La causalité perceptive visuelle chez l’enfant et chez l’adulte (1958) a 🔗
par
Jean Piaget et Marc Lambercier
Le but de ce travail est double. Il s’agit d’abord et essentiellement de chercher si les faits décrits avec tant de précision par A. Michotte sur les adultes se retrouvent chez l’enfant de 4-5 à 12-14 ans ou s’il existe des différences d’un niveau à l’autre du développement, à partir du moment où les expériences de laboratoire sont possibles. En d’autres termes, nous nous proposons de réexaminer le problème de la causalité perceptive visuelle sous une perspective génétique (en prenant ce mot dans son acception ordinaire, relative au développement mental, et non pas seulement dans le sens où le prend parfois Michotte, qui est celui de l’analyse des facteurs de formation actuelle de l’impression causale).
Mais notre but est également d’ordre plus général. Parmi les nombreux mérites des études de Michotte sur la causalité perceptive, l’un des plus frappants est sans doute d’avoir pris position au sujet des relations entre la perception et la notion de causalité : la perception de la causalité serait une « préfiguration de la notion », en ce sens que celle-ci serait tirée par abstraction des données perceptives déjà toutes préparées. A ce propos, Michotte se livre à une réinterprétation des travaux de l’un de nous, non seulement fort suggestive, mais encore empreinte d’un esprit de compréhension et d’une générosité intellectuelle dont peu de contradicteurs savent s’inspirer. 11 est vrai qu’il n’y a entre nous aucune contradiction réelle sur le terrain des faits, mais une simple différence d’optique, ce qui nous permettra de nous efforcer, en répondant, d’atteindre cette conciliation qui correspond à nos vœux autant qu’à ceux du maître de Louvain.
Nous nous sommes donc demandés si la thèse de la préfiguration de la notion de causalité dans la perception ne dépendait pas de l’interprétation à donner à la causalité perceptive elle-même et si celle-ci ne comportait qu’une explication possible. Le second but que nous nous assignons est ainsi de reprendre la question du mécanisme formateur de l’impression causale perceptive. Or, l’analyse de Michotte est si
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remarquable que, pour atteindre cette réinterprétation, nous n’avons été conduits ni à mettre en doute la généralité des faits qu’il a établis, ni même à contester la notion de 1’« ampliation du mouvement » au moyen de laquelle il synthétise ces faits. A supposer que l’on veuille à tout prix trouver une divergence entre Michotte et nous, nous dirions simplement que pour Michotte, cette « ampliation » suffit à expliquer la causalité perceptive, tandis que, pour nous, elle requiert elle-même une explication, en ce sens qu’il s’agit d’établir quelle sorte de mécanisme la rend possible et la produit, et si ce mécanisme rend compte, par ailleurs, des quelques exceptions où l’ampliation du mouvement, valable en presque tous les cas, semble débordée par certains faits de causalité perceptive authentique. C’est donc, si l’on veut, le mode d’élaboration de l’ampliation du mouvement que nous avons cherché à comprendre et c’est de lui que nous paraît dépendre principalement la solution du problème des relations entre la perception et la notion. Mais, encore une fois, rien ne prouve qu’il y ait là un désaccord entre Michotte et nous et il se peut fort bien que le grand spécialiste de la causalité perceptive retienne tout ou partie de nos interprétations sans être pour autant conduit à se contredire lui-même. C’est là, en tout cas, notre espoir le plus sincère et le plus amical.
N.B. — Nous citerons l’ouvrage fondamental de A. Michotte, La perception de la causalité, dans l’édition de 1946 (Institut Sup. de Philos., Louvain).
Partie I.
Description des faits observés🔗
Introduction et technique.🔗
11 est fort difficile de fournir une description complète et objective, sous forme de tableaux numériques, des faits de causalité perceptive visuelle, comme on peut y parvenir, par exemple, dans l’étude d’une illusion optico-géométrique. La raison principale en est que peu de réactions se laissent aisément mesurer, en un tel domaine, et que la plupart d’entre elles sont simplement à estimer qualitativement et à classer. Cela ne nous empêchera pas d’essayer de les présenter en tableaux, mais il conviendra d’accompagner ceux-ci de quelques commentaires. D’autre part, nous n’avons nullement travaillé selon un plan fixe, mais longuement tâtonné ; nous avons notamment repris de nombreuses fois l’étude de tel point central (les actions à distance, par exemple) en modifiant quelque peu les données du problème, mais sur-
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tout en perfectionnant nos techniques d’interrogation des enfants.1 Or, les faits ainsi recueillis selon des techniques modifiées d’une série d’expériences à la suivante ne se laissent pas réunir en un seul tableau à cause de leur hétérogénéité, même lorsqu’il s’agit d’un problème identique. Et cependant les faits réunis selon les techniques initiales sont aussi instructifs que les derniers en date…
Réflexion faite, nous croyons donc que la meilleure manière de communiquer objectivement les résultats de notre investigation consiste à les présenter dans l’ordre même (à peu de choses près) où ils ont été recueillis, de manière à ce que le lecteur puisse lui-même départager entre les produits des techniques successives et surtout comprendre les raisons, instructives à elles seules déjà, de ces changements de méthodes : il constatera, par exemple, comment le « lancement sans contact », d’abord très difficile à obtenir chez les petits, a pu être observé sous une forme provoquée moyennant certaines présentations préalables, etc. Il sera mieux à même, de la sorte, de se faire une opinion sur la valeur des faits que nous chercherons à interpréter dans la suite.
La technique. — Nous avons utilisé exclusivement le procédé des disques qu’on trouvera décrit en détail dans le livre de Michotte, notamment en ce qui concerne l’exécution des tracés qui doivent conduire à la présentation d’une configuration cinétique de deux objets et dont la perception donne une impression causale. Nous rappellerons cependant brièvement le principe de ce procédé pour les lecteurs qui n’en aurait pas la familiarité mais aussi pour mieux faire comprendre certaines particularités spatio-temporelles de certaines des configurations que nous avons étudiées par le procédé du décalage des disques auquel nous avons largement recouru. Nous décrirons ensuite le dispositif et la situation expérimentale tels que nous les avons réalisés.
Le procédé consiste à dessiner et peindre sur un disque de papier à dessin rigide (de 60 cm de diamètre, ici) un ou plusieurs tracés et, en faisant tourner ce disque autour de son centre, de faire défiler ces tracés derrière une fente latérale, radiale et horizontale découpée dans un écran qui dissimule tout le reste du dispositif sauf pour la partie visible du tracé dans la fente, qui prend l’aspect d’un petit carré ou rectangle immobile ou en mouvement. Ainsi, pour prendre un exemple très simple, d’un seul objet, on tracera sur le disque un arc de circonférence d’un certain rayon et d’une largeur de 10mm, arc couvrant un certain angle au centre, suivi d’une courbe dont la forme épouse la diminution régulière du rayon pour une unité angulaire choisie et pour une diminution de rayon bien déterminée, appelée « chute », après quoi le tracé reprend sur un rayon plus petit un nouvel arc de circonférence. Présenté à travers une fente de 5 mm de largeur et d’assez grande longueur ces tracés donneront alors l’impression d’un objet d’abord immobile de 10×5 mm, puis se déplaçant à une certaine vitesse, sur un certain parcours, et reprenant ensuite son immobilité. La durée de ces trois phases, la longueur de la trajectoire, la vitesse linéaire dans la fente, dépendent des angles couverts par les trois parties du tracé, de la chute unitaire de la courbe ainsi que de la vitesse de rotation du disque. On trouvera les
1 Comme d’habitude c’est Lambercier qui s’est chargé des expérimentations, tandis que l’autre auteur participait à la position des problèmes et à l’élaboration théorique.
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formules qui lient ces valeurs dans le livre de Michotte. En combinant deux tracés sur un seul disque il est alors possible, s’ils ont les caractéristiques correspondantes, de former des configurations cinétiques qui donnent les impressions causales de lancement, d’entraînement ou de traction, c’est-à-dire que l’un des objets « lance » l’autre, l’entraîne avec lui ou le tire derrière lui, pour ne citer que les principales. Mais avec un seul disque on ne peut guère varier que la vitesse ou éventuellement cacher au moyen d’un volet l’une ou l’autre phase. On obtient plus de possibilités en recourant, comme le propose Michotte, à la superposition de deux disques de diamètres le plus souvent différents, dont chacun porte le tracé de l’un des deux objets. En les décalant l’un par rapport à l’autre il est alors possible de varier, dans certaines limites, les conditions spatio-temporelles de la configuration étudiée. On évite ainsi d’avoir à confectionner de multiples disques tandis qu’on économise un temps précieux lors des manipulations en série. Comme il y a deux fentes latérales, l’une à gauche et l’autre à droite, la configuration cinétique s’y déroule identique mais dans deux directions opposées, convergentes ou divergentes suivant le sens de rotation du disque. De plus, si on inverse celui-ci la configuration se déroulera dans un ordre où les rapports spatio- temporels se trouveront alors inversés. D’un point de vue général le facteur que nous avons cherché à introduire dans une configuration donnée est celui de la distance entre objets à l’impact, c’est-à-dire au moment où l’objet qui a le rôle d’agent donne l’impression de communiquer son mouvement au second, qui prend alors le rôle de patient. C’est cette variation de la distance à l’impact que nous avons réalisé par le procédé du décalage angulaire, variation qui peut cependant entraîner, pour une même configuration et un même sens de rotation, des altérations que, par souci d’objectivité, nous allons préciser en raison même de leur intérêt, pour les différentes configurations étudiées.
Le lancement. — Deux objets apparaissent immobiles,1 l’un B (rouge)2 au centre de la fente, qui sera le patient, l’autre A (noir) latéralement à quelque distance (généralement 45 mm) qui sera l’agent L’objet A se met en mouvement vers B et s’immobilise dès qu’il entre en contact avec lui tandis que celui-ci se met en mouvement dans la même direction et s’immobilise à son tour après un parcours du même ordre de grandeur. Puis les deux objets disparaissent pendant un court temps pour réaparaître et recommencer le même cycle. Un rapport des vitesses décroissant, par exemple A-.B — 3 :1, favorise l’impression que A « lance » ou « pousse » B, tandis qu’un rapport décroissant celle de déclenchement. Pour que le lecteur puisse mieux se représenter ce qui se passe lors des décalages angulaires des tracés nous avons schématisé quelques-unes d’entre les combinaisons étudiées dans la figure p. 84. Nous parlerons de décalage positif et de décalage négatif, le signe se rapportant toujours à la configuration normale, même quand il y a inversion de la configuration.
Durée du contact à l’impact. — On se rend compte, par les schémas 1 et 2 qu’un décalage positif du tracé de l’objet B augmentera la durée du
1 Le procédé des disques entraîne un petit artefact, celui d’un mouvement d’apparition ou de disparition vertical du tracé dans la fente. Ces brefs mouvements de montée et de descente sont souvent les seuls à être signalés, et reproduits, notamment par les petits enfants, au début des présentations ou accompagnent des fragments de la configuration des mouvements. Ces mouvements verticaux peuvent être aisément suprimés par un volet qui suprime les phases d’immobilisation aux extrémités, mais non pas celle d’immobilisation au centre.
2 Nous avons utilisé des couleurs différentes pour les deux objets, essentiellement pour faciliter leur désignation par le sujet ou l’expérimentateur.
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contact donc de la phase d’immobilité des objets au centre, après l’impact. Plus le décalage est grand plus la durée augmentera, ce qui donnera tout d’abord l’impression d’un lancement retardé, puis de deux mouvements indépendants. Précisons que dans le lancement simple, non retardé, il y a toujours lieu d’introduire un léger décalage, donc une brève durée de contact, pour assurer un contact complet et compenser le phénomène de la « montée de l’excitation » comme l’appelle Michotte, durée de l’ordre de 20 ms mais qui peut ne pas suffire, ou être excessive. Dans les décalages qui seront indiqués cette correction se trouve comprise. Enfin, par inversion du sens de rotation, le rôle des objets est échangé (A rouge, B noir) et le rapport des vitesses inversé : l’impression de lancement est remplacée par celle de déclenchement.
Distance des objets à l’impact. — Nous distinguons deux possibilités : celle dite de distance « fixe » et celle de distance « mobile », à l’impact, les deux pouvant se combiner pour donner une distance fixe augmentée d’une distance mobile.
La distance mobile. — D’après ce qui vient d’être dit plus haut, à propos du décalage positif, qui augmente la durée du contact, donc retarde le départ de B, on comprendra aisément qu’un décalage négatif du tracé de B, va, au contraire, entraîner un espace entre objets à l’impact ainsi qu’un départ anticipé de B. Bien qu’il se meuve à plus faible vitesse que A il ne sera jamais rejoint. Il reste un espace entre les deux objets, minimum à l’arrêt de A, un peu plus grand un instant auparavant, au moment où B se met en mouvement. Il y a donc là un moyen commode de créer, par simple décalage, une distance entre objets, distance pouvant être finement graduée. L’aspect particulier que prend l’impact en raison de la phase intermédiaire ou transitoire commune dans laquelle les deux objets sont en mouvement nous a fait désigner l’impression de ce lancement à distance mobile par le terme de compression, utilisé par ceux qui l’éprouve. Mais comme cette distance mobile ne se laisse pas définir brièvement nous utiliserons celle du décalage angulaire des disques (ou l’ordre de numérotation) qui la détermine, les distances correspondant aux positions caractéristiques des mobiles étant consignées dans une table de transformation de ces valeurs. Cette table se lit de gauche à droite pour le lancement (rapport des vitesses décroissant) et de droite à gauche pour le déclenchement (rapport croissant). On y remarquera, comme aussi sur les schémas, que la distance minimum correspond au départ de B dans le déclenchement et non pas à celui de l’arrêt de A (lancement). L’objet A « accompagne » donc B sur un certain parcours, bien qu’à moindre vitesse. Bien que B fasse aussi un départ anticipé il est beaucoup moins marqué que dans le lancement. Pour le décalage maximum c’est l’arrêt qui se fait simultanément pour les deux objets dans le déclenchement tandis que dans le lancement c’est leur départ. Mais cé départ fortement anticipé de B, dans le lancement, n’est pas perçu dans son ampleur et, d’autre part, du fait d’une grande différence des vitesses, A va pouvoir encore donner son impact au début du trajet de B, et produire un impression de « lancement au vol », du moins chez des sujets exercés ou chez certains de ceux à qui on pose la question. D’autres pourront faire une restriction mentale de ce départ anticipé. Pour pouvoir comparer leurs impressions avec celles d’un lancement à distance simple, ou fixe, ainsi que pour pouvoir encore augmenter la distance (qui pourra alors atteindre dans les 30 mm) nous avons recouru à deux disques supplémentaires qui viendront prendre la place de celui portant le tracé de l’objet B. Ce sont ceux dont la description suit.
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Table des distances (en mm) entre les objets A et B, aux divers moments de leurs parcours suivant le degré de décalage angulaire. Parcours constants de 45 mm. Type lancement. Rapports de vitesses 6 :1 et 3 :1.
1 Distances : I : entre A et B au départ. II : parcours de A avant le départ de B. III : distance entre A et B au départ de B. IV : distance à l’arrêt de A. V : distance parcourue par B après l’arrêt de A. V. E. : variation de l’espace A-B pendant la phase commune de mouvement (III-IV).
Pour obtenir les distances fixes et mobiles des combinaisons avec distances fixes D 10 et D 20 il suffit d’ajouter aux valeurs des colonnes I, III, IV et VI, de la combinaison 6 :1, celles de 10 et 20 mm.
Pour les rapports Inverses des vitesses de la série II (1 :6 et 1 :3) lire l’ordre de succession indiqué au bas de la table. De plus B devient A et réciproquement.
Distances fixes (D 10 et D 20). Nous désignerons ainsi la distance en millimètres qui existe entre objet au moment où l’objet A s’immobilise alors que B se met en mouvement, distances de 10 et 20 mm pour un décalage nul. Les deux disques portant les tracés correspondant ont ceux-ci simplement déplacés vers le centre du disque de la valeur correspondante. La définition du disque ainsi que les rapports spatio-temporels sont simples comme dans la configuration du lancement avec contact, ou distance nulle (D 0), à laquelle on a vu que l’on pouvait ajouter une distance mobile, jusqu’à 8 ou 15 mm, par décalage négatif. Il en sera de même pour les distances fixes, ce oui nous donnera la combinaison de distance fixe plus celle mobile, donc une augmentation progressive de la distance, suivant le nombre de degrés de décalage négatif qui lui seront ajoutés, mais qui perdra alors son caractère fixe pour prendre celui de distance mobile déjà décrit. Pour obtenir les distances il suffit d’ajouter aux valeurs de la table, pour les colonnes indiquées, la distance fixe de 10 ou 20 mm. La variation de l’espace, dans la phase commune, reste la même, mais sa variation relative diminue alors avec la distance fixe ajoutée. Ajoutons que ces distances fixes + mobiles n’ont été étudiées que pour le rapport des vitesses de 6 :1 et 1 :6. Tout ce qui a été dit plus haut, au sujet des modifications de la configuration apportées par l’inversion du rapport des vitesses, espace minimum, départ anticipé de A, reste valable. Ajoutons que les relations spatio-temporelles du rapport croissant des vitesses, donc de l’impression de déclenchement classique, se rapprochent davantage de celles d’une compression mécanique que dans le cas du rapport décroissant des vitesses.
| Combinaison | |||||||||
| N° | Décalage | I | Distances Série I 6 :1 (20/120 d)1 | V. E. | |||||
| II | III | IV | V | VI | |||||
| Do | 1 | 0 | 45 | 45 | 0 | 0 | 45 | 45 | 0 |
| 2 | — 5 | 45 | 34 | 11 | 2 | 43 | 45 | 9 | |
| 3 | — 10 | 45 | 23 | 22 | 4 | 41 | 45 | 18 | |
| 4 | — 15 | 45 | 11 | 34 | 6 | 39 | 45 | 28 | |
| 5 | — 20 | 45 | 0 | 45 | 8 | 37 | 45 | 37 | |
| Série | I 3 :1 | (40/120 d) | |||||||
| Do | 16 | 0 | 45 | 45 | 0 | 0 | 45 | 45 | 0 |
| 17 | — 5 | 45 | 39 | 6 | 2 | 43 | 45 | 4 | |
| 18 | — 10 | 45 | 34 | 11 | 4 | 41 | 45 | 7 | |
| 19 | — 15 | 45 | 28 | 17 | 6 | 39 | 45 | 11 | |
| 20 | — 20 | 45 | 23 | 22 | 8 | 27 | 45 | 14 | |
| 21 | — 30 | 45 | 11 | 34 | 11 | 34 | 45 | 23 | |
| 22 | — 40 | 45 | 0 | 45 | 15 | 30 | 45 | 30 | |
| Ordre | série | II | VI | V | IV | III | II | 1 |
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Lancement sans élan. — La phase du mouvement de A est supprimée. L’objet B apparaît immobile au centre de la fente et, peu après, A à côté et en contact avec lui tandis que B se met en mouvement. Les mêmes disques- tracés sont utilisés que pour le lancement, à rapport 6 :1, mais en recouvrant la courbe de A d’un secteur blanc intercalé entre les deux disques, et non pas en plaçant un volet sur la phase de mouvement de A. Les objets A et B apparaissent donc comme deux rectangles juxtaposés, A (noir) et B (rouge), puisqu’immobiles, et non pas sous l’aspect de parallélogramme, comme lorsqu’ils sont en mouvement, du fait de la courbure du tracé. C’est d’ailleurs ce qui fait que quand B quitte A il le fait en s’inclinant légèrement, comme il le fait dans le lancement simple où l’objet A, par suite d’un tracé à courbure accentuée, plus fortement incliné, atteint B par sa pointe avant de se redresser contre B immobile. L’artefact d’inclinaison de A est donc supprimé, dans le lancement sans élan, tandis que celui de B subsiste, dès qu’il se met en mouvement. On prend soin d’ailleurs de compenser la « montée », comme il a été dit pour le lancement. Mais l’autre artefact subsiste, celui de la mise en place par mouvement vertical d’apparition du tracé de A dans la fente, déjà signalé (v. note p. 80). Mais l’inclinaison n’est en général que très tardivement remarquée par les sujets, et porte surtout sur celle de B bien que plus faible que celle de A, dans le lancement simple, à cause de sa vitesse plus faible.
Par décalage négatif du tracé de B, il est à nouveau possible de créer un intervalle temporelle entre l’apparition verticale subite de A et le départ de B, ce qui entraîne également une distance plus ou moins grande entre eux au moment où A est présent. L’objet B se met donc en mouvement anticipé. Quant à la distance entre objets, elle est celle contenue dans la table, colonne IV, pour le rapport des vitesses de 6 :1.
Ajoutons qu’il pourrait y avoir, à l’apparition de A, un mouvement apparent horizontal, c’est-à-dire coaxial à celui de B, si A se trouvait devant un volet. Pour éliminer cette impression A apparaît à 55 mm de l’extrémité de la fente.
L’Entraînement. — L’objet B est au centre de la fente, immobile, alors que l’objet A est à quelques centimètres de distance et se met en mouvement vers B, l’atteint au moment où B se met en mouvement à la même vitesse que celle de A, qui continue son mouvement. Le rapport des vitesses est donc dans ce cas A1/B1 :A2/B2 = l/0 :l/l ou simplement 1 :1, mais dans les mêmes conditions ce rapport pourrait être de 2/0 :1. — L’impression est que l’objet A « entraîne » B avec lui ou « le pousse devant lui ».
Pour pouvoir recourir utilement au décalage angulaire de l’un des disques, il faut d’abord que l’un des disques, celui de B, soit découpé spécialement. Ce disque est aussi plus petit que le disque de A (comme dans le lancement) et porte à sa périphérie également un arc de circonférence correspondant à l’immobilité de B, puis une courbe de chute qui doit suivre celle du tracé de A. Mais, pour que le disque lui-même ne cache pas le tracé de A, la partie du disque comprise entre le tracé de B et celle de A doit être enlevée. L’ajustement de ces deux courbures du tracé doit être suffisamment exact pour que nulle part les deux tracés conjoints ne laissent entre eux le moindre intervalle susceptible d’être perçu.
Ainsi réalisé pour le rapport 1 :1 un décalage positif du tracé de B fait que le tracé courbe de B recouvre progressivement celui correspondant de A jusqu’à le recouvrir entièrement. Dans la fente ces tracés donneront alors l’impression que l’objet A glisse derrière B, en partie ou complètement. Bien qu’en partie ou totalement invisible l’objet A reste entièrement présent et
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Représentation schématique
des combinaisons cinétiques
étudiées et de quelques-unes
de leurs variantes.
(Voir note page suivante.)



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donne l’impression qu’il entraîne B comme s’il était visible : C’est l’impression d’« entrainement par écran ». Un décalage positif plus important ne fait que recouvrir davantage le tracé de A et de le faire disparaître rapidement. Un décalage négatif crée par contre un espace de grandeur constante entre les tracés, donc une distance entre les objets dans leur phase de mouvement commune. L’impression est celle d’un entraînement à distance fixe, qui peut être facilement désignée et simplement mesurée, dans ce cas, en millimètres ou en nombre de degrés décalage angulaire correspondant, valeurs qui sont approximativement les mêmes. Cette possibilité a le grand avantage de pouvoir introduire très facilement soit un certain espace, soit un espace à peine surliminaire, en général d’un millimètre ou moins, qui sera facilement perçu du fait qu’il peut être observé tout au long de la phase de mouvement commune, celle de l’entraînement, alors que dans le lancement simple, la phase d’impact étant très brève, le contact entre objets se trouve beaucoup moins bien défini. On verra l’importance de ce point, quand il sera question des t résultats, à propos de la susceptibilité de certains sujets à une absence de contact.
Mais il y a un autre moyen que celui des disques en papier pour réaliser par décalage une distance entre objets et même d’obtenir par décalage positif un effet de traction.
Traction et entraînement. — Ces deux configurations cinétiques pour un même rapport des vitesses 1 :1, se dérouleront identiquement à part que, dans la traction, le mobile A dépasse B, immobile, qui se met en mouvement dès
Les combinaisons se déroulent de haut en bas pour le temps (t), et de gauche à droite pour l’espace (e) mais de droite à gauche dans le déclenchement obtenu par simple inversion du sens dans lequel défile les tracés dans la fente ; les schémas en traduisent les relations spatio-temporelles. Les objets A et B sont chaque fois représentés, pour leurs positions caractéristiques, par de petits carrés, avec l’agent A noir, sauf pour le déclenchement (Nob 9 à 12) où les rôles des objets sont échangés (A blanc). Les traits verticaux représentent l’immobilité, les obliques les déplacements plus ou moins rapides des objets. En plus des positions initiales et finales des objets certaines de leurs positions intermédiaires au moment de l’impact sont représentés par leurs carrés traversés par les lignes de déplacement, pour A au départ de B, pour B à l’arrêt de A, c’est-à-dire, pour le lancement et déclenchement aux moments des distances III et IV de la table des distances. Mais seuls le rapport des vitesses 3 : 1 pour le lancement et 1 : 3 pour le déclenchement ont été illustrés.
Les diverses combinaisons de lancement (L) sont : (1) L. simple, (2) L. avec contact durable (par décalage positif, vers le bas, de B) (3) et (4) L. à distance mobile, moyen et maximum (par décalage négatif), (5) L. à distance fixe, (6) L. à distance fixe + mobile. (7) L. sans élan (contact) et (8) à distance et décalage temporel. Les numéros (9) à (12) sont des combinaisons déclenchements, inverses des lancements (1), (3), (5) et (6).
Pour les combinaisons entraînement (E) et traction (T), rapport 1 : 1, on a : (13) E. simple, (14) E. en écran (par décalage positif de B) et (15) E. à distance (par décalage négatif), ceci pour disque opaque, tandis qu’un disque transparent permet de réaliser en plus de ces trois combinaisons celle de traction à distance (16). Pour le rapport des vitesses 2 : 1, à disque transparent, on a : (17) T. simple, normale, et, par décalage positif (18) T. à distance, tandis que par décalage négatif : (19) E. avec contact (D o) et (20) E. à distance (ces derniers avec les anticipations de B signalées dans la technique). Enfin (21) est le ralentissement par lancement dont, par manque de place, seul le rapport 8/4 : 2 est illustré. Enfin (22) est la combinaison de l’arrêt
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qu’il a été dépassé ou à partir d’une certaine distance de dépassement (traction à distance). C’est l’équivalent d’un décalage positif dans l’entraînement mais qui, avec des disques en papier, cachait le tracé de A. Pour que celui-ci continue à apparaître il suffit que le disque de B soit semi-transparent, et de grand diamètre. La matière utilisée est de l’acétate avec son côté mat apparent, afin d’éviter des reflets gênants. Couplé avec un grand disque en papier, portant le tracé de B, on peut alors obtenir, par décalage négatif à positif, l’entraînement à distance, à contact, en écran (c’est alors A qui passe devant), puis la traction à contact et à distance.
Pour essayer de renforcer les impressions obtenues avec le rapport 1 :1 on peut adopter, comme pour le lancement, un rapport décroissant des vitesses, tel que, par exemple, A1/B1 :A2/B2 soit égal à 2/0 :l/l ou simplement 2 :1. Mais pour chaque distance et chaque combinaison il faut un disque spécial. Nous avons cependant risqué l’emploi de deux disques seulement, dont un semi-transparent, comme il vient être décrit. Mais les tracés ne sont valables que pour une des deux combinaisons et une distance déterminée, car leur décalage entraîne une altération qui rappelle celle rencontrée dans le lancement. Ce sont ces altérations qu’il nous faut préciser puisqu’elles peuvent rejaillir sur les impressions.
Les disques ont été réalisés pour une traction 2 :1 avec contact. Dès que l’objet A dépasse B, immobile, il réduit sa vitesse de moitié en même temps que B se met en mouvement à cette même vitesse. Comme le ralentissement de A se fait toujours à ce même moment du dépassement il en résultera que, dès qu’il y aura une distance entre eux, par décalage positif, B partira à la même vitesse que A dans sa seconde phase, il semble qu’on perde ainsi le gain attendu du rapport décroissant. Mais, ce ralentissement anticipé se perd au cours de cette courte phase, facilement confondue qu’elle est avec sa première phase. L’espace blanc qui s’établit entre A et B, semble même rendre plus nette l’impression que B est « accroché » à distance par A qui le tire derrière lui. Par contre, dans le cas de l’entraînement, réalisé par décalage négatif, B se met en mouvement avant que A l’ait atteint. Il fait donc un départ anticipé (comme dans le lancement) mais plus apparent. Un décalage plus prononcé établira une distance entre objets mais avec renforcement du départ anticipé, au point qu’il peut aboutir à un départ simultané des deux objets, comme c’était le cas dans le lancement à distance pour un fort décalage. Mais ici, à l’impact, l’objet A continue sa course, le rapport des vitesses s’y trouve moins décroissant, donc moins favorable. L’impression reste dépendante de la fixation.
Le lancement avec ralentissement et l’impression d’arrêt. — Le procédé du décalage n’étant intervenu qu’exceptionnellement dans le cas de l’impression d’arrêt, et l’autre configuration ayant ses tracés sur un seul disque, nous n’en donnons qu’un schéma.
Des précisions numériques seront données lors de l’exposé des résultats.
L’intervalle temporel d’absence des objets entre présentations. — Lors de la rotation continue du disque, donc de présentations successives continues d’une configuration, il doit s’écouler un certain temps si l’on ne veut pas que se produisent des mouvements apparents entre présentations, mouvements auxquels les enfants sont d’autant plus sensibles que, chez eux, la structuration de la configuration est en général lente à se faire et moins stable. L’idéal serait de disposer d’une commande de mise en rotation et d’un arrêt du disque automatique. A défaut on peut recourir à un rideau commandé à la main, pour autant cependant que l’intervalle temporel d’absence est suffisant.
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C’est pourquoi nous avons introduit un secteur blanc couvrant un certain angle ou aussi deux secteurs permettant de varier la grandeur de l’angle total, généralement de 120 à 150 degrés, correspondant à un intervalle de l’ordre d’une seconde. Ce secteur est aussi destiné à couvrir les tracés qui exigent d’être prolongés, avec le procédé du décalage des disques. Mais le diamètre du disque impose des limites, celle de la grandeur angulaire occupée par les tracés des courbes. Une solution est de supprimer les phases d’immobilisation initiale et finale et d’adopter aussi des tracés aux courbures plus accentuées, tout en réduisant la vitesse de rotation du disque, solutions dont nous nous sommes de plus en plus rapprochés en cours d’expérimentation.
Le dispositif à disque rotatif et la situation. — Le disque rotatif, entraîneur, support des disques sur lesquels sont les tracés, est un disque en aluminium dur de 60 cm de diamètre et de 2 mm d’épaisseur. On peut très bien en scier soi-même le pourtour et pour autant qu’on aura disposé d’une feuille bien plane. Il est monté par l’intermédiaire d’un fort plateau sur un axe cylindrique percé d’un trou qui laissera passer une broche de serrage de 6 mm de diamètre. Cette broche porte à son extrémité côté disque une bague de 20×10 mm faite pour recevoir les disques de papier percés d’un trou qui ne présente aucun jeu de façon à ce que les disques soient parfaitement centrés entre eux ainsi que leurs tracés circulaires ou courbes. La bague elle-même s’engage dans un évidement du plateau et d’autre part porte une contreplaqué de 16 cm de diamètre qui viendra par serrage de la broche, appliquer les disques de papier contre le disque support. L’autre extrémité de la broche est filetée et munie d’un écrou molleté pour le serrage de la contreplaqué et se termine par un petit accouplement qui la reliera, par l’intermédiaire d’une rallonge cylindrique, à un compteur de tour qui permet une lecture au tour près par minute. Le disque est mis en rotation au moyen d’un moteur, d’un réducteur à vis sans fin et d’une paire de poulies à 4 cônes reliées par une corde de nylon. Le moteur est du type à répulsion, à collecteur et déplacements de balais, permettant d’inverser le sens de rotation et une variation de vitesse dans le rapport de 3 à 1, au total un rapport de 25 à 1. Le moteur n’est pas silencieux sans cependant être bruyant, par contre sa vitesse est relativement constante.
En avant du disque rotatif et le plus près possible de lui, se trouve un écran peint en blanc mat, monté à sa base sur des charnières qui permettent de le rabattre sur la table où se trouve le dispositif et ainsi de rendre les disques accessibles aux manipulations. L’écran est percé de deux fentes radiales et horizontales de 180 mm de longueur et 5 mm de largeur, l’une dans la partie moyenne gauche du disque l’autre symétriquement, ce qui permet de pouvoir présenter les configurations cinétiques dans une direction de mouvement et dans son sens contraire et de faire certaines comparaisons en suprimant une partie ou l’autre des phases de la configuration par l’emploi d’un volet qui coulisse derrière l’une des fentes, au dos de l’écran. A ces deux fentes nous en avons ajouté deux autres semblables mais verticales afin de pouvoir faire comparer les impressions dans les deux directions orthogonales en même temps que dans des directions opposées. Chaque fente peut être aussi entièrement ouverte ou fermée par une simple bande de carton. L’écran est lui-même éclairé indirectement par deux diffuseurs placés en arrière du sujet et dirigés contre une paroi claire qui réfléchit la lumière également. Mais la précaution est néanmoins prise de les placer à hauteur de la fente derrière lequel le disque se trouve un peu en retrait. Un transformateur variable permet d’ajuster l’intensité de l’éclairement (2×500 watts, survolté) au confort du sujet. Le sujet se trouve à 2 m de l’écran, devant une table où se trouve aussi l’expérimentateur. Un rideau vertical à rouleau
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se trouve entre la table et l’écran, son utilisation s’étant montrée nécessaire après nos premiers essais. Il peut être commandé aisément par l’expérimentateur, qui peut ainsi présenter une seule fois ou le nombre de fois désiré une configuration entière en ouvrant ou fermant le rideau pendant l’intervalle temporel qui sépare chaque présentation (pour autant que cette durée le permet, ce qui parfois n’a pas été possible), afin de faciliter la structuration en minimisant l’intervention des mouvements apparents entre présentations.
L’expérimentateur prend la précaution de montrer d’avance, au sujet, la fente dans laquelle il va se passer quelque chose sur laquelle il devra nous donner son impression. Une fois celle-ci recueillie, à plusieurs reprises, il pose des questions indispensables pour s’informer davantage sur ce que perçoit le sujet ou sur certains aspects particuliers qui ne sont pas contenus dans ses réponses (caractéristiques telles que vitesses relatives, ordre chronologique des événements, localisation des mobiles, contact ou distance à l’impact, activité ou passivité des objets, etc. suivant l’information recherchée). En général, il a été donné, au début, des présentations successives continues par groupe de 3 ou 4, jusqu’à ce que la structuration soit à peu près achevée, puis en laissant la configuration sous les yeux pour que le sujet puisse continuellement s’y référer et répondre aux questions. Des aides perceptives sont données dans certains cas de difficulté de structuration, tel qu’un ralentissement des mouvements qui peut aller jusqu’à la présentation à la main. Quant à la fixation elle est laissée libre à moins que l’expérimentateur juge qu’il doit en demander une plus favorable que celle supposée adoptée.
Divers moyens cliniques peuvent être utilisés soit pour briser certaines structurations persistantes, soit pour dépister et lutter contre certaines stéréo- typies ou encore pour contrôler une impression paraissant peu différenciée. C’est ainsi qu’en présentant la configuration dans l’autre fente que celle habituelle, son déroulement cinétique de sens opposé attirera l’attention sur la vigilance du sujet. De même, par simple inversion du sens de rotation, la présentation d’une configuration inversée. Ou encore, dans certains cas de lancement, l’introduction d’une phase d’immobilisation à l’impact, qui doit supprimer l’impression de poussée. Cela n’a pas pu être fait aussi souvent qu’il aurait été désirable.
Ajoutons que, sur la table, se trouve toujours quelques cubes de bois colorés en rouge, noir et bleu (beaucoup de sujets ont l’impression que l’objet noir est bleu), de 25 mm de côté (par commodité de manipulation) qui permettent au sujet d’exprimer par gestes les impressions qu’il aurait de la difficulté à exprimer verbalement, ou à l’expérimentateur de demander de reproduire ce que font les mobiles afin de contrôler dans une certaine mesure ce que le sujet dit avoir perçu. On se heurte ici d’une part au langage et de l’autre à une traduction habile d’une impression, surtout celle de lancement, qui nécessite beaucoup d’adresse si les relations spatiales ou temporelles veulent être respectées. Mais une information très utile a pu être ainsi recueillie qui n’aurait pu l’être autrement. Il n’y a qu’à penser aux diverses significations que peut prendre le terme de « poussée », utilisé fréquemment aussi bien pour l’entraînement que pour le lancement et à d’autres confusions possibles. Enfin ces cubes ont été très précieux pour faire distinguer et si possible faire exprimer les impressions qu’un mobile se déplace par ses propres moyens (aspect d’activité) ou qu’il a reçu son mouvement d’un autre (aspect de passivité, de laisser faire). A ce matériel simple en a été ajouté un autre plus différencié dont le détail sera donné à propos des expériences dans lesquels il est intervenu.
§ 1. Lancement simple et durée du contact🔗
Après quelques sondages sur lesquels nous reviendrons à propos de la structuration, nous avons commencé par une expérience systématique de lancement et de déclenchement simples. Les impressions causales obtenues se sont trouvées assez diverses pour les différents sujets et dans les différentes combinaisons. L’impression de lancement pour un contact bref (lancement direct) semble la plus nette et se présenter aussi bien chez les enfants que chez l’adulte ; elle se différencie de même quand on augmente la durée de contact. Toutefois la limite où l’on passe du lancement direct à un lancement retardé ou à une succession de mouvements indépendants semble plus floue chez l’enfant que chez l’adulte, du moins en moyenne. Certains enfants différencient, il est vrai leurs impressions aussi bien que l’adulte, et certains adultes n’y parviennent que mal : nous avons même vu à plusieurs reprises des adultes percevoir des lancements retardés comme de simples ralentissements de vitesse ! Mais, dans les grandes lignes, le domaine correspondant à l’impression de lancement semble cependant un peu moins bien délimité chez l’enfant.
Tabl. I. Impressions de contact pour les décalages — 10 à + 501.
| Rapport des vitesses | — 10(— 42 | ) 0(0) | + 10(+42) +20(+83j | ) +40 à 50(+167 à 208) | |
| 17 adultes 3 :1 [27 :9] | 0 | 8 | 13 | 16 | 17 |
| 1 :1 [27 :27] | 1 | 8 | 14 | 16 | 17 |
| 1 :3 [9 :27] | 1 | 9 | 11 | 17 | 17 |
|
24 enfants 3 :1 [27 :9] |
(5-8 ans) 4 | 14 | 24 | 24 | 24 |
| 1 :1 [27 :27] | 2 | 14 | 23 | 24 | 24 |
| 1 :3 [9 :27] | 5 | 14 | 22 | 24 | 24 |
Nous donnerons dans les tabl. II à V et VII des résultats plus complets pour les contacts apparents aux décalages négatifs, qui semblent d’ores et déjà plus fréquents chez l’enfant que chez l’adulte, ainsi d’ailleurs qu’à 0 et + 10.
Nous n’avons pas pu construire de tableau des réactions pour cette première recherche (sauf pour les contacts dont il va être parlé), parce que nous n’avons d’abord posé aucune question de manière à atteindre
1 Entre parenthèses (après les décalages — 10 à + 50) les décalages temporels correspondants (en ms). Entre crochets (après les rapports de vitesses)
[p. 90]
les impressions les plus spontanées des sujets : or celles-ci ne sont naturellement exprimées verbalement que d’une façon très incomplète et surtout très variable selon les individus. L’expression verbale la plus fréquente n’est pas le choc-qui-lance mais la « poussée » (que Michotte a rencontré surtout pour l’entraînement alors qu’elle désigne ici le lancement). Le terme « chasser » est très peu fréquent dans nos expériences. Le « noir pousse le rouge », est donc le terme le plus courant, mais le noir peut pousser plus ou moins « fort ». Les enfants utilisent souvent aussi les expressions de « tape », « cogne » et parfois « tamponne ». La tendance des sujets est d’ailleurs de s’en tenir à un terme préféré, quelque soit la combinaison des vitesses présentées.
Nous avons par contre toujours demandé, dans la zone médiane, s’il y avait contact et si les objets se touchaient (tabl. I).
§ 2. Le lancement sans contact🔗
Les sondages initiaux ayant montré surtout la parenté des réactions enfantines et adultes sauf, semblait-il, en ce qui concerne les contacts et les impressions causales avec décalages négatifs (absence de contact objectif), c’est sur ce dernier point qu’a porté une recherche ultérieure, en la limitant d’abord au seul lancement à distance.
Mais nous avons introduit dans la marche de l’expérience les modifications suivantes. La première a été le recours à quelques questions. La tâche de l’expérimentateur est, en effet, non seulement de recueillir l’impression causale globale déclenchée par les diverses combinaisons cinétiques, mais, si possible, d’obtenir du sujet qu’il décrive cette impression dans des aspects qui, plus ou moins secondaires pour lui, sont essentiels pour l’interprétation. Or, ces aspects n’étant que rarement explicités de façon spontanée, il faut nécessairement lui poser quelques questions, aussi peu suggestives que possible. Que cela entraîne un mode un peu différent de perception, cela est bien probable comme nous le verrons dans la suite. Cependant il semble que dans un grand nombre de cas les deux modes de perception ne se soient pas exclus mutuellement.
Une seconde modification a consisté, étant donné le refus systématique d’un certain nombre d’enfants à percevoir une action causale sans contact apparent, à introduire, soit au milieu de l’expérience, soit à la fin (avec reprise des combinaisons utiles), des présentations de modèles réels de poussée par intermédiaires élastiques. En effet, tandis que l’enfant n’a en général plus l’impression que « A lance B » dès qu’il ne perçoit plus de contact apparent (contact subjectif qui ne correspond pas toujours au contact objectif), l’adulte invoque souvent en cette situation l’impression d’une poussée par intermédiaire élastique (air,
[p. 91]
ressort, etc.) d’où le terme de « lancement par compression » que nous employerons pour abréger. Nous nous sommes donc demandé si c’était le défaut de connaissances qui était responsable de ce refus des enfants et leur avons montré les objets suivants, après naturellement avoir constaté au préalable l’absence d’impression causale spontanée à distance :
On suggère tout d’abord l’emploi d’un moyen pour déplacer un bout de papier plié reposant sur la table sans le pousser avec la main ou un instrument solide. Peu d’enfants pensent au soufle. On procède ou les fait procéder à la démonstration, de même avec un plot, puis un tube de verre contenant un projectile. On utilise enfin une petite pompe à vélo (généralement connue dans son but), pose quelques questions sur le gonflage des pneus (qui révèlent des connaissances très rudimentaires), puis on la fait essayer en faisant mettre le doigt sur l’orifice modifié de façon qu’on puisse aussi y ajuster un petit obus que l’on peut lancer avec une pression plus ou moins forte. Enfin, on peut ajuster un tube de verre sur l’orifice et en plaçant deux objets cylindriques à l’intérieur faire que le premier choque le second et le lance, ou que le premier s’arrête à distance après avoir poussé le second par compression. Après ce jeu qui plait à l’enfant on reprend une des combinaisons typiques du lancement sans contact.
