Programmes et mĂ©thodes de l'Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. ÉpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et recherche psychologique (1957) 1 a

§ 1. Introduction

Sous sa forme limitĂ©e ou spĂ©ciale, l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est l’étude des Ă©tats successifs d’une science S en fonction de son dĂ©veloppement. Ainsi conçue l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique pourrait se dĂ©finir comme « la science positive, aussi bien empirique que thĂ©orique, du devenir des sciences positives en tant que sciences ». Une science Ă©tant une institution sociale, un ensemble de conduites psychologiques et un systĂšme sui generis de signes et de comportements cognitifs, une analyse rationnelle du dĂ©veloppement de cette science porterait donc sur ces trois aspects conjointement. L’aspect Ă©pistĂ©mologique aurait la primautĂ© puisqu’il constitue le phĂ©nomĂšne dont il s’agit de dĂ©gager les lois et l’explication ; mais les deux autres aspects en demeureraient indissociables, en tant que fournissant les facteurs Ă©ventuels de cette explication.

On aperçoit alors d’emblĂ©e qu’une Ă©tude systĂ©matique du dĂ©veloppement d’un secteur quelconque de la connaissance scientifique sera nĂ©cessairement amenĂ©e, en tentant de dĂ©gager les racines sociogĂ©nĂ©tiques ou psychogĂ©nĂ©tiques de cette variĂ©tĂ© de connaissance, Ă  pousser l’analyse de ses mĂ©canismes formateurs jusque sur le terrain prĂ©scientifique ou infrascientifique des connaissances communes, dans l’histoire des sociĂ©tĂ©s (histoire des techniques, ex.), dans le dĂ©veloppement de l’enfant et mĂȘme aux frontiĂšres des processus physiologiques et des mĂ©canismes mentaux les plus Ă©lĂ©mentaires conditionnant

l’acquisition des connaissances (en ce qui concerne, par exemple, l’apprentissage ou la perception).

D’un tel point de vue, on pourrait dĂ©finir l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique d’une façon plus large et plus gĂ©nĂ©rale comme l’étude des mĂ©canismes de l’accroissement des connaissances. Le caractĂšre propre de cette discipline consisterait alors Ă  analyser, dans tous les domaines intĂ©ressant la genĂšse ou l’élaboration des connaissances scientifiques, le passage des Ă©tats de moindre connaissance aux Ă©tats de connaissance plus poussĂ©e. 21 En un mot, l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique constituerait une application, Ă  l’étude des connaissances, de la mĂ©thode expĂ©rimentale avec variation des facteurs en jeu.

Ainsi dĂ©finie, l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est loin d’ĂȘtre nouvelle, puisque, de tous temps, les thĂ©oriciens et mĂȘme les expĂ©rimentateurs ont fait appel, explicitement ou implicitement, aux processus mentaux pour caractĂ©riser la portĂ©e Ă©pistĂ©mologique des notions qu’ils acceptaient ou qu’ils rejetaient. Sans remonter aux Grecs, il n’est guĂšre douteux, par exemple, que si Descartes a voulu fonder ses explications de l’univers matĂ©riel sur la figure et le mouvement en Ă©cartant les notions de finalitĂ© et de force, c’est parce qu’il considĂ©rait les secondes de ces notions comme entachĂ©es d’illusions subjectives en tant que liĂ©es Ă  certains aspects de l’activitĂ© propre (intentionalitĂ© et effort musculaire), tandis que les premiĂšres lui paraissaient, en tant que « claires et distinctes », relever de l’activitĂ© de l’intelligence elle-mĂȘme : sans s’appuyer sur une psychogenĂšse explicite des notions, il recourait probablement ainsi Ă  ce qu’on pourrait appeler une psychogenĂšse implicite. Quand d’Alembert se livre Ă  une critique de la notion de quantitĂ©s nĂ©gatives, qu’il trouve tantĂŽt obscures tantĂŽt « tout aussi rĂ©elles que les positives » et n’en diffĂ©rant que par le signe mais par un signe servant « à modifier et Ă  corriger une fausse supposition » [= l’attente d’une existence], 32 il s’appuye par contre sur une psychogenĂšse explicite en admettant Ă  tort ou Ă  raison que l’al-

gĂšbre se borne Ă  gĂ©nĂ©raliser des idĂ©es premiĂšres fondĂ©es sur la sensation. Plus prĂšs de nous et sans retracer les courants d’idĂ©es du XIX siĂšcle, notamment au sujet de la psychogenĂšse de l’espace (chez Helmholtz, etc.), quand Mach fonde son Ă©pistĂ©mologie physique sur l’analyse des sensations, 41 quand H. PoincarĂ© explique pourquoi l’espace commun est euclidien et Ă  trois dimensions en recourant aux conditions sensori-motrices de l’organisation des dĂ©placements, 52 ils font au sens propre de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique (quelle que soit la valeur de leurs hypothĂšses). Une mention spĂ©ciale doit ĂȘtre faite du grand mathĂ©maticien italien Enriques, qui Ă©crivait : « On voit se dĂ©velopper une thĂ©orie de la connaissance scientifique qui tend Ă  se constituer sur une base solide, comme une partie de la science elle-mĂȘme », car « l’arbitraire dans la construction scientifique semble s’éliminer de plus en plus dans la genĂšse des concepts scientifiques, considĂ©rĂ©s non pas dans leur possibilitĂ© logique, mais dans leur dĂ©veloppement rĂ©el » ; et encore : « l’analyse que j’ai entreprise me persuade qu’il y a partout un dĂ©veloppement psychologique dont les raisons intimes se rattachent Ă  la structure mĂȘme de l’esprit humain. » 63 Ainsi Enriques ne se borne plus Ă  des appels systĂ©matiques Ă  la psychogenĂšse il trace le programme mĂȘme de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.

Seulement, deux lacunes de caractĂšre gĂ©nĂ©ral ont diminuĂ© la valeur de ces essais multiples, quel que fĂ»t le talent ou le gĂ©nie de leurs auteurs, et deux lacunes qui mĂ©ritent de retenir l’attention car elles expliquent pourquoi l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique n’a point encore conquis droit de citĂ© Ă  titre de discipline autonome : les divers recours Ă  la psychogenĂšse que rĂ©clamaient tous ces Ă©pistĂ©mologistes n’ont pas correspondu Ă  des rĂ©ponses suffisantes de la psychologie gĂ©nĂ©tique, d’une part parce que les matĂ©riaux expĂ©rimentaux et les Ă©laborations thĂ©oriques des psychologues n’étaient pas encore de nature Ă  permettre une utilisation Ă©pistĂ©mologique, et, d’autre part par ce que les mathĂ©maticiens, physiciens ou biologistes qui ont soulevĂ© ce genre de problĂšme d’épistĂ©mologie n’étaient pas (sauf quelques exceptions notables telles que celle de Helm-

holtz), des psychologues de formation et n’ont pas songĂ© Ă  rĂ©unir eux-mĂȘmes les donnĂ©es prĂ©cises dont ils auraient eu besoin.

Si l’on compare le peu de progrĂšs qu’a fait l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique avec les succĂšs marquants en de nombreux domaines de ce que nous appellerons l’épistĂ©mologie normative 71 - ou Ă©tude des fondements par les mĂ©thodes de formalisation logique - il y a lĂ  une situation sur laquelle il est essentiel de rĂ©flĂ©chir. DĂ©clarons d’emblĂ©e (et nous y reviendrons plus en dĂ©tail au § 2) qu’il ne saurait y avoir aucune contradiction ni mĂȘme aucun conflit de tendances entre ces deux sortes de courants Ă  condition d’en analyser suffisamment les limites et la portĂ©e respective : le parallĂšle que nous allons tenter ne comporte donc aucune intention de valorisation et se borne Ă  vouloir comparer deux situations de fait.

Or, quand les problĂšmes de fondements se sont posĂ©s aux mathĂ©maticiens et aux physiciens orientĂ©s dans la direction de l’épistĂ©mologie normative, il s’est trouvĂ© que, d’une part, il existait dĂ©jĂ  un corps de doctrines logistiques suffisamment Ă©laborĂ©es (Boole, Morgan, etc.) et que, d’autre part, ils ont pris le soin de construire eux-mĂȘmes systĂ©matiquement les instruments techniques qui leur manquaient (Frege, Russell et Whitehead, Hilbert, Bernays et Ackermann, etc. jusqu’à Herbrand, Gödel, Gentzen et Ă  Beth). L’appel Ă  la logique, en d’autres termes, a correspondu, soit Ă  des rĂ©ponses suffisantes des logi-

ciens, soit Ă  des constructions spĂ©cifiques de ceux-lĂ  mĂȘmes qui soulevaient les problĂšmes.

La collaboration entre la psychologie et les spĂ©cialistes des Sciences exactes orientĂ©s dans la direction de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique a par contre souffert et de la carence relative de la psychologie elle-mĂȘme et du soin insuffisant consacrĂ© par les Ă©pistĂ©mologistes Ă  leurs reconstitutions gĂ©nĂ©tiques.

Commençons par ce second point, car l’épistĂ©mologie Ă  tendances psychologiques, si on la considĂšre en un sens un peu large (en y englobant, sinon tous les grands sensualistes et les grands empiristes de l’histoire de la philosophie, du moins tous les spĂ©cialistes des sciences exactes qui se sont inspirĂ©s de ces tendances, comme d’Alembert pour prendre un exemple dĂ©jĂ  citĂ©), s’est manifestĂ©e, chose essentielle Ă  noter, bien avant la constitution d’une psychologie scientifique. Le fait brutal dont il convient de partir, et qui constitue la premiĂšre raison de l’échec relatif des Ă©pistĂ©mologies gĂ©nĂ©tiques connues, est donc qu’un nombre considĂ©rable d’auteurs ont cru pouvoir - et croient encore pouvoir ! - faire appel aux donnĂ©es psychologiques sans s’astreindre Ă  constituer une psychologie prĂ©cise, et mĂȘme souvent sans songer Ă  recourir aux travaux des spĂ©cialistes, lorsque ces travaux existent


Les causes d’un tel Ă©tat de fait sont multiples. La premiĂšre est assurĂ©ment que peu d’épistĂ©mologistes ont encore vraiment rĂ©alisĂ© la sĂ©paration entre la psychologie et la philosophie et considĂšrent donc comme suffisant, lorsqu’il s’agit de reconstituer la psychogenĂšse d’une notion, d’utiliser les mĂ©thodes d’analyse rĂ©flexive ou de simple construction spĂ©culative dont les philosophes se contentent si souvent : autrement dit, pour retracer la genĂšse d’une notion, ils substituent Ă  l’analyse systĂ©matique des faits une discussion d’idĂ©es aboutissant Ă  l’élaboration d’une genĂšse idĂ©ale et non pas rĂ©elle (mĂȘme si, et souvent en particulier si, l’on fait appel aux sensations et Ă  la perception c’est-Ă -dire Ă  l’une des sources les plus classiquement et peut-ĂȘtre les plus abusivement invoquĂ©es par l’épistĂ©mologie psychologie traditionnelle).

La seconde raison est que, tandis que personne ne se croit mathématicien ou physicien sans une formation technique poussée et que peu de gens ont encore la candeur de se croire logiciens sans une préparation- analogue, tout le monde au con-

traire se croit psychologue, mĂȘme les spĂ©cialistes d’autres disciplines sachant par expĂ©rience ce que signifie une spĂ©cialitĂ©. En effet, chacun se fie Ă  son introspection et Ă  ses rĂ©trospections, et personne, sans une Ă©ducation appropriĂ©e, n’imagine l’impossibilitĂ© systĂ©matique qu’éprouve un adulte dĂ©jĂ  formĂ© Ă  reconstituer la genĂšse de ses idĂ©es avant leur cristallisation. La psychologie prĂ©sente donc le privilĂšge peu enviable que, de bonne foi, les non-psychologues les plus Ă©minents croient pouvoir improviser ses analyses et anticiper ses rĂ©sultats. Le « principe de technicité » dont Gonseth a fait une rĂšgle de sa philosophie de la connaissance, semble aller de soi pour chacune des sciences sauf pour la psychologie


La troisiĂšme raison de ce caractĂšre en rĂ©alitĂ© si souvent fictif que prĂ©sentent les recours Ă  la psychogenĂšse, est qu’il est moins conforme aux tendances spontanĂ©es de l’esprit humain de recueillir des faits et d’instituer des expĂ©riences systĂ©matiques que de dĂ©duire mĂȘme avec rigueur. Il est donc Ă  certains Ă©gards plus laborieux de faire de bonnes expĂ©riences en psychologie que de construire des schĂ©mas logiques. Quand on songe que les mathĂ©matiques et la logique remontent Ă  plus de vingt-siĂšcles, tandis qu’il a fallu attendre le XVIIe siĂšcle pour constituer une physique expĂ©rimentale, il n’est pas surprenant que la psychologie expĂ©rimentale en soit encore Ă  sa phase de dĂ©but, malgrĂ© bientĂŽt un siĂšcle de travaux accumulĂ©s, et il n’est pas Ă©tonnant non plus que les non-spĂ©cialistes imaginent fort mal les exigences et les difficultĂ©s de l’expĂ©rimentation en ce domaine.

Ceci nous conduit Ă  la seconde des lacunes systĂ©matiques dont a souffert l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique : non seulement, comme on vient de le rappeler, les Ă©pistĂ©mologistes sont restĂ©s, en rĂ©alitĂ©, assez loin de la psychologie, mĂȘme lorsqu’ils l’invoquaient, mais encore, comme il faut y insister maintenant, la psychologie n’a pas toujours Ă©tĂ©, et n’est pas encore toujours aujourd’hui, en Ă©tat de rĂ©pondre Ă  toutes leurs questions. Il y a Ă  cela toutes sortes de bonnes et de moins bonnes raisons. Pour commencer par ces derniĂšres, l’un des principaux malheurs de la psychologie naissante a Ă©tĂ© que, science de l’homme par excellence, elle a trop vite songĂ© aux applications. Elle a ainsi oubliĂ© que, dans la mesure oĂč l’on tend trop tĂŽt Ă  celles-ci, on passe souvent Ă  cĂŽtĂ© des problĂšmes dont la solution sera

ultĂ©rieurement la plus fertile, mĂȘme au point de vue utilitaire, mais dont la signification Ă©chappe lorsque l’on prĂ©tend se dispenser d’une vision thĂ©orique assez large. Elle a surtout oubliĂ© qu’une science appliquĂ©e a rarement prĂ©cĂ©dĂ© dans l’histoire, la constitution de la discipline thĂ©orique correspondante (on pour- rait citer cette autre science de l’homme qu’est la mĂ©decine, mais encore conviendrait-il d’analyser de prĂšs l’importance des apports extra-mĂ©dicaux aux progrĂšs de l’art mĂ©dical). Quand aux psychologues s’intĂ©ressant aux problĂšmes gĂ©nĂ©raux et tendant ainsi, comme dans les autres sciences, Ă  un Ă©quilibre normal entre l’expĂ©rimentation et l’interprĂ©tation thĂ©orique, ils sont aux prises avec tant de problĂšmes que celui de la genĂšse des notions et des opĂ©rations intellectuelles ne constitue qu’une partie trĂšs restreinte de leurs prĂ©occupations. En plusieurs pays, notamment, les psychologues expĂ©rimentaux ne s’occupent que de l’adulte et les « Childpsychologists » constituent un clan Ă  part, sans que les seconds soient suffisamment au courant des travaux des premiers et surtout, ce qui est plus regrettable, sans que les premiers aient compris la nĂ©cessitĂ© absolue de considĂ©rer tous les problĂšmes psychologiques sous l’angle du dĂ©velonnement, c’est-Ă -dire en y incorporant la dimension gĂ©nĂ©tique.

Si nous avons pu fournir personnellement quelque contribution Ă  l’étude de la formation des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques et des notions comportant une signification gĂ©nĂ©rale dans la pensĂ©e scientifique (nombre, espace, mouvement et vitesse, temps, invariants physiques Ă©lĂ©mentaires, hasard, etc.), c’est que, venant de la biologie, nous nous sommes posĂ© dĂšs le dĂ©part le problĂšme de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et n’avons fait de psychologie de l’enfant que dans ce but. Mais il serait naturellement d’une rare candeur de croire que ces quelques donnĂ©es, reprĂ©sentant cependant trente annĂ©es de travail en collaboration, constituent autre chose qu’une simple introduction Ă  uni monde de questions encore sans solution.

Mais surtout, si nous avons constatĂ© plus haut l’insuffisante documentation, dans le domaine de la psychogenĂšse, des spĂ©cialistes de l’épistĂ©mologie mathĂ©matique et physique, mĂȘme lorsqu’ils en appellent explicitement Ă  la psychologie, il convient malheureusement de faire maintenant la constatation rĂ©ciproque. Si les psychologues ne fournissent pas Ă  l’épistĂ©mo-

logie gĂ©nĂ©tique toutes les donnĂ©es dont les spĂ©cialistes de l’épistĂ©mologie mathĂ©matique ou physique auraient besoin, c’est en bonne partie parce qu’ils ne possĂšdent pas eux-mĂȘmes la culture mathĂ©matique et physique suffisante. La prĂ©occupation fĂącheusement prĂ©dominante des applications pousse naturelle- ment le psychologue Ă  s’intĂ©resser surtout aux questions de statistique concrĂšte et de probabilitĂ© appliquĂ©e, sans qu’une initiation assez poussĂ©e aux problĂšmes d’algĂšbre gĂ©nĂ©rale, de logique mathĂ©matique, de thĂ©orie des nombres et de topologie (malgrĂ© K. Lewin !) lui permette de saisir toute la portĂ©e de certains problĂšmes de structure que soulĂšve la psychologie de l’intelligence ou de la perception. De mĂȘme le psychologue moyen connaĂźt de la physique ce qui est nĂ©cessaire Ă  la bonne marche d’un laboratoire, mais sans qu’une intimitĂ© indispen- sable avec les progrĂšs de la physique thĂ©orique le pousse Ă  imaginer les recherches qui conviendraient Ă  l’épistĂ©mologie physique.

En d’autres termes, pour prolonger les quelques rĂ©sultats actuellement acquis dans le domaine de la psychogenĂšse des notions et des opĂ©rations intellectuelles, il faudrait que les chercheurs en psychologie soient directement inspirĂ©s par des questions particuliĂšres et spĂ©cifiques que leur poseraient des mathĂ©maticiens et des physiciens ou qu’ils frĂ©quentent d’assez prĂšs les cercles mathĂ©matiques ou physiques s’intĂ©ressant aux problĂšmes de fondements et d’épistĂ©mologie pour imaginer eux-mĂȘmes des recherches que le psychologue laissĂ© Ă  ses seuls moyens ne parviendrait pas Ă  concevoir. Mais, on aperçoit alors d’emblĂ©e la difficultĂ© du problĂšme, car, faute de formation psychologique, les spĂ©cialistes des sciences exactes ne savent pas toujours non plus poser les questions en termes d’expĂ©rimentation psychologique possible
 Il y a donc lĂ  une sorte de cercle.

En rĂ©sumĂ©, les problĂšmes de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique sont actuellement posĂ©s, et nous avons essayĂ© nous-mĂȘmes, dans une « Introduction Ă  l’EpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique », de montrer avec quelques dĂ©tails en quels termes ils se prĂ©sentent sous leur forme gĂ©nĂ©rale du point de vue des diffĂ©rentes sciences mathĂ©matiques, physiques, biologiques et psycho-sociologi-

ques, 81 mais deux obstacles majeurs retardent la solution des innombrables questions particuliĂšres que comporte cette discipline nouvelle : le premier est donc l’absence d’un contact suffisant entre les spĂ©cialistes de l’épistĂ©mologie des sciences exactes et ceux de la recherche psychogĂ©nĂ©tique, et le second est l’insuffisance actuelle des donnĂ©es psychogĂ©nĂ©tiques pouvant intĂ©resser l’épistĂ©mologie des sciences mathĂ©matiques et physiques.

Pour sortir d’une telle situation, il n’existe qu’un seul procĂ©dĂ© possible : c’est de recourir au travail en Ă©quipe en associant en un mĂȘme lieu et pour un temps suffisant des spĂ©cialistes des sciences exactes et des psychologues s’intĂ©ressant aux mĂȘmes questions particuliĂšres d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. Seul un travail d’équipe, c’est-Ă -dire un contact quotidien et suivi dans les mĂȘmes locaux de recherche, est, en effet, Ă  mĂȘme de surmonter les difficultĂ©s que la lecture et les entretiens occasionnels n’ont jamais rĂ©ussi Ă  vaincre : permettre Ă  des cher- cheurs relevant de disciplines diffĂ©rentes de comprendre rĂ©ciproquement, non pas simplement leurs affirmations ou leurs rĂ©sultats, mais leurs points de vue fondamentaux et leur maniĂšre de poser les problĂšmes nouveaux. Se comprendre mutuellement est, en effet, malgrĂ© les apparences, la plus difficile des conditions Ă  remplir dans les disciplines encore jeunes, et c’est cependant la condition indispensable de ce travail interdisciplinaire que suppose toute question particuliĂšre d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.

En second lieu, il est clair que la valeur scientifique d’une discipline se reconnaĂźt Ă  un certain Ă©quilibre entre les problĂšmes gĂ©nĂ©raux et les problĂšmes particuliers qu’elle est capable de rĂ©soudre : s’en tenir aux premiers est le propre de la philosophie (qui ne les rĂ©soud d’ailleurs pas toujours, prĂ©cisĂ©ment par ce qu’elle se borne Ă  ceux-là !) et s’en tenir aux seconds est le propre d’un simple empirisme, tandis que le double progrĂšs vers une gĂ©nĂ©ralisation et vers une spĂ©cification solidaires l’une de l’autre constitue seul une science. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment dans la mesure oĂč l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique compte dĂ©passer les problĂšmes gĂ©nĂ©raux, ou plus prĂ©cisĂ©ment globaux,

qui sont les problĂšmes de dĂ©part, pour atteindre ce double mouvement de la spĂ©cification d’abord, et de la gĂ©nĂ©ralisation fondĂ©e sur elle ensuite, que le travail par Ă©quipe est indispensable. Qui dit problĂšme particulier et bien dĂ©limitĂ©, en Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, dit, en effet, en vertu de la dĂ©finition mĂȘme de cette discipline, collaboration entre les spĂ©cialistes de la notion ou de la structure opĂ©ratoire dont on Ă©tudie le dĂ©veloppement psychologique, et les spĂ©cialistes de ce dĂ©veloppement lui-mĂȘme. Or, une telle collaboration implique prĂ©cisĂ©ment cette comprĂ©hension mutuelle des points de vue et de la position implicite des problĂšmes qui est si difficile Ă  acquĂ©rir et que seule permet un travail suivi d’équipe.

Il convient maintenant de donner quelques exemples des problĂšmes qui pourraient ĂȘtre traitĂ©s selon cette mĂ©thode collective. Nous disons quelques exemples, car un programme gĂ©nĂ©ral et abstrait ne prĂ©senterait aucun intĂ©rĂȘt pour donner une idĂ©e de la vie possible d’un Centre tel que nous le projetons, tandis que des exemples, mĂȘme si le dĂ©roulement des travaux effectifs modifie les prĂ©visions, peuvent en suggĂ©rer bien d’autres analogues.

