂ©riations, correspondances, etc. que nous avons appelĂ©es « groupements Ă©lĂ©mentaires » : p. ex. A + Aâ = B ; B + Bâ = C ; etc. ; B-Aâ=A ; etc ; A + A = A ; A - A = 0 ; (A + Aâ) + Bâ =A + (Aâ + Bâ) mais (A + A) â A â  A + (A - A). Ces structures
ne constituent que des semi-rĂ©seaux (faute de combinatoire) et des groupes imparfaits (faute dâassociativitĂ© entiĂšre).
IV. (DĂšs 11-12 ans avec palier dâĂ©quilibre dĂšs 14-15 ans). Constitution dâune logique formelle, Ă raisonnements hypothĂ©tico-dĂ©ductifs fondĂ©s sur les opĂ©rations interpropositionnelles (p â q, etc.). Deux structures dâensemble se constituent alors qui marquent lâachĂšvement de ces structurations incomplĂštes du palier III : (1) Le rĂ©seau de la logique des propositions, reconnaissable Ă lâapparition dâune combinatoire que lâon voit se manifester par ailleurs dans des conduites variĂ©es portant sur la combinaison des objets (combinaisons, permutations et arrangements) ou des facteurs expĂ©rimentaux. Le rĂ©seau se constitue psychologiquement en tant que gĂ©nĂ©ralisation des opĂ©rations de classifications. (2) Le groupe des inversions N (p v q niĂ© en ïŁ„p .ïŁ„Â q) rĂ©ciprocitĂ©s R (p v q = RÂ ïŁ„p vÂ ïŁ„q), corrĂ©lativitĂ©s C (p v q transformĂ© en p . q) et identitĂ© I. Ce groupe commutatif (RC = N ; RN = C ; NC = R et NRC = I) marque la synthĂšse en un systĂšme unique des deux formes de rĂ©versibilitĂ© (inversion et rĂ©ciprocitĂ©) jusque lĂ sĂ©parĂ©es, et se manifeste psychologiquement dans une sĂ©rie de schĂšmes opĂ©ratoires apparaissent synchroniquement (proportions, doubles systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, Ă©quilibre mĂ©canique, etc., etc.).
Ces donnĂ©es Ă©tant admises Ă titre de faits psychologiques (sous rĂ©serve de la formulation provisoire que nous avons indiquĂ©e pour simplifier), le problĂšme des relations entre la logique et les activitĂ©s mentales se pose alors de la maniĂšre suivante. Il convient dâabord de distinguer trois grands ensembles de rĂ©alitĂ©s distinctes, que nous subdiviserons tĂŽt aprĂšs :
(1) Nous appellerons F les normes de la logique formalisĂ©e (par exemple les axiomes de la logique des propositions, ou des fonctions du premier ordre, etc.). Il sâagit donc par hypothĂšse de normes Ă propos desquelles le logicien seul est compĂ©tent, sans intervention dâaucune donnĂ©e psychologique.
(2) Nous appellerons par contre S les normes cognitives dâorigine aussi bien externes quâinternes auxquelles le sujet se conforme et que lâobservateur dĂ©crit Ă titre de « faits normatifs ». Par exemple, lâenfant du niveau II reste insensible Ă la transitivitĂ© des Ă©galitĂ©s de longueurs et de poids, tandis que celui du niveau III se trouve obligĂ© par nĂ©cessitĂ© logique Ă admettre, dĂšs 7-8 ans pour les longueurs et dĂšs 9-10 ans pour les poids, que si A = B et si B = C (par constatations successives, A Ă©tant cachĂ© aprĂšs comparaison) on a « nĂ©cessairement » A = C. (3) Nous appellerons enfin M les mĂ©canismes mentaux, sociaux ou physiologiques (langage, coordination des actions, coordi-
nations nerveuses, etc.) susceptibles dâexpliquer la formation des normes S.
Nous pouvons ensuite naturellement subdiviser ces catĂ©gories. Câest ainsi quâaux points dâinterfĂ©rences de M et de S, nous aurons les processus de raisonnement du sujet (MS = R) et que ces raisonnements avec leurs normes engendreront des produits actifs ou verbaux, qui pourront ĂȘtre eux-mĂȘmes nor- mĂ©s ou non normĂ©s.
Les normes S du sujet peuvent ĂȘtre elles-mĂȘmes individuelles (S) ou collectives (Sâ ou S", etc.) ; de mĂȘme pour les mĂ©canismes M ou Mâ.
Quant aux normes logiques F, nous pouvons encore distinguer entre les normes F de la logique constituĂ©e en un corps de doctrines verbalisĂ©es et les normes Fâ que les membres dâune certaine Ă©lite intellectuelle (les logiciens) considĂšrent comme canon de la dĂ©duction correcte.
On peut alors imaginer un ensemble de sĂ©ries causales distinctes entre lesquelles il sâagira de choisir, telles que F â Fâ â Sâ â SâR â etc. ou M (S + Sâ) â Fâ â F, et dâautres encore. Mais lâon peut aussi se borner Ă concevoir un simple parallĂ©lisme entre lâaxiomatique portant sur les normes F et lâanalyse causale ou rĂ©elle correspondante portant sur les normes S (et Sâ) en fonction des mĂ©canismes M. Il importe donc avant tout de sĂ©rier les difficultĂ©s.
A cet Ă©gard, le premier problĂšme est sans doute dâĂ©tablir au prĂ©alable le degrĂ© dâisomorphisme possible entre les normes S et F. Or, cette question prĂ©judicielle est loin dâĂȘtre simple. Certains logiciens admettent certes que tout raisonnement correct est formalisable par la logique, mais, si lâon accepte cette hypothĂšse de travail, il faut prendre garde de ne pas utiliser des structures formelles F trop complexes pour traduire des structures rĂ©elles S notablement plus simples, autrement dit des structures F trop fortes par rapport aux structures S. Câest pourquoi nous nous sommes efforcĂ©s dâexprimer les structures S du niveau III en termes de « groupements Ă©lĂ©mentaires » qui ne sont que de semi-rĂ©seaux et que des groupes imparfaits. Mais cette notation nâest quâune expression symbolique de la norme S et non pas une traduction en normes F et il reste donc Ă examiner jusquâĂ quel point elle est
possible. Dâautre part, certains logiciens comme Bernays 111 considĂšrent que la formalisation ne vaut que dans le cas de dĂ©monstrations mathĂ©matiques dĂ©jĂ hautement Ă©laborĂ©es et ne sâapplique pas aux raisonnements courants des sciences expĂ©rimentales (donc a fortiori encore moins Ă ceux du sens commun et Ă ceux de lâenfant). Dans les deux hypothĂšses, la correspondance entre les normes S et F ne saurait donc ĂȘtre que partielle, câest-Ă -dire que les normes S ne correspondront quâĂ certains aspects de F et pas Ă dâautres, le problĂšme demeurant donc entier de dĂ©terminer les limites de ce semi-isomorphisme.
Vient alors le second problĂšme qui est de dĂ©terminer les relations causales entre les normes S et les mĂ©canismes mentaux M. Ce problĂšme comporte lui-mĂȘme une premiĂšre dĂ©composition sous la forme suivante. Il est Ă©vident que lâenfant des niveaux II Ă IV est de plus en plus influencĂ©, au cours de sa formation, par les normes collectives du langage dâabord, que nous appellerons les normes Sâ, et par celles des multiples partenaires de ses Ă©changes sociaux (parents, maĂźtres, etc.) que nous appellerons S". Une premiĂšre possibilitĂ© serait donc que les normes S du sujet en formation dĂ©rivent exclusivement des normes Sâ et Sââ, câest-Ă -dire que lâacquisition de la logique soit due Ă une pure transmission verbale et sociale.
Quâun tel facteur joue un rĂŽle considĂ©rable, cela tombe sous le sens et la simple constatation des diffĂ©rences caractĂ©risant les diverses sociĂ©tĂ©s humaines du point de vue de lâĂ©laboration des structures logiques suffit Ă dĂ©montrer le rĂŽle au moins accĂ©lĂ©rateur ou inhibiteur du milieu social et Ă rendre trĂšs vraisemblable son rĂŽle formateur partiel dans lâĂ©laboration de la logique. Nous considĂ©rerons mĂȘme Ă titre dâhypothĂšse que le rĂŽle formateur partiel consiste au moins en ceci que le langage et la sociĂ©tĂ© constituent des conditions nĂ©cessaires Ă lâachĂšvement des structures logiques communes (niveau IV). Si nous nâinsistons pas davantage sur cet aspect collectif de la logique, câest quâil va de soi. Le problĂšme actuel nous paraĂźt donc ĂȘtre non plus de le confirmer, mais de rechercher sâil suffit Ă tout expliquer ou sur quelles structures psychologiques ou
psychophysiologiques sâappuie la constitution verbale et sociale des normes. 121
Autrement dit, la question ultĂ©rieure est de dĂ©terminer si cette condition nĂ©cessaire que constitue lâaction des normes Sâ et S" reprĂ©sente Ă©galement une condition suffisante de lâĂ©laboration des normes S ou si ce nâest pas le cas. Autre chose est, en effet, dâadmettre que le dĂ©veloppement des opĂ©rations logiques chez lâenfant est influencĂ© par son milieu social, ce qui va donc de soi, et autre chose est de considĂ©rer les normes S comme le rĂ©sultat exclusif des normes Sâ et S".
Notons dâailleurs que si lâĂ©ventualitĂ© dâune action suffisante des normes Sâ et S" se vĂ©rifiait, et si lâacquisition de la logique Ă©tait donc le produit dâune pure transmission sociale, le problĂšme subsisterait dâexpliquer gĂ©nĂ©tiquement les normes Sâ et S", mais ce serait un problĂšme de pure sociogenĂšse et non plus de psychogenĂšse et de sociogenĂšse combinĂ©es.
Dans lâhypothĂšse, au contraire, oĂč les normes S ne dĂ©pendent pas exclusivement des normes Sâ et S", il sâagit alors de chercher les relations entre les normes S et les mĂ©canismes mentaux M. Or, sous cette dĂ©signation globale, un certain nombre de facteurs peuvent entrer en ligne de compte, qui sont Ă analyser chacun Ă part pour dĂ©cider prĂ©cisĂ©ment entre le rĂŽle exclusif ou le rĂŽle de condition nĂ©cessaire mais non suffisante que joueraient les facteurs linguistiques et sociaux.
Le premier facteur Ă considĂ©rer est encore le langage, mais Ă titre maintenant de processus de communication. Dans lâhypothĂšse oĂč la sociĂ©tĂ© est exclusivement formatrice, lâindividu en dĂ©veloppement serait Ă considĂ©rer comme une sorte de rĂ©ceptacle que viennent meubler simultanĂ©ment les expĂ©riences acquises en fonction de lâunivers physique et les structures toutes faites transmises en fonction du milieu social : en un tel sens, le langage serait alors essentiellement lâinstrument de la transmission (contenu que lâenfant nâaurait plus alors quâĂ assimiler dans un certain ordre de succession). Dans lâhypothĂšse oĂč lâindividu en formation participe activement Ă la construction des structures, lâutilisation du langage constitue
par contre un facteur formateur, non plus exclusivement parce que le langage contient dĂ©jĂ la logique, mais parce que lâĂ©change de communication que constitue son emploi reprĂ©sente par lui-mĂȘme un instrument dâĂ©laboration qui confĂšre une certaine structure aux contenus Ă©changĂ©s.
Mais il faut introduire ici certaines distinctions essentielles qui ne sont pas toujours suffisamment faites dans les discussions sur les relations entre la logique et le langage, issues des thĂšses de lâempirisme logique.
En premier lieu, si les positions de lâempirisme logique ont beaucoup Ă©voluĂ© quant Ă ces relations entre la logique et le langage, la thĂšse suivante a sans doute toujours Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme vraie, notamment par les partisans de cette Ă©cole qui ont le mieux Ă©tudiĂ© le statut de la logique (Carnap, Hempel, Reichenbach) : « les lois logiques se distinguent des autres propositions en ce quâelles sont vraies de par les rĂšgles de signification donnĂ©es aux termes du langage ». Plus simplement dit, « ces lois sont vraies de par le sens des termes quâelles contiennent », par opposition aux propositions empiriques, dont la vĂ©ritĂ© dĂ©pend dâune rĂ©fĂ©rence aux propriĂ©tĂ©s des objets sur lesquelles partent de telles propositions. Or, dâune telle thĂšse on a souvent Ă©tĂ© tentĂ© de dĂ©duire que lâacquisition des structures logiques est dĂ©terminĂ©e gĂ©nĂ©tiquement par celle dâun langage, lorsquâon nâen conclut pas que la nĂ©cessitĂ© logique se rĂ©duit alors Ă un simple systĂšme de conventions verbales. 131 Mais ces consĂ©quences (que nous nâimputons pas sans plus aux formes authentiques de lâempirisme logique), ne dĂ©coulent nullement de la thĂšse de dĂ©part. Il convient dâabord de rappeler que, si le langage constitue assurĂ©ment le systĂšme le plus perfectionnĂ© de significations (Ă cause de la mobilitĂ© inhĂ©rente aux signifiants « arbitraires » que sont les signes verbaux), on trouve des significations Ă tous les niveaux de la hiĂ©rarchie des conduites (les indices et signaux perceptifs ou sensori-moteurs, les symboles reprĂ©sentatifs imagĂ©s et les signes verbaux sont autant de signifiants relatifs Ă des signifiĂ©s distribuĂ©s sur tous les paliers du dĂ©veloppement). Lâon peut ainsi dĂ©finir la signifi-
cation dâune maniĂšre opĂ©rationnelle, relative au comportement, 141 par exemple en termes dâassimilation aux schĂšmes dâactions connues ou dâaccommodation modifiant lâaction. DĂšs lors, si le systĂšme des significations dĂ©borde largement le domaine du langage, il devient lĂ©gitime de se poser la question suivante : nâexisterait il pas, antĂ©rieurement au langage ou indĂ©pendamment de lui, des coordinations entre actions telles que leur rĂ©sultat prĂ©senterait une signification dĂ©terminĂ©e par le sens de ces actions comme telles ou de leurs coordinations, et non pas par les propriĂ©tĂ©s des objets sur lesquels portent ces mĂȘmes actions ? En un tel cas, on se trouverait en prĂ©sence de structures partiellement isomorphes Ă celles de rĂšgles logiques, mais sans que lâon puisse parler encore de « propositions » ou dâĂ©noncĂ©s verbaux. Or, nous avons Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment conduits, en Ă©tudiant lâacquisition de certaines structures logiques ou arithmĂ©tiques Ă©lĂ©mentaires, Ă distinguer de lâexpĂ©rience physique, comportant des actions diffĂ©renciĂ©es en fonction de lâobjet (par exemple : soupeser) ce que nous avons appelĂ© lâexpĂ©rience logico mathĂ©matique, ne comportant que des actions gĂ©nĂ©rales et procĂ©dant par abstraction Ă partir des coordinations entre les actions et non pas Ă partir de lâobjet : 152 par exemple ordonner quelques objets de diffĂ©rentes maniĂšres et constater que leur somme est indĂ©pendante de lâordre adoptĂ©. En un tel cas, la signification du rĂ©sultat de la suite des actions ne dĂ©pend effectivement que du sens de ces actions elles mĂȘmes (ordonner et rĂ©unir), ou de leurs coordinations, et non pas des propriĂ©tĂ©s des objets. 163
En un mot, il est donc vraisemblable que, Ă un niveau antĂ©rieur Ă celui de la logique structurĂ©e verbalement, il existe une logique ou une semi-logique de lâaction, ce qui rĂ©tablirait le rĂŽle de lâactivitĂ© du sujet. Ce rĂŽle est remplacĂ©, dans les logiques abstraites, par un mĂ©talangage, tel que lâinvoque Carnap Ă la suite de Tarski et cette sĂ©mantique est elle mĂȘme complĂ©tĂ©e, depuis Morris, par une pragmatique. Mais il est possible quâon ait alors avantage Ă substituer une rĂ©gression gĂ©nĂ©tique rĂ©elle fondĂ©e sur les comportements du sujet Ă la rĂ©gression mĂ©talinguistique.
Ceci nous conduit Ă une seconde distinction utile. Le pro blĂšme central de lâempirisme logique est : « comment la com munication est elle possible et quels Ă©noncĂ©s sont communi cables ? ». Et la plupart des thĂšses de cette Ă©cole ne sont que des rĂ©ponses Ă cette question. Or, dâune part, nos moyens de communication sont en devenir constant et constituent Ă chaque moment des solutions du problĂšme de la communication. Dans ce cas, si les propositions logiques dĂ©coulent de la signification des termes que nous employons, elles procĂšdent de la solution momentanĂ©e quâen chaque situation spĂ©ciale nous avons adoptĂ©e pour rĂ©soudre le problĂšme de la communication : lâĂ©tude de leur devenir devrait ainsi sâinscrire tout naturellement dans la ligne de lâempirisme logique. Mais dâautre part, si cet aspect sociologique et sociolinguistique de la logique est naturelle ment fondamental (comme nous y avons dĂ©jĂ insistĂ© plus haut), il reste que la communication elle mĂȘme ne saurait sâeffectuer sans une activitĂ© opĂ©ratoire des sujets communiquant entre eux, et câest lĂ un facteur qui, sans primer lâautre en importance, est trop souvent oublié : comme nous avons cherchĂ© Ă le montrer ailleurs, 171 il y a isomorphisme, Ă partir dâun certain niveau de dĂ©veloppement, entre les opĂ©rations logiques du sujet et celles qui interviennent nĂ©cessairement en toute « coopĂ©ration » intellectuelle Ă tel point quâil sâagit lĂ psychologiquement, de deux aspects indissociables, quoique distincts, dâune mĂȘme rĂ©alitĂ© qui est celle des interactions en gĂ©nĂ©ral. Il en rĂ©sulte que, si les rĂšgles logiques ne sâacquiĂšrent pas seulement en fonction des nĂ©cessitĂ©s de la communication, cela ne les empĂȘche pas dâacquĂ©rir leur valeur de vĂ©ritĂ© Ă cause des coordi-
nations sĂ©mantiques de notre langage : mais celui-ci, comme notre logique, peut ĂȘtre, en fin de compte, dominĂ©e par la structure des opĂ©rations ou actions prĂ©linguistiques.