Une troisième modification, enfin, a consisté à cacher, pour la plupart des présentations, l’arrêt de B dans l’une des fentes de l’écran. L’écran utilisé présente, en effet, deux fentes, l’une à gauche en général employée pour les présentations et celle de droite en général bouchée. Dans les présentes expériences, nous nous sommes servi de la fente droite pour présenter les combinaisons avec masquages de l’arrêt de B, en laissant alors visible la fente gauche avec présentation sans masquage, pour faciliter la comparaison.
Voici les combinaisons cinétiques étudiées, dans l’ordre chronologique :
(1) Lancement (rapport des vitesses 3 : 1 avec agent A (noir) et patient B (rouge).
Décalages : +5 ; — 10 à — 40 par 10 degrés (ordre variable mais — 40 toujours en dernier).
Après +5 on intercalle pour un instant la combinaison « déclenchement » en inversant simplement le sens de la rotation : A (rouge : B (noir) =1 :3.
(2) Déclenchement (rapport 1 : 3) A noir et B rouge.
Après le déclenchement on introduit les démonstrations de poussée par intermédiaire élastique et l’on reprend l’une des combinaisons avec décalage négatif.
Le détail des combinaisons (valeurs angulaires des arcs et courbes) correspond à celui du § 1, sauf qu’il intervient des distances entre objets à l’impact, dont les valeurs sont données dans la table des distances
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pour le rapport des vitesses de 3 : 1 et 1 : 3 et dont les vitesses elles- mêmes (par suite de la réduction de la vitesse du disque) sont de 20 : 6,7 et de 6,7 : 20 cm/5.
Si nous distinguons (1) la distance fixe, (2) la distance mobile et (3) la distance fixe plus le décalage (combinaison de 1 et 2), c’est la distance mobile dont il est question dans le § 2, et c’est pour savoir si la distance fixe donnait une autre impression qu’elle a été considérée soit à l’état pur, soit avec décalage. La distance mobile fournit en effet, un aspect plus souple, plus « élastique », que l’on aurait pu supposer favo-
Tabl. II. Tableau de la fréquence des effets observés
dans les combinaisons 3 :1 et 1 :3.
P = poussée (lancement) ; Ps = poussée par souffle (pas nécessairement compression) ; Pc = poussée par compression ; Pm = poussée par intermédiaire ± solide (bâton, main, etc.) ; O = pas de poussée ; D = déclenchement et ses variétés ; influencer (en particulier chez les enfants ; I = mouvements indépendants. ( + ) — contact ; (— ) = absence de contact.
|
Enfants (17) Décalages |
+5 | Combinaison 40/120 (=3 :1) | Total (51) (_10 à -40) | |
| — 10 — 20 | ^0 | |||
| +P | 17 | 4 | 4 | |
| — P | 1 | 1 | ||
| Ps(-) | 2 2 | 1 | 5 | |
| Pm(-) | 1 1 | 1 | 3 | |
| Q | 4 1 | 1 | 6 | |
| +0 | 1 | 1 | ||
| — D | 5 13 | 13 | 31 | |
| +D | 0 | |||
| + | 17 | 5 0 | 0 | 5 |
| — | 0 | 12 17 | 17 | 46 |
| Adultes (12) | (36) | |||
| + P | 10 | 0 | ||
| — P | 1 | 1 1 | 2 | |
| Pc(-) | 8 7 | 4 | 19 | |
| 0 | 1 | 1 | ||
| — D | 1 | 2 2 | 2 | 6 |
| +D | 0 | |||
| I | 1 1 | 6 | 8 | |
| + | 10 | 0 0 | 0 | 0 |
| — | 2 | 12 12 | 12 | 36 |
[p. 93]
riser l’impression de compression. Mais il semble que ce soit la distance comme telle qui l’ait emporté, probablement parce que les sujets ne sont pas assez exercés pour percevoir de telles différences, et qu’en général, dans le lancement, il faut un assez grand décalage pour que le départ précoce de B soit perçu (dans le déclenchement les effets sont autres).
On trouvera au tabl. 11 la fréquence des effets observés sur 12 adultes et, après présentation des modèles réels, sur 17 enfants de 6 à 7 ans ½.
De ce tableau ainsi que des observations recueillies au cours de ces expériences, on peut conclure ce qui suit :
1. On constate d’abord, comme dans la recherche antérieure (§ 1), que les enfants ont des impressions causales de lancement et de déclenchement semblables à celles de l’adulte, quand le contact est perçu, à cette
2
| Enfants (17) | Combinaison | 120/40 | (=1 :3) | Total (51) | |
| Décalages | .. +5 | — 10 | — 20 | — 40 (■ | — 10 à— 40) |
| +P | 7 | 4 | 4 | ||
| — P | 1 | 1 | |||
| Ps(-) | 2 | 2 | 1 | 5 | |
| Pm(-) | 2 | 1 | 3 | ||
| Q | 2 | 1 | 3 | ||
| + 0 | 1 | 1 | 1 | ||
| — D | 1 | 8 | 11 | 11 | 30 |
| + D | 8 | 3 | 1 | 4 | |
| + | 16 | 10 | 2 | 1(?) | 9 |
| — | 1 | 7 | 15 | 16 | 42 |
| Adultes (\2) | (32) | ||||
| + P | 2 | 0 | |||
| — P | 2 | 2 | 4 | ||
| Pc(-) | 6 | 8 | 5 | 19 | |
| Q | o | ||||
| — D | 2 | 2 | 3 | 7 | |
| +D | 10 | 0 | |||
| I | 2 | 2 | |||
| + | 12 | 0 | 0 | 0 | 0 |
| 0 | 12 | 12 | 8 | 32 |
[p. 94]
réserve près que le contact apparent diffère sensiblement du contact réel (comme nous l’avons déjà noté au § 1). Par exemple, pour le décalage +5, 7 enfants sur 17 voient encore du lancement dans le rapport de vitesses (1 :3) là où 2 adultes seulement sur 12 ont cette même impression.
2. Par contre où les enfants se différencient des adultes c’est dans la perception de l’absence de contact entre les objets A et B tant que l’intervalle n’a pas acquis une certaine valeur. C’est ainsi que, dans le rapport (3 : 1), 5 enfants voient encore un contact pour — 10 contre 0 adulte et que, dans le rapport (1 :3), 10, 2 et peut-être 1 en perçoivent pour des décalages respectifs de — 10, — 20 et — 40 alors que ce n’est le cas d’aucun adulte.
3. Tant qu’il y a contact apparent, le lancement subsiste pour l’enfant. La question se pose alors de savoir s’il y a d’abord perception authentique d’un contact, entraînant à sa suite la perception d’une poussée (lancement), ou si c’est la perception globale d’un lancement qui entraîne chez eux l’illusion d’un contact, sans analyse perceptive de ce dernier.
Il est d’ailleurs possible qu’il y ait mutuelle influence (ou cercle) entre ces deux facteurs de contact et de poussée ou encore qu’un troisième facteur (points de centration, etc.) détermine les deux effets à la fois.
4. Dès que l’intervalle spatial atteint une valeur suffisante pour être perçu, l’enfant parle d’un déclenchement par influence, quelle que soit la combinaison des vitesses. La tentative de leur montrer physiquement la possibilité d’un lancement par intermédiaire n’a eu d’effet que sur 5 (Ps) et 3 (Pni) sujets sur 17.
5. Chez l’adulte, par contre la poussée par compression est invoquée en cas d’absence de contact en 19 jugements sur 36, et, ce qui est à noter, aussi bien dans le rapport de vitesses 1 : 3 que 3 :1.
6. La prédominance des lancements sur les déclenchements dans le rapport 1 : 3 sans contact (alors que le déclenchement prime le lancement, en cas de contact, par 10 contre 2) constitue, en effet, un phénomène intéressant qui peut s’expliquer dans les 19 jugements précédents (sous 5) par l’intervention de la compression, mais qui se manifeste également dans 4 jugements sans référence explicite à la compression (mais l’existence de l’intervalle vide peut évoquer d’autres impressions parentes sans formulation verbale immédiate).
7. La suppression de la phase d’arrêt du deuxième objet semble entraîner une modification conjointe des impressions de vitesse et de poids (légèreté apparente), ainsi qu’un renforcement du déclenchement. Nous y reviendrons, (voir plus loin tabl. VIII) à propos d’une autre recherche qui a exploré systématiquement cette question (§ 6).
§ 3. Autres essais sur le lancement a distance chez des enfants
de 4-6 et 6-8 ans et chez l’adulte🔗
Les essais dont les résultats suivent ont eu pour buts, d’une part, d’appliquer à des sujets de 4-6 ans la technique précédente et, d’autre part, de reprendre des sujets de 6 à 8 ans avec des combinaisons en partie nouvelles.
Il n’a malheureusement pas été possible de prendre sur les sujets de 4-6 ans les mêmes mesures que sur ceux de 6 à 7 ; 6 dont il a été question au § 2, et cela parce que ces petits éprouvent une grande difficulté à percevoir la configuration présentée. Rares sont les sujets de cet âge qui la perçoivent d’emblée correctement. Certes les enfants plus âgés ont aussi parfois quelques difficultés, mais en général elles sont rapidement surmontées et les quelques cas qui n’y parvenaient pas en peu de temps ont été éliminés. Dans la présente recherche, au contraire, cette difficulté existant dans la majorité des cas, son intérêt a passé au premier plan, notre effort d’analyse ayant porté sur l’acquisition progressive de la structure correcte. En ces conditions, il était difficile de prendre des mesures pour les différents décalages comme précédemment. Nous nous sommes donc contentés d’une statistique globale sur les questions de contact et de poussée et reviendrons sur les mêmes sujets de 4-6 ans au § 10 en ce qui concerne leur structuration.
Tabl. III. Répartition de 21 sujets de 4-5 ans et de 21 sujets de 5-6 ans selon leur perception des contacts et des poussées :1
| 4-5 ans (21) | 5-6 ans (21) | |
| Ni contact ni poussée | 8 | 2 |
| Contact sans poussée | 2 | 3 |
| Contact et poussée | 6 | 10 |
| Poussée sans contact | 5 | 6 |
On trouvera donc sur le tabl. III la statistique des cas individuels selon les quatre possibilités suivantes : (a) perception d’un contact et d’une poussée ; (b) perception d’un contact sans impression de poussée ; (c) impression de poussée mais sans contact et (d) ni contact ni poussée .
Commentaire :
(1) Le groupe des sujets sans contact ni poussée n’est pas à considérer comme nécessairement dénué d’impressions causales mais comme n’ayant pu aboutir à une structuration conforme : il y a bien des déplacements
1 Mêmes conditions qu’au § 2.
[p. 96]
et des contacts mais variables et d’apparence arbitraire. « Sans contact » signifie, donc, dans leur cas, sans contact stable. Quant aux deux sujets de cette rubrique à 5-6 ans ils sont parvenus à une structure presque correcte puis ont régressé.
(2) Les sujets à contact sans poussée sont ceux qui perçoivent des déclenchements (dans des situations de lancement).
(3) Les contacts et poussée caractérisent les lancements directs, avec contact objectif ou simplement apparent.
(4) Les 5 et 6 sujets sur 21 qui ont perçu des poussées sans contact, enfin sont ceux qui, sans être parvenus spontanément à ce genre d’impressions perceptives, sont les seuls à avoir cédé aux exemples proposés lors des démonstrations de poussées par l’air, etc. (voir § 2). Certains d’entre eux retiennent la poussée par le souffle (dont un sujet qui, en reproduisant avec des plots ce qu’il vient de percevoir sur le disque en rotation, intercale entre le plot représentant l’agent A et le plot représentant le patient B la petite feuille de papier qu’on lui avait fait déplacer par le souffle précédemment, comme si la causalité propre au souffle pouvait se retrouver dans le papier par délégation !). Certains sujets cherchant à décrire ce qu’ils éprouvent disent que les objets A et B (perçus sur le disque) « se touchent presque », « un petit peu », « pas beaucoup » ; l’un d’entre eux en reproduisant avec des cubes ce qu’il a vu, fait toucher le cube patient par l’arête du cube agent pour symboliser le quasi- contact. Bref, le lancement sans contact, même si certains cas exceptionnels l’acceptent momentanément, crée visiblement une gêne ou un conflit. (5) A noter enfin certaines impressions de résistance « (B) est trop lourd, (A) ne peut pas le pousser » (chez un sujet réfractaire).
Venons-en maintenant aux nouveaux essais sur des sujets de 6-8 ans et sur des adultes, aux vitesses relatives de 40/120 (rapport 3 :1) et 120/40 (rapport 1 :3) déjà étudiées précédemment (§ 2) mais avec des décalages 1 de 0 ; — 5 ; — 10 ; — 15 ; — 20 ; — 30 et — 40, et aux vitesses relatives de 20/120 (rapport 6 : 1) et 120/20 (rapport 1 :6) avec décalages de 0 ; — 5 ; — 10 ; — 15 et — 20. En outre, on a pratiqué pour ce dernier rapport de vitesses trois essais à des distances fixes (pour un décalage zéro) de D0 = 0 ; D10= 10 mm et de D20 = 20 mm entre le point atteint par A lorsqu’il s’arrête et le point de départ de B.
Cette recherche a porté sur 8 enfants de 6-7 ans, 8 enfants de 7-8 ans et 12 adultes. Les réactions des deux groupes d’enfants ne différant pas sensiblement les unes des autres, nous les bloquerons sur le tabl. IV ; deux d’entre eux ont d’ailleurs présenté des difficultés de structuration.
1 Voir la table des distances, p. 82.
[p. 97]
Tabl. IV. Contacts (T), poussées (P) et compressions (Pc)
chez l’enfant de 6-8 ans et l’adulte :1
1 Les vitesses relatives sont de 13,5 :4,5 et de 4,5 : 13,5 cm/s pour 3 : 1 et 1 : 3 ; et de 27,5 :4,5 et 4,5 : 27,5 cm/s pour 6 :1 et 1 : 6.
| DO | Série I vitesses 6 : 1 16 enfants 12 adultes | Série II vitesses 1 : 6 | |
| 16 enfants | 12 adultes | ||
| N0’ Décal. | P T Pc P T Pc | P T Pc | P T Pc |
| 1 0 . . | 16 16 0 12 11 0 | 13 16 0 | 4 11 0 |
| 2 — 5 .. | 14 14 0 10 4 1 | 11 13 0 | 6 3 3 |
| 3 — 10 .. | 12 9 0 10 1 2 | 10 8 3 | 5 0 4 |
| 4 — 15 .. | 7 2 4 10 1 4 | 7 4 3 | 5 0 4 |
| 5 — 20 .. | 4 14 10 0 3 | 5 2 3 | 4 0 3 |
| D 10 | |||
| 6 0 . . | 6 3 3 10 0 3 | 4 4 1 | 3 0 2 |
| 7 — 5 . . | 6 2 3 10 0 3 | 4 3 2 | 5 0 4 |
| 8 — 10 .. | 6 14 10 0 3 | 4 1 3 | 7 0 4 |
| 9 — 15 .. | 2 0 2 9 0 2 | 2 1 1 | 7 0 5 |
| 10 — 20 .. | 2 0 2 9 0 1 | 1 0 1 | 6 0 5 |
| D20 | |||
| 11 0 .. | 2 0 2 8 0 1 | 1 0 1 | 4 0 3 |
| 12 — 5 .. | 2 0 2 8 0 1 | 0 0 0 | 4 0 3 |
| 13 — 10 .. | 2 0 2 8 0 1 | 0 0 0 | 4 0 3 |
| 14 — 15 .. | 2 0 2 7 0 2 | 0 0 0 | 5 0 4 |
| 15 — 20 .. | 2 0 2 7 0 2 | 0 0 0 | 5 0 4 |
| Série I vitesses 3 : 1 | Série II vitesses 1 : 3 | ||
| 16 0 . . | 15 16 0 12 12 0 | 14 16 0 | 3 12 13 |
| 17 — 5 . . | 14 15 0 11 5 0 | 13 14 0 | 4 4 2 |
| 18 — 10 . . | 9 7 2 10 1 3 | 10 9 2 | 4 2 3 |
| 19 — 15 .. | 6 3 2 10 0 3 | 7 5 2 | 5 0 3 |
| 20 — 20 .. | 5 3 2 9 0 3 | 4 3 1 | 6 0 4 |
| 21 — 30 .. | 2 0 2 9 0 3 | 3 1 1 | 5 0 3 |
| 22 — 40 .. | 2 0 2 6 0 1 | 2 1 1 | 4 0 2 |
| Tabl. IV bis. Totaux du | tabl. IV ; | ||
| Sériel vitesses 6 :1 et 3 :1 | Série II vitesses 1 :6 et 1 :3 | ||
| 16 enfants 12 adultes | 16 enfants | 12 adultes | |
| P T Pc P T Pc | P T Pc | P T Pc | |
| N°, 1- 5 .. | 53 42 8 52 17 10 | 46 43 9 | 24 14 14 |
| 6-10 .. | 22 6 14 48 0 12 | 15 9 8 | 28 0 20 |
| 11-15 .. | 10 0 10 38 0 7 | 1 0 1 | 22 0 17 |
| 16-20 .. | 49 44 6 52 18 9 | 48 47 5 | 22 18 25 |
| 1-20 .. | 134 92 38 190 36 38 | 110 99 23 | 96 32 76 |
| 16-22 .. | 52 44 10 67 18 13 | 53 49 7 | 31 18 30 |
[p. 98]
De ces résultats, et des observations faites en les recueillant, on peut tirer les remarques suivantes :
(1) Chez les enfants il y a diminution régulière des contacts et des poussées avec la distance, les deux sortes d’impression étant en étroites relations : l’absence de contact annihilé la poussée, à un moment variable selon les individus.1
(2) On retrouve cette caractéristique chez les enfants pour certaines des combinaisons qui sont comparables entre elles quant à lespace minimum séparant les deux mobiles à l’impact. C’est ainsi que dans la série I à Do le total des réponses enfantines donne, pour les décalages 0 et — 5 une valeur de 30 sur 32 pour les n°“ 1 et 2 et 29 sur 32 pour les n0’, 16 et 17. Pour les décalages de — 15 et — 20 la même comparaison donne un total de 11 sur 32 pour les n0’ 4 et 5 et 11 sur 32 pour les no’ 19 et 20. Même s’il y a là une part de fortuit, il semble bien qu’on se trouve en présence d’un phénomène spécifique lié à la grandeur de l’espace à l’arrêt de A qui est de 0 et 2 mm pour les nos 1, 2, 16 et 17 et de 6-8 mm pour les n0’ 4, 5, 19 et 20. Des constatations analogues peuvent être faites pour la série II (où alors c’est la distance A-B au départ de B qui joue tandis qu’en I c’est plutôt la distance A-B à l’arrêt de A).
(3) Chez les adultes, la présence ou l’absence de contact joue un rôle bien moindre que chez l’enfant. C’est ainsi que, dans la série 1, on trouve bien du n° 1 au n° 15 une diminution du nombre des poussées avec l’augmentation de la distance, mais beaucoup plus lente que chez l’enfant. Quant à la série II, les poussées sont de valeurs plus égales entre elles, avec peut-être un léger maximum pour les n°’ 8 et 9, donc pour un impact mobile à distance moyenne, tandis que les valeurs minimum se trouvent pour l’impact à distance nulle ou fixe. Nous reviendrons sous (6) sur cette présence inattendue des poussées ou impressions de lancement dans une combinaison de vitesses qui, selon les lois de l’ampliation du mouvement, ne devrait donner lieu qu’à du déclenchement.
(4) Les impressions de compression sont nettement plus nombreuses chez l’adulte que chez les enfants, chez lesquels elle est cependant très marquée chez deux sujets. Mais, tandis que chez l’enfant, elle se rencontre surtout dans la série I (vitesses décroissantes des mobiles A et B), chez l’adulte elle est deux fois plus fréquente dans la série II, c’est-à- dire aux vitesses croissantes de rapport I : 3 et 1 :6. A consulter le tabl. IV bis, on constate en effet que chez l’enfant les rapports des com-
1 Rappelons que les résultats des enfants auraient été assez différents si l’on ne s’était attaché qu’à leur première impression (il aurait d’ailleurs fallu, en ce cas, un bien plus grand nombre de sujets). Dans un cas cependant il y a lancement à distance authentique : pas de contact, mais « (A) pousse quand même (B).
[p. 99]
pressions dans les séries I à II sont de 38/23 ou 48/30 tandis que les rapports des adultes sont de 38/76 ou en tout de 51/106 (sur un total possible de 320 chez les enfants et de 240 chez les adultes).
(5) On voit que chez l’adulte la presque totalité des réponses « poussée » de la série II (vitesses croissantes) sont due aux compressions, ce qui est un gage de l’authenticité de ces dernières impressions, puis- qu’alors la faible vitesse de l’agent A par rapport à celle du patient B est compensée par l’effet de la compression dans l’espace intercalaire.
(6) En marge de ses expériences sur le lancement à distance, Yela1 a présenté aussi des rapports de vitesse croissants, mais, sans les étudier de près, semble n’avoir trouvé que des effets de déclenchement à distance surtout pour le rapport 1 : 6. Les présents résultats fournissent un tableau assez différent : tandis que, chez l’enfant, le contact prime (apparent ou réel), relativement indifférent aux rapports de vitesses (sauf dans les quelques cas de compression), chez l’adulte au contraire, il y a lancement authentique, malgré l’inversion des vitesses, qui est alors compensée par l’effet de compression. Il est vrai que dans les situations de contact (no" 1 et 16) et bien que le contact soit perçu dans 23 cas sur 24, on trouve déjà 7 poussées, dont une seule avec compression explicite, mais comme il y a 45 mm d’espace vide parcourus par A entre son point de départ et celui de B, on ne sait quels effets implicites peuvent intervenir à cette occasion chez des sujets portés à la compression. Dans le cas du manque de contact, il est par contre clair que c’est cette impression de compression qui est responsable de la transformation du déclenchement en lancement. Mais ce lancement présente alors certains caractères nouveaux par rapports à celui qui résulte du rapport de vitesses décroissant : il s’agit d’une poussée explosive, comme par contrainte, qui fait penser à une masse cédant sous l’action d’une force de plus en plus grande. Si l’on fixe B, au lieu de A ou de l’impact, l’impression s’atténue et le caractère d’activité de B s’accentue : il semble fuir ou voler.
(7) Certains sujets parlent de l’impulsion que A donne à B mais d’une impulsion ne s’étendant que sur un parcours de quelques millimètres (ce qui n’a pas été rangé dans une vraie poussée : ce serait si l’on veut une poussée à rayon d’action minime).
(8) 11 est intéressant de constater ce que provoque une distance ou un impact mobiles, le patient B partant donc objectivement avant l’agent A plus ou moins précocement selon le décalage et le rapport des vitesse’s. On aurait pu s’attendre en ce cas à ce que la priorité du mouvement de B (dans la mesure, il est vrai, où elle est perçue…) exclue l’impression causale de lancement. On obtient cependant un certain nombre de
1 M. Yela, Phénoménal causation at a Distance, Quaterl. ]ourn. of Exper. Psychol. t. IV, pp. 139-154.
[p. 100]
poussées, puisqu’elles sont en proportion de 38/190 soit environ 1/5 en rapport décroissant et 76/96 soit 1/1,2 en rapport croissant (distance fixe comprise). Chez l’enfant la supériorité se manifeste inversément pour les raisons qu’on a vues : le caractère plus global de l’impression de poussée dès qu’il y a perception d’un contact (apparent ou réel).
(9) Le rôle de la fixation du regard, enfin (dont il a déjà été question en 6) a pu être déterminé chez un certain nombre de sujets adultes bons observateurs (malgré les difficultés de ce genre de constatations et l’absence d’une technique précise permettant de les contrôler). La fixation de l’agent A est toujours plus favorable à l’impression causale, sauf chez un sujet exceptionnel. Chez d’autres, même une fixation très périphérique (au-dessus de l’impact) dans le cas où les objets ne se touchent pas1 ne suffisait pas à créer d’impressions causales s’ils n’en avaient pas avec centration sur A ou sur l’impact. La fixation sur l’impact rend plus visible l’espace en cas de non-contact (mais l’inverse s’observe aussi). On observe chez ceux qui ne perçoivent pas un léger espace en périphérie, alors qu’ils le perçoivent en le centrant, que, en ce dernier cas, ils ont l’impression d’un déclenchement tandis qu’avec fixation en périphérie ils perçoivent une poussée. Le phénomène le plus régulier est, en bref, le renforcement de l’activité du mobile qui est centré du regard.
§ 4. Les impressions provoquées d’action causale a distance🔗
Le résultat des essais précédents (§ 1 à 3) étant que le contact joue un rôle beaucoup plus essentiel dans les impressions causales des enfants que des adultes, nous avons orienté nos essais ultérieurs vers la recherche d’une explication de ce phénomène. Un problème préalable se posait alors : cette différence assez systématique entre enfants et adultes ne tiendrait-elle pas à une différence d’attitudes en présence du dispositif et des figures perçues. Chacun sait, en effet, que l’attitude des enfants est « réaliste » en presque tous les domaines, en ce sens qu’ils différencient mal l’impression reçue et la réalité. On pourrait appeler réciproquement « impressionniste » l’attitude adulte, consistant à distinguer l’impression (par exemple les effets de perspective dans le dessin) et la réalité. Nous ne dirons pas attitude « perceptive », car l’attitude réaliste peut être aussi perceptive que l’impressionniste (nous ne pouvons dire non plus « phénoméniste » qui se réfère à la causalité selon Hume et à certaines formes notionnelles de causalité enfantine ; « phénoménologique » évoquerait d’autre part, une philosophie : il ne reste
1 Il importe de noter ici que la fixation périphérique, luttant contre la ségrégation, est défavorable quand il y a contact, mais favorable quand il y a espace (ce que Yela aussi a constaté).
[p. 101]
donc qu’« impressionniste » malgré l’association de mots avec une école de peinture, qui d’ailleurs a justement développé cette attitude).
Or, en présence du dispositif des disques, actionné par un moteur non silencieux (dans l’atmosphère d’une salle de laboratoire), et percevant dans la fente de l’écran les petits objets noirs et rouges A et B, le sujet peut précisément prendre les deux attitudes, toutes deux perceptives, mais qui peuvent être sensiblement différentes en leurs effets.
L’attitude réaliste des enfants consisterait à se comporter comme s’ils percevaient non pas seulement des images représentant des objets réels mais des objets réels comme tels,1 avec leur corporéité, leur masse et leur dynamisme propre, impression renforcée par l’idée que la machine mystérieuse dont on entend le moteur agit directement sur les objets. Cela n’exclut naturellement en rien une impression causale, puisque la causalité perceptive perçue sur les disques est censée nous renseigner sur les impressions causales déclenchées par les objets réels de la vie quotidienne, mais cela pourrait influencer les perceptions de situations non connues comme les actions à distance et il serait donc intéressant de savoir si, en modifiant l’attitude, on modifie la perception.
L’attitude « impressionniste » des adultes consisterait au contraire à observer l’impression reçue et à la décrire en termes de « comme si » (vocables presqu’absents des descriptions enfantines alors qu’ils s’en servent si souvent dans le jeu !) : d’où une perception des images A et B de caractère plus visuel (bien que les impressions de force et de masse, de choc, de poussée, etc. consistent encore à traduire visuellement des expériences tactilo-kinesthésique) et moins liée à la corporéité. Entre les attitudes extrêmes on trouve naturellement, chez l’adulte lui-même, des intermédiaires, qu’on pourrait appeler « intellectualistes », par exemple chez les sujets qui cherchent des raisons d’ordre mécanique pour justifier leurs impressions.
Nous nous sommes donc demandé si l’attitude réaliste des enfants, de nature plus polysensorielle et plus proche en particulier des facteurs tactilo-kinesthésiques, n’était pas responsable de leur refus de percevoir des actions causales sans contact (le contact étant indispensable à la causalité tactile), tandis que la différenciation plus poussée des impressions visuelles dans l’attitude impressionniste des adultes rendrait possible la perception des actions à distance et serait favorable notamment aux actions de compression. Les impressions causales visuelles de l’adulte correspondent encore, cela va sans dire, à des impressions tactilo-kinesthésiques connues, même dans le cas de la compression, mais elles sont mieux différenciées en deux claviers distincts, quoique correspondant l’un à l’autre que dans la perception syncrétique de l’enfant, où il y a moins correspondance entre claviers distincts qu’indif- férenciation relative.
1 Sans pour autant croire à leur réalité matérielle.
[p. 102]
Le problème était donc de déterminer si, en modifiant dans la mesure du possible l’attitude du sujet, on parviendrait à modifier ses impressions causales perceptives. Nous nous sommes alors livrés à des essais un peu audacieux ou risqués, dans lesquels la suggestion joue assurément son rôle, mais qui ont exclusivement pour but de voir jusqu’à quel point on peut provoquer, ou non, des impressions causales à distance à tout âge, et si les impressions provoquées continuent de se différencier entre enfants et adultes ou si elles sont entièrement homogènes. Nous prions donc le lecteur de ne pas nous faire dire plus que nous n’affirmons : nous considérons comme un fait acquis la différence entre enfants et adultes en ce qui concerne l’exigence d’un contact (apparent ou réel) pour éprouver l’impression de lancement et nous cherchons simplement ce que seront des impressions provoquées, à contre courant si l’on peut dire (en ce qui concerne l’enfant), par une situation comportant une sorte de suggestion ou de dressage préalables, par présentation ou construction de modèles.
En ce qui concerne les adolescents et les adultes nous nous sommes contentés, dans les cas réfractaires aux impressions causales à distance, de rappeler la situation du cinéma où l’on perçoit les objets « comme si » ils étaient réels, ou de rappeler par quelques démonstrations rapides, les illusions perceptives telles que l’illusion de poids ou celle de Müller- Lyer.
En ce qui concerne les enfants par contre, nous avons utilisé un nouveau matériel pour la reproduction manuelle des impressions perçues 1 : des plots munis de trous dans lesquels on peut fixer des tiges métalliques et des crochets, ou munis de petites boucles permettant de les relier par des ficelles ; un camion avec une remorque à quatre roues et une autre à deux roues plus maniable, etc. Tous ces objets permettaient alors de faire simuler, mais avec intermédiaire solide (tiges, crochets ou ficelles pour les plots, tringle pour le camion) les effets de traction, entraînement et même poussée à distance.
Lors d’un essai préliminaire il n’a pas encore été fait usage de ce dernier matériel chez les petits, et nous sommes bornés aux techniques des essais précédents. Par contre un effort a porté sur les sujets réfractaires de 12-14 ans ou d’âge adulte pour modifier leur attitude dans le sens « impressionniste ». Au lancement et à l’entraînement à distance ont été ajoutées une expérience de lancement sans élan dont il sera question au § 5 et une expérience d’entraînement en écran, dans laquelle l’objet A se trouve recouvert partiellement (voir n° 18 du tabl. V) ou totalement (n° 19 du tabl. V) par l’objet B après le contact. L’apparence est que A passe derrière B et poursuit sa course avec lui bien que partiellement ou totalement invisible (dans l’expérience de Yela c’est A qui restait visible et B qui passait derrière).
1 Divers essais préalables ont été également faits avec des aimants, etc.
O c >
⅛
U m πj o m *υ H < W
< ∞ c P G
S
Tabl. V. Nombre des poussées dans le lancement et l’entrainement à distance1(
entre parenthèses : contact apparent) :
| Lancement | Entraînement | En écran | ||||||||||||
| N° | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 |
| Décalages . | 0 | — 5 | — 10 | — 15 | — 20 | 0 | — 1 | — 2 | — 4 | — 6 | — 8 | — 10 | + 6 | + 12 |
| 20 enfants | ||||||||||||||
| (6-7) : | ||||||||||||||
| I | 9(9) | 6(6) | 3(3) | 2(2) | 2(2) | 10(10) | 2(2) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 4 | 0 |
| II | 7(7) | 6(4) | 2(1) | 1(1) | 1(0) | 7(7) | 5(3) | 4(2) | 3(1)? | 3(1)? 3 ?(0) | 4 ?(0) | 5 | 2 | |
| III | 3(3) | 3(3) | 3(2) | 3(1) | 3(0) | 3(3) | 3(1) | 3(0) | 3(0) | 3(0) | 2(0) | 2(0) | 2 | 2 |
| Total A . . . | 19(19) | 15(12) | 8(6) | 6(4) | θ(2) | 20(20) | 10(6) | 7 ?(2) | 6 ?(1) | 6 ?(1) | 5 ?(0) | 6 ?(0) | 11 | 4 |
| Ps.c | — | 3 | 2 | 2 | 4 | — | 4 | 5 ? | 5 ? | 5 ? | 5 ? | 6 ? | (H) | (4) |
| 12 garçons | ||||||||||||||
| (12-14) : | ||||||||||||||
| I | 3(3) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 3(3) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 2 | 2 |
| II A …. | 5(5) | 1(1) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 5(5) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | ? | ? |
| II B …. | 5 | 5 | 5 | 5 | 4 | 5 | 5 | 5 | 5 | 5 | 5 | 5 | 2 | i |
| III | 4(4) | 4(0) | 3(0) | 3(0) | 3(0) | 4(4) | 4(0) | 4(0) | 4(0) | 3(0) | 3(0) | 3(0) | 2 | 2 |
| Total (A) .. | 12(12) | 5(1) | 3(0) | 3(0) | 3(0) | 12(12) | 4(0) | 4(0) | 4(0) | 3(0) | 3(0) | 3(0) | ? | ? |
| Total (B) . . | 12 | 9 | 8 | 8 | 7 | 12 | 9 | 9 | 9 | 8 | 8 | 8 | 6 | 5 |
| Ps.c. (A) .. | — | 4 | 3 | 3 | 3 | — | 4 | 4 | 4 | 3 | 3 | 3 | ? | ? |
| Ps.c. (B) . . | — | 8 | 8 | 8 | 7 | — | 9 | 9 | 9 | 8 | 8 | 8 | (6) | (5) |
| 14 adultes : | ||||||||||||||
| 1 | 0(1) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(1) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0 | 0 |
| IIA …. | 4(5) | 1(1) | 1(1) | 0(0) | 0(0) | 4(5) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | 0(0) | ? | ? |
| IIB …. | 5 | 5 | 5 | 5 | 5 | 5 | 5 | 5 | 4 | 4 | 4 | 4 | 3 | 3 |
| III | 7(8) | 7(1) | 8(0) | 8(0) | 8(0) | 7(8) | 7(0) | 8(0) | 8(0) | 8(0) | 8(0) | 8(0) | ||
| Total (A) . . | 11(14) | 8(2) | 8(1) | 5(0) | 5(0) | 11(14) | 7(0) | 8(0) | 8(0) | 8(0) | 8(0) | 8(0) | 7 | 7 |
| Total (B) . . | 12 | 12 | 13 | 13 | 13 | 12 | 12 | 13 | 12 | 12 | 12 | 12 | 10 | 10 |
| Ps.c. (A) .. | — | 6 | 7 | 8 | 8 | — | 7 | 8 | 8 | 8 | 8 | 8 | ? | ? |
| Ps.c. (B) . . | — | 10 | 12 | 13 | 13 | — | 12 | 13 | 12 | 12 | 12 | 12 | (10) | (10) |
Abbréviations : I, II, III = groupes de sujets (voir le texte) ; A et B — avant et après le changement d’attitudes ; Ps.c. = poussée sans contact.
1 Ce tableau ne contient que les n"‘ 6 à 19 des expériences. Les n°β 1-5 (lancement sans élan) se trouvent au tabl. VII, § 5.
[p. 104]
L’ordre des présentations a été (1) lancement sans élan (voir § 5) ; (2) lancement normal ; (3) entraînement normal et à la fin avec écran.
Les conditions de l’expérience sont les suivantes. — Le rapport des vitesses est, dans le lancement, de 6 : 1, correspondant à 20 : 3,4 cm/s. Les distances entre objets, correspondant aux divers décalages, se trouvent en leur détail dans la table des distances 1. Pour le lancement sans élan, la vitesse du mobile est le même que celle du lancement, soit 3,4 cm/s. Les distances, qui sont celles de la colonne IV de la table, sont reportées dans le tabl. VII, avec les intervalles temporels correspondants. Pour l’entraînement, la distance entre objets au départ est de 55 mm au lieu de 45 mm dans le lancement. Les objets disparaissent en mouvement. Le rapport des vitesses étant de 1 : 1, les vitesses sont de 8 :8 cm/s. Les distances en mm. sont sensiblement égales au nombre de degrés des décalages.
Les sujets observés seront groupés comme suit sur le tabl. V. Un premier groupe de sujets (I) est celui qui ne présente pas d’impression causale sans contact ; le groupe II est celui des sujets qui éprouvent une impression restrictive (d’où II A et II B : réactions avant et après le changement d’attitude. Le groupe III est celui des sujets qui présentent une impression causale non restrictive. Le tabl. V fournit le nombre des « poussées » avec ou sans contact (entre parenthèses : avec contact apparent).
Commentaires :
(1) On retrouve la difficulté générale des enfants de 6-8 ans à percevoir une absence de contact pour les décalages auxquels les grands et les adultes constatent déjà l’intervalle spatial. Cependant l’espace est mieux perçu dans l’entraînement que dans le lancement (puisqu’en ce dernier cas il s’agit d’un espace mobile, tandis que l’entraînement comporte un intervalle maintenu constant durant tout le parcours, et donc nettement perçu dès 3 à 1 mm ou même moins).
(2) Avec contact tous les sujets ont une impression de poussée (lancement ou entraînement), excepté un sujet expérimenté qui n’en présente aucune, sauf parfois à distance, et une jeune fille qui déclare le noir « méchant » et finit par déclarer qu’on aurait pu faire toute sa psychanalyse avec ce qu’elle a vu !
(3) Sans contact (apparent ou réel) on retrouve les réaction habituelles des petits. Quant aux sujets de 12-14 ans et aux adultes on constate, dans les rangées Ps.c(A) et (B), les modifications dues au changement d’attitudes.
(4) Quant à l’entraînement en écran on constate un léger déficit chez l’adulte par rapport aux séries n0’ 11-17, un déficit plus marqué à
i P. 82.
[p. 105]
12-14 ans (50 % environ), et plus fort encore chez les petits dans le cas où le mobile A est entièrement masqué.
Il resterait à discuter le problème, déjà soulevé par Yela, de savoir, dans les impressions causales sans contact entre les mobiles A et B, comment le sujet perçoit l’intervalle vide situé entre eux : comme un solide, comme un milieu élastique (air ou liquide) ou comme un vide proprement dit ? Nous y reviendrons dans la partie II, au § 14.
Venons en enfin à la dernière recherche sur l’action à distance, dans laquelle les enfants ont été soumis à l’essai décrit plus haut de modifier leur attitude grâce à la présentation de dispositifs matériels suggérant l’action à distance mais par l’intermédiaire de crochets, ficelles, etc.
11 convient d’ajouter trois données essentielles pour comprendre le tableau des résultats (VI). La première est que, pour faciliter les impressions causales des petits nous avons commencé cette fois par des essais de traction avec contact ou à distance (vitesses 1 : 1) et suivi en général l’ordre I II V III IV pour les cinq séries suivantes d’expériences 1 :
I Traction (1 : 1), II Entraînement (1 : 1), III Traction (2 : 1), IV Entraînement (2 : 1) et V Lancement (6 :1).
Chez d’autres groupes de sujets l’ordre a pu varier, mais avec toujours I au début et IV à la fin. Or il va de soi que l’ordre suivi peut influencer les résultats, dans le sens d’une amélioration du lancement à distance après la traction et l’entraînement.
En second lieu, les essais de changements d’attitudes ont été pratiqués en cours de route à propos de chaque nouveau groupe de présentations. Les colonnes A et B du tableau VI ne représentent donc pas les situations avant et après les changements d’attitude pour l’ensemble des séries, mais pour chaque série particulière compte tenu des modifications déjà introduites à propos des séries précédentes. Cela explique donc l’amélioration des résultats des petits par rapport à ceux des tableaux II à V en ce qui concerne les colonnes A.
En troisième lieu, les impressions causales à distance indiquées sur le tabl. VI sont presque toutes du type désigné par Pm sur le tabl. 11, c’est-à-dire des poussées par intermédiaires solides (bâtons, tiges,
1 Les configurations ayant déjà été décrites et schématisées dans la technique il reste à préciser que dans la traction et l’entraînement les vitesses sont pour le rapport I : I de 8 :8 cm/s et pour le rapport de 2 :1 de 16 : 8 cm/s. Leur distance à leur apparition est de 55 mm et leur disparition se fait en mouvement derrière un volet. En ce qui concerne les distances à l’impact, les valeurs en millimètres correspondent à celles de degré de décalage, approximativement, le décalage 0 correspond à un contact. Rappelons enfin que le rapport des vitesses de 2 : 1 entraîne quelque altération, en particulier dans l’entraînement, où il y a un départ anticipé du patient (voir l’introduction technique). Pour le lancement la configuration est l’une précédemment utilisée, avec le rapport 6 :1 de 27 :4,5 cm/s.
[p. 106]
ficelles, etc.), avec quelques rares Ps (souffle, air). En d’autres termes, le changement d’attitude que l’on a essayé de provoquer chez les petits a abouti essentiellement à leur faire percevoir des objets se comportant « comme si » des bâtons, ficelles ou tiges les reliaient les uns aux autres ! Voir tabl. VI.
Tabl. VI. Fréquences1 des impressions causales à distance
provoquées (B):
+ = présence ; 0 = absence ; — = inversion ; × = persévération
A = avant le changement d’attitude pour la série considérée (I ou II, etc.) B = après le changement d’attitude pour la série considérée (1 ou II, etc.)
| Série | Décalage | × | 18 enfants |
8 garçons 12 à 14 (A) |
10 adultes | ||||||
| 6 à | 8 (A) | — 0 | "b | ||||||||
| 0 | + | — 0 | 4- | ||||||||
| Tr I | 0 | 4 | 5 | 1 | 8 | 1 | 2 | 5 | 0 | 0 | 10 |
| — 10 | 1 | 1 | 9 | 7 | 0 | 2 | 6 | 0 | 2 | 8 | |
| — 20 | 0 | 2 | 9 | 7 | 0 | 3 | 5 | 0 | 3 | 7 | |
| E II | 0 | 4 | 0 | 0 | 14 | 0 | 0 | 8 | 0 | 0 | 10 |
| — 10 | 4 | 1 | 4 | 9 | 1 | 2 | 5 | 0 | 2 | 8 | |
| — 20 | 0 | 3 | 4 | 11 | 1 | 3 | 4 | 0 | 3 | 7 | |
| Tr III | 0 | 3 | 1 | 1 | 13 | 0 | 2 | 6 | 0 | 1 | 9 |
| — 10 | 1 | 1 | 1 | 15 | 0 | 2 | 6 | 0 | 2 | 8 | |
| — 20 | 1 | 1 | 3 | 13 | 0 | 2 | 6 | 0 | 3 | 7 | |
| E IV | 0 | 0 | 0 | 0 | 18 | 0 | 2 | 6 | 1 | 3 | 6 |
| — 10 | 0 | 2 | 0 | 16 | 1 | 4 | 3 | 1 | 5 | 4 | |
| — 20 | 0 | 2 | 4 | 12 | 1 | 4 | 3 | 1 | 7 | 2 | |
| L V | 0 | 1 | 0 | 1 | 16 | 0 | 1 | 7 | 0 | 1 | 9 |
| — 10 | 1 | 0 | 11 | 6 | 0 | 5 | 3 | 0 | 2 | 8 | |
| — 20 | 0 | 0 | 9 | 9 | 0 | 7 | 1 | 0 | 2 | 8 | |
| Totaux | 0 | 13 | 6 | 3 | 68 | 0 | 7 | 32 | 1 | 5 | 44 |
| 10 | 7 | 5 | 25 | 53 | 2 | 15 | 23 | 1 | 13 | 36 | |
| 20 | 1 | 8 | 29 | 52 | 2 | 19 | 19 | 1 | 18 | 31 | |
|
Total sur |
21 |
19 57 270 |
173 | 5 |
41 120 |
74 | 3 |
36 150 |
111 |
i Dans ce tableau les décalages angulaires portent tous le même signe négatif, qui doit symboliser la distance intercalaire à l’impact. Si ce signe correspond bien à celui du décalage des disques (négatif pour l’entraînement) pour la traction, la distance se réalise par décalage positif (voir technique).