Nous nous bornerons en outre dans ce qui suit Ă  des exemples de recherches faisant appel Ă  la psychogenĂšse (au sens Ă©troit) des notions et des structures opĂ©ratoires, c’est-Ă -dire Ă  leur dĂ©veloppement chez l’enfant. Il convient de ne pas perdre de vue que de frĂ©quents recours Ă  l’histoire des sciences et Ă  ta sociogenĂšse en gĂ©nĂ©ral sont nĂ©cessaires pour complĂ©ter les donnĂ©es de la psychologie de l’enfant. Il s’agira en particulier tĂŽt ou tard de complĂ©ter par une analyse psycho-sociologique de la pensĂ©e rĂ©elle des adultes, et surtout du fonctionnement effec- tif des mĂ©thodes de pensĂ©e et de recherche des savants eux-mĂȘmes, les travaux expĂ©rimentaux sur l’intelligence et la perception chez l’enfant et chez l’adolescent. Mais, dans ce qui suit, nous nous tiendrons Ă  ce dernier aspect des travaux pos- sibles d’un centre d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, car ce qui sera dit des stades Ă©lĂ©mentaires de la psychogenĂšse vaudra a fortiori pour les niveaux supĂ©rieurs. Nous nous limiterons donc Ă  des problĂšmes qui puissent donner lieu simultanĂ©ment Ă  des travaux Ă©pistĂ©mologiques de spĂ©cialistes de la discipline considĂ©rĂ©e (logique, mathĂ©matiques, physique au sens large, biologie) et Ă  des travaux expĂ©rimentaux des psychologues dans le

domaine propre de la psychogenÚse des notions ou des structures opératoires. Nous donnerons un ou plusieurs exemples possibles pour chacune de ces quatre disciplines.

§ 2. ProblĂšmes d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en relation avec la logique

Il convient d’abord de prĂ©ciser en quelques mots les relations entre ce que nous avons appelĂ© pour abrĂ©ger (p. 16 note 1) l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et l’épistĂ©mologie normative, cette derniĂšre s’occupant spĂ©cialement des problĂšmes de fondements par les mĂ©thodes de formalisation ou axiomatisation logique. Le problĂšme se pose d’une façon particuliĂšrement aiguĂ« en ce qui concerne les relations entre la psychologie de l’intelligence, utilisĂ©e par l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, et la logique, utilisĂ©e par l’épistĂ©mologie normative. Mais rappelons Ă  cet Ă©gard que toute dĂ©finition d’une science est une dĂ©finition descriptive, qui par consĂ©quent est Ă  juger par une mĂ©thode empirique : une analyse partant des relations entre deux sciences fondĂ©e sur des dĂ©finitions n’a donc que le statut d’une hypothĂšse empirique. Il n’en est que plus utile de prĂ©ciser nos hypothĂšses de dĂ©part.

En effet, les auteurs sont loin d’ĂȘtre d’accord en ce qui concerne les relations que nous allons examiner ici. Parmi les logiciens encore trop rares qui se sont intĂ©ressĂ©s au problĂšme des relations entre la logique et la psychologie de l’intelligence, il en existe pour lesquels ces deux disciplines ne sont pas indĂ©pendantes : 91 toute norme de logique formelle doit se justifier, diront-ils, et l’on ne peut la justifier que par rapport aux faits (ce qui nous parait logiquement nĂ©cessaire acquiert ce caractĂšre Ă  cause de certains faits psychophysiologiques, psychosociaux ou culturels). RĂ©ciproquement toute Ă©tude de faits obĂ©it Ă  certaines normes. Logique et psychologie du raisonnement devraient ainsi se fonder mutuellement tout en conservant des objets distincts.

Mais d’autres auteurs prĂ©conisent Ă  tort ou Ă  raison une indĂ©pendance complĂšte entre les deux disciplines et ils sont particuliĂšrement reprĂ©sentĂ©s parmi les axiomaticiens (par E. W.

Beth, par exemple). Pour Ă©viter tout soupçon de « psychologisme » nous nous placerons ici au point de vue de cette seconde hypothĂšse, de maniĂšre Ă  montrer que, mĂȘme alors, un ensemble de questions se posent quant aux relations entre deux domaines en principes indĂ©pendants.

En principe, il est vrai, ces relations sont trĂšs simples en une telle hypothĂšse puisque l’épistĂ©mologie normative ne s’occupe pas des activitĂ©s du sujet connaissant mais cherche exclusivement Ă  dĂ©terminer, pour un domaine de connaissances donnĂ©es, quelles en sont les conditions de vĂ©ritĂ© ou quelles sont les normes les plus gĂ©nĂ©rales qui fondent cette vĂ©rité ; tandis que l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ne s’occupe pas des conditions normatives de la vĂ©ritĂ©, mais cherche exclusivement Ă  Ă©tablir, pour le mĂȘme domaine de connaissances donnĂ©es, par quelles activitĂ©s le sujet est parvenu Ă  les construire et en est venu Ă  les considĂ©rer, au niveau final (provisoirement final) qu’analyse pour son compte le normaticien, comme supĂ©rieures Ă  ce qu’elles Ă©taient aux niveaux antĂ©rieurs.

Non seulement ces deux sortes de recherches - gĂ©nĂ©tiques ou normatives - ne prĂ©sentent donc pas de conflit de principe puisqu’elles ont des objets diffĂ©rents, mais encore elles semblent constituer deux dĂ©marches complĂ©mentaires de l’épistĂ©mologie scientifique en gĂ©nĂ©ral : en effet, les normes qu’utilise ou qu’établit le normaticien correspondent tĂŽt ou tard, du point de vue du gĂ©nĂ©ticien, Ă  des normes que se donne ou qu’accepte le sujet connaissant (auquel cas le gĂ©nĂ©ticien considĂ©rera les normes, qu’il n’a pas Ă  Ă©tablir lui-mĂȘme, comme des « faits normatifs », c’est-Ă -dire comme des faits observĂ©s dans les activitĂ©s du sujet connaissant, mais des faits prĂ©sentant ce caractĂšre particulier d’ĂȘtre conçus comme des normes par ce sujet en tant que sujet connaissant) ; rĂ©ciproquement, les connaissances que construit le sujet correspondent tĂŽt ou tard, du point de vue du normaticien, Ă  des vĂ©ritĂ©s qu’il considĂ©rera comme valables, parce que, sans avoir Ă  s’occuper en rien du processus psychologique ou historique qui a abouti Ă  leur formation, il peut les intĂ©grer en un systĂšme de reconstitutions formalisĂ©es.

En droit il ne saurait donc exister, dans l’hypothĂšse de l’indĂ©pendance entiĂšre, de conflit entre les deux mĂ©thodes norma-

tive et gĂ©nĂ©tique, pour autant qu’elles s’en tiennent Ă  ce qui constitue leurs rĂšgles respectives strictes : ne jamais faire intervenir de considĂ©ration psychologique dans la formalisation logique (sous peine de verser dans le « psychologisme ») et ne jamais substituer la dĂ©duction logique Ă  l’analyse des faits gĂ©nĂ©tiques (sous peine de tomber dans le « logicisme »).

Mais si, en droit, la situation est donc d’une clartĂ© entiĂšre, les choses ne sont pas si simples en fait car certains problĂšmes de frontiĂšre peuvent encore se poser. Ces problĂšmes demeureraient d’ailleurs sans doute aisĂ©s Ă  rĂ©soudre en eux-mĂȘmes, mais ils se compliquent en raison de l’intervention des conceptions d’ensemble ou des philosophies propres aux auteurs qui emploient l’une ou l’autre des deux mĂ©thodes normative ou gĂ©nĂ©tique. Le principal de ces problĂšmes de frontiĂšre consiste Ă  dĂ©terminer Ă  partir de quel niveau ou de quelle structure la logique propre au sujet devient formalisable du point de vue normatif. Or, la difficultĂ© de ce problĂšme augmente naturellement si, au lieu de ne considĂ©rer que la logique du sujet et la logique formalisĂ©e, on ajoute Ă  cette derniĂšre des hypothĂšses tirĂ©es d’une philosophie telle que ce platonisme implicite ou explicite si rĂ©pandu chez les logiciens. Une telle hypothĂšse consisterait par exemple Ă  soutenir que le sujet reçoit toute logique du dehors, par l’intermĂ©diaire du langage et des transmissions culturelles sans aucun apport effectif de ses activitĂ©s mentales (Ă©tant alors sous-entendu que les reprĂ©sentations collectives transmises par voie linguistique et culturelle procĂšdent elles-mĂȘmes d’une intuition des universaux qui constituerait la vraie source des structures logiques).

Seulement, on constate aussitĂŽt que cette hypothĂšse sur l’origine extĂ©rieure, par rapport au sujet, des normes de la logique ne dĂ©rive pas sans plus de la mĂ©thode propre Ă  l’épistĂ©mologie normative ; mais implique au contraire une certaine interprĂ©tation relative Ă  leurs modes d’acquisition et par consĂ©quent aux activitĂ©s du sujet, interprĂ©tation qui relĂšve donc d’une vĂ©rification par les mĂ©thodes de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.

C’est pourquoi, l’un des premiers problĂšmes qui se posent Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique est de chercher Ă  dĂ©terminer Ă  quels mĂ©canisme correspondent les structures logiques (logique des

classes, des relations, des propositions et des fonctions) dans les activités du sujet.

Ce problĂšme est central pour l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique elle-mĂȘme, car, si la logique Ă©tait acquise du dehors par l’enfant au cours de sa formation, c’est-Ă -dire si elle Ă©tait reçue par lui grĂące Ă  l’action formatrice des transmissions sociales ou Ă©ducatives (langage et action des collectivitĂ©s familiales et scolaires), il en faudrait dire autant de la plupart des autres structures opĂ©ratoires puisque la logique intervient Ă  titre de partie intĂ©grante dans les connaissances mathĂ©matiques et physiques. Notons d’ailleurs que la mĂ©thode fondĂ©e sur la psychogenĂšse, propre Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, n’en serait nullement inva- lidĂ©e pour autant, car l’enfant n’est pas purement passif ou rĂ©ceptif dans son assimilation des structures linguistiques ou des connaissances scolaires, et se trouve obligĂ© de réélaborer ce qu’il assimile : les Ă©tapes et les mĂ©canismes de cette reconstruction demeureraient donc un document de premiĂšre importance pour l’étude de la formation des notions et des conditions de la connaissance. Mais il va de soi que cette réélaboration ou reconstruction des structures opĂ©ratoires serait d’un intĂ©rĂȘt moindre que dans le cas oĂč l’on pourrait faire la preuve d’une structuration en partie spontanĂ©e, qui constituerait la condition nĂ©cessaire de l’assimilation des apports extĂ©rieurs, linguistiques et sociaux.

Mais ce problĂšme des correspondances Ă©ventuelles entre les structures logiques et les activitĂ©s du sujet est Ă©galement central quant aux relations entre l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et l’épistĂ©mologie normative. En effet, en vertu des mĂ©thodes courantes qui consistent Ă  Ă©liminer tout facteur psychologique pour s’en tenir aux conditions de vĂ©ritĂ© fondant la connaissance sans en expliquer la formation, la logique axiomatique qui constitue le principal instrument de l’épistĂ©mologie normative aboutit Ă  la constitution d’une sorte de « logique sans sujet », comme si les conditions de vĂ©ritĂ© existaient ou subsistaient en elles-mĂȘmes. Mais la rĂ©ciproque n’est nullement vraie : ni la psychologie ni l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ne conduisent Ă  imaginer un « sujet sans logique », et nous connaissons au contraire assez bien les Ă©tapes de la formation de la logique chez l’enfant (le mĂ©canisme explicatif de cette formation consti-

tuant par contre le problĂšme qui reste Ă  Ă©tudier). Il s’agit donc d’établir les relations entre cette logique du sujet et la logique normative du logicien, ce qui Ă©clairera par le fait mĂȘme les rapports entre l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et l’épistĂ©mologie normative.

Il est inutile de revenir ici sur le dĂ©tail de cette formation de la logique chez l’enfant, que nous avons dĂ©crite ailleurs. 101 Rappelons-en seulement les quatre phases principales (avec les Ăąges observĂ©s dans les milieux genevois) :

1. (Jusque vers 2 ans). Coordinations sensori-motrices dans lesquelles on discerne, sous une forme pratique et non reprĂ©sentative, certaines mises en relations et certaines gĂ©nĂ©ralisations. Celles-ci aboutissant Ă  un schĂ©matisme constituant sans doute la substructure des structurations logiques ultĂ©rieures, et Ă  la formation d’un invariant Ă©lĂ©mentaire (schĂšme de l’objet permanent), reprĂ©sentant le point de dĂ©part des formes ultĂ©rieures de conservation.

II. (De 2 Ă  7-8 ans). PĂ©riode reprĂ©sentative prĂ©opĂ©ratoire au cours de laquelle les acquisitions sensori-motrices sont réélaborĂ©es sur le plan de la reprĂ©sentation, mais sans ĂȘtre Ă©tendues aux situations plus complexes, comportant des transformations proprement dites par opposition aux configurations. Faute d’opĂ©rations rĂ©versibles, le sujet ne parvient Ă  comprendre la conservation des ensembles (quantitĂ©s discontinues) ni des quantitĂ©s continues en cas de modification des configurations spatiales. Il ne parvient mĂȘme pas Ă  dominer les transivitĂ©s Ă©lĂ©mentaires A = C si A = B et B = C ou A < C si A < B et B < C. Il y a donc absence de logique reprĂ©sentative (malgrĂ© le progrĂšs continu dans la schĂ©matisation des actions prolongeant le schĂ©matisme sensori-moteur), faute de toute structuration proprement opĂ©ratoire.

III. (De 7-8 Ă  11-12 ans). Constitution d’une logique dite d’opĂ©rations « concrĂštes », portant sur les objets et non pas encore sur les propositions, et ne prĂ©sentant pas encore de dissociation complĂšte entre la forme et le contenu (une mĂȘme forme ne structurant que successivement des contenus diffĂ©rents, avec par exemple un dĂ©calage de deux ans environ entre les longueurs, etc. et les poids). Les opĂ©rations de cette logique ne recouvrent encore qu’une partie de la logique des classes (avec une rĂ©versibilitĂ© consistant en inversion ou nĂ©gation : A - A = O) et une partie de la logique des relations avec une rĂ©versibilitĂ© consistant en rĂ©ciprocitĂ© (A = B) → (B = A) mais comportent la constitution de structures d’ensemble consistant en classifications, sĂ©riations, correspondances, etc. que nous avons appelĂ©es « groupements Ă©lĂ©mentaires » : p. ex. A + A’ = B ; B + B’ = C ; etc. ; B-A’=A ; etc ; A + A = A ; A - A = 0 ; (A + A’) + B’ =A + (A’ + B’) mais (A + A) — A ≠ A + (A - A). Ces structures
ne constituent que des semi-rĂ©seaux (faute de combinatoire) et des groupes imparfaits (faute d’associativitĂ© entiĂšre).

IV. (DĂšs 11-12 ans avec palier d’équilibre dĂšs 14-15 ans). Constitution d’une logique formelle, Ă  raisonnements hypothĂ©tico-dĂ©ductifs fondĂ©s sur les opĂ©rations interpropositionnelles (p ⊃ q, etc.). Deux structures d’ensemble se constituent alors qui marquent l’achĂšvement de ces structurations incomplĂštes du palier III : (1) Le rĂ©seau de la logique des propositions, reconnaissable Ă  l’apparition d’une combinatoire que l’on voit se manifester par ailleurs dans des conduites variĂ©es portant sur la combinaison des objets (combinaisons, permutations et arrangements) ou des facteurs expĂ©rimentaux. Le rĂ©seau se constitue psychologiquement en tant que gĂ©nĂ©ralisation des opĂ©rations de classifications. (2) Le groupe des inversions N (p v q niĂ© en ïŁ„p .ïŁ„Â q) rĂ©ciprocitĂ©s R (p v q = RÂ ïŁ„p vÂ ïŁ„q), corrĂ©lativitĂ©s C (p v q transformĂ© en p . q) et identitĂ© I. Ce groupe commutatif (RC = N ; RN = C ; NC = R et NRC = I) marque la synthĂšse en un systĂšme unique des deux formes de rĂ©versibilitĂ© (inversion et rĂ©ciprocitĂ©) jusque lĂ  sĂ©parĂ©es, et se manifeste psychologiquement dans une sĂ©rie de schĂšmes opĂ©ratoires apparaissent synchroniquement (proportions, doubles systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, Ă©quilibre mĂ©canique, etc., etc.).

Ces donnĂ©es Ă©tant admises Ă  titre de faits psychologiques (sous rĂ©serve de la formulation provisoire que nous avons indiquĂ©e pour simplifier), le problĂšme des relations entre la logique et les activitĂ©s mentales se pose alors de la maniĂšre suivante. Il convient d’abord de distinguer trois grands ensembles de rĂ©alitĂ©s distinctes, que nous subdiviserons tĂŽt aprĂšs :

(1) Nous appellerons F les normes de la logique formalisĂ©e (par exemple les axiomes de la logique des propositions, ou des fonctions du premier ordre, etc.). Il s’agit donc par hypothĂšse de normes Ă  propos desquelles le logicien seul est compĂ©tent, sans intervention d’aucune donnĂ©e psychologique.

(2) Nous appellerons par contre S les normes cognitives d’origine aussi bien externes qu’internes auxquelles le sujet se conforme et que l’observateur dĂ©crit Ă  titre de « faits normatifs ». Par exemple, l’enfant du niveau II reste insensible Ă  la transitivitĂ© des Ă©galitĂ©s de longueurs et de poids, tandis que celui du niveau III se trouve obligĂ© par nĂ©cessitĂ© logique Ă  admettre, dĂšs 7-8 ans pour les longueurs et dĂšs 9-10 ans pour les poids, que si A = B et si B = C (par constatations successives, A Ă©tant cachĂ© aprĂšs comparaison) on a « nĂ©cessairement » A = C. (3) Nous appellerons enfin M les mĂ©canismes mentaux, sociaux ou physiologiques (langage, coordination des actions, coordi-

nations nerveuses, etc.) susceptibles d’expliquer la formation des normes S.

Nous pouvons ensuite naturellement subdiviser ces catĂ©gories. C’est ainsi qu’aux points d’interfĂ©rences de M et de S, nous aurons les processus de raisonnement du sujet (MS = R) et que ces raisonnements avec leurs normes engendreront des produits actifs ou verbaux, qui pourront ĂȘtre eux-mĂȘmes nor- mĂ©s ou non normĂ©s.

Les normes S du sujet peuvent ĂȘtre elles-mĂȘmes individuelles (S) ou collectives (S’ ou S", etc.) ; de mĂȘme pour les mĂ©canismes M ou M’.

Quant aux normes logiques F, nous pouvons encore distinguer entre les normes F de la logique constituĂ©e en un corps de doctrines verbalisĂ©es et les normes F’ que les membres d’une certaine Ă©lite intellectuelle (les logiciens) considĂšrent comme canon de la dĂ©duction correcte.

On peut alors imaginer un ensemble de sĂ©ries causales distinctes entre lesquelles il s’agira de choisir, telles que F → F’ → S’ → S→R → etc. ou M (S + S’) → F’ → F, et d’autres encore. Mais l’on peut aussi se borner Ă  concevoir un simple parallĂ©lisme entre l’axiomatique portant sur les normes F et l’analyse causale ou rĂ©elle correspondante portant sur les normes S (et S’) en fonction des mĂ©canismes M. Il importe donc avant tout de sĂ©rier les difficultĂ©s.

A cet Ă©gard, le premier problĂšme est sans doute d’établir au prĂ©alable le degrĂ© d’isomorphisme possible entre les normes S et F. Or, cette question prĂ©judicielle est loin d’ĂȘtre simple. Certains logiciens admettent certes que tout raisonnement correct est formalisable par la logique, mais, si l’on accepte cette hypothĂšse de travail, il faut prendre garde de ne pas utiliser des structures formelles F trop complexes pour traduire des structures rĂ©elles S notablement plus simples, autrement dit des structures F trop fortes par rapport aux structures S. C’est pourquoi nous nous sommes efforcĂ©s d’exprimer les structures S du niveau III en termes de « groupements Ă©lĂ©mentaires » qui ne sont que de semi-rĂ©seaux et que des groupes imparfaits. Mais cette notation n’est qu’une expression symbolique de la norme S et non pas une traduction en normes F et il reste donc Ă  examiner jusqu’à quel point elle est

possible. D’autre part, certains logiciens comme Bernays 111 considĂšrent que la formalisation ne vaut que dans le cas de dĂ©monstrations mathĂ©matiques dĂ©jĂ  hautement Ă©laborĂ©es et ne s’applique pas aux raisonnements courants des sciences expĂ©rimentales (donc a fortiori encore moins Ă  ceux du sens commun et Ă  ceux de l’enfant). Dans les deux hypothĂšses, la correspondance entre les normes S et F ne saurait donc ĂȘtre que partielle, c’est-Ă -dire que les normes S ne correspondront qu’à certains aspects de F et pas Ă  d’autres, le problĂšme demeurant donc entier de dĂ©terminer les limites de ce semi-isomorphisme.

Vient alors le second problĂšme qui est de dĂ©terminer les relations causales entre les normes S et les mĂ©canismes mentaux M. Ce problĂšme comporte lui-mĂȘme une premiĂšre dĂ©composition sous la forme suivante. Il est Ă©vident que l’enfant des niveaux II Ă  IV est de plus en plus influencĂ©, au cours de sa formation, par les normes collectives du langage d’abord, que nous appellerons les normes S’, et par celles des multiples partenaires de ses Ă©changes sociaux (parents, maĂźtres, etc.) que nous appellerons S". Une premiĂšre possibilitĂ© serait donc que les normes S du sujet en formation dĂ©rivent exclusivement des normes S’ et S’’, c’est-Ă -dire que l’acquisition de la logique soit due Ă  une pure transmission verbale et sociale.

Qu’un tel facteur joue un rĂŽle considĂ©rable, cela tombe sous le sens et la simple constatation des diffĂ©rences caractĂ©risant les diverses sociĂ©tĂ©s humaines du point de vue de l’élaboration des structures logiques suffit Ă  dĂ©montrer le rĂŽle au moins accĂ©lĂ©rateur ou inhibiteur du milieu social et Ă  rendre trĂšs vraisemblable son rĂŽle formateur partiel dans l’élaboration de la logique. Nous considĂ©rerons mĂȘme Ă  titre d’hypothĂšse que le rĂŽle formateur partiel consiste au moins en ceci que le langage et la sociĂ©tĂ© constituent des conditions nĂ©cessaires Ă  l’achĂšvement des structures logiques communes (niveau IV). Si nous n’insistons pas davantage sur cet aspect collectif de la logique, c’est qu’il va de soi. Le problĂšme actuel nous paraĂźt donc ĂȘtre non plus de le confirmer, mais de rechercher s’il suffit Ă  tout expliquer ou sur quelles structures psychologiques ou

psychophysiologiques s’appuie la constitution verbale et sociale des normes. 121

Autrement dit, la question ultĂ©rieure est de dĂ©terminer si cette condition nĂ©cessaire que constitue l’action des normes S’ et S" reprĂ©sente Ă©galement une condition suffisante de l’élaboration des normes S ou si ce n’est pas le cas. Autre chose est, en effet, d’admettre que le dĂ©veloppement des opĂ©rations logiques chez l’enfant est influencĂ© par son milieu social, ce qui va donc de soi, et autre chose est de considĂ©rer les normes S comme le rĂ©sultat exclusif des normes S’ et S".