Si le langage verbal constitue un premier facteur Ă considĂ©rer, il nâen est donc pas moins important, pour mettre les normes logiques S en relation avec les activitĂ©s mentales du sujet, de chercher Ă dĂ©terminer les connexions entre les opĂ©rations comme telles de la logique (lâaddition des classes, etc.) et les actions elles-mĂȘmes du sujet Ă partir des actions sensori-motrices prĂ©verbales. En effet, psychologiquement lâopĂ©ration est une action intĂ©riorisĂ©e et devenue rĂ©versible par sa coordination avec dâautres actions intĂ©riorisĂ©es en une structure dâensemble comportant certaines lois de totalitĂ©. Or, comme nous venons de le voir, lâexistence dâun niveau dâopĂ©rations « concrĂštes » (niveau III) dans le dĂ©veloppement des structures opĂ©ratoires de lâenfant, montre assez quâil y a lĂ un problĂšme, puisque les premiĂšres structurations logiques ne sont possibles quâaccompagnĂ©es dâune certaine manipulation, effective ou intĂ©riorisĂ©e, en ce dernier cas seulement en prĂ©sence des « objets » perçus. Dâautre part, les formes opĂ©ratoires les plus importantes de cette logique concrĂšte (rĂ©union, ordre et correspondance) tirent trĂšs vraisemblablement leur origine du schĂ©matisme sensori-moteur lui-mĂȘme, puisque, avant lâapparition du langage, les coordinations propres Ă lâintelligence sensori-motrice englobent dĂ©jĂ des rĂ©unions et des relations dâordre (entre les moyens et les buts, etc.), ainsi que des correspondances (dans lâapprentissage de lâimitation par exemple), rĂ©unions, ordres et correspondances pratiques et non reprĂ©sentĂ©es, cela va sans dire, mais qui constituent la substructure de la reprĂ©sentation ultĂ©rieure. Il nâest jusquâĂ une certaine transitivitĂ© que lâon observe dans les conduites sensori-motrices caractĂ©risant une forme pratique dâinfĂ©rence (par exemple trouver X sous lâobjet Ă©cran A quand X a Ă©tĂ© glissĂ© au vu du sujet et sous lâobjet Ă©cran B, lequel recouvrait A Ă lâinsu de ce sujet). Bref, on peut faire lâhypothĂšse quâil existe une logique de lâaction, caractĂ©risant les coordinations intelligentes de celle ci dĂšs le niveau prĂ©verbal et se prolongeant au niveau verbal en effectuant alors une jonction progressive avec la logique dĂ©veloppĂ©e secondairement par la conduite du langage en tant que communication. Ce serait donc jusquâaux coordinations sensori-
motrices quâil conviendrait dâĂ©tendre notre investigation sur les correspondances possibles entre la logique et les activitĂ©s du sujet.
De plus, lâune des formes les plus importantes de conduites sensori-motrices Ă©tant constituĂ©e par les activitĂ©s perceptives, il convient de se demander si le schĂ©matisme perceptif lui-mĂȘme ne soulĂšve pas un problĂšme analogue. Cela ne signifie pas quâil faille revenir pour autant Ă lâhypothĂšse dâHelmholtz selon laquelle la perception engloberait des raisonnements inconscients, bien quâen certains cas on observe effectivement une sorte dâorientation de lâactivitĂ© perceptive par des schĂšmes opĂ©ratoires de niveau supĂ©rieur (lorsque, par exemple, sachant que A = B et B = C dans le cas de trois tiges Ă comparer en profondeur, le sujet ne compare plus directement A et C comme le font les petits, qui sont insensibles Ă la transivitĂ© opĂ©ratoire, mais compare A Ă B et B Ă C en se servant de B Ă titre de moyen terme). Mais il ne sâagit alors que dâune sorte de choc en retour ou de rejaillissement secondaire de schĂšmes dâordre supĂ©rieur sur des schĂšmes infĂ©rieurs. La question que nous posons est donc autre : câest celle de savoir si les compositions perceptives ne comportent pas une sorte de logique au niveau mĂȘme de lâactivitĂ© perceptive, logique ne comprenant alors naturellement aucune « opĂ©ration » au sens dĂ©fini plus haut, mais des rĂ©gulations ou « feed backs » semi-rĂ©versibles 181 et tendant seulement vers la rĂ©versibilitĂ© sous une forme qui prĂ©figure peut-ĂȘtre les connexions logiques supĂ©rieures. Sur ce point encore une analyse dĂ©taillĂ©e nous paraĂźt nĂ©cessaire, car, si lâon admet une relation possible entre les opĂ©rations logiques « concrĂštes » et le schĂ©matisme sensori-moteur, il nâest aucune raison de ne pas Ă©tendre cette liaison Ă©ventuelle au schĂ©matisme perceptif qui donne lieu Ă de si intĂ©ressantes constatations du point de vue gĂ©nĂ©tique lorsquâon Ă©tudie ses transformations de lâenfant Ă lâĂąge adulte.
Or, les mécanismes perceptifs comportent une interprétation probabiliste relativement simple, dont nous avons cherché à donner certains linéaments en ce qui concerne les illusions
perceptives et la loi de Weber, 191 ainsi que la structuration en « bonnes formes ». Dâautre part, il est clair que si les normes logiques S du sujet se caractĂ©risent par certaines structures dâensembles rĂ©versibles, elles constituent par cela mĂȘme, du point de vue psychologique, des formes dâĂ©quilibre : dâune part, en effet, elles ne se modifieront plus au cours de la vie de lâindividu (tout en pouvant naturellement ĂȘtre intĂ©grĂ©es Ă titre de cas particuliers dans les structures ultĂ©rieures plus larges) ; dâautre part, comparĂ©es aux structures prĂ©opĂ©ratoires antĂ©rieures, qui nâadmettent ni la rĂ©versibilitĂ© des transformations ni la conservation des ensembles ou des propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments, ces structures opĂ©ratoires peuvent ĂȘtre caractĂ©risĂ©es par des transformations virtuelles minimum et se compensant exactement. En tant que formes dâĂ©quilibre elles soulĂšvent alors Ă©galement un problĂšme dâinterprĂ©tation probabiliste, car une marche vers lâĂ©quilibre ne saurait sâexpliquer sans rĂ©fĂ©rence Ă de tels schĂ©mas.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, Ă comparer les rĂ©actions sensori-motrices et perceptives aux opĂ©rations logiques, et, sur le plan de la reprĂ©sentation, Ă comparer le niveau prĂ©opĂ©ratoire II aux structurations logiques successives des niveaux III et IV, on peut caractĂ©riser le dĂ©veloppement des structures logiques comme un passage plus ou moins graduel, mais irrĂ©versible, dâun Ă©tat dâirrĂ©versibilitĂ© relative Ă une rĂ©versibilitĂ© toujours plus poussĂ©e. Nous sommes ainsi au centre du problĂšme qui est dâexpliquer cette marche irrĂ©versible vers la rĂ©versibilitĂ©, celle-ci confĂ©rant alors aux rĂ©gulations semi-rĂ©versibles des stades antĂ©rieurs le rang dâopĂ©rations coordonables en structures, et en structures assez stables pour Ă©tayer une logique. Câest dans cette perspective quâil est indispensable, pour situer les normes S par rapport aux mĂ©canismes mentaux M, de faire remonter lâinvestigation jusquâaux conduites sensori-motrices et perceptives. Quant Ă la solution Ă donner Ă ce problĂšme central, le choix portera par exemple sur lâune des trois possibilitĂ©s suivantes : ou concevoir lâĂ©quilibre comme caractĂ©risĂ© par une entropie maximum, ou le concevoir comme dĂ» Ă lâintervention de coordinations introduisant du dehors un ordre diminuant
lâentropie, ou encore le concevoir comme dĂ» Ă une suite de « stratĂ©gies » dont chacune serait orientĂ©e par les rĂ©sultats de la prĂ©cĂ©dente jusquâau moment oĂč les actions devenues rĂ©versibles par la coordination mĂȘme de ces stratĂ©gies prĂ©cĂ©dentes se libĂ©reraient du processus historique antĂ©rieur pour atteindre lâĂ©quilibre.
Ceci nous conduit Ă lâutilisation Ă©ventuelle des travaux bien connus sur lâisomorphisme de certaines structures nerveuses et de certaines structures logiques et les donnĂ©es concernant la structure des machines Ă rĂ©soudre les problĂšmes.
Il va de soi, en effet, que si lâon suppose possible de faire remonter certaines formes gĂ©nĂ©rales des connexions logiques jusquâaux coordinations de lâaction, le problĂšme se pose par cela mĂȘme de mettre en relation ces mĂȘmes formes gĂ©nĂ©rales avec les coordinations nerveuses. Chacun connaĂźt Ă cet Ă©gard les isomorphismes dĂ©crits par Mc Culloch et Pitts, 201 dont lâinterprĂ©tation a Ă©tĂ© discutĂ©e en un Symposium sur la cybernĂ©tique de la Macy Foundation, etc. 212 Il ne sâagit pas, sans doute, de partir de lâhypothĂšse selon laquelle les connexions nerveuses expliqueraient directement la formation de telle ou telle structure mentale, comme si la conscience se bornait Ă prendre acte de lâexistence de structures nerveuses prĂ©formĂ©es pour les traduire en termes de reprĂ©sentation ou dâopĂ©ration, mais il sâagit au moins de supposer que les structures nerveuses dessinent le tableau des possibilitĂ©s ou des impossibilitĂ©s, qui dĂ©termineront les frontiĂšres du champ Ă lâintĂ©rieur duquel sâeffectuera la construction des, conduites : or, ce systĂšme des possibilitĂ©s ou impossibilitĂ©s prĂ©sente naturellement une grande importance du point de vue de la formation de la logique, car, mĂȘme si lâon se refuse Ă considĂ©rer celle-ci comme prĂ©formĂ©e dans le systĂšme nerveux, il reste quâelle peut y trouver une prĂ©figuration fonctionnelle, ce qui nâest pas identique. Il conviendra, au reste, de mĂ©diter sur lâintĂ©rĂȘt mĂ©thodologique de la tentative de Mc Culloch et Pitts du point de vue de lâisomorphisme psychophysiologique en admettant, en effet, que la
physiologie parvienne Ă dĂ©gager les racines les plus profondes des structures logiques, ce sera Ă la condition de mathĂ©matiser et de logiciser la neurologie elle-mĂȘme, ce qui constituerait un nouvel exemple de ces assimilations rĂ©ciproques du supĂ©rieur et de lâinfĂ©rieur que lâhistoire des sciences fournit si frĂ©quemment et sur lesquelles nous avons fondĂ© ailleurs lâhypothĂšse dâune structure circulaire et non pas linĂ©aire de la classification des sciences. 221
Mais notre connaissance du fonctionnement du systĂšme nerveux Ă©tant restĂ©e, comme chacun sait, Ă©tonnamment fragmentaire, le recours aux modĂšles mĂ©caniques constitue une derniĂšre source indispensable dâinformation (indĂ©pendamment mĂȘme des hypothĂšses que lâon adopte quant au degrĂ© dâisomorphisme entre les machines Ă calculer et le systĂšme nerveux). Il sâagirait entre autres dâexaminer en quoi le ou les mĂ©canismes qui dĂ©cident, eu Ă©gard aux problĂšmes des parties dĂ©cidables de notre logique se distinguent dâautres mĂ©canismes Ă calculer construits dans dâautres buts. Il sâagirait en outre de dĂ©gager la structure des mĂ©canismes capables dâinduire et de modifier les rĂšgles selon lesquelles ils induisent : sâil existe certaines rĂšgles constantes de ce point de vue nous aurions dĂ©couvert un aspect de notre logique. Enfin il conviendrait de chercher comment se comportent des mĂ©canismes capables de construire des systĂšmes formels non dĂ©cidables et quel sens prĂ©sente la rĂ©alisation mĂ©canique de ces derniers systĂšmes.
Il va de soi que la liste des questions prĂ©cĂ©dentes nâa rien dâexhaustif et quâil demeure bien dâautres aspects susceptibles dâintervenir dans nos prĂ©occupations : par exemple les relations entre la logique et les applications psychologiques (ou psychosociales) de la thĂ©orie des jeux, notamment de celle des jeux dâinformation ; ou les relations entre la logique et les structures envisagĂ©es par la thĂ©orie des groupes.
Au total, le problĂšme des relations entre les structures logiques et les activitĂ©s mentales du sujet constitue le type de ces questions dont chacun a le sentiment quâelle se posera tĂŽt ou tard, mais que personne nâose aborder de front Ă cause de ses difficultĂ©s et sans doute aussi en raison du caractĂšre simpliste des solutions quâon lui donnait jadis. Le moment est donc
venu de lâaborder en Ă©quipe en favorisant la rencontre de ces partenaires sans contact que sont les logiciens et les psychologues dans le dialogue si souvent interrompu de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique contemporaine.
§ 3. ProblĂšmes dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en relation avec les mathĂ©matiques.
On pourrait soulever ici une question prĂ©alable qui serait de savoir si les mathĂ©matiques sont distinctes de la logique ou lui sont entiĂšrement rĂ©ductibles, et si par consĂ©quent il est lĂ©gitime ou non de dissocier les problĂšmes dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en relation avec lâune et lâautre de ces deux disciplines.
Mais, et cela notamment depuis que les travaux de Gödel, de Gentzen et de Herbrand ont entiĂšrement renouvelĂ© la position du premier de ces problĂšmes, les mathĂ©maticiens sont fort loin dâĂȘtre dâaccord entre eux sur les relations quâils Ă©tablissent entre la logique et les diffĂ©rents aspects des mathĂ©matiques : ce nâest donc pas Ă une Ă©pistĂ©mologie fondĂ©e sur lâĂ©tude du dĂ©veloppement, et par consĂ©quent essentiellement ouverte, Ă adopter sur cette question telle ou telle position de dĂ©part qui, de son propre point de vue, contiendrait dâavance une rĂ©ponse aux problĂšmes Ă examiner. En distinguant les deux domaines nous nous bornons donc Ă adopter une attitude heuristique de prudence, sans prĂ©juger des solutions vers lesquelles les recherches gĂ©nĂ©tiques pourraient ĂȘtre conduites.
Dâautre part, le peu que nous savons de la formation psychologique du nombre entier et de la mesure ne semble pas correspondre aux rĂ©ductions classiques de Frege et de Russell-Whitehead des cardinaux Ă la classe logique et des ordinaux Ă la relation asymĂ©trique. 231 Il y aurait donc lĂ un problĂšme Ă reprendre. On a cherchĂ© jusquâici Ă fonder les mathĂ©matiques soit sur la thĂ©orie des nombres naturels, soit sur celle des ensembles, soit sur la logique. On a dâailleurs invoquĂ© Ă cet Ă©gard diffĂ©rentes conceptions des nombres ou des ensembles, se distinguant par la nature des opĂ©rations permettant le passage dâun nombre ou dâun ensemble Ă un autre. Il pourrait ĂȘtre
intĂ©ressant de poursuivre systĂ©matiquement lâanalyse psychologique dĂ©jĂ commencĂ©e des procĂ©dĂ©s de constructions des nombres et des ensembles, en relation avec lâĂ©tude des structures logiques dont il a Ă©tĂ© question sous II.
Bornons nous, pour lâinstant, Ă dire quelques mots des « structures », dans la, perspective selon laquelle les Bourbaki ont envisagĂ© cette notion.
Dans un ouvrage dĂ©jĂ ancien mais qui conserve tout son intĂ©rĂȘt, 241 P. Boutroux cherchait Ă caractĂ©riser les trois principales pĂ©riodes de lâhistoire des mathĂ©matiques par les types respectifs dâ« idĂ©al scientifique » que les mathĂ©maticiens eux-mĂȘmes se proposaient dâatteindre. Les mathĂ©matiques grecques, tout dâabord, prĂ©sentent un idĂ©al « contemplatif » en ce sens que la comprĂ©hension mathĂ©matique consistait pour eux Ă contempler les propriĂ©tĂ©s des nombres et des figures en Ă©liminant du champ de leur discipline tout ce qui rappelait lâactivitĂ© du sujet (les rĂšgles de calcul, lâalgĂšbre, les courbes dites mĂ©caniques non obtenues par la rĂšgle et le compas, le mouvement lui-mĂȘme, etc.). Les mathĂ©matiques modernes dĂ©butent au contraire sous le signe dâun idĂ©al « synthĂ©tiste », qui souligne le rĂŽle de la libre construction de lâesprit : algĂšbre, gĂ©omĂ©trie analytique, analyse (ou algĂšbre de lâinfini), etc. Enfin, apparaĂźt avec les mathĂ©matiques contemporaines un idĂ©al dâ« objectivitĂ© intrinsĂšque » avec le sentiment dâune rĂ©alitĂ©, non physique, mais qui rĂ©siste Ă la libre construction du sujet.
Du point de vue psychogĂ©nĂ©tique (qui nâest pas celui de P. Boutroux), il est aisĂ© dâexpliquer les deux premiĂšres de ces pĂ©riodes par le processus connu de la prise de conscience, laquelle sâattache dâabord aux rĂ©sultats extĂ©rieurs de lâaction ou de lâopĂ©ration avant de dĂ©couvrir le mĂ©canisme mĂȘme de ces opĂ©rations. A cet Ă©gard la pĂ©riode synthĂ©tiste peut ĂȘtre conçue comme caractĂ©risĂ©e par la prise de conscience historique des opĂ©rations, tandis que les mathĂ©matiques grecques sâexpliqueraient par un dĂ©faut de prise de conscience ou une sous-estimation du rĂŽle de lâopĂ©ration, dâoĂč leur caractĂšre sta-
tique : leur mĂ©fiance Ă lâĂ©gard du mouvement, de lâanalyse du continu ou de lâutilisation de lâinfini. Quant Ă 1â« objectivitĂ© intrinsĂšque » de la troisiĂšme pĂ©riode, il sâagirait, en cette perspective psychologique, dâune dĂ©couverte des structures opĂ©ratoires, câest-Ă -dire du fait que les opĂ©rations ne sâajoutent pas librement les unes aux autres mais se coordonnent nĂ©cessairement en structures dâensemble dont les lois de totalitĂ© sâimposent de façon organique et rĂ©sistent Ă lâarbitraire individuel. Sâil en Ă©tait ainsi, la rĂ©alitĂ© la plus profonde psychologiquement, Ă savoir la structure opĂ©ratoire, serait suivant la rĂšgle dĂ©couverte en dernier lieu, car, selon le mot profond dâAristote, lâordre de lâanalyse renverse parfois lâordre de la genĂšse (ÏÏnÏÌοη ÎŒáœČΜ áœłÎœ Ïáż áœ±ÏαλÏÏΔÎč áŒÏÏαÏÎżÎœ ÎŽáœČ áœłÎœ Ïáż ÎłÎ”ÎœÎÏΔÎč).