[p. 107]
On aboutit ainsi aux constatations suivantes :
(1) Il est possible, en employant les procédés décrits, de faire « percevoir » aux petits des objets agissant causalement à distance, mais comme s’il intervenait des intermédiaires solides (bâtons ou ficelles) analogues à ceux que les sujets viennent de manipuler effectivement pour relier les cubes de bois au moyen desquels ils imitent les mouvements des figures perçues dans la fente de l’écran. On ne peut donc nullement parler d’impressions causales spontanées, mais d’impressions provoquées prolongeant directement les modèles empiriques manipulés par les sujets.
(2) Mais il est frappant de constater que si ces procédés réussissent sur les enfants de 6-8 ans ils rencontrent une résistance plus grande chez ceux de 12-14 ans : le lancement à distance n’est ainsi perçu que par 5 et 2 sujets sur 12 (colonne B) après les manipulations intervenues entre les colonnes A et B (gains 2 et 1 sujets) et alors que la série d’expérience V intervient souvent après I et II. Il est donc clair que la plasticité des petits a joué en faveur de l’impression provoquée et qu’il ne s’agit pas exclusivement d’un changement de l’attitude réaliste en
| Série | Décalage | 18 enfants 6 à 8 (B) | 8 garçons 12 à 14 (B) | ||||
| — 0 | + | — | 0 | + | |||
| Tr I | 0 | 2 | 0 | 16 | 1 | 2 | 6 |
| — 10 | 2 | 0 | 16 | 0 | 2 | 6 | |
| — 20 | 2 | 3 | 13 | 0 | 3 | 5 | |
| E II | 0 | 0 | 0 | 18 | 0 | 0 | 8 |
| — 10 | 0 | 0 | 18 | 1 | 1 | 6 | |
| — 20 | 3 | 0 | 15 | 1 | 1 | 6 | |
| Tr 111 | 0 | 1 | 0 | 17 | 1 | 1 | 6 |
| — 10 | 1 | 0 | 17 | 0 | 2 | 6 | |
| — 20 | 2 | 2 | 14 | 0 | 2 | 6 | |
| E IV | 0 | 0 | 0 | 18 | 0 | 2 | 6 |
| — 10 | 2 | 0 | 16 | 1 | 4 | 3 | |
| — 20 | 2 | 4 | 12 | 1 | 4 | 3 | |
| L V | 0 | 0 | 0 | 18 | 0 | 0 | 8 |
| — 10 | 0 | 0 | 18 | 0 | 3 | 5 | |
| — 20 | 0 | 0 | 18 | 0 | 6 | 2 | |
| Totaux | 0 | 3 | 0 | 87 | 2 | 5 | 53 |
| 10 | 5 | 0 | 85 | 2 | 12 | 26 | |
| 20 | 9 | 9 | 72 | 2 | 16 | 20 | |
| Total | 17 | 9 | 244 | 6 | 33 | 79 | |
| sur | 270 | 120 |
[p. 108]
une attitude impressionniste (bien que le facteur reste sans doute important).
(3) Les réponses « persévération » (X) représentent essentiellement des réponses contraires à l’impression causale attendue pour la configuration donnée et influencées par des réactions antérieures : notamment par influence des réponses appelées « contraires ».
(4) Les réponses « contraires » considérées comme authentiques (signe — ) se rencontrent à tous les âges (mais un seul sujet adulte), et diminuent avec le développement. On peut s’étonner de la fréquence de ces inversions, d’autant plus que la distance dans le lancement représente une distance bien moindre que 20 dans l’entraînement, en particulier dans la série II. Ces réactions témoignent d’une structuration incomplète de la poussée et de la traction.
(5) On note l’accroissement du nombre des lancements chez les petits du groupe B. Mais il est intéressant de constater le caractère inadéquat des procédés qu’ils utilisent pour reproduire ces lancements, une fois leurs réponses données : par exemple des liaisons réciproques entre l’agent A et le patient B (et non pas à sens unique AB), et des liaisons rigides, comme dans un entraînement.
§ 5. Le lancement sans élan🔗
Le rôle fondamental que joue le contact dans les impressions causales spontanées des petits nous a conduits à faire un sondage sur l’éventualité d’une causalité par lancement, mais sans élan c’est-à-dire dans des configurations telles que l’agent supposé A apparaisse brusquement à côté du patient supposé B, en contact avec lui. En ce cas, déjà étudié par Michotte (exp. 73, p. 222), il se produit naturellement des mouvements apparents. Dans le dispositif utilisé par Michotte (projections de cercles lumineux) le mouvement apparent était favorable à l’ampliation axiale (le mouvement réel de B prolongeant donc le mouvement apparent de Λ). Nous nous sommes efforcés au contraire de réaliser un mouvement d’arrivée de A perpendiculaire au mouvement réel de B en réalisant par la méthode des disques un mouvement de montée de A dans la fente (mouvement d’ailleurs en partie visible surtout à la descente). Effectivement les sujets voient en général A monter en faisant un angle de 90° avec la trajectoire de B, certains sujets voyant A surgir de la profondeur, mais de nouveau perpendiculairement au plan de la fente 1.
1 Toutes précautions ont été prises (grâce à un léger décalage compensant la « montée ») pour que B se trouve d’emblée en bonne position et non pas en position inclinée avant de se redresser (il s’incline au contraire dans la suite après avoir été correctement rectangulaire). D’autres précautions ont été prises pour éviter le risque de mouvements co-axiaux. Pour ces divers points voir la technique (au début de cette partie I) sous « Lancement sans élan ».
[p. 109]
Tabl. VIL Fréquence des poussées (avec ou sans contact) dans
le lancement sans élan (entre parenthèses : contact apparent) :
| N“ | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 |
| Décalages | 0 | — 5 | — 10 | — 15 | — 20 |
| Espace1 | 0 (0) | 2 (56) | 4 (111) | 6 (167) | 8 (222) |
| 20 enfants (6-7) | |||||
| I | θ (6) | 6 (5) | 3 (3) | 2 (2) | 2 (2) |
| II | 6 (5) | 3 (2) | 1 (i) | 1 (0) | 1 (0) |
| 111 | 3 (3) | 3 (2) | 1 (O | 3 (0) | 3 (0) |
| Total | 15 (14) | 12 (10) | 7 (5) | 6 (2) | 6 (2) |
| Poussée sans contact | 1 | 2 | 2 | 4 | 4 |
| 12 garçons (12-14) | |||||
| I | 3 (3) | 0 (0) | 0 (0) | 0 (0) | 0 (0) |
| II | 2 (4) | 1 (0) | 1 (0) | 1 (0) | 1 (0) |
| III | 3 (3) | 3 (0) | 3 (0) | 2 (0) | 1 (0) |
| Total | 8 (10) | 4 (0) | 4 (0) | 3 (0) | 1 (0) |
| Poussée sans contact | — | 4 | 4 | 3 | 1 |
| 14 adultes | |||||
| I | 0 (1) | 0 (0) | 0 (0) | 0 (0) | 0 (0) |
| II | 3 (5) | 2 (1) | 0 (0) | 0 (0) | 0 (0) |
| III | 4 (8) | 4 (1) | 2 (0) | 2 (0) | 2 (0) |
| Total | 7 (14) | 6 (2) | 2 (0) | 2 (0) | 2 (0) |
| Poussée sans contact | — | 4 | 2 | 2 | 2 |
Les sujets étudiés sont ceux du tabl. V, les groupes de sujets I, Il et III étant les mêmes que sur ce tableau.
Les résultats obtenus sont consignés au tabl. VIL
Commentaires :
(1) Dans la situation de contact objectif (1), 14 enfants de 6-7 ans sur 14 qui ont perçu le contact éprouvent l’impression de poussée ; à 12-14 ans le rapport des poussées et des contacts tombe à 8 sur 10 et chez les adultes à 7 sur 14. On assiste donc à une diminution de l’impression avec l’âge : 100 % 80 % et 50 %.
(2) Chez l’adulte il demeure ainsi 1 cas sur 2 d’impression causale malgré l’angle droit entre la trajectoire de B et le mouvement apparent de A. L’impression causale n’est donc pas coercitive et reste faible, mais existe. Un observateur exercé a éprouvé une impression analogue à celle de deux boules de billard dont l’une chasserait l’autre à 90° en la touchant à peine (sans choc mais en la frôlant).
1 L’espace est indiqué en mm. Entre parenthèses l’intervalle temporel en ms. La vitesse du mobile est de 3,4 cm/s.
3
[p. 110]
(3) Lorsque le sujet perçoit une absence de contact, on trouve pour les décalages de — 10, — 15 et — 20 encore 3 sujets de 6-7 ans, 3, 2 et 1 sujets de 12-14 ans et 2, 1 et 1 adultes qui ont une impression causale.
§ 6. Les caractères dynamiques (poids, etc.) de l’objet patient B🔗
Le rôle du contact dans la perception de la causalité chez les petits nous a donné à penser que les facteurs tactilo-kinesthésiques occupent une place non négligeable dans le mécanisme des impressions causales même visuelles. 11 est clair, d’autre part, que si le mouvement de l’agent A donne une impression d’activité et pas seulement de déplacement (comme y insiste avec raison Michotte), et si cette activité apparente se prolonge en chocs, poussées, etc., c’est que les qualités visuelles de A correspondent, même chez l’adulte, à des propriétés normalement perçues par voie tactilo-kinesthésique. Nous nous sommes donc demandés jusqu’où allait cette correspondance et s’il existait également des impressions visuelles de masse ou de poids, attribuables au patient B et pas seulement à l’agent A.
Qu’il existe, en général, des impressions visuelles de poids et surtout de densité liées soit au volume soit aux couleurs soit aux mouvements des objets, on ne saurait le nier. La fameuse illusion de poids suppose, par exemple, une anticipation du poids fondée sur le volume qui n’est sans doute pas exclusivement notionnelle mais aussi perceptive. La chute d’une feuille morte donne une impression de légèreté plus grande que celle d’un caillou, etc.
Or, dans les différentes combinaisons de lancement, il arrive, rarement il est vrai, mais il arrive que les sujets évoquent spontanément des impressions de poids et de masse qui peuvent être susceptibles d’expliquer certaines réactions paradoxales (ou dont le caractère serait paradoxal si les qualités spatio-temporelles et cinétiques étaient seules en jeu). Par exemple après avoir perçu un lancement à rapport des vitesses 1 : 1, un de nos sujets adultes voit encore du lancement pour le rapport 1 :3 et non pas du déclenchement, mais avec l’impression que l’agent A est plus lourd, frotte contre le sol et que le patient B est plus léger. Le même sujet pour le rapport 1 :1a l’impression d’objets « morts », tandis que le rapport 3 : 1 avec décalage +10, etc. entraîne l’impression que « quelque chose dans B empêche son départ » et qu’il est plus « pesant ».
Un observateur occasionnel, après avoir vu le lancement dans le sens habituel où l’agent A est l’objet noir et le patient B l’objet rouge, se refuse à percevoir encore du lancement quand on inverse le sens de rotation du disque, parce que l’agent B est léger et le patient A plus lourd (la couleur rouge étant en ce cas responsable de la légèreté apparente de B).
[p. 111]
Bien entendu, le problème se pose alors, comme toujours en de tels domaines, de départager l’impression perceptive de l’interprétation notionnelle, et l’on pourrait être tenté d’invoquer la rareté de ces indications des sujets pour adopter la seconde solution. Mais cette rareté ne constitue pas à elle seule un critère décisif car les sujets n’expriment pas non plus spontanément ce qui va de soi pour eux : presque jamais, par exemple, ils ne précisent qu’il attribuent une corporéité aux objets A et B, ce qui se déduit pourtant du fait qu’ils perçoivent un choc et une poussée. Pourquoi exprimeraient-ils explicitement, en ce cas, que cette corporéité comporte une masse ? Le fait même de porter son attention sur les caractères positifs et actifs de l’agent A n’entraîne-t-il pas un affaiblissement de la prise de conscience ou tout au moins du besoin de formulation verbale à l’endroit des caractères négatifs du patient B c’est-à-dire de sa résistance passive ?
Les expressions mêmes utilisées par le sujet permettent cependant souvent de dégager ces qualités diverses de résistance attribuées au patient B. Quand, dans sa description type de l’entraînement, Michotte nous dit de B que l’objet A « le cueille au vol » il est clair qu’il y a là une référence au fait que B semble résister moins dans l’entraînement que dans le lancement. Et si, dans le lancement, l’impression causale est plus belle pour le rapport 3 : 1 que pour le rapport 1 : 1, il est difficile de n’y pas voir le résultat du fait que la poussée attribuée à A semble plus grande pour 3 : 1 que pour 1 :1, autrement dit que B est plus résistant 1. Il semble donc y avoir des degrés dans la passivité de B comme il y en a dans l’activité de A : de la passivité pure (simple déplacement) à l’impression de résistance active, il y a toute une gamme d’intermédiaires qu’il serait intéressant de connaître.
Nous avons donc cherché à analyser de telles impressions, si délicate que soit cette tâche, et, pour ce faire, avons fait comparer deux situations aussi proches que possible du point de vue des conditions cinéma- tiques objectives pour voir si des modifications apparentes de vitesses entraîneraient des modifications correspondantes de poids apparent.
Or, la recherche décrite au § 2 et dont les résultats sont consignés au tabl. II nous a fourni l’occasion d’une telle comparaison. En masquant simplement par un volet l’arrêt final du mobile B nous avons constaté, en effet, que, pour la plupart des sujets, la vitesse de B. paraissait accrue, et, pour certains sujets sa légèreté également. Nous avons donc essayé de faire comparer aux sujets les deux situations présentées simultanément, un lancement sans masquer la phase d’immobilisation finale et le même lancement avec masquage. La comparaison
1 Rappelons qu’en vertu de la loi de conservation de la quantité de mouvement m,v} = m2v2, si v2<v1 (ce qui est le cas pour 3 : 1, on a alors m2>m1. Mais cette loi ne vaut que dans le vide et il est d’un certain intérêt de noter sa convergence avec le mécanisme perceptif.
[p. 112]
s’étant montrée instructive nous l’avons reprise systématiquement dans une nouvelle recherche dont il sera question à l’instant.
Tabl. VIII. Effets en fréquence de la suppression de la phase
d’immobilisation finale (11 adultes) :
Commençons par décrire en deux mots les réactions des adultes dont on a déjà vu les impressions causales au tabl. II (§ 2). On peut grouper en un tableau les réactions observées sur ces sujets en ne retenant de ces réactions que ce qui concerne les modifications de l’impression causale sans insister encore sur les impressions de vitesse et de poids (tabl. VIII).
Le sens général de ces réponses en est clair. La majorité des sujets éprouve l’impression que B va plus vite, est plus léger, vole, va comme sur des roues, etc. Un sujet a incidemment porté son jugement sur A et l’a trouvé plus lourd. Dans l’entraînement B semble acquérir une quasi autonomie et une légèreté qui renforce le caractère entraînement. Dans le lancement le même effet renforce l’autonomie relative qui s’observe déjà en fin de parcours normal, ce qui diminue l’apparence de lancement. Pour la même raison le déclenchement est renforcé ou transformé en indépendance. Le seul cas net contraire à ces effets est celui du déclenchement transformé en lancement, mais nous comptons contraires également l’indépendance devenue influence et le lancement
| Effet lancement (3 :1). Décal. + 5 | Effet déclenchement (1 :3). Décal. +5 |
| 6 lancements diminués (augmentation de l’autonomie de B) | 6 déclenchements renforcés (augmentation de l’autonomie de B) |
| 2 lancements sans modification | 1 déclenchement sans modification |
| 1 lancement « plus naturel » | 1 déclenchement transformé en lancement |
|
2 lancements transformés en déclenchement ou en indépendance. Idem. Décalages — 10 et — 20 |
2 déclenchements transformés en indépendance Idem. Décalages — 10 et — 20 |
| 3 lancements avec autonomie de B renforcée | 5 lancements avec autonomie de B renforcée |
|
3 lancements avec passivité de B accentuée 2 déclenchements accentués |
2 lancements sans modification 1 indépendance transformée en influence Entraînement (1 :1) |
| 1 lancement transformé en chassé par influence |
9 entraînements renforcés 2 sans modification |
| Total : 36 renforcements de B, 7 sans modification, 3 effets contraires et 3 équivoques. |
[p. 113]
« plus naturel ». Quant aux lancements avec passivité accrue de B on peut les interpréter dans les deux sens 1.
Les réactions des enfants sont très analogues, mais, étant moins sûres, n’ont pas été mises en tableau.
II reste maintenant à examiner pour elles-mêmes les impressions de poids et de légèreté, ce que nous a permis une nouvelle recherche dont la technique va être donnée. La méthode a consisté à poser des questions sur la vitesse et le poids apparent des mobiles, ce qui risquait naturellement de conduire à une interprétation notionnelle au lieu de ne traduire que l’impression perceptive. Mais, d’une part, on vient de constater les différences notables d’impressions générales que produit le masquage du point d’arrivée et, à ce propos, de nombreuses indications spontanées ont été données sur l’augmentation de vitesse et de légèreté de B, ce qui permet de valider en partie les réponses aux questions que nous avons posées. D’autre part, nous savons que chez l’enfant de 5-8 ans « lourd » signifie en général « fort » et peut souvent comporter une capacité de vitesse : à s’en tenir aux interprétations notionnelles il devrait donc y avoir équivoque dans les réponses enfantines et hétérogénéité relative entre les réponses des adultes et des enfants ; si nous trouvons une homogénéité suffisante ce sera à nouveau un gage en faveur de l’impression perceptive.
Il serait fastidieux de donner un tableau général de toutes les combinaisons et de tous les résultats à la fois. Nous les analyserons donc par groupes en indiquant chaque fois de quelles combinaisons il s’agit.
Technique :
Objets : 10×6 mm. A noir B rouge Phases d’immobilisation de B : Rapport des vitesses 6 :1 initiale = 333 ms
= 27 : 9 cm/s finale = 666 ms
Parcours normal 45 mm. Intervalle (secteur blanc) = Is.
Deux couples à comparer, présentés simultanément, l’un dans la fente de droite (arrêt non masqué), l’autre dans celle de gauche (masquage). La direction des mobiles est concentrique pour chaque configuration, ce qui produit une légère opposition de l’obliquité des mobiles, due au dispositif. La comparaison a été faite également sur deux mobiles uniques, l’un à droite à arrêt non masqué, l’autre à gauche (masquage). On a comparé également des couples avec masquage du point de départ de A. Nous avons fait varier enfin la largeur du volet, donc la longueur du trajet visible toutes choses égales d’ailleurs.
La recherche a porté sur 26 enfants et 10 adultes.
1 En ce qui concerne la variabilité des réactions, il convient de rappeler que la fixation du regard qui est malaisée à évaluer, joue toujours un grand rôle : si le sujet fixe, par exemple, le mobile B pour estimer sa vitesse, il est par cela même empêché de fixer A, ou l’impact, d’où une modification de ses impressions.
[p. 114]
Tabl. IX. Modification des impressions de vitesse et de légèreté pour un couple étalon et un couple variable (suppression de l’arrêt de B) et pour un couple étalon et un seul mobile variable :
| Enfants | ||||||
|
Couple variable Parcours |
Nb" de Vitesse jugements + = |
— | + | Légèreté | — | |
| 45 | (24) 6 | 17 | 1 | 3 | 19 | 2 |
| 35 | (24) 15 | 8 | 1 | 9 | 9 | 6 |
| 25 | (20) 16 | 3 | 1 | 13 | 2 | 5 |
| 15 | (24) 17 | 5 | 2 | 14 | 6 | 4 |
| 5 | (14) 12 | 0 | 2 | 9 | 0 | 5 |
| Total (35 à 5) … | (82) 60 | 16 | 6 | 45 | 17 | 20 |
| Un seul mobile | (variable) | |||||
| Parcours | ||||||
| 45 | (18) 6 | 10 | 2 | 4 | 10 | 4 |
| 35 | (19) 11 | 4 | 4 | 11 | 5 | 3 |
| 25 | (5) 4 | 1 | 0 | 5 | 0 | 0 |
| 15 | (11) 6 | 3 | 2 | 7 | 2 | 2 |
| Total (35 à 15) . | (35) 21 | 8 | 6 | 23 | 7 | 5 |
| Couple variable Parcours |
Adultes Nbr, de Vitesse jugements + = |
+ | Légèreté | |||
| 45 | (10) 2 8 | 0 | 2 | 8 | 0 | |
| 35 | (10) 4 6 | 0 | 5 | 4 | 1 | |
| 25 | (10) 5 5 | 0 | 6 | 4 | 0 | |
| 15 | (10) 7 3 | 0 | 6 | 3 | 1 | |
| 5 | (5) 3 2 | 0 | (7) | 5 | 2 | 0 |
| Total (35 à 5) .. | (35) 19 16 | 0 | (37) | 22 | 13 | 2 |
| Un seul mobile | (variable) | |||||
| Parcours | ||||||
| 45 | (7) 0 7 | 0 | 1 | 5 | 1 | |
| 35 | (9) 4 4 | 1 | 4 | 4 | 1 | |
| 25 | (6) 5 1 | 0 | 4 | 2 | 0 | |
| 15 | (9) 8 0 | 1 | 4 | 4 | 1 | |
| Total (35 à 15) | (24) 17 5 | 2 | 12 | 10 | 2 |
Commençons par les résultats des huit premières séries étudiées, quatre avec un couple étalon A et B d’objets et un couple variable (suppression de l’immobilisation finale sur l’objet B de la variable et variation de la longueur du parcours) et quatre séries avec un couple étalon
[p. 115]
d’objets A et B et un seul mobile pour la variable (avec suppression du point d’arrivée et mêmes variations du parcours). Le tabl, IX fournira ces résultats sous forme de modification (en +, = ou — ) des impressions de vitesse et de légèreté (+ en ce dernier cas signifie donc plus léger et non pas plus lourd).
Comparés aux séries de parcours 45, où l’arrêt de la variable est visible (la seule différence avec l’étalon étant alors la présence d’un volet devant lequel s’arrête le mobile) les séries de parcours 35 à 5 donnent ainsi une nette majorité de jugements affirmant un augmentation de vitesse et de légèreté chez le mobile dont l’arrêt n’est plus visible.
Cherchons alors à déterminer si, lorsque le masquage du point d’arrivée de B modifie la vitesse apparente de B, il existe une relation entre cette modification de la vitesse apparente et les impressions éventuelles de poids. Ces premiers résultats sont ceux de quatre séries 2 à 5 du tabl. IX (couple variable 35 à 5) dans lesquelles l’arrêt de B est seul caché, son parcours variant donc de 35 à 5 (contre 45 à A). Nous reviendrons plus bas sur ce facteur longueur de parcours et ne donnons ici que les résultats globaux des quatre séries (tabl. X).
Tabl. X. Relations entre la vitesse et le poids apparents
(en % du nombre des comparaisons)1
Pour établir si cette relation entre les augmentations apparentes de les données de cette table de 9 casiers à une table à 4 casiers,2 α(++), b (+— ), c(— +) et d( ), en admettant que (=) vaut ½ (+) et légèreté et de vitesse est significative, calculons le χ2. Réduisons d’abord ½ (— ). On aura :
1 Nombres absolus entre parenthèses.
2 Ceci pour éviter les casiers nuis ou trop sensiblement inférieurs à 5, sans quoi le χ2 ne serait plus utilisable.
| + | 26 enfants | + | 10 adultes | — | |
| + 48,6(34) | 1.4(1) | 20 (14) | + 43,6(17) | 17,8 (5) | 0 |
| = 1,4(1) | 21,5(15) | 0 | = 12,8(5) | 25,6(10) | 5,1 (2) |
| - 4,2(3) | 0 | 2,9 (2) | — 0 | 0 | 0 |
| Léger | Rapide | Valeur | soit : | ||
| = | = | ⅛a + ⅛d | adultes : | enfants | |
| + | = | ⅛a + ⅛c | a | 27 | 42,5 |
| — | = | ⅛b + ⅛d | b | 3,5 | 14,5 |
| = | ⅛a + ⅛b | c | 2,5 | 3,5 | |
| = | — | ⅛c + ⅛d | d | 6 | 9,5 |
[p. 116]
En employant alors la formule d’association
(ad — bc) — (N : 2)
q =
√ (a+b)(c+d)(a+c)(b+d)
dont le caractère significatif est donné par χ2=Nq2, on trouve, pour les adultes </=0,49 avec un χ2 de 9,63 pour v=l (« très significatif »). Pour les enfants on a ç=0,35, mais cette association reste « très significative » avec un χ2=8,66 (la formule célèbre de contingence de Yule, usuelle mais un peu fallacieuse, donnerait q=0,89 et 0,77 au lieu de 0,49 et 0,35).
Bien entendu, ces expressions numériques n’ajoutent rien à ce que contient le tabl. X sinon qu’elles permettent un calcul de la signification. Et cette signification elle-même n’a de sens que si l’on accorde une valeur suffisante aux réponses des sujets 2 mais ne confère aucune valeur supplémentaire à ces réponses. Or, on sait tout ce qu’il y a d’aléatoire dans le fait de poser des questions « plus lourd ? » ou « plus vite ? » etc. Néanmoins, une fois admis ces tableaux IX et X avec les réserves nécessaires, il reste intéressant de savoir que les réponses données sont reliées entre elles par une relation significative.
Nous concluerons donc que :
(1) Le fait de masquer la phase d’immobilisation finale du patient B en diminuant la longueur de son parcours augmente sa vitesse apparente, ce qui résulte déjà des réactions du tabl. VIII observées sur d’autres sujets.
(2) Cette augmentation de vitesse semble aux sujets s’accompagner d’une diminution de poids. La perception d’un mobile animé d’un mouvement plus ou moins rapide donne donc lieu à des impressions visuelles de poids ou de légèreté, liées à la vitesse elle-même.
(3) Cette relation est moins uniforme chez les enfants où 20 o∕o des cas ont l’impression que le poids augmente avec la vitesse (ce qui ne s’est pas produit chez les adultes pour le mobile B mais a été exprimé parfois pour le mobile A sans que nous ayons fait de recherche sur ce point).
Examinons maintenant les impressions causales des adultes et des enfants des cinq premières séries du tabl. IX en leur demandant s’ils éprouvent une impression de poussée plus forte, égale ou plus faible quand l’arrêt de B est masqué (tabl. XI).
Sur 10 sujets adultes 4 n’ont vu que du déclenchement (et impressions évanescentes malgré ou à cause de l’attitude d’exploration continue) tandis que tous les enfants ont vu de la poussée. Mais sur les 6 adultes qui ont perçu une poussée (lancement), 3 voient l’effet augmenter avec la suppression de l’arrêt, tandis que sur 73 jugements enfantins (pour 35 et 5), 17 ont vu la poussée diminuer contre 27 augmentations.
2 Ce calcul implique en outre que les réactions des sujets soient indépendantes les unes des autres, ce qui est possible mais naturellement non certain.
[p. 117]
Tabl. XI. Modification des impressions de poussée
avec point d’arrêt caché de B :
| Enfants | Adultes | ||||||||
| Parcours | Jugements | + | = | — | Jugements | + | = | — | |
| 45 | (2) | 3 | 20 | 0 | (6) | 1 | 4 | 1 | |
| 35 | (22) | 8 | 11 | 3 | (6) | 3 | 3 | 0 | |
| 25 | (17) | 9 | 5 | 3 | (θ) | 3 | 3 | 0 | |
| 15 | (21) | 6 | 10 | 5 | (6) | 3 | 3 | 0 | |
| (5) | (13) | 4 | 3 | 6 | (6) | 3 | 3 | 0 | |
| Total (35-5) | (73) | 27 | 29 | 17 | (24) | 12 | 12 | 0 | |
| Enfants | 10 / | idultes | |||||||
| Parcours | Jugt | s + | = | — | Parcours | Jugti | S + | = | — |
| 35 | 8 | 1(0) | 6(6) | 1(2) | 35 | 6 | 0(0) | 5(6) | 1(0) |
| 25 | 4 | 1(1) | 3(3) | 0(0) | 25 | 6 | 0(1) | 6(4) | 0(1) |
| 15 | 12 | 5(3) | 5(6) | 2(3) | 15 | 5 | 1(2) | 3(2) | 1(2) |
| 5 | 5 | 3(2) | 2(3) | 0(0) | 5 | 2 | 1(1) | 1(1) | 0(0) |
| Total 25 à 5 | 21 | 9(6) | 10(12) | 2(3) | Total 25 à 5 | 13 | 2(4) | 10(7) | 1(2) |
Pour dissocier le facteur longueur de parcours de celui du masquage à l’arrêt, supprimons l’arrêt de l’objet B du couple étalon comme celui de l’objet B du couple variable et faisons alors varier la longueur du trajet en ce dernier cas. Les questions porteront à nouveau sur les impressions de vitesse et de poids (tabl. XII).
Tabl. XII. Modification des impressions de vitesse et de légèreté (entre parenthèses) lors des variations du parcours avec masquage du point d’arrivée de l’objet B sur le couple étalon comme sur le couple variable (parcours étalon = 35 mm).
Les parcours de 35 mm étant de même longueur que ceux de l’étalon, seules les séries 25 à 5 présentent donc une signification : on voit alors que l’effet se manifeste dans 9 jugements enfantins contre 10 égalités et deux effets contraires. Il est possible que chez l’adulte, l’esprit critique joue un rôle malgré les précautions prises pour rappeler la nécessité d’une attitude impressionniste. Quant aux impressions corrélatives de poids elles sont moins influencées par cette diminution des parcours. Il est à noter que, du point de vue de l’impression causale on trouve chez l’enfant des augmentations de poussée avec augmentation de légèreté comme l’inverse (4 augmentations de poussée, 3 diminutions et 7 égalités). Chez l’adulte on trouve une augmentation de poussée (et de poids), une diminution de poussée (avec augmentation de légèreté),
[p. 118]
cinq déclenchements (avec augmentation ou diminution de légèreté) et neuf égalités.
Examinons maintenant, ce qui sera plus décisif pour cette question de la variation du parcours, cette variation pour un seul mobile pour la variable et un seul aussi pour l’étalon. En ce cas également, mais avec une netteté plus grande, la diminution du parcours entraîne chez l’enfant une augmentation apparente de vitesse et de légèreté tandis qu’on n’observe pas d’effet sur l’adulte (tabl. XIII).
Tabl. XIII. Modification des impressions de vitesse et de légèreté, due. aux variations du parcours, avec un seul objet variable (point d’arrivée masqué) et un seul objet étalon.
Ces résultats confirment donc clairement ceux du tabl. Xll qui, à eux seuls auraient laissé subsister un doute. La perception de la vitesse et celle du poids sont donc modifiées chez l’enfant par la longueur du trajet indépendamment de toute impression causale, tandis qu’il n’en est rien chez l’adulte, à configurations causales égales (tabl. XII) ou en dehors d’une configuration causale (tabl. XIII). Par contre nous avons constaté qu’il n’en est plus de même lorsqu’une variable unique est comparée à l’objet B d’un couple étalon à configuration causale (tabl. IX, 4 dernières séries).
Analysons enfin le rôle de la suppression de l’immobilisation au départ, suppression qui ne paraît pas jouer de rôle chez l’adulte, sauf quand l’arrivée et le départ sont masqués simultanément. Mais elle semble influencer légèrement les jugements des enfants ce qui constituerait
|
Parcours 45 35 25 15 Total (35-15) |
Enfants |
Légèreté 3 1 2 |
0 1 0 |
||||
|
Jugements (7) (12) (H) (4) |
+ 0 9 5 3 |
Vitesse 7 3 1 1 |
0 0 5 0 |
+ 9 9 2 |
|||
| Parcours | Jugements |
Adultes Vitesse + |
+ | Légèreté | |||
| 35 | (4) | 0 | 4 | 0 | 1 | 3 | 0 |
| 25 | (1) | 0 | 1 | 0 | 0 | 1 | 0 |
|
15 Total (35-15) |
(2) | 0 | 2 | 0 | 1 | 1 | 0 |
[p. 119]
une troisième différence possible entre enfants et adultes. La configuration est la même que pour le tabl. XIII, l’étalon et la variable ne comportant qu’un mobile, mais le départ de la variable est masqué, et, pour les trois dernières séries du tableau, l’arrivée comme le départ sont tous deux cachés (tabl. XIV).
Tabl. XIV. Suppression des points de départ (1), puis des points
de départ et d’arrivée (2) :
| Enfants | |||||||
| Parcours (/) | Jugements | Vitesse | Légèreté | ||||
| + | = | — | + | = | — | ||
| 35 | (9) | 1 | 7 | 1 | 4 | 5 | 0 |
| 25 | (4) | 2 | 2 | 0 | 3 | 1 | 0 |
| 15 | (3) | 2 | 0 | 1 | 1 | 2 | 0 |
| Total 1 | (16) | 5 | 9 | 2 | 8 | 8 | 0 |
| Parcours (2) | |||||||
| 25 | (32) | 20 | 4 | 8 | 25 | 6 | 1 |
| Adultes | |||||||
| Parcours (1) | Jugements | Vitesse | Légèreté | ||||
| + | = | — | + | = | — | ||
| 35 | (7) | 0 | 6 | 1 | 1 | 6 | 0 |
| 25 | (1) | 0 | 1 | 0 | 0 | 1 | 0 |
| 15 | (2) | 1 | 1 | 0 | 0 | 2 | 0 |
| Total 1 | (10) | 1 | 8 | 1 | 1 | 9 | 0 |
| Parcours (2) | |||||||
| 25 | (22) | 12 | 8 | 2 | 13 | 7 | 2 |
La conclusion de ce § 6 est donc que l’objet patient B présente bien des caractères dynamiques comme l’objet agent A, et liés comme les siens aux conditions spatio-temporelles et cinétiques. Mais, tandis que le dynamisme de l’agent A est surtout actif et se traduit ainsi par des impressions de force et de poussée les caractères dynamiques du patient B sont surtout passifs et se manifestent par des impressions de poids orientées vers la résistance et non plus vers la poussée.
§ 7. Lancement et entrainement en présentation verticale🔗
Avant de terminer cet examen des faits par l’étude des impressions de lancement avec ralentissement de l’objet patient B après l’impact (§ 8) et par celle des impressions liées à l’arrêt de B (§ 9), il convient
[p. 120]
de compléter les données précédentes sur les caractères dynamiques de ce même objet B par un bref sondage relatif aux impressions qu’il produit en présentation verticale. Si vraiment le poids ou la masse du patient B jouent un rôle dans le mécanisme de la causalité perceptive, c’est en présentation verticale que l’on a le plus de chances de s’en apercevoir, en comparant le processus orienté du bas vers le haut au processus orienté en sens inverse : selon la direction vers le haut ou vers le bas du mouvement du patient B on modifie, en effet, du tout au tout dans la causalité physique objective les conditions dynamiques correspondant au lancement ou à l’entraînement et il peut être d’un certain intérêt de se demander si l’on « perçoit » quelque chose d’analogue sur le terrain de la causalité perceptive.
Nous nous sommes contentés à cet égard d’un court sondage, pour ne pas allonger une recherche déjà trop multiforme, mais les résultats en sont assez cohérents pour conclure à l’existence d’un effet (et pour servir de base de départ pour une étude plus systématique).
Nous avons commencé par un examen attentif sur nous-mêmes des différences observées en présentations verticale et horizontale. En effet, pour décrire une telle différence, il faut recourir à des sujets exercés plus encore que pour comparer les directions vers le haut et vers le bas, sinon on laisse échapper bien des nuances. Voici l’une des observations prises (sur M.L.) :
1. Lancement â rapports de vitesse 6 :1, direction vers le haut. L’objet B donne l’impression d’un ascenseur qui monte, du moins peu après qu’il a reçu une impulsion de A. Donc impression que B est plus autonome que dans le lancement horizontal, qu’il a repris sa propre énergie (ou étrangère, mais pas celle que lui a transmise A) comme pour vaincre sa propre pesanteur.
Direction vers le bas : lancement net, mais B est comme freiné par le milieu, comme s’il ne se déplaçait pas librement dans l’air, mais dans un liquide. Son mouvement lui vient de A et ce n’est ni A ni lui-même qui freinent. 11 devrait aller plus vite (peut-être parce qu’on s’attend à ce que son propre poids s’ajoute à la poussée, mais s’il allait plus vite, il ne donnerait sans doute pas l’impression d’être poussé…)
II. Lancement inverse 1 :6. Pas de différence avec l’horizontale. Partout on a l’impression d’un déclenchement.
III. Lancement direct (6 :1) mais avec distance fixe de 10 mm (à l’impact). Direction de bas en haut : à nouveau l’impression d’ascenseur, mais la petite impulsion de départ que donnerait le A a presqu’entièrement disparue.
Idem, mais avec une durée apparente à l’impact (décalage +10d). B quitte A ; la poussée disparaît dans les trajets verticaux comme horizontaux.
Idem, mais avec décalage de — ’lOd (type compression). La poussée réapparaît partout, et en vertical comme en I (ascenseur, etc.)
IV. Lancement inversé (1 :6) avec les combinaisons III : déclenchement partout comme en II.
V. Entrainement 1 :1. En horizontal : poussée active de B par A, le B demeurant passif.
[p. 121]
En vertical de bas en haut : poussée nette de B par A, ressemble à l’effet ascenseur, mais le B apparaît comme une charge rouge posée sur l’ascenseur, comme si A était un monte-charge.
De haut en bas : A et B « tombent » ensemble comme un bloc, c’est-à-dire que l’un n’est pas plus actif que l’autre, du moins si c’est le bloc qui est fixé. Si la fixation porte sur le A, le R est poussé mais pas très activement. Pas d’impression que le milieu agisse comme dans le lancement de haut en bas.
Tabl. XV. Impressions causales en présentations verticales1 :
1— 7 = situations décrites dans le texte ; HB = direction vers le bas ; BH = direction vers le haut ; E = pas de différence entre horizontal et vertical ; A = activité de B (déclenchement) ; P (passivité de B, donc poussée par A) ; R = freinage de B (par lui-même) ; RM = freinage de B par le milieu ; L = impression que B est plus lourd ; V = vitesse de B plus lente ; entre parenthèses passage de P à A.
Ces observations prises (l’autre d’entre nous éprouve les mêmes impressions), nous avons examiné 10 sujets adultes au moyen de la technique suivante. On commence par familiariser le sujet avec les différentes impressions de lancement et d’entraînement, mais en horizontal, et pour fixer la terminologie, en insistant pour obtenir de vraies impressions et non pas des interprétations. Les principales nuances qu’il s’agit de faire décrire (et si elles sont déjà subtiles en présentation horizontale elles le sont davantage encore en vertical) sont l’aspect d’agent ou de patient, ou d’activité et de passivité avec leurs variations et corrélatifs. Au besoin on fait manier des cubes pour préciser les nuances à indiquer.
1 9 sujets pour la situation (1), 6 pour (2), 4 pour (3), 10 pour (4), 6 pour (5) et (6), et 4 pour (7).
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | |
| HB : E | 1 | 0 | 0 | 1 | 0 | 0 | |
| A | 1 | 0 | 4 | 1 ? | 1 ? | 1(1) | 0 |
| P | 7 | 6 | 0 | 8 | 4 | 3 | 4 |
| R | 1 | 1 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 |
| RM | 4 | 3 | 0 | 6 | 2 | 3 | 3 |
| L | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 |
| V | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 |
| BH : E | 1 | 0 | 0 | 1 | 0 | 0 | 0 |
| A | 6 | 4 | 4 | 1(1) | (1) | 1(2) | 1(1) |
| P | 2 | 2 | 0 | 7 | 6 | 2 | 2 |
| R | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 |
| RM | 1 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 |
| L | 1 | 1 | 1 | 2 | 0 | 0 | 1 |
| V | 1 | 1 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 |
[p. 122]
La présentation horizontale est maintenue pendant la présentation verticale, à moins que cela empêche le sujet de se concentrer. Trois des tentes du dispositif présentent successivement la configuration, une horizontale latérale et deux verticales opposées, l’une au dessus de l’autre dans le plan médian.
Les configurations étudiées sont de celles qui ont été décrites précédemment : (1) le lancement (6 : 1) avec contact apparent des mobiles ; (2) id. avec distance 5 à 10 mm entre les mobiles ; (3) id. avec contact prolongé entre les mobiles ; (4) l’entraînement (1 : 1) avec contact apparent ; (5) id. avec distance de 5 à 10 mm ; (6) id. avec écran sur A ; (7) la traction (1 : 1) avec contact.
Les résultats obtenus sur ces 7 situations sont résumés par le tabl. XV.
De ces chiffres et de l’analyse des cas individuels, on peut tirer les commentaires suivants :
(1) Tous les sujets sauf un voient des différences entre les présentations verticales et horizontales, ce sujet ne parvenant d’ailleurs pas à dissocier ses impressions de ses interprétations.
(2) Des neuf sujets restants, tous éprouvent des impressions différentes dans le sens de la descente et dans celui de la montée. Un d’entre eux il est vrai donne pour la situation 1 une impression « passivité » dans les deux directions, mais avec freinage dû au mobile lui-même dans le sens de la descente (impression qui semble authentique) et avec ralentissement de B à la montée (dans une proportion d’un demi).1 II est à noter en outre que plusieurs sujets, sur lesquels nous reviendrons à la remarque (5), donnent pour les situations 3, 6 et 7 la même impression qualitative (activité ou passivité) dans les deux sens, mais sensiblement renforcés à la montée.
(3) La situation 1 (lancement avec contact) donne 7 impressions de passivité de B à la descente contre 1 d’activité et 6 impressions d’activité à la montée contre 2 de passivité, différence essentielle qu’on retrouve dans la situation 2.