Notons d’ailleurs que si l’éventualitĂ© d’une action suffisante des normes S’ et S" se vĂ©rifiait, et si l’acquisition de la logique Ă©tait donc le produit d’une pure transmission sociale, le problĂšme subsisterait d’expliquer gĂ©nĂ©tiquement les normes S’ et S", mais ce serait un problĂšme de pure sociogenĂšse et non plus de psychogenĂšse et de sociogenĂšse combinĂ©es.

Dans l’hypothĂšse, au contraire, oĂč les normes S ne dĂ©pendent pas exclusivement des normes S’ et S", il s’agit alors de chercher les relations entre les normes S et les mĂ©canismes mentaux M. Or, sous cette dĂ©signation globale, un certain nombre de facteurs peuvent entrer en ligne de compte, qui sont Ă  analyser chacun Ă  part pour dĂ©cider prĂ©cisĂ©ment entre le rĂŽle exclusif ou le rĂŽle de condition nĂ©cessaire mais non suffisante que joueraient les facteurs linguistiques et sociaux.

Le premier facteur Ă  considĂ©rer est encore le langage, mais Ă  titre maintenant de processus de communication. Dans l’hypothĂšse oĂč la sociĂ©tĂ© est exclusivement formatrice, l’individu en dĂ©veloppement serait Ă  considĂ©rer comme une sorte de rĂ©ceptacle que viennent meubler simultanĂ©ment les expĂ©riences acquises en fonction de l’univers physique et les structures toutes faites transmises en fonction du milieu social : en un tel sens, le langage serait alors essentiellement l’instrument de la transmission (contenu que l’enfant n’aurait plus alors qu’à assimiler dans un certain ordre de succession). Dans l’hypothĂšse oĂč l’individu en formation participe activement Ă  la construction des structures, l’utilisation du langage constitue

par contre un facteur formateur, non plus exclusivement parce que le langage contient dĂ©jĂ  la logique, mais parce que l’échange de communication que constitue son emploi reprĂ©sente par lui-mĂȘme un instrument d’élaboration qui confĂšre une certaine structure aux contenus Ă©changĂ©s.

Mais il faut introduire ici certaines distinctions essentielles qui ne sont pas toujours suffisamment faites dans les discussions sur les relations entre la logique et le langage, issues des thùses de l’empirisme logique.

En premier lieu, si les positions de l’empirisme logique ont beaucoup Ă©voluĂ© quant Ă  ces relations entre la logique et le langage, la thĂšse suivante a sans doute toujours Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme vraie, notamment par les partisans de cette Ă©cole qui ont le mieux Ă©tudiĂ© le statut de la logique (Carnap, Hempel, Reichenbach) : « les lois logiques se distinguent des autres propositions en ce qu’elles sont vraies de par les rĂšgles de signification donnĂ©es aux termes du langage ». Plus simplement dit, « ces lois sont vraies de par le sens des termes qu’elles contiennent », par opposition aux propositions empiriques, dont la vĂ©ritĂ© dĂ©pend d’une rĂ©fĂ©rence aux propriĂ©tĂ©s des objets sur lesquelles partent de telles propositions. Or, d’une telle thĂšse on a souvent Ă©tĂ© tentĂ© de dĂ©duire que l’acquisition des structures logiques est dĂ©terminĂ©e gĂ©nĂ©tiquement par celle d’un langage, lorsqu’on n’en conclut pas que la nĂ©cessitĂ© logique se rĂ©duit alors Ă  un simple systĂšme de conventions verbales. 131 Mais ces consĂ©quences (que nous n’imputons pas sans plus aux formes authentiques de l’empirisme logique), ne dĂ©coulent nullement de la thĂšse de dĂ©part. Il convient d’abord de rappeler que, si le langage constitue assurĂ©ment le systĂšme le plus perfectionnĂ© de significations (Ă  cause de la mobilitĂ© inhĂ©rente aux signifiants « arbitraires » que sont les signes verbaux), on trouve des significations Ă  tous les niveaux de la hiĂ©rarchie des conduites (les indices et signaux perceptifs ou sensori-moteurs, les symboles reprĂ©sentatifs imagĂ©s et les signes verbaux sont autant de signifiants relatifs Ă  des signifiĂ©s distribuĂ©s sur tous les paliers du dĂ©veloppement). L’on peut ainsi dĂ©finir la signifi-

cation d’une maniĂšre opĂ©rationnelle, relative au comportement, 141 par exemple en termes d’assimilation aux schĂšmes d’actions connues ou d’accommodation modifiant l’action. DĂšs lors, si le systĂšme des significations dĂ©borde largement le domaine du langage, il devient lĂ©gitime de se poser la question suivante : n’existerait il pas, antĂ©rieurement au langage ou indĂ©pendamment de lui, des coordinations entre actions telles que leur rĂ©sultat prĂ©senterait une signification dĂ©terminĂ©e par le sens de ces actions comme telles ou de leurs coordinations, et non pas par les propriĂ©tĂ©s des objets sur lesquels portent ces mĂȘmes actions ? En un tel cas, on se trouverait en prĂ©sence de structures partiellement isomorphes Ă  celles de rĂšgles logiques, mais sans que l’on puisse parler encore de « propositions » ou d’énoncĂ©s verbaux. Or, nous avons Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment conduits, en Ă©tudiant l’acquisition de certaines structures logiques ou arithmĂ©tiques Ă©lĂ©mentaires, Ă  distinguer de l’expĂ©rience physique, comportant des actions diffĂ©renciĂ©es en fonction de l’objet (par exemple : soupeser) ce que nous avons appelĂ© l’expĂ©rience logico mathĂ©matique, ne comportant que des actions gĂ©nĂ©rales et procĂ©dant par abstraction Ă  partir des coordinations entre les actions et non pas Ă  partir de l’objet : 152 par exemple ordonner quelques objets de diffĂ©rentes maniĂšres et constater que leur somme est indĂ©pendante de l’ordre adoptĂ©. En un tel cas, la signification du rĂ©sultat de la suite des actions ne dĂ©pend effectivement que du sens de ces actions elles mĂȘmes (ordonner et rĂ©unir), ou de leurs coordinations, et non pas des propriĂ©tĂ©s des objets. 163

En un mot, il est donc vraisemblable que, Ă  un niveau antĂ©rieur Ă  celui de la logique structurĂ©e verbalement, il existe une logique ou une semi-logique de l’action, ce qui rĂ©tablirait le rĂŽle de l’activitĂ© du sujet. Ce rĂŽle est remplacĂ©, dans les logiques abstraites, par un mĂ©talangage, tel que l’invoque Carnap Ă  la suite de Tarski et cette sĂ©mantique est elle mĂȘme complĂ©tĂ©e, depuis Morris, par une pragmatique. Mais il est possible qu’on ait alors avantage Ă  substituer une rĂ©gression gĂ©nĂ©tique rĂ©elle fondĂ©e sur les comportements du sujet Ă  la rĂ©gression mĂ©talinguistique.

Ceci nous conduit Ă  une seconde distinction utile. Le pro blĂšme central de l’empirisme logique est : « comment la com munication est elle possible et quels Ă©noncĂ©s sont communi cables ? ». Et la plupart des thĂšses de cette Ă©cole ne sont que des rĂ©ponses Ă  cette question. Or, d’une part, nos moyens de communication sont en devenir constant et constituent Ă  chaque moment des solutions du problĂšme de la communication. Dans ce cas, si les propositions logiques dĂ©coulent de la signification des termes que nous employons, elles procĂšdent de la solution momentanĂ©e qu’en chaque situation spĂ©ciale nous avons adoptĂ©e pour rĂ©soudre le problĂšme de la communication : l’étude de leur devenir devrait ainsi s’inscrire tout naturellement dans la ligne de l’empirisme logique. Mais d’autre part, si cet aspect sociologique et sociolinguistique de la logique est naturelle ment fondamental (comme nous y avons dĂ©jĂ  insistĂ© plus haut), il reste que la communication elle mĂȘme ne saurait s’effectuer sans une activitĂ© opĂ©ratoire des sujets communiquant entre eux, et c’est lĂ  un facteur qui, sans primer l’autre en importance, est trop souvent oublié : comme nous avons cherchĂ© Ă  le montrer ailleurs, 171 il y a isomorphisme, Ă  partir d’un certain niveau de dĂ©veloppement, entre les opĂ©rations logiques du sujet et celles qui interviennent nĂ©cessairement en toute « coopĂ©ration » intellectuelle Ă  tel point qu’il s’agit lĂ  psychologiquement, de deux aspects indissociables, quoique distincts, d’une mĂȘme rĂ©alitĂ© qui est celle des interactions en gĂ©nĂ©ral. Il en rĂ©sulte que, si les rĂšgles logiques ne s’acquiĂšrent pas seulement en fonction des nĂ©cessitĂ©s de la communication, cela ne les empĂȘche pas d’acquĂ©rir leur valeur de vĂ©ritĂ© Ă  cause des coordi-

nations sĂ©mantiques de notre langage : mais celui-ci, comme notre logique, peut ĂȘtre, en fin de compte, dominĂ©e par la structure des opĂ©rations ou actions prĂ©linguistiques.

Si le langage verbal constitue un premier facteur Ă  considĂ©rer, il n’en est donc pas moins important, pour mettre les normes logiques S en relation avec les activitĂ©s mentales du sujet, de chercher Ă  dĂ©terminer les connexions entre les opĂ©rations comme telles de la logique (l’addition des classes, etc.) et les actions elles-mĂȘmes du sujet Ă  partir des actions sensori-motrices prĂ©verbales. En effet, psychologiquement l’opĂ©ration est une action intĂ©riorisĂ©e et devenue rĂ©versible par sa coordination avec d’autres actions intĂ©riorisĂ©es en une structure d’ensemble comportant certaines lois de totalitĂ©. Or, comme nous venons de le voir, l’existence d’un niveau d’opĂ©rations « concrĂštes » (niveau III) dans le dĂ©veloppement des structures opĂ©ratoires de l’enfant, montre assez qu’il y a lĂ  un problĂšme, puisque les premiĂšres structurations logiques ne sont possibles qu’accompagnĂ©es d’une certaine manipulation, effective ou intĂ©riorisĂ©e, en ce dernier cas seulement en prĂ©sence des « objets » perçus. D’autre part, les formes opĂ©ratoires les plus importantes de cette logique concrĂšte (rĂ©union, ordre et correspondance) tirent trĂšs vraisemblablement leur origine du schĂ©matisme sensori-moteur lui-mĂȘme, puisque, avant l’apparition du langage, les coordinations propres Ă  l’intelligence sensori-motrice englobent dĂ©jĂ  des rĂ©unions et des relations d’ordre (entre les moyens et les buts, etc.), ainsi que des correspondances (dans l’apprentissage de l’imitation par exemple), rĂ©unions, ordres et correspondances pratiques et non reprĂ©sentĂ©es, cela va sans dire, mais qui constituent la substructure de la reprĂ©sentation ultĂ©rieure. Il n’est jusqu’à une certaine transitivitĂ© que l’on observe dans les conduites sensori-motrices caractĂ©risant une forme pratique d’infĂ©rence (par exemple trouver X sous l’objet Ă©cran A quand X a Ă©tĂ© glissĂ© au vu du sujet et sous l’objet Ă©cran B, lequel recouvrait A Ă  l’insu de ce sujet). Bref, on peut faire l’hypothĂšse qu’il existe une logique de l’action, caractĂ©risant les coordinations intelligentes de celle ci dĂšs le niveau prĂ©verbal et se prolongeant au niveau verbal en effectuant alors une jonction progressive avec la logique dĂ©veloppĂ©e secondairement par la conduite du langage en tant que communication. Ce serait donc jusqu’aux coordinations sensori-

motrices qu’il conviendrait d’étendre notre investigation sur les correspondances possibles entre la logique et les activitĂ©s du sujet.

De plus, l’une des formes les plus importantes de conduites sensori-motrices Ă©tant constituĂ©e par les activitĂ©s perceptives, il convient de se demander si le schĂ©matisme perceptif lui-mĂȘme ne soulĂšve pas un problĂšme analogue. Cela ne signifie pas qu’il faille revenir pour autant Ă  l’hypothĂšse d’Helmholtz selon laquelle la perception engloberait des raisonnements inconscients, bien qu’en certains cas on observe effectivement une sorte d’orientation de l’activitĂ© perceptive par des schĂšmes opĂ©ratoires de niveau supĂ©rieur (lorsque, par exemple, sachant que A = B et B = C dans le cas de trois tiges Ă  comparer en profondeur, le sujet ne compare plus directement A et C comme le font les petits, qui sont insensibles Ă  la transivitĂ© opĂ©ratoire, mais compare A Ă  B et B Ă  C en se servant de B Ă  titre de moyen terme). Mais il ne s’agit alors que d’une sorte de choc en retour ou de rejaillissement secondaire de schĂšmes d’ordre supĂ©rieur sur des schĂšmes infĂ©rieurs. La question que nous posons est donc autre : c’est celle de savoir si les compositions perceptives ne comportent pas une sorte de logique au niveau mĂȘme de l’activitĂ© perceptive, logique ne comprenant alors naturellement aucune « opĂ©ration » au sens dĂ©fini plus haut, mais des rĂ©gulations ou « feed backs » semi-rĂ©versibles 181 et tendant seulement vers la rĂ©versibilitĂ© sous une forme qui prĂ©figure peut-ĂȘtre les connexions logiques supĂ©rieures. Sur ce point encore une analyse dĂ©taillĂ©e nous paraĂźt nĂ©cessaire, car, si l’on admet une relation possible entre les opĂ©rations logiques « concrĂštes » et le schĂ©matisme sensori-moteur, il n’est aucune raison de ne pas Ă©tendre cette liaison Ă©ventuelle au schĂ©matisme perceptif qui donne lieu Ă  de si intĂ©ressantes constatations du point de vue gĂ©nĂ©tique lorsqu’on Ă©tudie ses transformations de l’enfant Ă  l’ñge adulte.

Or, les mécanismes perceptifs comportent une interprétation probabiliste relativement simple, dont nous avons cherché à donner certains linéaments en ce qui concerne les illusions

perceptives et la loi de Weber, 191 ainsi que la structuration en « bonnes formes ». D’autre part, il est clair que si les normes logiques S du sujet se caractĂ©risent par certaines structures d’ensembles rĂ©versibles, elles constituent par cela mĂȘme, du point de vue psychologique, des formes d’équilibre : d’une part, en effet, elles ne se modifieront plus au cours de la vie de l’individu (tout en pouvant naturellement ĂȘtre intĂ©grĂ©es Ă  titre de cas particuliers dans les structures ultĂ©rieures plus larges) ; d’autre part, comparĂ©es aux structures prĂ©opĂ©ratoires antĂ©rieures, qui n’admettent ni la rĂ©versibilitĂ© des transformations ni la conservation des ensembles ou des propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments, ces structures opĂ©ratoires peuvent ĂȘtre caractĂ©risĂ©es par des transformations virtuelles minimum et se compensant exactement. En tant que formes d’équilibre elles soulĂšvent alors Ă©galement un problĂšme d’interprĂ©tation probabiliste, car une marche vers l’équilibre ne saurait s’expliquer sans rĂ©fĂ©rence Ă  de tels schĂ©mas.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, Ă  comparer les rĂ©actions sensori-motrices et perceptives aux opĂ©rations logiques, et, sur le plan de la reprĂ©sentation, Ă  comparer le niveau prĂ©opĂ©ratoire II aux structurations logiques successives des niveaux III et IV, on peut caractĂ©riser le dĂ©veloppement des structures logiques comme un passage plus ou moins graduel, mais irrĂ©versible, d’un Ă©tat d’irrĂ©versibilitĂ© relative Ă  une rĂ©versibilitĂ© toujours plus poussĂ©e. Nous sommes ainsi au centre du problĂšme qui est d’expliquer cette marche irrĂ©versible vers la rĂ©versibilitĂ©, celle-ci confĂ©rant alors aux rĂ©gulations semi-rĂ©versibles des stades antĂ©rieurs le rang d’opĂ©rations coordonables en structures, et en structures assez stables pour Ă©tayer une logique. C’est dans cette perspective qu’il est indispensable, pour situer les normes S par rapport aux mĂ©canismes mentaux M, de faire remonter l’investigation jusqu’aux conduites sensori-motrices et perceptives. Quant Ă  la solution Ă  donner Ă  ce problĂšme central, le choix portera par exemple sur l’une des trois possibilitĂ©s suivantes : ou concevoir l’équilibre comme caractĂ©risĂ© par une entropie maximum, ou le concevoir comme dĂ» Ă  l’intervention de coordinations introduisant du dehors un ordre diminuant

l’entropie, ou encore le concevoir comme dĂ» Ă  une suite de « stratĂ©gies » dont chacune serait orientĂ©e par les rĂ©sultats de la prĂ©cĂ©dente jusqu’au moment oĂč les actions devenues rĂ©versibles par la coordination mĂȘme de ces stratĂ©gies prĂ©cĂ©dentes se libĂ©reraient du processus historique antĂ©rieur pour atteindre l’équilibre.

Ceci nous conduit Ă  l’utilisation Ă©ventuelle des travaux bien connus sur l’isomorphisme de certaines structures nerveuses et de certaines structures logiques et les donnĂ©es concernant la structure des machines Ă  rĂ©soudre les problĂšmes.

Il va de soi, en effet, que si l’on suppose possible de faire remonter certaines formes gĂ©nĂ©rales des connexions logiques jusqu’aux coordinations de l’action, le problĂšme se pose par cela mĂȘme de mettre en relation ces mĂȘmes formes gĂ©nĂ©rales avec les coordinations nerveuses. Chacun connaĂźt Ă  cet Ă©gard les isomorphismes dĂ©crits par Mc Culloch et Pitts, 201 dont l’interprĂ©tation a Ă©tĂ© discutĂ©e en un Symposium sur la cybernĂ©tique de la Macy Foundation, etc. 212 Il ne s’agit pas, sans doute, de partir de l’hypothĂšse selon laquelle les connexions nerveuses expliqueraient directement la formation de telle ou telle structure mentale, comme si la conscience se bornait Ă  prendre acte de l’existence de structures nerveuses prĂ©formĂ©es pour les traduire en termes de reprĂ©sentation ou d’opĂ©ration, mais il s’agit au moins de supposer que les structures nerveuses dessinent le tableau des possibilitĂ©s ou des impossibilitĂ©s, qui dĂ©termineront les frontiĂšres du champ Ă  l’intĂ©rieur duquel s’effectuera la construction des, conduites : or, ce systĂšme des possibilitĂ©s ou impossibilitĂ©s prĂ©sente naturellement une grande importance du point de vue de la formation de la logique, car, mĂȘme si l’on se refuse Ă  considĂ©rer celle-ci comme prĂ©formĂ©e dans le systĂšme nerveux, il reste qu’elle peut y trouver une prĂ©figuration fonctionnelle, ce qui n’est pas identique. Il conviendra, au reste, de mĂ©diter sur l’intĂ©rĂȘt mĂ©thodologique de la tentative de Mc Culloch et Pitts du point de vue de l’isomorphisme psychophysiologique en admettant, en effet, que la

physiologie parvienne Ă  dĂ©gager les racines les plus profondes des structures logiques, ce sera Ă  la condition de mathĂ©matiser et de logiciser la neurologie elle-mĂȘme, ce qui constituerait un nouvel exemple de ces assimilations rĂ©ciproques du supĂ©rieur et de l’infĂ©rieur que l’histoire des sciences fournit si frĂ©quemment et sur lesquelles nous avons fondĂ© ailleurs l’hypothĂšse d’une structure circulaire et non pas linĂ©aire de la classification des sciences. 221

Mais notre connaissance du fonctionnement du systĂšme nerveux Ă©tant restĂ©e, comme chacun sait, Ă©tonnamment fragmentaire, le recours aux modĂšles mĂ©caniques constitue une derniĂšre source indispensable d’information (indĂ©pendamment mĂȘme des hypothĂšses que l’on adopte quant au degrĂ© d’isomorphisme entre les machines Ă  calculer et le systĂšme nerveux). Il s’agirait entre autres d’examiner en quoi le ou les mĂ©canismes qui dĂ©cident, eu Ă©gard aux problĂšmes des parties dĂ©cidables de notre logique se distinguent d’autres mĂ©canismes Ă  calculer construits dans d’autres buts. Il s’agirait en outre de dĂ©gager la structure des mĂ©canismes capables d’induire et de modifier les rĂšgles selon lesquelles ils induisent : s’il existe certaines rĂšgles constantes de ce point de vue nous aurions dĂ©couvert un aspect de notre logique. Enfin il conviendrait de chercher comment se comportent des mĂ©canismes capables de construire des systĂšmes formels non dĂ©cidables et quel sens prĂ©sente la rĂ©alisation mĂ©canique de ces derniers systĂšmes.

Il va de soi que la liste des questions prĂ©cĂ©dentes n’a rien d’exhaustif et qu’il demeure bien d’autres aspects susceptibles d’intervenir dans nos prĂ©occupations : par exemple les relations entre la logique et les applications psychologiques (ou psychosociales) de la thĂ©orie des jeux, notamment de celle des jeux d’information ; ou les relations entre la logique et les structures envisagĂ©es par la thĂ©orie des groupes.

Au total, le problĂšme des relations entre les structures logiques et les activitĂ©s mentales du sujet constitue le type de ces questions dont chacun a le sentiment qu’elle se posera tĂŽt ou tard, mais que personne n’ose aborder de front Ă  cause de ses difficultĂ©s et sans doute aussi en raison du caractĂšre simpliste des solutions qu’on lui donnait jadis. Le moment est donc

venu de l’aborder en Ă©quipe en favorisant la rencontre de ces partenaires sans contact que sont les logiciens et les psychologues dans le dialogue si souvent interrompu de l’épistĂ©mologie scientifique contemporaine.

§ 3. ProblĂšmes d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en relation avec les mathĂ©matiques.

On pourrait soulever ici une question prĂ©alable qui serait de savoir si les mathĂ©matiques sont distinctes de la logique ou lui sont entiĂšrement rĂ©ductibles, et si par consĂ©quent il est lĂ©gitime ou non de dissocier les problĂšmes d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en relation avec l’une et l’autre de ces deux disciplines.

Mais, et cela notamment depuis que les travaux de Gödel, de Gentzen et de Herbrand ont entiĂšrement renouvelĂ© la position du premier de ces problĂšmes, les mathĂ©maticiens sont fort loin d’ĂȘtre d’accord entre eux sur les relations qu’ils Ă©tablissent entre la logique et les diffĂ©rents aspects des mathĂ©matiques : ce n’est donc pas Ă  une Ă©pistĂ©mologie fondĂ©e sur l’étude du dĂ©veloppement, et par consĂ©quent essentiellement ouverte, Ă  adopter sur cette question telle ou telle position de dĂ©part qui, de son propre point de vue, contiendrait d’avance une rĂ©ponse aux problĂšmes Ă  examiner. En distinguant les deux domaines nous nous bornons donc Ă  adopter une attitude heuristique de prudence, sans prĂ©juger des solutions vers lesquelles les recherches gĂ©nĂ©tiques pourraient ĂȘtre conduites.