Mais, si cette interprĂ©tation nâest naturellement quâune hypothĂšse, le principal problĂšme que nous paraĂźt poser Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique la situation des mathĂ©matiques actuelles tient prĂ©cisĂ©ment Ă cette notion de « structure », telle que lâa en particulier renouvelĂ©e lâĂ©cole de Bourbaki. En effet, lâĂ©pistĂ©mologie mathĂ©matique a de tous temps oscillĂ© en deux ensembles de solutions en ce qui concerne le type de rĂ©alitĂ© ou dâexistence Ă confĂ©rer aux ĂȘtres mathĂ©matiques : les solutions qui leur confĂšre une existence extĂ©rieure Ă lâesprit humain (tels lâempirisme qui les relie Ă la rĂ©alitĂ© physique et le platonisme qui leur attribue une existence idĂ©ale) et les solutions qui les rattache Ă lâesprit humain, soit Ă titre de structures a priori ou innĂ©es (Kant), soit Ă titre de conventions ou de langage (empirisme logique) soit enfin Ă titre de construction continue en relation avec lâĂ©laboration des structures opĂ©ratoires de lâintelligence en gĂ©nĂ©ral. Or, la maniĂšre dont les Bourbaki ont repensĂ© « lâarchitecture des mathĂ©matiques » en fonction de la notion de « structure » (entendue comme un systĂšme prĂ©sentant ses lois propres de totalitĂ©) nous paraĂźt conduire Ă poser le problĂšme en des termes plus prĂ©cis et dâailleurs assez inattendus, car lâĂ©cole bourbakiste semble orientĂ©e vers les solutions du premier type, dans le sens dâune forme de platonisme, tandis que la psychogenĂšse des opĂ©rations mathĂ©matiques chez lâenfant suggĂšre la derniĂšre, des solutions indiquĂ©es Ă lâinstant. En effet, les trois « structures mĂšres » de Bourbaki correspondent sous une forme gĂ©nĂ©rale et abstraite Ă ce que sont, sous une forme particuliĂšre et limitĂ©e Ă certaines intuitions concrĂštes, les
trois structures fondamentales caractĂ©risant les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques chez lâenfant. Il vaut sans doute la peine de consacrer quelque effort collectif Ă la vĂ©rification dĂ©taillĂ©e dâune telle hypothĂšse, car si elle Ă©tait vraie, elle confĂ©rerait aux structures en question un caractĂšre « naturel », suivant une expression souvent employĂ©e, qui serait dâun certain intĂ©rĂȘt pour lâĂ©pistĂ©mologie mathĂ©matique.
Rappelons dâabord les termes du problĂšme. A la base de lâĂ©difice des mathĂ©matiques, on a dâabord cherchĂ© Ă situer quelques natures simples, imaginĂ©es sur le mode atomistique qui paraissait le plus « naturel ». CâĂ©taient par exemple les nombres entiers, que Kronecker attribuait Ă Dieu lui mĂȘme par opposition aux autres variĂ©tĂ©s numĂ©riques relevant de la fabrication humaine. 251 Ou bien câĂ©taient le point, la ligne, etc., câest-Ă -dire des ĂȘtres donnĂ©s en eux-mĂȘmes que lâesprit Ă©tait appelĂ© soit Ă contempler soit Ă manipuler, mais alors prĂ©existant aux opĂ©rations sâappliquant Ă eux aprĂšs coup. Or, le remaniement qui entraĂźne lâidĂ©e de structure dans le jeu des dĂ©finitions et des dĂ©monstrations renverse ces perspectives. Au lieu de dĂ©finir les Ă©lĂ©ments isolĂ©ment, par convention ou construction, la dĂ©finition structurale consiste Ă les caractĂ©riser par les relations opĂ©ratoires quâils entretiennent entre eux en fonction du systĂšme, et cette dĂ©finition dâun Ă©lĂ©ment tiendra lieu de dĂ©monstration de sa nĂ©cessitĂ©, en tant quâil est posĂ© comme appartenant Ă un systĂšme dont les parties sont interdĂ©pendantes.
Ainsi un principe de totalitĂ© est donnĂ© dĂšs le dĂ©part dans lâordre de construction et de filiation des ĂȘtres mathĂ©matiques et modifie dĂšs lors de façon trĂšs significative lâarchitecture de lâensemble : partant de quelques structures fondamentales, la marche suivie consiste Ă les diffĂ©rencier du gĂ©nĂ©ral au particulier et Ă les combiner entre elles du simple au complexe dâoĂč une hiĂ©rarchie substituant aux anciens domaines juxtaposĂ©s une sĂ©rie de plans superposĂ©s selon ces deux procĂ©dĂ©s complĂ©mentaires de gĂ©nĂ©ration.
Les trois structures fondamentales sur lesquelles repose lâĂ©difice mathĂ©matique, seraient alors, selon les Bourbaki, les structures algĂ©briques dont le prototype est le groupe, les
structures dâordre dont la variĂ©tĂ© la plus couramment utilisĂ©e aujourdâhui est le rĂ©seau ou « lattice » et les structures topologiques. Notons dâemblĂ©e que la forme de rĂ©versibilitĂ© propre aux structures algĂ©briques est lâinversion : par exemple dans un groupe le produit de lâopĂ©ration directe et de son inverse est lâopĂ©ration identique ou nulle, soit 1. 1-1 = 0. Au contraire la forme de rĂ©versibilitĂ© la plus gĂ©nĂ©rale propre au rĂ©seau est la rĂ©ciprocité : si nous dĂ©signons par AR la « borne infĂ©rieure » Ou « joint » dâun rĂ©seau, par A + B sa « borne supĂ©rieure » ou « meet », par le signe â la relation « prĂ©cĂšde » et par â la relation « succĂšde », la loi de dualitĂ© permutant X et + ainsi que â et â transforme (AB) â (A + B) en (A + B) â (AB) ce qui nâest pas une inversion au sens de la nĂ©gation, mais bien une rĂ©ciprocitĂ©. Nous retrouvons ainsi les deux formes fondamentales de rĂ©versibilitĂ© qui sont Ă lâoeuvre dans le dĂ©veloppement opĂ©ratoire de lâenfant ce qui nous permet de supposer lâexistence dâune certaine parentĂ© entre les structures de Bourbaki et celles de lâintelligence en gĂ©nĂ©ral.
Rappelons dâabord que la forme dâorganisation des notions dont procĂšde lâidĂ©e de « structure », et qui consiste Ă procĂ©der de la totalitĂ© Ă lâĂ©lĂ©ment et non pas lâinverse comme faisait la composition atomistique, est devenue dâinspiration courante dans la psychologie des fonctions cognitives (perception et intelligence), et en linguistique (structuralisme) et cela indĂ©pendamment de lâĂ©volution rĂ©cente des mathĂ©matiques. Sur le terrain de la perception la thĂ©orie de la Gestalt nous a habituĂ©s depuis 1912 Ă lâexistence de « formes dâensemble » prĂ©cĂ©dant la dissociation en Ă©lĂ©ments, et caractĂ©risĂ©s par un mode de composition non additif et irrĂ©versible. Sur le terrain de la pensĂ©e, ces « gestalt » non additives ne suffisent plus Ă expliquer le mĂ©canisme des opĂ©rations intellectuelles et nous avons Ă©tĂ© conduit Ă lui substituer la notion de structures dâensemble opĂ©ratoires 261 (ce vers quoi a fini par tendre Wertheimer lui-mĂȘme, lâun des fondateurs de la Gestalttheorie, comme le montre son dernier ouvrage posthume 272). Ce sont ces structures opĂ©ratoires (dont il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© question au § 2) que nous allons comparer aux structures mathĂ©matiques, et non pas naturelle-
ment les « gestalt », qui ne nous paraissent pas constituer la source des autres structures mentales (malgré les espoirs initiaux de la théorie de la forme) et qui constituent un cas particulier relatif à certains domaines (effets perceptifs de champ, etc.).
Il est en effet clair quâil existe une certaine parentĂ© entre les trois structures fondamentales ou « structures mĂšres » de Bourbaki et les structures les plus Ă©lĂ©mentaires qui sont Ă©laborĂ©es au cours du dĂ©veloppement des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques chez lâenfant. Mais il sâagira dâanalyser de prĂšs en quoi consiste cette parentĂ© et pour cela lâorganisation dâun travail dâĂ©quipe entre mathĂ©maticiens et psychologues sera nĂ©cessaire comme dans le domaine des relations entre les structures logiques et les activitĂ©s mentales du sujet.
Bornons nous donc pour lâinstant Ă rappeler les donnĂ©es psychologiques dont nous disposons dĂ©jĂ actuellement et qui permettent de justifier avec quelque optimisme lâĂ©tude dâune telle parentĂ©.
A commencer par les « structures algĂ©briques », on en trouve un certain nombre de cas particuliers chez lâenfant dĂšs le niveau des opĂ©rations « concrĂštes » (niveau III) et, chose intĂ©ressante, dĂšs le niveau sensori-moteur sous une forme simplement pratique (niveau I). Il convient dâinsister Ă cet Ă©gard sur le fait que, si tardive quâait Ă©tĂ© la dĂ©couverte de la notion de « groupe » en tant quâĂȘtre mathĂ©matique (Galois au XIXe siĂšcle), ses propriĂ©tĂ©s les plus gĂ©nĂ©rales expriment en rĂ©alitĂ© certains des mĂ©canismes les plus caractĂ©ristiques de lâintelligence. Par exemple, le fait que le produit de deux opĂ©rations du groupe donne encore une opĂ©ration du groupe correspond Ă la coordination de deux schĂšmes dâaction en un nouveau schĂšme du mĂȘme systĂšme dâactions ; le fait quâĂ une opĂ©ration du groupe correspond toujours une opĂ©ration inverse exprime la rĂ©versibilitĂ© des actions devenues ainsi opĂ©ratoires et, sur le plan pratique, exprime la conduite du « retour » ; le fait que le produit dâune opĂ©ration et de son inverse donne lâopĂ©ration identique ou nulle correspond Ă la possibilitĂ© lors dâune conduite de retour de retrouver le point de dĂ©part inchangé ; enfin, lâassociativitĂ© du groupe correspond Ă la possibilitĂ© dâatteindre un mĂȘme point dâarrivĂ©e par des chemins diffĂ©rents, autrement
dit, sur le plan pratique, Ă la conduite du « dĂ©tour ». Câest pourquoi il nâest nullement absurde de considĂ©rer les dĂ©tours et les retours dâun bĂ©bĂ© dâ1 1/2 Ă 2 ans, une fois achevĂ©e la structuration de son espace pratique et proche, comme caractĂ©ristiques dâun « groupe de dĂ©placements », mais en actions et non encore en reprĂ©sentations. Câest ce quâavait dĂ©jĂ remarquĂ© H. PoincarĂ©, Ă cette rĂ©serve prĂšs quâil considĂ©rait ce groupe comme innĂ©, alors quâil constitue la forme dâĂ©quilibre finale dâun dĂ©veloppement relativement complexe (avec dĂ©centration Ă partir dâun Ă©tat initial de centration sur le corps propre, oĂč le groupe est encore impossible faute de trajectoires autonomes des mobiles et de permanence des objets).
Mais câest au niveau des opĂ©rations concrĂštes (niveau III) que le groupe et les structures algĂ©briques en gĂ©nĂ©ral prennent toute leur importance. La principale caractĂ©ristique de lâemploi de la structure de groupe est sans doute, en effet, la constitution dâ« invariants » ; or, câest prĂ©cisĂ©ment Ă ce niveau de dĂ©veloppement que lâenfant, aprĂšs avoir ignorĂ© ou niĂ© la conservation des formes les plus Ă©lĂ©mentaires de quantitĂ©s, en arrive Ă considĂ©rer comme nĂ©cessaire lâinvariance des ensembles logiques et numĂ©riques, des longueurs et des distances, des quantitĂ©s physiques continues, etc. Et lâexamen de la constitution de ces divers invariants met en Ă©vidence, en chaque cas particulier, lâintervention dâune structure rĂ©versible soit de groupe proprement dit (une transformation et son inverse), soit de « groupement », etc. (voir au § 2). Lorsque lâon songe que la constitution progressive de ces invariants a Ă©chappĂ© Ă lâattention de tous les pĂ©dagogues, ainsi dâailleurs quâĂ celle des psychologues, tant les uns et les autre les considĂ©raient comme devant aller de soi Ă tout Ăąge, on ne peut quâĂȘtre frappĂ© de lâimportance des structures algĂ©briques pour lâintelligence en gĂ©nĂ©ral, et de leur caractĂšre spontanĂ©, câest-Ă -dire relativement indĂ©pendant de lâenseignement scolaire explicite.
Quant aux « structures dâordre », elles sont sous leurs formes Ă©lĂ©mentaires (sĂ©riation, correspondances sĂ©riales, etc.), tout aussi importantes et tout aussi spontanĂ©es que les structures algĂ©briques, et leur Ă©laboration sâeffectue parallĂšlement et en synchronisme complet avec elles, mais partant sur les systĂšmes de relations et non plus de classes. Ces structures dâordre aboutissent notamment Ă la constitution de la rĂ©versibilitĂ© par rĂ©ci-
procitĂ© qui joue un rĂŽle aussi essentiel que lâinversion dans le fonctionnement de lâintelligence en gĂ©nĂ©ral et des structures logico-mathĂ©matiques.
Restent les structures topologiques dont la liaison avec les mĂ©canismes spontanĂ©s de lâorganisation intellectuelle semble au premier abord moins Ă©vidente. Mais ce nâest lĂ quâune apparence, due aux prĂ©jugĂ©s de notre enseignement scolaire Ă©lĂ©mentaire qui nous poussent Ă considĂ©rer, conformĂ©ment Ă lâordre historique de la constitution des notions gĂ©omĂ©triques, les intuitions mĂ©triques euclidiennes comme la forme nĂ©cessaire de dĂ©part de lâorganisation de lâespace. Or, il se trouve que, selon la ligne gĂ©nĂ©rale des constatations psychologiques que nous rappelons ici, lâordre de construction gĂ©nĂ©tique des notions spatiales est Ă la fois inverse de lâordre historique des dĂ©couvertes gĂ©omĂ©triques et conforme, par consĂ©quent, Ă lâordre axiomatique de la construction des gĂ©omĂ©tries. Historiquement, la crĂ©ation de la gĂ©omĂ©trie mĂ©trique euclidienne a prĂ©cĂ©dĂ© de nombreux siĂšcles celle de la gĂ©omĂ©trie projective tandis que la topologie, conformĂ©ment au renversement dĂ» Ă la loi de prise de conscience que nous rappelions plus haut, nâa Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e quâen dernier lieu en vertu mĂȘme de son caractĂšre formateur primitif. Axiomatiquement, au contraire, la topologie est Ă situer au point de dĂ©part de la construction gĂ©omĂ©trique, tandis que dâelles peuvent ĂȘtre dĂ©rivĂ©es parallĂšlement la gĂ©omĂ©trie projective, dâune part et la mĂ©trique euclidienne, dâautre part (celle ci par lâintermĂ©diaire de la mĂ©trique gĂ©nĂ©rale) ; en outre les groupes projectifs et le groupe des dĂ©placements euclidiens sont eux mĂȘmes reliĂ©s entre eux par des structures intermĂ©diaires telles que les groupes de la gĂ©omĂ©trie affine et des similitudes. 281 Or, il est dâun grand intĂ©rĂȘt de constater que les intuitions spatiales les plus Ă©lĂ©mentaires de lâenfant sont de nature topologique, du moins sur le plan de la reprĂ©sentation imagĂ©e et du dessin par opposition aux conduites sensori-motrices et perceptives (mais sur ce plan plus primitif on retrouve sans doute la mĂȘme Ă©volution, qui prĂ©figure ou anticipe simplement celle des reprĂ©sentations). Câest ainsi que les premiĂšres reprĂ©sentations figurales de lâenfant ne tiennent compte que des propriĂ©tĂ©s de voisinage et de sĂ©paration, de
continuitĂ© et de discontinuitĂ©, de fermeture et dâouverture, dâintĂ©rioritĂ© et dâextĂ©rioritĂ© par rapport Ă une frontiĂšre (y compris la position sur la frontiĂšre), etc., par opposition aux propriĂ©tĂ©s des droites, des angles, des parallĂšles, etc. Par exemple Ă un Ăąge oĂč il dessine indistinctement les carrĂ©s, rectangles, triangles et cercles comme des courbes fermĂ©es, lâenfant de 3 ans environ distinguera une croix ou un anneau ouvert de ces courbes fermĂ©es et saura reprĂ©senter par rapport Ă une courbe fermĂ©e un petit anneau intĂ©rieur Ă sa frontiĂšre, extĂ©rieur ou placĂ© sur la frontiĂšre. Câest Ă partir de ces relations topologiques que sâĂ©laborent ensuite, mais parallĂšlement et synchroniquement, les relations projectives (par diffĂ©renciation des « points de vue »), les relations euclidiennes (par introduction des invariants de distance) et certains cas particuliers âde relations affines (conservation des parallĂšles) et de similitude (conservation des parallĂšles et des angles).
Mais sâil existe ainsi une convergence remarquable entre lâordre axiomatique et lâordre gĂ©nĂ©tique des constructions, ce qui justifie le caractĂšre naturel des structures topologiques en ce qui concerne le continu (comme des structures algĂ©briques et des structures dâordre en ce qui concerne les ensembles quelconques), il nâen faut pas moins souligner la diffĂ©rence considĂ©rable suivante : tandis que les trois structures mĂšres des Bourbaki sont de nature gĂ©nĂ©rale et abstraite, leurs reprĂ©sentants gĂ©nĂ©tiques dans le dĂ©veloppement des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques de lâenfant sont constituĂ©es par de simples cas particuliers trĂšs limitĂ©s et trĂšs concrets (notamment dans le domaine topologique, oĂč il sâagit de ce quâon pourrait appeler une topologie euclidienne). 291 Autrement dit, le primitif, axiomatiquement parlant, coĂŻncide avec le plus gĂ©nĂ©ral, tandis que lâĂ©lĂ©mentaire, gĂ©nĂ©tiquement parlant, consiste en une sorte dâexemplaritĂ© limitĂ©e et concrĂšte de structures dont le caractĂšre gĂ©nĂ©ral demeure en quelque sorte virtuel. Remarquons dâailleurs que la question est Ă peu prĂšs la mĂȘme en ce qui concerne les structures logiques, les normes S du sujet (dont nous parlions au § 2) consistant en structures faibles par opposition Ă leurs correspondants axiomatisĂ©s F qui sont beau-
en prĂ©sence dâun problĂšme de portĂ©e assez large et que lâon pourrait appeler celui des rapports entre le gĂ©nĂ©ral et lâĂ©lĂ©mentaire, autrement dit entre le fondamental axiomatique et le primitif gĂ©nĂ©tique.