(4) Cette passivité de B à la descente s’accompagne en général (et si ce n’est pas toujours c’est probablement par mégarde du sujet ou de l’expérimentateur) de l’impression d’un freinage qui n’appartient pas à B bien qu’il le subisse : c’est un freinage attribué au milieu, soit que celui-ci paraisse liquide soit qu’il s’agisse de l’impression diffuse d’un frottement des parois.
i II semble qu’il y ait chez ce sujet une autre forme de compensation des effets verticaux. 11 n’y a pas chez ce sujet de ralentissement à l’entraînement parce que les deux mobiles forment alors bloc, tandis que le ralentissement en (1) porte sur B seul.
[p. 123]
(5) La situation 3 (contact prolongé entre les mobiles) ne comporte pas d’impression causale, le mobile B paraissant ainsi indépendant (en horizontal comme en vertical), donc actif dans les deux sens de la montée et de la descente. Mais cette activité est renforcée chez plusieurs sujets dans le sens de la montée. En outre l’impression de freinage disparaît, ce qui est intéressant et montre que le freinage est relatif à la poussée et ne se présente pas pour un mobile indépendant. Nous avons contrôlé le fait en examinant le trajet d’un seul mobile (il suffit alors de cacher l’objet A) : en ce cas les sujets éprouvent bien une impression d’activité sans freinage. Ces observations nous paraissent importantes pour l’interprétation des effets dynamiques.
(6) Dans l’entraînement descendant (4, 5 et 6 BH) on retrouve les mêmes caractéristiques que pour le lancement vers le bas, c’est-à-dire une impression de poussée mais au cours de laquelle le mobile B est freiné comme dans le lancement (le mobile A, qui est toujours actif, ne donne jamais l’impression de freinage, bien que sa vitesse soit en ce cas égale à celle de B).
(7) En mouvement vertical descendant, la majorité des réponses consiste, contrairement au lancement ascendant, en impressions de poussée (passivité de B) à l’exception d’un seul sujet dont les réponses s’accompagnent d’ailleurs toujours de réserves. On observe en outre des passages de la passivité à l’activité, témoignant soit d’un court rayon d’action soit d’une centration privilégiée sur le mobile B.
(8) Enfin il a été fait plusieurs fois allusion à la force de l’agent, en mouvement ascendant (dans le lancement d’ailleurs comme dans l’entraînement), comme s’il avait une plus grande force à vaincre dans ce sens que dans l’autre pour pousser le patient.
En conclusion, il est de toute évidence que la verticalité des mouvements fait intervenir un effet de pesanteur, que l’action de celle-ci donne l’impression d’être freinée par le milieu ou à vaincre par l’un ou l’autre des mobiles. Or il est remarquable que cette intervention n’apparaisse pas directement dans les expressions utilisées par les sujets, bien qu’elles y soit impliquée. On peut remarquer à cet égard que, quoique notre corps réagisse constamment à la pesanteur, nous ne prenons pas conscience normalement (par opposition aux chutes) de ces réactions posturales à une force considérable dont nous sommes l’un des points d’application. Ce mutisme des sujets, tant qu’on ne leur pose pas de questions sur les composantes dynamiques de la causalité perceptive, est de nature à nous rendre prudents en ce qui concerne les présentations horizontales elles-mêmes, dans lesquelles beaucoup d’impressions de poids, etc., peuvent passer inaperçues. Un fait instructif parmi bien d’autres est à cet égard le suivant : un de nos sujets a déclaré spontanément ressentir dans son propre corps des impressions cénesthésiques
[p. 124]
qui accompagnait ses perceptions visuelles de poussée. F. Bresson nous suggérait à ce propos une expérience qu’il serait intéressant de faire : enregistrer à l’électromyographe les réactions des sujets pendant qu’ils perçoivent visuellement les différents dispositifs décrits jusqu’ici.
§ 8. Le lancement avec ralentissement🔗
A côté des impressions causales concordant avec la causalité physique, Michotte a étudié à plus d’une reprise diverses impressions « paradoxales » parce que discordantes relativement à cette causalité objective. C’est ainsi qu’il signale1 la possibilité d’obtenir « une impression de lancement parfaite » (sans se prononcer d’ailleurs sur sa généralité) au moyen d’un dispositif tel que l’agent A et le patient B soient tous deux en mouvement avant l’impact (30 cm/s pour A et 15 pour B) et qu’après l’impact A s’arrête tandis que la vitesse de B diminue de moitié.
11 nous a semblé intéressant de reprendre cette expérience pour diverses raisons. Il s’agit d’abord d’établir le degré de généralité de cet effet chez l’adulte. Il s’agit, d’autre part, de voir s’il augmente ou diminue avec l’âge, en ce dernier cas peut-être sous l’influence de l’expérience acquise. En troisième lieu, cette configuration étant intermédiaire, du point de vue des rapports de vitesse, entre celle du lancement- type et celle de l’arrêt que nous étudierons au § 9 (A et B partent ensemble et s’arrêtent tous deux à l’impact), il était utile d’examiner de quelle manière enfants et adultes réagissent à cette situation paradoxale, notamment du point de vue de l’estimation des vitesses, étant entendu comme nous l’avons vu au § 6 qu’il peut y avoir corrélation inverse entre la vitesse et le poids.
La technique utilisée est celle des expériences antérieures, avec des vitesses dont les rapports sont les mêmes que ceux indiqués par Michotte (4 à 2 pour A et B avant l’impact, et 2 à 7 pour B avant et après l’impact), mais en partant d’une vitesse absolue un peu inférieure (24 cm/s au lieu de 30). Mais à cette combinaison que nous appellerons I nous en avons ajoutée une autre (II) avec des rapports de 8 à 4 et de 4 à 1 (en partant cette fois de 30 cm/s pour A). L’adjonction de cette combinaison II nous a paru utile, dès les premières observations, pour rendre plus apparent le ralentissement de B après l’impact, ce qui rend l’impression causale éventuelle d’autant plus paradoxale.
Voici le détail des indications utiles : Dans les combinaisons I et 11 les trajets des objets sont les mêmes, de 100 mm pour l’objet A et de 50 mm pour B dans la première phase, de mouvements simultanés. Dans la seconde B seul continue son mouvement sur un parcours de 50 mm et s’immobilise. La distance des objets, au départ et à l’arrivée également de 50 mm. Les 2 phases de mouvement sont précédées et suivies de deux
1Op. cit., p. 66.
[p. 125]
phases d’immobilisation d’environ 300 ms. Les vitesses pour le rapport 4/2 : 1 sont de 24/12 :6 cm/s et dans le rapport 8/4 : 1 de 30/15 : 3,75. Ces combinaisons ont aussi été présentées en les inversant, donc en rapport croissant des vitesses, et sont désignées li pour 1 :2/4 et Ili pour 1 :4/8. Alors que les mobiles partent ensemble en I et 11 c’est l’agent qui a la priorité en li et Ili, l’impression se rapprochant d’un déclenchement (voir le schéma dans la technique).
Les sujets ont consisté d’abord en deux groupes de 10 enfants. Le premier, d’âge moyen de 6 ans, n’a jamais passé par une expérience de causalité perceptive. Le second, d’âge moyen de 7,5, appartient à la classe scolaire suivante ; certains des sujets ont déjà passé l’année d’avant par une expérience de causalité, mais sans souvenirs pouvant exercer une influence appréciable. 11 s’y ajoute un groupe de 20 adultes, étudiants en psychologie.
Les résultats obtenus sont consignés dans le tabl. XVI en ce qui concerne les impressions causales et l’estimation des vitesses.
Tabl. XVI. Impressions causales et estimation des vitesses
dans le lancement paradoxal.
P = poussée ; NP - absence de poussée ; D = déclenchement ; les signes — , — ou + expriment que la vitesse de B est estimée plus petite, égale ou plus grande après l’impact qu’avant ; les nombres entre parenthèses indiquent le nombre des réponses avant l’achèvement de la structuration, donc les premières impressions éprouvées.1
| Enfants | Adultes | |
| Impressions Vitesse (B) Impressions Vitesse (B) | ||
| — | = + — = + | |
|
1 P NP |
¾8>l | 6(9) 0(4) | 4(4) 14(14) 0(0) |
|
11 P NP |
¾9j∣ 19(16) | θ(3) Kl) 1Q(⅛^ | 19(14) 1(5) 0(1) |
| li P | 3 | — 4 — |
| ou NP | 0 | — 0 — |
| Ili D | 10 | — 14 — |
1 Les sujets sont au nombre de 20 enfants et 20 adultes pour I et 11, de 18 adultes pour Ili (sans expérience li sur eux) et de 13 enfants pour li ou II i. Seuls 18 adultes également ont été interrogés sur la vitesse de B dans la combinaison I. Il est à noter que les indications concernant les vitesses ne correspondent pas aux rubriques P et NP mais à l’ensemble des réactions aux combinaisons I ou II.
4
[p. 126]
Les principaux résultats obtenus sont les suivants :
(1) L’impression « paradoxales » de lancement existe chez presque la moitié des sujets adultes pour les rapports (4/2-1) et un peu davantage (11 contre 9) pour les rapports (8/4-1).
(2) Mais 4 sur 18 sujets adultes seulement évaluent correctement la vitesse dans la combinaison I, tandis que ce nombre passe à 14-19 pour la combinaison II.
(3) Chez l’enfant l’impression de lancement « paradoxal » est manifestement plus forte que chez l’adulte : 16 poussées contre 8 pour les rapports (4/2-1) et 19 contre 11 pour les rapports (8/4-1). 11 s’agit donc d’une impression qui diminue avec l’âge, comme on pouvait s’y attendre.
(4) Par contre, une autre différence entre enfants et adultes est au premier abord plus surprenante : tandis que 19 sujets sur 20 (adultes et enfants) évaluent correctement la vitesse de B comme inférieure après l’impact dans la combinaison II, il se trouve que 14 enfants contre 6 l’estiment correctement dans la situation I et que 4 adultes seulement y parviennent pour cette même situation (14 égalités !). On constate en outre qu’avant l’achèvement de la structuration 4 enfants annoncent une vitesse supérieure de B après l’impact, sans doute à cause de l’implication entre « poussée » et « plus vite » mais corrigent cette fausse impression au cours de la structuration. Il est possible que les 14 estimations d’égalité chez l’adulte soient influencées par des inférences (ou des préinférences) du même ordre, mais qui durent jusqu’à l’achèvement de la structuration.
A noter en outre que 7 enfants (dont 6 de 6 ans) ont commencé par juger la vitesse de B supérieure à celle de A. Mais sur nouvelle question ils se corrigent rapidement.
(5) Les combinaisons inverses li et Ili (qui ne sont pas l’idéal mais ont été retenues par commodité) donnent une forte majorité de déclenchement tant chez l’enfant (10 contre 3) que chez l’adulte (14 contre 4). Néanmoins quelques « poussées » subsistent à tous les âges examinés.
Deux groupes de faits sont encore à noter, qui ne figurent pas dans le tableau mais se dégagent clairement des interrogations :
(6) Presque tous les adultes signalent rapidement et spontanément (ou disent percevoir quand ils ne l’ont pas notifié d’eux-mêmes) un léger recul de l’agent A lors de son impact avec le patient B. Deux enfants seulement par contre, disent l’avoir remarqué, mais il n’est pas certain que le langage utilisé ait été suffisant pour dégager tous les cas.
Cette impression de recul que nous n’avons pas relevée en d’autres situations semble donc propre aux combinaisons I et II examinées ici. On pourrait l’interpréter comme due à un effet de contraste au moment
[p. 127]
où le patient B ralentit sa marche, mais on ne s’explique pas en ce cas la fréquence de ces reculs chez les adultes dont la majorité (14 contre 4) annoncent une égalité de vitesse de B avant et après l’impact, tandis que les enfants présentent moins d’impression de recul avec une estimation meilleure de ces vitesses. On pourrait songer aussi à un artefact dû au redressement de la forme trapézoïdale que A comporte pendant son mouvement, mais pourquoi en ce cas le phénomène n’est-il pas général en toutes les autres expériences ? Le recul apparent semble donc solidaire de l’ensemble du processus cinématique et causal propre à ces situations et c’est comme tel que nous aurons à le discuter ultérieurement.
(7) Il est utile enfin de signaler deux sortes d’enseignements fournis par l’examen du langage enfantin, si malaisé à interpréter en général en ces sortes d’expériences. D’une part, ce sont certains enfants qui nous ont présenté la meilleure description sans doute de l’impression produite par les combinaisons I et II lorsqu’ils disent de l’action de l’agent A sur le patient B : « il rentre dedans », expression très populaire en cas d’accident et qui, sauf erreur, n’a jamais été rencontrée pour les autres expériences. Mais, d’autre part, des termes courants comme « tamponne », « tape », restent très équivoques et c’est en particulier le cas de « touche » qui peut signifier « pousse » et de « pousse » lui-même qui peut ne signifier que « touche ». Seulement cette liaison difficilement dissociable chez l’enfant entre « touche » et « pousse » est précisément assez instructive en ce qu’elle se rattache vraisemblablement au rôle nécessaire du contact que nous avons noté précédemment dans les impressions causales enfantines.
§ 9. Les impressions perceptives d’arrêt 1🔗
Michotte a montré que l’arrêt d’un mobile par un objet immobile ne produit pas d’impression causale perceptive chez l’adulte. Il restait à la vérifier chez l’enfant. Il restait également à examiner le cas où deux mobiles 2 de vitesses différentes et de même direction s’arrêtent simultanément à l’impact, expérience suggérée par Michotte lui-même lors de l’un de ses passages à Genève (deux mobiles de vitesse 3 : 1, A noir en arrière et B rouge en avant s’arrêtant au moment où A rejoint B ; vitesses 5, 15, 30 et 60).
2 Dans cette expérience, l’une des premières que nous ayons faite, les mobiles A et B sont de 5×5 mm. La vitesse de A est de 22,5 cm/s (parcours 75 mm) et celle de B est de 75 cm/s (parcours 25 mm) pour une vitesse du disque de 30 tr/min (avec une durée de 333 ms pour la phase commune et de 780 ms pour la phase d’immobilisation finale). Les autres valeurs (pour les vitesses de 5, 15, 60, etc. tr/min.) peuvent être déduites de celles-là.
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Les résultats obtenus sont difficiles à interpréter. Si l’on s’en tient aux affirmations spontanées des sujets, enfants comme adultes, il n’y a pas d’impressions causales nettes. Si l’on pose des questions comme cela a été fait pour le lancement sans contact on obtient certaines impressions que nous appellerons semi-causales, consistant chez une traction des adultes à voir que l’objet B arrête A, tandis que d’autres adultes ne perçoivent rien de pareil. Chez les enfants par contre, il est intéressant de constater qu’une bonne fraction de sujets disent alors voir l’objet A (rapide) arrêter B (lent) en le rejoignant. Les fréquences sont consignées au tabl. XVII.
Tabl. XVII. Impressions semi-causales {provoquées) d’arrêt :
Les enfants ne peuvent plus suivre les mobiles au-delà de 60-70 tr/min. Un adulte déclare « Si je veux, je peux avoir l’impression que le rouge arrête le noir » et deux des cas indiquant « B arrête A » ont l’impression qu’« il y a un obstacle invisible devant le rouge » ou « il y a quelque chose de caché qui arrête le rouge ». Notons enfin l’impression étrange qu’ont éprouvé simultanément M1" Nicolas et l’adulte qu’elle interrogeait, au moment où elle a essayé pour la première fois une vitesse de 90 tr/min : ils ont brusquement « vu » tous deux le noir A arrêter le rouge B, et, se l’apprenant ensuite l’un à l’autre, ont pu déterminer en reprenant les essais oue cette impression fugace apparaissait vers 70-80 tr/min ; après quoi elle a disparu sans réapparaître, ni chez le sujet en question, ni chez d’autres, ni chez l’expérimentatrice.
Bien entendu, on pourrait être tenté de classer toutes ces réactions dans le domaine de l’interprétation notionnelle. Mais outre les raisons que nous développerons au § 21 pour nous méfier de cette dichotomie, nous nous trouvons devant ce fait que beaucoup d’impressions d’action à distance ne se manifestent également qu’à la suite de questions : il est donc délicat d’accepter les unes et d’écarter les autres, et une posi-
| Vitesse tr/min | 5 | 15 | 30 | 60 | 80-120 |
| 21 Enfants (5-8) | |||||
| A arrête B . . | 8 | 8 | 8 | 12 | |
| B arrête A .. | 11 | 11 | 12 | 8 | |
| Arrêt mutuel . | I | 1 | 1 | 1 | |
| Indépendance | 1 | 1 | 0 | 0 | |
| 10 Adultes | |||||
| B arrête A . . | 0 | 2(+2 ?) | 3(+3 ?) | 4(+l ?) | 2(+l ?) |
| Arrêt mutuel . | 0 | 0 | 0 | 0 | 1 |
| Indépendance | 5 | 6 | 4 | 5 | 1 |
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tion plus nuancée s’impose dans les deux cas. Dans celui de l’arrêt, il est d’autant plus indiqué d’admettre une impression semi-causale (au sens que nous reprendrons et discuterons dans la partie II) que la causalité tactile connaît certainement une action proprement causale d’arrêt : lorsque l’on pousse une masse M qui vient heurter un butoir B, on éprouve une impression de résistance et non pas seulement de poussée infructueuse, et cette impression tactilo-kinesthésique est même curieusement localisée à la frontière de M et de B et non pas seulement dans le bras ou la main qui actionnent cette masse M1 (cf. le phénomène classique de la localisation du contact à l’extrémité d’une canne qui heurte le sol).
Mais ce n’est pas encore le moment d’interpréter les faits. Bornons- nous donc à compléter notre description en fournissant quelques indications sur l’appréciation des successions temporelles et des vitesses, qui relèvent à vrai dire déjà de la structuration dont il va être question au § 8, mais qui aident à comprendre les réactions semi-causales précédentes. Nous avons questionné les sujets enfantins et quelques adultes sur les priorités ou les simultanéités d’arrêt et de départ ainsi que sur les vitesses. Les réactions des enfants sont consignées au tabl. XVIII.
Tabl. XVIII. Priorités ou simultanéités (=) d’arrêts ou de départ,
et vitesses (enfants) :
| Arrêt en premier | Départ en premier |
Vitesses A>B B>A A=B |
||||
| A | B | = | A | B | = | |
| A arrête B 0 | 10 | 25 | 2 | 13(14 ?) | 20 | 32 2 1 |
| B » A 0 | 17 | 26 | 0 | 16 | 27 | 40 3 0 |
| Mutuels … 0 | 0 | 4 | 0 | 0 | 2 | 4 0 0 |
| Indépendants 0 | 0 | 2 | 0 | 0 | 4 | 1 1 0 |
Un des adultes a vu A partir avant B à 30 tr/min (simultanéité à 5 et 15). Un décalage de 20 d. suffit mais est nécessaire pour compenser cette impression et à 40 d. c’est B qui part le premier (il faut un décalage de 50 d. et abaisser la vitesse à 15 tr. pour supprimer l’impression). Les vitesses sont donc responsables de tels effets perceptifs.
Chez les enfants on constate donc que B est fréquemment perçu comme partant le premier (29-30 car sur 78) et comme s’arrêtant le premier (27 cas sur 78) aussi bien quand A semble arrêter B que dans le cas inverse. Dans le premier de ces deux cas on est donc en présence de ce paradoxe que A semble freiner B quand bien même B est dit s’arrêter
1 Voir la recherche XXXIV sur ces variétés de causalité tactile.
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avant A ! Le paradoxe augmente quand on constate que dans presque chacune de ces réponses il y a en plus impression de poussée de A sur B (il est vrai que chez l’enfant pousser peut signifier bien des choses). Mais il est bien vraisemblable qu’en plus des effets perceptifs dus à la vitesse il intervient, ici comme ailleurs, une indifférenciation notionelle et verbale entre la priorité spatiale et la priorité temporelle. Le paradoxe dynamique n’en subsiste pas moins et il conviendra de chercher à l’interpréter. Voici à titre de données le nombre des poussées, des chocs et des contacts sur 21 enfants (tabl. XVI) :
Tabl. XVIII bl,. Poussées, chocs et contacts sur 21 enfants :
On voit que si les contacts diminuent avec la vitesse, les chocs et les poussées augmentent par contre, le choc impliquant en général le contact tandis que ce n’est pas le cas de la poussée.
§ 10. La structuration des configurations présentées🔗
Comme on s’en est douté au cours de ces pages et comme on vient encore de le voir au terme du § précédent, le grand problème qui se pose à propos de chaque impression causale enfantine et même adulte est de savoir à quel point la structuration des données perçues est achevée et par quelles étapes elle passe avant cet achèvement. Aussi avons-nous consacré un soin particulier à étudier les structurations chez l’enfant. Nous avons notamment tenu, pour chaque recherche à faire reproduire au moyen de cubes de bois et d’un matériel divers les mouvements perçus sur le dispositif, ce qui d’ailleurs soulève un nouveau problème : celui de la coordination entre les mouvements perçus visuellement et ceux qu’il s’agit d’exécuter pour imiter les données visuelles. Néanmoins ce procédé fournit d’utiles indications sur la structuration elle-même.
Nous avons commencé ces recherches par un sondage préliminaire, antérieur encore à celui du § 1 (tabl. I) où nous avions repris tel quel le dispositif de Michotte dans son exp. n° 1 y compris ses figures carrées de 5X5 mm, que nous avons portées à 10X5 mm dans la suite pour les raisons qu’on va voir, et ses vitesses de 1 : 1 (portées ensuite au rapport 3 : 1 que Michotte lui-même indique comme meilleur). Or, avec ces deux conditions de figures de 5X5 mm et de vitesses 1 : 1 (avec trois durées de 0, 20 et 50 d. pendant lesquelles les objets restent en contact), nous avons constaté, sur une vingtaine de sujets de 7 ;4 à 8 ;8 ans, qu’au lieu
| Vitesses tr/min | 5 | 15 | 30 | 60 |
| — | — | — | — | |
| Contacts | 17 | 17 | 11 | 9 |
| Poussées | 5 | 6 | 15 | 14 |
| Chocs | 4 | 4 | 10 | 12 |
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de percevoir un lancement, la grande majorité des sujets avaient de tout autres impressions :
Le noir (4) pousse le rouge (B) et B pousse A : ils se croisent.
B va vers A et après on ne le voit plus. A va et vient.
B pousse A et s’en va avec.
A arrive vers B et B passe par-dessus A : ils se poussent.
Idem, mais parfois A passe dessus B, d’autres fois l’inverse.
Idem, mais l’un passe derrière l’autre (rare).
Idem, mais A change de couleur en passant par-dessus (ou par derrière ou par devant). Ce changement de couleur peut intervenir sans être signalés de même que, bien souvent, l’enfant ne parle pas de poussée et, quand on lui demande s’il en a eu l’impression, répond « Ah ! oui » comme si cela allait de soi.
Mouvements verticaux : « ils montent, ils descendent ».
On se trouve ainsi en présence d’une dominance de l’intégration syncrétique sur la ségrégation, avec plusieurs degrés d’interprétation (couleurs, mouvements confondus, etc.), la ségrégation n’étant jamais suffisante pour aboutir à la perception d’un lancement. En une phase initiale tout serait confondu, sauf en général le sens global du mouvement, mais le mouvement réel resterait lui-même indifférencié des mouvements apparents, plus fréquents et se produisant en des conditions moins restrictives chez l’enfant que chez l’adulte. En une deuxième phase les présentations successives sont moins liées et le mouvement réel l’emporte peu à peu, mais pas de façon constante. En une troisième phase les couleurs sont distinguées mais la ségrégation des objets n’existe pas encore : il y a mouvement unique d’un des objets. Une quatrième phase, enfin permettrait de distinguer objets, couleurs et déplacements tout en reliant ceux- ci, ce qui produirait les effets lancement et déclenchement pour les courts contacts et l’indépendance des deux mouvements pour les contacts plus longs.
En effet, étant données ces difficultés de ségrégation, les passages par-dessus, etc. encore très fréquents pour un contact de 0 à 20 d. font place qu’au-delà au lancement proprement dit. Quant aux sujets de 12-13 ans examinés lors de ce sondage, ces phénomènes d’intégration syncrétique subsistent encore dans le 50 % des cas. Ils sont naturellement renforcés par une vision périphérique.
Une fois en possession de nos techniques définitives, nous avons continué à nous occuper de la structuration des sujets et allons maintenant fournir quelques-uns des renseignements recueillis en les analysant par groupes d’âge.
I. Les sujets de 4-6 ans. — Outre les observations faites à propos de la manipulation des cubes destinés à la reproduction des mouvements perçus, nous avons dressé sur 20 sujets un tableau des vitesses, priorités
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temporelles et contacts à la phase terminale de structuration qu’il a été possible d’obtenir, les phases en question correspondant chez les petits, avec les figures de 10x5 mm à ce que nous venons de décrire chez les sujets de 7-8 ans sur les figures de 5x5 mm.
Tabl. XIX. Résultats spatio-temporels et cinétiques
de la structuration sur 20 sujets de 4-5 ans .1
| Vitesse | Départ en premier (A) (=) (B) | + 10 | +5 | Contact perçu 0 — 10 — 15 — 20 | — 30 | |||
| A>B | A=B | B>A | ||||||
| P . .. | 1 | 1 | 1 | 1 — 2 | 1 | — | — 1 1 — | 1 |
| C . .. | 1 | — | — | — 1 1 | — | — | — | |
| PC .. | 6 | 2 | 3 | 2— 3 | — | — | 2 5 2 2 | 1 |
| D . .. | — | — | 3 | 3 | — | 1 | — 1 — 2 | — |
| Total | 8 | 3 | 7 | 6 1 6 | 1 | 1 | 2 7 3 4 | 2 |
| 4-5 ans | 5-6 ans | |||||||
| (1) Structuration quasi-immédiate (perceptive et reproduite) | 3 | 2 | ||||||
| (2) Structuration progressive (déformations motrices persistantes) .. | 8 | 6 | ||||||
| (3) Structuration difficile ou partielle . . . | 6 | 2 | ||||||
| (4) Structuration non obtenue ou structure sans impression causale | 4 | 0 |
D’autre part sur 31 sujets dont 21 de 4-5 ans également (dont 14 figurent au tableau précédent), et 10 de 5 ;10 à 6 ;8 nous avons pu effectuer le classement suivant qui, sans donner les détails du tabl. XIX fournit une idée des difficultés de structuration et de reproduction motrice :
Tabl. XX. Variétés de structuration et de reproduction sur 21 enfants
de 4-5 ans et 10 de 5-6 ans :
Sous (4) est classé entre autres un sujet réexaminé à deux reprises et qui, après avoir atteint une bonne structuration, continue à ne pas voir de poussée. On est cependant parvenu à lui faire reproduire momentanément une image de poussée en lui faisant entendre un « toc » à l’impact. Mais il n’en est pas résulté d’impression stable.
1 Abbréviations : P = poussée ; C = contact ; D = déclenchement.
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II. Les sujets de 6-8 ans. — La structuration est meilleure à ce second niveau d’âge, en ce sens que l’on parvient à obtenir une structuration correcte chez à peu près tous les sujets, les seules différences avec l’adulte (d’ailleurs de degré et non pas de nature) tenant à la perception d’un contact apparent lorsqu’il n’est pas objectivement donné (tabl. I, II, IV et IVb", V et VII), ainsi qu’à l’estimation des vitesses relatives et des priorités spatio-temporelles (tabl. XVIII). Mais si la structuration est meilleure qu’à 4-5 ans, elle n’est pas immédiatement correcte chez tous les sujets et l’on retrouve les mêmes traits que précédemment, simplement plus vite atténués. Par exemple, pour le lancement avec ou sans contact, les mouvements verticaux des objets sont signalés avant les mouvements horizontaux réels ; de même une priorité inversée des mouvements, qui peut tenir à une priorité spatiale mais aussi, semble-t-il, à une inversion générale de la configuration. On observe également des combinaisons de mouvements horizontaux et verticaux : par exemple A va frapper B qui part accompagné de A vers le haut. Une impression de poussée peut donc exister sans qu’elle soit correctement structurée. On peut aussi se trouver en présence d’une seule phase (la première en général), avec retour de A à son point de départ, seul ou accompagné de B, etc. ; ou de deux phases mais A accompagne B au lieu de rester immobile ; ou d’un même accompagnement, mais avec mouvement de retour de A au centre ou à son point de départ, seul ou accompagné de B, etc. Dès qu’une distance à l’impact est perçue, elle a tendance à déformer systématiquement la perception et la reproduction : les déplacements des mobiles deviennent parallèles, synchrones, parfois précédés par un embryon de configuration.
III. Les sujets de 12-14 ans et adultes. — La structuration s’améliore de plus en plus avec l’âge, jusqu’à être immédiate chez la plupart des sujets de troisième niveau perceptif. C’est ainsi qu’à comparer les trois groupes d’âge du tabl. VII on constate que les contacts apparents disparaissent pratiquement dès le décalage de — 5 (et pour le niveau de 12-14 ans plus encore que chez l’adulte). Mais ce n’est pas à dire que la structuration soit parfaite dans tous les cas. Chez trois des douze adultes du tabl. IV les phénomènes décrits plus haut chez les enfants de 6-8 ans (sous II) ont pu être retrouvés, mais au début des présentations. Après quoi ces défauts de structurations disparaissent, semble-t-il, pour autant qu’on se base sur la perception seule ; mais ils peuvent réapparaître (ce qu’on remarque par les réponses et ce que confirme la reproduction au moyen des objets modèles) quand il y a une différence sensible dans une configuration par rapport aux précédentes. En général, il semble que les déformations de la configuration relèvent soit de l’accentuation de l’un de ses aspects, peut-être par une sorte d’interprétation préalable aussi bien que par une perception déficitaire (mais il peut y avoir interaction des deux), soit par une sorte d’interférence ou de chevauchement entre
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les phases, ou d’une fausse ordination. Par exemple, une fausse priorité telle que B parte en premier avec la vitesse de A et en sens inverse, résulte du fait que la dernière phase est prise pour origine, avec assimilation à la première dans son aspect dynamique, le tout étant inversé dans la direction du mouvement (il est possible que l’inversion ait alors été réelle, si elle a précédé ce mélange des phases en le favorisant).
Voici un exemple de ce qui peut se présenter encore chez un adulte pour le lancement, après deux présentations. Essai n" 3 (vitesses 20/120 donc rapport 6 :1, et intervalle de — 10 avec espace à l’impact de 4 mm) : (1) A immobile et B mobile à gauche de A. (2) A et B se déplacent simultanément, B fait un plus grand chemin. (3) A et B se déplacent en même temps, mais A s’arrête avant B (estimation des longueurs : parcours de 3-4 cm, intervalle (entre les mobiles de 1 cm). (4) A et B non simultanés, reproduction correcte. Au total il a fallu 15 présentations entrecoupées de cinq récits. C’est au moment où un contact durable de + 10 est établi que le sujet remarque enfin la lenteur relative de B par rapport à A, alors qu’il leur attribuait jusque là une vitesse égale (pour un rapport de 6 :1 1). Le sujet est peu sensible à l’impression causale et ne l’éprouve que pour un décalage nul, en fixant très périphériquement le A sans le suivre, ou bien à au moins 20 cm au-dessus de l’impact.
Un autre adulte a présenté la même déformation au début, avec la même combinaison mais pour un rapport de vitesses de 3 :1 seulement (mouvements simultanés de A et B). Mais en réduisant l’espace à 2 mm, la structuration correcte s’établit « comme si (A) poussait quelque chose entre lui et (B) ». Dans presque tous ses essais le sujet ne perçoit que de la poussée ».
Il convient de retenir ces difficultés de structuration chez l’enfant et jusque chez quelques adultes exceptionnels, pour mieux comprendre ce que nous allons être conduits à soutenir des limites plus floues de la causalité perceptive enfantine et de la précision moins grande des compensations qui la caractérisent.
Partie II.
Essai d’interprétation🔗
Pour mieux analyser les faits perceptifs eux-mêmes, il convient de commencer par dresser un inventaire des interprétations connues de la causalité en général, notionnelle comme perceptive, car il est utile d’avoir à l’esprit l’ensemble de toutes les hypothèses possibles et non pas seulement celles que l’on décide a priori devoir convenir seules à la perception.
§ 11. Les interprétations de la causalité en général🔗
En un article préliminaire paru en 1941 1, Michotte distinguait trois interprétations du rapport causal : celle de Hume, celle de Maine de Biran et une troisième dont il faisait à l’un de nous l’honneur de la lui attribuer, mais à tort car il s’agit simplement, en ce troisième cas, d’une variété de l’interprétation rationaliste classique (Kant, etc.) selon laquelle le lien causal est le produit soit d’une déduction proprement dite (causa seu ratio disait déjà Descartes) soit en général d’une action coordina- trice du sujet. Après quoi Michotte ajoutait la causalité perceptive conçue comme un quatrième type possible d’explication de la causalité.
En son ouvrage sur la causalité perceptive (1946) Michotte ramène à deux les interprétations de la causalité antérieures à la sienne : celle de Hume et celle de Maine de Biran. La causalité selon « les études de Piaget » devient une variété rajeunie de la causalité biranienne. C’est donc, en fin de compte, à ces deux grands types d’interprétation de la causalité que Michotte oppose la sienne à titre de troisième et dernière variété possible.
Or, nous avons deux retouches à proposer à cette classification, retouches qui semblent n’engager à rien mais dont la suite montrera qu’elles conduisent précisément à cet élargissement du problème de 1’« ampliation du mouvement » que nous annoncions dans notre introduction : la première consisterait à rétablir l’interprétation de la causalité fondée sur l’activité coordinatrice du sujet ; et la seconde, qui est plus lourde de conséquences, consisterait à considérer la causalité perceptive, non pas comme un quatrième type d’explication de la causalité
1 A. Michotte, La causalité physique est-elle une donnée phénoménale ? Pijdschrift voor Philosophie, t. III, pp. 290-328 (1941).
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mais comme un nouveau domaine de causalité auquel pourraient s’appliquer indifféremment les trois premiers types d’interprétation, conçus comme les trois seuls possibles.
En effet, l’on ne saurait concevoir la connexion causale que de trois manières seulement, si l’on s’en tient à ses caractères les plus généraux. En premier lieu, ou bien cette connexion est perçue ou conçue comme ne correspondant à aucune productivité dans le réel, mais seulement à des successions temporelles régulières (s’expliquant alors par le jeu des associations ou habitudes), ou bien elle correspond à une productivité perçue ou conçue comme réelle. D’où une première dichotomie : la causalité selon Hume et les autres formes d’interprétation. En second lieu, si la causalité est perçue ou conçue comme correspondant à une productivité, ou bien le lien unissant l’agent au patient peut être atteint sous la forme d’un passage sensible (passage d’un mouvement, d’un flux, d’un courant, etc., traversant d’une manière visible ou audible, etc., soit l’espace, soit les frontières entre l’agent et le patient), ou bien on ne perçoit pas le passage comme tel mais on le compose ou on le recompose par un mécanisme coordinateur inhérent au sujet (déduction, jeu de compensations perceptives, Gestalt, etc.). D’où une deuxième dichotomie, qui oppose Maine de Biran à la causalité par coordination plus ou moins active du sujet.
D’où le tableau :
I. Connexions temporelles objective sans productivité réelle …. Hume II-III. Productivité objective :
II Passage sensible d’un courant d’action .. Maine de Biran III. Composition due à l’activité coordinatrice du sujet
Reprenons une à une ces trois interprétations possibles :
1. Pour Hume, les seules données objectives sur lesquelles s’appuie la causalité consistent en successions temporelles régulières : l’événement A précède toujours l’événement B. Mais entre A et B on ne saurait percevoir aucun passage d’action ni établir aucune connexion objective : l’impression causale selon laquelle A produit B est donc simplement le résultat d’une association ou habitude acquises, dont la force donne l’illusion de la nécessité.
II. L’effort de Maine de Biran est au contraire de trouver au moins une situation privilégiée dans laquelle on puisse atteindre à titre de donnée sensible le passage d’un courant d’action entre A et B. Biran croit trouver cette situation dans le cas du mouvement volontaire, où, le moi étant cause et l’effet étant constitué par un mouvement périphérique le courant d’action est perçu à titre de « sensation d’innervation » ; cette sensation fournirait ainsi l’appréhension du passage lui-même de A à B, sous la forme d’un courant nerveux efférent. Dans le cas choisi par
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Maine de Biran le « passage sensible » correspond seulement à une « sensation d’innervation », mais rien ne l’empêcherait de correspondre en d’autres cas à une impression visuelle, etc. (opinion à laquelle nous n’assimilerons pas, disons-le d’emblée, la thèse centrale de Michotte, mais des explications comme celles de Metzger ou de Duncker).
III. L’interprétation du troisième type admet avec Maine de Biran contre Hume que le sujet parvient à percevoir ou à concevoir dans le lien causal une productivité objective, mais considère que cette productivité n’est jamais donnée sous la forme d’un passage sensible : elle est construite et non pas donnée, c’est-à-dire qu’elle se présente comme la résultante d’une composition. En d’autres termes, la productivité inhérente au lien causal correspondrait, selon ce troisième point de vue, à une reconstitution plus ou moins rapide, immédiate en certains cas, différée en d’autres. Sur le terrain de la causalité notionnelle, cette composition ou reconstitution est due à une coordination intelligente, consistant en l’établissement d’un système de compensations. C’est ainsi que, au niveau des opérations logico-mathématiques, la causalité se réduit à un système de transformations telles que l’acquisition attribuée au patient B corresponde à une déperdition chez l’agent A : dans le cas du mouvement transitif, par exemple, l’énergie cinétique perdue par l’agent est acquise par le patient, sauf une fraction se dissipant en chaleur, etc. : la causalité apparaît alors comme l’assimilation du processus donné à un système opératoire dans lequel la composition des transformations laisse invariante une certaine quantité (d’énergie, etc.) transmise par l’agent au patient. Aux niveaux préopératoires, la causalité consiste simplement en une assimilation des processus donnés à ceux de l’action propre, mais cette situation, sans être identique à une assimilation à des structures opératoires, lui est cependant analogue parceque les opérations ont leur source dans l’action et que, avant les coordinations entre opérations existent des coordinations entre actions. On constate alors déjà l’existence d’un système, quoique plus rudimentaire, de compensations : l’action dépense un certain travail dont est bénéficiaire le mobile sur lequel elle a porté.
Or, rien n’oblige ces trois types d’interprétation de la causalité à se limiter au domaine des connexions causales conceptuelles ou représentatives. On constate au contraire que la causalité selon Hume fait appel à des mécanismes d’association qui pourraient jouer déjà sur le plan sensori-moteur antérieurement à toute conceptualisation et que la causalité selon Maine de Biran invoque explicitement un facteur perceptif sous la forme d’une « sensation d’innervation » (d’ailleurs entièrement hypothétique). Quant à la causalité par coordination compensatrice, elle pourrait être élargie, comme nous allons le voir, dans la direction des compensations perceptives avec régulations plus ou moins approchées.
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Le problème qui se pose maintenant est de savoir si le fait d’invoquer une causalité perceptive constitue à soi seul une quatrième interprétation ou si nous allons retrouver sur le terrain de la perception les trois mêmes et seules interprétations, qui toutes trois pourraient constituer des explications du phénomène perceptif de 1’« ampliation du mouvement ».
Il n’est pas inutile de rappeler à cet égard que la plupart des notions physiques élémentaires, par opposition aux notions logico-arithmé- tiques, correspondent à des structures perceptives déterminées. 11 existe ainsi une perception de l’espace, du temps, de la vitesse, de l’objet en général, etc., comme il existe des notions d’espace, de temps, de vitesse et d’objet. Or, cette correspondance entraîne également un parallélisme des différents types d’interprétation de ces structures sans que l’existence de la perception constitue à soi seul une explication du mode de formation de la notion. Par exemple, l’existence d’une perception de l’espace ne nous renseigne pas ipso facto sur le rôle de l’expérience ou des mécanismes innés dans la constitution de l’espace, car, de même qu’il existe un apriorisme de l’espace conceptuel (cf. la position de Poincaré sur la nature innée du « groupe des déplacements ») et un empirisme de l’espace notionnel, de même on peut interpréter les perceptions de l’espace sur le mode nativiste ou empiriste. L’existence de la perception correspondant à la notion considérée élargit donc simplement le champ des problèmes, mais ne les résout pas sans plus, puisque l’interprétation du donné perceptif oscille entre’ les mêmes grandes solutions possibles que celle de l’espace notionnel en général.
La situation nous paraît être exactement la même en ce qui concerne la causalité notionnelle et perceptive. C’est un très grand progrès, dont nous sommes redevables à Michotte, que d’avoir mis au point notre connaissance d’une causalité perceptive et d’en avoir dégagé les lois jusqu’à les résumer en cette formule frappante de 1’« ampliation du mouvement ». Mais cette ampliation soulève à son tour les mêmes problèmes que la causalité conceptuelle, et cela, selon les mêmes trois grands types d’interprétation rappelés, qui sont les seuls possibles. En effet, selon quel mécanisme le mouvement du patient B est-il rattaché à celui de l’agent A ?
Première alternative : ce rattachement s’expliquerait par une simple répétition, auquel cas il serait de nature associative, ou bien au contraire il tiendrait au jeu des facteurs intervenant dès les premières présentations de la configuration donnée, et relèverait donc d’une structure actuelle, indépendamment des répétitions ou associations. La première branche de cette alternative sera désignée par I ; quant à la seconde, qui correspond aux solutions II et III, elle conduit à une seconde alternative : s’il y a structure actuelle, ou bien l’ampliation est due au fait que l’on perçoit le passage sensible d’un courant d’action ou d’un mou-
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vement, etc., entre les mobiles A et B (solution II), ou bien on ne perçoit aucun passage de ce genre, mais l’action de A sur B est perçue à titre de résultante d’une composition proprement dite (solution III), pouvant reposer entre autres sur un jeu de compensations.
Examinons une à une ces trois possibilités :
1. On pourrait donc d’abord interpérter l’ampliation du mouvement par un mécanisme associatif, et cela en invoquant deux facteurs distincts et d’ailleurs compatibles. (la) La répétition au cours même de l’expérience : le seul fait de percevoir plusieurs fois de suite le mouvement de A précéder celui de B créerait une association entre eux, de telle sorte que le premier serait perçu comme cause du second. (1b) Mais dès la première perception du dispositif, la perception pourrait recevoir une signification causale par association avec les expériences antérieures (mouvement transitif des boules, etc.) : en ce second cas, l’ampliation du mouvement se réduirait à une sorte de « Gestalt empirique » au sens de E. Brunswick, cette dernière étant interprétée sur le mode association- niste (ce qui n’est nullement impliqué dans la notion de « Gestalt empirique »).
IL La solution II, qui correspond par ses caractères généraux à celle de Maine de Biran (perception sensible d’un courant d’action entre A et B) est non seulement concevable, mais encore a été soutenue explicitement. En effet, dans leurs travaux respectifs sur la causalité perceptive, Duncker et Metzger ont défendu l’idée que le mouvement du patient B est rattaché à celui de l’agent A parce que l’on percevrait le passage du mouvement lui-même de A à B. Quant à Michotte il rejette pour son compte cette interprétation (p. 136) mais nous verrons que son idée d’une « métamorphose » du mouvement de A en celui de B (p. 127) pourrait être considérée comme orientée dans cette même direction.
