La causalitĂ© perceptive visuelle chez l’enfant et chez l’adulte (1958) a

par

Jean Piaget et Marc Lambercier

Le but de ce travail est double. Il s’agit d’abord et essentiellement de chercher si les faits dĂ©crits avec tant de prĂ©cision par A. Michotte sur les adultes se retrouvent chez l’enfant de 4-5 Ă  12-14 ans ou s’il existe des diffĂ©rences d’un niveau Ă  l’autre du dĂ©veloppement, Ă  partir du moment oĂč les expĂ©riences de laboratoire sont possibles. En d’autres termes, nous nous proposons de rĂ©examiner le problĂšme de la causalitĂ© perceptive visuelle sous une perspective gĂ©nĂ©tique (en prenant ce mot dans son acception ordinaire, relative au dĂ©veloppement mental, et non pas seulement dans le sens oĂč le prend parfois Michotte, qui est celui de l’analyse des facteurs de formation actuelle de l’impression causale).

Mais notre but est Ă©galement d’ordre plus gĂ©nĂ©ral. Parmi les nombreux mĂ©rites des Ă©tudes de Michotte sur la causalitĂ© perceptive, l’un des plus frappants est sans doute d’avoir pris position au sujet des relations entre la perception et la notion de causalité : la perception de la causalitĂ© serait une « prĂ©figuration de la notion », en ce sens que celle-ci serait tirĂ©e par abstraction des donnĂ©es perceptives dĂ©jĂ  toutes prĂ©parĂ©es. A ce propos, Michotte se livre Ă  une rĂ©interprĂ©tation des travaux de l’un de nous, non seulement fort suggestive, mais encore empreinte d’un esprit de comprĂ©hension et d’une gĂ©nĂ©rositĂ© intellectuelle dont peu de contradicteurs savent s’inspirer. 11 est vrai qu’il n’y a entre nous aucune contradiction rĂ©elle sur le terrain des faits, mais une simple diffĂ©rence d’optique, ce qui nous permettra de nous efforcer, en rĂ©pondant, d’atteindre cette conciliation qui correspond Ă  nos vƓux autant qu’à ceux du maĂźtre de Louvain.

Nous nous sommes donc demandĂ©s si la thĂšse de la prĂ©figuration de la notion de causalitĂ© dans la perception ne dĂ©pendait pas de l’interprĂ©tation Ă  donner Ă  la causalitĂ© perceptive elle-mĂȘme et si celle-ci ne comportait qu’une explication possible. Le second but que nous nous assignons est ainsi de reprendre la question du mĂ©canisme formateur de l’impression causale perceptive. Or, l’analyse de Michotte est si

 

remarquable que, pour atteindre cette rĂ©interprĂ©tation, nous n’avons Ă©tĂ© conduits ni Ă  mettre en doute la gĂ©nĂ©ralitĂ© des faits qu’il a Ă©tablis, ni mĂȘme Ă  contester la notion de 1’« ampliation du mouvement » au moyen de laquelle il synthĂ©tise ces faits. A supposer que l’on veuille Ă  tout prix trouver une divergence entre Michotte et nous, nous dirions simplement que pour Michotte, cette « ampliation » suffit Ă  expliquer la causalitĂ© perceptive, tandis que, pour nous, elle requiert elle-mĂȘme une explication, en ce sens qu’il s’agit d’établir quelle sorte de mĂ©canisme la rend possible et la produit, et si ce mĂ©canisme rend compte, par ailleurs, des quelques exceptions oĂč l’ampliation du mouvement, valable en presque tous les cas, semble dĂ©bordĂ©e par certains faits de causalitĂ© perceptive authentique. C’est donc, si l’on veut, le mode d’élaboration de l’ampliation du mouvement que nous avons cherchĂ© Ă  comprendre et c’est de lui que nous paraĂźt dĂ©pendre principalement la solution du problĂšme des relations entre la perception et la notion. Mais, encore une fois, rien ne prouve qu’il y ait lĂ  un dĂ©saccord entre Michotte et nous et il se peut fort bien que le grand spĂ©cialiste de la causalitĂ© perceptive retienne tout ou partie de nos interprĂ©tations sans ĂȘtre pour autant conduit Ă  se contredire lui-mĂȘme. C’est lĂ , en tout cas, notre espoir le plus sincĂšre et le plus amical.

N.B. — Nous citerons l’ouvrage fondamental de A. Michotte, La perception de la causalitĂ©, dans l’édition de 1946 (Institut Sup. de Philos., Louvain).

Partie I.
Description des faits observés

Introduction et technique.

11 est fort difficile de fournir une description complĂšte et objective, sous forme de tableaux numĂ©riques, des faits de causalitĂ© perceptive visuelle, comme on peut y parvenir, par exemple, dans l’étude d’une illusion optico-gĂ©omĂ©trique. La raison principale en est que peu de rĂ©actions se laissent aisĂ©ment mesurer, en un tel domaine, et que la plupart d’entre elles sont simplement Ă  estimer qualitativement et Ă  classer. Cela ne nous empĂȘchera pas d’essayer de les prĂ©senter en tableaux, mais il conviendra d’accompagner ceux-ci de quelques commentaires. D’autre part, nous n’avons nullement travaillĂ© selon un plan fixe, mais longuement tĂątonné ; nous avons notamment repris de nombreuses fois l’étude de tel point central (les actions Ă  distance, par exemple) en modifiant quelque peu les donnĂ©es du problĂšme, mais surtout

 

en perfectionnant nos techniques d’interrogation des enfants.1 Or, les faits ainsi recueillis selon des techniques modifiĂ©es d’une sĂ©rie d’expĂ©riences Ă  la suivante ne se laissent pas rĂ©unir en un seul tableau Ă  cause de leur hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, mĂȘme lorsqu’il s’agit d’un problĂšme identique. Et cependant les faits rĂ©unis selon les techniques initiales sont aussi instructifs que les derniers en date


RĂ©flexion faite, nous croyons donc que la meilleure maniĂšre de communiquer objectivement les rĂ©sultats de notre investigation consiste Ă  les prĂ©senter dans l’ordre mĂȘme (Ă  peu de choses prĂšs) oĂč ils ont Ă©tĂ© recueillis, de maniĂšre Ă  ce que le lecteur puisse lui-mĂȘme dĂ©partager entre les produits des techniques successives et surtout comprendre les raisons, instructives Ă  elles seules dĂ©jĂ , de ces changements de mĂ©thodes : il constatera, par exemple, comment le « lancement sans contact », d’abord trĂšs difficile Ă  obtenir chez les petits, a pu ĂȘtre observĂ© sous une forme provoquĂ©e moyennant certaines prĂ©sentations prĂ©alables, etc. Il sera mieux Ă  mĂȘme, de la sorte, de se faire une opinion sur la valeur des faits que nous chercherons Ă  interprĂ©ter dans la suite.