D’autre part, le peu que nous savons de la formation psychologique du nombre entier et de la mesure ne semble pas correspondre aux rĂ©ductions classiques de Frege et de Russell-Whitehead des cardinaux Ă  la classe logique et des ordinaux Ă  la relation asymĂ©trique. 231 Il y aurait donc lĂ  un problĂšme Ă  reprendre. On a cherchĂ© jusqu’ici Ă  fonder les mathĂ©matiques soit sur la thĂ©orie des nombres naturels, soit sur celle des ensembles, soit sur la logique. On a d’ailleurs invoquĂ© Ă  cet Ă©gard diffĂ©rentes conceptions des nombres ou des ensembles, se distinguant par la nature des opĂ©rations permettant le passage d’un nombre ou d’un ensemble Ă  un autre. Il pourrait ĂȘtre

intĂ©ressant de poursuivre systĂ©matiquement l’analyse psychologique dĂ©jĂ  commencĂ©e des procĂ©dĂ©s de constructions des nombres et des ensembles, en relation avec l’étude des structures logiques dont il a Ă©tĂ© question sous II.

Bornons nous, pour l’instant, Ă  dire quelques mots des « structures », dans la, perspective selon laquelle les Bourbaki ont envisagĂ© cette notion.

Dans un ouvrage dĂ©jĂ  ancien mais qui conserve tout son intĂ©rĂȘt, 241 P. Boutroux cherchait Ă  caractĂ©riser les trois principales pĂ©riodes de l’histoire des mathĂ©matiques par les types respectifs d’« idĂ©al scientifique » que les mathĂ©maticiens eux-mĂȘmes se proposaient d’atteindre. Les mathĂ©matiques grecques, tout d’abord, prĂ©sentent un idĂ©al « contemplatif » en ce sens que la comprĂ©hension mathĂ©matique consistait pour eux Ă  contempler les propriĂ©tĂ©s des nombres et des figures en Ă©liminant du champ de leur discipline tout ce qui rappelait l’activitĂ© du sujet (les rĂšgles de calcul, l’algĂšbre, les courbes dites mĂ©caniques non obtenues par la rĂšgle et le compas, le mouvement lui-mĂȘme, etc.). Les mathĂ©matiques modernes dĂ©butent au contraire sous le signe d’un idĂ©al « synthĂ©tiste », qui souligne le rĂŽle de la libre construction de l’esprit : algĂšbre, gĂ©omĂ©trie analytique, analyse (ou algĂšbre de l’infini), etc. Enfin, apparaĂźt avec les mathĂ©matiques contemporaines un idĂ©al d’« objectivitĂ© intrinsĂšque » avec le sentiment d’une rĂ©alitĂ©, non physique, mais qui rĂ©siste Ă  la libre construction du sujet.

Du point de vue psychogĂ©nĂ©tique (qui n’est pas celui de P. Boutroux), il est aisĂ© d’expliquer les deux premiĂšres de ces pĂ©riodes par le processus connu de la prise de conscience, laquelle s’attache d’abord aux rĂ©sultats extĂ©rieurs de l’action ou de l’opĂ©ration avant de dĂ©couvrir le mĂ©canisme mĂȘme de ces opĂ©rations. A cet Ă©gard la pĂ©riode synthĂ©tiste peut ĂȘtre conçue comme caractĂ©risĂ©e par la prise de conscience historique des opĂ©rations, tandis que les mathĂ©matiques grecques s’expliqueraient par un dĂ©faut de prise de conscience ou une sous-estimation du rĂŽle de l’opĂ©ration, d’oĂč leur caractĂšre sta-

tique : leur mĂ©fiance Ă  l’égard du mouvement, de l’analyse du continu ou de l’utilisation de l’infini. Quant Ă  1’« objectivitĂ© intrinsĂšque » de la troisiĂšme pĂ©riode, il s’agirait, en cette perspective psychologique, d’une dĂ©couverte des structures opĂ©ratoires, c’est-Ă -dire du fait que les opĂ©rations ne s’ajoutent pas librement les unes aux autres mais se coordonnent nĂ©cessairement en structures d’ensemble dont les lois de totalitĂ© s’imposent de façon organique et rĂ©sistent Ă  l’arbitraire individuel. S’il en Ă©tait ainsi, la rĂ©alitĂ© la plus profonde psychologiquement, Ă  savoir la structure opĂ©ratoire, serait suivant la rĂšgle dĂ©couverte en dernier lieu, car, selon le mot profond d’Aristote, l’ordre de l’analyse renverse parfois l’ordre de la genĂšse (πρnÏ‰ÌƒÎżÎ· ÎŒáœČΜ áœłÎœ Ï„áż‡ ᜱταλύσΔÎč áŒ“ÏƒÏ‡Î±Ï„ÎżÎœ ÎŽáœČ áœłÎœ Ï„áż‡ ÎłÎ”ÎœÎ­ÏƒÎ”Îč).

Mais, si cette interprĂ©tation n’est naturellement qu’une hypothĂšse, le principal problĂšme que nous paraĂźt poser Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique la situation des mathĂ©matiques actuelles tient prĂ©cisĂ©ment Ă  cette notion de « structure », telle que l’a en particulier renouvelĂ©e l’école de Bourbaki. En effet, l’épistĂ©mologie mathĂ©matique a de tous temps oscillĂ© en deux ensembles de solutions en ce qui concerne le type de rĂ©alitĂ© ou d’existence Ă  confĂ©rer aux ĂȘtres mathĂ©matiques : les solutions qui leur confĂšre une existence extĂ©rieure Ă  l’esprit humain (tels l’empirisme qui les relie Ă  la rĂ©alitĂ© physique et le platonisme qui leur attribue une existence idĂ©ale) et les solutions qui les rattache Ă  l’esprit humain, soit Ă  titre de structures a priori ou innĂ©es (Kant), soit Ă  titre de conventions ou de langage (empirisme logique) soit enfin Ă  titre de construction continue en relation avec l’élaboration des structures opĂ©ratoires de l’intelligence en gĂ©nĂ©ral. Or, la maniĂšre dont les Bourbaki ont repensĂ© « l’architecture des mathĂ©matiques » en fonction de la notion de « structure » (entendue comme un systĂšme prĂ©sentant ses lois propres de totalitĂ©) nous paraĂźt conduire Ă  poser le problĂšme en des termes plus prĂ©cis et d’ailleurs assez inattendus, car l’école bourbakiste semble orientĂ©e vers les solutions du premier type, dans le sens d’une forme de platonisme, tandis que la psychogenĂšse des opĂ©rations mathĂ©matiques chez l’enfant suggĂšre la derniĂšre, des solutions indiquĂ©es Ă  l’instant. En effet, les trois « structures mĂšres » de Bourbaki correspondent sous une forme gĂ©nĂ©rale et abstraite Ă  ce que sont, sous une forme particuliĂšre et limitĂ©e Ă  certaines intuitions concrĂštes, les

trois structures fondamentales caractĂ©risant les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques chez l’enfant. Il vaut sans doute la peine de consacrer quelque effort collectif Ă  la vĂ©rification dĂ©taillĂ©e d’une telle hypothĂšse, car si elle Ă©tait vraie, elle confĂ©rerait aux structures en question un caractĂšre « naturel », suivant une expression souvent employĂ©e, qui serait d’un certain intĂ©rĂȘt pour l’épistĂ©mologie mathĂ©matique.

Rappelons d’abord les termes du problĂšme. A la base de l’édifice des mathĂ©matiques, on a d’abord cherchĂ© Ă  situer quelques natures simples, imaginĂ©es sur le mode atomistique qui paraissait le plus « naturel ». C’étaient par exemple les nombres entiers, que Kronecker attribuait Ă  Dieu lui mĂȘme par opposition aux autres variĂ©tĂ©s numĂ©riques relevant de la fabrication humaine. 251 Ou bien c’étaient le point, la ligne, etc., c’est-Ă -dire des ĂȘtres donnĂ©s en eux-mĂȘmes que l’esprit Ă©tait appelĂ© soit Ă  contempler soit Ă  manipuler, mais alors prĂ©existant aux opĂ©rations s’appliquant Ă  eux aprĂšs coup. Or, le remaniement qui entraĂźne l’idĂ©e de structure dans le jeu des dĂ©finitions et des dĂ©monstrations renverse ces perspectives. Au lieu de dĂ©finir les Ă©lĂ©ments isolĂ©ment, par convention ou construction, la dĂ©finition structurale consiste Ă  les caractĂ©riser par les relations opĂ©ratoires qu’ils entretiennent entre eux en fonction du systĂšme, et cette dĂ©finition d’un Ă©lĂ©ment tiendra lieu de dĂ©monstration de sa nĂ©cessitĂ©, en tant qu’il est posĂ© comme appartenant Ă  un systĂšme dont les parties sont interdĂ©pendantes.

Ainsi un principe de totalitĂ© est donnĂ© dĂšs le dĂ©part dans l’ordre de construction et de filiation des ĂȘtres mathĂ©matiques et modifie dĂšs lors de façon trĂšs significative l’architecture de l’ensemble : partant de quelques structures fondamentales, la marche suivie consiste Ă  les diffĂ©rencier du gĂ©nĂ©ral au particulier et Ă  les combiner entre elles du simple au complexe d’oĂč une hiĂ©rarchie substituant aux anciens domaines juxtaposĂ©s une sĂ©rie de plans superposĂ©s selon ces deux procĂ©dĂ©s complĂ©mentaires de gĂ©nĂ©ration.

Les trois structures fondamentales sur lesquelles repose l’édifice mathĂ©matique, seraient alors, selon les Bourbaki, les structures algĂ©briques dont le prototype est le groupe, les

structures d’ordre dont la variĂ©tĂ© la plus couramment utilisĂ©e aujourd’hui est le rĂ©seau ou « lattice » et les structures topologiques. Notons d’emblĂ©e que la forme de rĂ©versibilitĂ© propre aux structures algĂ©briques est l’inversion : par exemple dans un groupe le produit de l’opĂ©ration directe et de son inverse est l’opĂ©ration identique ou nulle, soit 1. 1-1 = 0. Au contraire la forme de rĂ©versibilitĂ© la plus gĂ©nĂ©rale propre au rĂ©seau est la rĂ©ciprocité : si nous dĂ©signons par AR la « borne infĂ©rieure » Ou « joint » d’un rĂ©seau, par A + B sa « borne supĂ©rieure » ou « meet », par le signe → la relation « prĂ©cĂšde » et par ← la relation « succĂšde », la loi de dualitĂ© permutant X et + ainsi que → et ← transforme (AB) → (A + B) en (A + B) ← (AB) ce qui n’est pas une inversion au sens de la nĂ©gation, mais bien une rĂ©ciprocitĂ©. Nous retrouvons ainsi les deux formes fondamentales de rĂ©versibilitĂ© qui sont Ă  l’oeuvre dans le dĂ©veloppement opĂ©ratoire de l’enfant ce qui nous permet de supposer l’existence d’une certaine parentĂ© entre les structures de Bourbaki et celles de l’intelligence en gĂ©nĂ©ral.

Rappelons d’abord que la forme d’organisation des notions dont procĂšde l’idĂ©e de « structure », et qui consiste Ă  procĂ©der de la totalitĂ© Ă  l’élĂ©ment et non pas l’inverse comme faisait la composition atomistique, est devenue d’inspiration courante dans la psychologie des fonctions cognitives (perception et intelligence), et en linguistique (structuralisme) et cela indĂ©pendamment de l’évolution rĂ©cente des mathĂ©matiques. Sur le terrain de la perception la thĂ©orie de la Gestalt nous a habituĂ©s depuis 1912 Ă  l’existence de « formes d’ensemble » prĂ©cĂ©dant la dissociation en Ă©lĂ©ments, et caractĂ©risĂ©s par un mode de composition non additif et irrĂ©versible. Sur le terrain de la pensĂ©e, ces « gestalt » non additives ne suffisent plus Ă  expliquer le mĂ©canisme des opĂ©rations intellectuelles et nous avons Ă©tĂ© conduit Ă  lui substituer la notion de structures d’ensemble opĂ©ratoires 261 (ce vers quoi a fini par tendre Wertheimer lui-mĂȘme, l’un des fondateurs de la Gestalttheorie, comme le montre son dernier ouvrage posthume 272). Ce sont ces structures opĂ©ratoires (dont il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© question au § 2) que nous allons comparer aux structures mathĂ©matiques, et non pas naturelle-

ment les « gestalt », qui ne nous paraissent pas constituer la source des autres structures mentales (malgré les espoirs initiaux de la théorie de la forme) et qui constituent un cas particulier relatif à certains domaines (effets perceptifs de champ, etc.).

Il est en effet clair qu’il existe une certaine parentĂ© entre les trois structures fondamentales ou « structures mĂšres » de Bourbaki et les structures les plus Ă©lĂ©mentaires qui sont Ă©laborĂ©es au cours du dĂ©veloppement des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques chez l’enfant. Mais il s’agira d’analyser de prĂšs en quoi consiste cette parentĂ© et pour cela l’organisation d’un travail d’équipe entre mathĂ©maticiens et psychologues sera nĂ©cessaire comme dans le domaine des relations entre les structures logiques et les activitĂ©s mentales du sujet.

Bornons nous donc pour l’instant Ă  rappeler les donnĂ©es psychologiques dont nous disposons dĂ©jĂ  actuellement et qui permettent de justifier avec quelque optimisme l’étude d’une telle parentĂ©.

A commencer par les « structures algĂ©briques », on en trouve un certain nombre de cas particuliers chez l’enfant dĂšs le niveau des opĂ©rations « concrĂštes » (niveau III) et, chose intĂ©ressante, dĂšs le niveau sensori-moteur sous une forme simplement pratique (niveau I). Il convient d’insister Ă  cet Ă©gard sur le fait que, si tardive qu’ait Ă©tĂ© la dĂ©couverte de la notion de « groupe » en tant qu’ĂȘtre mathĂ©matique (Galois au XIXe siĂšcle), ses propriĂ©tĂ©s les plus gĂ©nĂ©rales expriment en rĂ©alitĂ© certains des mĂ©canismes les plus caractĂ©ristiques de l’intelligence. Par exemple, le fait que le produit de deux opĂ©rations du groupe donne encore une opĂ©ration du groupe correspond Ă  la coordination de deux schĂšmes d’action en un nouveau schĂšme du mĂȘme systĂšme d’actions ; le fait qu’à une opĂ©ration du groupe correspond toujours une opĂ©ration inverse exprime la rĂ©versibilitĂ© des actions devenues ainsi opĂ©ratoires et, sur le plan pratique, exprime la conduite du « retour » ; le fait que le produit d’une opĂ©ration et de son inverse donne l’opĂ©ration identique ou nulle correspond Ă  la possibilitĂ© lors d’une conduite de retour de retrouver le point de dĂ©part inchangé ; enfin, l’associativitĂ© du groupe correspond Ă  la possibilitĂ© d’atteindre un mĂȘme point d’arrivĂ©e par des chemins diffĂ©rents, autrement

dit, sur le plan pratique, Ă  la conduite du « dĂ©tour ». C’est pourquoi il n’est nullement absurde de considĂ©rer les dĂ©tours et les retours d’un bĂ©bĂ© d’1 1/2 Ă  2 ans, une fois achevĂ©e la structuration de son espace pratique et proche, comme caractĂ©ristiques d’un « groupe de dĂ©placements », mais en actions et non encore en reprĂ©sentations. C’est ce qu’avait dĂ©jĂ  remarquĂ© H. PoincarĂ©, Ă  cette rĂ©serve prĂšs qu’il considĂ©rait ce groupe comme innĂ©, alors qu’il constitue la forme d’équilibre finale d’un dĂ©veloppement relativement complexe (avec dĂ©centration Ă  partir d’un Ă©tat initial de centration sur le corps propre, oĂč le groupe est encore impossible faute de trajectoires autonomes des mobiles et de permanence des objets).

Mais c’est au niveau des opĂ©rations concrĂštes (niveau III) que le groupe et les structures algĂ©briques en gĂ©nĂ©ral prennent toute leur importance. La principale caractĂ©ristique de l’emploi de la structure de groupe est sans doute, en effet, la constitution d’« invariants » ; or, c’est prĂ©cisĂ©ment Ă  ce niveau de dĂ©veloppement que l’enfant, aprĂšs avoir ignorĂ© ou niĂ© la conservation des formes les plus Ă©lĂ©mentaires de quantitĂ©s, en arrive Ă  considĂ©rer comme nĂ©cessaire l’invariance des ensembles logiques et numĂ©riques, des longueurs et des distances, des quantitĂ©s physiques continues, etc. Et l’examen de la constitution de ces divers invariants met en Ă©vidence, en chaque cas particulier, l’intervention d’une structure rĂ©versible soit de groupe proprement dit (une transformation et son inverse), soit de « groupement », etc. (voir au § 2). Lorsque l’on songe que la constitution progressive de ces invariants a Ă©chappĂ© Ă  l’attention de tous les pĂ©dagogues, ainsi d’ailleurs qu’à celle des psychologues, tant les uns et les autre les considĂ©raient comme devant aller de soi Ă  tout Ăąge, on ne peut qu’ĂȘtre frappĂ© de l’importance des structures algĂ©briques pour l’intelligence en gĂ©nĂ©ral, et de leur caractĂšre spontanĂ©, c’est-Ă -dire relativement indĂ©pendant de l’enseignement scolaire explicite.

Quant aux « structures d’ordre », elles sont sous leurs formes Ă©lĂ©mentaires (sĂ©riation, correspondances sĂ©riales, etc.), tout aussi importantes et tout aussi spontanĂ©es que les structures algĂ©briques, et leur Ă©laboration s’effectue parallĂšlement et en synchronisme complet avec elles, mais partant sur les systĂšmes de relations et non plus de classes. Ces structures d’ordre aboutissent notamment Ă  la constitution de la rĂ©versibilitĂ© par rĂ©ci-

procitĂ© qui joue un rĂŽle aussi essentiel que l’inversion dans le fonctionnement de l’intelligence en gĂ©nĂ©ral et des structures logico-mathĂ©matiques.

Restent les structures topologiques dont la liaison avec les mĂ©canismes spontanĂ©s de l’organisation intellectuelle semble au premier abord moins Ă©vidente. Mais ce n’est lĂ  qu’une apparence, due aux prĂ©jugĂ©s de notre enseignement scolaire Ă©lĂ©mentaire qui nous poussent Ă  considĂ©rer, conformĂ©ment Ă  l’ordre historique de la constitution des notions gĂ©omĂ©triques, les intuitions mĂ©triques euclidiennes comme la forme nĂ©cessaire de dĂ©part de l’organisation de l’espace. Or, il se trouve que, selon la ligne gĂ©nĂ©rale des constatations psychologiques que nous rappelons ici, l’ordre de construction gĂ©nĂ©tique des notions spatiales est Ă  la fois inverse de l’ordre historique des dĂ©couvertes gĂ©omĂ©triques et conforme, par consĂ©quent, Ă  l’ordre axiomatique de la construction des gĂ©omĂ©tries. Historiquement, la crĂ©ation de la gĂ©omĂ©trie mĂ©trique euclidienne a prĂ©cĂ©dĂ© de nombreux siĂšcles celle de la gĂ©omĂ©trie projective tandis que la topologie, conformĂ©ment au renversement dĂ» Ă  la loi de prise de conscience que nous rappelions plus haut, n’a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e qu’en dernier lieu en vertu mĂȘme de son caractĂšre formateur primitif. Axiomatiquement, au contraire, la topologie est Ă  situer au point de dĂ©part de la construction gĂ©omĂ©trique, tandis que d’elles peuvent ĂȘtre dĂ©rivĂ©es parallĂšlement la gĂ©omĂ©trie projective, d’une part et la mĂ©trique euclidienne, d’autre part (celle ci par l’intermĂ©diaire de la mĂ©trique gĂ©nĂ©rale) ; en outre les groupes projectifs et le groupe des dĂ©placements euclidiens sont eux mĂȘmes reliĂ©s entre eux par des structures intermĂ©diaires telles que les groupes de la gĂ©omĂ©trie affine et des similitudes. 281 Or, il est d’un grand intĂ©rĂȘt de constater que les intuitions spatiales les plus Ă©lĂ©mentaires de l’enfant sont de nature topologique, du moins sur le plan de la reprĂ©sentation imagĂ©e et du dessin par opposition aux conduites sensori-motrices et perceptives (mais sur ce plan plus primitif on retrouve sans doute la mĂȘme Ă©volution, qui prĂ©figure ou anticipe simplement celle des reprĂ©sentations). C’est ainsi que les premiĂšres reprĂ©sentations figurales de l’enfant ne tiennent compte que des propriĂ©tĂ©s de voisinage et de sĂ©paration, de

continuitĂ© et de discontinuitĂ©, de fermeture et d’ouverture, d’intĂ©rioritĂ© et d’extĂ©rioritĂ© par rapport Ă  une frontiĂšre (y compris la position sur la frontiĂšre), etc., par opposition aux propriĂ©tĂ©s des droites, des angles, des parallĂšles, etc. Par exemple Ă  un Ăąge oĂč il dessine indistinctement les carrĂ©s, rectangles, triangles et cercles comme des courbes fermĂ©es, l’enfant de 3 ans environ distinguera une croix ou un anneau ouvert de ces courbes fermĂ©es et saura reprĂ©senter par rapport Ă  une courbe fermĂ©e un petit anneau intĂ©rieur Ă  sa frontiĂšre, extĂ©rieur ou placĂ© sur la frontiĂšre. C’est Ă  partir de ces relations topologiques que s’élaborent ensuite, mais parallĂšlement et synchroniquement, les relations projectives (par diffĂ©renciation des « points de vue »), les relations euclidiennes (par introduction des invariants de distance) et certains cas particuliers ’de relations affines (conservation des parallĂšles) et de similitude (conservation des parallĂšles et des angles).

Mais s’il existe ainsi une convergence remarquable entre l’ordre axiomatique et l’ordre gĂ©nĂ©tique des constructions, ce qui justifie le caractĂšre naturel des structures topologiques en ce qui concerne le continu (comme des structures algĂ©briques et des structures d’ordre en ce qui concerne les ensembles quelconques), il n’en faut pas moins souligner la diffĂ©rence considĂ©rable suivante : tandis que les trois structures mĂšres des Bourbaki sont de nature gĂ©nĂ©rale et abstraite, leurs reprĂ©sentants gĂ©nĂ©tiques dans le dĂ©veloppement des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques de l’enfant sont constituĂ©es par de simples cas particuliers trĂšs limitĂ©s et trĂšs concrets (notamment dans le domaine topologique, oĂč il s’agit de ce qu’on pourrait appeler une topologie euclidienne). 291 Autrement dit, le primitif, axiomatiquement parlant, coĂŻncide avec le plus gĂ©nĂ©ral, tandis que l’élĂ©mentaire, gĂ©nĂ©tiquement parlant, consiste en une sorte d’exemplaritĂ© limitĂ©e et concrĂšte de structures dont le caractĂšre gĂ©nĂ©ral demeure en quelque sorte virtuel. Remarquons d’ailleurs que la question est Ă  peu prĂšs la mĂȘme en ce qui concerne les structures logiques, les normes S du sujet (dont nous parlions au § 2) consistant en structures faibles par opposition Ă  leurs correspondants axiomatisĂ©s F qui sont beau-

en prĂ©sence d’un problĂšme de portĂ©e assez large et que l’on pourrait appeler celui des rapports entre le gĂ©nĂ©ral et l’élĂ©mentaire, autrement dit entre le fondamental axiomatique et le primitif gĂ©nĂ©tique.