111. La solution III qui correspond, sur le terrain notionnel à la causalité par coordination déductive, consiste alors à considérer l’ampliation du mouvement comme le résultat d’une composition : on percevrait ainsi, à proprement parler, la résultante de cette composition et non pas un passage de A à B perçu en tant que passage sensible.
La différence entre les solutions II et III se réduit donc essentiellement au point suivant. Selon la solution II on peut distinguer trois phases dans le processus causal :
(1) Perception du mouvement de A ;
(2) Perception d’un mouvement (ou d’un flux, etc.) passant de A à B ;
(3) Perception du mouvement de B.
La causalité proviendrait alors de l’identité perçue entre ces trois mouvements, puisque ce serait le même mouvement qui animerait d’abord A, puis passerait sur B et l’animerait enfin à son tour. Pour la
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solution III, au contraire, il n’y aurait pas de phase (2) mais uniquement les phases (1) et (3), et, si le mouvement de B (phase 3) est perçu comme prolongeant le mouvement de A (phase 1), ce n’est pas parce que le sujet le « voit passer » de A en B mais parce que, en vertu d’un mode de composition restant à déterminer, et dont la notion d’« ampliation » exprime simplement la présence, le mouvement de B est rattaché à l’action de A lui-même.
Autrement dit, pour la solution III, la phase (2) ne correspond pas à une perception distincte de celles des phases (1) et (3) mais à une composition inhérente aux activités perceptives du sujet et reliant de façon directe les phases (1) et (3). Michotte se borne à affirmer que le mouvement de B (3) est « rattaché » ou est perçu comme « appartenant » au mouvement de A (1) sans que la phase (2) corresponde donc à une phase distincte. Nous préférerions dire, pour notre part, que le sujet ne voit pas passer de mouvement de A à B, mais perçoit que le mouvement a passé, ce qui n’est pas identique. Nous ne saurions pour le moment caractériser cette reconstitution immédiate que par le terme de composition, voulant exprimer par là le fait que la liaison causale n’est jamais perçue à titre de donnée sensible mais seulement de résultante de l’ensemble des données sensibles, dont aucune ne correspond au passage lui-même de A à B 1.
La solution III converge ainsi avec la solution I en ce sens que toutes deux excluent la perception directe d’un passage entre l’agent et le patient et que toutes deux attribuent 1’« impression » de causalité (comme dit très justement Michotte en un sens qui n’implique pas cette perception du passage comme tel) au sujet lui-même. Mais, tandis que la solution I se borne, en ce qui concerne cette intervention du sujet, à invoquer un mécanisme associatif résultant de la répétition des séquences temporelles, la solution III recourt à une structure actuelle, c’est- à-dire à une activité proprement dite de composition ou de mise en relation. Les solutions II et III convergent donc en ce qu’elles attribuent l’impression de la causalité à une structure actuelle, c’est-à-dire à l’ensemble des données simultanément perçues. Mais, tandis que la solution II réduit la causalité perceptive à une sorte d’enregistrement direct ou de simple lecture, comme si le lien causal correspondait à un passage sensible (= perçu à titre de donnée sensorielle distincte, qu’elle soit apparente ou réelle) entre l’agent A et le patient B, la solution III consiste à considérer la perception d’un lien causal comme la résultante
1 Nous ne considérons pour l’instant que les deux figures ordinaires, l’agent A et le patient B. En cas d’intervalle entre A et B, certains sujets éprouvent une impression de compression en percevant alors le milieu intercalaire comme occupé par de l’air, de l’eau, etc. En ce cas, tout ce qui précède demeure inchangé, sauf qu’il faut distinguer deux actions successives : celle de l’agent A sur le milieu intermédiaire A’ et celle de A’ sur le patient B. On ne perçoit alors aucun passage sensible de A à A’ ou de A’ à B, mais à nouveau une résultante de chacun de ces deux effets.
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d’un mécanisme de composition. Sur le terrain de la causalité notionnelle ou opératoire, cette composition s’explique aisément par l’intervention de la déduction ou par une coordination intellectuelle de différents niveaux reliant en un jeu de compensations variées les transformations données. Par contre, sur le terrain de la causalité perceptive, sur lequel il ne saurait être question de faire intervenir des représentations ou des opérations inconscientes, tout le problème et de déterminer en quoi peut consister la composition supposée.
§ 12. Le problème de la transmission des actions de l’agent et la parenté entre la causalité perceptive et les « constances » perceptives🔗
Cherchons donc, en nous appuyant d’ailleurs sur les analyses de Michotte autant que sur les faits observés par nous, à déterminer en quoi consiste la transmission apparente des actions de l’agent A au patient B :
1° Notons en premier lieu qu’il n’est pas question d’un passage matériel entre A et B : on ne perçoit aucune particule traversant l’intervalle ou les frontières de A ou de B pour assurer le lien causal. Il ne s’agit que d’actions ou de mouvements et non pas d’objets, de grandeurs, de formes, ou d’autres attributs matériels.
2° Michotte conteste (p. 136) que l’on voie passer un mouvement de A à B au sens de Duncker ou Metzger. On ne perçoit notamment aucun mouvement phi entre A et B. Nos faits confirment ces négations, même dans les cas d’impressions de « compression » ou d’intermédiaire élastique.
3° Michotte admet cependant (chap. VIII) qu’en certains cas (un point lumineux mobile se rapprochant d’un disque rouge) on « puisse » voir le mouvement du mobile se détacher de lui et passer derrière l’objet fixe (p. 132). Mais : (a) cette situation (exp. 47) ne comporte pas d’impression causale ; et (b) on ne perçoit rien de pareil dans le cas des impressions causales typiques (lancement et entraînement).
4° Au cours du même très intéressant chap. VIII, où il manifeste comme une sorte de regret à l’égard de l’hypothèse du passage sensible (de ce que nous avons appelé au § 11 la solution II), Michotte assimile momentanément la transmission causale à une « métamorphose », entendant par là le changement apparent de la forme d’un objet (par exemple une droite suivie immédiatement d’une courbe, en présentation tachistos- copique donne l’impression d’être « métamorphosée » en cette courbe) : le mouvement de B (« écartement-rejet ») constitue, nous dit-il, « le prolongement métamorphosé du mouvement préexistant de l’objet moteur » (p. 127). Il revient plus loin sur cette idée en parlant de « la métamorphose du rapprochement-choc en écartement-rejet » (p. 136).
5
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Notons d’emblée que Michotte n’invoque plus cette métamorphose dans ses conclusions 1 et se borne à recourir à la notion de l’ampliation du mouvement sans plus chercher à expliquer le mécanisme formateur de cette ampliation. Mais, si l’on était tenté de rendre compte de l’ampliation par la métamorphose elle-même (ce qui consisterait donc à revenir sous une forme indirecte à la solution II), nous aurions deux objections à adresser à une telle interprétation :
(a) Si la notion de métamorphose est claire dans le cas d’un objet qui change de forme (exp. 46 de Michotte) elle ne présente plus de signification comparable dans le cas d’un mouvement qui change, non pas de forme, mais de support (= de mobile) ou de vitesse, de qualité activité- passivité, etc.
(b) On ne perçoit pas de métamorphose dans le cas de l’impression causale, tandis qu’on la perçoit bien dans le cas d’une droite qui devient courbe et réciproquement.
5° Renonçant ensuite, semble-t-il, à cette hypothèse d’une métamorphose, Michotte décrit finalement la transmission de l’action causale en termes plus généraux, tels que « prolongement », « extension » et surtout « ampliation », dans le sens suivant : le mouvement de B est simultanément perçu comme attaché à B et comme émanant de celui dont A était animé avant son action sur B.
Précisons encore (ce qui n’est nullement une critique à l’égard de Michotte) que ces termes de prolongement, extension ou ampliation pourraient être pris en deux sens bien différents :
(a) Ils pourraient être interprétés comme décrivant le passage de l’action causale de A à B en tant que ce passage est perçu durant une phase distincte du processus (cf. la phase 2 distinguée au § 1) et correspond à une donnée sensible. Or, ni Michotte ni nous n’avons jamais constaté d’impression de ce genre chez les sujets : on perçoit le mouvement de A et celui de B ainsi que divers effets de choc, de poussée, de compression, etc., mais tant ces mouvements que ces effets particuliers sont toujours perçus soit sur A soit sur B soit exceptionnellement sur des objets intercalaires A’ perçus à titre de milieux solides ou surtout élastiques : on ne perçoit par contre jamais à titre de donnée sensible un mouvement ou un flux traversant l’espace vide entre A et B (ou entre A et A’ ou A’ et B) ou traversant les frontières (au sens de la frontière perceptive des figures, étudiée par Rubin) entre A et B (ou entre A et A’, etc.).
1 Par contre, au cours du chap. VIII, Michotte nous semble plus près qu’il ne le croit de la solution II, tandis que les « études de Piaget », qu’il interprète comme un rajeunissement de la thèse biranienne, sont, du point de vue de leur auteur lui-même, aux antipodes des tendances propres à Maine de Biran. Il faut croire qu’on est toujours le biranien de quelqu’un !
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(b) Les notions de prolongement, d’extension ou d’ampliation peuvent, d’autre part, constituer les descriptions de diverses résultantes, et c’est nécessairement ce sens qu’elles comportent si l’on exclut le recours à un passage sensible. Mais il reste alors à trouver le mécanisme de la composition de ces résultantes.
Or, dire que le mouvement de B est perçu comme prolongeant celui de A sans qu’on l’ait vu passer de A à B signifie donc qu’il y a conservation de quelque chose dans la succession de ces mouvements. Michotte lui-même insiste sur cet aspect de conservation lorsqu’il compare la causalité perceptive à la causalité mécanique (pp. 217-219, chap. XIV). Peut-être pourrait-on faire un pas de plus et classer la causalité perceptive dans l’ensemble des phénomènes de conservation perceptive habituellement désignés sous le nom de constances 1. Plus précisément, si nous dénommons « conservations perceptives » l’ensemble de ces mécanismes, y compris la causalité, nous serons conduits à distinguer deux sous-classes en cet ensemble : les conservations limitées aux transformations (apparentes ou réelles) d’un seul objet, donc les constances perceptives, et les conservations liées aux transformations simultanées ou successives de deux objets au moins donc la causalité perceptive :
Remarquons alors que, outre leur caractère fondamental de conservation, ces divers phénomènes présentent en commun deux autres propriétés générales, qui sont d’ailleurs peut-être spéciales, en leur conjonction, à cette grande catégorie d’effets perceptifs.
De leur caractère fondamental, qui est donc de constituer des processus de conservation, découle directement, d’abord, ce premier caractère subsidiaire que l’on peut désigner, selon le vocabulaire de Michotte, par les mots de dédoublement phénoménal. En effet, chacun de ces processus comporte nécessairement un aspect de transformation et un aspect de conservation2 ; or, comme ces deux aspects sont perçus simultanément, il en résulte une impression de dédoublement phéno-
1 Il resterait alors à examiner si la causalité perceptive est à la causalité notionelle ou opératoire (causa aequat effectue) comme les constances perceptives sont aux conservations opératoires. Tel est peut-être le problème central des relations entre la perception et la notion.
2 Nous disons nécessairement car la conservation d’une qualité sans la transformation des autres serait une pure identité et non pas une conservation :
| Conservations |
I. Transformations ) d’un même < i objet I |
. Conservation des ∣ grandeurs, formes, J ’ couleurs, sons, etc. 1 | = Constances perceptives |
| perceptives | 111. Transformations ( | ||
| ’ simultanées ou | 1 Conservation ∣ | / = Causalité | |
| successives de | ; dynamique ( | j perceptive | |
| deux objets ( |
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ménal. Dans le cas de la constance des grandeurs, par exemple, on perçoit simultanément la grandeur apparente (résultant de la transformation projective due à l’éloignement) et la grandeur réelle (résultant de la conservation). Dans le cas de la constance de la forme, on perçoit simultanément la forme apparente, due aux transformations perspectives, et la forme « réelle » correspondant à la conservation (perspective dans la position et à la distance usuelles de perception). Pour ce qui est de la constance de la couleur, on perçoit simultanément la couleur apparente, dues aux transformations de la phanie et la couleur « réelle » due à la conservation de la leucie. Dans le cas de la constance du son, enfin, on perçoit également à la fois l’intensité apparente (transformation due à la distance) et le son réel (conservation). Bref, en chaque constance il y a dédoublement phénoménal dus aux effets réunis de la transformation et de la conservation.
Or, dans le cas de la causalité perceptive le dédoublement phénoménal décrit par Michotte revient au même : le mouvement de B est perçu simultanément comme étant un déplacement de B (transformation de son état cinétique antérieur) et comme le prolongement du mouvement de A (conservation du mouvement). Ici encore, le dédoublement phénoménal résulte donc, comme dans les constances, de l’union de la conservation et de la transformation, ou, plus précisément, du fait que l’on perçoit une qualité (qui est, dans le cas particulier, le mouvement ou plus précisément ses caractères dynamiques) se conservant à travers la transformation.
Le second caractère subsidiaire, commun à toutes les constances et lié nécessairement aussi à la conservation est l’existence de compensations assurant cette conservation.
Dans le cas de la constance des grandeurs, la diminution de la grandeur apparente est compensée par l’augmentation de la distance. Le problème est naturellement alors de comprendre par quel mécanisme cette grandeur apparente, qui est évaluée elle-même d’une manière beaucoup plus grossière que la grandeur « réelle » (et selon une erreur moyenne qui augmente avec l’âge) peut être mise en relation avec la perception des distances, elle-même assez imprécise également, jusqu’à donner un produit de compensation (la grandeur dite constante) souvent plus précis que ses composantes. Cependant les expériences d’Hastorf et Way (1952) ont bien montré le rôle nécessaire de la connaissance perceptive des distances dans la constitution de la grandeur « réelle », et celui de la grandeur apparente ne saurait non plus faire de doute. D’autre part, le jeu des compensations ne saurait, semble-t-il, se cons- on ne parle pas, par exemple, de conservation perceptive (constante) pour désigner la permanence des qualités d’un objet proche immobile et sans changement de couleur, ni même d’un objet animé d’un mouvement ne le déformant pas.
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tituer selon un mécanisme comparable à l’équilibre physique immédiat de deux forces (égalité des moments de sens contraire), mécanisme qui excluerait l’intervention des activités du sujet : en effet, si l’enfant présente une légère sous-constance en moyenne, qui diminuée avec l’âge, l’adulte par contre présente en moyenne une surconstance souvent assez forte 1, c’est-à-dire une surcompensation relativement systématique. Il semble donc que la comparaison est assurée par un jeu de régulations consistant à évaluer les risques et introduisant une marge de sécurité (surestimation de l’élément rapetissé par la perspective), qui croît avec le développement. En bref, ce que perd l’objet à distance (grandeur apparente) est composé par un gain proportionnel à la distance (estimation correcte), ou supérieur encore (surestimation par surcompensation).
Dans le cas de la constance de la forme, l’objet est perçu dans une perspective qui le déforme, ce qui se traduit par une perte (de largeur, longueur, etc.), et la déformation est compensée par un rétablissement virtuel de la position normale qui se traduit par un gain égalant approximativement la perte. Or, ici encore, des expériences comme celle de Langdon1 montrent que la compensation n’obéit pas à des lois de simple équilibre physique (modèle gestaltiste) mais fait intervenir des activités régulatrices plus complexes.
Dans le cas des couleurs, la constance est également le produit d’une compensation entre la couleur apparente et l’éclairement, la connaissance perceptive de celui-ci étant indispensable à la constance et contrebalançant les gains ou les pertes que constituent la différence entre la couleur apparente et la couleur « réelle ».
Le problème est alors d’établir si la causalité perceptive, qui constitue une conservation de caractère dynamique et non plus statique (puisqu’elle porte sur une connexion entre deux objets et non plus sur les propriétés d’un seul objet), et qui présente le même caractère de dédoublement phénoménal que toutes les constances, ne reposerait pas également sur un jeu de compensations : lorsque le mouvement d’un mobile A paraît perceptivement constituer la cause du mouvement du patient B, ne pourrait-on pas admettre que, du point de vue des impressions perceptives elles-mêmes, ce que perd en vitesse et en activité apparentes le mobile A par suite de son action sur B se retrouve sous la forme d’un gain de mouvement pour B.
L’intérêt de cette hypothèse serait d’expliquer pourquoi le mouvement du mobile B est rattaché à celui de A. Le grand problème de la causalité perceptive est, en effet, de comprendre pourquoi, en présence de deux mouvements successifs (ou partiellement simultanés, mais avec
1 Voir Rech. XXIX.
1 J. Langdon, The perception of a changing Shape, Quart. J. exp. Psychol., vol. 3, pp. 157-65 et vol. 5, pp. 89-107 (cf. aussi vol. 7, pp. 19-36).
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priorité temporelle de A), le sujet ne perçoit pas une simple succession, mais voit dans le mouvement de B l’extension de celui de A alors qu’aucun passage sensible n’assure la continuité causale entre ces deux déplacements. L’hypothèse d’une simple association habituelle (Hume) ne saurait évidemment expliquer les conditions spatio-temporelles et cinétiques si précises et limitatives d’un tel effet. D’autre part, la notion de 1’« ampliation du mouvement » décrit fort bien le phénomène mais n’en atteint pas la raison puisque la question est précisément de savoir pourquoi le mouvement de B semble participer de celui de A, donc, pourquoi il y a ampliation. Le mécanisme de la compensation fournirait par contre une explication suffisante de la conservation du mouvement de A (malgré l’arrêt possible de ce mobile) et par conséquent de son ampliation sur B (du fait que le mouvement de B soit rattaché à celui de A).
Seulement cette hypothèse de la compensation semble se heurter à une difficulté insurmontable : c’est que, à s’en tenir aux seules données cinématiques des configurations perceptives présentées, il n’y a compensation qu’exceptionnellement et justement pas dans les situations où l’impression causale est la meilleure. Il y a compensation précise entre mouvements dans le lancement selon le rapport des vitesses 1 : 1 : en ce cas, mais en ce cas seulement, le mouvement gagné par B est exactement équivalent au mouvement perdu par A. Par contre, dans les cas des rapports 3 : 1 et surtout 6 : 1 (meilleurs au point de vue de l’impression causale), B ne gagne qu’un mouvement de vitesse bien inférieure à celui que perd A. Dans l’entraînement, au contraire, A ne perd rien et B gagne un mouvement égal à celui de A. Au lieu de compensations, il semble donc y avoir perte absolue dans le lancement à rapport v1>v2et gain absolu dans l’entraînement.
Si compensation il y a, elle doit donc être de nature dynamique et non pas exclusivement cinématique. Or, c’est ici nous semble-t-il, qu’est le vrai nœud du problème de la causalité perceptive ou de l’ampliation. Michotte insiste précisément sans cesse, pour sa part, sur l’aspect dynamique et non pas purement cinématique, des impressions reçues par les sujets (ce que nous confirmons entièrement), mais il tente d’expliquer ce dynamisme par la seule notion d’ampliation du mouvement, comme si le dédoublement du mouvement de A suffirait à transformer les données cinématiques en impressions dynamiques. L’hypothèse de la compensation, au contraire, n’étant valable que sur le terrain dynamique, est obligée d’introduire un ensemble de facteurs dynamiques dès le départ, mais sous les deux formes complémentaires de l’activité (force, choc, poussée, etc.) et de la passivité (lenteur donnant une impression de masse, de poids ou de résistance ; vitesse donnant l’impression de légèreté ; etc.) : elle y gagne alors une compréhension accrue de la conservation comme telle du mouvement, donc de l’impression causale elle-même.
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Or, cette question centrale est étroitement solidaire d’une question connexe également essentielle : la vraie raison pour laquelle Michotte s’impose la tâche difficile de faire émerger les impressions dynamiques de données en fait cinématiques est qu’il s’astreint à ne considérer, dans la causalité perceptive visuelle (et cela tout en évoquant une causalité perceptive tactile, qui lui serait isomorphe), que des facteurs d’origine visuelle. En examinant la causalité perceptive de l’enfant autant que celle de l’adulte, cette perspective génétique nous a au contraire conduits à nous demander si la clef de l’interprétation des facteurs dynamiques (dans les deux sens de la force et de la masse) n’était pas à chercher dans le caractère d’assimilation ou de correspondance polysensorielles (tactilo-kinesthético-visuelles) des impressions causales perceptives, caractère frappant chez l’enfant et qui s’atténue, mais sans disparaître, avec l’âge : en ce cas, l’hypothèse de la compensation ne serait nullement limitée par les frontières des Gestalt visuelles, frontières que Michotte s’est obligé de ne pas franchir (du moins répétons-le, lorsqu’il traite, de la causalité perceptive visuelle), mais se placerait dès le départ sur le terrain des correspondances polysensorielles.
§ 13. Les compositions propres a la causalité perceptives : Gestalt visuelle ou compensation avec correspondances et assimilations tactilo-kinesthético-visuelles🔗
Une fois admise la solution 111, suivant laquelle l’impression causale est due à une composition et non pas à un « passage sensible », le problème n’est pas encore résolu car il reste à déterminer le mode de cette composition. L’assimilation de la causalité perceptive à la classe des constances permet de faire un pas de plus, mais du point de vue des mécanismes en jeu on peut encore hésiter entre deux groupes de solutions : celles qui verront dans les compositions propres aux constances et à la causalité perceptives le résultat d’une interaction immédiate entre effets de champ (Gestalt) et celles qui invoqueront un jeu de compensations dues à des régulations dans lesquelles le sujet prend une part plus active. Nous ne discuterons plus ici ce problème à propos des constances, et nous bornerons à rappeler combien l’existence des surconstances ou surcompensations parle en faveur de la seconde solution. Quant à la causalité perceptive, nous retiendrons entièrement tout ce que dit Michotte de l’ampliation du mouvement (sauf la « métamorphose »), mais, sans rien enlever de ce tableau remarquable, nous serons conduits, en cherchant à expliquer l’ampliation elle-même par un mécanisme de compensations, à ajouter simplement aux facteurs dynamiques déjà invoqués par Michotte, en ce qui concerne l’agent A, leur contrepartie naturelle relative au dynamisme surtout passif du patient B.
En effet, dans l’analyse que Michotte nous propose de l’ampliation en ne retenant que les facteurs exclusivement visuels, on comprend bien
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l’organisation d’une forme d’ensemble prégnante, mais on ne comprend pas pourquoi cette forme, spatio-temporelle et cinétique, acquiert à un moment donné des caractères dynamiques. Autrement dit, on comprend bien la conservation du mouvement (et Metzger ainsi que Duncker étaient dans la logique de l’interprétation gestaltiste en cherchant à expliquer cette conservation par un passage sensible apparent), mais on ne comprend pas pourquoi ce mouvement semble se doubler d’une force et accomplir un travail. Plus précisément, on voit bien, dans chacun des faits découverts par Michotte que le processus revêt des aspects dynamiques (pp. 217-219), mais à s’en tenir à la seule ampliation du mouvement, on n’en saisit pas la raison.
Après avoir affirmé que la causalité est essentiellement productivité et génération (pp. 212-3), Michotte se borne, en effet, à l’expliquer comme suit : il y a apparition d’un fait nouveau, qui est le mouvement de B ; or, ce fait, quoique nouveau, est relié à un fait antérieur (le mouvement de A) et relié à lui par un lien de continuité et d’évolution ; c’est alors cette double nature du mouvement de B, mouvement à la fois nouveau et dérivé de celui de A, qui expliquerait la productivité (p. 213). Tout cela est exact, mais on ne comprend toujours pas pourquoi cette productivité ne demeure pas alors entièrement cinématique : si un mouvement se dédouble en deux autres mouvements, dont l’un est nouveau tandis que l’autre prolonge le premier, on devrait alors ne percevoir que des mouvements malgré le « devenir » invoqué par Michotte ; comment donc expliquer que ces mouvements acquièrent la qualité perceptive d’« activité », se doublent de forces et accomplissent un travail ? Comment expliquer, autrement dit, que ces données purement spatio-temporelles et cinématiques aboutissent à « la perception du travail d’une force mécanique » ? (p. 219 : expression empruntée au langage courant).
En réalité, Michotte n’est pas éloigné de la solution que nous allons proposer. Lorsqu’il invoque des impressions de poussée et de choc, lorsque dans l’entraînement il note l’impression de « cueillir au vol » qui implique la légèreté du patient B, etc., etc., il est le premier à savoir que ce sont là des impressions essentiellement tactilo-kinesthésiques, dont la vision ne fournit qu’une correspondance approchée. Pourquoi donc recule-t-11 devant la proposition qui fournirait l’explication de ce dynamisme sinon mystérieux : qu’il dérive directement du domaine spécifique des impressions de force et de résistance, à savoir le domaine tactilo- kinesthésique ? La raison en est probablement qu’il se méfie, autant que nous d’ailleurs, de la notion vague d’Einfühlung ». Mais la correspondance ou l’assimilation entre les perceptions tactilo-kinesthésiques et les perceptions visuelles peuvent s’expliquer sans aucun recours à 1’« Ein- fühlung » et, quand un sujet éprouve l’illusion de poids après avoir anticipé visuellement les poids respectifs des deux boîtes, il ne manifeste d’« Einfühlung » ni dans cette anticipation visuelle ni au cours de la
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pesée. A propos d’observations où ses sujets semblent cependant témoigner d’impressions musculaires, Michotte écrit : « il serait vain de chercher dans cette impression proprioceptive l’explication du caractère causal de l’expérience visuelle, car l’apparition de ce caractère dans le domaine tactilo-kinesthésique pose exactement le même problème que sa manifestation visuelle. Et comme il n’y a aucune raison a priori pour que les impressions répondant à l’excitation des terminaisons sensibles logées dans les muscles, les tendons et les articulations jouissent d’un privilège quelconque par rapport aux autres impressions sensorielles, il est vraisemblable que le problème doit être résolu de la même manière » (p. 262). Certes il n’est aucune raison a priori de privilégier le domaine tactilo-kinesthésique, mais il est cependant cette raison a posteriori d’y chercher l’origine des impressions dynamiques que leur fonction ordinaire est précisément de nous renseigner sur les caractères dynamiques de nos actions ainsi que des appuis et résistances qu’elles rencontrent dans les objets auxquels elles s’appliquent. Mais, de même que le toucher nous permet également de percevoir des formes et des grandeurs, en correspondance avec les impressions visuelles, réciproquement la vision peut nous fournir des impressions d’élan, de force, de poussée, de choc, etc., mais aussi de poids et de masse résistante, et tout cela en correspondance avec les impressions tactilo-kinesthésiques.
En quoi consiste alors cette correspondance ? Sans aucun recours à 1’« Einfühlung », il est raisonnable d’admettre que, ou bien de manière innée (hypothèse inutile, mais légitime), ou bien surtout grâce à un exercice continu et quotidien débutant dès les coordinations de la vision et de la préhension (3 à 5 mois) et dès l’acquisition de l’imitation (première année), une assimilation réciproque permanente se constitue entre les impressions visuelles et tactilo-kinesthésiques sur les terrains où cette assimilation est possible. Quant au mécanisme de cette assimilation, l’analyse que l’un de nous a conduite avec J. Maroun sur la localisation de l’impact dans la causalité perceptive tactilo-kinesthésique permet d’en constituer un modèle fort simple : il suffit d’admettre, comme tout nous y porte aujourd’hui, que les perceptions répétées s’organisent en « schèmes » transposables et généralisables pour que l’on comprenne que, dans les cas où un même processus extérieur et objectif donne lieu simultanément à des perceptions visuelles et à des perceptions tactilo-kinesthésiques (ce qui se produit dès 4-5 mois dans les actions de la main sur un objet avec coordination entre la vision et la préhension), certains schèmes puissent être communs aux deux claviers ; il s’ensuit alors, avec la différenciation, la multiplication et la coordination de tels schèmes, qu’un ensemble de « traductions » ou assimilations réciproques deviennent possibles, soit pour faire correspondre une impression visuelle à une impression tactilo-kinesthésique, soit l’inverse, par l’intermédiaire de leurs schèmes communs. D’où la facilité
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avec laquelle on parvient à éprouver des impressions visuelles de contact, de poussée, de choc, de solidité, de résistance, etc., impressions pouvant demeurer exclusivement visuelles en leur nature actuelle ou « synchronique » tout en relevant, du point de vue « diachronique » ou génétique, d’une origine comportant de telles traductions ou assimilations entre les deux claviers visuel et tactilo-kinesthésique 1. En plus de l’isomorphisme des lois d’organisations sur lequel insiste Michotte (causalité tactile isomorphe à la causalité visuelle et illusions géométriques communes aux deux domaines), et que nous ne nions nullement, il y aurait donc lieu de réserver les possibilités, ou d’une influence prépondérante de l’un des domaines sur l’autre lorsqu’il y a priorité génétique, ou d’une traduction réciproque directe lorsqu’il n’y a pas priorité. Or, en ce qui concerne la causalité perceptive, il est clair que les impressions causales tactilo-kinesthésiques précèdent dans le temps les impressions visuelles et l’on peut se demander s’il existerait même des impressions causales visuelles chez des individus n’ayant jamais éprouvé les impressions causales tactiles.
Nous sommes donc conduits à cette alternative : ou bien l’ampliation du mouvement n’est que la résultante d’effets de champ visuels (donc d’une Gestalt exclusivement visuelle) et alors ses effets dynamiques restent inexplicables si les composantes ne sont que des relations spatio- temporelles et cinétiques, ou bien l’on invoque des impressions dynamiques pour caractériser la résultante de cette composition (et nous pensons que Michotte a complètement raison de le faire), mais alors il entre des facteurs dynamiques dès les relations composantes, et il faut recourir à des correspondances tactilo-kinesthético-visuelles, ce qui par surcroît permet de concevoir l’ampliation du mouvement comme due à un jeu de compensations. En ce dernier cas, il importe de compléter la liste des facteurs dynamiques déjà si bien décrits par Michotte par ceux qui se rapportent à la résistance plus ou moins passive ou active du patient B et dont de nombreuses observations nous ont permis de constater l’importance.
Ces facteurs relatifs à B ne se traduisent pas nécessairement par une impression consciente et formulée de résistance. Notons d’ailleurs que la formulation spontanée ne constitue pas un critère décisif ; peu de sujets expriment par exemple le fait que A et B sont vus comme des corps solides et résistant au choc, alors que cette solidité est perçue par tous (dans les situations étudiées) : or, de la solidité à la résistance (non seulement au choc, mais à la poussée), il y a peu d’écart. L’impression produite par B est surtout celle d’une masse plus ou moins rapidement déplacée et solidairement plus ou moins lourde ou légère. Mais il s’y
1 Sur cette assimilation réciproque, voir le § 6 de la Recherche suivante : J. Piaget et J. Maroun, La localisation des impressions d’impact dans la causalité perceptive tactilo-kinesthésique.
[p. 151]
ajoute, et c’est ce qui nous paraît important, que ces caractères ne sont pas seulement relatifs à la vitesse de B, mais aussi à celle de A, donc essentiellement au rapport des deux vitesses : la formulation exacte des impressions du sujet serait donc que B est « plus ou moins aisément déplacé ». Ce caractère d’être « aisément déplacé » est maximum dans l’entraînement, minimum à l’arrêt et variable dans le lancement. C’est donc ce caractère que nous traduirons mais en négatif, par le terme de résistance (R), que nous définirons et prendrons exclusivement en ce sens subjectif et naturellement sans référence précise au sens physique et objectif : nous dirons donc que R est minimum dans l’entraînement, variable dans le lancement, etc.
Cela dit, pour préparer la discussion des faits particuliers et pour mieux montrer comment ces faits contenus dans les tabl. I-XX justifient les hypothèses précédentes, nous allons essayer de construire le schéma des compensations possibles en jeu dans la causalité perceptive, selon les diverses configurations présentées. Voici d’abord le symbolisme dont nous nous servirons :
I. Activités de l’agent (formulées en langage de pertes ou dépenses puisqu’elles cessent après l’impact). — • Nous désignerons par A1 le mouvement de l’agent A (caractérisé par sa vitesse) avant l’impact et par A2 le mouvement de l’agent (vitesse) après l’impact. Soit :
A1— A2 = perte de vitesse de l’agent à la suite de l’impact
a = rayon d’action (spatio-temporel) et ta = durée de l’action
T = contact (réel ou apparent) de l’agent avec le patient, mesuré à sa durée et donnant une impression d’action tant que l’on a T ≤ ta ; par contre T > ta donne une impression d’indépendance.
C = choc
F = impression de poussée (force) ou simplement d’action exercée sur B au moment de l’impact (lancement, déclenchement, entraînement), pouvant paraître résulter d’un choc avec contact, auquel cas on a F(T, C) mais pouvant être aussi indépendants de tout contact et choc.
II. Réactions du patient (formulées en langage de gain puisqu’elles débutent avec l’impact). — Si B1 et B2 sont les mouvements (vitesses) de B avant et après l’impact, on a :
B2— B1 — gain de vitesse de B à la suite de l’impact
R = résistance (au sens de « lentement ou malaisément déplacé ») à la poussée F, au moment du contact, d’où R(F) avec ou sans contact, avec choc R(C) ou sans choc, dans la position initiale de B ou au cours de son mouvement B2.
L’équation générale de la causalité perceptive serait alors :
(1) (4i— A2) + F(T,C) = (B2— Bi) + R(T,C)
[p. 152]
On voit ainsi que, même quand la compensation n’est pas assurée par les facteurs purement cinématiques, donc même lorsque l’on n’a pas (i41-A2) = (B2— B1), elle peut être réalisée d’une façon approchée par les facteurs dynamiques F et R, qui dépendent essentiellement du rapport des vitesses (outre bien entendu les priorités spatiale et temporelle, la polarisation, etc.) et qui intéressent le patient autant que l’agent.
Cherchons maintenant à différencier cette égalité en fonction des divers cas possibles.
On aura d’abord, dans le cas de l’entraînement type, (A1— j42 = 0 puisque le mouvement de l’agent demeure le même après l’impact. On aura, d’autre part, (B2— Ba)=B2 si le patient part de 0 ou (B2— B1~)<B2si le patient est déjà en mouvement et se trouve seulement accéléré par l’agent. Quand à l’activité de A, on a C=0 puisqu’on n’a pas l’impression de choc, mais par contre F(T) puisque le contact demeure permanent et que A paraît beaucoup plus fort que B. Le patient B semble, d’autre part, n’opposer aucune résistance d’où R→0. Comme le contact dure autant que le mouvement B2 on peut donc écrire F(T) — (B2— B1), exprimant simplement par là le fait que la poussée exercée par l’agent A correspond à la vitesse acquise par B après l’impact. Soit :
(2) Entraînement : 0+F(T)=(B2— B1~)+0
et, dans le cas où Bl=0 :
(2b") 0+F(T)=B2+0
La formule générale du lancement sera par contre :
(3) Lancement : A1+F(C,T)=B2+R(Ci∖T)
puisque A reste immobilisé après l’impact, d’où (Λ1— A2) — 41, tandis que B2— B1=B2 quand B1=0, et puisqu’on a ordinairement T>0 et C>0. Par contre, le fait que A s’arrête après l’impact (ou continue plus lentement) donne l’impression que B oppose une résistance, contrairement au cas de l’entraînement où le mouvement de A n’est modifié en rien. On a donc R(C, T)>0. 11 faut à cet égard distinguer deux possibilités principales, B2<A et β2=rA :
(3b") Si 52<41 alors R(T, C) = (41-B2)+F(T, C)
Ce qui donne une forte impression causale puisque B paraît résister davantage que dans le cas suivant et A vaincre une grande résistance1 (3 teQ si B2 = Λj alors R(T, C) = F(T, C)
1 11 va de soi que les termes F (force de la poussée ou de l’action de A sur B au moment de l’impact) et R (résistance de B au moment et à partir de l’impact) sont à prendre au sens relatif comme tout ce qui est perceptif. Par exemple, dans l’entraînement quand A2 = A1 et B2 = An l’agent A paraît plus fort relativement à B que dans le lancement où ^B2<X^1 et A2 = 0 bien que A puisse paraître beaucoup moins fort absolument dans le premier cas que dans le second. Néanmoins nous conservons aux équations leur forme additive étant donné que, perceptivement, la perte de mouvement de A (nulle
[p. 153]
En ce cas on peut encore éprouver l’impression de lancement, mais elle est atténuée du fait que la résistance paraît plus faible qu’en (3b") puisque la vitesse de B est plus grande (cf. plus haut tabl. IX et X). A la limite on peut avoir R(T,C)→O d’où l’impression que F(T,C) tend également vers 0. Certains sujets en viennent alors à une impression de déclenchement et non plus de lancement 1, parce que l’équation A1+0=B2+0 se rapproche de celle du déclenchement (on pourrait en ce cas écrire ⅛ au lieu de =).
En effet, le déclenchement correspond à l’équation (où le symbole→ signifie « tend vers) :
(4) Déclenchement : A1+F(T, C→0) < B2+0
L’inégalité < (en faveur du gain de B par rapport aux pertes de A) exprime ainsi le fait que le déclenchement n’est plus une forme stricte de causalité (impliquant conservation donc égalité entre pertes et gains) puisqu’il attribue une plus grande activité au mobile B qu’à l’agent A et que cette activité n’est alors plus perçue comme résultant de l’action de A). Il y a cependant à cela une exception très frappante (tabl. IV et IV “") lorsque l’adulte perçoit des lancements avec poussée sans contact pour des rapports de vitesses B2 > A1 : mais c’est qu’alors il y a impression de compression et la faible poussée F(C) est renforcée par celle du milieu intercalaire ; B cesse alors d’être actif (avec autonomie) et semble expulsé sans résistance. Nous y reviendrons (§ 16).
Enfin l’arrêt de A par B qui ne correspond pas non plus, du moins chez la plupart des adultes, à une impression causale nette, s’exprime par l’inégalité :
(5) Arrêt : A1+F(T, C) > O + R(T, C)
En effet, A perd son mouvement (A1— A2 = A1) et B reste immobile. On a d’autre part, R(T, C) ≥ F(T, C) mais R est impossible à apprécier perceptivement puisque B ne se meut pas. Il en résulte que la perte de mouvement de A1 paraît plus forte que le gain de B, d’où l’absence d’impression causale.
Un tel schéma permet alors d’exprimer les différents cas possibles dont il a été question dans la partie I ou publiés par Michotte mais que nous n’avons pas tous réexaminés. On se rappelle le cas paradoxal cité par Michotte (p. 66) où A1=30 et A2=0 ; et B1 = 15 et B2=7,5,
ou de valeur A1— A2 = A1) et l’action de A sur B au moment de l’impact par choc, poussée etc., sont deux facteurs en partie indépendants, l’un cinétique l’autre dynamique, et que F peut même tendre vers 0 comme dans le déclenchement (ce qui annulerait les deux facteurs, y compris la différence de vitesse A1— A2, en cas de produit multiplicatif).
1 M. Michotte nous a communiqué verbalement qu’il ne perçoit plus lui- même que du déclenchement quand B2 = A. (rapport de vitesses 1 :1) après avoir eu longtemps en ce cas l’impression de lancement.
[p. 154]
c’est-à-dire où la rencontre de A avec un B déjà en mouvement ralentit B au lieu de l’accélérer (expérience reprise au § 8 de notre première partie). Si alors « on peut avoir une impression de lancement parfaite », comme dit Michotte, c’est évidemment que A semble provoquer une forte résistance de B tout en modifiant son mouvement. On aura donc :
(6) A1-A2 (30— 0=30)+F(T,C=x) = B2-B1 (7,5— 15= — 7,5)+B(T, C)
Où R{T,C) vaut alors (A1— A2) — (B2— B1) + F(T,C) soit 37,5+x. Même en un tel cas, mécaniquement absurde, une impression perceptive de compensation est donc possible, qui provoque l’impression causale. Mais nous verrons au § 17 comment le caractère approximatif de cette compensation explique la diminution de l’effet avec l’âge.
Un autre cas remarquable décrit par Michotte (Exp. 18, p. 66-7) est celui où A2=40 ; B1=29 et A1=7, 15,22,25 ou 27. Or, quand A1 = 27 ou déjà 25, l’effet lancement fait place à l’entraînement. On aura donc pour les extrêmes :
(7) A1-A2 (40— 27=13) + F(T,C) = B2-B1 ( = 29)+B(T, C) et (7 °, ,) A1-A2 (40— 7=33) + F{T, C) = B2-B1 {=2Q)+R{T,C)
On constate alors que, en (7) on a F>R comme dans l’entraînement (2 et 2 bis), ce qui est compatible avec R=0, tandis qu’en (7bl") on a R>F (qui est incompatible avec F=0 car s’il y a résistance il y a nécessairement poussée à l’impact), ce qui est spécial au lancement.
Quant à la traction (exp. 57, p. 153-4), on peut la symboliser comme l’entraînement (prop. 2). Michotte précise d’ailleurs que « les organisations structurales de ces deux formes d’impression causale sont semblables » (p. 154).
Il convient enfin de noter que le mode de formulation impliquant la résistance R et fondé sur la compensation est seul apte à rendre compte de la belle expérience de H. E. Gruber sur un cas de causalité perceptive aussi coercitif (ou du même ordre relatif de coercition) que les exemples classiques de Michotte, mais où l’ampliation du mouvement semble absente ou réduite à une forme assez dégénérée. Il s’agit d’une figure composée de deux éléments : un socle S ou pilier vertical supportant l’extémité d’une barre P (ou tablier d’un pont si l’on voit là l’extrémité d’un pont). Dans la phase initiale, S semble donc soutenir P, puis S se déplace d’un écart latéral de quelques cm, et P tombe aussitôt en décrivant un angle de 35-45° en pivotant autour de son extrémité opposée à S. Or, il n’est que deux manières de décrire l’effet causal perçu, mais dans chacune d’entre elles on est bien obligé de réduire cet effet à la suppression d’une résistance, ce qui démontre donc l’existence de R. On peut à volonté considérer le socle S comme l’agent A, cause du mouvement de la barre P (qui sera alors le patient B), ou considérer S
[p. 155]
comme le patient B qui échappe alors à l’action de pression de l’agent P. On aura donc :
(8) M(A = S) — R(A=S) = M(B = P) — F(B=P)
où M(A) = départ de S, — R(A) = suppression de la résistance de S ; M(B) = chute de P et — F(B) = suppression de la pression de P.
ou (8 b",) M(A=P) — F(A = P) = M(B = S) — R(B=S)
où M(A) = chute de P, — F(A) = suppression de la pression de P, M(B) = départ du socle S et — R(B) = suppression de sa résistance.
On constate que dans les deux modes de formulation 8 et 8 b“, on ne peut traduire l’effet causal perceptif qu’en faisant intervenir la suppression d’une résistance, ce qui vérifie donc le caractère nécessaire de ce facteur. Et par cela même on aperçoit la généralité du schème de la compensation, puisqu’il permet d’interpréter non seulement les exemples conformes à l’ampliation du mouvement, mais encore l’effet si différent imaginé par H.E. Gruber (que l’on considère cet effet comme incompatible ou comme compatible avec l’hypothèse de l’ampliation).