La technique. —    Nous avons utilisĂ© exclusivement le procĂ©dĂ© des disques qu’on trouvera dĂ©crit en dĂ©tail dans le livre de Michotte, notamment en ce qui concerne l’exĂ©cution des tracĂ©s qui doivent conduire Ă  la prĂ©sentation d’une configuration cinĂ©tique de deux objets et dont la perception donne une impression causale. Nous rappellerons cependant briĂšvement le principe de ce procĂ©dĂ© pour les lecteurs qui n’en aurait pas la familiaritĂ© mais aussi pour mieux faire comprendre certaines particularitĂ©s spatio-temporelles de certaines des configurations que nous avons Ă©tudiĂ©es par le procĂ©dĂ© du dĂ©calage des disques auquel nous avons largement recouru. Nous dĂ©crirons ensuite le dispositif et la situation expĂ©rimentale tels que nous les avons rĂ©alisĂ©s.

Le procĂ©dĂ© consiste Ă  dessiner et peindre sur un disque de papier Ă  dessin rigide (de 60 cm de diamĂštre, ici) un ou plusieurs tracĂ©s et, en faisant tourner ce disque autour de son centre, de faire dĂ©filer ces tracĂ©s derriĂšre une fente latĂ©rale, radiale et horizontale dĂ©coupĂ©e dans un Ă©cran qui dissimule tout le reste du dispositif sauf pour la partie visible du tracĂ© dans la fente, qui prend l’aspect d’un petit carrĂ© ou rectangle immobile ou en mouvement. Ainsi, pour prendre un exemple trĂšs simple, d’un seul objet, on tracera sur le disque un arc de circonfĂ©rence d’un certain rayon et d’une largeur de 10mm, arc couvrant un certain angle au centre, suivi d’une courbe dont la forme Ă©pouse la diminution rĂ©guliĂšre du rayon pour une unitĂ© angulaire choisie et pour une diminution de rayon bien dĂ©terminĂ©e, appelĂ©e « chute », aprĂšs quoi le tracĂ© reprend sur un rayon plus petit un nouvel arc de circonfĂ©rence. PrĂ©sentĂ© Ă  travers une fente de 5 mm de largeur et d’assez grande longueur ces tracĂ©s donneront alors l’impression d’un objet d’abord immobile de 10×5 mm, puis se dĂ©plaçant Ă  une certaine vitesse, sur un certain parcours, et reprenant ensuite son immobilitĂ©. La durĂ©e de ces trois phases, la longueur de la trajectoire, la vitesse linĂ©aire dans la fente, dĂ©pendent des angles couverts par les trois parties du tracĂ©, de la chute unitaire de la courbe ainsi que de la vitesse de rotation du disque. On trouvera les

1 Comme d’habitude c’est Lambercier qui s’est chargĂ© des expĂ©rimentations, tandis que l’autre auteur participait Ă  la position des problĂšmes et Ă  l’élaboration thĂ©orique.

 

formules qui lient ces valeurs dans le livre de Michotte. En combinant deux tracĂ©s sur un seul disque il est alors possible, s’ils ont les caractĂ©ristiques correspondantes, de former des configurations cinĂ©tiques qui donnent les impressions causales de lancement, d’entraĂźnement ou de traction, c’est-Ă -dire que l’un des objets « lance » l’autre, l’entraĂźne avec lui ou le tire derriĂšre lui, pour ne citer que les principales. Mais avec un seul disque on ne peut guĂšre varier que la vitesse ou Ă©ventuellement cacher au moyen d’un volet l’une ou l’autre phase. On obtient plus de possibilitĂ©s en recourant, comme le propose Michotte, Ă  la superposition de deux disques de diamĂštres le plus souvent diffĂ©rents, dont chacun porte le tracĂ© de l’un des deux objets. En les dĂ©calant l’un par rapport Ă  l’autre il est alors possible de varier, dans certaines limites, les conditions spatio-temporelles de la configuration Ă©tudiĂ©e. On Ă©vite ainsi d’avoir Ă  confectionner de multiples disques tandis qu’on Ă©conomise un temps prĂ©cieux lors des manipulations en sĂ©rie. Comme il y a deux fentes latĂ©rales, l’une Ă  gauche et l’autre Ă  droite, la configuration cinĂ©tique s’y dĂ©roule identique mais dans deux directions opposĂ©es, convergentes ou divergentes suivant le sens de rotation du disque. De plus, si on inverse celui-ci la configuration se dĂ©roulera dans un ordre oĂč les rapports spatio-temporels se trouveront alors inversĂ©s. D’un point de vue gĂ©nĂ©ral le facteur que nous avons cherchĂ© Ă  introduire dans une configuration donnĂ©e est celui de la distance entre objets Ă  l’impact, c’est-Ă -dire au moment oĂč l’objet qui a le rĂŽle d’agent donne l’impression de communiquer son mouvement au second, qui prend alors le rĂŽle de patient. C’est cette variation de la distance Ă  l’impact que nous avons rĂ©alisĂ© par le procĂ©dĂ© du dĂ©calage angulaire, variation qui peut cependant entraĂźner, pour une mĂȘme configuration et un mĂȘme sens de rotation, des altĂ©rations que, par souci d’objectivitĂ©, nous allons prĂ©ciser en raison mĂȘme de leur intĂ©rĂȘt, pour les diffĂ©rentes configurations Ă©tudiĂ©es.

Le lancement. — Deux objets apparaissent immobiles,1 l’un B (rouge)2 au centre de la fente, qui sera le patient, l’autre A (noir) latĂ©ralement Ă  quelque distance (gĂ©nĂ©ralement 45 mm) qui sera l’agent L’objet A se met en mouvement vers B et s’immobilise dĂšs qu’il entre en contact avec lui tandis que celui-ci se met en mouvement dans la mĂȘme direction et s’immobilise Ă  son tour aprĂšs un parcours du mĂȘme ordre de grandeur. Puis les deux objets disparaissent pendant un court temps pour rĂ©aparaĂźtre et recommencer le mĂȘme cycle. Un rapport des vitesses dĂ©croissant, par exemple A-.B —    3 :1, favorise l’impression que A « lance » ou « pousse » B, tandis qu’un rapport dĂ©croissant celle de dĂ©clenchement. Pour que le lecteur puisse mieux se reprĂ©senter ce qui se passe lors des dĂ©calages angulaires des tracĂ©s nous avons schĂ©matisĂ© quelques-unes d’entre les combinaisons Ă©tudiĂ©es dans la figure p. 84. Nous parlerons de dĂ©calage positif et de dĂ©calage nĂ©gatif, le signe se rapportant toujours Ă  la configuration normale, mĂȘme quand il y a inversion de la configuration.

DurĂ©e du contact Ă  l’impact. — On se rend compte, par les schĂ©mas 1 et 2 qu’un dĂ©calage positif du tracĂ© de l’objet B augmentera la durĂ©e du

1 Le procĂ©dĂ© des disques entraĂźne un petit artefact, celui d’un mouvement d’apparition ou de disparition vertical du tracĂ© dans la fente. Ces brefs mouvements de montĂ©e et de descente sont souvent les seuls Ă  ĂȘtre signalĂ©s, et reproduits, notamment par les petits enfants, au dĂ©but des prĂ©sentations ou accompagnent des fragments de la configuration des mouvements. Ces mouvements verticaux peuvent ĂȘtre aisĂ©ment suprimĂ©s par un volet qui suprime les phases d’immobilisation aux extrĂ©mitĂ©s, mais non pas celle d’immobilisation au centre.