Il va donc de soi que, pour discuter de façon efficace un tel problĂšme, un travail d’équipe est Ă  nouveau nĂ©cessaire, de maniĂšre Ă  dĂ©gager le dĂ©tail de ces rapports entre l’élĂ©mentaire gĂ©nĂ©tique et le gĂ©nĂ©ral axiomatique. Une telle recherche pourrait ĂȘtre conduite Ă  propos de chacune. des trois « structures mĂšres » des Bourbaki. En ce qui concerne la structure topologique, on pourrait presque chercher Ă  mettre en correspondance les axiomes successifs qu’introduisent, par exemple, Alexandroif et Hopf 301 ou les opĂ©rations successives de Kuratowski 312 avec les conduites spatiales de l’enfant rangĂ©es dans leur ordre de formation. Jadis le logicien J. Nicod (l’auteur du cĂ©lĂšbre « axiome unique » susceptible de fonder la logique des propositions), s’était intĂ©ressĂ© Ă  une sorte de genĂšse de l’espace dans un tel esprit de rapprochement entre l’axiomatique gĂ©omĂ©trique et nos conduites les plus simples relatives aux objets : 323 mais il ne s’agissait que d’une genĂšse idĂ©ale et l’étude de la genĂšse rĂ©elle supposerait une collaboration dans le dĂ©tail entre mathĂ©maticiens et psychologues.

Nous avons insistĂ© sur le problĂšme des structures parce que c’est le plus gĂ©nĂ©ral. Mais un grand nombre de questions plus restreintes pourraient donner lieu Ă  une collaboration analogue, en ce qui concerne, en particulier, certaines notions, de signification courante et en apparence Ă©vidente, qu’utilise parfois le mathĂ©maticien par simples postulats ou conventions, alors qu’elles recouvrent une grande complexitĂ© psychologique ou opĂ©ratoire.

Telle est, par exemple, la notion du « distinct ». Lorsque Russell, Ă  la suite de Frege, rĂ©duit le nombre cardinal Ă  la classe logique sans intervention de l’ordre, il admet la possibilitĂ© d’une correspondance un Ă  un, c’est-Ă -dire bi-univoque et rĂ©ciproque entre les membres individuels de deux classes

rendues ainsi Ă©quivalentes, et il est facile de trouver chez l’enfant de telles conduites qui justifieraient en apparence la thĂšse de Frege Russell en ce qui concerne la formation du nombre cardinal. Mais, pour qu’une telle correspondance soit possible, il est naturellement nĂ©cessaire que les Ă©lĂ©ments de chacune de ces deux classes soient distinguĂ©s les uns des autres. Sur quoi se fonde alors cette propriĂ©tĂ© qu’ils prĂ©sentent d’ĂȘtre « distincts » ? Dans le cas oĂč ces Ă©lĂ©ments possĂšdent des caractĂšres qualitatifs diffĂ©rents (tels que ceux d’individus vivants, dont deux quelconques ne sont jamais entiĂšrement ressemblants), on peut assurĂ©ment faire appel Ă  ces diffĂ©rences qualifiĂ©es, encore que ce soit un mauvais argument, car on commence alors par fonder la correspondance sur des qualitĂ©s dont on fait ensuite abstraction pour transformer les individus qualifiĂ©s en unitĂ©s numĂ©riques homogĂšnes ! Mais si les Ă©lĂ©ments individuels sont tous exactement pareils (comme des jetons, etc., que l’on choisira sans distinction apparente) ? Ici le « distinct » suppose Ă©videmment un ordre, soit spatial (rangĂ©e), soit temporel, sot simplement relatif aux conduites d’énumĂ©ration ou de numĂ©rotation du sujet. Ainsi le distinct suppose peut ĂȘtre toujours ou des qualitĂ©s dont on fait par ailleurs abstraction ou un ordre dont on prĂ©tend Ă©viter l’intervention. Quand le mathĂ©maticien utilise sans critique le terme de « distinct » en admettant, par dĂ©finition conventionnelle, l’existence d’une classe, finie ou infinie, d’élĂ©ments non ordonnĂ©s mais distincts, ou bien il se place au point de vue d’un Dieu qui pourrait se dispenser de l’usage de nos opĂ©rations intellectuelles (ce qui simplifierait ses critĂšres de la non contradiction), ou bien il recouvre d’un mot un ensemble d’opĂ©rations implicites qu’il serait Ă©pistĂ©mologiquement intĂ©ressant de dĂ©gager, car toute la question de la construction du nombre dĂ©pend de telles connexions cachĂ©es entre les opĂ©rations elles mĂȘmes. A cet Ă©gard il pourrait mĂȘme ĂȘtre important d’étudier les connexions entre opĂ©rations comme telles, qui sont sans doute distinctes des liaisons entre les notions intervenant en une axiomatique, car si, en bonne rĂšgle, l’on doit s’en tenir Ă  la seule dĂ©finition des notions dĂ©finies sans faire intervenir en rien leurs autres significations possibles et en bannissant ainsi toute intervention de l’« implicite », il reste Ă  considĂ©rer les indĂ©finissables, et ce sont peut ĂȘtre ces notions indispensables de dĂ©part qui dissimuleront toute la complexitĂ© opĂ©ratoire dont il s’agirait de faire l’analyse.

D’autres notions qu’il serait sans doute instructif d’étudier en Ă©quipes seraient certains concepts de la thĂ©orie des probabilitĂ©s comportant des implications psychologiques ou opĂ©ratoires, par exemple celle de la probabilitĂ© d’un Ă©vĂ©nement isolĂ©. On sait que pour certains mathĂ©maticiens comme V. Mises et Reichenbach, toute probabilitĂ© est relative Ă  une collection d’évĂ©nements. Mais d’autres thĂ©oriciens, comme E. Borel ont au contraire voulu sauvegarder l’intuition de la probabilitĂ© d’un Ă©vĂ©nement unique, comme le jugement d’un mĂ©decin sur le dĂ©cĂšs probable d’un malade atteint d’une forme rare de tuberculose, de telle sorte que sa classe « se rĂ©duirait Ă  la limite Ă  un cas unique ». 331 Mais il se pose alors un problĂšme psychologique, qui est de savoir si l’évaluation de tels cas mĂȘme supposĂ©s uniques, n’implique pas toujours une sĂ©rie d’expĂ©riences antĂ©rieures, donc malgrĂ© tout une table implicite de distribution. De mĂȘme qu’en logique le « nĂ©cessaire » en comprĂ©hension correspond au « toujours » en extension, de mĂȘme il se pourrait que le « plus ou moins probable » en comprĂ©hension soit le corrĂ©latif obligĂ© du « plus ou moins frĂ©quent » en extension
 On pourrait, de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale se livrer entre mathĂ©maticiens et psychologues, Ă  une Ă©tude systĂ©matique de la notion de probabilitĂ© subjective, notamment dans les cas oĂč cette notion se conforme ou ne se conforme pas aux axiomes d’additivitĂ© (cf. les travaux de Ward Edwards).

§ 4. ProblĂšmes d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en relation avec la physique.

On pourrait supposer, que l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique des sciences expĂ©rimentales soulĂšve des problĂšmes d’une autre nature que celle des sciences formelles, en ce sens que celles-lĂ  prĂ©senteraient une filiation moins directe que celles ci Ă  partir de la pensĂ©e commune l’enfant est toujours, dĂšs un certain niveau, plus ou moins mathĂ©maticien et logicien, tandis

qu’il semble au premier abord moins orientĂ© vers la connaissance physique et moins encore vers la connaissance biologique. DĂšs lors, si l’on peut chercher dans le dĂ©veloppement de l’enfant les racines du nombre, de l’espace et des structures logiques, il serait impossible de remonter sur ce terrain Ă  la psychogenĂšse de notions comme celles de « spin » ou d’« invariant relativiste ».

Rappelons d’abord que l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ne saurait se limiter aux niveaux Ă©lĂ©mentaires et qu’un aspect essentiel de l’étude de la genĂšse des concepts consisterait Ă  suivre leur construction jusque chez l’adulte et chez le savant qui les modifie et en crĂ©e de nouveaux. Cette recherche n’a pas Ă©tĂ© entreprise jusqu’ici parce que les rares auteurs s’intĂ©ressant au langage rĂ©el de l’adulte (Arne Naess) ne se sont pas placĂ©s dans une perspective gĂ©nĂ©tique et que ceux qui ont adoptĂ© cette derniĂšre ne se sont pas encore occupĂ© de l’adulte. Mais il est clair que le cadre de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique dĂ©passe trĂšs largement celui de la psychologie de l’enfant.

Cela dit, il n’est nullement Ă©vident a priori que la relation entre les sciences expĂ©rimentales et la pensĂ©e commune, mĂȘme si la libĂ©ration et la constitution autonome de ces sciences par rapport Ă  cette pensĂ©e ont Ă©tĂ© tardives historiquement (et mĂȘme si ce retard s’explique gĂ©nĂ©tiquement), soit d’une autre nature que la relation entre les sciences formelles et la connaissance logico-mathĂ©matique prĂ©scientifique. D’une part, en effet, un grand nombre de notions physiques tirent leur origine de notions communes s’élaborant dĂ©jĂ  au cours de l’enfance : notions de temps et de vitesse, de force (ou de travail, etc.) de masse et de poids, de loi, de hasard et de causalitĂ©, etc. D’autre part, si les transformations et la dĂ©santhropomorphisation nĂ©cessaires pour confĂ©rer un statut scientifique aux notions tirĂ©es de la connaissance commune paraissent plus considĂ©rables dans le cas des concepts physiques que dans celui des concepts logico-mathĂ©matiques, cela est peut ĂȘtre dĂ» au fait que l’on oublie (ou que l’on ignore simplement) les stades initiaux au cours desquels les derniers concepts se prĂ©sentaient sous une forme prĂ©opĂ©ratoire encore dominĂ©e par de nombreuses adhĂ©rences subjectives (non conservation, etc.).

La vraie raison des hĂ©sitations que l’on peut Ă©prouver quant au rendement possible des recherches gĂ©nĂ©tiques en Ă©pistĂ©mo-

logie physique tient sans doute davantage aux attitudes historiques courantes des physiciens envers la psychologie, comparées à celles des mathématiciens.

Parmi les reprĂ©sentants des sciences exactes s’intĂ©ressant Ă  l’épistĂ©mologie, les mathĂ©maticiens ont toujours Ă©tĂ©, en effet, ceux qui ont le plus volontiers fait appel Ă  des considĂ©rations gĂ©nĂ©tiques ou au moins psychologiques. Et la chose se comprend d’elle mĂȘme, car, si portĂ©s qu’ils aient pu l’ĂȘtre par ailleurs vers un certain platonisme ou tout au moins vers l’idĂ©al d’une « objectivitĂ© intrinsĂšque » indĂ©pendante de la libre construction individuelle, le fait que les objets de leur science aient Ă©tĂ© ou inventĂ©s ou dĂ©couverts par le seul secours de la dĂ©duction ou de l’intuition, c’est-Ă -dire de mĂ©canismes mentaux sans emploi d’appareils ni de techniques de laboratoire, a naturellement rendu les mathĂ©maticiens plus accessibles Ă  l’idĂ©e d’un rapprochement avec les donnĂ©es psychologiques. Par contre, sauf lorsqu’ils s’efforçaient de lier leur Ă©pistĂ©mologie Ă  une philosophie plus gĂ©nĂ©rale des sciences, comme l’empirisme (Helmholtz) et l’idĂ©alisme de la sensation (Mach), les physiciens ont Ă©tĂ© beaucoup plus rĂ©servĂ©s et ce n’est que rĂ©cemment, lorsqu’ils ont dĂ©couvert le rĂŽle nĂ©cessaire des activitĂ©s de l’observateur, dans l’organisation et la lecture mĂȘme des donnĂ©es de l’expĂ©rience qu’ils se sont rapprochĂ©s de la psychologie, mais souvent sans en prendre conscience. Ce rapprochement ne fera sans doute que s’accentuer, Ă  la double condition seulement de se libĂ©rer de l’emprise illĂ©gitime qu’a rĂ©ussi Ă  acquĂ©rir l’hypothĂšse simpliste de l’origine sensorielle de nos notions physiques et de se placer Ă  un point de vue rĂ©solument opĂ©ratoire, dans la direction indiquĂ©e par Bridgman, mais en replaçant l’opĂ©ration dans son dĂ©veloppement rĂ©el et dans un contexte psychologique qui lui restitue, en mĂȘme temps que sa dimension gĂ©nĂ©tique, sa signification entiĂšre d’instrument de connaissance.

On peut Ă  cet Ă©gard invoquer un exemple rĂ©cent qui dĂ©montre Ă  lui seul la possibilitĂ© d’une collaboration entre physiciens et psychologues et qui indique par consĂ©quent le genre de rendement qu’il est raisonnable d’escompter d’une Ă©pistĂ©mologie physique de caractĂšre gĂ©nĂ©tique.

Il y a de nombreuses années déjà (en 1928), A. Einstein, qui présidait en Suisse des entretiens de philosophie des scien-

ces, s’était intĂ©ressĂ© Ă  quelques-uns de nos rĂ©sultats concernant la causalitĂ© physique chez l’enfant et nous avait conseillĂ© de mettre Ă  l’étude le problĂšme suivant : l’intuition de la vitesse suppose-t-elle, dans sa formation, une comprĂ©hension prĂ©alable de la durĂ©e ou se constitue-t-elle indĂ©pendamment de cette derniĂšre notion ? On sait, en effet, que, dans la mĂ©canique classique, la vitesse y apparaĂźt comme constituant un rapport v = e : t tandis que les deux termes de ce rapport, c’est-Ă -dire l’espace parcouru e et la durĂ©e employĂ©e t constitueraient deux intuitions Ă©lĂ©mentaires, ou, comme on disait au XVIIe siĂšcle deux « natures simples ». Pour la mĂ©canique relativiste, au contraire, la durĂ©e apparaĂźt comme relative Ă  la vitesse et la vitesse comme une donnĂ©e premiĂšre, comportant un maximum et dans ce cas prĂ©sentant Ă©galement une propriĂ©tĂ© d’isotropie que confirme d’ailleurs l’expĂ©rience.

Nous nous sommes donc mis au travail, et, aprĂšs une sĂ©rie d’expĂ©riences plus laborieuses que l’on aurait pu prĂ©voir, avons abouti en 1945 et 46 Ă  la publication de deux ouvrages, sur la genĂšse de l’idĂ©e de temps 341 et sur les notions de mouvement et de vitesse chez l’enfant, 352 dont voici, trĂšs sommairement, les conclusions essentielles.

Il ne semble pas exister, tout d’abord, d’intuition primitive de la durĂ©e, par opposition Ă  l’ordre de succession plus facile Ă  saisir en fonction de l’organisation du contenu temporel c’est-Ă -dire des Ă©vĂ©nements eux-mĂȘmes. L’estimation de la simultanĂ©itĂ© ainsi que des durĂ©es totalement ou partiellement synchrones dĂ©pend en partie de l’égalitĂ© ou de l’inĂ©galitĂ© de vitesse des mobiles : facile quand les vitesses sont Ă©gales (avec mĂȘmes points de dĂ©part et d’arrivĂ©e) cette estimation est rendue plus complexe en cas d’inĂ©galitĂ© des vitesses comme si deux mouvements de vitesses inĂ©gales ne prĂ©sentaient pas au cours des premiers stades, de dimension temporelle commune. Bref, le temps apparaĂźt comme une coordination des vitesses, tandis que l’espace physique est une coordination des mouvements abstraction faite des vitesses.

Quant Ă  la vitesse, elle donne lieu au contraire en certains cas privilĂ©giĂ©s Ă  une intuition primitive fondĂ©e sur les relations d’ordre : c’est celle du dĂ©passement. Un mobile A qui se trouve en arriĂšre de B en un Ă©tat 1 et le devance en un Ă©tat 2 est jugĂ© Ă  tout Ăąge comme plus rapide que B. Si les trajets sont masquĂ©s par des tunnels de longueur trĂšs inĂ©gale, avec points de dĂ©part et d’arrivĂ©e respectivement simultanĂ©s, l’enfant juge les vitesses Ă©gales sans s’occuper des inĂ©galitĂ©s d’espaces parcourus dans le mĂȘme temps, mais si l’on enlĂšve les tunnels et que le dĂ©passement redevient visible, l’estimation redevient correcte. De mĂȘme deux mobiles parcourant de front deux pistes concentriques de longueurs trĂšs inĂ©gales ne peuvent donner lieu Ă  une estimation correcte des vitesses faute de dĂ©passement. C’est donc Ă  partir de l’intuition du dĂ©passement que se construit la notion de vitesse, par une gĂ©nĂ©ralisation conduisant d’abord Ă  un schĂšme de dĂ©passement virtuel, pour aboutir Ă  la structuration solidaire de la durĂ©e conçue comme proportionnelle Ă  l’espace parcouru rapportĂ© aux vitesses (t = e : y) et de la vitesse conçue comme le rapport complĂ©mentaire v = e : t.

Ajoutons que la perception comme telle de la vitesse est encore mal connue, par opposition aux compositions notionnelles ou reprĂ©sentatives (de caractĂšre prĂ©opĂ©ratoire) que nous venons de rappeler. Mais elle ne saurait constituer la source du rapport v = e : t car il n’y a ni perception correcte de la durĂ©e t ni perception correcte de l’espace parcouru e (sur ce point les arrivĂ©es constituent aussi l’indice dominant).

Or, ces rĂ©sultats psychogĂ©nĂ©tiques sur les notions de temps et de vitesse, aboutissements d’une recherche inspirĂ©e par le crĂ©ateur de la thĂ©orie de la relativitĂ©, sont rĂ©cemment retournĂ©s Ă  la physique relativiste sous une forme qui nous paraĂźt trĂšs significative du point de vue des Ă©changes possibles entre les deux disciplines. Il faut d’abord se souvenir du fait que, antĂ©rieurement Ă  la thĂ©orie de la relativitĂ©, les relations entre le temps et la vitesse ont toujours prĂ©sentĂ© une sorte de cercle vicieux : on dĂ©finit, d’une part, la vitesse en utilisant le temps, mais on mesure celui-ci, d’autre part, au moyen de petites oscillations ou de mouvements uniformes qui impliquent la vitesse.

Or, un physicien français, M. J. AbelĂ©, 361 partant de nos recherches en psychologie de l’enfant, a eu l’idĂ©e de chercher dans la rĂ©duction du concept de vitesse Ă  celui du dĂ©passement un moyen d’échapper Ă  ce cercle vicieux, tout en expliquant simultanĂ©ment par ailleurs, pourquoi la notion de vitesse est plus primitive que celle de durĂ©e, pourquoi la vitesse prĂ©sente un maximum et finalement pourquoi on doit admettre, en partant de ces prĂ©misses, le principe d’isotropie de la vitesse de la lumiĂšre qui restait un peu mystĂ©rieux dans l’exposĂ© initial de la relativitĂ©. En effet, conçue comme un simple dĂ©passement, la vitesse, nous dit M. AbelĂ©, devient une « grandeur qualitative » (ou quantitĂ© intensive). On ne la mesurera donc pas directement, mais en ordonnant les vitesses par une sĂ©rie de dĂ©passements superposĂ©s, on en construira la fonction additive par l’introduction d’un groupe abĂ©lien et d’une expression logarithmique. On tirera ainsi, d’une part, de cette fonction additive, la loi de composition des vitesses propre Ă  la relativitĂ©. En outre, en introduisant la « distance cinĂ©matique » entre deux vitesses constantes et de mĂȘme direction, on aboutira Ă  une expression de l’accĂ©lĂ©ration invariante par rapport aux transformations de Lorentz et surtout Ă  une expression unique pour la masse en mouvement, ce qui permet alors de retrouver la propriĂ©tĂ© d’isotropie de la vitesse de la lumiĂšre. On cherchera d’autre part, Ă  expliquer pourquoi la vitesse en tant que grandeur qualitative prĂ©sente, un tel maximum.

Il est d’un certain intĂ©rĂȘt pour la psychologie et pour l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tiques de constater que, en retraçant la formation rĂ©elle d’une notion, par l’analyse des rĂ©actions spontanĂ©es de l’enfant, on peut ainsi aboutir Ă  un schĂ©ma suffisamment Ă©lĂ©mentaire pour permettre Ă  un physicien de repenser la construction thĂ©orique propre Ă  un schĂ©ma aussi abstrait que la relativitĂ©, et surtout Ă  un domaine portant sur une Ă©chelle de phĂ©nomĂšnes aussi diffĂ©rente de celle des vitesses usuelles de l’expĂ©rience quotidienne.

NĂ©anmoins la collaboration ainsi esquissĂ©e entre la dĂ©duction physique et l’analyse psychogĂ©nĂ©tique ne nous paraĂźt pas achevĂ©e sur ce point, pour les deux raisons complĂ©mentaires

suivantes. La premiĂšre est que, comme nous le disions plus haut, la perception mĂȘme de la vitesse nous est encore mal connue, par opposition aux reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires et aux premiĂšres opĂ©rations : or, l’analyse de cette perception comme telle peut introduire de nouveaux Ă©lĂ©ments d’information. En second lieu M. AbelĂ©, qui ne distingue pas la perception de la reprĂ©sentation prĂ©opĂ©ratoire, nous paraĂźt enclin Ă  traiter la vitesse comme une sorte d’intensitĂ© perceptive (voir son chapitre plein d’intĂ©rĂȘt sur la loi de Fechner et la mesure des qualitĂ©s par l’introduction d’un systĂšme logarithmique). Or, ce qui est sans doute l’essentiel, gĂ©nĂ©tiquement parlant, dans l’idĂ©e du dĂ©passement, c’est la notion du changement d’ordre, notion reliĂ©e aux relations d’ordre qui caractĂ©risent de façon gĂ©nĂ©rale le primat des intuitions topologiques de l’enfant, par opposition aux relations mĂ©triques toujours ultĂ©rieures. D’un tel point de vue le dĂ©passement ne comporte par lui-mĂȘme aucun maximum, faute de constituer une qualitĂ© simple. Les questions qui se posent alors sont de savoir si, d’un tel point de vue, la construction physique de M. AbelĂ© demeure inchangĂ©e, ce que nous croyons volontiers, 371 mais Ă©galement si l’antithĂšse Ă©pistĂ©mologique entre le qualitatif et le spatial, que l’on pourrait tirer de son ouvrage (en rĂ©action contre la gĂ©omĂ©trisation cartĂ©sienne) se justifie elle aussi, ce dont nous douterions davantage.

En bref, il y a lĂ  un beau terrain de coordination entre de nouveaux travaux d’épistĂ©mologie physique et de nouvelles recherches psychogĂ©nĂ©tiques, et nous espĂ©rons pouvoir y revenir un jour. On peut de mĂȘme concevoir une sĂ©rie de recherches en commun sur certains problĂšmes classiques, comme le mĂ©canisme de formation des notions ou principes de conservation, etc., ou sur des problĂšmes plus rĂ©cents tels que d’expliquer psychologiquement pourquoi nous parvenons avec tant d’aisance Ă  nous libĂ©rer, en raison des progrĂšs de la microphysique, des intuitions qui paraissaient les plus nĂ©cessaires et Ă  certains Ă©gards les plus a priori (objet permanent, continuitĂ©, etc.).