Il va donc de soi que, pour discuter de façon efficace un tel problĂšme, un travail dâĂ©quipe est Ă nouveau nĂ©cessaire, de maniĂšre Ă dĂ©gager le dĂ©tail de ces rapports entre lâĂ©lĂ©mentaire gĂ©nĂ©tique et le gĂ©nĂ©ral axiomatique. Une telle recherche pourrait ĂȘtre conduite Ă propos de chacune. des trois « structures mĂšres » des Bourbaki. En ce qui concerne la structure topologique, on pourrait presque chercher Ă mettre en correspondance les axiomes successifs quâintroduisent, par exemple, Alexandroif et Hopf 301 ou les opĂ©rations successives de Kuratowski 312 avec les conduites spatiales de lâenfant rangĂ©es dans leur ordre de formation. Jadis le logicien J. Nicod (lâauteur du cĂ©lĂšbre « axiome unique » susceptible de fonder la logique des propositions), sâĂ©tait intĂ©ressĂ© Ă une sorte de genĂšse de lâespace dans un tel esprit de rapprochement entre lâaxiomatique gĂ©omĂ©trique et nos conduites les plus simples relatives aux objets : 323 mais il ne sâagissait que dâune genĂšse idĂ©ale et lâĂ©tude de la genĂšse rĂ©elle supposerait une collaboration dans le dĂ©tail entre mathĂ©maticiens et psychologues.
Nous avons insistĂ© sur le problĂšme des structures parce que câest le plus gĂ©nĂ©ral. Mais un grand nombre de questions plus restreintes pourraient donner lieu Ă une collaboration analogue, en ce qui concerne, en particulier, certaines notions, de signification courante et en apparence Ă©vidente, quâutilise parfois le mathĂ©maticien par simples postulats ou conventions, alors quâelles recouvrent une grande complexitĂ© psychologique ou opĂ©ratoire.
Telle est, par exemple, la notion du « distinct ». Lorsque Russell, Ă la suite de Frege, rĂ©duit le nombre cardinal Ă la classe logique sans intervention de lâordre, il admet la possibilitĂ© dâune correspondance un Ă un, câest-Ă -dire bi-univoque et rĂ©ciproque entre les membres individuels de deux classes
rendues ainsi Ă©quivalentes, et il est facile de trouver chez lâenfant de telles conduites qui justifieraient en apparence la thĂšse de Frege Russell en ce qui concerne la formation du nombre cardinal. Mais, pour quâune telle correspondance soit possible, il est naturellement nĂ©cessaire que les Ă©lĂ©ments de chacune de ces deux classes soient distinguĂ©s les uns des autres. Sur quoi se fonde alors cette propriĂ©tĂ© quâils prĂ©sentent dâĂȘtre « distincts » ? Dans le cas oĂč ces Ă©lĂ©ments possĂšdent des caractĂšres qualitatifs diffĂ©rents (tels que ceux dâindividus vivants, dont deux quelconques ne sont jamais entiĂšrement ressemblants), on peut assurĂ©ment faire appel Ă ces diffĂ©rences qualifiĂ©es, encore que ce soit un mauvais argument, car on commence alors par fonder la correspondance sur des qualitĂ©s dont on fait ensuite abstraction pour transformer les individus qualifiĂ©s en unitĂ©s numĂ©riques homogĂšnes ! Mais si les Ă©lĂ©ments individuels sont tous exactement pareils (comme des jetons, etc., que lâon choisira sans distinction apparente) ? Ici le « distinct » suppose Ă©videmment un ordre, soit spatial (rangĂ©e), soit temporel, sot simplement relatif aux conduites dâĂ©numĂ©ration ou de numĂ©rotation du sujet. Ainsi le distinct suppose peut ĂȘtre toujours ou des qualitĂ©s dont on fait par ailleurs abstraction ou un ordre dont on prĂ©tend Ă©viter lâintervention. Quand le mathĂ©maticien utilise sans critique le terme de « distinct » en admettant, par dĂ©finition conventionnelle, lâexistence dâune classe, finie ou infinie, dâĂ©lĂ©ments non ordonnĂ©s mais distincts, ou bien il se place au point de vue dâun Dieu qui pourrait se dispenser de lâusage de nos opĂ©rations intellectuelles (ce qui simplifierait ses critĂšres de la non contradiction), ou bien il recouvre dâun mot un ensemble dâopĂ©rations implicites quâil serait Ă©pistĂ©mologiquement intĂ©ressant de dĂ©gager, car toute la question de la construction du nombre dĂ©pend de telles connexions cachĂ©es entre les opĂ©rations elles mĂȘmes. A cet Ă©gard il pourrait mĂȘme ĂȘtre important dâĂ©tudier les connexions entre opĂ©rations comme telles, qui sont sans doute distinctes des liaisons entre les notions intervenant en une axiomatique, car si, en bonne rĂšgle, lâon doit sâen tenir Ă la seule dĂ©finition des notions dĂ©finies sans faire intervenir en rien leurs autres significations possibles et en bannissant ainsi toute intervention de lâ« implicite », il reste Ă considĂ©rer les indĂ©finissables, et ce sont peut ĂȘtre ces notions indispensables de dĂ©part qui dissimuleront toute la complexitĂ© opĂ©ratoire dont il sâagirait de faire lâanalyse.
Dâautres notions quâil serait sans doute instructif dâĂ©tudier en Ă©quipes seraient certains concepts de la thĂ©orie des probabilitĂ©s comportant des implications psychologiques ou opĂ©ratoires, par exemple celle de la probabilitĂ© dâun Ă©vĂ©nement isolĂ©. On sait que pour certains mathĂ©maticiens comme V. Mises et Reichenbach, toute probabilitĂ© est relative Ă une collection dâĂ©vĂ©nements. Mais dâautres thĂ©oriciens, comme E. Borel ont au contraire voulu sauvegarder lâintuition de la probabilitĂ© dâun Ă©vĂ©nement unique, comme le jugement dâun mĂ©decin sur le dĂ©cĂšs probable dâun malade atteint dâune forme rare de tuberculose, de telle sorte que sa classe « se rĂ©duirait Ă la limite Ă un cas unique ». 331 Mais il se pose alors un problĂšme psychologique, qui est de savoir si lâĂ©valuation de tels cas mĂȘme supposĂ©s uniques, nâimplique pas toujours une sĂ©rie dâexpĂ©riences antĂ©rieures, donc malgrĂ© tout une table implicite de distribution. De mĂȘme quâen logique le « nĂ©cessaire » en comprĂ©hension correspond au « toujours » en extension, de mĂȘme il se pourrait que le « plus ou moins probable » en comprĂ©hension soit le corrĂ©latif obligĂ© du « plus ou moins frĂ©quent » en extension⊠On pourrait, de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale se livrer entre mathĂ©maticiens et psychologues, Ă une Ă©tude systĂ©matique de la notion de probabilitĂ© subjective, notamment dans les cas oĂč cette notion se conforme ou ne se conforme pas aux axiomes dâadditivitĂ© (cf. les travaux de Ward Edwards).
§ 4. ProblĂšmes dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en relation avec la physique.
On pourrait supposer, que lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique des sciences expĂ©rimentales soulĂšve des problĂšmes dâune autre nature que celle des sciences formelles, en ce sens que celles-lĂ prĂ©senteraient une filiation moins directe que celles ci Ă partir de la pensĂ©e commune lâenfant est toujours, dĂšs un certain niveau, plus ou moins mathĂ©maticien et logicien, tandis
quâil semble au premier abord moins orientĂ© vers la connaissance physique et moins encore vers la connaissance biologique. DĂšs lors, si lâon peut chercher dans le dĂ©veloppement de lâenfant les racines du nombre, de lâespace et des structures logiques, il serait impossible de remonter sur ce terrain Ă la psychogenĂšse de notions comme celles de « spin » ou dâ« invariant relativiste ».
Rappelons dâabord que lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ne saurait se limiter aux niveaux Ă©lĂ©mentaires et quâun aspect essentiel de lâĂ©tude de la genĂšse des concepts consisterait Ă suivre leur construction jusque chez lâadulte et chez le savant qui les modifie et en crĂ©e de nouveaux. Cette recherche nâa pas Ă©tĂ© entreprise jusquâici parce que les rares auteurs sâintĂ©ressant au langage rĂ©el de lâadulte (Arne Naess) ne se sont pas placĂ©s dans une perspective gĂ©nĂ©tique et que ceux qui ont adoptĂ© cette derniĂšre ne se sont pas encore occupĂ© de lâadulte. Mais il est clair que le cadre de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique dĂ©passe trĂšs largement celui de la psychologie de lâenfant.
Cela dit, il nâest nullement Ă©vident a priori que la relation entre les sciences expĂ©rimentales et la pensĂ©e commune, mĂȘme si la libĂ©ration et la constitution autonome de ces sciences par rapport Ă cette pensĂ©e ont Ă©tĂ© tardives historiquement (et mĂȘme si ce retard sâexplique gĂ©nĂ©tiquement), soit dâune autre nature que la relation entre les sciences formelles et la connaissance logico-mathĂ©matique prĂ©scientifique. Dâune part, en effet, un grand nombre de notions physiques tirent leur origine de notions communes sâĂ©laborant dĂ©jĂ au cours de lâenfance : notions de temps et de vitesse, de force (ou de travail, etc.) de masse et de poids, de loi, de hasard et de causalitĂ©, etc. Dâautre part, si les transformations et la dĂ©santhropomorphisation nĂ©cessaires pour confĂ©rer un statut scientifique aux notions tirĂ©es de la connaissance commune paraissent plus considĂ©rables dans le cas des concepts physiques que dans celui des concepts logico-mathĂ©matiques, cela est peut ĂȘtre dĂ» au fait que lâon oublie (ou que lâon ignore simplement) les stades initiaux au cours desquels les derniers concepts se prĂ©sentaient sous une forme prĂ©opĂ©ratoire encore dominĂ©e par de nombreuses adhĂ©rences subjectives (non conservation, etc.).
La vraie raison des hĂ©sitations que lâon peut Ă©prouver quant au rendement possible des recherches gĂ©nĂ©tiques en Ă©pistĂ©mo-
logie physique tient sans doute davantage aux attitudes historiques courantes des physiciens envers la psychologie, comparées à celles des mathématiciens.
Parmi les reprĂ©sentants des sciences exactes sâintĂ©ressant Ă lâĂ©pistĂ©mologie, les mathĂ©maticiens ont toujours Ă©tĂ©, en effet, ceux qui ont le plus volontiers fait appel Ă des considĂ©rations gĂ©nĂ©tiques ou au moins psychologiques. Et la chose se comprend dâelle mĂȘme, car, si portĂ©s quâils aient pu lâĂȘtre par ailleurs vers un certain platonisme ou tout au moins vers lâidĂ©al dâune « objectivitĂ© intrinsĂšque » indĂ©pendante de la libre construction individuelle, le fait que les objets de leur science aient Ă©tĂ© ou inventĂ©s ou dĂ©couverts par le seul secours de la dĂ©duction ou de lâintuition, câest-Ă -dire de mĂ©canismes mentaux sans emploi dâappareils ni de techniques de laboratoire, a naturellement rendu les mathĂ©maticiens plus accessibles Ă lâidĂ©e dâun rapprochement avec les donnĂ©es psychologiques. Par contre, sauf lorsquâils sâefforçaient de lier leur Ă©pistĂ©mologie Ă une philosophie plus gĂ©nĂ©rale des sciences, comme lâempirisme (Helmholtz) et lâidĂ©alisme de la sensation (Mach), les physiciens ont Ă©tĂ© beaucoup plus rĂ©servĂ©s et ce nâest que rĂ©cemment, lorsquâils ont dĂ©couvert le rĂŽle nĂ©cessaire des activitĂ©s de lâobservateur, dans lâorganisation et la lecture mĂȘme des donnĂ©es de lâexpĂ©rience quâils se sont rapprochĂ©s de la psychologie, mais souvent sans en prendre conscience. Ce rapprochement ne fera sans doute que sâaccentuer, Ă la double condition seulement de se libĂ©rer de lâemprise illĂ©gitime quâa rĂ©ussi Ă acquĂ©rir lâhypothĂšse simpliste de lâorigine sensorielle de nos notions physiques et de se placer Ă un point de vue rĂ©solument opĂ©ratoire, dans la direction indiquĂ©e par Bridgman, mais en replaçant lâopĂ©ration dans son dĂ©veloppement rĂ©el et dans un contexte psychologique qui lui restitue, en mĂȘme temps que sa dimension gĂ©nĂ©tique, sa signification entiĂšre dâinstrument de connaissance.
On peut Ă cet Ă©gard invoquer un exemple rĂ©cent qui dĂ©montre Ă lui seul la possibilitĂ© dâune collaboration entre physiciens et psychologues et qui indique par consĂ©quent le genre de rendement quâil est raisonnable dâescompter dâune Ă©pistĂ©mologie physique de caractĂšre gĂ©nĂ©tique.
Il y a de nombreuses années déjà (en 1928), A. Einstein, qui présidait en Suisse des entretiens de philosophie des scien-
ces, sâĂ©tait intĂ©ressĂ© Ă quelques-uns de nos rĂ©sultats concernant la causalitĂ© physique chez lâenfant et nous avait conseillĂ© de mettre Ă lâĂ©tude le problĂšme suivant : lâintuition de la vitesse suppose-t-elle, dans sa formation, une comprĂ©hension prĂ©alable de la durĂ©e ou se constitue-t-elle indĂ©pendamment de cette derniĂšre notion ? On sait, en effet, que, dans la mĂ©canique classique, la vitesse y apparaĂźt comme constituant un rapport v = e : t tandis que les deux termes de ce rapport, câest-Ă -dire lâespace parcouru e et la durĂ©e employĂ©e t constitueraient deux intuitions Ă©lĂ©mentaires, ou, comme on disait au XVIIe siĂšcle deux « natures simples ». Pour la mĂ©canique relativiste, au contraire, la durĂ©e apparaĂźt comme relative Ă la vitesse et la vitesse comme une donnĂ©e premiĂšre, comportant un maximum et dans ce cas prĂ©sentant Ă©galement une propriĂ©tĂ© dâisotropie que confirme dâailleurs lâexpĂ©rience.
Nous nous sommes donc mis au travail, et, aprĂšs une sĂ©rie dâexpĂ©riences plus laborieuses que lâon aurait pu prĂ©voir, avons abouti en 1945 et 46 Ă la publication de deux ouvrages, sur la genĂšse de lâidĂ©e de temps 341 et sur les notions de mouvement et de vitesse chez lâenfant, 352 dont voici, trĂšs sommairement, les conclusions essentielles.
Il ne semble pas exister, tout dâabord, dâintuition primitive de la durĂ©e, par opposition Ă lâordre de succession plus facile Ă saisir en fonction de lâorganisation du contenu temporel câest-Ă -dire des Ă©vĂ©nements eux-mĂȘmes. Lâestimation de la simultanĂ©itĂ© ainsi que des durĂ©es totalement ou partiellement synchrones dĂ©pend en partie de lâĂ©galitĂ© ou de lâinĂ©galitĂ© de vitesse des mobiles : facile quand les vitesses sont Ă©gales (avec mĂȘmes points de dĂ©part et dâarrivĂ©e) cette estimation est rendue plus complexe en cas dâinĂ©galitĂ© des vitesses comme si deux mouvements de vitesses inĂ©gales ne prĂ©sentaient pas au cours des premiers stades, de dimension temporelle commune. Bref, le temps apparaĂźt comme une coordination des vitesses, tandis que lâespace physique est une coordination des mouvements abstraction faite des vitesses.
Quant Ă la vitesse, elle donne lieu au contraire en certains cas privilĂ©giĂ©s Ă une intuition primitive fondĂ©e sur les relations dâordre : câest celle du dĂ©passement. Un mobile A qui se trouve en arriĂšre de B en un Ă©tat 1 et le devance en un Ă©tat 2 est jugĂ© Ă tout Ăąge comme plus rapide que B. Si les trajets sont masquĂ©s par des tunnels de longueur trĂšs inĂ©gale, avec points de dĂ©part et dâarrivĂ©e respectivement simultanĂ©s, lâenfant juge les vitesses Ă©gales sans sâoccuper des inĂ©galitĂ©s dâespaces parcourus dans le mĂȘme temps, mais si lâon enlĂšve les tunnels et que le dĂ©passement redevient visible, lâestimation redevient correcte. De mĂȘme deux mobiles parcourant de front deux pistes concentriques de longueurs trĂšs inĂ©gales ne peuvent donner lieu Ă une estimation correcte des vitesses faute de dĂ©passement. Câest donc Ă partir de lâintuition du dĂ©passement que se construit la notion de vitesse, par une gĂ©nĂ©ralisation conduisant dâabord Ă un schĂšme de dĂ©passement virtuel, pour aboutir Ă la structuration solidaire de la durĂ©e conçue comme proportionnelle Ă lâespace parcouru rapportĂ© aux vitesses (t = e : y) et de la vitesse conçue comme le rapport complĂ©mentaire v = e : t.
Ajoutons que la perception comme telle de la vitesse est encore mal connue, par opposition aux compositions notionnelles ou reprĂ©sentatives (de caractĂšre prĂ©opĂ©ratoire) que nous venons de rappeler. Mais elle ne saurait constituer la source du rapport v = e : t car il nây a ni perception correcte de la durĂ©e t ni perception correcte de lâespace parcouru e (sur ce point les arrivĂ©es constituent aussi lâindice dominant).
Or, ces rĂ©sultats psychogĂ©nĂ©tiques sur les notions de temps et de vitesse, aboutissements dâune recherche inspirĂ©e par le crĂ©ateur de la thĂ©orie de la relativitĂ©, sont rĂ©cemment retournĂ©s Ă la physique relativiste sous une forme qui nous paraĂźt trĂšs significative du point de vue des Ă©changes possibles entre les deux disciplines. Il faut dâabord se souvenir du fait que, antĂ©rieurement Ă la thĂ©orie de la relativitĂ©, les relations entre le temps et la vitesse ont toujours prĂ©sentĂ© une sorte de cercle vicieux : on dĂ©finit, dâune part, la vitesse en utilisant le temps, mais on mesure celui-ci, dâautre part, au moyen de petites oscillations ou de mouvements uniformes qui impliquent la vitesse.