2 Nous avons utilisĂ© des couleurs diffĂ©rentes pour les deux objets, essentiellement pour faciliter leur dĂ©signation par le sujet ou l’expĂ©rimentateur.

 

contact donc de la phase d’immobilitĂ© des objets au centre, aprĂšs l’impact. Plus le dĂ©calage est grand plus la durĂ©e augmentera, ce qui donnera tout d’abord l’impression d’un lancement retardĂ©, puis de deux mouvements indĂ©pendants. PrĂ©cisons que dans le lancement simple, non retardĂ©, il y a toujours lieu d’introduire un lĂ©ger dĂ©calage, donc une brĂšve durĂ©e de contact, pour assurer un contact complet et compenser le phĂ©nomĂšne de la « montĂ©e de l’excitation » comme l’appelle Michotte, durĂ©e de l’ordre de 20 ms mais qui peut ne pas suffire, ou ĂȘtre excessive. Dans les dĂ©calages qui seront indiquĂ©s cette correction se trouve comprise. Enfin, par inversion du sens de rotation, le rĂŽle des objets est Ă©changĂ© (A rouge, B noir) et le rapport des vitesses inversé : l’impression de lancement est remplacĂ©e par celle de dĂ©clenchement.

Distance des objets Ă  l’impact. —    Nous distinguons deux possibilitĂ©s : celle dite de distance « fixe » et celle de distance « mobile », Ă  l’impact, les deux pouvant se combiner pour donner une distance fixe augmentĂ©e d’une distance mobile.

La distance mobile. —    D’aprĂšs ce qui vient d’ĂȘtre dit plus haut, Ă  propos du dĂ©calage positif, qui augmente la durĂ©e du contact, donc retarde le dĂ©part de B, on comprendra aisĂ©ment qu’un dĂ©calage nĂ©gatif du tracĂ© de B, va, au contraire, entraĂźner un espace entre objets Ă  l’impact ainsi qu’un dĂ©part anticipĂ© de B. Bien qu’il se meuve Ă  plus faible vitesse que A il ne sera jamais rejoint. Il reste un espace entre les deux objets, minimum Ă  l’arrĂȘt de A, un peu plus grand un instant auparavant, au moment oĂč B se met en mouvement. Il y a donc lĂ  un moyen commode de crĂ©er, par simple dĂ©calage, une distance entre objets, distance pouvant ĂȘtre finement graduĂ©e. L’aspect particulier que prend l’impact en raison de la phase intermĂ©diaire ou transitoire commune dans laquelle les deux objets sont en mouvement nous a fait dĂ©signer l’impression de ce lancement Ă  distance mobile par le terme de compression, utilisĂ© par ceux qui l’éprouve. Mais comme cette distance mobile ne se laisse pas dĂ©finir briĂšvement nous utiliserons celle du dĂ©calage angulaire des disques (ou l’ordre de numĂ©rotation) qui la dĂ©termine, les distances correspondant aux positions caractĂ©ristiques des mobiles Ă©tant consignĂ©es dans une table de transformation de ces valeurs. Cette table se lit de gauche Ă  droite pour le lancement (rapport des vitesses dĂ©croissant) et de droite Ă  gauche pour le dĂ©clenchement (rapport croissant). On y remarquera, comme aussi sur les schĂ©mas, que la distance minimum correspond au dĂ©part de B dans le dĂ©clenchement et non pas Ă  celui de l’arrĂȘt de A (lancement). L’objet A « accompagne » donc B sur un certain parcours, bien qu’à moindre vitesse. Bien que B fasse aussi un dĂ©part anticipĂ© il est beaucoup moins marquĂ© que dans le lancement. Pour le dĂ©calage maximum c’est l’arrĂȘt qui se fait simultanĂ©ment pour les deux objets dans le dĂ©clenchement tandis que dans le lancement c’est leur dĂ©part. Mais cĂ© dĂ©part fortement anticipĂ© de B, dans le lancement, n’est pas perçu dans son ampleur et, d’autre part, du fait d’une grande diffĂ©rence des vitesses, A va pouvoir encore donner son impact au dĂ©but du trajet de B, et produire un impression de « lancement au vol », du moins chez des sujets exercĂ©s ou chez certains de ceux Ă  qui on pose la question. D’autres pourront faire une restriction mentale de ce dĂ©part anticipĂ©. Pour pouvoir comparer leurs impressions avec celles d’un lancement Ă  distance simple, ou fixe, ainsi que pour pouvoir encore augmenter la distance (qui pourra alors atteindre dans les 30 mm) nous avons recouru Ă  deux disques supplĂ©mentaires qui viendront prendre la place de celui portant le tracĂ© de l’objet B. Ce sont ceux dont la description suit.

 

Table des distances (en mm) entre les objets A et B, aux divers moments de leurs parcours suivant le degré de décalage angulaire. Parcours constants de 45 mm. Type lancement. Rapports de vitesses 6 :1 et 3 :1.

1 Distances : I : entre A et B au dĂ©part. II : parcours de A avant le dĂ©part de B. III : distance entre A et B au dĂ©part de B. IV : distance Ă  l’arrĂȘt de A. V : distance parcourue par B aprĂšs l’arrĂȘt de A. V. E. : variation de l’espace A-B pendant la phase commune de mouvement (III-IV).

Pour obtenir les distances fixes et mobiles des combinaisons avec distances fixes D 10 et D 20 il suffit d’ajouter aux valeurs des colonnes I, III, IV et VI, de la combinaison 6 :1, celles de 10 et 20 mm.

Pour les rapports Inverses des vitesses de la sĂ©rie II (1 :6 et 1 :3) lire l’ordre de succession indiquĂ© au bas de la table. De plus B devient A et rĂ©ciproquement.