Mais, par symĂ©trie avec les questions problĂšmes d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral que nous avons soulevĂ©es Ă  propos de la logique et des

mathématiques, nous aimerions plutÎt insister, à propos de la physique, sur deux grands problÚmes qui correspondent respectivement à celui des relations entre la logique et les activités du sujet et à celui du caractÚre « naturel » des structures mathématiques eu égard à la coordination des actions du sujet sur les objets.

Le premier de ces problĂšmes gĂ©nĂ©raux est celui de la lecture de l’expĂ©rience en physique. En ce qui concerne la lecture de l’expĂ©rience scientifique, c’est-Ă -dire la maniĂšre dont le physicien en son laboratoire prend acte des caractĂšres des phĂ©nomĂšnes qui se produisent en rĂ©ponse aux questions qu’il a posĂ©es Ă  la nature par l’intermĂ©diaire de divers dispositifs expĂ©rimentaux, on sait que les opinions des Ă©pistĂ©mologistes de la physique diffĂšrent Ă©tonnamment les unes les autres.

A l’un des pĂŽles extrĂȘmes de cet ensemble de doctrines, on trouve l’opinion suivant laquelle la lecture de l’expĂ©rience est effectivement une lecture, c’est-Ă -dire un simple enregistrement de donnĂ©es sensorielles dans lesquelles l’activitĂ© du sujet connaissant (donc du physicien) intervient au minimum. C’est ainsi que le grand physicien Mach croyait faire de la physique avec ses organes des sens et admettait que lire l’expĂ©rience consiste seulement Ă  percevoir ce qui se produit dans les objets sur lesquels on expĂ©rimente. Or, cette doctrine radicale a constituĂ©, comme on le sait, l’une des deux sources de l’empirisme logique, par l’intermĂ©diaire du Cercle de Vienne qui a hĂ©ritĂ© de Mach son empirisme sensoriel, 381 mais en lui ajoutant la nĂ©cessitĂ© d’une coordination avec la logique.

Le pĂŽle opposĂ© des opinions sur la lecture de l’expĂ©rience est reprĂ©sentĂ© sous une forme extrĂȘme par la doctrine Ă©pistĂ©mologique du physicien français Duhem, dont H. PoincarĂ© Ă©tait fort voisin sur le terrain de la thĂ©orie physique. Pour Duhem, la lecture de l’expĂ©rience ne constitue en rĂ©alitĂ© jamais une simple « lecture », Ă©tant donnĂ© que le contact le plus immĂ©diat possible du sujet de la connaissance scientifique avec les faits est dĂ©jĂ  une interprĂ©tation. Lorsque par exemple, le physicien regardant un appareil Ă©lectrique dit « le courant passe », il ne perçoit rien de plus que les oscillations d’une aiguille, et, pour tirer de cette perception la constatation du fait que le courant

passe (alors que l’homme de la rue n’aurait rien vu ou aurait confĂ©rĂ© Ă  ce qu’il voyait une toute autre signification), il faut nĂ©cessairement qu’il se fonde sur une sĂ©rie complexe d’interprĂ©tations : il faut, en effet, qu’il comprenne la structure de l’instrument qu’il utilise, il faut qu’il sache mettre l’aiguille oscillante en relation avec les autres parties de ce dispositif et il faut surtout qu’il confĂšre Ă  la notion de courant Ă©lectrique un sens ou une portĂ©e qui dĂ©pendent en rĂ©alitĂ© de toute une Ă©laboration thĂ©orique. En d’autres termes, selon Duhem, il n’existe pas de fait sans interprĂ©tation et pas d’interprĂ©tation sans une structuration dĂ©jĂ  relativement abstraite. C’est pourquoi Duhem en est venu jusqu’à nier la possibilitĂ© d’une « expĂ©rience cruciale », car la rĂ©ponse Ă  une telle expĂ©rience soi disant cruciale est toujours relative Ă  un systĂšme d’interprĂ©tations, de telle sorte que l’on n’obtient jamais ni un « oui » ni un « non » absolus, mais toujours et seulement une donnĂ©e dĂ©jĂ  interprĂ©tĂ©e — mais plus ou moins facilement ou difficilement — en fonction des thĂ©ories de dĂ©part.

Avant d’examiner en quoi ce dĂ©bat pourrait donner lieu Ă  une collaboration utile entre l’épistĂ©mologie physique et les recherches psychogĂ©nĂ©tiques, notons combien ce problĂšme de la pure lecture des faits, ou de la lecture conditionnĂ©e dĂšs son premier dĂ©but par une interprĂ©tation, est en rĂ©alitĂ© voisin du problĂšme des relations entre la logique et les activitĂ©s du sujet dont nous avons parlĂ© au § 2. En effet, dans la mesure oĂč la lecture de l’expĂ©rience ne consistera pas en un simple enregistrement de donnĂ©es sensorielles, mais impliquera dĂšs le dĂ©part une certaine structuration due aux activitĂ©s du sujet, il faudra alors s’attendre Ă  trouver une certaine logique au sein de ces activitĂ©s, antĂ©rieurement au niveau de la communication et des syntaxes et sĂ©mantiques verbales ; inversement, dans la mesure oĂč les lectures se rĂ©duisent Ă  de simples enregistrements perceptifs, il est alors possible de sĂ©parer nettement le contenu empirique de la forme logique et mĂȘme de caractĂ©riser les lois logiques par un mode de vĂ©ritĂ© ne dĂ©pendant que des rĂšgles de signification donnĂ©es aux termes du langage.

Il est fort intĂ©ressant de suivre de ce point de vue l’évolution de l’empirisme logique. Il est vrai que cette doctrine n’a jamais prĂ©tendu Ă©tudier la formation rĂ©elle des concepts scientifiques ni des propositions, et qu’elle s’est donnĂ©e pour seul

but de prĂ©ciser le statut respectif des vĂ©ritĂ©s de fait et des vĂ©ritĂ©s formelles, ainsi que les critĂšres de leur distinction. Mais il va de soi que la maniĂšre mĂȘme dont on analysera ou dont on dĂ©crira les expĂ©riences confirmant ou infirmant un Ă©noncĂ© de fait se rĂ©fĂšre nĂ©cessairement Ă  certains caractĂšres mentaux du sujet (perception, etc.) et soulĂšve ainsi des problĂšmes de psychogenĂšse et d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.

Or, aprĂšs une premiĂšre phase au cours de laquelle les vĂ©ritĂ©s logiques Ă©taient conçues comme relevant d’une pure syntaxe et les vĂ©ritĂ©s de fait comme appuyĂ©es sur de simples « ProtokollsĂątze », ce qui dans les deux cas rĂ©duisaient au minimum les activitĂ©s du sujet, 391 l’empirisme logique a rĂ©visĂ© depuis lors ses thĂšses, et ceci en attribuant, dans les deux domaines un rĂŽle plus important Ă  ces activitĂ©s. Nous avons dĂ©jĂ  rappelĂ© comment sur le plan de la vĂ©ritĂ© logique, Carnap a complĂ©tĂ© sa syntaxe par l’appel Ă  une sĂ©mantique et, depuis lors, Ă  une pragmatique. Sur le terrain des vĂ©ritĂ©s de fait, il a, d’autre part, notamment enrichi sa position 402 en admettant qu’il n’existe pas d’énoncĂ©s d’observables parfaitement certains, et surtout (1950, p. 455) qu’il n’existe pas de distinction tranchĂ©e entre les Ă©noncĂ©s d’observations et les Ă©noncĂ©s thĂ©oriques (« between observables and non observables prĂ©dicates »). Comme le dit Feigl, l’adoption de ces critĂšres plus libĂ©raux de signification permet alors de faire une plus grande part aux infĂ©rences dans l’observation des faits et d’abandonner le phĂ©nomĂ©nisme radical au profit d’un certain rĂ©alisme empiriste et critique (1954, p. 109).

Mais le problĂšme se pose en ce cas d’une façon d’autant plus aiguĂ« de dĂ©terminer en quoi consiste une observation ou une lecture de fait, du point de vue du sujet. AprĂšs avoir dĂ©fini la notion de « base suffisante de rĂ©duction », Carnap soutient (1950, p. 469) que la classe des termes perceptifs constitue, du

point de vue du positivisme, une base suffisante de rĂ©duction pour le langage de la science. Seulement tout ce que nous a appris l’analyse gĂ©nĂ©tique des perceptions, ainsi que des relations entre la perception et les schĂšmes sensori-moteurs, ou les schĂšmes reprĂ©sentatifs prĂ©opĂ©ratoires, et finalement entre les perceptions et l’activitĂ© opĂ©ratoire, conduit Ă  une rĂ©vision gĂ©nĂ©rale de ce problĂšme du rĂŽle de la perception dans la connaissance empirique. La premiĂšre difficultĂ© consisterait mĂȘme Ă  s’entendre sur la dĂ©finition de la perception et de la « class of perception terms », car il n’existe sans doute pas de perception fondĂ©e sur les seules donnĂ©es sensorielles : la perception ajoute toujours Ă  ces donnĂ©es un ensemble de liaisons de complexitĂ© variable et s’étageant de façon continue entre les perceptives primaires, celles que construisent les activitĂ©s perceptives de diffĂ©rents niveaux et les liaisons dues aux infĂ©rences reprĂ©sentatives Ă©lĂ©mentaires. Le problĂšme essentiel reviendrait alors Ă  dissocier ce qui est donnĂ© et ce qui est construit, puis de diffĂ©rencier les diffĂ©rents modes de construction ou de composition, ce qui ferait sans doute perdre Ă  la perception le privilĂšge de simplicitĂ© qu’on lui a confĂ©rĂ© aux Ă©poques prĂ©critiques de la psychologie. On s’apercevra par le fait mĂȘme qu’une certaine logique intervient Ă  tous les Ă©tages du schĂ©matisme permettant d’apprĂ©hender les propriĂ©tĂ©s de l’objet, ce qui excluerait l’hypothĂšse d’un simple dualisme entre les donnĂ©es perceptives synthĂ©tiques et le langage analytique ou tautologique.

D’autre part, il est fort suggestif de constater que, si les Ă©pistĂ©mologistes de la physique hĂ©sitent, comme on l’a vu, entre un grand nombre de solutions possibles sur la question de savoir en quoi consiste la lecture d’une expĂ©rience, les physiciens eux mĂȘmes en tant que techniciens et non plus seulement en tant que thĂ©oriciens de l’expĂ©rience se sont assignĂ© la tĂąche d’organiser cette lecture d’une façon rationnelle et de dĂ©terminer Ă  quelles conditions l’expĂ©rimentateur Ă©chappera au maximum aux illusions possibles liĂ©es Ă  l’enregistrement des donnĂ©es. Or, d’un tel point de vue on en est venu Ă  concevoir la lecture de l’expĂ©rience comme une sorte de stratĂ©gie relevant de la « thĂ©orie des jeux », 411 au cours de laquelle l’expĂ©rimenta-

teur en lutte avec la nature dispose ses batteries au prĂ©alable (et non plus aprĂšs coup comme dans les mĂ©thodes statistiques classiques de correction des erreurs), en vue de minimiser les pertes maximales que pourrait infliger le dĂ©roulement des faits observĂ©s. En situant le problĂšme des relations entre le sujet et l’objet au niveau de la mesure comme telle, ces mĂ©thodes sont d’un grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique : non seulement elles mettent plus que jamais en Ă©vidence l’activitĂ© du sujet dans le soi-disant enregistrement qui caractĂ©riserait la « lecture », mais encore elles tendent en un sens tout nouveau Ă  psychologiser le processus expĂ©rimental.

On voit ainsi que le problĂšme de la lecture de l’expĂ©rience constitue, sur le terrain de l’épistĂ©mologie physique, une sorte de contre-partie de ce qu’est la question des relations entre la logique et les activitĂ©s du sujet, et cela va de soi puisque dans les deux cas le vrai problĂšme est de dĂ©terminer la part d’activitĂ© que prĂ©sente le sujet dans l’organisation de la connaissance. Mais alors, on comprend par cela mĂȘme l’intĂ©rĂȘt qu’il y aurait Ă  remonter aux sources psychogĂ©nĂ©tiques de la connaissance physique et Ă  faire collaborer sur la question mĂȘme de la lecture de l’expĂ©rience, physiciens et psychologues en fonction de quelques exemples restreints et bien dĂ©limitĂ©s.

En effet, si l’hypothĂšse d’une pure lecture des faits est soutenable, plus on se rapprochera des stades Ă©lĂ©mentaires et mieux l’on devra pouvoir mettre en Ă©vidence ce contact direct du sujet avec les objets ou de l’esprit avec les faits. RĂ©ciproquement, Ă  supposer que l’on ne parvienne pas Ă  atteindre ce contact au cours des stades Ă©lĂ©mentaires de la connaissance physique, cette constatation vaudra a fortiori au niveau de la connaissance scientifique (Ă©tant donnĂ© l’action cumulative de l’acquis antĂ©rieur), mais le problĂšme se posera alors de comprendre comment le sujet connaissant parvient Ă  l’objectivitĂ© aprĂšs avoir interposĂ© entre les objets et lui l’écran puis le fil conducteur de ses interprĂ©tations..,

Or, tous ces problĂšmes de la lecture de l’expĂ©rience, du rĂŽle nĂ©gatif ou positif des interprĂ©tations et de la constitution de l’objectivitĂ© prĂ©sentent une signification trĂšs concrĂšte dans les recherches psychogĂ©nĂ©tiques dĂ©jĂ  entreprises au niveau des dĂ©buts de la connaissance physique. Pour ne citer qu’un exemple de lecture de l’expĂ©rience, il est frappant de constater com-

bien tardive est la possibilitĂ© pour l’enfant de prĂ©voir par une reprĂ©sentation adĂ©quate l’horizontalitĂ© du niveau de l’eau dans un bocal que l’on incline de diffĂ©rentes maniĂšres ou la verticalitĂ© du fil Ă  plomb si on le suspend face Ă  des parois d’inclinaisons diverses. Dans les deux cas le problĂšme n’est rĂ©solu systĂ©matiquement que vers 9-10 ans 421 non pas Ă  cause de petites erreurs perceptives, mais au contraire faute de systĂšmes de rĂ©fĂ©rence : c’est ainsi que les sujets de 4 6 ans, aprĂšs avoir dessinĂ© sur une figure au trait prĂ©parĂ©e d’avance ce qui leur paraĂźt devoir ĂȘtre la ligne du niveau de l’eau dans le bocal inclinĂ© Ă  45° ne sont ensuite pas capables, en prĂ©sence du fait rĂ©el, de reconnaĂźtre que la surface de l’eau dans le bocal inclinĂ© ne se distribue pas conformĂ©ment Ă  leur dessin. Et s’ils n’en sont pas capables c’est simplement qu’ils ne savent pas encore mettre cette ligne de niveau en relation avec les diverses rĂ©fĂ©rences constituĂ©es par le support du bocal, la table, les parois de la chambre, etc. Autrement dit la lecture mĂȘme du fait suppose en ce cas un instrument mental d’enregistrement ou d’assimilation qui est constituĂ© par un systĂšme de rĂ©fĂ©rences et ce systĂšme consiste en un ensemble de mises en relation supposant Ă  tous les niveaux l’activitĂ© interprĂ©tative du sujet. Et la preuve que la perception Ă  elle seule ne suffit pas, c’est qu’on retrouve le problĂšme des coordonnĂ©es jusque sur le plan perceptif lui mĂȘme : par exemple la comparaison des longueurs d’une verticale et d’une oblique donne lieu Ă  des erreurs bien moindres Ă  5-6 ans qu’à 9-10 ans ou chez l’adulte, 432 parce que les grands sont gĂȘnĂ©s par la diffĂ©rence d’inclinaison, tandis que les petits dont l’espace perceptif en gĂ©nĂ©ral est moins structurĂ© du point de vue des rĂ©fĂ©rences et des coordonnĂ©es nĂ©glige plus facilement ces diffĂ©rences d’inclinaison (en contre-Ă©preuve, on constate, en effet, qu’il juge perceptivement l’inclinaison comme telle avec une erreur bien supĂ©rieure Ă  celle des grands !).

Il semble donc raisonnable d’admettre qu’en multipliant de telles recherches en liaison avec celles d’épistĂ©mologistes de la physique portant sur la lecture de l’expĂ©rience en gĂ©nĂ©ral on ferait faire un certain progrĂšs Ă  cette derniĂšre question, car (et

il est essentiel de se le rappeler) le problĂšme des « observables » n’est pas de nature simplement normative mais aussi et essentiellement de nature psychologique et par consĂ©quent psychogĂ©nĂ©tique.

Une autre grande question qu’il serait hautement instructif de traiter en commun entre physiciens et psychologues, mais pour laquelle l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique devrait s’élargir dans la direction de cette sorte d’épistĂ©mologie expĂ©rimentale pratiquĂ©e par Arne Naess, serait celle de la nature de l’explication en physique, autrement dit du principe de causalitĂ©. Il est, en effet, stupĂ©fiant de constater que, malgrĂ© le nombre d’écrits consacrĂ©s Ă  ce sujet par l’épistĂ©mologie scientifique depuis la critique cĂ©lĂšbre de la notion de cause par le positivisme classique, il rĂšgne encore parmi les hommes de science en gĂ©nĂ©ral et mĂȘme sur le terrain solide de la physique mathĂ©matique un flottement extraordinaire quant Ă  la notion exacte de ce que l’on entend par « expliquer » un ensemble de phĂ©nomĂšnes.

Il convient de partir Ă  cet Ă©gard de deux constatations de fait, d’ailleurs complĂ©mentaires : l’une est que chacune des formules traditionnellement employĂ©es (expliquer c’est prĂ©voir, ou dĂ©duire, ou reproduire au moyen d’un modĂšle, etc.) comporte en rĂ©alitĂ© les significations les plus hĂ©tĂ©rogĂšnes ; l’autre est que, selon la fine remarque d’E. Meyerson, 441 les auteurs font autre chose dans l’organisation effective de leurs thĂ©ories explicatives que ce qu’ils annoncent dans leurs prĂ©faces, et cela, d’une part, Ă  cause du respect des formules courantes (l’hommage au positivisme reste de rĂšgle chez des thĂ©oriciens qui en fait cherchent constamment Ă  expliquer causalement et pas seulement Ă  prĂ©voir), et d’autre part, Ă  cause de la difficultĂ© systĂ©matique Ă  prendre conscience des mĂ©canismes intimes de la pensĂ©e en Ă©tat de fonctionnement rĂ©el.

Reprenons le premier de ces deux points. Il est parfaitement clair qu’une thĂ©orie bien faite permet de prĂ©voir, et que la prĂ©vision de phĂ©nomĂšnes nouveaux constitue Ă  certains Ă©gards le critĂšre suprĂȘme de la rĂ©ussite d’une thĂ©orie. Mais la question demeure alors de savoir si elle conduit Ă  la prĂ©vision par ce qu’elle explique correctement ou si elle explique simplement du fait mĂȘme qu’elle prĂ©voit. Il y a lĂ  une Ă©quivoque dont on est

souvent dupe et la prĂ©vision comme telle peut aussi bien dĂ©river d’une loi exacte mais non expliquĂ©e causalement que d’un systĂšme dĂ©ductif contenant la raison de cette loi. Dire alors qu’expliquer c’est dĂ©duire reprĂ©sente sans doute un progrĂšs, mais on peut dĂ©duire Ă  nouveau de diverses maniĂšres une dĂ©duction par simple gĂ©nĂ©ralisation des quelques ou tous (ou inclusion des cas plus spĂ©ciaux dans les cas plus gĂ©nĂ©raux) n’explique rien, mais recule les problĂšmes, tandis qu’une dĂ©duction constructive (rĂ©duisant les lois Ă  une structure opĂ©ratoire, tel qu’un groupe, etc.) explique davantage. On pourrait dire aussi qu’expliquer c’est produire et reproduire (et l’on s’étonne qu’Aug. Comte, avec ses prĂ©occupations d’application, ait voulu Ă©carter de la science des phĂ©nomĂšnes la considĂ©ration de leurs modes de production au profit de la simple prĂ©vision, au lieu de voir que cette Ă©tude conduit Ă  la dĂ©couverte de procĂ©dĂ©s de « production ») : mais on peut reproduire les phĂ©nomĂšnes au moyen de modĂšles qui en constituent une simple schĂ©matisation sans en contenir la raison, tandis que la production d’autres modĂšles atteint une structure explicative. Qu’est ce alors qu’expliquer ?

Il est probable qu’on se trouve Ă  cet Ă©gard en prĂ©sence d’un problĂšme qui constitue l’équivalent sur le plan physique, du problĂšme des « structures » sur le terrain mathĂ©matique. S’il est avĂ©rĂ© que toute explication causale comporte une part de dĂ©duction, tandis que toute dĂ©duction n’est pas explicative, la raison en est sans doute Ă  chercher dans l’opposition entre les dĂ©ductions portant simplement sur les relations de gĂ©nĂ©ralitĂ© et les dĂ©ductions structurales aboutissant Ă  un systĂšme de transformations interdĂ©pendantes. Le rĂŽle que joue notamment la notion de groupe Ă  toutes les Ă©chelles de l’explication en physique est remarquable de ce point de vue. 451

Mais comment conduire une recherche sur des sujets aussi gĂ©nĂ©raux, qui n’aboutisse pas simplement Ă  des discussions philosophiques et qui apporte rĂ©ellement des Ă©lĂ©ments nouveaux au dĂ©bat ? C’est ici que l’opposition signalĂ©e par E. Meyerson entre les prĂ©faces et les oeuvres proprement dites prĂ©sente son importance critique, et une rĂ©union de physiciens

dĂ©libĂ©rant sur ce qu’ils considĂšrent comme constituant une explication causale risquerait de conduire Ă  un prolongement des prĂ©faces plus que des oeuvres elles-mĂȘmes.

En ce qui concerne les physiciens, il conviendrait donc de pratiquer Ă  leur Ă©gard ce genre d’analyses qu’Arne Naess a inaugurĂ©es et qui consiste Ă  retracer le travail effectif du thĂ©oricien aux prises avec un problĂšme pour saisir dans cette reconstitution les Ă©tapes essentielles constituĂ©es par le rejet d’hypothĂšses d’abord admises, mais jugĂ©es insuffisamment explicatives, puis par l’arrivĂ©e Ă  l’explication trouvĂ©e. C’est en considĂ©rant ainsi le physicien comme une sorte de sujet supĂ©rieur Ă  Ă©tudier du dehors, comme un sujet Ă©pistĂ©mologique en dĂ©veloppement, que l’on arriverait peut ĂȘtre Ă  saisir certains mobiles qui Ă©clairerait en retour les donnĂ©es connues de l’histoire des sciences.