Le schéma que nous proposons ne contredit donc nullement en lui- même la thèse centrale de Michotte, mais ajoute simplement la considération d’un facteur qu’il a jugé inutile de dégager parce qu’il désirait s’en tenir au maximum aux impressions d’origine visuelle, tandis que les correspondances tactilo-kinesthético-visuelles nous semblent rendre indispensable un tel complément : il va de soi, en effet, que la résistance joue un rôle fondamental dans la causalité tactile, et, si la causalité visuelle emprunte déjà à la causalité tactile les impressions de solidité, de choc, de poussée, etc., il n’est aucune raison de leur refuser l’emprunt complémentaire de l’impression de résistance ou de poids, sous la forme d’une plus ou moins grande facilité ou difficulté à être déplacé. Par exemple, dans le lancement à vitesses descendantes (rapport 3 : 1 ou 6 : 1), Michotte attribue simplement le renforcement de l’impression causale à « une hiérarchie descendante des vitesses qui, en accentuant la dominance de l’objet A doit accentuer en même temps l’appartenance, contre-partie de la dite dominance » (p. 138). Mais selon les observateurs exercés il s’y ajoute cette impression assez systématique que A fournit plus de travail dans la situation 3 : 1 que dans la situation 3 : 3 (et plus de travail dans le lancement que dans l’entraînement, etc.). Or il est difficile d’éprouver cette impression de « travail » sur laquelle Michotte lui-même insiste volontiers, sans attribuer à ce travail, percep- tivement comme mécaniquement, la signification du déplacement d’un poids. De même quand Michotte lui-même note à propos de l’entraînement l’impression que l’agent A « cueille au vol » le patient B, il est difficile d’éprouver cette impression sans attribuer à B une certaine légèreté.
∖
[p. 156]La seule divergence réelle entre Michotte et nous tient donc à la question suivante : existe-t-il des impressions dynamiques d’origine visuelle, ou bien les impressions de choc, poussée, force, travail, solidité, poids et résistance sont-elles empruntées par la vision au domaine tactilo-kinesthésique grâce à une correspondance assimilatrice ? Une telle correspondance est susceptible de jouer dans les deux sens avec réciprocité (cf. les expériences de stéréognosie), dans tous les domaines communs au toucher et à la vue, tels que celui des formes et des grandeurs. Par contre, dans le cas d’une priorité génétique comme est sans doute celle de la causalité tactile, esquissée dès les mouvements fœtaux, sur la causalité visuelle, la correspondance se ferait dans le sens tactilo- kinesthésique → visuel plus que l’inverse.
C’est cette hypothèse, dont une vérification décisive ne pourrait naturellement se faire qu’au niveau des premiers mois de l’existence, que nous allons chercher maintenant à justifier, en la confrontant avec les résultats consignés dans les tabl. 1 à XX. Il s’agira donc simplement d’en estimer en chaque cas la valeur probable, comparée à celle d’une interprétation purement « visuelle » (c’est-à-dire fondée sur l’organisation d’éléments empruntés à la vision seule) de l’ampliation du mouvement.
§ 14. L’évolution des impressions causales a distance🔗
L’impression de contact est un premier exemple, dont l’importance est d’ailleurs fondamentale pour la causalité perceptive, d’une perception pouvant être interprétée soit comme d’origine purement visuelle, soit comme englobant à titre de composantes des correspondants visuels d’éléments tactilo-kinesthésiques. C’est ainsi que deux carrés juxtaposés sont en contact purement visuel tandis que la question se pose, dans le cas de deux figures auxquelles le sujet attribue une solidité et une masse (puisqu’il peut éprouver à leur endroit une impression de choc) si l’impression de contact ne comporte pas de correspondants tactilo- kinesthésiques (nous disons « correspondants » parce que la perception est toujours visuelle, mais donne une impression correspondant à une expérience tactilo-kinesthésique).
Or, l’un des résultats les plus clairs de notre investigation génétique est que les relations entre le contact et l’impression causale ne sont pas les mêmes chez l’enfant et chez l’adulte, et ceci à deux points de vue. En premier lieu, l’enfant perçoit encore des contacts apparents pour des décalages correspondant chez l’adulte à la perception d’un intervalle ; nous reviendrons sur ce problème (§ 19), mais le rappelons dès maintenant pour signaler qu’il est souvent difficile de décider si en ces cas l’enfant perçoit le contact parce qu’il a une impression de poussée ou si l’ordre est inverse, tant la poussée et le contact sont indissociablement liés pour lui. En second lieu, et c’est là ce qui nous importe pour l’ins-
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tant, l’enfant présente en moyenne (sauf exceptions rares) une difficulté systématique à éprouver spontanément une impression causale sans contact (réel ou apparent), et cela pour des raisons dont un examen minutieux et prolongé nous a conduits à admettre qu’elles étaient bien d’ordre perceptif et ne tenaient pas simplement à des facteurs d’interprétation notionnelle. Ce besoin de contact pour toute impression causale perceptive est d’autant plus frappant chez l’enfant, que celui-ci témoigne en général d’une marge de tolérance un peu plus grande ou du moins d’une limite moins différenciée que celle l’adulte dans l’attribution de la causalité aux configurations perceptives présentées. Il convient donc que nous réexaminions ce problème de l’action sans contact chez l’enfant et chez l’adulte.
Mais il importe auparavant de rappeler la remarque qu’avait déjà faite Yela et qui nous a constamment préoccupé nous-mêmes : lorsque les sujets perçoivent une absence de contact entre les mobiles A et B, il arrive qu’il puissent voir la surface blanche (du disque) occupant l’intervalle entre A et B comme un troisième solide le long duquel le choc est transféré. On peut à certains égards comparer une telle situation à ce que Michotte a appelé la « causalité instrumentale », le solide intercalaire remplissant alors la « fonction outil » entre l’agent A et le patient B (et c’est pourquoi nous avons cherché à favoriser chez les enfants la formation d’une impression causale sans contact direct entre A et B en leur offrant au préalable des modèles d’actions par l’intermédiaire de tiges rigides ou de ficelles : (voir le § 5). Mais, plus généralement, on peut se demander, lorsque l’espace intercalaire n’est pas perçu comme un solide (ce qui est, pensons-nous, assez exceptionnel), s’il ne constitue pas néanmoins un troisième objet A’ perçu à titre d’intermédiaire élastique (air ou liquide) : nous avons vu que c’est le cas en un grand nombre de réactions adultes (et exceptionnellement chez l’enfant). Lorsqu’il en est ainsi il y a alors naturellement action causale de A sur A’ et de A’ sur B mais avec effets de compression, etc., et non plus de chocs ou de poussées directes.
Pour mettre en évidence l’existence d’actions causales à distance (au sens strict du terme) et non plus grâce à d’éventuels intermédiaires solides, Yela a réalisé, par un procédé d’anaglyphes, une situation dans laquelle deux petits cercles gris de 1 cm paraissent se mouvoir dans un espace à trois dimensions (avec projection sur un écran de verre) : pour des vitesses de A 25 cm/s et de B 16 cm/s, cinq sujets exercés et quelques autres ont éprouvé de nettes impressions causales. Mais il faut ajouter qu’en ce cas les objets paraissent flotter dans l’air et, malgré l’absence de tout intermédiaire solide ou « instrument », il pourrait se faire que les sujets perçoivent les choses « comme si » il intervenait un intermédiaire élastique (air), ou plus simplement par analogie inconsciente avec les situations de ce genre.
B
[p. 158]
Dans ce qui suit, ce que nous appellerons indifféremment causalité sans contact ou à distance ne se réfère donc qu’à une absence de contact ou à une distance entre les termes extrêmes A et B, sans que nous puissions décider si cette impression causale est réellement perceptible sans intermédiaire A’ comme pense l’avoir démontré Yela ou s’il intervient toujours, comme il nous semble plus probable, chez les sujets qui éprouvent de telles impressions, un intermédiaire solide ou élastique A’.
La question que nous allons discuter n’est donc pas celle-là, mais une question qui nous semble plus importante dans la perspective de notre interprétation générale : que le sujet perçoive l’intervalle blanc A’ comme un vide ou comme un intermédiaire gazeux, liquide ou même solide, il va de soi que la présence d’un tel intervalle entre l’agent A et le patient B constitue une situation perceptive toute autre que le contact (réel ou apparent) entre A et B, du point de l’assimilation éventuelle des schèmes de la causalité perceptive visuelle à ceux de la causalité perceptive tactilo-kinesthésique. Même si le sujet est en possession des schèmes (ou « Gestalt ») empiriques fournis par l’expérience tactilo- kinesthésique de la compression, etc. (dûs, par exemple, au maniement des pompes à bicyclettes), ou de schèmes relatifs à des intermédiaires solides (causalité instrumentale), l’assimilation d’une séquence sans contact entre A et B ou d’un intervalle blanc à de tels schèmes, comporte une transposition beaucoup plus complexe que l’assimilation de la séquence avec contact à une poussée (lancement ou entraînement), etc. C’est donc essentiellement de ce point de vue de la traduction du tactilo-kinesthésique en visuel que nous allons conduire la discussion qui va suivre, les résistances des enfants à percevoir une causalité sans contact pouvant être dues soit à l’absence (pour eux) de schèmes tactilo- kinesthésiques auxquelles cette situation visuelle pourrait être assimilée, soit aux difficultés d’une traduction tactilo-kinesthésique en visuel dans des conditions où rien ne l’amorce du point de vue proprement visuel.
1. Les actions à distance chez l’enfant. — Les deux faits remarquables qu’il s’agira d’expliquer sont, en effet, (1) que l’impression causale à distance est manifestement plus rare et plus difficile à obtenir chez les petits que chez l’adulte et (2) que, néanmoins, en leur faisant faire certaines manipulations préalables et en provoquant dans la mesure du possible un changement d’attitudes on parvient à obtenir d’eux en des proportions variant avec l’âge une impression d’action par intermédiaires (solides ou plus rarement gazeux).
Pour ce qui est du premier de ces problèmes on a vu, aux § § 2 à 4 (tabl. II-VI) la suite des essais et tâtonnements par lesquels ont passé les recherches de l’un de nous pour déceler ces actions à distance chez l’enfant. Or, malgré tous ses efforts, il reste évident que la grande majorité des sujets reste réfractaire à de telles impressions tant qu’il s’agit des réactions spontanées (par opposition à provoquées). Chez les sujets
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de 6 à 7 ;6, par exemple, la perception d’une absence de contact semble annihiler toute possibilité de poussée entre un mobile et un autre. Ceux chez lesquels il y a encore impression causale sont ceux qui admettent un intermédiaire, sauf un cas chez lequel, sans contact ni intermédiaire « (71) pousse (B) quand même » (ces derniers cas étant donc comparables aux réactions adultes). L’intermédiaire est en général « l’air » sans précision sur les pouvoirs de ce souffle. Quant aux sujets (la grande majorité) qui ne voient pas de poussée sans contact, ils conservent la double impression du contact et de la poussée jusqu’à de grands intervalles, mais il suffit qu’ils perçoivent l’espace vide une première fois pour que leur seuil de perception de l’intervalle s’abaisse et que l’impression causale disparaisse (même pour les distances où elle avait lieu à cause d’un contact apparent). Ce sont ces cas à propos desquels on peut se demander si c’est la perception du contact qui entraîne celle de la poussée ou si une perception globale et poussée commande celle du contact. 11 est à noter, d’ailleurs que l’on retrouve des faits du même genre chez certains adultes exceptionnels, tant en ce qui concerne la nécessité du contact (par exemple pour Do— 10 « Pas de poussée parce qu’ils ne se touchent pas ») qu’en ce qui a trait à l’abaissement du seuil dans la perception de l’intervalle après la perception du premier espace vide. Mais dans la grande majorité des cas l’opposition que nous venons de rappeler subsiste entre enfants et adultes.
Différentes hypothèses sont alors possibles pour expliquer ces réactions en moyenne négatives :
(1) On pourrait d’abord supposer que la causalité perceptive de l’enfant comporte la tendance à chercher un « passage sensible » (au sens conféré à ces mots au § 11) entre l’agent et le patient et que le contact constitue pour eux comme un symbole d’un tel passage. Mais nous n’avons rien constaté en fait qui autorise une telle supposition et le contact peut servir de symbole au passage de l’action causale en général sans qu’un tel passage soit nécessairement sensible : c’est donc en faveur de la productivité causale et contre les pures séquences temporelles de Hume que joue le besoin de contact, mais non pas en faveur d’un passage sensible particulier.
(2) On peut en second lieu invoquer les attitudes du sujet. Comme nous l’avons vu au § 4, le sujet peut osciller entre plusieurs attitudes dont les extrêmes sont : l’une réaliste consistant à prendre les objets A et B pour des objets réels, en particulier pour des objets actionnés par la machine dont l’existence est supposée à l’intérieur du dispositif ; l’autre impressionniste et consistant à décrire simplement l’impression ressentie (étant entendu que les figures perçues sont analogues à celles qu’on voit au cinéma et ne sont à décrire qu’en tant que figures). On pourra alors admettre que le manque d’impression causale sans contact est dû à l’attitude réaliste et que, après manipulation des crochets, etc., l’enfant
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revoyant l’image des dispositifs prenne une attitude plus impressionniste. Nous discuterons plus loin ce second point. Quant au premier, il reste à expliquer pourquoi le contact joue un rôle aussi grand dans l’attitude réaliste des petits. Même en admettant qu’au début l’enfant perçoive les figures A et B comme actionnées par une machine mystérieuse cachée dans le dispositif, il devrait alors être disposé à accepter toutes les combinaisons y compris l’action à distance (la « machine » est souvent invoquée en termes d’« électricité », etc., comme si elle était capable de tout) : pourquoi s’en tient-il aux lancements, entraînements, etc., avec contact et pourquoi l’intervalle, sitôt perçu, provoque-t-il une telle réaction antagoniste à l’impression causale ? L’attitude réaliste n’explique la chose que par référence aux connexions entre les solides usuels, et non pas par référence à la machine cachée, ce qui revient donc à déplacer le problème et à le poser sous la forme suivante : pourquoi les impressions causales liées à la perception des objets réels comportent-elles chez l’enfant la nécessité d’un contact ?
(3) On pourrait alors invoquer en troisième lieu la part de l’expérience acquise : ce serait faute de modèles empiriques connus (aimants, etc.) que l’enfant se refuserait à toute impression causale à distance, tandis que l’adulte mieux préparé par une expérience perceptive plus riche serait plus accessible à ce genre d’impressions. Nous croyons certes à l’action d’un tel facteur : il est clair, en particulier que les effets de « compression » si fréquents chez l’adulte ne peuvent constituer que des Gestalt empiriques et non pas des Gestalt géométriques. Mais ce facteur n’explique pas tout : il est remarquable, en particulier, de voir combien peu nombreux sont les enfants qui utilisent le modèle des pompes à air, des actions de souffler sur une feuille de papier, etc., qu’on leur présente en cas de résistance pour faciliter leur impression causale à distance. La nécessité du contact semble donc tenir en partie à des lois d’équilibre de la perception et ne pas résulter uniquement des facteurs d’expérience.
(4) La vraie raison de cette exigence de contact chez l’enfant semble alors que chez celui-ci la causalité perceptive visuelle serait moins différenciée de la causalité perceptive tactilo-kinesthésique que chez l’adulte ; cette indifférenciation relative serait renforcée par l’attitude réaliste et par le rôle des Gestalt empiriques, mais tiendrait en sa source au caractère global et polysensoriel des perceptions enfantines. — En effet, le lancement, l’entraînement et même le déclenchement correspondent tous, lorsqu’il s’agit d’actions avec contact, à des impressions causales aussi bien tactiles que visuelles. La poussée et le choc sont des perceptions tactiles bien avant de donner lieu à des impressions visuelles et ce que fournissent celles-ci consiste précisément à reconnaître visuellement les événements qui se manifestent ordinairement de façon tactilo- kinesthésique. Toutes les impressions causales visuelles sont donc iso-
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morphes à des impressions causales tactilo-kinesthésiques sauf une seule exception : or, cette exception est précisément constituée par la causalité sans contact, car il n’existe pas de causalité tactilo-kinesthésique à distance (dans la « compression », qui donne lieu à une impression tactile bien connue des cyclistes qui regonflent leurs pneus, il y a contact entre l’extrémité du piston et l’air qui se comprime). Le contact constitue ainsi à la fois le modèle de la relation soit tactilo-kinesthésique soit visuelle et la condition nécessaire d’une causalité tactilo-kinesthésique.
Or, il est clair que quand les sujets (adultes comme enfants) voient dans les figures A et B autre chose que des rectangles colorés mais des objets en mouvement, ils prêtent à ces objets, sans avoir à le dire explicitement, tous les caractères de l’objet tactilo-visuel : une matière, et pas seulement une forme et une grandeur, donc de la solidité, de la dureté ou impénétrabilité, de la résistance, etc. (à des degrés divers). On répondra peut-être que le caractère de réalité de ces objets pourrait tenir à leur voluminosité. Nous pensons avec Michotte qu’il faut distinguer la « croyance à la réalité » et 1’« impression ou caractère de réalité », donc l’impression perceptive 1. Or, Michotte a montré qu’en certains cas le critère habituel de manipulation possible n’est pas nécessaire pour conférer l’impression perceptive de réalité, mais que celle-ci est fournie par l’orientation des lignes selon la troisième dimension, ce qui semble les faire sortir perpendiculairement du plan : d’où l’impression de la réalité des volumes. Mais, dans le cas des objets A et B, on ne perçoit pas que des volumes : on perçoit des solides, ce qui est autre chose, qui se touchent, se choquent et se poussent, trois caractères où le caractère tactilo-kinesthésique intervient nécessairement quand il s’agit de solides impénétrables.
Or, si ces propriétés tactilo-kinesthésiques sont encore très nettes chez l’adulte, il est très probable qu’elles sont encore plus fortement représentées chez l’enfant, dont on a souvent signalé la nature poly- sensorielle des perceptions et notamment leur caractère tactilo-kinesthé- tico-visuel relativement indifférencié. Le fait, si frappant chez les petits d’une exigence initiale de contact pour éprouver une impression causale dériverait ainsi de l’indifférenciation relative entre la causalité tactile et la causalité visuelle chez l’enfant : la causalité perceptive visuelle des petits n’exprimerait que des liaisons tactilement réalisables (par opposition aux « influences » diverses qui débordent naturellement ces frontières), tandis qu’une différenciation plus poussée permettra ultérieurement la formation de liaisons plus spécifiquement visuelles.
Ceci nous conduit à la solution du deuxième problème que soulèvent les réactions des petits : comment interpréter la forme perceptive
. 1 A. Michotte, L’énigme psychologique de la perspective dans le dessin linéaire, Bull. Ac. roy. Belgique, Cl. des Lettres, 5 mai 1948, p. 280.
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d’action à distance qu’ils finissent par accepter après leurs manipulations alors qu’ils n’éprouvaient pas d’impressions analogue au début (ceci naturellement sauf les deux ou trois cas d’impressions causales authentiques et spontanées, constituant le pendant des quelques cas négatifs adultes) ? Il faut tout d’abord se demander si le changement survenu s’est borné à rendre manifeste ou explicite une impression déjà possible antérieurement, mais simplement voilée par l’attitude réaliste, donc une impression préexistant virtuellement au changement, ou si celui-ci s’est accompagné de la production d’une nouvelle impression causale à laquelle le sujet demeurait inapte jusque-là. Or, le fait que le changement obtenu chez les petits fait passer les actions à distance de 173 cas1 à 244 sur 270 (tabl. VI), tandis que le changement obtenu à 12-14 ans ne modifie les 74 cas initiaux sur 120 qu’en 79 sur 120 (alors que l’attitude réaliste est plus faible à ce second niveau d’âge que chez les petits) parle nettement en faveur de la seconde solution, c’est-à-dire de la formation d’impressions nouvelles et non pas de la simple actualisation d’une structure virtuelle. En quoi consiste alors cette impression nouvelle ? Sous l’influence des manipulations suggérées (blocs tirés ou poussés au moyen de crochets, camions et remorques, etc.), le sujet constate l’existence de relations causales entre objets séparés dans l’espace et reliés par des intermédiaires ténus. Ces manipulations ont alors un double résultat. L’un est de les habituer à considérer les images mouvantes du dispositif des disques comme des représentations symboliques d’objets possibles et non pas comme des objets réels : d’où la possibilité de décrire en termes de « comme si » les impressions qu’ils provoquent. Mais l’autre est de leur fournir un certain nombre de correspondants visuels de relations acceptables sur le plan indifférencié (tactilo-kinesthético-visuel) de la manipulation : il leur suffit ensuite de revoir les images A et B qui ne comportent ni tiges ni fils ni intermédiaires pour qu’elles soient perçues à titre de cas limites dans lesquels les tiges et les fils ne sont plus visibles mais sont quand même là (4 et B se comportent « comme s’ils » étaient attachés par une tige, etc.) 2. Il est d’ailleurs clair que ces deux processus, l’un de changement d’attitude et l’autre de schématisation visuelle de liaisons précédemment admises sur le plan de la manipulation, sont indissociables car ils résultent tous deux d’un même mécanisme de différenciation.
II. Les actions à distance chez l’adulte. — L’impression causale à distance est notablement plus fréquente chez l’adulte que chez l’enfant (nous avons même vu un observateur réfractaire à l’impression causale par
1 Rappelons que ces chiffres comprennent déjà un pour cent élevé de cas entraînés par des manipulations à partir de la fin de la série I d’expériences (sur cinq séries).
2 Les modèles sans intermédiaire solide sont beaucoup moins retenus. Rappelons que les petits restent peu sensibles aux démonstrations de pompes, d’actions dues au soufflet, etc.
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contact l’éprouver brusquement à distance). Mais un grand nombre de sujets invoquent un intermédiaire transparent (gazeux ou parfois liquide), avec une proportion importante d’effets de compressions. Trois remarques sont à faire à cet égard.
En premier lieu les actions à distance témoignent vraisemblablement à la fois d’une différenciation entre l’attitude impressionniste et l’attitude réaliste et d’une différenciation complémentaire entre les impressions visuelles et les impressions globales tactilo-kinesthético- visuelles. Néanmoins il subsiste, en ces impressions visuelles, des correspondants d’impressions tactilo-kinesthésiques : telle est l’impression de poids ou de plus ou moins grande résistance attachée soit au patient B soit au milieu intercalaire lui-même (l’effet de compression est indissociable de certaines impressions de résistance : par exemple, quand A se meut à une faible vitesse, par rapport à B, A suggère un effort croissant de compression, à laquelle B finit par céder brusquement après résistance).
En second lieu, la fréquence remarquable des impressions de compression (voir tabl. IV b1’ : 76 cas pour 12 sujets dans les rapports de vitesses 1 :6 et 1 :3 contre 38 cas dans les rapports 6 :1 ou 3 :1) semblent attester que, en plus des formes géométriques, cinématiques ou dynamiques (ces dernières par compensation) interviennent des formes empiriques, c’est-à-dire influencés par l’expérience acquise. Il est, en effet, difficile d’expliquer le rôle de l’air dans les impressions perceptives des sujets par des facteurs innés ou de simples lois d’équilibre, étant entendu cependant que c’est en vertu du principe d’équilibre des compensations que le sujet puise dans son expérience cette impression d’air comprimé situé entre A et B (notamment, on vient de le rappeler, quand la vitesse de B dépasse celle de A : nous y reviendrons au § 16).
En troisième lieu, qu’il s’agisse de distance à travers l’espace vide ou d’action par intermédiaire élastique et transparent, on ne note pas la moindre trace d’un « passage sensible » : le sujet ne perçoit ni mouvement phi, ni ondulation, flux, etc. Même en de tels cas d’actions à distance, qui seraient spécialement favorables à la vérification de la solution II (§ 11), la causalité perceptive ne consiste qu’en une pure composition de relations spatio-temporelles, cinématiques et dynamiques.
§ 15. La correspondance tactilo-kinesthético-visuelle dans les impressions de poids et leur rôle dans le mécanisme de la compensation🔗
Si la nécessité du contact pour l’impression causale spontanée des petits constitue un indice en faveur de l’origine tactilo-kinesthésique de la causalité visuelle, il reste à vérifier que les correspondances tactilo- kinesthético-visuelles jouent encore un rôle nécessaire dans les impressions causales de l’adulte. Il s’agit donc, à cet égard, de discuter et
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La question préalable qui se pose au sujet de ces résultats du § 6 est naturellement de savoir si les impressions de poids sont bien de nature perceptive ou s’il s’agit d’inférences représentatives implicites : lenteur implique poids et rapidité légèreté. Or, par le fait même que nous avons posé des questions aux sujets, il est naturellement impossible d’exclure une part non négligeable d’inférences représentatives donc d’interprétation notionnelle (ce qui hélas est une possibilité commune à tous les aspects de la causalité perceptive même quand le sujet décrit spontanément ses impressions). Mais de nombreux indices montrent que l’inférence représentative n’explique pas tout en ces attributions de poids au mobile B et que celles-ci comportent une part prépondérante d’impression perceptive, en liaison avec les vitesses relatives des mobiles A et B ainsi qu’avec les’ facteurs spatio-temporels. Le principal de ces indices est que les modifications du poids apparent sont corrélatives de modifications dans l’impression causale elle-même (tabl. VIII et XI). Dans la plupart des cas, la diminution du poids apparent du patient B va, en effet, de pair avec une augmentation de son autonomie (renforcement du déclenchement chez 6 sujets sur 11 et pour les vitesses 1 :3 du tabl. VIII diminution du lancement chez 6 sujets 6 sujets sur 11 pour les vitesses 3 : 1 du tabl. VIII, 2 lancements transformés en déclenchements au tabl. VIII et 4 sujets sur 10 non inscrits au tabl. XI), mais, quand le lancement subsiste, ou bien il est sans modification (2 sujets sur 11 au tabl. VIII et 4 ou 3 sur 10 au tabl. XI) ou bien il est « plus naturel », avec une poussée plus forte (1 sujet tabl. VII et 3 adultes tabl. XI). Or, l’une et l’autre de ces deux modifications se comprennent d’elles-mêmes si l’on se rappelle que le poids apparent du patient B dans la présentation avec masquage du point d’arrivée peut être comparé soit à celui de B dans la présentation sans masquage, soit au poids apparent de l’agent A avec ou sans masquage de l’arrivée de B (ces deux présentations de A pouvant d’ailleurs être comparées entre elles comme chez le sujet du tabl. VIII qui a vu A plus lourd avec masquage du point d’arrivée de B que sans masquage). Quand le sujet se borne à voir B plus rapide et plus léger par rapport à l’autre B, l’autonomie renforcée du patient produit les modifications du premier type ; si au contraire B est vu plus rapide et plus léger par rapport à A, celui-ci semble plus fort, B moins résistant et la poussée est renforcée. Il est vrai que, en chacun de ces cas, l’impression de légèreté va de pair avec celle de vitesse, ce qui semble laisser sans décision la question des influences respectives de la perception et de l’inférence : mais, précisément parce que toutes les impressions se modifient solidairement — vitesses, causalité et poids — il serait bien arbitraire d’établir une
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coupure entre ce qui relèverait de l’impression perceptive et de l’interprétation notionnelle, en mettant la causalité et la vitesse en deçà de cette frontière et le poids ou la résistance au-delà. Notons à ce propos que (tabl. XIII), quand le facteur causal est éliminé (deux variables simples à comparer au lieu de deux couples à liaison causale ou d’un couple causal et d’une variable simple), les modifications de vitesse et de poids apparents disparaissent chez l’adulte ; c’est d’ailleurs en cette suppression de ces modifications apparentes que pourrait prédominer l’influence de l’interprétation inférentielle, plus que dans le cas de leur intervention.
Un second indice en faveur du caractère perceptif de la liaison entre la vitesse et la légèreté est le fait que l’association entre ces deux caractères reste « très significative » chez l’enfant comme chez l’adulte (tabl. X) bien que la notion enfantine du « lourd » soit synonyme de force active et souvent de vitesse (on trouve d’ailleurs un 20 % chez l’enfant contre 0 chez l’adulte de cas qui relient ’« plus vite » à « moins léger »).
Admettant donc une part prépondérante d’impression perceptive dans la relation entre la vitesse et la légèreté il convient maintenant de chercher à interpréter cette impression et à déterminer son rôle dans le jeu de compensations éventuelles qui caractérise la causalité perceptive.
Rour ce qui est de son interprétation, nous nous trouvons en présence de la même question qu’à propos de la nécessité du contact dans les impressions causales des petits, c’est-à-dire du problème des correspondances tactilo-kinesthético-visuelles rendant compte de l’intervention de facteurs dynamiques en une configuration perçue par voie exclusivement visuelle. On se rappelle que Michotte, qui souligne sans cesse avec raison les caractères de dynamisme et d’« activité » de l’agent A, est porté à ne caractériser le patient B que par sa seule « passivité ». Mais, si l’on peut accepter cette expression, il importe cependant de souligner le fait que la passivité est encore, si l’on peut dire, un comportement dynamique. Le mobile B ne saurait recevoir des chocs ni être l’objet de poussées s’il ne consistait qu’en un volume se déplaçant dans l’espace : pour autant que les sujets lui attribuent le rôle d’un patient animé par le mouvement de A, ils lui confèrent par cela même des qualités perceptives de solidité et de résistance au choc. De plus, et indépendamment de toute inférence ou interprétation notionnelles, les sujets ne peuvent réagir de façon différenciée, comme ils le font, aux diverses configurations présentées, sans éprouver l’impression, non seulement que la poussée est plus ou moins forte selon les cas, mais encore que le patient B s’y prête selon les degrés divers de « passivité » : par exemple, B est plus passif dans l’entraînement que dans le lancement et moins passif encore dans le déclenchement, puisqu’il devient « actif ». Or, le seul fait qu’il existe des degrés dans la passivité oblige à analyser
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et à décomposer cette impression perceptive, d’autant plus que ces degrés n’interviennent pas seulement lors de la variation des rapports de vitesse, mais au cours même du trajet parcouru par B : l’impression n’est pas la même, en effet, dans la région voisine de l’arrêt de B que dans la zone d’action de A partant du point d’impact, et l’impression causale est une résultante de toutes ces impressions à la fois !
Si l’on analyse alors les degrés en question de passivité du mobile B, on s’aperçoit qu’on ne saurait les sérier de façon unidimensionnelle, c’est-à-dire en se contentant d’une seule ligne conduisant de la passivité maximum (entraînement) à l’activité maximum (déclenchement). L’on peut bien, il est vrai, soutenir que B est plus actif dans le déclenchement que dans le lancement, et ordonner ainsi les intermédiaires entre ces deux formes selon la dimension passivité-activité ; mais on ne saurait dire que B paraisse plus actif dans le lancement que dans l’entraînement et cependant il est plus passif dans cette dernière structure : la passivité prend donc ici une autre signification, et nous ne saurions mieux la décrire que par les termes déjà employés au § 13 de « plus facilement poussé ou déplacé ». En effet, la différence essentielle entre l’entraînement et le lancement est que dans le second cas l’agent A s’arrête ou perd sa vitesse, tandis que dans le premier il poursuit son mouvement. Si B semble moins passif dans la seconde situation que dans la première, cela ne signifie donc pas qu’il soit plus actif (sauf à faire intervenir une action causale d’arrêt, ce que le sujet ne perçoit pas, du moins dans ces cas), mais bien qu’il est revêtu d’une sorte de caractère dynamique négatif, que nous appelons « résistance ».
L’impression du poids de B, solidaire du rapport des vitesses, n’est donc que la manifestation de ce caractère dynamique négatif attribué au patient et qui est le complément indispensable du caractère positif de force attribué à l’agent A (tandis que quand le sujet confère un poids à A, ce qui lui arrive parfois spontanément, c’est en tant que complément de l’impression de force qu’il produit). En bref, l’équivalence rapidité = légèreté que nous avons notée au § 6 n’est que l’un des aspects de la traduction continuelle du cinématique en dynamique à laquelle se livrent les impressions perceptives, qu’elles soient causales ou parfois même relatives à des mobiles isolés, et c’est pourquoi l’on ne saurait comprendre le mécanisme de la causalité perceptive, ou de l’ampliation du mouvement qui la caractérise en général, sans faire intervenir le dynamisme négatif du patient B autant que le dynamisme positif de l’agent A.
La meilleure preuve de ce que nous avançons ainsi nous paraît être fournie par la comparaison des impressions causales en présentation horizontale et verticale, et, dans ce dernier cas par la comparaison des impressions à la montée et à la descente (§ 7). Comme nous l’avons vu
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en ce § 7, la pesanteur (qui se rapporte donc à la résistance perceptive telle que nous l’entendons) joue alors un rôle évident, que son action donne l’impression d’être freinée par le milieu ou à vaincre par l’un ou l’autre des mobiles. Or, un fait essentiel pour cette discussion est que, en ce cas aussi des présentations verticales, ces effets dynamiques même lorsqu’ils sont relatifs à B ne s’expriment dans le langage du sujet qu’en termes de passivité (à la descente) et d’activité (à la montée), c’est-à- dire de façon implicite et englobée en des termes plus généraux. C’est pourquoi il est indispensable que nous les dégagions pour les formuler explicitement en nos équations symboliques, ce qui rétablit alors le jeu des compensations qui nous paraît caractériser la causalité perceptive.
Cela dit, il semble bien difficile de rendre compte de ces impressions de poids ou de résistance sans faire à nouveau appel à la correspondance tactilo-kinesthético-visuelle que nous avons déjà invoquée à propos du rôle du contact dans les impressions causales de l’enfant. Sans doute pourrait-on soutenir que, cette attribution d’un poids aux mobiles perçus étant constamment dépendante des vitesses, ce serait l’élément cinématique visuel qui prédominerait en ce cas. Mais alors il faudrait attribuer de même l’estimation visuelle des poids dans la phase initiale de l’illusion de poids (lorsque le sujet n’a pas encore touché les deux boîtes, mais s’apprête à les soupeser) à une pure évaluation du volume en interprétant alors l’équivalence perceptive « gros = lourd » comme le produit d’une inférence notionnelle ou d’une association sortant des frontières de la perception. En réalité, pour ce qui est de l’assimilation du volume au poids comme pour celle de la rapidité à la légèreté, on ne saurait adopter une autre position que dans le cas de la perception visuelle du choc ou de la poussée : en toutes ces situations, la vision fournit des impressions que le sujet ne saurait, non pas seulement comprendre ou interpréter notionnellement, mais même éprouver perceptivement si elles n’étaient dès le départ assimilées par une correspondance, innée ou acquise mais relevant de la perception elle-même, entre le domaine visuel et le domaine tactilo-kinesthésique. Cette correspondance assimilatrice ne consiste naturellement pas en une conjonction ou en une séquence telles que les impressions visuelles seraient accompagnées ou suivies par des impressions tactiles (comme dans les mouvements stro- boscopiques entre excitants appartenant à des domaines sensoriels différents) : il s’agit simplement, comme lorsqu’on perçoit visuellement une surface rugueuse ou lisse, de la lecture visuelle d’une qualité appartenant à un autre domaine sensoriel, mais sans que la relation entre deux implique l’intermédiaire de la représentation. Or, comme la causalité tactilo-kinesthésique connaît, de la manière la plus directe, les facteurs dynamiques négatifs (résistance) autant que les positifs (force), il est naturel que ces deux aspects retrouvent leurs correspondants dans la
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causalité visuelle, au sein de laquelle ils assurent alors, en liaison avec les facteurs cinématiques, le jeu des compensations qui rend compte de la conservation particulière caractérisant cette structure si complexe de composition perceptive.
§ 16. Les cas paradoxaux de lancements
avec rapports ascendants de vitesses🔗
Nous avons jusqu’ici vérifié sur deux exemples (§ 14 et 15) que les facteurs en jeu dans la composition des impressions causales ne sont pas exclusivement d’origine visuelle et fournissent ainsi de quoi rendre compte d’une compensation entre les mouvements ou le dynamisme perçus sur A et les mouvements ou le dynamisme perçus sur B. Il convient maintenant de discuter trois exemples d’impressions causales, l’une augmentant (§ 16) et les deux autres diminuant avec l’âge (§ 17) dans lesquelles les compensations dynamiques sont indispensables pour compléter l’ampliation des mouvements comme tels.
Le premier de ces cas concerne le rapport des vitesses (tandis que l’autre est relatif à la direction des mouvements). Selon le schéma de l’ampliation tout rapport de vitesses ascendant devrait ne donner lieu qu’à des impressions de déclenchement : la vitesse de B étant alors supérieure à celle de A, le mouvement de A ne peut alors être conçu comme se conservant et celui de B ne peut être considéré comme une « extension » ou un « prolongement » de celui de A, puisqu’il lui ajoute de la vitesse.
Or, chez un certain nombre de sujets, quelques enfants mais un grand nombre d’adultes, on trouve pour les rapports de vitesse 1 :3 et même 1 :6 des lancements et non pas des déclenchements. Si l’on examine par exemple le tabl. II pour le rapport 1 : 3, on trouve chez les enfants 13 poussées contre 34 déclenchements (5 poussées simples, 5 poussées par air et 3 par intermédiaires solides), ce qui est peu significatif ; mais, chez l’adulte, tandis qu’avec contact (+5) on n’a aucune poussée et 10 déclenchements, on trouve sans contact 23 poussées contre 9 déclenchements (ou indépendance). D’autre part, 19 de ces 23 poussées étant des cas nets de compression, on voit donc que c’est cet effet particulier qui est en général responsable de l’inversion du déclenchement en lancement (à noter que chez certains sujets la poussée par intermédiaire gazeux, perçue sans contact, influence ensuite l’impression causale même lorsqu’il y a contact).1
Or, si ce lancement à vitesses ascendantes ne saurait s’expliquer par l’ampliation du mouvement seul, il s’interprète facilement dans un schéma
1 Il est à noter en outre que la poussée donne parfois l’impression d’une accélération de B, ce sur quoi nous allons revenir.
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de compensation. En effet, la différence entre la perte de vitesse de A, soit A1— A2 = A1 et le gain de vitesse de B soit B2— B1 = B2, différence qui est donc de B2— A1 = x>0, est compensée par le fait que A semble presser sur un milieu compressible dont la force explosive s’ajoute à l’activité de A : la vitesse supérieure de B donne alors l’impression de légèreté et de manque de résistance (R→0) ; d’où (si Pc = action due à la compression ou au soufle, etc.) :
(9) (A1-A2)+F(Pc) = (Br-B1)+(R→0) donc
(9 ““) A1+F(Pc) = B2(>A1)+(R→0)
11 suffit par contre que F(Pc) ne soit pas perçu pour que l’inégalité A1 < B2 confère à B l’autonomie caractéristique du déclenchement (ce qui est le cas des 9 réponses adultes du tabl. II opposées aux 23 réponses du type de la prop. 9). On voit ainsi que les mêmes données spatio- temporelles et cinématiques peuvent donner lieu à deux impressions fort différentes, selon les facteurs dynamiques attribués à A et à B : l’orientation du sujet en un sens ou un autre dépend sans doute alors d’un jeu de probabilités, peut-être liées à la centration sur tel ou tel objet ou point de la configuration présentée.
De même, en l’absence d’effet de compression mais alors avec contact, l’attribution d’une légèreté suffisante à B proportionnellement à A pourrait donner l’impression que celui-ci, avançant lentement en liaison avec son poids imprime un mouvement plus rapide à B qui serait alors plus léger : c’est sans doute un phénomène de ce genre qui explique les 4 poussées adultes sans compression du tabl. Il et qui permet à 3 des adultes du tabl. XI de percevoir une augmentation de poussée de A quand la vitesse de B paraît croître. Mais ce type d’organisation est sans doute moins probable que celui dans lequel, avec ou sans contact, on perçoit l’inégalité A1<B2 comme l’expression d’une autonomie de B, donc d’un déclenchement, ou que le type correspondant à la prop. (9) ; la raison de cette faible probabilité est sans doute qu’il s’agit alors de conférer un poids relativement déterminé à A et pas seulement à B. En bref, de telles compositions restent relativement indéterminées sur le terrain de la causalité perceptive visuelle, tandis que dans le domaine de la causalité tactilo-kinesthésique où les forces et les résistances sont aussi bien perçues que les vitesses et les conditions spatio- temporelles, chacune de ces variétés serait univoquement déterminées par un jeu de compensations ou de non-compensations suffisamment perceptibles.
Sans contredire l’ampliation du mouvement, qui reste le cas le plus général, le lancement à vitesses croissantes montre donc la difficulté
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de rendre compte de tous les cas par ce schéma à lui seul et la nécessité de faire appel, en plus des facteurs cinétiques et du dynamisme de l’agent A à des facteurs dynamiques intéressant le milieu intercalaire A’ ainsi que le patient B, de manière à obtenir un schéma complet de compensation.
§ 17. L’interprétation du lancement sans élan et du lancement avec ralentissement de B🔗
Une seconde situation atypique montrant également la nécessité d’un schéma de compensation est celle du lancement sans élan, sous une forme qui d’ailleurs diminue d’importance avec l’âge au lieu d’augmenter en fréquence comme l’effet précédent.
11 s’agit, on s’en souvient (§ 5), d’une situation dans laquelle B (rouge) apparaît en premier, immobile au centre de la fente. Puis A (noir) apparaît à sa gauche, le touchant, après quoi B se déplace à droite et disparaît derrière un volet. L’expérience est donc analogue à l’exp. 73 de Michotte (p. 222), mais avec cette différence, essentielle que le mouvement qui accompagne l’arrivée de A n’est pas axial, donc orienté dans la même direction que celui de B, mais lui est perpendiculaire 1. 11 va donc de soi qu’en ce cas le mouvement de B ne saurait être perçu comme « prolongeant » celui de A, puisque ce dernier surgit d’en bas (ou de l’arrière plan). « L’ampliation, dit en effet Michotte, suppose un certain degré de similitude entre le mouvement de l’agent et le changement qui se manifeste dans le patient, sans quoi ce changement ne pourrait apparaître comme une « extension » du premier. C’est pourquoi il n’y a pas impression causale lorsque les déplacements effectués par les deux objets se font dans des directions diamétralement opposées ou du moins fort différentes » (p. 210). Et encore : l’impression causale « disparaît totalement lorsque les directions sont perpendiculaires l’une à l’autre » (p. 219).
Or, les résultats du § 5 (tabl. VII) montrent qu’on trouve dans la situation décrite 100 % d’impression causale à 6-7 ans dans les cas où le contact a été perçu, 80 % à 12-14 ans et 50 % chez l’adulte ; l’impression subsiste chez un ou deux sujets à chaque âge lorsqu’il y a perception d’une absence de contact.
L’interprétation la plus simple consiste naturellement alors à attribuer cette causalité paradoxale à un effet de contact. Un adulte a eu par exemple l’impression d’une boule de billard venant toucher la boule déjà en place et la chassant perpendiculairement avec immobilisation de la première (ce qui est possible si les choses se passent contre la
i Voir dans la Technique les précautions prises à cet égard.