Distances fixes (D 10 et D 20). Nous dĂ©signerons ainsi la distance en millimĂštres qui existe entre objet au moment oĂč l’objet A s’immobilise alors que B se met en mouvement, distances de 10 et 20 mm pour un dĂ©calage nul. Les deux disques portant les tracĂ©s correspondant ont ceux-ci simplement dĂ©placĂ©s vers le centre du disque de la valeur correspondante. La dĂ©finition du disque ainsi que les rapports spatio-temporels sont simples comme dans la configuration du lancement avec contact, ou distance nulle (D 0), Ă  laquelle on a vu que l’on pouvait ajouter une distance mobile, jusqu’à 8 ou 15 mm, par dĂ©calage nĂ©gatif. Il en sera de mĂȘme pour les distances fixes, ce oui nous donnera la combinaison de distance fixe plus celle mobile, donc une augmentation progressive de la distance, suivant le nombre de degrĂ©s de dĂ©calage nĂ©gatif qui lui seront ajoutĂ©s, mais qui perdra alors son caractĂšre fixe pour prendre celui de distance mobile dĂ©jĂ  dĂ©crit. Pour obtenir les distances il suffit d’ajouter aux valeurs de la table, pour les colonnes indiquĂ©es, la distance fixe de 10 ou 20 mm. La variation de l’espace, dans la phase commune, reste la mĂȘme, mais sa variation relative diminue alors avec la distance fixe ajoutĂ©e. Ajoutons que ces distances fixes + mobiles n’ont Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©es que pour le rapport des vitesses de 6 :1 et 1 :6. Tout ce qui a Ă©tĂ© dit plus haut, au sujet des modifications de la configuration apportĂ©es par l’inversion du rapport des vitesses, espace minimum, dĂ©part anticipĂ© de A, reste valable. Ajoutons que les relations spatio-temporelles du rapport croissant des vitesses, donc de l’impression de dĂ©clenchement classique, se rapprochent davantage de celles d’une compression mĂ©canique que dans le cas du rapport dĂ©croissant des vitesses.

Combinaison
N° Décalage I Distances Série I 6 :1 (20/120 d)1 V. E.
II III IV V VI
Do 1 0 45 45 0 0 45 45 0
2 — 5 45 34 11 2 43 45 9
3 — 10 45 23 22 4 41 45 18
4 — 15 45 11 34 6 39 45 28
5 — 20 45 0 45 8 37 45 37
Série I 3 :1 (40/120 d)
Do 16 0 45 45 0 0 45 45 0
17 — 5 45 39 6 2 43 45 4
18 — 10 45 34 11 4 41 45 7
19 — 15 45 28 17 6 39 45 11
20 — 20 45 23 22 8 27 45 14
21 — 30 45 11 34 11 34 45 23
22 — 40 45 0 45 15 30 45 30
Ordre série II VI V IV III II 1

 

Lancement sans Ă©lan. — La phase du mouvement de A est supprimĂ©e. L’objet B apparaĂźt immobile au centre de la fente et, peu aprĂšs, A Ă  cĂŽtĂ© et en contact avec lui tandis que B se met en mouvement. Les mĂȘmes disques-tracĂ©s sont utilisĂ©s que pour le lancement, Ă  rapport 6 :1, mais en recouvrant la courbe de A d’un secteur blanc intercalĂ© entre les deux disques, et non pas en plaçant un volet sur la phase de mouvement de A. Les objets A et B apparaissent donc comme deux rectangles juxtaposĂ©s, A (noir) et B (rouge), puisqu’immobiles, et non pas sous l’aspect de parallĂ©logramme, comme lorsqu’ils sont en mouvement, du fait de la courbure du tracĂ©. C’est d’ailleurs ce qui fait que quand B quitte A il le fait en s’inclinant lĂ©gĂšrement, comme il le fait dans le lancement simple oĂč l’objet A, par suite d’un tracĂ© Ă  courbure accentuĂ©e, plus fortement inclinĂ©, atteint B par sa pointe avant de se redresser contre B immobile. L’artefact d’inclinaison de A est donc supprimĂ©, dans le lancement sans Ă©lan, tandis que celui de B subsiste, dĂšs qu’il se met en mouvement. On prend soin d’ailleurs de compenser la « montĂ©e », comme il a Ă©tĂ© dit pour le lancement. Mais l’autre artefact subsiste, celui de la mise en place par mouvement vertical d’apparition du tracĂ© de A dans la fente, dĂ©jĂ  signalĂ© (v. note p. 80). Mais l’inclinaison n’est en gĂ©nĂ©ral que trĂšs tardivement remarquĂ©e par les sujets, et porte surtout sur celle de B bien que plus faible que celle de A, dans le lancement simple, Ă  cause de sa vitesse plus faible.

Par dĂ©calage nĂ©gatif du tracĂ© de B, il est Ă  nouveau possible de crĂ©er un intervalle temporelle entre l’apparition verticale subite de A et le dĂ©part de B, ce qui entraĂźne Ă©galement une distance plus ou moins grande entre eux au moment oĂč A est prĂ©sent. L’objet B se met donc en mouvement anticipĂ©. Quant Ă  la distance entre objets, elle est celle contenue dans la table, colonne IV, pour le rapport des vitesses de 6 :1.

Ajoutons qu’il pourrait y avoir, Ă  l’apparition de A, un mouvement apparent horizontal, c’est-Ă -dire coaxial Ă  celui de B, si A se trouvait devant un volet. Pour Ă©liminer cette impression A apparaĂźt Ă  55 mm de l’extrĂ©mitĂ© de la fente.

L’EntraĂźnement. — L’objet B est au centre de la fente, immobile, alors que l’objet A est Ă  quelques centimĂštres de distance et se met en mouvement vers B, l’atteint au moment oĂč B se met en mouvement Ă  la mĂȘme vitesse que celle de A, qui continue son mouvement. Le rapport des vitesses est donc dans ce cas A1/B1 :A2/B2 = l/0 :l/l ou simplement 1 :1, mais dans les mĂȘmes conditions ce rapport pourrait ĂȘtre de 2/0 :1. — L’impression est que l’objet A «    entraĂźne » B avec lui ou « le pousse devant lui ».

Pour pouvoir recourir utilement au dĂ©calage angulaire de l’un des disques, il faut d’abord que l’un des disques, celui de B, soit dĂ©coupĂ© spĂ©cialement. Ce disque est aussi plus petit que le disque de A (comme dans le lancement) et porte Ă  sa pĂ©riphĂ©rie Ă©galement un arc de circonfĂ©rence correspondant Ă  l’immobilitĂ© de B, puis une courbe de chute qui doit suivre celle du tracĂ© de A. Mais, pour que le disque lui-mĂȘme ne cache pas le tracĂ© de A, la partie du disque comprise entre le tracĂ© de B et celle de A doit ĂȘtre enlevĂ©e. L’ajustement de ces deux courbures du tracĂ© doit ĂȘtre suffisamment exact pour que nulle part les deux tracĂ©s conjoints ne laissent entre eux le moindre intervalle susceptible d’ĂȘtre perçu.

Ainsi rĂ©alisĂ© pour le rapport 1 :1 un dĂ©calage positif du tracĂ© de B fait que le tracĂ© courbe de B recouvre progressivement celui correspondant de A jusqu’à le recouvrir entiĂšrement. Dans la fente ces tracĂ©s donneront alors l’impression que l’objet A glisse derriĂšre B, en partie ou complĂštement. Bien qu’en partie ou totalement invisible l’objet A reste entiĂšrement prĂ©sent et

 

Représentation schématique
des combinaisons cinétiques
étudiées et de quelques-unes
de leurs variantes.

(Voir note page suivante.)