Or, un physicien français, M. J. AbelĂ©, 361 partant de nos recherches en psychologie de lâenfant, a eu lâidĂ©e de chercher dans la rĂ©duction du concept de vitesse Ă celui du dĂ©passement un moyen dâĂ©chapper Ă ce cercle vicieux, tout en expliquant simultanĂ©ment par ailleurs, pourquoi la notion de vitesse est plus primitive que celle de durĂ©e, pourquoi la vitesse prĂ©sente un maximum et finalement pourquoi on doit admettre, en partant de ces prĂ©misses, le principe dâisotropie de la vitesse de la lumiĂšre qui restait un peu mystĂ©rieux dans lâexposĂ© initial de la relativitĂ©. En effet, conçue comme un simple dĂ©passement, la vitesse, nous dit M. AbelĂ©, devient une « grandeur qualitative » (ou quantitĂ© intensive). On ne la mesurera donc pas directement, mais en ordonnant les vitesses par une sĂ©rie de dĂ©passements superposĂ©s, on en construira la fonction additive par lâintroduction dâun groupe abĂ©lien et dâune expression logarithmique. On tirera ainsi, dâune part, de cette fonction additive, la loi de composition des vitesses propre Ă la relativitĂ©. En outre, en introduisant la « distance cinĂ©matique » entre deux vitesses constantes et de mĂȘme direction, on aboutira Ă une expression de lâaccĂ©lĂ©ration invariante par rapport aux transformations de Lorentz et surtout Ă une expression unique pour la masse en mouvement, ce qui permet alors de retrouver la propriĂ©tĂ© dâisotropie de la vitesse de la lumiĂšre. On cherchera dâautre part, Ă expliquer pourquoi la vitesse en tant que grandeur qualitative prĂ©sente, un tel maximum.
Il est dâun certain intĂ©rĂȘt pour la psychologie et pour lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tiques de constater que, en retraçant la formation rĂ©elle dâune notion, par lâanalyse des rĂ©actions spontanĂ©es de lâenfant, on peut ainsi aboutir Ă un schĂ©ma suffisamment Ă©lĂ©mentaire pour permettre Ă un physicien de repenser la construction thĂ©orique propre Ă un schĂ©ma aussi abstrait que la relativitĂ©, et surtout Ă un domaine portant sur une Ă©chelle de phĂ©nomĂšnes aussi diffĂ©rente de celle des vitesses usuelles de lâexpĂ©rience quotidienne.
NĂ©anmoins la collaboration ainsi esquissĂ©e entre la dĂ©duction physique et lâanalyse psychogĂ©nĂ©tique ne nous paraĂźt pas achevĂ©e sur ce point, pour les deux raisons complĂ©mentaires
suivantes. La premiĂšre est que, comme nous le disions plus haut, la perception mĂȘme de la vitesse nous est encore mal connue, par opposition aux reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires et aux premiĂšres opĂ©rations : or, lâanalyse de cette perception comme telle peut introduire de nouveaux Ă©lĂ©ments dâinformation. En second lieu M. AbelĂ©, qui ne distingue pas la perception de la reprĂ©sentation prĂ©opĂ©ratoire, nous paraĂźt enclin Ă traiter la vitesse comme une sorte dâintensitĂ© perceptive (voir son chapitre plein dâintĂ©rĂȘt sur la loi de Fechner et la mesure des qualitĂ©s par lâintroduction dâun systĂšme logarithmique). Or, ce qui est sans doute lâessentiel, gĂ©nĂ©tiquement parlant, dans lâidĂ©e du dĂ©passement, câest la notion du changement dâordre, notion reliĂ©e aux relations dâordre qui caractĂ©risent de façon gĂ©nĂ©rale le primat des intuitions topologiques de lâenfant, par opposition aux relations mĂ©triques toujours ultĂ©rieures. Dâun tel point de vue le dĂ©passement ne comporte par lui-mĂȘme aucun maximum, faute de constituer une qualitĂ© simple. Les questions qui se posent alors sont de savoir si, dâun tel point de vue, la construction physique de M. AbelĂ© demeure inchangĂ©e, ce que nous croyons volontiers, 371 mais Ă©galement si lâantithĂšse Ă©pistĂ©mologique entre le qualitatif et le spatial, que lâon pourrait tirer de son ouvrage (en rĂ©action contre la gĂ©omĂ©trisation cartĂ©sienne) se justifie elle aussi, ce dont nous douterions davantage.
En bref, il y a lĂ un beau terrain de coordination entre de nouveaux travaux dâĂ©pistĂ©mologie physique et de nouvelles recherches psychogĂ©nĂ©tiques, et nous espĂ©rons pouvoir y revenir un jour. On peut de mĂȘme concevoir une sĂ©rie de recherches en commun sur certains problĂšmes classiques, comme le mĂ©canisme de formation des notions ou principes de conservation, etc., ou sur des problĂšmes plus rĂ©cents tels que dâexpliquer psychologiquement pourquoi nous parvenons avec tant dâaisance Ă nous libĂ©rer, en raison des progrĂšs de la microphysique, des intuitions qui paraissaient les plus nĂ©cessaires et Ă certains Ă©gards les plus a priori (objet permanent, continuitĂ©, etc.).
Mais, par symĂ©trie avec les questions problĂšmes dâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral que nous avons soulevĂ©es Ă propos de la logique et des
mathématiques, nous aimerions plutÎt insister, à propos de la physique, sur deux grands problÚmes qui correspondent respectivement à celui des relations entre la logique et les activités du sujet et à celui du caractÚre « naturel » des structures mathématiques eu égard à la coordination des actions du sujet sur les objets.
Le premier de ces problĂšmes gĂ©nĂ©raux est celui de la lecture de lâexpĂ©rience en physique. En ce qui concerne la lecture de lâexpĂ©rience scientifique, câest-Ă -dire la maniĂšre dont le physicien en son laboratoire prend acte des caractĂšres des phĂ©nomĂšnes qui se produisent en rĂ©ponse aux questions quâil a posĂ©es Ă la nature par lâintermĂ©diaire de divers dispositifs expĂ©rimentaux, on sait que les opinions des Ă©pistĂ©mologistes de la physique diffĂšrent Ă©tonnamment les unes les autres.
A lâun des pĂŽles extrĂȘmes de cet ensemble de doctrines, on trouve lâopinion suivant laquelle la lecture de lâexpĂ©rience est effectivement une lecture, câest-Ă -dire un simple enregistrement de donnĂ©es sensorielles dans lesquelles lâactivitĂ© du sujet connaissant (donc du physicien) intervient au minimum. Câest ainsi que le grand physicien Mach croyait faire de la physique avec ses organes des sens et admettait que lire lâexpĂ©rience consiste seulement Ă percevoir ce qui se produit dans les objets sur lesquels on expĂ©rimente. Or, cette doctrine radicale a constituĂ©, comme on le sait, lâune des deux sources de lâempirisme logique, par lâintermĂ©diaire du Cercle de Vienne qui a hĂ©ritĂ© de Mach son empirisme sensoriel, 381 mais en lui ajoutant la nĂ©cessitĂ© dâune coordination avec la logique.
Le pĂŽle opposĂ© des opinions sur la lecture de lâexpĂ©rience est reprĂ©sentĂ© sous une forme extrĂȘme par la doctrine Ă©pistĂ©mologique du physicien français Duhem, dont H. PoincarĂ© Ă©tait fort voisin sur le terrain de la thĂ©orie physique. Pour Duhem, la lecture de lâexpĂ©rience ne constitue en rĂ©alitĂ© jamais une simple « lecture », Ă©tant donnĂ© que le contact le plus immĂ©diat possible du sujet de la connaissance scientifique avec les faits est dĂ©jĂ une interprĂ©tation. Lorsque par exemple, le physicien regardant un appareil Ă©lectrique dit « le courant passe », il ne perçoit rien de plus que les oscillations dâune aiguille, et, pour tirer de cette perception la constatation du fait que le courant
passe (alors que lâhomme de la rue nâaurait rien vu ou aurait confĂ©rĂ© Ă ce quâil voyait une toute autre signification), il faut nĂ©cessairement quâil se fonde sur une sĂ©rie complexe dâinterprĂ©tations : il faut, en effet, quâil comprenne la structure de lâinstrument quâil utilise, il faut quâil sache mettre lâaiguille oscillante en relation avec les autres parties de ce dispositif et il faut surtout quâil confĂšre Ă la notion de courant Ă©lectrique un sens ou une portĂ©e qui dĂ©pendent en rĂ©alitĂ© de toute une Ă©laboration thĂ©orique. En dâautres termes, selon Duhem, il nâexiste pas de fait sans interprĂ©tation et pas dâinterprĂ©tation sans une structuration dĂ©jĂ relativement abstraite. Câest pourquoi Duhem en est venu jusquâĂ nier la possibilitĂ© dâune « expĂ©rience cruciale », car la rĂ©ponse Ă une telle expĂ©rience soi disant cruciale est toujours relative Ă un systĂšme dâinterprĂ©tations, de telle sorte que lâon nâobtient jamais ni un « oui » ni un « non » absolus, mais toujours et seulement une donnĂ©e dĂ©jĂ interprĂ©tĂ©e â mais plus ou moins facilement ou difficilement â en fonction des thĂ©ories de dĂ©part.
Avant dâexaminer en quoi ce dĂ©bat pourrait donner lieu Ă une collaboration utile entre lâĂ©pistĂ©mologie physique et les recherches psychogĂ©nĂ©tiques, notons combien ce problĂšme de la pure lecture des faits, ou de la lecture conditionnĂ©e dĂšs son premier dĂ©but par une interprĂ©tation, est en rĂ©alitĂ© voisin du problĂšme des relations entre la logique et les activitĂ©s du sujet dont nous avons parlĂ© au § 2. En effet, dans la mesure oĂč la lecture de lâexpĂ©rience ne consistera pas en un simple enregistrement de donnĂ©es sensorielles, mais impliquera dĂšs le dĂ©part une certaine structuration due aux activitĂ©s du sujet, il faudra alors sâattendre Ă trouver une certaine logique au sein de ces activitĂ©s, antĂ©rieurement au niveau de la communication et des syntaxes et sĂ©mantiques verbales ; inversement, dans la mesure oĂč les lectures se rĂ©duisent Ă de simples enregistrements perceptifs, il est alors possible de sĂ©parer nettement le contenu empirique de la forme logique et mĂȘme de caractĂ©riser les lois logiques par un mode de vĂ©ritĂ© ne dĂ©pendant que des rĂšgles de signification donnĂ©es aux termes du langage.
Il est fort intĂ©ressant de suivre de ce point de vue lâĂ©volution de lâempirisme logique. Il est vrai que cette doctrine nâa jamais prĂ©tendu Ă©tudier la formation rĂ©elle des concepts scientifiques ni des propositions, et quâelle sâest donnĂ©e pour seul
but de prĂ©ciser le statut respectif des vĂ©ritĂ©s de fait et des vĂ©ritĂ©s formelles, ainsi que les critĂšres de leur distinction. Mais il va de soi que la maniĂšre mĂȘme dont on analysera ou dont on dĂ©crira les expĂ©riences confirmant ou infirmant un Ă©noncĂ© de fait se rĂ©fĂšre nĂ©cessairement Ă certains caractĂšres mentaux du sujet (perception, etc.) et soulĂšve ainsi des problĂšmes de psychogenĂšse et dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.
Or, aprĂšs une premiĂšre phase au cours de laquelle les vĂ©ritĂ©s logiques Ă©taient conçues comme relevant dâune pure syntaxe et les vĂ©ritĂ©s de fait comme appuyĂ©es sur de simples « ProtokollsĂątze », ce qui dans les deux cas rĂ©duisaient au minimum les activitĂ©s du sujet, 391 lâempirisme logique a rĂ©visĂ© depuis lors ses thĂšses, et ceci en attribuant, dans les deux domaines un rĂŽle plus important Ă ces activitĂ©s. Nous avons dĂ©jĂ rappelĂ© comment sur le plan de la vĂ©ritĂ© logique, Carnap a complĂ©tĂ© sa syntaxe par lâappel Ă une sĂ©mantique et, depuis lors, Ă une pragmatique. Sur le terrain des vĂ©ritĂ©s de fait, il a, dâautre part, notamment enrichi sa position 402 en admettant quâil nâexiste pas dâĂ©noncĂ©s dâobservables parfaitement certains, et surtout (1950, p. 455) quâil nâexiste pas de distinction tranchĂ©e entre les Ă©noncĂ©s dâobservations et les Ă©noncĂ©s thĂ©oriques (« between observables and non observables prĂ©dicates »). Comme le dit Feigl, lâadoption de ces critĂšres plus libĂ©raux de signification permet alors de faire une plus grande part aux infĂ©rences dans lâobservation des faits et dâabandonner le phĂ©nomĂ©nisme radical au profit dâun certain rĂ©alisme empiriste et critique (1954, p. 109).
Mais le problĂšme se pose en ce cas dâune façon dâautant plus aiguĂ« de dĂ©terminer en quoi consiste une observation ou une lecture de fait, du point de vue du sujet. AprĂšs avoir dĂ©fini la notion de « base suffisante de rĂ©duction », Carnap soutient (1950, p. 469) que la classe des termes perceptifs constitue, du
point de vue du positivisme, une base suffisante de rĂ©duction pour le langage de la science. Seulement tout ce que nous a appris lâanalyse gĂ©nĂ©tique des perceptions, ainsi que des relations entre la perception et les schĂšmes sensori-moteurs, ou les schĂšmes reprĂ©sentatifs prĂ©opĂ©ratoires, et finalement entre les perceptions et lâactivitĂ© opĂ©ratoire, conduit Ă une rĂ©vision gĂ©nĂ©rale de ce problĂšme du rĂŽle de la perception dans la connaissance empirique. La premiĂšre difficultĂ© consisterait mĂȘme Ă sâentendre sur la dĂ©finition de la perception et de la « class of perception terms », car il nâexiste sans doute pas de perception fondĂ©e sur les seules donnĂ©es sensorielles : la perception ajoute toujours Ă ces donnĂ©es un ensemble de liaisons de complexitĂ© variable et sâĂ©tageant de façon continue entre les perceptives primaires, celles que construisent les activitĂ©s perceptives de diffĂ©rents niveaux et les liaisons dues aux infĂ©rences reprĂ©sentatives Ă©lĂ©mentaires. Le problĂšme essentiel reviendrait alors Ă dissocier ce qui est donnĂ© et ce qui est construit, puis de diffĂ©rencier les diffĂ©rents modes de construction ou de composition, ce qui ferait sans doute perdre Ă la perception le privilĂšge de simplicitĂ© quâon lui a confĂ©rĂ© aux Ă©poques prĂ©critiques de la psychologie. On sâapercevra par le fait mĂȘme quâune certaine logique intervient Ă tous les Ă©tages du schĂ©matisme permettant dâapprĂ©hender les propriĂ©tĂ©s de lâobjet, ce qui excluerait lâhypothĂšse dâun simple dualisme entre les donnĂ©es perceptives synthĂ©tiques et le langage analytique ou tautologique.
Dâautre part, il est fort suggestif de constater que, si les Ă©pistĂ©mologistes de la physique hĂ©sitent, comme on lâa vu, entre un grand nombre de solutions possibles sur la question de savoir en quoi consiste la lecture dâune expĂ©rience, les physiciens eux mĂȘmes en tant que techniciens et non plus seulement en tant que thĂ©oriciens de lâexpĂ©rience se sont assignĂ© la tĂąche dâorganiser cette lecture dâune façon rationnelle et de dĂ©terminer Ă quelles conditions lâexpĂ©rimentateur Ă©chappera au maximum aux illusions possibles liĂ©es Ă lâenregistrement des donnĂ©es. Or, dâun tel point de vue on en est venu Ă concevoir la lecture de lâexpĂ©rience comme une sorte de stratĂ©gie relevant de la « thĂ©orie des jeux », 411 au cours de laquelle lâexpĂ©rimenta-
teur en lutte avec la nature dispose ses batteries au prĂ©alable (et non plus aprĂšs coup comme dans les mĂ©thodes statistiques classiques de correction des erreurs), en vue de minimiser les pertes maximales que pourrait infliger le dĂ©roulement des faits observĂ©s. En situant le problĂšme des relations entre le sujet et lâobjet au niveau de la mesure comme telle, ces mĂ©thodes sont dâun grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique : non seulement elles mettent plus que jamais en Ă©vidence lâactivitĂ© du sujet dans le soi-disant enregistrement qui caractĂ©riserait la « lecture », mais encore elles tendent en un sens tout nouveau Ă psychologiser le processus expĂ©rimental.
On voit ainsi que le problĂšme de la lecture de lâexpĂ©rience constitue, sur le terrain de lâĂ©pistĂ©mologie physique, une sorte de contre-partie de ce quâest la question des relations entre la logique et les activitĂ©s du sujet, et cela va de soi puisque dans les deux cas le vrai problĂšme est de dĂ©terminer la part dâactivitĂ© que prĂ©sente le sujet dans lâorganisation de la connaissance. Mais alors, on comprend par cela mĂȘme lâintĂ©rĂȘt quâil y aurait Ă remonter aux sources psychogĂ©nĂ©tiques de la connaissance physique et Ă faire collaborer sur la question mĂȘme de la lecture de lâexpĂ©rience, physiciens et psychologues en fonction de quelques exemples restreints et bien dĂ©limitĂ©s.