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bande et que la bande est parfaite). Mais, même à admettre cette impression que le contact s’accompagne d’un ébranlement léger, il reste à expliquer comment, chez les sujets éprouvant une impression causale, le mouvement de A peut se conserver en s’étendant à B alors que ces deux déplacements rectilignes sont orientés selon un angle de 90°.
Or, en un tel cas, le seul avec le précédent (§ 16) et avec l’effet Gruber (§ 13 prop. 8), où l’on ne puisse invoquer une ampliation proprement dite (puisqu’il ne s’agit plus du même mouvement) il semble clair que la conservation ne puisse être expliquée que par une compensation : d’une part, A perd un mouvement (en partie apparent, en partie réel mais sans que le sujet distingue subjectivement entre ces deux aspects) ; d’autre part, le léger ébranlement produit par A, avec contact dans la grande majorité des cas, correspond à une résistance presque nulle de B (nous représenterons donc par le symbole ≥ 0 cette faible action F de A et cette faible résistance R de B), ce qui donne :
(10) [(A1-A2)>0] + [F(T)≥0] = [(β2-B1)=B2] + [R(T)½0]
et rend compte ainsi des 50 % des réactions adultes.
Mais comme la longueur du trajet et la vitesse de A sont relativement indéterminées, et comme F et R peuvent tendre vers 0, on peut avoir aussi
A1 + F(T)→0 < B2+R→0
ce qui est la formule du déclenchement coirespondant au 50 % des réactions adultes. Au total, la vitesse (apparente) de l’agent A étant relativement indéterminée, la compensation avec le mouvement de B n’est que possible mais non nécessaire d’où le caractère non coercitif de la présente impression causale : lorsque le sujet perçoit une égalité entre A1 et B2 il y a alors compensation donc causalité ; mais si le mouvement de A n’est pas égalé à celui de B, il y a déclenchement ou indépendance.
On comprend alors pourquoi l’impression causale diminue en ce cas avec l’âge. L’égalisation A1=B2 étant relativement arbitraire, elle ne constitue qu’une solution de simplicité et n’est la plus simple que pour des sujets peu exigeants en fait de compensation : d’où le 100 % de l’impression causale à 6-7 ans. Elle ne s’impose au contraire qu’avec une probabilité de 50 % si l’on part de l’alternative : égalité ou inégalité.
Au total, cette expérience fournit une bonne illustration de la vraie nature de l’ampliation du mouvement. Si l’on attribue à cette expression un sens strict impliquant l’identité qualitative du mouvement de A et de celui qui est reçu par B, ainsi que leur communauté de direction, alors toute causalité perceptive n’est pas nécessairement fondée sur une ampliation du mouvement, bien que ce soit le cas dans la grande majo-
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JEAN PIAGET ET MARC LAMBERCIER
rite des situations : la présente expérience constituerait alors comme le lancement à vitesses ascendantes (§ 16) une exception possible à la règle, dont l’effet Gruber constitue même une exception manifeste. Si l’on interprète par contre simplement l’ampliation dans le sens d’une conservation au travers des transformations, celles-ci pouvant comporter alors des résistances diverses et ne pas impliquer nécessairement une communauté de direction, en ce cas la présente situation rentre dans la règle. Mais dans ces différents cas, la vraie raison de l’impression causale, autrement dit de l’ampliation au sens étroit ou élargi, est la compensation entre les activités dépensées par A et les gains ou réactions de B (gain et mouvement et réaction en résistance éventuelle), ces activités et ces réactions étant toujours perçues à l’occasion de mouvements proprement dits, qu’ils soient réels ou simplement apparents.
Une troisième situation nous paraît également exiger un schéma de compensation, mais pour des raisons différentes : c’est l’expérience paradoxale imaginée par Michotte d’un lancement au cours duquel l’agent A rattrappe le patient B déjà en marche et agit sur lui en le ralentissant au lieu de l’accélérer. En lui-même cet effet, contrairement aux précédents, relève bien de l’ampliation des mouvements et c’est comme tel que la présente avec raison Michotte. Mais la difficulté est ici que cette impression, réétudiée par nous au § 8, diminue notablement avec l’âge (16 et 19 sur 20 à 6-7 ans et seulement 8 et 11 sur 20 chez l’adulte, pour les deux combinaisons 4 :2-1 et 8 :4-1). Or, si l’ampliation était seule en jeu on ne comprendrait pas cet affaiblissement de l’impression : dire qu’elle diminue à cause de l’expérience acquise (puisqu’elle est contraire à la majorité des effets quotidiens) ne suffirait pas à résoudre la question, car il resterait à montrer pourquoi et surtout comment l’expérience peut tenir en échec un effet d’ampliation conçu sur le mode gestaltiste, alors qu’elle agit à peine sur les illusions géométriques.
Dans l’hypothèse du poids attribué à B ou de sa résistance perceptive (c’est-à-dire, par définition, sa moindre facilité à être poussé), il est aisé de formuler l’effet de compensation (cf. prop. 6 du § 13), mais en attachant à B une forte résistance, accrue par l’impact. On comprend alors que cette résistance accrue soit facilement acceptée par l’enfant (qui est par ailleurs peu exigeant en fait de compensations) : lorsque nos sujets de 6-7 ans ont, par exemple, l’impression que A ralentit B parce qu’il lui est « rentré dedans » (terme désignant les accidents de la route), on ne peut que leur donner raison, car une auto rapide « entrant dans » une autre la ralentira certainement. Par contre l’adulte chez qui de telles assimilations anthropomorphiques sont en baisse (sans disparaître pour autant) ne parviendra à un jeu de corn-
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pensations entre le mouvement de A et la résistance de B que plus malaisément.
Or, une telle interprétation ne relève pas dans le cas particulier de l’hypothèse pure. Outre les expressions verbales citées, qui sont déjà significatives, deux faits intéressants sont à invoquer conjointement pour la justifier : l’effet de recul, perçu sur A par presque tous les adultes, et la tendance de ceux-ci (plus forte que chez l’enfant) à attribuer à B une vitesse aussi grande après l’impact qu’avant dans la combinaison I. Ce recul, spécial semble-t-il à de telles situations, ne saurait s’expliquer par les seules combinaisons de vitesse (contraste dû au ralentissement de B) puisque précisément celles-ci sont mal structurées. Même en l’attribuant à une « subception » exacte (ou perception inconsciente), il reste qu’il y a là une double tendance : celle à structurer les vitesses comme dans le lancement ordinaire (rapport de vitesses 1 : 1) et celle à percevoir quelque chose d’anormal se manifestant par une sorte de choc en retour de B sur A, ce qui nous ramène au poids ou à la résistance de B, conçue, répétons-le, non pas comme un rapport physique objectif mais comme une difficulté à le « pousser », perçue globalement et corrélative à la perte de vitesse. On comprend alors, dans l’hypothèse de la compensation, pourquoi cette situation peut encore engendrer un 50 % environ de « lancements » chez l’adulte, mais aussi pourquoi l’impression n’est pas plus fréquente étant donné le caractère très approximatif de cette compensation.
§ 18. L’interprétation des impressions semi-causales d’arrêt🔗
Notre interprétation de la causalité ne diffère donc de celle de Michotte que par l’addition des deux facteurs suivants : d’une part, les facteurs dynamiques liés au patient B, notamment l’impression qu’il donne d’être plus ou moins aisément ou malaisément déplacé (résistance) ; d’autre part, la continuelle correspondance assimilatrice tactilo- kinesthético-visuelle, avec libération ou différenciation progressive des séquences visuelles avec l’âge, mais sans que l’arrière plan tactilo- kinesthésique fasse jamais défaut puisqu’il se traduirait (dans notre interprétation) par l’aspect dynamique d’un processus qui, s’il était purement visuel, se réduirait aux séquences cinématiques et spatio- temporelles.
Or, de ce point de vue, comme d’ailleurs tout autant de celui de Michotte (lequel, sans recourir aux correspondances tactilo-kinesthético- visuelles sur le plan de la causalité perceptive visuelle admet cependant explicitement un isomorphisme entre la causalité perceptive visuelle et la causalité perceptive tactile), les impressions perceptives d’arrêt soulèvent une question délicate. Il n’y a pas de doute, en effet, que sur le terrain de la causalité perceptive tactilo-kinesthésique (indépendamment des facteurs visuels), on éprouve une sorte d’impression causale lors-
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qu’une masse résistante arrête le mouvement d’un solide qui vient buter contre elle : si l’on recule des mains sa table de travail, par exemple, et qu’elle se heurte à la paroi de la chambre, on ne perçoit seulement un déplacement vers la paroi ou une poussée contre cette paroi ; on éprouve bel et bien l’impression que la paroi résiste et arrête le mouvement de la table que l’on meut. La paroi n’est donc pas en ce cas la cause d’un mouvement, mais elle l’est d’un arrêt, et elle semble même l’être parfois avec un soupçon de malignité latente ! La question est alors de savoir s’il existe de même une impression causale visuelle d’arrêt, et cette question se pose même d’une manière particulière dans l’hypothèse qui est la nôtre et selon laquelle le dynamisme propre aux impressions causales visuelles est l’expression d’une correspondance avec les facteurs tactilo-kinesthésiques.
C’est pourquoi nous avons tenu, comme on l’a vu au § 9, à réexaminer la question des impressions perceptives d’arrêt, en choisissant une situation dans laquelle B n’est pas constamment en arrêt, mais dans laquelle A et B partent ensemble et s’arrêtent ensemble au point où A, de vitesse supérieure, rattrappe B. Or, le résultat obtenu, qui est d’un certain intérêt théorique, demande une analyse soigneuse.
Le premier point à retenir est que, comme Michotte l’a déjà mis clairement en évidence, l’impression visuelle d’arrêt n’est pas une impression causale comparable à celles du lancement ou de l’entraînement : aucun sujet ne décrit spontanément une impression qu’il éprouverait à titre coercitif et qui reviendrait à la formule « B arrête A ». La raison en est claire dans le schéma de l’ampliation au sens strict, puisque A ne témoigne d’aucun mouvement qui serait le prolongement de celui de B et que B ne manifeste pas de mouvement polarisé sur A. Dans le schéma ordinaire de la compensation, cette absence de causalité stricte s’explique également, puisque l’arrêt de A par B signifierait que le dynamisme négatif de B se transformerait en dynamisme positif, c’est-à-dire que la « résistance » deviendrait « activité ».
Mais il n’en reste pas moins que, sitôt la question énoncée, une partie des adultes et presque tous les enfants reconnaissent l’impression que l’un des mobiles arrête l’autre. La question se pose naturellement alors de savoir s’il ne s’agit là que d’interprétation notionnelle ou s’il y a bien une part au moins d’impression perceptive. Or, on peut répondre d’abord que les réponses obtenues varient quelque peu avec les vitesses (tabl. XVII), ce qui est l’indice d’une dépendance à l’égard des facteurs perceptifs : aucun adulte n’éprouve ainsi l’impression d’arrêt par B à la vitesse 5 tandis qu’une fraction l’admet à partir de la vitesse 10. En second lieu, la nécessité d’un questionnement s’est imposée pour tant d’autres impressions relevant de près ou de loin de la causalité perceptive qu’il serait erroné de se fier à une correspondance simple et univoque entre les spontanéité des réponses et leur caractère perceptif ainsi
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qu’entre l’intervention indispensable des questions et le caractère notionnel des réponses : la correspondance n’est valable qu’en gros. En troisième lieu, on assiste à une évolution des réponses avec l’âge, puisque la moitié environ des enfants ont l’impression que A arrête B (contre une autre moitié acceptant que B arrête A, mais ceci à nouveau en fonction de la vitesse), tandis qu’aucun adulte ne perçoit l’arrêt de B comme se produisant sous l’influence de A : sans doute cette évolution pourrait-elle être aussi le fait d’une interprétation notionnelle, mais, même si c’était le cas, la différence des conceptualisations de l’expérience quotidienne aboutirait alors à la formation de « gestalt empiriques » dissemblables chez l’enfant et chez l’adulte (comme on l’a déjà vu à propos de la compression).
Bref, on peut admettre qu’il intervient une part d’impression perceptive dans les réactions des sujets à l’arrêt. Il s’agit donc d’interpréter cette impression qui n’est, répétons-le, pas strictement causale, mais qui demeure semi-causale, en un sens à préciser maintenant.
Dans l’impression causale normale A présente deux activités productives : il se meut (A1— A2) et il pousse (F), tandis que B acquiert un mouvement (B2— B1) et devient le siège d’une activité non productive ou réaction (R). Or, dans la situation de l’arrêt, A ne communique aucun mouvement à B et la réaction de B est plus forte que l’action de poussée de A. C’est cette réaction plus forte qui est alors perçue comme cause de l’arrêt de A, mais au prix d’un double paradoxe : la réaction devient activité et cette activité, au lieu d’enrichir A, entraîne la perte de son mouvement. Le lien causal est ainsi doublement inversé et c’est cette inversion double que nous appellerons « semi-causalité » 1. En langage de gains et perte, A perd son mouvement et sa force de poussée, tandis que B ne gagne aucun mouvement et perd sa réaction sans aucun gain pour A. On aura donc l’inégalité :
(11) [(A1-A2)=3-0] + F(T) > [(B2-B1)=0-∕]+B(T)
car même si R(T) ≥ F(T) on a A1 > (B2— B1) = 3>(— 1)
On comprend alors pourquoi il y a non seulement ni causalité mais encore ni semi-causalité spontanée nette. Mais, à la suite des questions consistant à demander si A semble arrêter B ou l’inverse, ou si les mouvements et arrêts respectifs sont indépendants les uns des autres, le sujet peut voir une compensation dans la mesure où il attribue à la réaction de B, soit R(T), une valeur assez forte pour égaler (A1-A2)+F(T). Le signe de l’égalité (=) ainsi substitué à l’inégalité (>) dans la prop. (11), autrement dit la compensation des actions et réactions suffit alors à provoquer cette impression de ce que nous qualifions
1 Dans l’effet Gruber (prop. 9), il y a par contre causalité complète, car la suppression de l’arrêt de B (suppression de R) entraîne un mouvement de A (si B = P et A = S).
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de semi-causalité chez un certain nombre de sujets ; mais comme une telle compensation est relativement arbitraire et non coercitive, elle n’est alors perçue que par une partie de ceux-ci. Il suffit néanmoins, en cette situation comme en celle du lancement sans élan, que la compensation soit possible quoique arbitraire, pour qu’elle soit acceptée par une fraction des sujets oscillant autour de 50 %.
Quant à la curieuse impression éprouvée par une importante fraction des enfants, suivant laquelle c’est A qui arrête B (impression augmentant avec les vitesses absolues), et cela indépendamment des priorités temporelles (tabl. XVIII), elle dépend comme suit des chocs et poussées (tabl. XVIII bl,) : tandis que dans les cas où B arrête A, il y a 24 impressions avec choc ou poussée de A, contre 19 sans l’un ni l’autre, dans les cas où A arrête B, il y a 26 impressions avec choc ou poussée de A, contre 9 sans l’un ni l’autre (soit environ 3 fois plus). On ne saurait donc expliquer cette dernière impression que comme une sorte d’influence dynamique ou animiste, exercée par A sur B (A arrête B comme un coureur en arrête un autre dans un jeu), et cela sans exigence freina- trice d’une compensation exacte. Avec l’âge au contraire, cette impression disparaîtrait sous l’effet des exigences de la compensation, qui aboutissent soit à la suppression de toute action même semi-causale, soit à une impression de semi-causalité (selon le sens défini plus haut). On peut considérer cette exigence progressive de compensation comme une sorte de logique de la perception, qui se refuse à voir en un arrêt le produit d’un choc, de même que, dans le déclenchement, elle se refuse à voir en un déplacement plus rapide la prolongation d’un mouvement moins rapide.
§ 19. Les différences entre les impressions causales de l’enfant et celles de l’adulte🔗
Les différences entre enfants et adultes (étant entendu qu’il s’agit de différences moyennes et qu’on trouve des enfants exceptionnels avancés et des adultes exceptionnels conservant les mêmes caractères que l’enfant) se réduisent à deux principales, probablement solidaires l’une de l’autre : (a) les facteurs tactilo-kinesthésiques et les facteurs visuels de la causalité perceptive sont à la fois plus indifférenciés et en moins bonne correspondance entre eux chez l’enfant que chez l’adulte ; (b) ne parvenant qu’à une structuration approchée ou moins aisée que l’adulte, l’enfant éprouve des impressions causales un peu moins différenciées, un peu plus étendues, et moins exigeantes du point de vue de la compensation des composantes cinématiques et dynamiques.
L L’interprétation des difficultés de la structuration chez l’enfant. — Pour juger des données relatives à la structuration chez l’enfant, il con-
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vient d’abord de se défaire de deux présuppositions gratuites. La première consisterait à concevoir les rapports de la structuration avec l’impression causale à laquelle elle conduit sur le modèle d’un ajustement préalable permettant d’apercevoir un tableau existant indépendamment de lui (par exemple l’ajustement de lunettes d’approche conduisant, sitôt terminée la mise au point, à la découverte d’un horizon lointain jusque-là indistinct). En réalité l’enfant introduit déjà, à chacune des étapes de sa structuration, des « activités », des influences et même des liaisons causales diverses, dont l’étape finale peut hériter en partie ; et, lors de cette phase finale, il peut y avoir encore (et chez l’adulte comme chez l’enfant), mutuelle dépendance entre la structuration et l’impression causale : il est, par exemple, impossible de décider si un enfant perçoit un contact apparent parce qu’il éprouve une impression de poussée ou si c’est le contact perçu qui détermine la poussée, car l’impression causale est une résultante de tous les facteurs de la structuration, qui rejaillit sur ces composantes et peut les modifier en retour.
La seconde présupposition dont il convient de se méfier consisterait à considérer les reproductions motrices dont nous nous servons pour juger de la structuration (reproduction au moyen de plots déplacés à la main des événements perçus visuellement sur le dispositif) comme demeurant étrangères à la structuration elle-même. Certes cette reproduction est souvent symbolique et s’attache davantage à rendre l’impression globale reçue (prise naturellement pour l’expression de la réalité) qu’à analyser terme à terme les séquences visuelles. Mais ce langage gestuel, aussi équivoque souvent que le langage verbal qui accompagne les descriptions, est révélateur dans ses lacunes autant que dans ses réussites : il fournit, en effet, une indication précieuse sur le degré de correspondance existant chez l’enfant (degré souvent très faible) entre la motricité manuelle, d’une part, avec son clavier tactilo- kinesthésique particulier, et la perception visuelle, d’autre part, comportant une solidarité étroite entre la lecture des indices perceptifs et une adaptation plus ou moins poussée de la motricité occulaire aux mouvements perçus.
Or, à commencer par là, un des résultats les plus instructifs des reproductions manuelles que nous avons demandées aux enfants a été précisément de nous montrer combien est difficile chez les petits la traduction motrice des séquences visuelles : au lieu d’une correspondance terme à terme entre les éléments des deux domaines bien différenciés, on se trouve en présence d’une indifférenciation ou d’une dépendance mutuelle relatives, qui fait obstacle simultanément à l’analyse et à la correspondance détaillées. Il existe, il est vrai, une difficulté préalable chez les plus jeunes sujets, qui est de transférer les mouvements perçus au plan horizontal de la table sur laquelle sont placés les plots servant à la reproduction : aussi arrive-t-il que les petits préfèrent garder les
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plots en l’air, dans l’alignement des stimuli, en les faisant monter et descendre. D’autres les alignent sur la table sans les déplacer, ou se contentent de déplacements minimes ou au contraire occupent toute la largeur de la table. Plusieurs cas ne font pas revenir les plots au même endroit, comme dans la présentation visuelle, mais les déplacent au fur et à mesure. Mais une fois vaincues ces difficultés préalables, le grand obstacle à la structuration est constitué par les mouvements strobos- copiques parasites, encore très fréquents à 4-5 ans à la vitesse moyenne de 30 tr/min, qui donnent lieu à des reproductions motrices comme les mouvements réels. Réciproquement, la motricité comme telle impose ses tendances, par exemple une préférence assez systématique pour la symétrie des déplacements. Or on est surpris de constater qu’après une reproduction correcte, ces tendances de nature motrice réapparaissent et font régresser la structuration (aidées en cela par les mouvements apparents). La perception visuelle et la motricité ne semblent ainsi pas encore entièrement indépendantes. Des tendances également fréquentes dans la reproduction consistent à négliger la seconde phase ou à reproduire le lancement comme un entraînement avec accompagnement de B par A ; ou encore à faire partir B seul mais avec retour de A à son point de départ ; ou enfin à admettre que A accompagne B sur un court espace (comme un rayon d’action concrétisé), ce qui lui « donne un petit élan », etc. En tous ces cas on retrouve à des degrés divers une interférence des facteurs visuels et moteurs.
On comprend alors les faits consignés au § 10 ainsi que dans les tabl. XIX-XX. Pour structurer correctement la configuration présentée il faut être à même de suivre du regard chacun des deux mobiles, de les comparer entre eux, de les ségréger en assurant à chacun son identité, donc de les localiser l’un par rapport à l’autre, et enfin d’estimer les espaces intercalaires variables (diminuant dans le rapprochement et augmentant dans l’écartement). A ces conditions seulement peuvent être repérés les indices spatiaux, temporels et cinétiques du système, qui se doubleront alors des caractères dynamiques positifs (actions de A) et négatifs (réactions de B). Les obstacles à la structuration sont, par conséquent, le caractère global de la perception enfantine, qui s’oppose à la ségrégation et à l’analyse des positions, et l’inadaptation relative des mouvements oculaires (en vitesse et en ajustement) 1, qui contrecarre l’analyse des déplacements, dont également des positions, et la ségrégation. Ces deux obstacles du syncrétisme et de l’insuffisante mobilité oculaire se réduisent d’ailleurs à un seul facteur général : des activités perceptives insuffisamment développées, tant du point de vue de l’exploration (d’où le syncrétisme) que de celui des transports et comparaisons à distance. On comprend immédiatement alors que, en un domaine où interfèrent les facteurs visuels et les
1 Voir la Rech. XIII (Effet Auersperg-Buhrmester).
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facteurs tactilo-kinesthésiques (ces derniers étant à l’origine des impressions de choc, de poussée, d’activité et de résistance), les conditions d’une activité perceptive suffisant à la structuration des données ne se réduisent pas à celles d’une simple analyse visuelle, mais englobent nécessairement la possibilité d’une reproduction motrice. Une telle reproduction ne joue pas seulement en ce cas le rôle d’une traduction : elle consiste, en effet, ce qui constitue une fonction beaucoup plus importante, à conduire le sujet aux sources tactilo-kinesthésiques d’une partie de ses impressions visuelles et à lui permettre d’instituer un échange entre les données visuelles et les donnés motrices jusqu’à la constitution d’une structure susceptible d’engendrer les impressions causales. C’est pourquoi l’indifférenciation relative que nous notions à l’instant entre les éléments tactilo-kinesthésiques et moteurs, d’une part, et les éléments visuels, d’autre part, constitue simultanément un obstacle à la structuration et un obstacle à cette correspondance terme à terme entre domaines différenciés qui est nécessaire à la causalité perceptive.
Au contraire, au fur et à mesure de la différenciation entre les deux domaines, le sujet perçoit visuellement sur le dispositif présenté ce qu’il est capable de reproduire manuellement sous une forme tactilo- kinesthésique et motrice, et cette correspondance terme à terme constitue à la fois un adjuvant pour la structuration, puisque le regard analyse d’autant mieux les séquences correspondant à une recomposition manuelle possible, et un facteur de production des impressions causales, puisque celles-ci comportent un jeu de compensation entre des actions et des réactions, dont une bonne partie des éléments n’ont de signification qu’en référence aux expériences tactilo-kinesthésiques intervenant par ailleurs dans la reproduction. On voit ainsi qu’il n’était pas exagéré de considérer la structuration comme la phase d’organisation préalable de la causalité perceptive et non pas comme un simple ajustement permettant de repérer la présence de liaisons lui préexistant toutes faites. C’est ce que nous allons contrôler dans le cas particulier de la structuration du contact.
II. Les différences relatives à la perception du contact et à son rôle dans l’impression causale. — L’un des résultats les plus nets et les plus généralement constants de notre recherche a été que les enfants perçoivent plus facilement que l’adulte un contact apparent pour des décalages négatifs (de — 5 à — 40) et qu’ils perçoivent plus facilement aussi un contact réel pour les décalages de 0 à +10 (voir à ce sujet les tabl. I à V et VII). Il s’agit maintenant de chercher à expliquer ce double phénomène.
Michotte attribue le retard de la perception du contact réel chez l’adulte à la « montée des excitations », c’est-à-dire au temps que prend une excitation sensorielle pour influencer la perception correspondante. Mais, si ce facteur joue certainement un rôle, il est difficile
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de le croire suffisant pour l’ensemble des faits observés. Les adultes que nous avons examinés n’étant point âgés mais consistant en jeunes psychologues, il est douteux que la montée des excitations soit systématiquement plus lente chez eux que chez les enfants de 4 à 8 ans (surtout en ce qui concerne les plus jeunes qui ont besoin de vitesses absolues très faibles pour que la structuration soit possible). L’explication proposée, qui serait suffisante si le phénomène était le même à tout âge se heurte donc à une difficulté génétique et il convient de trouver d’autres raisons qui puissent rendre compte à la fois du retard des adultes et l’avance des enfants.
On pourrait invoquer en second lieu l’acuité visuelle, mais elle semble suffisante d’après les quelques contrôles effectués. Un troisième facteur pourrait être la persistance sensorielle, lors du mouvement du regard reliant A à B : mais alors, si l’on comprend que l’enfant puisse voir un contact avant qu’il ne se soit produit, cela n’explique pas le retard des adultes.
Il est donc probable qu’il faut faire intervenir l’insuffisance de précision dans l’ajustement du regard aux objets en mouvement et le jeu des centrations soit sur les mobiles soit sur les espaces vides : le problème du contact serait ainsi à poser en termes de délocalisation comme lorsqu’il y a suppression de l’espace intercalaire entre les positions successives du carré dans l’effet Auersperg-Buhrmester (stade de la croix simple)1. Autrement dit, le contact apparent (en l’absence de contact réel) proviendrait d’une délocalisation de A qui serait collé à B par suppression de l’intervalle non centré, tandis que l’absence de perception d’un contact réel résulterait d’une délocalisation de B (ou de A ou des deux) provenant elle-même d’une centration sur l’intervalle non encore effacée au moment où, en fait, A a déjà rejoint B.
En fait, le fond sur lequel se détachent les mobiles A et B peut être réparti en cinq espaces, dans l’ordre de succession de gauche à droite : (1) l’espace extérieur à gauche de A ; (2) l’espace intercalaire décroissant entre A et B avant l’arrêt de A ; (3) l’espace intercalaire fixe entre A et B, à l’arrivée de A si les mobiles n’entrent pas en contact ; (4) l’espace intercalaire croissant entre A immobile et B s’éloignant de lui ; (5) l’espace extérieur à droite de B. On ne voit jamais simultanément que 1, 2, 5 ou 1, 3, 5 ou 1, 4, 5 et nous appellerons i l’espace intercalaire pouvant prendre ainsi les formes 2, 3 ou 4.
Or, ces espaces, dont la perception est nécessaire à la localisation de A et de B et sans doute aussi à l’estimation de leur vitesse (raccourcissement de 2 et allongement de 4) peuvent être fixé de diverses façons, dont certaines privilégiées, ou ne pas être fixés à cause de la centration sur A ou sur B. L’espace étant caractérisé par ses frontières il pourra
1 Voir la Recti. XIII.
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être fixé au milieu ou plus près de l’une des frontières que de l’autre, avec, à la limite, fixation sur le côté du mobile qui le borne. On aura donc un grand nombre de possibilités de fixations pouvant se succéder ou s’éliminer avec modifications continuelles quand A et B sont en mouvement, et c’est de ces centrations que dépendront non seulement les localisations de ces mobiles mais encore certains effets liés à l’intervalle (comme les compressions, etc., en cas d’intervalle perçu ou la poussée avec contact apparent en cas de suppression de l’intervalle).
D’un tel point de vue, le retard de l’adulte dans la perception des contacts pourrait donc s’expliquer par un effort de localisation aboutissant à valoriser (par centration directe ou par attention) l’intervalle i décroissant, d’où surestimation de l’espace (3) quand il y a intervalle fixe momentané, et ralentissement de l’extinction de l’espace (2) en cas de contact réel (ce mécanisme n’excluant pas le facteur de la montée de l’excitation, mais le favorisant au contraire).
Quant aux petits, dont la structuration générale présente déjà les difficultés que l’on a vues, leur intérêt est moins porté sur la localisation des mobiles que sur leur activité, dans le sens notamment du point d’arrivée de A ou du but vers lequel il tend (comme dans les estimations de la vitesse ou de la longueur des trajets en général, dans lesquelles le point d’arrivée joue un rôle privilégié) 1. Sautant alors d’une centration sur A à une centration sur B ils négligent l’espace intercalaire (2) et surtout (3) au point de ne plus percevoir ce dernier, d’où le phénomène du contact apparent.
Mais il faut insister sur le fait que ce mécanisme d’ordre visuel est étroitement solidaire, chez l’enfant, de l’expérience motrice ou tactilo- kinesthésique correspondante : le mouvement de A polarisé sur B est d’emblée perçu en termes d’élan et d’élan dirigé, de telle sorte que le contact avec B ou la poussée sur B constituent dès le départ une composante essentielle de ce mouvement, perçu visuellement, mais à titre de lecture d’une expérience dynamique familière. C’est pourquoi l’on peut à juste titre se demander en bien des cas si c’est la perception du contact apparent qui engendre l’impression de poussée ou si c’est au contraire cette impression, esquissée au cours même du mouvement de A qui favorise l’illusion du contact. En de tels cas la seule réponse valable est sans doute le recours à un cercle reliant les deux facteurs l’un à l’autre en une interdépendance, dont l’existence est d’autant plus probable que, comme nous l’avons vu, toute la structuration (et non pas seulement celle du contact) témoigne de telles interférences entre les facteurs visuels et les facteurs tactilo-kinesthésiques ou moteurs.
On comprend alors sans peine pourquoi les mêmes sujets de 4 à 8 ans ont tendance à subordonner leurs impressions causales à la per-
1 Cf. J. Piaget, Les notions de mouvement et de vitesse chez l’enfant, Paris (P.U.F.).
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ception d’un contact, apparent ou réel : cette exigence du contact et la fréquence des contacts apparents ne constituent, au total, que les deux aspects inséparables d’un même phénomène dont les racines sont donc à chercher dans l’indifférenciation relative des domaines visuel et tactilo-kinesthésique.
III. La plus grande activité attribuée aux mobiles et l’indifférenciation relative des diverses formes de causalité. — On pourrait croire, au premier abord, que les difficultés de la structuration chez l’enfant et les exigences d’un contact pour la constitution d’une impression causale aboutissent à une limitation du domaine de la causalité par rapport aux réactions des niveaux d’âge supérieurs. Il n’en est rien et les mêmes facteurs d’indifférenciation tactilo-kinesthético-visuelle qui sont sans doute responsables des phénomènes précédemment rappelés, engendrent au contraire à la fois une sorte d’extension du domaine de la causalité enfantine (à part les actions sans contact) et une indifférenciation relative des formes de cette causalité, mais avec, en retour, une moindre exigence dans l’estimation des compensations entre l’action et la réaction.
En effet, selon divers indices dont nous allons faire la critique, les jeunes enfants semblent éprouver l’impression que les mobiles A et B ont une activité légèrement supérieure à celle que nous percevons dans les mêmes situations. Si cela était vrai, cela signifierait que, dans le lancement, le patient B est un peu plus actif, ce qui aboutirait à rapprocher quelque peu l’impression enfantine du lancement de celle du déclenchement ; d’autre part l’agent A étant lui-même plus actif, il acquiert ainsi en certains cas un rôle voisin de celui qu’il joue dans l’entraînement. Le résultat de cette plus grande activité, si notre interprétation est exacte, serait donc : (1) que les trois impressions typiques d’entraînement, de lancement et de déclenchement seraient un peu moins différenciées chez l’enfant que chez nous et (2) qu’en chacune des trois pourrait se produire en certain cas une sorte d’action réciproque entre A et B sans que le premier soit seul actif comme c’est le cas dans les deux premières de ces impressions causales.
Aucune mesure exacte ne permet malheureusement de décider, chez l’enfant, du degré de différenciation de ces trois impressions, car il est nécessaire de passer par l’intermédiaire du langage : or, le langage enfantin soulève, comme on s’en doute, les plus graves difficultés d’interprétation en un domaine aussi délicat que celui de la causalité perceptive où il s’agirait de dissocier constamment ce qui est perçu en fait et ce qui est simplement interprétée par la représentation. Néanmoins le langage lui-même de l’enfant constitue un premier indice en vertu des classifications qu’il utilise en propre et qui diffère souvent singulièrement de celles dont nous nous servons. On pourrait faire en particulier toute une étude sur les divers sens du mot « pousser », qui vont du choc
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à la traction ou à l’action d’arrêter et de la pression matérielle à la simple influence, cette indifférenciation sémantique correspondant sans doute (mais cela n’est pas certain et pourrait tenir à l’expression seule) à une moins grande différenciation perceptive. Mais il y a, d’autre part, tout ce qui n’est pas exprimé.
Voici par exemple un enfant qui dit : « Ils {A et B) marchent ensemble, ils se disent au revoir, l’autre part chez lui. Le noir arrive vers le rouge, il part et le rouge rentre chez lui. » Quand on lui demande s’il le pousse, il répond « Oh ! Oui », comme si cela allait de soi, mais il ne l’a pas dit spontanément. Il y a alors deux interprétations possibles : (1) le sujet éprouve une impression perceptive bien différenciée de lancement, mais il la traduit en un langage animiste qui reste pure affaire d’expression ou à la rigueur de conceptualisation ; (2) l’enfant perçoit bien du lancement, mais, en prêtant à l’agent A au moins autant d’activité que nous le ferions, il attribue au patient B un peu plus d’activité que nous et éprouve donc une impression causale moins différenciée du déclenchement que ce n’est le cas chez l’adulte. Or, ces deux interprétations possibles sont celles entre lesquelles on hésite constamment, même quand les enfanté emploient spontanément le mot « pousse » ou un équivalent.
Voici quelques-unes des expressions spontanées employées par les enfants de 4-5 ans au cours de la structuration et avant son achèvement : « Ils viennent et ils s’en vont, ils s’amusent, ils se balladent, ils nagent comme sur l’eau, ils s’amusent au petit train, ils roulent et se poussent, ils se courent après, ils se tapent, ils se rencontrent, ils se tapent l’un contre l’autre, ils se cognent, l’un bouge l’autre (5 ; 11), le noir cogne le rouge et le fait partir (5 ; 10). » On constate que, à part ces deux dernières actions unilatérales de poussée, toutes les autres expressions traduisent des mouvements indépendants mais actifs, des influences diverses, des actions mutuelles et des actions intermédiaires entre le lancement et le déclenchement. Il convient donc de remarquer que les défauts de centration et d’estimation de la vitesse des transports, sur lesquels nous avons insisté à propos de la structuration (I et II), loin d’être contradictoires avec la plus grande activité prêtée par l’entant aux mobiles en constituent au contraire et paradoxalement un des facteurs : en effet, le fait de sauter plus ou moins irrégulièrement d’un mobile à l’autre avec un ajustement moteur insuffisant pour suivre le détail aboutit à prêter à ces mobiles divers mouvements spontanés et diverses activités (sans reparler des mouvements stroboscopiques que ce manque d’analyse favorise), tandis que des centrations mobiles plus adaptées favorisent la causalité mécanique en opposant les réctions passives de B aux mouvements actifs de A. Or, comme nous l’avons déjà noté, il est fort peu probable que l’impression causale finale résultant d’une structuration achevée n’hérite pas d’une partie des impressions
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éprouvées au cours même de cette structuration et soit exactement de même nature que quand elle s’impose dès le départ. Etant précédée par des impressions multiples d’activités (mouvements indépendants, poursuites, rencontres, actions mutuelles, etc.), il est peu vraisemblable qu’une fois atteint l’effet de lancement, il ne subsiste rien des perceptions antérieures. Lorsque cet effet est obtenu dès le départ, A est seul actif et B subit passivement la poussée, avec impression de simple résistance (mais en récupérant souvent un début d’activité dans la seconde moitié du trajet une fois en dehors du rayon d’action). Mais lorsque A et B ont été perçus comme des mobiles indépendants avant l’impression que A pousse B, il est probable que B conserve quelque chose de son activité : entre la poussée imprimée par une simple masse en mouvement sur une autre masse et la poussée qu’un être vivant peut exercer sur un autre, il existe de nombreux intermédiaires perceptifs.
Un second indice à retenir est que, même au terme ou au moment optimum de sa structuration, l’enfant voit souvent 1, pour des vitesses de rapport 3 :1, le mouvement B comme s’il était plus rapide que le mouvement A. Par exemple, des 18 sujets de 4-5 ans interrogés sur la vitesse dans le tabl. XIX, 8 seulement voient A plus rapide, tandis que 7 attribuent une plus grande vitesse à B et 3 perçoivent les vitesses égales. D’autres recherches ont donné des résultats voisins. Or, le fait de voir B plus rapide que A quand leurs relations cinétiques sont de 1 à 3 semble évidemment indiquer qu’une certaine activité est prêtée à B, s’orientant vers le déclenchement.
En troisième lieu, et ceci est l’essentiel, on constate souvent, en plus des indices précédents liés au langage et à la structuration, que des situations donnant lieu à un lancement typique chez l’adulte, provoquent une impression de déclenchement chez l’enfant. Par exemple, pour la combinaison 40/120 du tabl. II (rapport des vitesses 3 :1), aucun adulte sur 12 (48 réponses distinctes) ne perçoit de déclenchement, tandis que 13 enfants sur 17 (31 réponses sur 51) ont présenté cette structure. Il y a là un fait assez caractéristique qui témoigne à nouveau d’une certaine indifférenciation et d’une plus grande activité prêtée à B.
En quatrième lieu, si les indices précédents suggèrent une plus grande activité prêtée à B, donc une indifférenciation relative entre le lancement et le déclenchement, il reste, du point de vue de l’activité de A et des relations entre le lancement et l’entraînement, les faits curieux révélés par la reproduction motrice de certains de nos sujets, dans laquelle l’agent A est représenté comme accompagnant sur un parcours donné le patient B. Ces faits ne sont, il est vrai, pas relatifs à la perception elle-même mais à la symbolique gestuelle qui traduit cette per-
1 Rappelons que parfois l’adulte lui-même a l’impression (en partie représentative) que la poussée de A entraîne la rapidité de B, du moins lors des premières réponses.
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ception et soulève par conséquent des difficultés analogues à celles du langage : l’accompagnement serait donc un symbole de l’activité de A par rapport à B. Mais, même interprété ainsi, il reste à expliquer pourquoi l’accompagnement est choisi comme symbole d’action, plutôt que le choc, imité par d’autres sujets, etc. : Or, l’accompagnement est le symbole de l’action qui dure comme s’il y avait entraînement, et c’est en ce sens que l’on peut y voir à nouveau un signe de l’indifférenciation relative entre deux formes d’impression causale que nous n’aurions pas eu l’idée de symboliser l’une par l’autre. C’est en tous cas, de même que les autres symboles gestuels, un indice du renforcement de l’activité de A.
Au total, il semblerait que, pour le jeune enfant, tous les mouvements engendrent une impression de plus grande activité que chez l’adulte : B reste actif dans le lancement et est souvent perçu en état de déclenchement quand le rapport objectif correspond au lancement ; et A est symbolisé par l’entraînement quand il y a eu perception de lancement. C’est pourquoi on peut supposer qu’il y a davantage d’action réciproque dans la causalité perceptive de l’enfant que dans celle qui, plus tard, sera assujettie à des régulations plus strictes.
IV. Les limites plus larges de la causalité et les compensations moins réglées. — Si les impressions causales de l’enfant sont moins différenciées que celles de l’adulte à cause d’une plus grande activité attribuée aux mobiles il doit vraisemblablement s’ensuivre que le domaine de la causalité perceptive doit être un peu plus large chez l’enfant, et à frontières plus floues, ce qui indiquerait en retour une moins grande précision dans les régulations assurant la compensation entre les actions et les réactions.
Cette hypothèse d’un domaine de causalité un peu plus large chez l’enfant qu’aux niveaux ultérieurs semble il est vrai contredite par deux cas — les seuls que nous ayons rencontrés — où l’impression causale augmente avec l’âge. Le premier est celui du lancement sans contact. Mais, d’une part nous avons supposé aux exigences d’un contact chez l’enfant des origines tactilo-kinesthésiques qui rendent naturel qu’avec la différenciation des impressions visuelles et motrices en fonction de l’âge les actions sans contact se développent avec l’âge. D’autre part, la majeure partie des actions à distance de l’adulte sont dus à des effets de compression et ce dernier effet, qui constitue assurément une « Gestalt empirique », doit donc sa formation à des expériences acquises tardivement. Le second cas d’impression causale augmentant avec l’âge est celui des lancements paradoxaux pour des rapports de vitesses 1 : 6 ou 1 : 3 (voir § 16) : Or, ici encore, ces cas sont dus pour la plupart aux mêmes effets de compression. En outre, on ne saurait considérer comme un accroissement de causalité avec l’âge la substitution du lancement au déclenchement, puisque chez les petits les deux formes sont plus indiffé-
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renciées et la seconde souvent préférée en tant qu’attribuant une plus grande activité au mobile B.
Ces exceptions apparentes ainsi motivées, nous avons rencontré au moins deux situations dans lesquelles l’enfant semble plus accessible à l’impression causale que l’adulte. C’est d’abord le lancement sans élan (§ 5) dans lequel le rôle du contact semble prédominant et qui passe (chez les sujets percevant un contact réel ou apparent) du 100 % à 6-7 ans au 80 o∕o à 12-14 ans et au 50 % chez l’adulte. La seconde situation, qui relève, avons-nous vu, d’une liaison semi-causale plus qu’authen- tiquement causale, est celle de l’effet d’arrêt. Sur ce point, les réactions des enfants se sont montrées non seulement sensiblement plus riches que celles de l’adulte, mais encore différentes en qualité et non pas uniquement en degré. En effet, tandis qu’aucun adulte, dans la situation décrite au § 5, n’a vu le mobile A arrêter B en le rattrappant, la moitié environ des enfants ont prêté à A ce pouvoir étrange, sans doute inspiré par la pratique de certains jeux où un coureur en arrête un autre en le touchant après l’avoir rejoint. Ici à nouveau l’enfant semble donc prêter aux mobiles une plus grande activité que l’adulte, jusqu’à leur prêter des « influences » difficilement perceptibles pour nous sinon à titre très exceptionnel.