 

 

 

 

donne l’impression qu’il entraĂźne B comme s’il Ă©tait visible : C’est l’impression d’« entrainement par Ă©cran ». Un dĂ©calage positif plus important ne fait que recouvrir davantage le tracĂ© de A et de le faire disparaĂźtre rapidement. Un dĂ©calage nĂ©gatif crĂ©e par contre un espace de grandeur constante entre les tracĂ©s, donc une distance entre les objets dans leur phase de mouvement commune. L’impression est celle d’un entraĂźnement Ă  distance fixe, qui peut ĂȘtre facilement dĂ©signĂ©e et simplement mesurĂ©e, dans ce cas, en millimĂštres ou en nombre de degrĂ©s dĂ©calage angulaire correspondant, valeurs qui sont approximativement les mĂȘmes. Cette possibilitĂ© a le grand avantage de pouvoir introduire trĂšs facilement soit un certain espace, soit un espace Ă  peine surliminaire, en gĂ©nĂ©ral d’un millimĂštre ou moins, qui sera facilement perçu du fait qu’il peut ĂȘtre observĂ© tout au long de la phase de mouvement commune, celle de l’entraĂźnement, alors que dans le lancement simple, la phase d’impact Ă©tant trĂšs brĂšve, le contact entre objets se trouve beaucoup moins bien dĂ©fini. On verra l’importance de ce point, quand il sera question des t rĂ©sultats, Ă  propos de la susceptibilitĂ© de certains sujets Ă  une absence de contact.

Mais il y a un autre moyen que celui des disques en papier pour rĂ©aliser par dĂ©calage une distance entre objets et mĂȘme d’obtenir par dĂ©calage positif un effet de traction.

Traction et entraĂźnement. — Ces deux configurations cinĂ©tiques pour un mĂȘme rapport des vitesses 1 :1, se dĂ©rouleront identiquement Ă  part que, dans la traction, le mobile A dĂ©passe B, immobile, qui se met en mouvement dĂšs

Les combinaisons se dĂ©roulent de haut en bas pour le temps (t), et de gauche Ă  droite pour l’espace (e) mais de droite Ă  gauche dans le dĂ©clenchement obtenu par simple inversion du sens dans lequel dĂ©file les tracĂ©s dans la fente ; les schĂ©mas en traduisent les relations spatio-temporelles. Les objets A et B sont chaque fois reprĂ©sentĂ©s, pour leurs positions caractĂ©ristiques, par de petits carrĂ©s, avec l’agent A noir, sauf pour le dĂ©clenchement (Nob 9 Ă  12) oĂč les rĂŽles des objets sont Ă©changĂ©s (A blanc). Les traits verticaux reprĂ©sentent l’immobilitĂ©, les obliques les dĂ©placements plus ou moins rapides des objets. En plus des positions initiales et finales des objets certaines de leurs positions intermĂ©diaires au moment de l’impact sont reprĂ©sentĂ©s par leurs carrĂ©s traversĂ©s par les lignes de dĂ©placement, pour A au dĂ©part de B, pour B Ă  l’arrĂȘt de A, c’est-Ă -dire, pour le lancement et dĂ©clenchement aux moments des distances III et IV de la table des distances. Mais seuls le rapport des vitesses 3 : 1 pour le lancement et 1 : 3 pour le dĂ©clenchement ont Ă©tĂ© illustrĂ©s.

Les diverses combinaisons de lancement (L) sont : (1) L. simple, (2) L. avec contact durable (par décalage positif, vers le bas, de B) (3) et (4) L. à distance mobile, moyen et maximum (par décalage négatif), (5) L. à distance fixe, (6) L. à distance fixe + mobile. (7) L. sans élan (contact) et (8) à distance et décalage temporel. Les numéros (9) à (12) sont des combinaisons déclenchements, inverses des lancements (1), (3), (5) et (6).

Pour les combinaisons entraĂźnement (E) et traction (T), rapport 1 : 1, on a : (13) E. simple, (14) E. en Ă©cran (par dĂ©calage positif de B) et (15) E. Ă  distance (par dĂ©calage nĂ©gatif), ceci pour disque opaque, tandis qu’un disque transparent permet de rĂ©aliser en plus de ces trois combinaisons celle de traction Ă  distance (16). Pour le rapport des vitesses 2 : 1, Ă  disque transparent, on a : (17) T. simple, normale, et, par dĂ©calage positif (18) T. Ă  distance, tandis que par dĂ©calage nĂ©gatif : (19) E. avec contact (D o) et (20) E. Ă  distance (ces derniers avec les anticipations de B signalĂ©es dans la technique). Enfin (21) est le ralentissement par lancement dont, par manque de place, seul le rapport 8/4 : 2 est illustrĂ©. Enfin (22) est la combinaison de l’arrĂȘt

 

qu’il a Ă©tĂ© dĂ©passĂ© ou Ă  partir d’une certaine distance de dĂ©passement (traction Ă  distance). C’est l’équivalent d’un dĂ©calage positif dans l’entraĂźnement mais qui, avec des disques en papier, cachait le tracĂ© de A. Pour que celui-ci continue Ă  apparaĂźtre il suffit que le disque de B soit semi-transparent, et de grand diamĂštre. La matiĂšre utilisĂ©e est de l’acĂ©tate avec son cĂŽtĂ© mat apparent, afin d’éviter des reflets gĂȘnants. CouplĂ© avec un grand disque en papier, portant le tracĂ© de B, on peut alors obtenir, par dĂ©calage nĂ©gatif Ă  positif, l’entraĂźnement Ă  distance, Ă  contact, en Ă©cran (c’est alors A qui passe devant), puis la traction Ă  contact et Ă  distance.

Pour essayer de renforcer les impressions obtenues avec le rapport 1 :1 on peut adopter, comme pour le lancement, un rapport dĂ©croissant des vitesses, tel que, par exemple, A1/B1 :A2/B2 soit Ă©gal Ă  2/0 :l/l ou simplement 2 :1. Mais pour chaque distance et chaque combinaison il faut un disque spĂ©cial. Nous avons cependant risquĂ© l’emploi de deux disques seulement, dont un semi-transparent, comme il vient ĂȘtre dĂ©crit. Mais les tracĂ©s ne sont valables que pour une des deux combinaisons et une distance dĂ©terminĂ©e, car leur dĂ©calage entraĂźne une altĂ©ration qui rappelle celle rencontrĂ©e dans le lancement. Ce sont ces altĂ©rations qu’il nous faut prĂ©ciser puisqu’elles peuvent rejaillir sur les impressions.