Mais il conviendrait alors de ne pas sĂ©parer une telle enquĂȘte des recherches proprement gĂ©nĂ©tiques. L’explication en physique est en effet liĂ©e aux explications du sens commun par des liens multiples dont le principal est celui d’une correction progressive dans le sens d’une dĂ©santhropomorphisation ou plus simplement dit d’une dĂ©centration des Ă©lĂ©ments subjectifs au profit d’une construction de structures objectives. Dans diffĂ©rents essais introductifs d’une haute portĂ©e, Max Planck 461 a insistĂ© sur le paradoxe de la liaison des notions physiques fondamentales avec les sources de la connaissance commune (Planck pense Ă  une origine perceptive) et de la nĂ©cessitĂ© d’une dĂ©subjectivation progressive : l’explication physique des phĂ©nomĂšnes ne satisfait l’esprit, en effet qu’à cette double condition d’utiliser des concepts d’origine concrĂšte et de les libĂ©rer de ces attaches anthropomorphiques pour les orienter vers la conquĂȘte d’une rĂ©alitĂ© indĂ©pendante et d’ailleurs comme telle peut ĂȘtre inaccessible. Mais, si Planck caractĂ©rise ainsi de façon trĂšs suggestive les exigences gĂ©nĂ©rales d’une explication physique rationnelle (opposĂ©e Ă  l’idĂ©alisme sensoriel de Mach), il ne faut pas oublier que ce processus de dĂ©centration, en quoi consiste Ă  proprement parler cette dĂ©subjectivation des notions explicatives primitivement attachĂ©es Ă  l’activitĂ© propre, n’est pas l’apanage exclusif de la pensĂ©e scientifique mais dĂ©bute

dĂšs la pensĂ©e commune, et c’est pourquoi la dimension gĂ©nĂ©tique est indispensable mĂȘme pour l’étude de l’explication en physique mathĂ©matique.

Il est intĂ©ressant, par exemple, de noter que dĂšs le niveau de la perception, oĂč pourtant oĂč il ne saurait ĂȘtre encore question d’une recherche d’explications, mais seulement de la prise de possession des qualitĂ©s les plus Ă©lĂ©mentaires de l’objet, on assiste dĂ©jĂ  Ă  un conflit entre la centration, source d’illusions subjectives, et la dĂ©centration source d’objectivité : d’oĂč la portĂ©e des « constances perspectives » de la couleur, de la forme et de la grandeur qui dissocient dĂ©jĂ  sur certains points l’apparence de la rĂ©alitĂ©. Mais c’est au cours de tout le dĂ©veloppement intellectuel de l’enfant que les alternances des centrations et dĂ©centrations reprĂ©sentatives sont des plus instructives, et permettent dĂ©jĂ  d’atteindre le mĂ©canisme de l’élimination graduelle des explications anthropomorphiques et de la constitution des premiĂšres explications rationnelles. Sans pouvoir entrer ici dans le dĂ©tail, on s’aperçoit alors combien la dĂ©centration intellectuelle qui permet d’atteindre le rĂ©el par un processus continu d’application des opĂ©rations aux transformations objectives, ou, si l’on peut dire en un mot, d’extĂ©riorisation de ces opĂ©rations (par exemple Ă  propos des explications de la conservation sous ses diffĂ©rentes formes), est solidaire et complĂ©mentaire du processus d’intĂ©riorisation qui conduit Ă  la prise de conscience des structures opĂ©ratoires. C’est pourquoi le problĂšme de l’explication causale en physique est en rĂ©alitĂ© si proche, malgrĂ© les apparences, du problĂšme des structures logico-mathĂ©matiques.

Ces brĂšves indications suffisent sans doute Ă  montrer Ă  nouveau que mĂȘme sur le terrain de l’explication ou de la causalitĂ©, qui est le domaine classique des discussions de la philosophie des sciences, la perspective gĂ©nĂ©tique peut prĂ©senter quelque fĂ©conditĂ©.

§ 5. ProblĂšmes d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique en relation avec la biologie et avec la psychologie

L’enfant, au cours de son dĂ©veloppement, Ă©labore des structures logiques et un certain nombre de structures mathĂ©matiques. Il parvient, d’autre part, Ă  construire quelques notions

physiques qui, de la pensĂ©e commune, sont hĂ©ritĂ©es par les sciences qui les corrigent ou les rectifient de plus en plus profondĂ©ment. Par contre, on ne saurait sans une certaine complaisance, parler d’une biologie du sens commun ou de la pensĂ©e enfantine, sinon pour dĂ©signer quelques notions essentiellement animistes qui ont peut ĂȘtre encombrĂ© plus que favorisĂ© les dĂ©buts de la recherche biologique scientifique.

Cependant il est une notion d’origine spĂ©cifiquement enfantine (car elle caractĂ©rise dĂ©jĂ  les innombrables « pourquoi » spontanĂ©s qui dĂ©butent dĂšs 3-4 ans), qui est appliquĂ©e par l’enfant, par le sens commun et mĂȘme par certaines formes Ă©levĂ©es de la pensĂ©e prĂ©scientifique (la physique d’Aristote) Ă  la presque totalitĂ© des phĂ©nomĂšnes physiques comme biologiques, et qui a pesĂ© sur toute l’histoire des sciences de la vie jusqu’à leur pĂ©riode actuelle : c’est la notion de finalitĂ©, que Descartes et une suite innombrable de continuateurs ont considĂ©rĂ©e comme irrationnelle et subjective, et dont un ensemble non moins important d’auteurs, parmi lesquels de nombreux contemporains, dĂ©clarent que la biologie ne saurait se passer


Si l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique prĂ©sente quelque signification, autrement dit s’il est exact que l’étude de la formation et du dĂ©veloppement rĂ©els d’une notion autorise un jugement sur sa valeur de connaissance, le concept de finalitĂ© doit donc pouvoir servir de pierre de touche quant Ă  la validation d’une telle mĂ©thode. Notons Ă  cet Ă©gard que le fait de considĂ©rer comme enfantine l’origine d’une notion ne comporte par cela mĂȘme aucun jugement de valeur : les idĂ©es d’espace, de vitesse comme dĂ©passement, etc., etc., sont d’origine enfantine sans ĂȘtre irrationnelles, tandis que celle d’animisme comporte une confusion de l’objectif et du subjectif. En ce qui concerne la finalitĂ© comme toute autre notion, dire qu’elle est d’origine enfantine signifie donc simplement que l’on peut espĂ©rer atteindre le mĂ©canisme de sa formation avec des donnĂ©es d’observation et d’expĂ©rimentation plus complĂšte que s’il s’agissait d’une notion tardive dont la complexitĂ© recouvrirait des annĂ©es d’expĂ©rience acquise et une suite indĂ©finie de schĂšmes implicites. La notion de finalitĂ© constitue, autrement dit, un cas particulier de choix pour une Ă©tude comparĂ©e et gĂ©nĂ©tique, dont le but serait de montrer simultanĂ©ment pour quelles raisons tenant Ă  sa formation elle comporte certains aspects justifiant

la fidélité de ses partisans, et pour quelles autres raisons, tenant également à son mode de formation, elle présente par ailleurs certains aspects expliquant la méfiance de ses adversaires.

Il se trouve, en effet, que l’idĂ©e de finalitĂ© recouvre un certain nombre de caractĂšres dont tout le monde reconnaĂźt la valeur, mais que certains auteurs considĂšrent comme n’impliquant aucun finalisme, et un certain nombre d’autres caractĂšres que chacun ne reconnaĂźt pas comme valables mais auxquels se rĂ©fĂšrent plusieurs dĂ©finitions de la finalitĂ©. Il y a donc d’abord une question de sĂ©mantique Ă  rĂ©gler si l’on veut atteindre les problĂšmes rĂ©els.

La notion de finalitĂ© comporte d’abord trois significations sur lesquelles il semble bien que tous les auteurs soient d’accord, qu’ils soient finalistes ou anti-finalistes : ce sont celles (1) d’utilitĂ© fonctionnelle, (2) d’adaptation et (3) d’anticipation ou de rĂ©gulation anticipatrice. Elle comporte, d’autre part, une derniĂšre signification qui peut ĂȘtre liĂ©e ou non aux trois premiĂšres et sur laquelle porte tout le dĂ©bat : (4) c’est celle de but ou de plan préétabli. Tout le problĂšme de la finalitĂ© consiste donc Ă  savoir si les significations (1) Ă  (3) impliquent ou non la signification (4) et c’est sur ce point que les divergences commencent. Examinons donc briĂšvement une Ă  une ces quatre significations avant d’indiquer en quoi la recherche psychogĂ©nĂ©tique serait peut ĂȘtre en mesure d’éclairer la discussion.

Mais il convient au prĂ©alable d’écarter un malentendu possible. L’inventaire des quatre significations que nous venons de distinguer et que nous allons commenter ne rĂ©sulte pas d’une analyse systĂ©matique qui aurait Ă©tĂ© conduite selon les mĂ©thodes de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ni mĂȘme selon celles d’une Ă©pistĂ©mologie descriptive (statique) limitĂ©e Ă  l’état contemporain de la biologie et de la psychologie. Il ne s’agit au contraire que d’une classification invoquĂ©e Ă  titre d’exemple pour fixer les idĂ©es, et qui est tirĂ©e de notre seule expĂ©rience personnelle de psychologue (et d’ancien biologiste). Le but en est simplement de montrer qu’une Ă©tude gĂ©nĂ©tique de la notion de finalitĂ© devrait commencer par dissocier certaines significations bien distinctes les unes des autres, de maniĂšre Ă  discerner celles sur lesquelles peuvent porter les recherches psycho-gĂ©nĂ©tiques

les plus Ă©lĂ©mentaires. 471 Mais il va de soi qu’au cas oĂč un travail d’équipe devrait se consacrer systĂ©matiquement Ă  un tel sujet, la premiĂšre tĂąche consisterait Ă  rĂ©examiner la position des problĂšmes, dont nous ne donnons donc ici qu’un schĂ©ma possible.

Cela dit, examinons donc les quatre significations distinguĂ©es : (1) L’idĂ©e de fonction ou de fonctionnement exprime en gĂ©nĂ©ral la solidaritĂ© d’un certain nombre d’activitĂ©s diffĂ©renciĂ©es au sein d’une activitĂ© totale dĂ©pendant de chacune d’elles. Un caractĂšre stable de l’organisme ou un Ă©vĂ©nement momentanĂ© seront donc dits utiles s’ils favorisent cette activitĂ© totale et nuisibles s’ils l’entravent.

Or, la solution fournie Ă  la question de savoir si cette signification (1) implique la signification (4), autrement dit si toute fonction implique un but, dĂ©pend naturellement de l’explication causale que l’on parviendra ou que l’on ne parviendra pas Ă  donner du fonctionnement de l’organisme : si l’on part de l’hypothĂšse que les explications physico-chimiques dĂ©jĂ  proposĂ©es pour certains aspects du fonctionnement pourront ĂȘtre complĂ©tĂ©es jusqu’à une explication d’ensemble, alors cette signification (1) n’implique pas (4), sinon elle l’implique. On petit donc admettre qu’elle ne l’implique pas nĂ©cessairement et que le fonctionnement pourrait s’interprĂ©ter en termes d’équilibre mobile (rĂ©gulations homĂ©ostatiques, etc.) ce qui ne constitue naturellement qu’une simple possibilitĂ© logique.

(2) L’idĂ©e d’adaptation ne constitue qu’une extension de celle de fonctionnement, en y englobant les Ă©changes entre l’organisme et le milieu : un organisme est dit adaptĂ© si ces Ă©changes favorisent son fonctionnement normal et inadaptĂ© s’ils l’entravent.

Certains auteurs Ă©vitent d’employer le terme d’adaptation, parce qu’ils lui confĂšrent une signification finaliste, donc par ce qu’ils lient les significations (2) et (4), liaison qu’admettent naturellement aussi les partisans de la finalitĂ©. Mais, dĂ©finie comme prĂ©cĂ©demment, la notion d’adaptation n’implique pas nĂ©cessairement celle de but et peut se traduire en termes d’équi-

libre mobile entre le milieu et l’organisme, de mĂȘme que le fonctionnement est un Ă©quilibre mobile interne. Seulement comme l’adaptation demeure l’un des grands problĂšmes de la biologie, cette rĂ©duction au langage de l’équilibre ne constitue Ă  nouveau qu’une simple possibilitĂ© logique.

(3) L’idĂ©e d’anticipation peut Ă©galement se rĂ©duire Ă  celle d’équilibre en distinguant naturellement des formes d’équilibre de plus en plus complexes englobant les rĂ©gulations ou rĂ©troactions avec compensations approchĂ©es aussi bien que les formes stables Ă  compensations entiĂšres. 481 Une rĂ©gulation ne comporte par elle mĂȘme aucune finalitĂ©, comme le montre l’exemple du rĂ©gulateur automatique imaginĂ© par Watt pour son thermostat. Mais, dans le domaine biologique et surtout sensori-moteur toute rĂ©gulation est susceptible de devenir en outre anticipatrice. Un conducteur d’auto sur le verglas corrige les dĂ©viations vers la gauche ou vers la droite d’abord aprĂšs coup et par grandes oscillations, mais ensuite il les modĂšre avant que ces dĂ©viations aient Ă©tĂ© entiĂšrement rĂ©alisĂ©es : la rĂ©troaction devient ainsi anticipation comme cela est de rĂšgle dans les apprentissages sensori-moteurs, et, en de telles situations l’anticipation procĂšde simplement de la rĂ©pĂ©tition des rĂ©troactions. En est il de mĂȘme dans le cas des conduites anticipatrices hĂ©rĂ©ditaires, comme la conduite du sommeil dont ClaparĂšde a montrĂ© le premier qu’elle ne rĂ©sultait pas de l’intoxication, mais constituait une protection anticipĂ©e contre l’intoxication ? C’est ce que nous ne savons pas faute de toute explication satisfaisante (actuellement) de la genĂšse des caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires. A fortiori demeurons-nous encore dans l’ignorance quant au mĂ©canisme des anticipations morphogĂ©nĂ©tiques, comme il en existe tant dans le domaine de l’embryogenĂšse.

Mais l’absence d’explications actuelles ne prouve Ă©videmment rien et, ici encore, c’est en se fondant sur les succĂšs ou sur les Ă©checs des explications causales prĂ©vues pour un avenir quelconque en fonction des transformations de notre physico-chimie, que l’on considĂ©rera ce caractĂšre anticipateur (3) comme relevant simplement des notions d’équilibre physico-chimique ou comme impliquant une idĂ©e de but (4). Mais, sur ce point,

l’existence des modĂšles mĂ©caniques imaginĂ©s par la cybernĂ©tique permet, grĂące notamment Ă  la rĂ©alisation de « feed backs » de complexitĂ© progressive, de fournir ce que l’on a appelĂ© trĂšs justement un « équivalent mĂ©canique de la finalité ». 491 On rĂ©pondra sans doute que l’idĂ©e de but intervient dans la pensĂ©e des constructeurs de la machine, mais le fait demeure que la machine atteint ses rĂ©sultats par voie exclusivement causale.

(4) La notion de but, enfin, que les finalistes considĂšrent comme nĂ©cessairement liĂ©e aux significations (1) Ă  (3), tandis que les antifinalistes contestent cette connexion, soulĂšve un problĂšme difficile de dĂ©finition. Dans le domaine proprement psychologique, on parle de but lorsqu’un besoin dĂ©clenche la recherche de sa satisfaction, et que cette recherche est accompagnĂ©e par l’un des Ă©tats d’une sĂ©rie s’étageant entre la simple intentionalitĂ© et la reprĂ©sentation anticipĂ©e de la satisfaction finale. Ainsi dĂ©finie, la notion de but suppose la conscience, ou tout au moins un inconscient conçu comme douĂ© d’intentions et de reprĂ©sentations par analogie avec la conscience. Au point de vue organique ou physique, par contre, la notion de but (lorsqu’elle est employĂ©e en ces domaines) implique, ou bien Ă©galement la conscience (conscience d’un crĂ©ateur ou conscience organique, etc.), ou bien simplement l’idĂ©e que le terme final d’un processus joue un rĂŽle au cours du dĂ©roulement mĂȘme de ce processus. Seulement, en ce dernier cas, on peut toujours se demander si le concept de but ajoute quelque signification nouvelle Ă  la notion d’un pur processus d’équilibration (significations 1-3) 502 et si cette signification nouvelle ne contient pas une fois de plus une analogie avec la conscience. Autrement dit, la notion de but ne comporte de signification claire qu’en rĂ©fĂ©rence avec la conscience.

Cela dit, une Ă©tude systĂ©matique de la notion de finalitĂ© en biologie supposerait donc la collaboration de biologistes ou mĂȘme de cybernĂ©ticiens pour les significations (1) Ă  (3) ou toute autre qu’on leur adjoindra, et de psychologues pour la signification (4), et une collaboration sous forme de travail d’équipe

puisque le problĂšme central de dĂ©terminer si les significations (1) Ă  (3) ou d’autres encore impliquent ou n’impliquent pas la signification (4).

Pour nous en tenir maintenant Ă  la signification (4), c’est-Ă -dire Ă  l’idĂ©e de but, dans ses relations avec la finalitĂ© en gĂ©nĂ©ral, deux sortes de donnĂ©es peuvent ĂȘtre fournies par la psychologie gĂ©nĂ©tique, les unes relatives Ă  l’évolution de l’idĂ©e de finalitĂ© au cours du dĂ©veloppement intellectuel de l’enfant, les autres relatives Ă  ses origines en relation avec la notion du but de l’action propre, l’étude de la formation de cette derniĂšre notion nous conduisant jusqu’au problĂšme des rapports entre la prise de conscience de l’action et son mĂ©canisme physiologique.

En ce qui concerne, tout d’abord, l’évolution de l’idĂ©e de finalitĂ©, on se trouve chez l’enfant, comme d’ailleurs dans l’histoire de la pensĂ©e prĂ©scientifique en gĂ©nĂ©ral, en prĂ©sence d’un phĂ©nomĂšne trĂšs net qui contraste avec ce que l’on observe dans le cas des autres notions (sauf certains aspects de la notion de force Ă©galement liĂ©s Ă  la prise de conscience et d’activitĂ© propre) : c’est la diminution continue de l’extension ou de l’application de ce concept, qui au dĂ©but s’applique Ă  tout pour ne concerner en fin de compte que les processus vitaux et mentaux.

Deux aspects assez gĂ©nĂ©raux du niveau prĂ©opĂ©ratoire (II) montrent d’abord l’extension initiales de l’idĂ©e de finalité : ce sont les « pourquoi » dans les questions spontanĂ©es des petits, et c’est le rĂŽle des « dĂ©finitions par l’usage ». Les « pourquoi » qui dĂ©butent dĂšs 3 ou 4 ans prĂ©sentent, en effet, un sens simultanĂ©ment causal et finaliste, et portent notamment sur tout ce qui pour l’adulte est fortuit et sans raison, mais dont l’enfant recherche la raison d’ĂȘtre sous forme d’une cause finale. 511 Exemples (6 ans) : « Pourquoi le lac de GenĂšve ne va pas jusqu’à Berne ? » ; « Pourquoi y a-t-il deux SalĂšve (montagne au-dessus de GenĂšve), un grand et un petit, et qu’il n’y a pas deux Cervin ? », etc. Ces deux questions posĂ©es Ă  d’autres enfants du mĂȘme Ăąge, ont provoquĂ© les rĂ©ponses : « Parce que chaque ville doit avoir son lac », « Parce qu’il faut un Grand SalĂšve pour les grandes promenades et un Petit pour les petites », etc. Tout, dans la nature, prĂ©sente ainsi un but : les nuages avancent

pour rĂ©pandre la pluie ou surtout pour amener la nuit (qui est une sorte d’air noir), le vent souffle pour pousser les nuages, la lune brille pour nous Ă©clairer, les ruisseaux coulent pour rejoindre les riviĂšres ou le lac, etc., etc. De mĂȘme, comme Binet l’avait dĂ©jĂ  notĂ© dĂšs 1905, 521 les premiĂšres dĂ©finitions des concepts sont des dĂ©finitions par l’usage, dĂ©butant par les mots « c’est pour » : une maman « c’est pour nous aimer », etc. En demandant aux enfants des dĂ©finitions d’objets naturels nous avons retrouvĂ© la mĂȘme rĂ©action : un lac « c’est pour les bateaux », le soleil « c’est pour nous rĂ©chauffer », une montagne « c’est pour monter dessus », etc. Or, ce finalisme intĂ©gral diminue avec l’ñge et, dans chacun des exemples que nous venons de citer, il disparaĂźt au niveau des opĂ©rations concrĂštes ou formelles.

Si maintenant nous cherchons Ă  retracer les origines de ce finalisme intĂ©gral de l’enfant aux dĂ©buts de sa curiositĂ© intellectuelle, nous constatons qu’il n’est pas liĂ© Ă  une prise de conscience adĂ©quate de l’activitĂ© propre en tant que telle, c’est-Ă -dire en tant que s’opposant Ă  des sĂ©ries mĂ©caniques ou alĂ©atoires quelconques, pour ĂȘtre ensuite appliquĂ© par gĂ©nĂ©ralisation analogique Ă  des processus extĂ©rieurs : l’idĂ©e de finalitĂ© prend directement naissance dans un contexte d’indiffĂ©renciation ou de non-dissociation entre le psychique et le physique ou entre le subjectif et l’objectif. Le finalisme intĂ©gral des dĂ©buts de la vie mentale s’accompagne en effet, de maints autres aspects de cette mĂȘme indiffĂ©renciation, tels que l’animisme (indissociation entre le vivant et l’inorganique ou entre le conscient et ce qui ne l’est pas), l’artificialisme (indissociation entre la fabrication humaine et les sĂ©quences indĂ©pendantes de l’homme), la causalitĂ© morale (indissociation entre la loi naturelle et l’obligation morale), etc. Or, ce contexte gĂ©nĂ©ral d’indiffĂ©renciation est une indication prĂ©cieuse du point de vue de la critique du concept de finalitĂ©, car le problĂšme est alors d’examiner si l’idĂ©e mĂȘme de but, appliquĂ©e Ă  l’action propre, et surtout l’idĂ©e que le but joue un rĂŽle dans la causalitĂ© inhĂ©rente Ă  cette action, sont des idĂ©es claires ou si par un mĂ©canisme courant dans l’histoire des idĂ©es, elle n’hĂ©riterait pas

de son passĂ© complexe quelque Ă©lĂ©ment rĂ©siduel d’indiffĂ©renciation.

Or, Ă  examiner l’aspect psychophysiologique d’un acte dans lequel la reprĂ©sentation du but semble constituer la cause permettant d’atteindre celui-ci, on trouve trois sortes d’élĂ©ments.

(a) Un besoin tendant Ă  sa satisfaction (mĂȘme s’il s’agit d’un besoin de l’intelligence se traduisant par une « question » et d’une satisfaction intellectuelle accompagnant la « rĂ©ponse ). Or ClaparĂšde 531 a bien montrĂ© que le besoin correspond organiquement Ă  un dĂ©sĂ©quilibre et la satisfaction Ă  une rééquilibration. On peut donc concevoir physiologiquement l’orientation ou la direction de l’acte comme dĂ» Ă  un processus d’équilibre (cf. significations 1 et 2 discutĂ©es plus haut).