En effet, si lâhypothĂšse dâune pure lecture des faits est soutenable, plus on se rapprochera des stades Ă©lĂ©mentaires et mieux lâon devra pouvoir mettre en Ă©vidence ce contact direct du sujet avec les objets ou de lâesprit avec les faits. RĂ©ciproquement, Ă supposer que lâon ne parvienne pas Ă atteindre ce contact au cours des stades Ă©lĂ©mentaires de la connaissance physique, cette constatation vaudra a fortiori au niveau de la connaissance scientifique (Ă©tant donnĂ© lâaction cumulative de lâacquis antĂ©rieur), mais le problĂšme se posera alors de comprendre comment le sujet connaissant parvient Ă lâobjectivitĂ© aprĂšs avoir interposĂ© entre les objets et lui lâĂ©cran puis le fil conducteur de ses interprĂ©tations..,
Or, tous ces problĂšmes de la lecture de lâexpĂ©rience, du rĂŽle nĂ©gatif ou positif des interprĂ©tations et de la constitution de lâobjectivitĂ© prĂ©sentent une signification trĂšs concrĂšte dans les recherches psychogĂ©nĂ©tiques dĂ©jĂ entreprises au niveau des dĂ©buts de la connaissance physique. Pour ne citer quâun exemple de lecture de lâexpĂ©rience, il est frappant de constater com-
bien tardive est la possibilitĂ© pour lâenfant de prĂ©voir par une reprĂ©sentation adĂ©quate lâhorizontalitĂ© du niveau de lâeau dans un bocal que lâon incline de diffĂ©rentes maniĂšres ou la verticalitĂ© du fil Ă plomb si on le suspend face Ă des parois dâinclinaisons diverses. Dans les deux cas le problĂšme nâest rĂ©solu systĂ©matiquement que vers 9-10 ans 421 non pas Ă cause de petites erreurs perceptives, mais au contraire faute de systĂšmes de rĂ©fĂ©rence : câest ainsi que les sujets de 4 6 ans, aprĂšs avoir dessinĂ© sur une figure au trait prĂ©parĂ©e dâavance ce qui leur paraĂźt devoir ĂȘtre la ligne du niveau de lâeau dans le bocal inclinĂ© Ă 45° ne sont ensuite pas capables, en prĂ©sence du fait rĂ©el, de reconnaĂźtre que la surface de lâeau dans le bocal inclinĂ© ne se distribue pas conformĂ©ment Ă leur dessin. Et sâils nâen sont pas capables câest simplement quâils ne savent pas encore mettre cette ligne de niveau en relation avec les diverses rĂ©fĂ©rences constituĂ©es par le support du bocal, la table, les parois de la chambre, etc. Autrement dit la lecture mĂȘme du fait suppose en ce cas un instrument mental dâenregistrement ou dâassimilation qui est constituĂ© par un systĂšme de rĂ©fĂ©rences et ce systĂšme consiste en un ensemble de mises en relation supposant Ă tous les niveaux lâactivitĂ© interprĂ©tative du sujet. Et la preuve que la perception Ă elle seule ne suffit pas, câest quâon retrouve le problĂšme des coordonnĂ©es jusque sur le plan perceptif lui mĂȘme : par exemple la comparaison des longueurs dâune verticale et dâune oblique donne lieu Ă des erreurs bien moindres Ă 5-6 ans quâĂ 9-10 ans ou chez lâadulte, 432 parce que les grands sont gĂȘnĂ©s par la diffĂ©rence dâinclinaison, tandis que les petits dont lâespace perceptif en gĂ©nĂ©ral est moins structurĂ© du point de vue des rĂ©fĂ©rences et des coordonnĂ©es nĂ©glige plus facilement ces diffĂ©rences dâinclinaison (en contre-Ă©preuve, on constate, en effet, quâil juge perceptivement lâinclinaison comme telle avec une erreur bien supĂ©rieure Ă celle des grands !).
Il semble donc raisonnable dâadmettre quâen multipliant de telles recherches en liaison avec celles dâĂ©pistĂ©mologistes de la physique portant sur la lecture de lâexpĂ©rience en gĂ©nĂ©ral on ferait faire un certain progrĂšs Ă cette derniĂšre question, car (et
il est essentiel de se le rappeler) le problĂšme des « observables » nâest pas de nature simplement normative mais aussi et essentiellement de nature psychologique et par consĂ©quent psychogĂ©nĂ©tique.
Une autre grande question quâil serait hautement instructif de traiter en commun entre physiciens et psychologues, mais pour laquelle lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique devrait sâĂ©largir dans la direction de cette sorte dâĂ©pistĂ©mologie expĂ©rimentale pratiquĂ©e par Arne Naess, serait celle de la nature de lâexplication en physique, autrement dit du principe de causalitĂ©. Il est, en effet, stupĂ©fiant de constater que, malgrĂ© le nombre dâĂ©crits consacrĂ©s Ă ce sujet par lâĂ©pistĂ©mologie scientifique depuis la critique cĂ©lĂšbre de la notion de cause par le positivisme classique, il rĂšgne encore parmi les hommes de science en gĂ©nĂ©ral et mĂȘme sur le terrain solide de la physique mathĂ©matique un flottement extraordinaire quant Ă la notion exacte de ce que lâon entend par « expliquer » un ensemble de phĂ©nomĂšnes.
Il convient de partir Ă cet Ă©gard de deux constatations de fait, dâailleurs complĂ©mentaires : lâune est que chacune des formules traditionnellement employĂ©es (expliquer câest prĂ©voir, ou dĂ©duire, ou reproduire au moyen dâun modĂšle, etc.) comporte en rĂ©alitĂ© les significations les plus hĂ©tĂ©rogĂšnes ; lâautre est que, selon la fine remarque dâE. Meyerson, 441 les auteurs font autre chose dans lâorganisation effective de leurs thĂ©ories explicatives que ce quâils annoncent dans leurs prĂ©faces, et cela, dâune part, Ă cause du respect des formules courantes (lâhommage au positivisme reste de rĂšgle chez des thĂ©oriciens qui en fait cherchent constamment Ă expliquer causalement et pas seulement Ă prĂ©voir), et dâautre part, Ă cause de la difficultĂ© systĂ©matique Ă prendre conscience des mĂ©canismes intimes de la pensĂ©e en Ă©tat de fonctionnement rĂ©el.
Reprenons le premier de ces deux points. Il est parfaitement clair quâune thĂ©orie bien faite permet de prĂ©voir, et que la prĂ©vision de phĂ©nomĂšnes nouveaux constitue Ă certains Ă©gards le critĂšre suprĂȘme de la rĂ©ussite dâune thĂ©orie. Mais la question demeure alors de savoir si elle conduit Ă la prĂ©vision par ce quâelle explique correctement ou si elle explique simplement du fait mĂȘme quâelle prĂ©voit. Il y a lĂ une Ă©quivoque dont on est
souvent dupe et la prĂ©vision comme telle peut aussi bien dĂ©river dâune loi exacte mais non expliquĂ©e causalement que dâun systĂšme dĂ©ductif contenant la raison de cette loi. Dire alors quâexpliquer câest dĂ©duire reprĂ©sente sans doute un progrĂšs, mais on peut dĂ©duire Ă nouveau de diverses maniĂšres une dĂ©duction par simple gĂ©nĂ©ralisation des quelques ou tous (ou inclusion des cas plus spĂ©ciaux dans les cas plus gĂ©nĂ©raux) nâexplique rien, mais recule les problĂšmes, tandis quâune dĂ©duction constructive (rĂ©duisant les lois Ă une structure opĂ©ratoire, tel quâun groupe, etc.) explique davantage. On pourrait dire aussi quâexpliquer câest produire et reproduire (et lâon sâĂ©tonne quâAug. Comte, avec ses prĂ©occupations dâapplication, ait voulu Ă©carter de la science des phĂ©nomĂšnes la considĂ©ration de leurs modes de production au profit de la simple prĂ©vision, au lieu de voir que cette Ă©tude conduit Ă la dĂ©couverte de procĂ©dĂ©s de « production ») : mais on peut reproduire les phĂ©nomĂšnes au moyen de modĂšles qui en constituent une simple schĂ©matisation sans en contenir la raison, tandis que la production dâautres modĂšles atteint une structure explicative. Quâest ce alors quâexpliquer ?
Il est probable quâon se trouve Ă cet Ă©gard en prĂ©sence dâun problĂšme qui constitue lâĂ©quivalent sur le plan physique, du problĂšme des « structures » sur le terrain mathĂ©matique. Sâil est avĂ©rĂ© que toute explication causale comporte une part de dĂ©duction, tandis que toute dĂ©duction nâest pas explicative, la raison en est sans doute Ă chercher dans lâopposition entre les dĂ©ductions portant simplement sur les relations de gĂ©nĂ©ralitĂ© et les dĂ©ductions structurales aboutissant Ă un systĂšme de transformations interdĂ©pendantes. Le rĂŽle que joue notamment la notion de groupe Ă toutes les Ă©chelles de lâexplication en physique est remarquable de ce point de vue. 451
Mais comment conduire une recherche sur des sujets aussi gĂ©nĂ©raux, qui nâaboutisse pas simplement Ă des discussions philosophiques et qui apporte rĂ©ellement des Ă©lĂ©ments nouveaux au dĂ©bat ? Câest ici que lâopposition signalĂ©e par E. Meyerson entre les prĂ©faces et les oeuvres proprement dites prĂ©sente son importance critique, et une rĂ©union de physiciens
dĂ©libĂ©rant sur ce quâils considĂšrent comme constituant une explication causale risquerait de conduire Ă un prolongement des prĂ©faces plus que des oeuvres elles-mĂȘmes.
En ce qui concerne les physiciens, il conviendrait donc de pratiquer Ă leur Ă©gard ce genre dâanalyses quâArne Naess a inaugurĂ©es et qui consiste Ă retracer le travail effectif du thĂ©oricien aux prises avec un problĂšme pour saisir dans cette reconstitution les Ă©tapes essentielles constituĂ©es par le rejet dâhypothĂšses dâabord admises, mais jugĂ©es insuffisamment explicatives, puis par lâarrivĂ©e Ă lâexplication trouvĂ©e. Câest en considĂ©rant ainsi le physicien comme une sorte de sujet supĂ©rieur Ă Ă©tudier du dehors, comme un sujet Ă©pistĂ©mologique en dĂ©veloppement, que lâon arriverait peut ĂȘtre Ă saisir certains mobiles qui Ă©clairerait en retour les donnĂ©es connues de lâhistoire des sciences.
Mais il conviendrait alors de ne pas sĂ©parer une telle enquĂȘte des recherches proprement gĂ©nĂ©tiques. Lâexplication en physique est en effet liĂ©e aux explications du sens commun par des liens multiples dont le principal est celui dâune correction progressive dans le sens dâune dĂ©santhropomorphisation ou plus simplement dit dâune dĂ©centration des Ă©lĂ©ments subjectifs au profit dâune construction de structures objectives. Dans diffĂ©rents essais introductifs dâune haute portĂ©e, Max Planck 461 a insistĂ© sur le paradoxe de la liaison des notions physiques fondamentales avec les sources de la connaissance commune (Planck pense Ă une origine perceptive) et de la nĂ©cessitĂ© dâune dĂ©subjectivation progressive : lâexplication physique des phĂ©nomĂšnes ne satisfait lâesprit, en effet quâĂ cette double condition dâutiliser des concepts dâorigine concrĂšte et de les libĂ©rer de ces attaches anthropomorphiques pour les orienter vers la conquĂȘte dâune rĂ©alitĂ© indĂ©pendante et dâailleurs comme telle peut ĂȘtre inaccessible. Mais, si Planck caractĂ©rise ainsi de façon trĂšs suggestive les exigences gĂ©nĂ©rales dâune explication physique rationnelle (opposĂ©e Ă lâidĂ©alisme sensoriel de Mach), il ne faut pas oublier que ce processus de dĂ©centration, en quoi consiste Ă proprement parler cette dĂ©subjectivation des notions explicatives primitivement attachĂ©es Ă lâactivitĂ© propre, nâest pas lâapanage exclusif de la pensĂ©e scientifique mais dĂ©bute
dĂšs la pensĂ©e commune, et câest pourquoi la dimension gĂ©nĂ©tique est indispensable mĂȘme pour lâĂ©tude de lâexplication en physique mathĂ©matique.
Il est intĂ©ressant, par exemple, de noter que dĂšs le niveau de la perception, oĂč pourtant oĂč il ne saurait ĂȘtre encore question dâune recherche dâexplications, mais seulement de la prise de possession des qualitĂ©s les plus Ă©lĂ©mentaires de lâobjet, on assiste dĂ©jĂ Ă un conflit entre la centration, source dâillusions subjectives, et la dĂ©centration source dâobjectivité : dâoĂč la portĂ©e des « constances perspectives » de la couleur, de la forme et de la grandeur qui dissocient dĂ©jĂ sur certains points lâapparence de la rĂ©alitĂ©. Mais câest au cours de tout le dĂ©veloppement intellectuel de lâenfant que les alternances des centrations et dĂ©centrations reprĂ©sentatives sont des plus instructives, et permettent dĂ©jĂ dâatteindre le mĂ©canisme de lâĂ©limination graduelle des explications anthropomorphiques et de la constitution des premiĂšres explications rationnelles. Sans pouvoir entrer ici dans le dĂ©tail, on sâaperçoit alors combien la dĂ©centration intellectuelle qui permet dâatteindre le rĂ©el par un processus continu dâapplication des opĂ©rations aux transformations objectives, ou, si lâon peut dire en un mot, dâextĂ©riorisation de ces opĂ©rations (par exemple Ă propos des explications de la conservation sous ses diffĂ©rentes formes), est solidaire et complĂ©mentaire du processus dâintĂ©riorisation qui conduit Ă la prise de conscience des structures opĂ©ratoires. Câest pourquoi le problĂšme de lâexplication causale en physique est en rĂ©alitĂ© si proche, malgrĂ© les apparences, du problĂšme des structures logico-mathĂ©matiques.
Ces brĂšves indications suffisent sans doute Ă montrer Ă nouveau que mĂȘme sur le terrain de lâexplication ou de la causalitĂ©, qui est le domaine classique des discussions de la philosophie des sciences, la perspective gĂ©nĂ©tique peut prĂ©senter quelque fĂ©conditĂ©.
§ 5. ProblĂšmes dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en relation avec la biologie et avec la psychologie
Lâenfant, au cours de son dĂ©veloppement, Ă©labore des structures logiques et un certain nombre de structures mathĂ©matiques. Il parvient, dâautre part, Ă construire quelques notions
physiques qui, de la pensĂ©e commune, sont hĂ©ritĂ©es par les sciences qui les corrigent ou les rectifient de plus en plus profondĂ©ment. Par contre, on ne saurait sans une certaine complaisance, parler dâune biologie du sens commun ou de la pensĂ©e enfantine, sinon pour dĂ©signer quelques notions essentiellement animistes qui ont peut ĂȘtre encombrĂ© plus que favorisĂ© les dĂ©buts de la recherche biologique scientifique.
Cependant il est une notion dâorigine spĂ©cifiquement enfantine (car elle caractĂ©rise dĂ©jĂ les innombrables « pourquoi » spontanĂ©s qui dĂ©butent dĂšs 3-4 ans), qui est appliquĂ©e par lâenfant, par le sens commun et mĂȘme par certaines formes Ă©levĂ©es de la pensĂ©e prĂ©scientifique (la physique dâAristote) Ă la presque totalitĂ© des phĂ©nomĂšnes physiques comme biologiques, et qui a pesĂ© sur toute lâhistoire des sciences de la vie jusquâĂ leur pĂ©riode actuelle : câest la notion de finalitĂ©, que Descartes et une suite innombrable de continuateurs ont considĂ©rĂ©e comme irrationnelle et subjective, et dont un ensemble non moins important dâauteurs, parmi lesquels de nombreux contemporains, dĂ©clarent que la biologie ne saurait se passerâŠ
Si lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique prĂ©sente quelque signification, autrement dit sâil est exact que lâĂ©tude de la formation et du dĂ©veloppement rĂ©els dâune notion autorise un jugement sur sa valeur de connaissance, le concept de finalitĂ© doit donc pouvoir servir de pierre de touche quant Ă la validation dâune telle mĂ©thode. Notons Ă cet Ă©gard que le fait de considĂ©rer comme enfantine lâorigine dâune notion ne comporte par cela mĂȘme aucun jugement de valeur : les idĂ©es dâespace, de vitesse comme dĂ©passement, etc., etc., sont dâorigine enfantine sans ĂȘtre irrationnelles, tandis que celle dâanimisme comporte une confusion de lâobjectif et du subjectif. En ce qui concerne la finalitĂ© comme toute autre notion, dire quâelle est dâorigine enfantine signifie donc simplement que lâon peut espĂ©rer atteindre le mĂ©canisme de sa formation avec des donnĂ©es dâobservation et dâexpĂ©rimentation plus complĂšte que sâil sâagissait dâune notion tardive dont la complexitĂ© recouvrirait des annĂ©es dâexpĂ©rience acquise et une suite indĂ©finie de schĂšmes implicites. La notion de finalitĂ© constitue, autrement dit, un cas particulier de choix pour une Ă©tude comparĂ©e et gĂ©nĂ©tique, dont le but serait de montrer simultanĂ©ment pour quelles raisons tenant Ă sa formation elle comporte certains aspects justifiant
la fidélité de ses partisans, et pour quelles autres raisons, tenant également à son mode de formation, elle présente par ailleurs certains aspects expliquant la méfiance de ses adversaires.
Il se trouve, en effet, que lâidĂ©e de finalitĂ© recouvre un certain nombre de caractĂšres dont tout le monde reconnaĂźt la valeur, mais que certains auteurs considĂšrent comme nâimpliquant aucun finalisme, et un certain nombre dâautres caractĂšres que chacun ne reconnaĂźt pas comme valables mais auxquels se rĂ©fĂšrent plusieurs dĂ©finitions de la finalitĂ©. Il y a donc dâabord une question de sĂ©mantique Ă rĂ©gler si lâon veut atteindre les problĂšmes rĂ©els.
La notion de finalitĂ© comporte dâabord trois significations sur lesquelles il semble bien que tous les auteurs soient dâaccord, quâils soient finalistes ou anti-finalistes : ce sont celles (1) dâutilitĂ© fonctionnelle, (2) dâadaptation et (3) dâanticipation ou de rĂ©gulation anticipatrice. Elle comporte, dâautre part, une derniĂšre signification qui peut ĂȘtre liĂ©e ou non aux trois premiĂšres et sur laquelle porte tout le dĂ©bat : (4) câest celle de but ou de plan préétabli. Tout le problĂšme de la finalitĂ© consiste donc Ă savoir si les significations (1) Ă (3) impliquent ou non la signification (4) et câest sur ce point que les divergences commencent. Examinons donc briĂšvement une Ă une ces quatre significations avant dâindiquer en quoi la recherche psychogĂ©nĂ©tique serait peut ĂȘtre en mesure dâĂ©clairer la discussion.
Mais il convient au prĂ©alable dâĂ©carter un malentendu possible. Lâinventaire des quatre significations que nous venons de distinguer et que nous allons commenter ne rĂ©sulte pas dâune analyse systĂ©matique qui aurait Ă©tĂ© conduite selon les mĂ©thodes de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ni mĂȘme selon celles dâune Ă©pistĂ©mologie descriptive (statique) limitĂ©e Ă lâĂ©tat contemporain de la biologie et de la psychologie. Il ne sâagit au contraire que dâune classification invoquĂ©e Ă titre dâexemple pour fixer les idĂ©es, et qui est tirĂ©e de notre seule expĂ©rience personnelle de psychologue (et dâancien biologiste). Le but en est simplement de montrer quâune Ă©tude gĂ©nĂ©tique de la notion de finalitĂ© devrait commencer par dissocier certaines significations bien distinctes les unes des autres, de maniĂšre Ă discerner celles sur lesquelles peuvent porter les recherches psycho-gĂ©nĂ©tiques
les plus Ă©lĂ©mentaires. 471 Mais il va de soi quâau cas oĂč un travail dâĂ©quipe devrait se consacrer systĂ©matiquement Ă un tel sujet, la premiĂšre tĂąche consisterait Ă rĂ©examiner la position des problĂšmes, dont nous ne donnons donc ici quâun schĂ©ma possible.