Les disques ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s pour une traction 2 :1 avec contact. DĂšs que l’objet A dĂ©passe B, immobile, il rĂ©duit sa vitesse de moitiĂ© en mĂȘme temps que B se met en mouvement Ă  cette mĂȘme vitesse. Comme le ralentissement de A se fait toujours Ă  ce mĂȘme moment du dĂ©passement il en rĂ©sultera que, dĂšs qu’il y aura une distance entre eux, par dĂ©calage positif, B partira Ă  la mĂȘme vitesse que A dans sa seconde phase, il semble qu’on perde ainsi le gain attendu du rapport dĂ©croissant. Mais, ce ralentissement anticipĂ© se perd au cours de cette courte phase, facilement confondue qu’elle est avec sa premiĂšre phase. L’espace blanc qui s’établit entre A et B, semble mĂȘme rendre plus nette l’impression que B est « accroché » Ă  distance par A qui le tire derriĂšre lui. Par contre, dans le cas de l’entraĂźnement, rĂ©alisĂ© par dĂ©calage nĂ©gatif, B se met en mouvement avant que A l’ait atteint. Il fait donc un dĂ©part anticipĂ© (comme dans le lancement) mais plus apparent. Un dĂ©calage plus prononcĂ© Ă©tablira une distance entre objets mais avec renforcement du dĂ©part anticipĂ©, au point qu’il peut aboutir Ă  un dĂ©part simultanĂ© des deux objets, comme c’était le cas dans le lancement Ă  distance pour un fort dĂ©calage. Mais ici, Ă  l’impact, l’objet A continue sa course, le rapport des vitesses s’y trouve moins dĂ©croissant, donc moins favorable. L’impression reste dĂ©pendante de la fixation.

Le lancement avec ralentissement et l’impression d’arrĂȘt. —    Le procĂ©dĂ© du dĂ©calage n’étant intervenu qu’exceptionnellement dans le cas de l’impression d’arrĂȘt, et l’autre configuration ayant ses tracĂ©s sur un seul disque, nous n’en donnons qu’un schĂ©ma.

Des prĂ©cisions numĂ©riques seront donnĂ©es lors de l’exposĂ© des rĂ©sultats.

L’intervalle temporel d’absence des objets entre prĂ©sentations. —    Lors de la rotation continue du disque, donc de prĂ©sentations successives continues d’une configuration, il doit s’écouler un certain temps si l’on ne veut pas que se produisent des mouvements apparents entre prĂ©sentations, mouvements auxquels les enfants sont d’autant plus sensibles que, chez eux, la structuration de la configuration est en gĂ©nĂ©ral lente Ă  se faire et moins stable. L’idĂ©al serait de disposer d’une commande de mise en rotation et d’un arrĂȘt du disque automatique. A dĂ©faut on peut recourir Ă  un rideau commandĂ© Ă  la main, pour autant cependant que l’intervalle temporel d’absence est suffisant.

 

C’est pourquoi nous avons introduit un secteur blanc couvrant un certain angle ou aussi deux secteurs permettant de varier la grandeur de l’angle total, gĂ©nĂ©ralement de 120 Ă  150 degrĂ©s, correspondant Ă  un intervalle de l’ordre d’une seconde. Ce secteur est aussi destinĂ© Ă  couvrir les tracĂ©s qui exigent d’ĂȘtre prolongĂ©s, avec le procĂ©dĂ© du dĂ©calage des disques. Mais le diamĂštre du disque impose des limites, celle de la grandeur angulaire occupĂ©e par les tracĂ©s des courbes. Une solution est de supprimer les phases d’immobilisation initiale et finale et d’adopter aussi des tracĂ©s aux courbures plus accentuĂ©es, tout en rĂ©duisant la vitesse de rotation du disque, solutions dont nous nous sommes de plus en plus rapprochĂ©s en cours d’expĂ©rimentation.

Le dispositif Ă  disque rotatif et la situation. — Le disque rotatif, entraĂźneur, support des disques sur lesquels sont les tracĂ©s, est un disque en aluminium dur de 60 cm de diamĂštre et de 2 mm d’épaisseur. On peut trĂšs bien en scier soi-mĂȘme le pourtour et pour autant qu’on aura disposĂ© d’une feuille bien plane. Il est montĂ© par l’intermĂ©diaire d’un fort plateau sur un axe cylindrique percĂ© d’un trou qui laissera passer une broche de serrage de 6 mm de diamĂštre. Cette broche porte Ă  son extrĂ©mitĂ© cĂŽtĂ© disque une bague de 20×10 mm faite pour recevoir les disques de papier percĂ©s d’un trou qui ne prĂ©sente aucun jeu de façon Ă  ce que les disques soient parfaitement centrĂ©s entre eux ainsi que leurs tracĂ©s circulaires ou courbes. La bague elle-mĂȘme s’engage dans un Ă©videment du plateau et d’autre part porte une contreplaquĂ© de 16 cm de diamĂštre qui viendra par serrage de la broche, appliquer les disques de papier contre le disque support. L’autre extrĂ©mitĂ© de la broche est filetĂ©e et munie d’un Ă©crou molletĂ© pour le serrage de la contreplaquĂ© et se termine par un petit accouplement qui la reliera, par l’intermĂ©diaire d’une rallonge cylindrique, Ă  un compteur de tour qui permet une lecture au tour prĂšs par minute. Le disque est mis en rotation au moyen d’un moteur, d’un rĂ©ducteur Ă  vis sans fin et d’une paire de poulies Ă  4 cĂŽnes reliĂ©es par une corde de nylon. Le moteur est du type Ă  rĂ©pulsion, Ă  collecteur et dĂ©placements de balais, permettant d’inverser le sens de rotation et une variation de vitesse dans le rapport de 3 Ă  1, au total un rapport de 25 Ă  1. Le moteur n’est pas silencieux sans cependant ĂȘtre bruyant, par contre sa vitesse est relativement constante.

En avant du disque rotatif et le plus prĂšs possible de lui, se trouve un Ă©cran peint en blanc mat, montĂ© Ă  sa base sur des charniĂšres qui permettent de le rabattre sur la table oĂč se trouve le dispositif et ainsi de rendre les disques accessibles aux manipulations. L’écran est percĂ© de deux fentes radiales et horizontales de 180 mm de longueur et 5 mm de largeur, l’une dans la partie moyenne gauche du disque l’autre symĂ©triquement, ce qui permet de pouvoir prĂ©senter les configurations cinĂ©tiques dans une direction de mouvement et dans son sens contraire et de faire certaines comparaisons en suprimant une partie ou l’autre des phases de la configuration par l’emploi d’un volet qui coulisse derriĂšre l’une des fentes, au dos de l’écran. A ces deux fentes nous en avons ajoutĂ© deux autres semblables mais verticales afin de pouvoir faire comparer les impressions dans les deux directions orthogonales en mĂȘme temps que dans des directions opposĂ©es. Chaque fente peut ĂȘtre aussi entiĂšrement ouverte ou fermĂ©e par une simple bande de carton. L’écran est lui-mĂȘme Ă©clairĂ© indirectement par deux diffuseurs placĂ©s en arriĂšre du sujet et dirigĂ©s contre une paroi claire qui rĂ©flĂ©chit la lumiĂšre Ă©galement. Mais la prĂ©caution est nĂ©anmoins prise de les placer Ă  hauteur de la fente derriĂšre lequel le disque se trouve un peu en retrait. Un transformateur variable permet d’ajuster l’intensitĂ© de l’éclairement (2×500 watts, survoltĂ©) au confort du sujet. Le sujet se trouve Ă  2 m de l’écran, devant une table oĂč se trouve aussi l’expĂ©rimentateur. Un rideau vertical Ă  rouleau

 

se trouve entre la table et l’écran, son utilisation s’étant montrĂ©e nĂ©cessaire aprĂšs nos premiers essais. Il peut ĂȘtre commandĂ© aisĂ©ment par l’expĂ©rimentateur, qui peut ainsi prĂ©senter une seule fois ou le nombre de fois dĂ©sirĂ© une configuration entiĂšre en ouvrant ou fermant le rideau pendant l’intervalle temporel qui sĂ©pare chaque prĂ©sentation (pour autant que cette durĂ©e le permet, ce qui parfois n’a pas Ă©tĂ© possible), afin de faciliter la structuration en minimisant l’intervention des mouvements apparents entre prĂ©sentations.