Or, les raisons de cette extension un peu plus large de la causalité perceptive enfantine semblent les mêmes que celle de l’indifférenciation relative entre les diverses formes que peut prendre cette causalité : dans les deux cas il s’agit sans doute d’une activité plus générale et plus grande prêtée aux mobiles par le fait même de l’insuffisante différenciation des facteurs visuels et des facteurs tactilo-kinesthésiques, qui chez l’enfant, interfèrent en partie au lieu de se correspondre simplement en tant que domaines distincts et isomorphes. Ce caractère polysensoriel, comme on l’a parfois appelé, de la perception enfantine joue sans doute un rôle essentiel dans la formation des notions animistes, etc., dans lesquelles il y a assimilation constante des processus physiques à l’activité propre. Or, cette structuration notionnelle de la réalité ambiante ne va pas sans doute sans s’accompagner de la formation de « gestalt empiriques » anthropomorphiques ou biomorphiques qui renforcent par action en retour ce caractère d’activité prêté aux objets perçus dans les cas où interfèrent dès le départ les facteurs visuels et tactilo-kinesthésiques.
Mais si la causalité perceptive enfantine est ainsi à la fois un peu plus large et un peu moins différenciée que chez l’adulte on ne saurait, par le fait même, s’attendre à trouver dans les structures causales perceptives de l’enfant un jeu de compensations entre les actions et les réactions assuré par des régulations aussi élaborées que chez nous.
Pour nous l’impression causale est forte dans la mesure, non seulement où l’agent A produit davantage de changements dans le comportement du patient B, mais encore où les changements peuvent être mieux rattachés à l’activité de A par un processus de conservation. C’est pour-
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quoi il intervient nécessairement, en plus de l’ampliation du mouvement (et à la source même de cette ampliation) un mécanisme de compensations entre les gains de B et les dépenses A. C’est ainsi que dans l’entraînement où B semble tout gagner et A ne rien perdre, l’impression causale n’est possible qu’à la condition de percevoir en B un objet très léger (relativement) et très peu résistant et en A un objet beaucoup plus fort tel que sa poussée équivale à une dépense aussi minime qu’est la résistance de B. C’est ainsi, d’autre part, que le lancement à rapports de vitesse 3 : 1 ou 6 : 1 est meilleur qu’à rapport 1 : 1 parce que la résistance apparente de B conduit à attribuer un travail supérieur à A en 3 : 1 ou 6 : 1 qu’en 1 : 1. C’est ainsi, enfin, que l’impression de lancement avec rapport 1 : 3 ou 1 : 6 n’est possible que grâce à l’attribution d’une sorte de force explosive au milieu gazeux intercalaire, sans quoi l’absence de compensation n’aboutirait qu’à du déclenchement.
Mais de telles compensations supposent une estimation relativement adéquate des vitesses en jeu (sans parler des conditions spatiales et temporelles) ainsi que des poids ou résistances, etc. Or, avec leurs structurations imparfaites et laborieuses, les enfants ne parviennent pas (suivis d’ailleurs en cela par un certain nombre d’adultes percepti- vement peu adaptés) à une évaluation suffisante des vitesses et encore moins des résistances. Le problème est alors de comprendre comment des compensations insuffisantes, relevant de régulations encore mal équilibrées du point de vue de la perception des données spatio-temporelles, des vitesses et des résistances, aboutissent cependant à la formation d’une causalité perceptive d’extension au moins égale et sans doute un peu plus large que celle de l’adulte ?
La réponse est évidemment que les mêmes raisons dont relèvent le retard de structuration et par conséquent l’insuffisance des compensations sont celles qui contribuent par ailleurs à donner aux mobiles une apparence de plus grande activité (ces raisons tenant d’abord à l’indifférenciation relative des facteurs tactilo-kinesthético-visuels, et ensuite à la fréquence des mouvements apparents, à l’irrégularité des centrations mobiles, ce qui renforce la spontanéité des objets perçus, bref à l’inadaptation de la motricité oculaire s’ajoutant à l’indifférenciation rappelée à l’instant). Il s’ensuit alors que si la causalité perceptive enfantine est plus large, mais les compensations plus lâches, c’est essentiellement à cause du fait que la frontière est plus floue chez l’enfant que chez nous entre les simples « activités » (au sens de Michotte) et la causalité elle-même. Or, il est clair qu’entre deux mobiles doués d’« activité » tous les deux le rapport des gains et des pertes est autre qu’entre un solide en mouvement et une masse d’abord inerte, tous deux plus ou moins conformes à des modèles mécaniques. La causalité entre êtres vivants appartient essentiellement au type du déclenchement, ce qui n’exclut nullement l’intervention de compensations mais ce qui confère à celles-ci un caractère plus souple : dans la mesure où A semble
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vivant, son activité d’autant plus grande se manifeste, en effet, de façon plus variable sans que les résultats obtenus sur B correspondent univoquement au même effort dépensé F, puisqu’ils sont en général supérieurs ; quant à la résistance de B, si elle se produit, ce ne peut être qu’une résistance active, bien différente de celle d’une masse inerte ou d’un poids (le poids lui-même étant souvent perçu en termes de force). Bref, on ne peut soutenir qu’il n’y a pas compensation entre les mouvements et actions de A et les réactions et mouvements de B, mais le jeu des possibilités est si large que peu de ces formes s’avèrent prégnantes comme c’est le cas des quelques compensations simples qui seront retenues presqu’exclusivement dans la causalité perceptive de l’adulte, lorsque les mobiles seront perçus en tant qu’objets physiques plus qu’à titres de personnages (ce qui est d’ailleurs compatible avec un langage anthropomorphique).
§ 20. Les stades de la causalité perceptive et la nature
de la causalité perceptive visuelle🔗
Contrairement aux effets perceptifs primaires qui demeurent qualitativement constants et ne donnent donc pas prise à la constitution de stades, il semble que l’on puisse, à titre de schéma provisoire à vérifier par de nouvelles expériences durant les 12 ou 18 premiers mois, répartir les faits connus de causalité perceptive (en général) selon les trois stades suivants. Le premier en date serait celui de la causalité perceptive tactilo-kinesthésique, dont il semble difficile de ne pas admettre son caractère primitif par opposition à la causalité visuelle : par exemple le nourrisson déplace des objets de la main avant de coordonner cette préhension avec la vision ; quant à la vision, qui fonctionne dès la naissance, il est d’une probabilité très faible qu’elle donne lieu à des impressions causales avant cette coordination avec la préhension (4 mois ⅛ en moyenne) puisque, plus tard encore, le bébé reste insensible aux liaisons causales extérieures à son action (lorsqu’on tambourine des doigts sur un couvercle métallique le bébé de 6-7 mois ne cherche pas, en cas d’arrêt, à rétablir le contact entre la main d’autrui et le couvercle, comme il le fera plus tard, mais simplement à agir globalement sur l’ensemble de ce tableau) 1. Ce stade initial constitué par la causalité tactilo-kinesthésique consiste, d’autre part, il va de soi, et par la nature même du domaine sensoriel qu’elle fait intervenir en un stade au cours duquel la causalité perceptive est liée à l’action propre, en tant que la cause est toujours un mouvement ou une poussée, etc., des pieds, des mains ou de la tête, etc., tandis que l’effet est constitué par le déplacement d’un solide extérieur.
i Cf. J. Piaget, La construction du réel chez l’enfant, Obs. 134, p. 246, par opposition à l’obs. 144, p. 262.
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Le second stade, dont nous apercevons sans doute les formes terminales vers 4-6 ans (mais avec des résidus plus tardifs, tels que l’exigence de contact qui dure jusque chez certains adultes) serait caractérisé par la constitution d’une causalité perceptive visuelle, mais par correspondance assimilatrice graduelle entre les données visuelles et les données tactilo-kinesthésiques. Cette correspondance assimilatrice débute dès la coordination entre la vision et la préhension puisqu’alors en déplaçant un objet dans le champ visuel, l’enfant de 5-6 mois déjà apprend à faire correspondre telle impression tactile à tel tableau visuel et réciproquement. Mais il s’agit encore de causalité liée à l’action propre. Avec la spatialisation et l’objectivation de la causalité que nous avons décrites dans la seconde moitié de la première année et au cours de la seconde 1, cette causalité tactilo-kinesthético-visuelle de l’action propre est déléguée à une série toujours plus grande d’objets : en tirant une couverture sur laquelle est située l’objectif désiré (mais hors de la portée directe de la main), ou en le déplaçant avec un bâton, l’enfant de 10 à 18 mois délègue les effets d’entraînement (ou traction) et de lancement aux liaisons entre la couverture ou le bâton et l’objectif, sans les limiter comme précédemment aux liaisons entre sa main et la couverture ou le bâton. La causalité perceptive visuelle propre à ce second stade est donc caractérisée non seulement par une correspondance assimilatrice tactilo-kinesthético-visuelle (qui est une assimilation directe des liaisons visuelles à l’action propre), mais encore par une suite indéfinie de délégations assimilatrices, qui sont des assimilations indirectes à l’action propre tout en détachant relativement la causalité visuelle de celle-ci. Mais ce détachement est loin d’être immédiat et de nombreuses interférences entre le domaine tactilo-kinesthésique ou moteur et le domaine visuel en compliquent la marche progressive. L’exigence si frappante du contact que nous avons notée dans les impressions causales visuelles des enfants n’est sans doute que la dernière forme prise par de tels processus avant la libération définitive de la causalité visuelle.
Le troisième stade serait alors caractérisé par une différenciation suffisante entre les domaines visuels et tactilo-kinesthésique, avec correspondance entre leurs éléments mais sans interférences perturbatrices : l’isomorphisme avec séparation entre la causalité visuelle et la causalité tactile succéderait ainsi aux correspondances assimilatrices avec interférence.
Si provisoire et sommaire que soit un tel schéma il nous aidera tout au moins à poser maintenant en termes génétiques le problème de la nature de la causalité perceptive visuelle. La question centrale nous paraît à cet égard être constituée par celle des connexions entre les structures tactilo-kinesthésiques et les structures visuelles. Selon que
1 Cf. J. Piaget, La construction du réel chez l’Enfant, chap. III, § 3 et 4.
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l’on conçoit une telle correspondance comme en partie innée et dépendant de la maturation interne ou que l’on y voit le résultat d’un apprentissage au cours duquel les expériences acquises jouent un rôle prépondérant, il est clair que les impressions de contact, de choc, de poussée, d’ébranlement, etc. (sans parler des impressions de légèreté ou de résistance, etc.) qui accompagnent les effets de lancement, d’entraînement et de déclenchement, seront interprétées ou comme de bonnes formes liées aux connexions héréditaires du système nerveux ou comme comportant une part appréciable de « gestalt empiriques ».
Il convient seulement de remarquer que, si l’hypothèse de l’innéité (avec maturation plus ou moins rapide) est toujours légitime, étant donné notre ignorance, elle n’est nullement nécessaire car on assiste dès 3-5 mois à un apprentissage (constituant un facteur au moins partiel mais qui pourrait être total) des correspondances tactilo-kines- thético-visuelles /débutant avec la coordination de la préhension et de la vision (coordination qui en tant que telle dépend sans doute de la maturation du faisceau pyramidal comme l’a supposé Tournay1), cette correspondance continue de se construire avec l’exercice de l’imitation, et au cours de presque toutes les activités de l’enfant. Or, si une telle correspondance n’est pas innée, cela entraînerait naturellement cette conséquence que tous les effets dynamiques en jeu dans la causalité visuelle (choc et poussée, mais aussi contact entre solides, masse, poids et résistance) seraient à considérer comme des effets perceptifs dus à l’expérience acquise. Comme cela est déjà évident des effets de compression et de tous ceux qui comportent un intermédiaire gazeux entre A et B (air, etc.), cela signifierait donc simplement que les facteurs dynamiques de la causalité visuelle résultent d’une correspondance acquise, à différents niveaux de développement : au cours du second stade pour ce qui est de la correspondance tactilo-kinesthético-visuelle et au cours du troisième pour ce qui est des Gestalt empiriques plus complexes.
Mais cela ne signifie encore nullement que la causalité perceptive, tactile ni même visuelle, soit d’origine empirique parce que les composantes dynamiques de la causalité visuelle le seraient : il convient, en effet, de distinguer entre les composantes d’une composition perceptive et sa forme ou structure. Pour ce qui est encore des composantes, il reste les liaisons spatiales (intervalles et successions) et temporelles (durées et successions) ainsi que les vitesses, c’est-à-dire les perceptions spatio-temporelles et cinétiques, qui ne posent pas de problèmes particuliers dans le domaine de la causalité puisqu’on les retrouve sous les mêmes formes dans les configurations non causales (ce qui ne signifie nullement qu’on en connaisse tous les mécanismes, notamment en ce qui concerne la vitesse).
1Journal de Psychol., 1923, p. 759 et 1924, p. 433.
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Pour ce qui est par contre de la forme de la composition engendrant la causalité, c’est-à-dire la conservation de l’action de A au cours d’un changement productif se manifestant en B, le problème est alors tout autre qu’en ce qui concerne les composantes, car cette forme ou structure causale, qui constitue donc la résultante et non plus l’une des composantes de la composition, n’est plus elle-même le produit d’une correspondance avec la causalité tactile, mais résulte d’une composition nouvelle et actuelle d’éléments issus simultanément de la vision et du domaine tactilo-kinesthésique (mais traduits en termes visuels). Or, cette forme de la composition, ou structure de la résultante, ne saurait être réduite à des facteurs empiriques pour cette raison qu’elle constitue une forme d’équilibre relevant de lois de probabilité qui sont indépendantes à la fois des facteurs innés et acquis puisqu’elles les dominent tous deux : cette forme n’est pas autre chose, en effet, que le mécanisme de la compensation entre l’action de A et la réaction de B, compensation qui assure la conservation de l’action au travers du changement.
Le problème est donc d’interpréter le mécanisme de cette compensation, lequel par hypothèse ne saurait donc résulter de l’expérience acquise, mais constituerait le produit des activités coordinatrices du sujet percevant, autrement dit le produit d’une activité perceptive régulatrice analogue à celles qui sont à l’œuvre dans les compensations propres aux constances perceptives en général (cf. § 12).
Nous manquons malheureusement de tout renseignement sur le mécanisme des compensations en jeu dans les constances perceptives. Il faut donc nous contenter d’en fournir une traduction abstraite avec l’espoir de l’exprimer tôt ou tard en un modèle probabiliste susceptible de vérification. Or, il est frappant de constater qu’il existe à cet égard des analogies étroites entre les quatre formules de constances rappelées au § 10 et la causalité perceptive elle-même. Dans ces cinq cas, en effet, on est en présence : (1) d’une qualité « transformante », qui modifie le caractère habituel de l’objet (2) d’une qualité « transformée » ou apparente, résultant de l’action de (1) ; (3) d’une qualité « constante », produit de la compensation entre (1) et (2) ; et finalement (4) d’une activité perceptive capable de retrouver la qualité constante (3) en partant de la qualité transformée (2) et en compensant l’action de la qualité transformante (l)1.
1 Dans une analyse des isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives (« Etudes d’épistémologie génétique », Paris, P.U.F., vol. VII, chap. II), nous avons présenté les mêmes compositions sous une forme multiplicative qui équivaudrait, dans le langage employé ici à la composition : « qualité transformante (1) » × « qualité transformée (2) — « qualité constante (3) ». Nous avons alors insisté sur la difficulté à retrouver (2) à partir de (3) en annulant (1), tandis qu’ici nous insistons sur la possibilité en partant de (2) de trouver (3) en compensant la transformation en jeu dans (1). Or, cette double présentation n’est différente qu’en apparence (et montre simplement que s’il y a isomorphisme partiel entre la perception et l’opération, il n’est que partiel et n’aboutit jamais ni à une multiplication exacte ni à son inverse exact) : en effet, ce que nous appelions « multipli-
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Dans le cas de la constance de la grandeur, la qualité transformante est la distance, dont on sait que son estimation joue un rôle essentiel dans l’évaluation de la grandeur réelle ; la qualité transformée (2) est la grandeur apparente, résultat de la transformation donc de l’éloignement ; la qualité constante (3) est la grandeur réelle. Quant à l’activité perceptive (4) on peut la concevoir comme une sorte de transport axial consistant à agrandir la grandeur apparente en fonction de la distance, ce qui revient à retrouver la grandeur réelle. On sait, en effet, que toute modification dans l’estimation de la distance entraîne instantanément une nouvelle évaluation de la grandeur réelle : par exemple un oiseau pris pour un moineau ou une hirondelle volant dans la brume et estimé proche prend brusquement la taille d’un corbeau ou d’un faucon quand l’apparition d’un fil électrique servant de référence permet de constater que la distance est plus grande. Le freinage dont nous parlons n’est pas autre chose que cette capacité de situer l’image apparente à une distance variable, ce qui permet alors de lui restituer la grandeur réelle qu’elle aurait dans l’espace proche.
Dans le cas de la constante de la forme, la qualité transformante (1) est l’angle de la rotation que l’on a imprimé à la figure à partir de sa position normale (dans le cas, par exemple, d’un cercle présenté comme une ellipse) ; la qualité transformée (2) est la forme apparente et la qualité constante (3) est la forme réelle. Quant à l’activité perceptive (4), elle consiste ici en un transport par rotation rétablissant virtuellement la position normale et fournissant ainsi la forme réelle : en présence d’un cube vu de 3/4, on s’efforce, en effet, de « voir » l’objet comme s’il était de face, ce qui signifie qu’on se livre à un transport angulaire.
Dans le cas de la constance du son la situation est la même que pour celle des grandeurs, puisque c’est à nouveau l’éloignement qui constitue la qualité déformante (1). L’observation courante a montré à l’un de nous qu’une modification imposée brusquement par les données extérieures dans l’évaluation de la distance transforme de façon soudaine le son réel correspondant au même son apparent, comme c’est le cas dans les changements instantanés de jugements sur la grandeur réelle.
De même, en ce qui concerne la constance des couleurs, la qualité transformante (1) est constituée par l’éclairement, la qualité transformée (2) est la couleur apparente, la qualité constante (3) est la couleur réelle et l’activité perceptive (4) consiste sans doute en une modification virtuelle de l’éclairement ou en un déplacement virtuel de l’objet dans la direction de l’éclairement habituel. Nous ne possédons aucune cation » dans cet article équivaut naturellement à ce que nous appelons ici « compensation » puisque multiplier la grandeur apparente par la distance revient, en fait, à compenser la diminution apparente de cette grandeur en fonction de l’accroissement de la distance.
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indication à cet égard sinon que la perception de l’éclairement est nécessaire à celle de la constance de la couleur, mais c’est là déjà une donnée instructive puisqu’elle montre à nouveau la nécessité d’une relation active entre les termes (1) et (2) pour déterminer la constance (3).
Si nous en revenons maintenant à la causalité perceptive, nous retrouvons les quatre mêmes éléments, ce qui nous renseigne en partie sur le mécanisme de la compensation. La qualité constante (3) est évidemment le mouvement A1 de A tel qu’il se prolongerait sans la rencontre avec B et tel qu’il se prolongerait sur B lui-même, par « ampliation » exacte, s’il n’était pas transformé. La qualité transformante (1) est donc constituée en ce cas par les impressions dynamiques liées à la rencontre avec B soit F{T, C)+R(T, C). La qualité transformée (2) n’est alors autre que le mouvement B2 du patient B. Quant à l’activité perceptive (4) en jeu dans la composition causale, son rôle est de retrouver la qualité constante (3), soit le mouvement A1 sous la qualité transformée (2), donc sous le mouvement B2, autrement dit d’assurer la conservation du mouvement de A dans la perception du mouvement de B (ce qui correspond exactement à 1’« ampliation du mouvement »). Il est alors clair que cette activité (4) comporte comme dans les cas précédents deux aspects complémentaires : (4 a) un simple « transport » prolongeant celui qui était nécessaire à la perception du mouvement Ai de A, et le prolongeant après l’arrêt éventuel de A et au cours même du mouvement de B ; (4 b) une mise en relation entre (2) et (1) pour retrouver (3), donc entre le mouvement B2 et les facteurs dynamiques F+R pour retrouver A1. Or cette mise en relation semble aisée à expliquer dans le cas particulier : le mouvement de A à retrouver sous celui de B correspondant donc à un transport virtuel qui prolonge le transport réel ayant accompagné la perception initiale de A1, et le mouvement B2 de B étant lui-même perçu grâce à un transport réel qui accompagne la marche de B, les qualités F(T, C) et R(T, C) (résultant elles-mêmes d’une correspondance, que nous avons supposée acquise, avec les facteurs tactilo-kinesthétiques) correspondent alors directement à la différence entre le transport virtuel prolongeant le mouvement de A et le transport réel accompagnant celui de B : par exemple, dans un lancement de rapport de vitesses υ1 > v2 (6 :1 ou 3 :1) ce serait la différence1 TpvA1— TpB2, autrement dit le freinage même du transport, qui déclencherait les impressions dynamiques, sous une forme visuelle, mais en déclenchant par cela même leur assimilation avec les Gestalt empiriques connues par la correspondance ordinaire tactilo-kinesthético-visuelle. Les impressions de résistance et de poids trouveraient ainsi, en particulier, une sorte d’équivalent visuel, dans le freinage des vitesses de transport, c’est-à-dire dans les activités mêmes du sujet et non pas exclusivement dans les qualités de l’objet perçu ce qui faciliterait leur
1Tp = transport et Tpv = transport virtuel.
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correspondance avec les Gestalts empiriques antérieurement acquises et relatives aux qualités des objets (rapports de vitesses, etc.).
On entrevoit de cette manière en quoi peut consister le mécanisme de la compensation : (A1— A2)+F(T, C) = (B2— B1’)+R(T, C). En effet, si A1 et B2 correspondent à des transports réels, F(T, C) à l’interruption du transport de A et R(T, C) au ralentissement ou freinage du transport de B succédant à celui de A, la force de l’impression causale proviendra non seulement de la correspondance entre les données spatio-temporelles et cinétiques fournies par la configuration objective et la coordination des transports de A et de B (l’un devenant virtuel au moment où l’autre débute réellement) dans les activités du sujet, mais encore de la précision avec laquelle le sujet pourra conserver le transport virtuel du mouvement de A tout en suivant le mouvement de B. Cette précision sera alors fonction des régulations qui interviennent dès la structuration (estimation des priorités spatio-temporelles et des vitesses) mais qui conservent un rôle essentiel dans l’établissement des compensations, puisque l’appréciation des qualités dynamiques F et R, nécessaires à la compensation, dépend de la dynamique des transports et pas seulement des correspondances tactilo-kinesthético-visuelles antérieurement acquises. On comprend en outre par cela même que, chez l’enfant dont le jeu des centrations et des transports est moins bien réglé que chez l’adulte, on observe simultanément une causalité plus large parce que moins différenciée des « activités » simples et des compensations moins équilibrées.
§ 21. Les relations entre la perception et la notion de causalité🔗
Nous voici enfin en mesure de reprendre le problème auquel nous faisions allusions dans notre introduction et à propos duquel Michotte a bien voulu se livrer à une réinterprétation des travaux de l’un de nous.
L’excellente formule de Michotte (utilisée par lui non pas dans son ouvrage, mais en plusieurs essais ultérieurs), suivant laquelle la perception constituerait une « préfiguration de la notion », soulève deux sortes de questions, en apparence bien distinctes et en réalité solidaires : celle des diverses significations possibles que peut revêtir l’hypothèse de la préfiguration ; et celle de la priorité chronologique de la perception et de la posibilité d’intermédiaires s’intercalant entre la perception et la notion.
En ce qui concerne la première de ces deux questions, il est au moins deux significations très différentes du terme de la « préfiguration » qu’il importe de confronter l’une à l’autre. (1) La première interprétation est issue de la tradition propre à l’abstraction aristotélicienne : la perception nous fournit une connaissance directe et élémentaire des objets et l’intelligence, grâce au jeu combiné de l’abstrac-
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tion et de la généralisation, tire de cette connaissance directe un système de notions. De ce premier point de vue la causalité notionnelle tirerait donc sans plus ses origines de la causalité perceptive, quitte à enrichir la perception naïve de la causalité par d’autres données, d’ailleurs également perceptives en leur source mais tirées d’observations plus exactes ou d’expériences scientifiques. (2) Mais on peut concevoir une seconde interprétation : la perception de la causalité préfigurerait la notion correspondante en ce sens que les mécanismes formateurs du lien causal seraient analogues dans les deux cas, et que le mode de composition en jeu dans la perception de la causalité constituerait le point de départ d’une construction se continuant (par étapes discontinues ou de façon ininterrompue ; ceci relève du second de nos deux problèmes) de la perception à la notion elle-même. En ce second sens, on ne pourrait plus dire que la notion de causalité soit tirée par abstraction de la perception de la causalité, puisque la notion constituerait l’achèvement d’une construction débutant simplement, soit avec la perception elle-même, soit avec l’ensemble des mécanismes sensori-moteurs dont la perception ne représente qu’un secteur, mais d’une construction relevant de mécanismes indépendants de la perception et dont la réalisation perceptive n’est qu’un cas particulier parmi d’autres.
D’où le second problème : faut-il se borner à opposer l’une à l’autre perception et notion, ou faut-il envisager plusieurs plans distincts dans le domaine perceptif et un nombre plus grand encore de niveaux en ce qui concerne la notion ? Et, en ce cas, les niveaux inférieurs de la perception sont-ils nécessairement antérieurs aux niveaux les plus primitifs de formation de la notion (les niveaux sensorimoteurs, par exemple, antérieurs à la représentation mais essentiels pour la formation de l’intelligence ultérieure), ou au contraire y a-t-il synchronisme au départ et simplement évolution plus rapide sur les plans perceptifs que dans les domaines représentatifs ?
Pour revenir au premier de nos deux problèmes, l’analyse qui précède ne nous paraît laisser aucun doute quant au sens à attribuer au terme de « préfiguration » : la perception de la causalité préfigure bien la notion de cause, mais dans l’exacte mesure seulement où la composition perceptive fait intervenir, sur le terrain qui est le sien, un mécanisme de conservation jouant à travers les transformations, autrement dit un mécanisme de compensations entre les actions et les réactions, isomorphe en gros au mécanisme de conservation et de compensation que l’on retrouvera à un niveau bien supérieur sur le terrain de la causalité opératoire et notamment de la causalité mécanique. Mais cet isomorphisme relatif n’entraîne nullement cette conséquence que la causalité opératoire soit tirée, par abstraction, de la causalité perceptive : il prouve exclusivement (mais ce résultat, que nous devons en fait aux travaux de Michotte, n’est est pas moins remarquable), que partout où s’impose un lien causal stable en ce qui concerne le mouve-
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ment transitif, il repose sur un mode semblable de composition, encore rudimentaire quand les instruments en sont les régulations perceptives, raffiné et précis quand les instruments en sont les opérations logico- mathématiques, mais analogue en sa forme générale. Bien entendu, si le lien causal ne constituait pas une simple résultante, produit d’une composition entre facteurs cinématiques et dynamiques, mais reposait sur l’appréhension directe d’un « passage sensible » entre l’agent et le patient (cf. § 11-12), la situation serait autre : en ce cas, mais en ce cas seulement, la notion devrait être conçue comme tirée de la perception. Seulement, Michotte pas plus que nous, n’a rien observé de semblable, et son « ampliation du mouvement » comme les compensations cinéto-dynamiques au moyen desquelles nous cherchons à l’expliquer, ne sont que les résultantes de compositions complexes, exactement comme l’est la causalité rationnelle sur le terrain des compositions qui sont les siennes.
Ceci nous conduit au second de nos deux problèmes : celui des niveaux distincts de perception et de conceptualisation et de leurs chronologies relatives.
I. En ce qui concerne, d’abord, la perception, il est clair que nous ne saurions nous contenter de cette désignation globale, puisque, sur le seul terrain de la causalité perceptive, nous avons déjà été conduits à distinguer au moins trois niveaux distincts (les seuls que nous retiendrons ici, bien que la liste n’en soit nullement exhaustive)1 :
I 1). Le niveau de la lecture immédiate des données de départ interdépendantes ou « effets de champ » : formes et dimensions des objets, mouvements, priorités spatiales et temporelles et peut-être vitesses.
I 2). Le niveau des formes perceptives empiriques, c’est-à-dire influencées par l’expérience antérieure : tels sont, sur le terrain des impressions causales perceptives, les effets dynamiques, pour autant que les correspondances tactilo-kinesthético-visuelles que nous avons notées sont effectivement acquises et non point innées 2
I 3). Le niveau des compositions faisant intervenir des activités perceptives (transports, compensations, etc.). Il existe des compositions immédiates relevant des niveaux (1) et (2), mais nous ne parlons ici que des compositions comportant une certaine activité préalable. Or, la lenteur de la structuration chez l’enfant et le fait que la plupart des adultes doivent attendre quelques présentations du couple A + B pour parvenir à une impression causale nette suffiraient à montrer (indépendamment des analyses qui précèdent) que cette impression constitue
1 Nous ne parlons ici que de niveaux hiérarchiques et non pas des stades à la causalité perceptive dont il a déjà été question au § 20.
2 C’est à ces niveaux (1) ou (2) qu’appartiendraient les « passages sensibles » s’ils existaient. A leur défaut, l’impression causale comme telle n’appartient qu’au niveau (3).
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non seulement une résultante, mais encore la résultante d’activités complexes.
II-III. Si nous en venons maintenant à la conceptualisation de la causalité, la série des paliers de construction serait beaucoup plus longue. Contentons-nous donc des principaux stades génétiques sans insister sur les niveaux hiérarchiques subsistant dans les conduites de chaque stade. Mais soulignons le fait qu’aucune notion fondamentale, telles que l’espace, le temps, le mouvement, l’objet, etc., pas plus que la causalité, ne débutent avec la représentation et le langage, mais que toutes sont issues d’une construction débutant dès la période sensori-motrice préverbale. Or, entre la construction sensori-motrice (II) et la construction représentative ou symbolique (III) il n’y a pas continuité simple, mais reconstruction préalable sur le nouveau plan qu’est celui de la représentation, des connexions déjà acquises dans l’action sur le terrain sensori-moteur :
II 1). Causalité sensori-motrice initiale dans laquelle la cause est une action du sujet et l’effet un événement extérieur contigu ou distant.
II 2). Débuts puis achèvement d’une causalité sensori-motrice objectivée et spatialisée où cause et effet peuvent être extérieurs au corps propre mais impliquent un contact spatial.
III 1). Causalité représentative préopératoire par assimilation des séquences observées à l’action propre (animisme, etc.).
III 2). Causalité représentative opératoire, par composition de facteurs cinétiques et dynamiques indépendants de l’action propre.
Il s’agirait donc d’abord d’établir si la causalité perceptive I 3 précède ou non les formes sensori-motrices de causalité II 1 ou même II 2. Pour ce qui est de la causalité tactile, cela est possible mais non certain, et ce n’est vraisemblablement pas le cas de la causalité perceptive visuelle. Mais, qu’il y ait priorité chronologique ou non, le vrai problème, en présence de ces formes I 3 et II 1-2 de causalité apparaissant au même niveau approximatif de développement, est de savoir si la causalité sensori-motrice ne repose que sur des impressions causales perceptives ou si, dès le départ, la causalité sensori-motrice comporte un élargissement des compositions tel que, tout en englobant des éléments perceptifs, cette causalité fasse intervenir une schématisation dépassant la causalité perceptive. Or, c’est ce qui semble bien être le cas. Il est très frappant à cet égard, de constater que, si le contact entre l’agent et le patient est indispensable à la causalité perceptive tactile, et si elle demeure nécessaire en moyenne à la causalité perceptive visuelle de l’enfant jusqu’assez tard comme nous y avons suffisamment insisté plus haut (§ § 2-5, 14 et 19), la causalité sensorimotrice initiale du type II 1 est précisément caractérisée, contrairement aux
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formes ultérieures groupées sous II 2, par un étonnant détachement à l’égard des contacts spatiaux (raison pour laquelle nous l’avons appelée “ magico-phénoméniste ”) : c’est ainsi que les gestes (y compris les réactions posturales) de secouer la main, de se cambrer et de se laisser retomber, de tirer un cordon pendant du toit du berceau, etc., sont utilisés aussi bien pour secouer le berceau, sa toiture et les jouets suspendus à cette dernière, que pour agir sur des objets perçus visuellement à quelques mètres ou même pour faire continuer un son entendu, etc. 1. Même si (ce qui est possible mais non certain) de telles liaisons comportent au point de départ une impression causale perceptive bien délimitée de type tactilo-kinesthético-visuel complet (avec connexion actuelle des deux domaines sensoriels) et de forme (A1— A2)+F(T, C) = B2— B1+R(T, C), le contact étant globalement perçu, il est clair que l’extension immédiate de la causalité à des actions sans contact suppose un mécanisme de composition et de compensation dans lequel ce que nous avons appelé l’élément 4 au § 20 n’est plus constitué seulement par une activité perceptive de transport réel ou virtuel, mais qu’il s’y ajoute déjà une assimilation par schèmes sensori-moteurs ; de même la perception de l’agent (qui est un geste relevant de l’action propre avec ou sans prolongement sur un objet intermédiaire), du patient (le résultat objectif global), des mouvements et des facteurs dynamiques, est alors aussitôt englobée dans des assimilations par schèmes du même type. En d’autres termes, il n’y a pas abstraction à partir de la perception, mais substitution d’un mode plus large de composition au mode perceptif, que celui-ci constitue la source de celui-là, ou qu’il ait été dès l’origine englobé dans celui-là, ou encore qu’il en dérive par différenciation et spécialisation progressives (de nouvelles recherches sont nécessaires pour établir cette filiation).
C’est ainsi que, dès le niveau sensori-moteur et étapes par étapes, de nouveaux modes de composition se substituent les uns aux autres par dérivations successives jusqu’à la causalité opératoire dans laquelle l’agent, le patient et leurs caractères cinématiques ainsi que dynamiques sont tous assimilés à un système de relations logico-mathématiques, tel que le mécanisme de la conservation au travers des transformations (donc le jeu des compensations) soit assuré par les opérations elles- mêmes. C’est pourquoi la causalité opératoire ne dérive pas de la causalité perceptive malgré leur isomorphisme relatif remarquable, ou, si elle en dérive indirectement, ce n’est pas en abstrayant le lien causal du lien perceptif mais en substituant l’opération à une activité perceptive qui en serait la source. Mais rien ne prouve actuellement que l’opération tire ses origines des activités perceptives et il est bien plus probable qu’elle procède des activités sensori-motrices en général dont les
1 Voir La naissance de l’intelligence chez l’enfant, chap. III, § 4 et La construction du réel chez l’enfant, chap. III, § 2.
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activités perceptives ne constitueraient qu’une spécialisation particulièrement adaptée à des champs sensoriels restreints.
Au total, la causalité notionnelle apparaît bien comme constituant d’abord une assimilation des séquences extérieures aux schèmes de l’activité propre et ensuite une assimilation aux mécanismes opératoires. Quant à la causalité perceptive, elle ne semble pas échapper à cette loi générale de décentration (ce terme étant pris ici au sens large et non spécifiquement perceptif) : si vraiment elle débute par des formes spécifiquement tactilo-kinesthésiques pour n’acquérir ses formes visuelles que secondairement et par l’intermédiaire de correspondance assimilatrices tactilo-kinesthético-visuelles dont nous avons constaté la présence encore très vivante dans les impressions causales des enfants, on peut soutenir que, elle aussi, débute par une assimilation aux facteurs perceptifs de l’action propre avant de constituer, avec les formes visuelles, une assimilation à des modes de composition relativement indépendantes de l’action musculaire.
Résumé🔗
Dans la première partie de cette Recherche, vingt tableaux commentés fournissent une série de faits nouveaux concernant l’évolution de la causalité perceptive visuelle de l’enfant à l’âge adulte. La principale différence trouvée entre les enfants et les adultes concernent la perception du contact entre l’agent A et le patient B et le rôle de ce contact dans l’impression causale : l’enfant perçoit souvent un contact entre A et B lorsqu’il n’y en a pas, mais dès qu’il cesse de percevoir ce contact, il cesse en règle générale d’éprouver une impression causale, par opposition au « lancement à distance » fréquent chez l’adulte. Tandis que cette dernière forme d’impression causale augmente donc avec l’âge, de même que les effets paradoxaux de lancements avec vitesses ascendantes (B plus rapide que A), on trouve par contre des impressions causales qui diminuent avec l’âge : le lancement sans élan, le lancement avec ralentissement de B et les impressions semi-causales d’arrêt.
Une attention spéciale a été consacrée également, dans cette partie I, à l’établissement de certains faits concernant les facteurs dynamiques relatifs au patient B : sa légèreté ou plus ou moins grande « résistance », en fonction des vitesses relatives de A et de B ou de la vitesse absolue de B, ainsi que les effets différentiels de « résistance » en présentation verticale ascendante ou descendante.
La partie II développe une nouvelle interprétation de la causalité perceptive, qui, sans contredire « l’ampliation du mouvement » de Michotte, cherche à en rendre compte et à l’englober dans un schéma plus large : l’impression causale serait due à un système de compensations perceptives entre le mouvement que perd A, avec ses aspects dynamiques (poussée, etc.) et le mouvement que gagne B, mais avec ses aspects dynamiques également (résistance perçue comme une plus ou moins grande facilité à être mû).
Un système d’équations portant sur ces quatre variables cinématiques et dynamiques permet alors d’exprimer et de différencier les formes principales de la causalité perceptive visuelle.
Quant à l’explication de ces facteurs dynamiques, d’action de 4 et de réaction de B (« résistance »), il est proposé de les considérer comme le résultat d’une assimilation des séquences visuelles aux séquences tactilo-kinesthésiques, qui sont génétiquement antérieures. La nécessité du contact dans les impres-
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sions causales de l’enfant est précisément invoquée comme indice de ce rôle initial du clavier tactilo-kinesthésique dans l’élaboration de la causalité perceptive visuelle. En conclusion, celle-ci n’est donc point considérée comme autonome dès son origine, mais comme dérivant de cette assimilation des données perceptives à l’action propre, selon le schéma que Piaget avait employé autrefois pour décrire les débuts de la causalité sensori-motrice chez l’enfant.
Zusammenfassung🔗
Der erste Teil dieser Untersuchung entält 20 Tabellen mit Kommentar, in denen neue Ergebnisse zur Entwicklung der Kausalitätseindrücke in der Gesichtswahrnehmung vom Kindes- bis zum Erwachsenenalter zusammengefasst sind. Der wichtigste Unterschied zwischen Kindern und Erwachsenen liegt in der Wahrnehmung des Kontaks zwischen einem aktiven Objekt A und einem passiven Objekt B, und in der Rolle, die dieser Kontakt beim Kausalitäts- eindruck spielt. Das Kind sieht oft einen Kontakt zwischen A und B, ohne dass dieser wirklich vorliegt. Anderseits fällt bein Kind der Kausalitätseindruck aus, sobald es keinen Kontakt mehr wahrnimmt ; der Erwachsene hingegen sieht oft einen “Stoss auf Distanz”. Diese letztere Art von Eindrücken nimmt also mit dem Alter zu, ganz wie die paradoxe Wahrnehmung von Stössen mit Geschwindigkeitszunahme (B schneller als A). — Dagegen finden sich auch Kausalitätseindrücke, welche mit dem Alter abnehmen, so z.B. die Stösse ohne Anlauf, die Stösse mit Verlangsamung bei B und die halbkausalen Eindrücke beim Anhalten.
Mit besonderer Aufmerksamkeit wurden die dynamischen Faktoren beim passiven Objekt B beobachtet, so z.B. seine Leichtigkeit oder das Mass seines “Widerstandes” in Funktion des Geschwindigkeitsverhältnisses von A und B oder die Variation des “Widerstandes” bei aufsteigender oder absteigender Darstellung.
Im zweiten Teil wird eine neue Deutung der wahrnehmungsmässigen Kausalität vorgeschlagen, welche die “Bewegungserweiterung” (ampliation) nach Michotte nicht widerlegen, sondern vielmehr erklären und in ein umfassenderes Schema eingliedern will. Nach diesem Schema ergibt sich ein Kausalitätseindruck aus einem System von Kompensationen der von A verlorenen und von B gewonnenen Bewegung. Dabei werden die dynamischen Aspekte nicht nur von A, sondern auch von B (wie z.B. der Widerstand, wahrgenommen als mehr oder weniger grosse Bewegbarkeit) berücksichtigt.
Ein System von Gleichungen, in denen diese vier kinetischen und dynamischen Faktoren enthalten sind, dient der Beschreibung und Differenzierung der wichtigsten Formen visueller Kausalität.
Zur Erklärung der dynamischen Faktoren (Wirkung von A, Gegenwirkung oder “Widerstand” von B) wird vorgeschlagen, diese als eine Assimilation der visuellen an die taktil-kinästhetischen Abläufe zu behandeln, welche entwicklungsmässig älter sind. Der taktil-kinästhetische Bereich wird als Ausgangspunkt der visuellen Kausalität betrachtet ; als Argument dafür dient die Tatsache, dass beim Kind der Kontakt zwischen den Objekten A und B für einen Kausalitätseindruck notwendig ist. Abschliessend wird festgestellt, dass die visuelle Wahrnehmungskausalität nicht von Anfang an autonom ist, sondern ausgeht von der Assimilation der Wahrnehmungselemente an das eigene Handeln, entsprechend dem Schema, das Piaget früher zur Beschreibung der primitiven sensu-motorischen Kausalität benützte.
Summary🔗
In the first part of this investigation twenty tables are given with commentary which furnish a series of new data concerning the evolution of visual perceptual causality from childhood to adolescence. The principal difference found between children and adults bears upon the perception of a
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"contact” between an agent A and a patient B and the rôle of this contact in the causal feeling. The child often perceives that a contact has taken place between A and B when these is none. However, when he no longer perceives it he ceases in general to feel a causal impression.
This phenomenon is opposed to a feeling of “shooting off from a distance” which is frequently found in the adult. The frequence of this form of causal feeling increases with age. The same is so for the paradoxical effects of “shooting off” when B is more rapid than A. Causal impressions are also found, the frequence of which decrease with age. These are the feeling of “shooting without spring”, of “shooting with a decreasing speed” of B and semi-causal impressions of “coming to a stop”.
Special attention has been given in this first part in establishing certain facts concerning the dynamic factors relative to the patient B. These factors are : its lightness or greater or lesser “resistance”, as a function of the relative speeds of A and B or of the absolute speed of B, and the different effects of “resistance” in an ascending or descending vertical presentation of the objects.
Part li develops a new interpretation of perceptual causality. This is not in contradiction with the phenomenon of “movement ampliation” described by Michotte, but attempting to take it into account, it includes it in a larger schema of explanation. According to this interpretation, causal impression is due to a system of perceptual compensations between the movement lost by A, with its dynamic components (push, etc.), and the movement gained by B, with its dynamic components too (resistance to push perceived as a greater or lesser capacity to be moved).
A system of equations bearing on these four cinematic and dynamic variables allows to express and differentiate the principal forms of visual perceptual causality.
As to the explanation of these dynamic factors, i.e. of action of A and reaction of B (“resistance”), it is proposed to consider them as the result of an assimilation of visual sequences to tactilo-kinesthesic sequences which are genetically anterior. The need for a “contact” to take place in causal feelings in the child is put forward as a cue to this initial rôle of the tactilo-kinesthesic phenomenon in the elaboration of visual perceptual causality.
In conclusion, this form of causality is not considered as autonomous from origin, but as derived from the assimilation of perceptual data to action, according to the schema which Piaget had used in the past in describing the beginnings of sensori-motor causality in the child.