(b) Une anticipation du rĂ©sultat Ă  obtenir, que cette anticipation s’effectue simplement par le moyen de reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires imagĂ©es ou d’opĂ©rations plus complexes. En tous cas, on peut se donner de ce mĂ©canisme anticipateur un modĂšle fondĂ© physiologiquement sur des schĂ©mas d’équilibre (cf. signification 3), cet Ă©quilibre pouvant ĂȘtre assurĂ© par de simples rĂ©gulations prĂ©opĂ©ratoires ou par un systĂšme d’opĂ©rations : en effet, la semi-rĂ©versibilitĂ© des rĂ©gulations et la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre des opĂ©rations correspondent, en tant que mĂ©canisme causal, aux processus compensateurs d’un systĂšme en Ă©quilibre (avec les dĂ©sĂ©quilibres momentanĂ©s auxquels correspond le besoin et les rééquilibrations auxquelles correspond la satisfaction).

(c) Des états de conscience consistant toujours simultanément en représentations (cognitives) et en valeurs (affectives) : le but à atteindre est ainsi simultanément conçu en tant que représentation et valorisé en tant que répondant affectivement à un besoin.

Que veut-on dire alors, si cette analyse est exacte, lorsque, en se conformant Ă  l’expression traditionnelle de la finalitĂ©, on soutient que le but Ă  atteindre est cause de l’acte tendant vers ce rĂ©sultat ? Ou bien on se place sur le terrain exclusif de la physiologie, et alors il est possible qu’il n’intervienne sur ce terrain ni but ni cause finale, mais seulement un processus d’équilibration relevant de la causalitĂ© simple et susceptible

d’expliquer les rĂ©actions anticipatrices elles mĂȘmes. Ou bien on se place sur le terrain des seuls Ă©tats de conscience, et alors il y a bien reprĂ©sentation et valorisation d’un but, mais ce but ne prĂ©sente aucune causalitĂ© il constitue simplement un Ă©lĂ©ment parmi les autres de l’ensemble des implications reprĂ©sentatives ou des implications entre valeurs dont la construction constitue la fonction de l’activitĂ© consciente. Ou bien, enfin, on se place sur un terrain mixte, en quelque sorte psychosomatique, c’est-Ă -dire en admettant que la conscience intervient causalement Ă  l’intĂ©rieur des mĂ©canismes physiologiques, et alors, mais alors seulement, le but peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une cause et la finalitĂ© psycho-biologique peut rejoindre l’idĂ©e traditionnelle de cause finale.

L’hypothĂšse de travail Ă  laquelle nous conduiraient ces considĂ©rations introductives serait ainsi que la notion de finalitĂ©, dans le sens des causes finales, demeure une notion indiffĂ©renciĂ©e, sinon confuse, tant que l’on adopte par mĂ©thode un certain parallĂ©lisme ou isomorphisme psychophysiologique, et qu’elle n’acquiert de signification intelligible que dans la perspective d’une interaction entre la conscience et l’organisme.

Une telle conclusion est assurĂ©ment affligeante pour qui considĂšre le problĂšme classique des relations entre la conscience et le corps comme plus obscur encore que la question du finalisme ou comme ne correspondant qu’à des pseudo-problĂšmes. Elle n’a par contre rien de dĂ©courageant si l’on espĂšre pouvoir rajeunir quelque peu cette question, aussi ancienne que l’épistĂ©mologie elle mĂȘme, en se plaçant Ă  un point de vue Ă  la fois logico-expĂ©rimental et intĂ©gralement gĂ©nĂ©tique.

Il convient donc de ne pas reculer devant l’effort et d’examiner Ă  quelles conditions il serait possible de dire quelque chose de valable sur ce dernier problĂšme, qui est de nature surtout psychologique et de revenir ainsi par une dĂ©marche en quelque sorte circulaire, sur l’examen, par les mĂ©thodes propres Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, de questions qui auraient pu, mais Ă  tort, paraĂźtre rĂ©solues ou Ă©cartĂ©es d’avance par les principes mĂȘmes de notre discipline.

Notons d’abord que si l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme englobant ou impliquant la psychologie, elle peut aussi prendre cette forme de connaissance scientifique

comme objet, 541 en Ă©tudiant dans l’histoire et chez l’individu la formation de cette variĂ©tĂ© du savoir. D’un tel point de vue, il est clair qu’en plus d’une histoire rationnelle des constructions propres Ă  cette science, il conviendrait d’étudier dans la pensĂ©e commune, et de l’enfance Ă  l’ñge adulte, la psychogenĂšse des notions qu’élabore le sujet en Ă©gard Ă  la connaissance des autres et de lui-mĂȘme. Il s’agirait en particulier, d’analyser de prĂšs la formation des concepts qui dĂ©crivent des Ă©tats de conscience (comment se forment, par exemple, des notions comme « joie », « colĂšre », « intelligence » etc. et tous les « traits names » du catalogue d’Allport). C’est une fois seulement que l’on serait en possession d’une analyse suffisante de cette psychologie prĂ©scientifique du sens commun qu’il deviendrait possible d’expliquer selon quels processus formateurs la psychologie scientifique s’est constituĂ©e, et cela, comme toujours, Ă  la fois en continuitĂ© et en opposition avec ses formes Ă©lĂ©mentaires spontanĂ©es.

Or, une telle recherche, si elle Ă©tait conduite systĂ©matiquement, serait sans doute plus instructive qu’on ne pourrait le croire, non seulement pour l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, mais pour la psychologie scientifique elle aussi, qui reste trop souvent encore, et en trop de domaines, tributaire du langage courant et mĂȘme parfois des concepts propres Ă  la pensĂ©e commune. En particulier, le service que pourrait rendre une telle analyse consisterait peut ĂȘtre Ă  permettre une critique systĂ©matique des modes de liaison que le sens commun, et avec lui certaines formes de psychologie, prĂȘtent Ă  la conscience, quelques uns de ces modes Ă©tant Ă©videmment lĂ©gitimes, tandis que d’autres peuvent donner lieu Ă  discussion.

C’est dans cette perspective que la question des relations entre la conscience et l’organisme se pose nĂ©cessairement et d’une maniĂšre qui semble ĂȘtre propre Ă  satisfaire le behaviorisme le plus exigeant (bien qu’un certain behaviorisme prĂ©tende avoir supprimĂ© ce problĂšme parce que la notion de comportement recouvre simultanĂ©ment les termes psychologiques et physiologiques devenus indissolubles). Une psychologie gĂ©nĂ©tique de l’intelligence, rappelons-le tout d’abord, ne sau-

rait ĂȘtre que behavioriste, et cela pour deux raisons. Du point de vue de ses interprĂ©tations, et par le fait mĂȘme qu’elle cherche les continuitĂ©s entre les stades supĂ©rieurs et les stades infĂ©rieurs, elle est sans cesse amenĂ©e Ă  exprimer la pensĂ©e en termes d’opĂ©rations et Ă  concevoir les opĂ©rations comme des actions intĂ©riorisĂ©es, ce primat gĂ©nĂ©ral de l’action, dont les conduites verbales de communication ne constituent qu’un cas particulier, Ă©tant donc dans la meilleure tradition du behaviorisme pragmatique. Mais la psychologie gĂ©nĂ©tique de l’intelligence ne saurait en outre qu’ĂȘtre behavioriste par sa mĂ©thode mĂȘme, car si l’introspection des adultes ne fournit dĂ©jĂ  que des rĂ©sultats bien discutables comparĂ©s Ă  ceux que l’on obtient en analysant leurs comportements effectifs dans la solution des problĂšmes, il en est a fortiori de mĂȘme des enfants et l’on ne peut accorder pratiquement aucune crĂ©ance Ă  une introspection ou Ă  une rĂ©trospection enfantines. Mais, cela posĂ©, le problĂšme subsiste entiĂšrement, de chercher d’abord Ă  quelles lois obĂ©it la prise de conscience en gĂ©nĂ©ral 551 et ensuite quelles sont les Ă©lĂ©ments valables et, d’autre part, les dĂ©formations (Ă©ventuellement systĂ©matiques) propres Ă  l’introspection. Or, c’est sur ce point que rĂ©apparaĂźt, mais en termes de recherches Ă  conduire par une mĂ©thode gĂ©nĂ©tique et objective, le problĂšme des relations entre la conscience et les processus physiologiques, problĂšme qui se rĂ©duit tĂŽt ou tard Ă  la question essentielle de savoir quelle fonction ou quelle situation sont Ă  attribuer Ă  la conscience dans l’ensemble des mĂ©canismes caractĂ©risant le comportement. Personne, en effet, ne saurait nier la lĂ©gitimitĂ© de ce dernier problĂšme, que l’on retrouve en fait dans toutes les psychologies. 562

Or, l’une des questions que soulĂšvera immĂ©diatement une analyse gĂ©nĂ©tique des liaisons attribuĂ©es Ă  la conscience par la pensĂ©e et mĂȘme l’introspection communes, et dont plusieurs se sont conservĂ©es jusque dans certaines formes de psychologie,

sera d’expliquer pourquoi la conscience ou l’« esprit » en gĂ©nĂ©ral sont si souvent dĂ©crits au moyen de notions matĂ©rielles ou couramment appliquĂ©es Ă  la matiĂšre. Sans remonter aux termes indo-europĂ©ens ou hĂ©breux qui dĂ©crivent l’esprit en termes de « souffle » (anima, psyche, rouach), ni aux idĂ©es enfantines sur le mĂȘme sujet, nous constatons que le sens commun dĂ©crit sans cesse les processus conscients en termes de force, d’énergie, de travail, etc., et, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, de substance et de cause. Or, quelle est la signification de ces termes, appliquĂ©s aux Ă©tats de conscience, et est-elle la mĂȘme que lorsqu’ils sont utilisĂ©s pour dĂ©crire les sĂ©quences matĂ©rielles ?

Sans vouloir prĂ©juger des rĂ©sultats que fourniraient une telle Ă©tude, mĂ©thodiquement menĂ©e, il nous paraĂźt utile de signaler qu’un dĂ©but de recherche dans cette direction nous a conduits Ă  admettre que trois variĂ©tĂ©s d’hypothĂšses peuvent ĂȘtre dĂ©veloppĂ©es au sujet de ces significations, et non pas deux seulement comme on le croit souvent. Ces trois groupes d’hypothĂšses correspondraient alors Ă  trois groupes distincts de solutions dans la question des relations entre la conscience et le corps, de telle sorte que le choix entre les trois variĂ©tĂ©s possibles d’hypothĂšses concernant ce qu’on pourrait appeler la sĂ©mantique de la conscience et des processus matĂ©riels constituerait un Ă©lĂ©ment utile quant au choix entre les solutions du problĂšme de la conscience et du corps (l’étude de ce dernier problĂšme comportant naturellement bien d’autres sources d’informations, dont les plus rĂ©centes sont les Ă©tudes Ă©lectroencĂ©phalographiques sur la vigilance, etc.). Cherchons donc Ă  distinguer sommairement ces trois groupes d’hypothĂšses possibles, sans avoir naturellement Ă  choisir ici entre elles (comme nous l’avons fait personnellement ailleurs). 571

Les deux premiĂšres rĂ©pondent Ă  l’alternative classique dans laquelle on s’enferme habituellement ou bien les notions de force, Ă©nergie, substance et mĂȘme causalitĂ© ne comportent qu’un emploi illĂ©gitime lorsqu’ils sont attribuĂ©s Ă  la conscience et se rĂ©fĂšrent en rĂ©alitĂ© Ă  des activitĂ©s organiques, dont la conscience ne serait que le reflet sans action propre (parallĂ©lisme, Ă©piphĂ©nomĂ©nisme, etc.) ; ou bien au contraire les mĂȘmes notions

prĂ©sentent une signification lĂ©gitime lorsqu’elles sont appliquĂ©es Ă  la conscience et celle-ci possĂšde alors une causalitĂ© particuliĂšre, qui vient interfĂ©rer avec la causalitĂ© organique. Inutile de rappeler que la premiĂšre de ces solutions prĂ©sente l’inconvĂ©nient de rendre peu comprĂ©hensible l’originalitĂ© ou la fonction propre de la conscience, tandis que la seconde laisse incomprĂ©hensible la connexion des deux formes de causalitĂ© organique et consciente.

Mais il est une troisiĂšme solution, consistant, avec la premiĂšre Ă  refuser toute lĂ©gitimitĂ© Ă  des notions comme celles de force, d’énergie, 581 de substance et mĂȘme de causalitĂ© appliquĂ©es Ă  la conscience, mais Ă  considĂ©rer par contre que celle-ci comporte certains modes de liaison originaux, jouant un rĂŽle essentiel dans le fonctionnement de la pensĂ©e et ne pouvait s’appliquer tels quels aux liaisons matĂ©rielles : en ce cas il pourrait y avoir isomorphisme entre le systĂšme des liaisons conscientes et certains systĂšmes de liaison matĂ©rielles sans que l’un des deux systĂšmes se trouve dĂ©valorisĂ© par rapport Ă  l’autre et sans que cet isomorphisme Ă©ventuel entraĂźne d’interactions inexplicables.

Or, on peut soutenir que les notions de substance ( masse ou rĂ©sistance), de force, de travail, d’énergie, etc., qui ont un sens physique prĂ©cis en ce qui concerne le monde matĂ©riel, n’ont aucune signification dans la description du processus de conscience, sinon par rĂ©fĂ©rence aux processus organiques concomitants. Il en va alors de mĂȘme de la causalitĂ©, entendue dans le sens Ă©troit d’une Ă©quivalence mĂ©trique entre un antĂ©cĂ©dent et un consĂ©quent ou dans le sens large d’une composition entre Ă©vĂ©nements successifs comportant une mesure physique.

On peut donc lĂ©gitimement faire l’hypothĂšse que la causalitĂ© constitue un mode de liaison propre Ă  la matiĂšre seule. Par contre, si l’on cherche Ă  Ă©crire en termes exacts, le mode de liaison propre aux Ă©tats de conscience, on s’aperçoit qu’il existe un tel mode et que sa gĂ©nĂ©ralitĂ© ainsi que sa spĂ©cificitĂ© sont d’une importance considĂ©rable Ă  la fois pour l’action et pour le dĂ©veloppement de la pensĂ©e scientifique elle-mĂȘme c’est le mode de liaison qui unit entre elles les significations et qui comporte deux sous-variĂ©tĂ©s, la relation entre les signifiants et les signifiĂ©s, que nous appellerons « dĂ©signation », et la

relation entre les signifiĂ©s eux-mĂȘmes (ou entre les significations comme telles) que nous appellerons faute de mieux l’« implication sensu lato ». 591

La conscience constitue, en effet, essentiellement un systĂšme de significations. A partir des signaux sensori-moteurs ou des indices perceptifs jusqu’aux symboles imagĂ©s et aux signes linguistiques, elle Ă©labore et coordonne des significations cognitives et affectives, ce qui reprĂ©sente quelque chose puisque sans elle l’univers matĂ©riel serait au sens propre dĂ©pourvu de signification.

Or, en mĂȘme temps que se constituent les relations de « dĂ©signation » entre significants et signifiĂ©s, les signifiĂ©s (ou significations au sens strict) se coordonnent entre eux d’une maniĂšre sui generis, qui ne se confond pas avec la causalitĂ© et qui caractĂ©rise la conscience comme telle : en effet, une idĂ©e n’est pas cause d’une autre idĂ©e, ni une valeur d’une autre valeur, dans le sens oĂč un mouvement produit de la chaleur et oĂč un choc fait dĂ©vier une trajectoire, mais il existe entre elles une forme de liaison dont les variĂ©tĂ©s supĂ©rieures comportent a nĂ©cessitĂ© logique ou l’obligation morale qui sont irrĂ©ductibles Ă  ces constatations physiques. Nous appellerons donc « implication au sens large » ce mode de liaison, disant ainsi qu’à tous les niveaux une signification en entraĂźne une autre selon un rapport d’implication.

On constate alors que, si dans une telle hypothĂšse, la conscience perd sa « causalité » c’est au profit d’un mode de liaison non moins important, puisque la logique et les mathĂ©matiques entiĂšres sont fondĂ©es sur l’implication, par opposition Ă  la causalitĂ©, ainsi que les relations morales et juridiques (cf. la notion d’« imputation » ou implication juridique dans le normativisme de Kelsen). Il est alors possible de concevoir un parallĂ©lisme entre la conscience et l’organisme qui ne diminue en rien le rĂŽle original de la conscience et le parallĂ©lisme prend alors la forme Ă©largie d’un isomorphisme entre les relations causales propres Ă  l’organisme et les relations d’implication propres Ă  la conscience. Par exemple, dans la mesure oĂč certaines structures opĂ©ratoires reliant entre elles des opĂ©rations

logiques correspondent Ă  des structures nerveuses ou Ă  des structures intervenant dans les « machines » Ă  calculer, nous dirons que ces deux derniĂšres sortes de structures prĂ©sentent un caractĂšre causal et ne constituent donc pas comme telles une logique, tandis que les structures isomorphes Ă©laborĂ©es par la pensĂ©e consciente s’y traduisent sous la forme de systĂšmes d’implications, c’est-Ă -dire de systĂšmes normatifs conduisant Ă  constituer une logique (tout au moins du point de vue du sujet).

Cette hypothĂšse d’un isomorphisme de l’implication consciente et de la causalitĂ© organique ou matĂ©rielle, appelle une remarque finale sur l’esprit dans lequel une mĂ©thode intĂ©gralement gĂ©nĂ©tique, peut concevoir les rĂ©ductions Ă©ventuelles du domaine psychologique au domaine biologique, etc., bref ce qu’on est convenu d’appeler les rĂ©ductions de supĂ©rieur Ă  l’infĂ©rieur.

Il convient Ă  cet Ă©gard, de distinguer deux types de rĂ©ductions, que nous appellerons les rĂ©ductions par correspondance (ou isomorphisme) et les rĂ©ductions par interdĂ©pendance. Or, l’un et l’autre de ces deux types de rĂ©duction aboutissent en rĂ©alitĂ© Ă  une forme d’assimilation rĂ©ciproque et non pas de rĂ©duction Ă  sens unique, de telle sorte que, en fin de compte, le systĂšme des sciences constitue une structure circulaire, et non pas linĂ©aire ou hiĂ©rarchique comme l’ont donnĂ© trop simplement Ă  penser les classifications traditionnelles des disciplines scientifiques.

En « rĂ©duisant » une « conduite » psychologique Ă  ses racines physiologiques, on aboutit naturellement Ă  une relation d’interdĂ©pendance. Par contre, s’il s’agit de la conscience comme telle, la « rĂ©duction » pourrait se traduire, comme on vient de le voir, par un isomorphisme entre l’implication consciente et la causalitĂ© organique, donc par une correspondance et non pas une interdĂ©pendance. Or, admettons que la neurologie soit assez avancĂ©e pour fournir comme nous le dĂ©sirons, les Ă©quivalents d’ordre causal des structures mathĂ©matiques et logiques. Il est alors clair, comme nous y avons dĂ©jĂ  fait allusion (au § 2), que ce jour lĂ  la neurologie sera elle-mĂȘme logicisĂ©e et mathĂ©matisĂ©e. Faudra-t-il alors admettre que la neurologie « explique » les phĂ©nomĂšnes mentaux jusqu’à pouvoir rendre compte de la formation des mathĂ©matiques, ou au contraire que celles-ci

expliquent la neurologie ? L’un et l’autre, Ă©videmment, et selon un cercle qui n’a rien de vicieux.

Lorsque, par contre, on « rĂ©duit » un phĂ©nomĂšne biologique Ă  des mĂ©canismes physico-chimiques, il ne s’agit plus de correspondance puisque les deux domaines appartiennent au mĂȘme plan de la causalitĂ© matĂ©rielle. Mais, comme l’a bien montrĂ© le physicien Ch. Eug. Guye, (qui a fourni l’une des premiĂšres vĂ©rifications expĂ©rimentales de la relativitĂ©), lorsque la physico-chimie deviendra assez « gĂ©nĂ©rale » pour comporter une explication des processus vitaux, elle en sera enrichie d’autant au lieu d’appauvrir ces derniers : on peut donc prĂ©voir une sorte d’assimilation rĂ©ciproque comme celle qui a eu lieu entre la physique et la chimie, ou entre la gĂ©omĂ©trie de l’univers et la thĂ©orie de la gravitation.

Quant aux relations entre la physique et les mathĂ©matiques, elles sont Ă  nouveau de correspondance, puisque toute expĂ©rience physique est intĂ©grĂ©e Ă  des schĂšmes mathĂ©matiques qui l’expliquent, mais que cette explication par dĂ©duction du phĂ©nomĂšne aboutit Ă  un isomorphisme entre le donnĂ© expĂ©rimental et les structures dĂ©ductives qui permettent de l’assimiler. On peut donc dire, Ă  certains Ă©gards, que les relations entre la dĂ©duction et l’expĂ©rience, en ce qui concerne la liaison des mathĂ©matiques et de la physique, sont d’un ordre comparable aux relations plus gĂ©nĂ©rales entre la conscience et la causalitĂ© matĂ©rielle dans le domaine des liaisons entre l’esprit et le corps dans les deux cas il s’agit en effet, d’un isomorphisme entre un systĂšme d’implications et un systĂšme causal.

Pour ce qui est, enfin, des relations entre les structures logico-mathĂ©matiques et les activitĂ©s mentales du sujet, ce par quoi nous avons commencĂ© cet exposĂ© (aux § 1 et 2), nous espĂ©rons retrouver, comme entre la psychologie et la biologie, une double relation d’interdĂ©pendance et de correspondance : on peut faire l’hypothĂšse que les normes du sujet (ce que nous appellions les normes S, au § 1) sont rĂ©ductibles par interdĂ©pendance aux mĂ©canismes mentaux (M) en gĂ©nĂ©ral, tandis que l’on peut espĂ©rer Ă©tablir une correspondance au moins partielle entre les normes formalisĂ©es (F) de la logique ou les « structures-mĂšres » des mathĂ©matiques et les normes du sujet (S).

Si un tel tableau des formes générales de relations entre les principales sciences est exact on aboutit donc à une sorte de

cercle : les structures logico-mathĂ©matiques s’assimilent les rĂ©alitĂ©s physiques et s’assimileront les rĂ©alitĂ©s biologiques, pendant que la psychologie appuyĂ©e sur la biologie tend Ă  s’assimiler les structures logico-mathĂ©matiques, de telle sorte que la rĂ©duction progressive du mental au physiologique et du physiologique au physico-chimique s’accompagne d’une rĂ©duction complĂ©mentaire du biologique et du physico-chimique au logico-mathĂ©matique et au mental.

Or, il est Ă©vident qu’un tel cercle ne fait que traduire, dans le domaine indĂ©finiment diffĂ©renciĂ© des connaissances scientifiques, le cercle Ă©pistĂ©mologique fondamental du sujet et de l’objet : l’objet n’est jamais connu qu’à travers les modifications qu’exercent sur lui les actions du sujet, tandis que le sujet ne prend jamais connaissance de lui-mĂȘme qu’à l’occasion des transformations que l’objet provoque en ses actions. C’est pourquoi la mĂ©thode propre Ă  l’épistĂ©mologie des diverses variĂ©tĂ©s de connaissances scientifiques nous paraĂźt ĂȘtre la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique, qui ne cherche pas Ă  sortir d’un tel cercle par l’espoir d’un saut direct dans la connaissance absolue, mais qui se donne pour tĂąche de suivre pas Ă  pas, sous toutes leurs formes observables, les dĂ©veloppements de cette interaction continue du sujet et de l’objet.

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