L’expĂ©rimentateur prend la prĂ©caution de montrer d’avance, au sujet, la fente dans laquelle il va se passer quelque chose sur laquelle il devra nous donner son impression. Une fois celle-ci recueillie, Ă  plusieurs reprises, il pose des questions indispensables pour s’informer davantage sur ce que perçoit le sujet ou sur certains aspects particuliers qui ne sont pas contenus dans ses rĂ©ponses (caractĂ©ristiques telles que vitesses relatives, ordre chronologique des Ă©vĂ©nements, localisation des mobiles, contact ou distance Ă  l’impact, activitĂ© ou passivitĂ© des objets, etc. suivant l’information recherchĂ©e). En gĂ©nĂ©ral, il a Ă©tĂ© donnĂ©, au dĂ©but, des prĂ©sentations successives continues par groupe de 3 ou 4, jusqu’à ce que la structuration soit Ă  peu prĂšs achevĂ©e, puis en laissant la configuration sous les yeux pour que le sujet puisse continuellement s’y rĂ©fĂ©rer et rĂ©pondre aux questions. Des aides perceptives sont donnĂ©es dans certains cas de difficultĂ© de structuration, tel qu’un ralentissement des mouvements qui peut aller jusqu’à la prĂ©sentation Ă  la main. Quant Ă  la fixation elle est laissĂ©e libre Ă  moins que l’expĂ©rimentateur juge qu’il doit en demander une plus favorable que celle supposĂ©e adoptĂ©e.

Divers moyens cliniques peuvent ĂȘtre utilisĂ©s soit pour briser certaines structurations persistantes, soit pour dĂ©pister et lutter contre certaines stĂ©rĂ©otypies ou encore pour contrĂŽler une impression paraissant peu diffĂ©renciĂ©e. C’est ainsi qu’en prĂ©sentant la configuration dans l’autre fente que celle habituelle, son dĂ©roulement cinĂ©tique de sens opposĂ© attirera l’attention sur la vigilance du sujet. De mĂȘme, par simple inversion du sens de rotation, la prĂ©sentation d’une configuration inversĂ©e. Ou encore, dans certains cas de lancement, l’introduction d’une phase d’immobilisation Ă  l’impact, qui doit supprimer l’impression de poussĂ©e. Cela n’a pas pu ĂȘtre fait aussi souvent qu’il aurait Ă©tĂ© dĂ©sirable.

Ajoutons que, sur la table, se trouve toujours quelques cubes de bois colorĂ©s en rouge, noir et bleu (beaucoup de sujets ont l’impression que l’objet noir est bleu), de 25 mm de cĂŽtĂ© (par commoditĂ© de manipulation) qui permettent au sujet d’exprimer par gestes les impressions qu’il aurait de la difficultĂ© Ă  exprimer verbalement, ou Ă  l’expĂ©rimentateur de demander de reproduire ce que font les mobiles afin de contrĂŽler dans une certaine mesure ce que le sujet dit avoir perçu. On se heurte ici d’une part au langage et de l’autre Ă  une traduction habile d’une impression, surtout celle de lancement, qui nĂ©cessite beaucoup d’adresse si les relations spatiales ou temporelles veulent ĂȘtre respectĂ©es. Mais une information trĂšs utile a pu ĂȘtre ainsi recueillie qui n’aurait pu l’ĂȘtre autrement. Il n’y a qu’à penser aux diverses significations que peut prendre le terme de « poussĂ©e », utilisĂ© frĂ©quemment aussi bien pour l’entraĂźnement que pour le lancement et Ă  d’autres confusions possibles. Enfin ces cubes ont Ă©tĂ© trĂšs prĂ©cieux pour faire distinguer et si possible faire exprimer les impressions qu’un mobile se dĂ©place par ses propres moyens (aspect d’activitĂ©) ou qu’il a reçu son mouvement d’un autre (aspect de passivitĂ©, de laisser faire). A ce matĂ©riel simple en a Ă©tĂ© ajoutĂ© un autre plus diffĂ©renciĂ© dont le dĂ©tail sera donnĂ© Ă  propos des expĂ©riences dans lesquels il est intervenu.

 

§ 1. Lancement simple et durée du contact

AprĂšs quelques sondages sur lesquels nous reviendrons Ă  propos de la structuration, nous avons commencĂ© par une expĂ©rience systĂ©matique de lancement et de dĂ©clenchement simples. Les impressions causales obtenues se sont trouvĂ©es assez diverses pour les diffĂ©rents sujets et dans les diffĂ©rentes combinaisons. L’impression de lancement pour un contact bref (lancement direct) semble la plus nette et se prĂ©senter aussi bien chez les enfants que chez l’adulte ; elle se diffĂ©rencie de mĂȘme quand on augmente la durĂ©e de contact. Toutefois la limite oĂč l’on passe du lancement direct Ă  un lancement retardĂ© ou Ă  une succession de mouvements indĂ©pendants semble plus floue chez l’enfant que chez l’adulte, du moins en moyenne. Certains enfants diffĂ©rencient, il est vrai leurs impressions aussi bien que l’adulte, et certains adultes n’y parviennent que mal : nous avons mĂȘme vu Ă  plusieurs reprises des adultes percevoir des lancements retardĂ©s comme de simples ralentissements de vitesse ! Mais, dans les grandes lignes, le domaine correspondant Ă  l’impression de lancement semble cependant un peu moins bien dĂ©limitĂ© chez l’enfant.

Tabl. I. Impressions de contact pour les dĂ©calages — 10 à + 501.

Rapport des vitesses — 10(— 42 ) 0(0) + 10(+42) +20(+83j ) +40 à 50(+167 à 208)
17 adultes 3 :1 [27 :9] 0 8 13 16 17
1 :1 [27 :27] 1 8 14 16 17
1 :3 [9 :27] 1 9 11 17 17

24 enfants

3 :1 [27 :9]

(5-8 ans) 4 14 24 24 24
1 :1 [27 :27] 2 14 23 24 24
1 :3 [9 :27] 5 14 22 24 24

Nous donnerons dans les tabl. II Ă  V et VII des rĂ©sultats plus complets pour les contacts apparents aux dĂ©calages nĂ©gatifs, qui semblent d’ores et dĂ©jĂ  plus frĂ©quents chez l’enfant que chez l’adulte, ainsi d’ailleurs qu’à 0 et + 10.