Cela dit, examinons donc les quatre significations distinguĂ©es : (1) LâidĂ©e de fonction ou de fonctionnement exprime en gĂ©nĂ©ral la solidaritĂ© dâun certain nombre dâactivitĂ©s diffĂ©renciĂ©es au sein dâune activitĂ© totale dĂ©pendant de chacune dâelles. Un caractĂšre stable de lâorganisme ou un Ă©vĂ©nement momentanĂ© seront donc dits utiles sâils favorisent cette activitĂ© totale et nuisibles sâils lâentravent.
Or, la solution fournie Ă la question de savoir si cette signification (1) implique la signification (4), autrement dit si toute fonction implique un but, dĂ©pend naturellement de lâexplication causale que lâon parviendra ou que lâon ne parviendra pas Ă donner du fonctionnement de lâorganisme : si lâon part de lâhypothĂšse que les explications physico-chimiques dĂ©jĂ proposĂ©es pour certains aspects du fonctionnement pourront ĂȘtre complĂ©tĂ©es jusquâĂ une explication dâensemble, alors cette signification (1) nâimplique pas (4), sinon elle lâimplique. On petit donc admettre quâelle ne lâimplique pas nĂ©cessairement et que le fonctionnement pourrait sâinterprĂ©ter en termes dâĂ©quilibre mobile (rĂ©gulations homĂ©ostatiques, etc.) ce qui ne constitue naturellement quâune simple possibilitĂ© logique.
(2) LâidĂ©e dâadaptation ne constitue quâune extension de celle de fonctionnement, en y englobant les Ă©changes entre lâorganisme et le milieu : un organisme est dit adaptĂ© si ces Ă©changes favorisent son fonctionnement normal et inadaptĂ© sâils lâentravent.
Certains auteurs Ă©vitent dâemployer le terme dâadaptation, parce quâils lui confĂšrent une signification finaliste, donc par ce quâils lient les significations (2) et (4), liaison quâadmettent naturellement aussi les partisans de la finalitĂ©. Mais, dĂ©finie comme prĂ©cĂ©demment, la notion dâadaptation nâimplique pas nĂ©cessairement celle de but et peut se traduire en termes dâĂ©qui-
libre mobile entre le milieu et lâorganisme, de mĂȘme que le fonctionnement est un Ă©quilibre mobile interne. Seulement comme lâadaptation demeure lâun des grands problĂšmes de la biologie, cette rĂ©duction au langage de lâĂ©quilibre ne constitue Ă nouveau quâune simple possibilitĂ© logique.
(3) LâidĂ©e dâanticipation peut Ă©galement se rĂ©duire Ă celle dâĂ©quilibre en distinguant naturellement des formes dâĂ©quilibre de plus en plus complexes englobant les rĂ©gulations ou rĂ©troactions avec compensations approchĂ©es aussi bien que les formes stables Ă compensations entiĂšres. 481 Une rĂ©gulation ne comporte par elle mĂȘme aucune finalitĂ©, comme le montre lâexemple du rĂ©gulateur automatique imaginĂ© par Watt pour son thermostat. Mais, dans le domaine biologique et surtout sensori-moteur toute rĂ©gulation est susceptible de devenir en outre anticipatrice. Un conducteur dâauto sur le verglas corrige les dĂ©viations vers la gauche ou vers la droite dâabord aprĂšs coup et par grandes oscillations, mais ensuite il les modĂšre avant que ces dĂ©viations aient Ă©tĂ© entiĂšrement rĂ©alisĂ©es : la rĂ©troaction devient ainsi anticipation comme cela est de rĂšgle dans les apprentissages sensori-moteurs, et, en de telles situations lâanticipation procĂšde simplement de la rĂ©pĂ©tition des rĂ©troactions. En est il de mĂȘme dans le cas des conduites anticipatrices hĂ©rĂ©ditaires, comme la conduite du sommeil dont ClaparĂšde a montrĂ© le premier quâelle ne rĂ©sultait pas de lâintoxication, mais constituait une protection anticipĂ©e contre lâintoxication ? Câest ce que nous ne savons pas faute de toute explication satisfaisante (actuellement) de la genĂšse des caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires. A fortiori demeurons-nous encore dans lâignorance quant au mĂ©canisme des anticipations morphogĂ©nĂ©tiques, comme il en existe tant dans le domaine de lâembryogenĂšse.
Mais lâabsence dâexplications actuelles ne prouve Ă©videmment rien et, ici encore, câest en se fondant sur les succĂšs ou sur les Ă©checs des explications causales prĂ©vues pour un avenir quelconque en fonction des transformations de notre physico-chimie, que lâon considĂ©rera ce caractĂšre anticipateur (3) comme relevant simplement des notions dâĂ©quilibre physico-chimique ou comme impliquant une idĂ©e de but (4). Mais, sur ce point,
lâexistence des modĂšles mĂ©caniques imaginĂ©s par la cybernĂ©tique permet, grĂące notamment Ă la rĂ©alisation de « feed backs » de complexitĂ© progressive, de fournir ce que lâon a appelĂ© trĂšs justement un « équivalent mĂ©canique de la finalité ». 491 On rĂ©pondra sans doute que lâidĂ©e de but intervient dans la pensĂ©e des constructeurs de la machine, mais le fait demeure que la machine atteint ses rĂ©sultats par voie exclusivement causale.
(4) La notion de but, enfin, que les finalistes considĂšrent comme nĂ©cessairement liĂ©e aux significations (1) Ă (3), tandis que les antifinalistes contestent cette connexion, soulĂšve un problĂšme difficile de dĂ©finition. Dans le domaine proprement psychologique, on parle de but lorsquâun besoin dĂ©clenche la recherche de sa satisfaction, et que cette recherche est accompagnĂ©e par lâun des Ă©tats dâune sĂ©rie sâĂ©tageant entre la simple intentionalitĂ© et la reprĂ©sentation anticipĂ©e de la satisfaction finale. Ainsi dĂ©finie, la notion de but suppose la conscience, ou tout au moins un inconscient conçu comme douĂ© dâintentions et de reprĂ©sentations par analogie avec la conscience. Au point de vue organique ou physique, par contre, la notion de but (lorsquâelle est employĂ©e en ces domaines) implique, ou bien Ă©galement la conscience (conscience dâun crĂ©ateur ou conscience organique, etc.), ou bien simplement lâidĂ©e que le terme final dâun processus joue un rĂŽle au cours du dĂ©roulement mĂȘme de ce processus. Seulement, en ce dernier cas, on peut toujours se demander si le concept de but ajoute quelque signification nouvelle Ă la notion dâun pur processus dâĂ©quilibration (significations 1-3) 502 et si cette signification nouvelle ne contient pas une fois de plus une analogie avec la conscience. Autrement dit, la notion de but ne comporte de signification claire quâen rĂ©fĂ©rence avec la conscience.
Cela dit, une Ă©tude systĂ©matique de la notion de finalitĂ© en biologie supposerait donc la collaboration de biologistes ou mĂȘme de cybernĂ©ticiens pour les significations (1) Ă (3) ou toute autre quâon leur adjoindra, et de psychologues pour la signification (4), et une collaboration sous forme de travail dâĂ©quipe
puisque le problĂšme central de dĂ©terminer si les significations (1) Ă (3) ou dâautres encore impliquent ou nâimpliquent pas la signification (4).
Pour nous en tenir maintenant Ă la signification (4), câest-Ă -dire Ă lâidĂ©e de but, dans ses relations avec la finalitĂ© en gĂ©nĂ©ral, deux sortes de donnĂ©es peuvent ĂȘtre fournies par la psychologie gĂ©nĂ©tique, les unes relatives Ă lâĂ©volution de lâidĂ©e de finalitĂ© au cours du dĂ©veloppement intellectuel de lâenfant, les autres relatives Ă ses origines en relation avec la notion du but de lâaction propre, lâĂ©tude de la formation de cette derniĂšre notion nous conduisant jusquâau problĂšme des rapports entre la prise de conscience de lâaction et son mĂ©canisme physiologique.
En ce qui concerne, tout dâabord, lâĂ©volution de lâidĂ©e de finalitĂ©, on se trouve chez lâenfant, comme dâailleurs dans lâhistoire de la pensĂ©e prĂ©scientifique en gĂ©nĂ©ral, en prĂ©sence dâun phĂ©nomĂšne trĂšs net qui contraste avec ce que lâon observe dans le cas des autres notions (sauf certains aspects de la notion de force Ă©galement liĂ©s Ă la prise de conscience et dâactivitĂ© propre) : câest la diminution continue de lâextension ou de lâapplication de ce concept, qui au dĂ©but sâapplique Ă tout pour ne concerner en fin de compte que les processus vitaux et mentaux.
Deux aspects assez gĂ©nĂ©raux du niveau prĂ©opĂ©ratoire (II) montrent dâabord lâextension initiales de lâidĂ©e de finalité : ce sont les « pourquoi » dans les questions spontanĂ©es des petits, et câest le rĂŽle des « dĂ©finitions par lâusage ». Les « pourquoi » qui dĂ©butent dĂšs 3 ou 4 ans prĂ©sentent, en effet, un sens simultanĂ©ment causal et finaliste, et portent notamment sur tout ce qui pour lâadulte est fortuit et sans raison, mais dont lâenfant recherche la raison dâĂȘtre sous forme dâune cause finale. 511 Exemples (6 ans) : « Pourquoi le lac de GenĂšve ne va pas jusquâĂ Berne ? » ; « Pourquoi y a-t-il deux SalĂšve (montagne au-dessus de GenĂšve), un grand et un petit, et quâil nây a pas deux Cervin ? », etc. Ces deux questions posĂ©es Ă dâautres enfants du mĂȘme Ăąge, ont provoquĂ© les rĂ©ponses : « Parce que chaque ville doit avoir son lac », « Parce quâil faut un Grand SalĂšve pour les grandes promenades et un Petit pour les petites », etc. Tout, dans la nature, prĂ©sente ainsi un but : les nuages avancent
pour rĂ©pandre la pluie ou surtout pour amener la nuit (qui est une sorte dâair noir), le vent souffle pour pousser les nuages, la lune brille pour nous Ă©clairer, les ruisseaux coulent pour rejoindre les riviĂšres ou le lac, etc., etc. De mĂȘme, comme Binet lâavait dĂ©jĂ notĂ© dĂšs 1905, 521 les premiĂšres dĂ©finitions des concepts sont des dĂ©finitions par lâusage, dĂ©butant par les mots « câest pour » : une maman « câest pour nous aimer », etc. En demandant aux enfants des dĂ©finitions dâobjets naturels nous avons retrouvĂ© la mĂȘme rĂ©action : un lac « câest pour les bateaux », le soleil « câest pour nous rĂ©chauffer », une montagne « câest pour monter dessus », etc. Or, ce finalisme intĂ©gral diminue avec lâĂąge et, dans chacun des exemples que nous venons de citer, il disparaĂźt au niveau des opĂ©rations concrĂštes ou formelles.
Si maintenant nous cherchons Ă retracer les origines de ce finalisme intĂ©gral de lâenfant aux dĂ©buts de sa curiositĂ© intellectuelle, nous constatons quâil nâest pas liĂ© Ă une prise de conscience adĂ©quate de lâactivitĂ© propre en tant que telle, câest-Ă -dire en tant que sâopposant Ă des sĂ©ries mĂ©caniques ou alĂ©atoires quelconques, pour ĂȘtre ensuite appliquĂ© par gĂ©nĂ©ralisation analogique Ă des processus extĂ©rieurs : lâidĂ©e de finalitĂ© prend directement naissance dans un contexte dâindiffĂ©renciation ou de non-dissociation entre le psychique et le physique ou entre le subjectif et lâobjectif. Le finalisme intĂ©gral des dĂ©buts de la vie mentale sâaccompagne en effet, de maints autres aspects de cette mĂȘme indiffĂ©renciation, tels que lâanimisme (indissociation entre le vivant et lâinorganique ou entre le conscient et ce qui ne lâest pas), lâartificialisme (indissociation entre la fabrication humaine et les sĂ©quences indĂ©pendantes de lâhomme), la causalitĂ© morale (indissociation entre la loi naturelle et lâobligation morale), etc. Or, ce contexte gĂ©nĂ©ral dâindiffĂ©renciation est une indication prĂ©cieuse du point de vue de la critique du concept de finalitĂ©, car le problĂšme est alors dâexaminer si lâidĂ©e mĂȘme de but, appliquĂ©e Ă lâaction propre, et surtout lâidĂ©e que le but joue un rĂŽle dans la causalitĂ© inhĂ©rente Ă cette action, sont des idĂ©es claires ou si par un mĂ©canisme courant dans lâhistoire des idĂ©es, elle nâhĂ©riterait pas
de son passĂ© complexe quelque Ă©lĂ©ment rĂ©siduel dâindiffĂ©renciation.
Or, Ă examiner lâaspect psychophysiologique dâun acte dans lequel la reprĂ©sentation du but semble constituer la cause permettant dâatteindre celui-ci, on trouve trois sortes dâĂ©lĂ©ments.
(a) Un besoin tendant Ă sa satisfaction (mĂȘme sâil sâagit dâun besoin de lâintelligence se traduisant par une « question » et dâune satisfaction intellectuelle accompagnant la « rĂ©ponse ). Or ClaparĂšde 531 a bien montrĂ© que le besoin correspond organiquement Ă un dĂ©sĂ©quilibre et la satisfaction Ă une rééquilibration. On peut donc concevoir physiologiquement lâorientation ou la direction de lâacte comme dĂ» Ă un processus dâĂ©quilibre (cf. significations 1 et 2 discutĂ©es plus haut).
(b) Une anticipation du rĂ©sultat Ă obtenir, que cette anticipation sâeffectue simplement par le moyen de reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires imagĂ©es ou dâopĂ©rations plus complexes. En tous cas, on peut se donner de ce mĂ©canisme anticipateur un modĂšle fondĂ© physiologiquement sur des schĂ©mas dâĂ©quilibre (cf. signification 3), cet Ă©quilibre pouvant ĂȘtre assurĂ© par de simples rĂ©gulations prĂ©opĂ©ratoires ou par un systĂšme dâopĂ©rations : en effet, la semi-rĂ©versibilitĂ© des rĂ©gulations et la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre des opĂ©rations correspondent, en tant que mĂ©canisme causal, aux processus compensateurs dâun systĂšme en Ă©quilibre (avec les dĂ©sĂ©quilibres momentanĂ©s auxquels correspond le besoin et les rééquilibrations auxquelles correspond la satisfaction).
(c) Des états de conscience consistant toujours simultanément en représentations (cognitives) et en valeurs (affectives) : le but à atteindre est ainsi simultanément conçu en tant que représentation et valorisé en tant que répondant affectivement à un besoin.
Que veut-on dire alors, si cette analyse est exacte, lorsque, en se conformant Ă lâexpression traditionnelle de la finalitĂ©, on soutient que le but Ă atteindre est cause de lâacte tendant vers ce rĂ©sultat ? Ou bien on se place sur le terrain exclusif de la physiologie, et alors il est possible quâil nâintervienne sur ce terrain ni but ni cause finale, mais seulement un processus dâĂ©quilibration relevant de la causalitĂ© simple et susceptible
dâexpliquer les rĂ©actions anticipatrices elles mĂȘmes. Ou bien on se place sur le terrain des seuls Ă©tats de conscience, et alors il y a bien reprĂ©sentation et valorisation dâun but, mais ce but ne prĂ©sente aucune causalitĂ© il constitue simplement un Ă©lĂ©ment parmi les autres de lâensemble des implications reprĂ©sentatives ou des implications entre valeurs dont la construction constitue la fonction de lâactivitĂ© consciente. Ou bien, enfin, on se place sur un terrain mixte, en quelque sorte psychosomatique, câest-Ă -dire en admettant que la conscience intervient causalement Ă lâintĂ©rieur des mĂ©canismes physiologiques, et alors, mais alors seulement, le but peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une cause et la finalitĂ© psycho-biologique peut rejoindre lâidĂ©e traditionnelle de cause finale.
LâhypothĂšse de travail Ă laquelle nous conduiraient ces considĂ©rations introductives serait ainsi que la notion de finalitĂ©, dans le sens des causes finales, demeure une notion indiffĂ©renciĂ©e, sinon confuse, tant que lâon adopte par mĂ©thode un certain parallĂ©lisme ou isomorphisme psychophysiologique, et quâelle nâacquiert de signification intelligible que dans la perspective dâune interaction entre la conscience et lâorganisme.
Une telle conclusion est assurĂ©ment affligeante pour qui considĂšre le problĂšme classique des relations entre la conscience et le corps comme plus obscur encore que la question du finalisme ou comme ne correspondant quâĂ des pseudo-problĂšmes. Elle nâa par contre rien de dĂ©courageant si lâon espĂšre pouvoir rajeunir quelque peu cette question, aussi ancienne que lâĂ©pistĂ©mologie elle mĂȘme, en se plaçant Ă un point de vue Ă la fois logico-expĂ©rimental et intĂ©gralement gĂ©nĂ©tique.
Il convient donc de ne pas reculer devant lâeffort et dâexaminer Ă quelles conditions il serait possible de dire quelque chose de valable sur ce dernier problĂšme, qui est de nature surtout psychologique et de revenir ainsi par une dĂ©marche en quelque sorte circulaire, sur lâexamen, par les mĂ©thodes propres Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, de questions qui auraient pu, mais Ă tort, paraĂźtre rĂ©solues ou Ă©cartĂ©es dâavance par les principes mĂȘmes de notre discipline.
Notons dâabord que si lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme englobant ou impliquant la psychologie, elle peut aussi prendre cette forme de connaissance scientifique
comme objet, 541 en Ă©tudiant dans lâhistoire et chez lâindividu la formation de cette variĂ©tĂ© du savoir. Dâun tel point de vue, il est clair quâen plus dâune histoire rationnelle des constructions propres Ă cette science, il conviendrait dâĂ©tudier dans la pensĂ©e commune, et de lâenfance Ă lâĂąge adulte, la psychogenĂšse des notions quâĂ©labore le sujet en Ă©gard Ă la connaissance des autres et de lui-mĂȘme. Il sâagirait en particulier, dâanalyser de prĂšs la formation des concepts qui dĂ©crivent des Ă©tats de conscience (comment se forment, par exemple, des notions comme « joie », « colĂšre », « intelligence » etc. et tous les « traits names » du catalogue dâAllport). Câest une fois seulement que lâon serait en possession dâune analyse suffisante de cette psychologie prĂ©scientifique du sens commun quâil deviendrait possible dâexpliquer selon quels processus formateurs la psychologie scientifique sâest constituĂ©e, et cela, comme toujours, Ă la fois en continuitĂ© et en opposition avec ses formes Ă©lĂ©mentaires spontanĂ©es.
Or, une telle recherche, si elle Ă©tait conduite systĂ©matiquement, serait sans doute plus instructive quâon ne pourrait le croire, non seulement pour lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, mais pour la psychologie scientifique elle aussi, qui reste trop souvent encore, et en trop de domaines, tributaire du langage courant et mĂȘme parfois des concepts propres Ă la pensĂ©e commune. En particulier, le service que pourrait rendre une telle analyse consisterait peut ĂȘtre Ă permettre une critique systĂ©matique des modes de liaison que le sens commun, et avec lui certaines formes de psychologie, prĂȘtent Ă la conscience, quelques uns de ces modes Ă©tant Ă©videmment lĂ©gitimes, tandis que dâautres peuvent donner lieu Ă discussion.
Câest dans cette perspective que la question des relations entre la conscience et lâorganisme se pose nĂ©cessairement et dâune maniĂšre qui semble ĂȘtre propre Ă satisfaire le behaviorisme le plus exigeant (bien quâun certain behaviorisme prĂ©tende avoir supprimĂ© ce problĂšme parce que la notion de comportement recouvre simultanĂ©ment les termes psychologiques et physiologiques devenus indissolubles). Une psychologie gĂ©nĂ©tique de lâintelligence, rappelons-le tout dâabord, ne sau-
rait ĂȘtre que behavioriste, et cela pour deux raisons. Du point de vue de ses interprĂ©tations, et par le fait mĂȘme quâelle cherche les continuitĂ©s entre les stades supĂ©rieurs et les stades infĂ©rieurs, elle est sans cesse amenĂ©e Ă exprimer la pensĂ©e en termes dâopĂ©rations et Ă concevoir les opĂ©rations comme des actions intĂ©riorisĂ©es, ce primat gĂ©nĂ©ral de lâaction, dont les conduites verbales de communication ne constituent quâun cas particulier, Ă©tant donc dans la meilleure tradition du behaviorisme pragmatique. Mais la psychologie gĂ©nĂ©tique de lâintelligence ne saurait en outre quâĂȘtre behavioriste par sa mĂ©thode mĂȘme, car si lâintrospection des adultes ne fournit dĂ©jĂ que des rĂ©sultats bien discutables comparĂ©s Ă ceux que lâon obtient en analysant leurs comportements effectifs dans la solution des problĂšmes, il en est a fortiori de mĂȘme des enfants et lâon ne peut accorder pratiquement aucune crĂ©ance Ă une introspection ou Ă une rĂ©trospection enfantines. Mais, cela posĂ©, le problĂšme subsiste entiĂšrement, de chercher dâabord Ă quelles lois obĂ©it la prise de conscience en gĂ©nĂ©ral 551 et ensuite quelles sont les Ă©lĂ©ments valables et, dâautre part, les dĂ©formations (Ă©ventuellement systĂ©matiques) propres Ă lâintrospection. Or, câest sur ce point que rĂ©apparaĂźt, mais en termes de recherches Ă conduire par une mĂ©thode gĂ©nĂ©tique et objective, le problĂšme des relations entre la conscience et les processus physiologiques, problĂšme qui se rĂ©duit tĂŽt ou tard Ă la question essentielle de savoir quelle fonction ou quelle situation sont Ă attribuer Ă la conscience dans lâensemble des mĂ©canismes caractĂ©risant le comportement. Personne, en effet, ne saurait nier la lĂ©gitimitĂ© de ce dernier problĂšme, que lâon retrouve en fait dans toutes les psychologies. 562
Or, lâune des questions que soulĂšvera immĂ©diatement une analyse gĂ©nĂ©tique des liaisons attribuĂ©es Ă la conscience par la pensĂ©e et mĂȘme lâintrospection communes, et dont plusieurs se sont conservĂ©es jusque dans certaines formes de psychologie,
sera dâexpliquer pourquoi la conscience ou lâ« esprit » en gĂ©nĂ©ral sont si souvent dĂ©crits au moyen de notions matĂ©rielles ou couramment appliquĂ©es Ă la matiĂšre. Sans remonter aux termes indo-europĂ©ens ou hĂ©breux qui dĂ©crivent lâesprit en termes de « souffle » (anima, psyche, rouach), ni aux idĂ©es enfantines sur le mĂȘme sujet, nous constatons que le sens commun dĂ©crit sans cesse les processus conscients en termes de force, dâĂ©nergie, de travail, etc., et, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, de substance et de cause. Or, quelle est la signification de ces termes, appliquĂ©s aux Ă©tats de conscience, et est-elle la mĂȘme que lorsquâils sont utilisĂ©s pour dĂ©crire les sĂ©quences matĂ©rielles ?
Sans vouloir prĂ©juger des rĂ©sultats que fourniraient une telle Ă©tude, mĂ©thodiquement menĂ©e, il nous paraĂźt utile de signaler quâun dĂ©but de recherche dans cette direction nous a conduits Ă admettre que trois variĂ©tĂ©s dâhypothĂšses peuvent ĂȘtre dĂ©veloppĂ©es au sujet de ces significations, et non pas deux seulement comme on le croit souvent. Ces trois groupes dâhypothĂšses correspondraient alors Ă trois groupes distincts de solutions dans la question des relations entre la conscience et le corps, de telle sorte que le choix entre les trois variĂ©tĂ©s possibles dâhypothĂšses concernant ce quâon pourrait appeler la sĂ©mantique de la conscience et des processus matĂ©riels constituerait un Ă©lĂ©ment utile quant au choix entre les solutions du problĂšme de la conscience et du corps (lâĂ©tude de ce dernier problĂšme comportant naturellement bien dâautres sources dâinformations, dont les plus rĂ©centes sont les Ă©tudes Ă©lectroencĂ©phalographiques sur la vigilance, etc.). Cherchons donc Ă distinguer sommairement ces trois groupes dâhypothĂšses possibles, sans avoir naturellement Ă choisir ici entre elles (comme nous lâavons fait personnellement ailleurs). 571
Les deux premiĂšres rĂ©pondent Ă lâalternative classique dans laquelle on sâenferme habituellement ou bien les notions de force, Ă©nergie, substance et mĂȘme causalitĂ© ne comportent quâun emploi illĂ©gitime lorsquâils sont attribuĂ©s Ă la conscience et se rĂ©fĂšrent en rĂ©alitĂ© Ă des activitĂ©s organiques, dont la conscience ne serait que le reflet sans action propre (parallĂ©lisme, Ă©piphĂ©nomĂ©nisme, etc.) ; ou bien au contraire les mĂȘmes notions
prĂ©sentent une signification lĂ©gitime lorsquâelles sont appliquĂ©es Ă la conscience et celle-ci possĂšde alors une causalitĂ© particuliĂšre, qui vient interfĂ©rer avec la causalitĂ© organique. Inutile de rappeler que la premiĂšre de ces solutions prĂ©sente lâinconvĂ©nient de rendre peu comprĂ©hensible lâoriginalitĂ© ou la fonction propre de la conscience, tandis que la seconde laisse incomprĂ©hensible la connexion des deux formes de causalitĂ© organique et consciente.
Mais il est une troisiĂšme solution, consistant, avec la premiĂšre Ă refuser toute lĂ©gitimitĂ© Ă des notions comme celles de force, dâĂ©nergie, 581 de substance et mĂȘme de causalitĂ© appliquĂ©es Ă la conscience, mais Ă considĂ©rer par contre que celle-ci comporte certains modes de liaison originaux, jouant un rĂŽle essentiel dans le fonctionnement de la pensĂ©e et ne pouvait sâappliquer tels quels aux liaisons matĂ©rielles : en ce cas il pourrait y avoir isomorphisme entre le systĂšme des liaisons conscientes et certains systĂšmes de liaison matĂ©rielles sans que lâun des deux systĂšmes se trouve dĂ©valorisĂ© par rapport Ă lâautre et sans que cet isomorphisme Ă©ventuel entraĂźne dâinteractions inexplicables.
Or, on peut soutenir que les notions de substance ( masse ou rĂ©sistance), de force, de travail, dâĂ©nergie, etc., qui ont un sens physique prĂ©cis en ce qui concerne le monde matĂ©riel, nâont aucune signification dans la description du processus de conscience, sinon par rĂ©fĂ©rence aux processus organiques concomitants. Il en va alors de mĂȘme de la causalitĂ©, entendue dans le sens Ă©troit dâune Ă©quivalence mĂ©trique entre un antĂ©cĂ©dent et un consĂ©quent ou dans le sens large dâune composition entre Ă©vĂ©nements successifs comportant une mesure physique.
On peut donc lĂ©gitimement faire lâhypothĂšse que la causalitĂ© constitue un mode de liaison propre Ă la matiĂšre seule. Par contre, si lâon cherche Ă Ă©crire en termes exacts, le mode de liaison propre aux Ă©tats de conscience, on sâaperçoit quâil existe un tel mode et que sa gĂ©nĂ©ralitĂ© ainsi que sa spĂ©cificitĂ© sont dâune importance considĂ©rable Ă la fois pour lâaction et pour le dĂ©veloppement de la pensĂ©e scientifique elle-mĂȘme câest le mode de liaison qui unit entre elles les significations et qui comporte deux sous-variĂ©tĂ©s, la relation entre les signifiants et les signifiĂ©s, que nous appellerons « dĂ©signation », et la
relation entre les signifiĂ©s eux-mĂȘmes (ou entre les significations comme telles) que nous appellerons faute de mieux lâ« implication sensu lato ». 591
La conscience constitue, en effet, essentiellement un systĂšme de significations. A partir des signaux sensori-moteurs ou des indices perceptifs jusquâaux symboles imagĂ©s et aux signes linguistiques, elle Ă©labore et coordonne des significations cognitives et affectives, ce qui reprĂ©sente quelque chose puisque sans elle lâunivers matĂ©riel serait au sens propre dĂ©pourvu de signification.
Or, en mĂȘme temps que se constituent les relations de « dĂ©signation » entre significants et signifiĂ©s, les signifiĂ©s (ou significations au sens strict) se coordonnent entre eux dâune maniĂšre sui generis, qui ne se confond pas avec la causalitĂ© et qui caractĂ©rise la conscience comme telle : en effet, une idĂ©e nâest pas cause dâune autre idĂ©e, ni une valeur dâune autre valeur, dans le sens oĂč un mouvement produit de la chaleur et oĂč un choc fait dĂ©vier une trajectoire, mais il existe entre elles une forme de liaison dont les variĂ©tĂ©s supĂ©rieures comportent a nĂ©cessitĂ© logique ou lâobligation morale qui sont irrĂ©ductibles Ă ces constatations physiques. Nous appellerons donc « implication au sens large » ce mode de liaison, disant ainsi quâĂ tous les niveaux une signification en entraĂźne une autre selon un rapport dâimplication.
On constate alors que, si dans une telle hypothĂšse, la conscience perd sa « causalité » câest au profit dâun mode de liaison non moins important, puisque la logique et les mathĂ©matiques entiĂšres sont fondĂ©es sur lâimplication, par opposition Ă la causalitĂ©, ainsi que les relations morales et juridiques (cf. la notion dâ« imputation » ou implication juridique dans le normativisme de Kelsen). Il est alors possible de concevoir un parallĂ©lisme entre la conscience et lâorganisme qui ne diminue en rien le rĂŽle original de la conscience et le parallĂ©lisme prend alors la forme Ă©largie dâun isomorphisme entre les relations causales propres Ă lâorganisme et les relations dâimplication propres Ă la conscience. Par exemple, dans la mesure oĂč certaines structures opĂ©ratoires reliant entre elles des opĂ©rations
logiques correspondent Ă des structures nerveuses ou Ă des structures intervenant dans les « machines » Ă calculer, nous dirons que ces deux derniĂšres sortes de structures prĂ©sentent un caractĂšre causal et ne constituent donc pas comme telles une logique, tandis que les structures isomorphes Ă©laborĂ©es par la pensĂ©e consciente sây traduisent sous la forme de systĂšmes dâimplications, câest-Ă -dire de systĂšmes normatifs conduisant Ă constituer une logique (tout au moins du point de vue du sujet).
Cette hypothĂšse dâun isomorphisme de lâimplication consciente et de la causalitĂ© organique ou matĂ©rielle, appelle une remarque finale sur lâesprit dans lequel une mĂ©thode intĂ©gralement gĂ©nĂ©tique, peut concevoir les rĂ©ductions Ă©ventuelles du domaine psychologique au domaine biologique, etc., bref ce quâon est convenu dâappeler les rĂ©ductions de supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur.
Il convient Ă cet Ă©gard, de distinguer deux types de rĂ©ductions, que nous appellerons les rĂ©ductions par correspondance (ou isomorphisme) et les rĂ©ductions par interdĂ©pendance. Or, lâun et lâautre de ces deux types de rĂ©duction aboutissent en rĂ©alitĂ© Ă une forme dâassimilation rĂ©ciproque et non pas de rĂ©duction Ă sens unique, de telle sorte que, en fin de compte, le systĂšme des sciences constitue une structure circulaire, et non pas linĂ©aire ou hiĂ©rarchique comme lâont donnĂ© trop simplement Ă penser les classifications traditionnelles des disciplines scientifiques.
En « rĂ©duisant » une « conduite » psychologique Ă ses racines physiologiques, on aboutit naturellement Ă une relation dâinterdĂ©pendance. Par contre, sâil sâagit de la conscience comme telle, la « rĂ©duction » pourrait se traduire, comme on vient de le voir, par un isomorphisme entre lâimplication consciente et la causalitĂ© organique, donc par une correspondance et non pas une interdĂ©pendance. Or, admettons que la neurologie soit assez avancĂ©e pour fournir comme nous le dĂ©sirons, les Ă©quivalents dâordre causal des structures mathĂ©matiques et logiques. Il est alors clair, comme nous y avons dĂ©jĂ fait allusion (au § 2), que ce jour lĂ la neurologie sera elle-mĂȘme logicisĂ©e et mathĂ©matisĂ©e. Faudra-t-il alors admettre que la neurologie « explique » les phĂ©nomĂšnes mentaux jusquâĂ pouvoir rendre compte de la formation des mathĂ©matiques, ou au contraire que celles-ci
expliquent la neurologie ? Lâun et lâautre, Ă©videmment, et selon un cercle qui nâa rien de vicieux.
Lorsque, par contre, on « rĂ©duit » un phĂ©nomĂšne biologique Ă des mĂ©canismes physico-chimiques, il ne sâagit plus de correspondance puisque les deux domaines appartiennent au mĂȘme plan de la causalitĂ© matĂ©rielle. Mais, comme lâa bien montrĂ© le physicien Ch. Eug. Guye, (qui a fourni lâune des premiĂšres vĂ©rifications expĂ©rimentales de la relativitĂ©), lorsque la physico-chimie deviendra assez « gĂ©nĂ©rale » pour comporter une explication des processus vitaux, elle en sera enrichie dâautant au lieu dâappauvrir ces derniers : on peut donc prĂ©voir une sorte dâassimilation rĂ©ciproque comme celle qui a eu lieu entre la physique et la chimie, ou entre la gĂ©omĂ©trie de lâunivers et la thĂ©orie de la gravitation.
Quant aux relations entre la physique et les mathĂ©matiques, elles sont Ă nouveau de correspondance, puisque toute expĂ©rience physique est intĂ©grĂ©e Ă des schĂšmes mathĂ©matiques qui lâexpliquent, mais que cette explication par dĂ©duction du phĂ©nomĂšne aboutit Ă un isomorphisme entre le donnĂ© expĂ©rimental et les structures dĂ©ductives qui permettent de lâassimiler. On peut donc dire, Ă certains Ă©gards, que les relations entre la dĂ©duction et lâexpĂ©rience, en ce qui concerne la liaison des mathĂ©matiques et de la physique, sont dâun ordre comparable aux relations plus gĂ©nĂ©rales entre la conscience et la causalitĂ© matĂ©rielle dans le domaine des liaisons entre lâesprit et le corps dans les deux cas il sâagit en effet, dâun isomorphisme entre un systĂšme dâimplications et un systĂšme causal.
Pour ce qui est, enfin, des relations entre les structures logico-mathĂ©matiques et les activitĂ©s mentales du sujet, ce par quoi nous avons commencĂ© cet exposĂ© (aux § 1 et 2), nous espĂ©rons retrouver, comme entre la psychologie et la biologie, une double relation dâinterdĂ©pendance et de correspondance : on peut faire lâhypothĂšse que les normes du sujet (ce que nous appellions les normes S, au § 1) sont rĂ©ductibles par interdĂ©pendance aux mĂ©canismes mentaux (M) en gĂ©nĂ©ral, tandis que lâon peut espĂ©rer Ă©tablir une correspondance au moins partielle entre les normes formalisĂ©es (F) de la logique ou les « structures-mĂšres » des mathĂ©matiques et les normes du sujet (S).
Si un tel tableau des formes générales de relations entre les principales sciences est exact on aboutit donc à une sorte de
cercle : les structures logico-mathĂ©matiques sâassimilent les rĂ©alitĂ©s physiques et sâassimileront les rĂ©alitĂ©s biologiques, pendant que la psychologie appuyĂ©e sur la biologie tend Ă sâassimiler les structures logico-mathĂ©matiques, de telle sorte que la rĂ©duction progressive du mental au physiologique et du physiologique au physico-chimique sâaccompagne dâune rĂ©duction complĂ©mentaire du biologique et du physico-chimique au logico-mathĂ©matique et au mental.
Or, il est Ă©vident quâun tel cercle ne fait que traduire, dans le domaine indĂ©finiment diffĂ©renciĂ© des connaissances scientifiques, le cercle Ă©pistĂ©mologique fondamental du sujet et de lâobjet : lâobjet nâest jamais connu quâĂ travers les modifications quâexercent sur lui les actions du sujet, tandis que le sujet ne prend jamais connaissance de lui-mĂȘme quâĂ lâoccasion des transformations que lâobjet provoque en ses actions. Câest pourquoi la mĂ©thode propre Ă lâĂ©pistĂ©mologie des diverses variĂ©tĂ©s de connaissances scientifiques nous paraĂźt ĂȘtre la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique, qui ne cherche pas Ă sortir dâun tel cercle par lâespoir dâun saut direct dans la connaissance absolue, mais qui se donne pour tĂąche de suivre pas Ă pas, sous toutes leurs formes observables, les dĂ©veloppements de cette interaction continue du sujet et de lâobjet.
Â