Nous n’avons pas pu construire de tableau des rĂ©actions pour cette premiĂšre recherche (sauf pour les contacts dont il va ĂȘtre parlĂ©), parce que nous n’avons d’abord posĂ© aucune question de maniĂšre Ă  atteindre

1 Entre parenthĂšses (aprĂšs les dĂ©calages — 10 à + 50) les dĂ©calages temporels correspondants (en ms). Entre crochets (aprĂšs les rapports de vitesses)

 

les impressions les plus spontanĂ©es des sujets : or celles-ci ne sont naturellement exprimĂ©es verbalement que d’une façon trĂšs incomplĂšte et surtout trĂšs variable selon les individus. L’expression verbale la plus frĂ©quente n’est pas le choc-qui-lance mais la « poussĂ©e » (que Michotte a rencontrĂ© surtout pour l’entraĂźnement alors qu’elle dĂ©signe ici le lancement). Le terme « chasser » est trĂšs peu frĂ©quent dans nos expĂ©riences. Le « noir pousse le rouge », est donc le terme le plus courant, mais le noir peut pousser plus ou moins « fort ». Les enfants utilisent souvent aussi les expressions de « tape », « cogne » et parfois « tamponne ». La tendance des sujets est d’ailleurs de s’en tenir Ă  un terme prĂ©fĂ©rĂ©, quelque soit la combinaison des vitesses prĂ©sentĂ©es.

Nous avons par contre toujours demandĂ©, dans la zone mĂ©diane, s’il y avait contact et si les objets se touchaient (tabl. I).

§ 2. Le lancement sans contact

Les sondages initiaux ayant montrĂ© surtout la parentĂ© des rĂ©actions enfantines et adultes sauf, semblait-il, en ce qui concerne les contacts et les impressions causales avec dĂ©calages nĂ©gatifs (absence de contact objectif), c’est sur ce dernier point qu’a portĂ© une recherche ultĂ©rieure, en la limitant d’abord au seul lancement Ă  distance.

Mais nous avons introduit dans la marche de l’expĂ©rience les modifications suivantes. La premiĂšre a Ă©tĂ© le recours Ă  quelques questions. La tĂąche de l’expĂ©rimentateur est, en effet, non seulement de recueillir l’impression causale globale dĂ©clenchĂ©e par les diverses combinaisons cinĂ©tiques, mais, si possible, d’obtenir du sujet qu’il dĂ©crive cette impression dans des aspects qui, plus ou moins secondaires pour lui, sont essentiels pour l’interprĂ©tation. Or, ces aspects n’étant que rarement explicitĂ©s de façon spontanĂ©e, il faut nĂ©cessairement lui poser quelques questions, aussi peu suggestives que possible. Que cela entraĂźne un mode un peu diffĂ©rent de perception, cela est bien probable comme nous le verrons dans la suite. Cependant il semble que dans un grand nombre de cas les deux modes de perception ne se soient pas exclus mutuellement.

Une seconde modification a consistĂ©, Ă©tant donnĂ© le refus systĂ©matique d’un certain nombre d’enfants Ă  percevoir une action causale sans contact apparent, Ă  introduire, soit au milieu de l’expĂ©rience, soit Ă  la fin (avec reprise des combinaisons utiles), des prĂ©sentations de modĂšles rĂ©els de poussĂ©e par intermĂ©diaires Ă©lastiques. En effet, tandis que l’enfant n’a en gĂ©nĂ©ral plus l’impression que « A lance B » dĂšs qu’il ne perçoit plus de contact apparent (contact subjectif qui ne correspond pas toujours au contact objectif), l’adulte invoque souvent en cette situation l’impression d’une poussĂ©e par intermĂ©diaire Ă©lastique (air,

 

ressort, etc.) d’oĂč le terme de « lancement par compression » que nous employerons pour abrĂ©ger. Nous nous sommes donc demandĂ© si c’était le dĂ©faut de connaissances qui Ă©tait responsable de ce refus des enfants et leur avons montrĂ© les objets suivants, aprĂšs naturellement avoir constatĂ© au prĂ©alable l’absence d’impression causale spontanĂ©e Ă  distance :

On suggĂšre tout d’abord l’emploi d’un moyen pour dĂ©placer un bout de papier pliĂ© reposant sur la table sans le pousser avec la main ou un instrument solide. Peu d’enfants pensent au soufle. On procĂšde ou les fait procĂ©der Ă  la dĂ©monstration, de mĂȘme avec un plot, puis un tube de verre contenant un projectile. On utilise enfin une petite pompe Ă  vĂ©lo (gĂ©nĂ©ralement connue dans son but), pose quelques questions sur le gonflage des pneus (qui rĂ©vĂšlent des connaissances trĂšs rudimentaires), puis on la fait essayer en faisant mettre le doigt sur l’orifice modifiĂ© de façon qu’on puisse aussi y ajuster un petit obus que l’on peut lancer avec une pression plus ou moins forte. Enfin, on peut ajuster un tube de verre sur l’orifice et en plaçant deux objets cylindriques Ă  l’intĂ©rieur faire que le premier choque le second et le lance, ou que le premier s’arrĂȘte Ă  distance aprĂšs avoir poussĂ© le second par compression. AprĂšs ce jeu qui plait Ă  l’enfant on reprend une des combinaisons typiques du lancement sans contact.

Une troisiĂšme modification, enfin, a consistĂ© Ă  cacher, pour la plupart des prĂ©sentations, l’arrĂȘt de B dans l’une des fentes de l’écran. L’écran utilisĂ© prĂ©sente, en effet, deux fentes, l’une Ă  gauche en gĂ©nĂ©ral employĂ©e pour les prĂ©sentations et celle de droite en gĂ©nĂ©ral bouchĂ©e. Dans les prĂ©sentes expĂ©riences, nous nous sommes servi de la fente droite pour prĂ©senter les combinaisons avec masquages de l’arrĂȘt de B, en laissant alors visible la fente gauche avec prĂ©sentation sans masquage, pour faciliter la comparaison.

Voici les combinaisons cinĂ©tiques Ă©tudiĂ©es, dans l’ordre chronologique :

(1) Lancement (rapport des vitesses 3 : 1 avec agent A (noir) et patient B (rouge).

DĂ©calages : +5 ; — 10 Ă  — 40 par 10 degrĂ©s (ordre variable mais — 40 toujours en dernier).

AprÚs +5 on intercalle pour un instant la combinaison « déclenchement » en inversant simplement le sens de la rotation : A (rouge : B (noir) =1 :3.

(2) Déclenchement (rapport 1 : 3) A noir et B rouge.

AprĂšs le dĂ©clenchement on introduit les dĂ©monstrations de poussĂ©e par intermĂ©diaire Ă©lastique et l’on reprend l’une des combinaisons avec dĂ©calage nĂ©gatif.

Le dĂ©tail des combinaisons (valeurs angulaires des arcs et courbes) correspond Ă  celui du § 1, sauf qu’il intervient des distances entre objets Ă  l’impact, dont les valeurs sont donnĂ©es dans la table des distances

 

pour le rapport des vitesses de 3 : 1 et 1 : 3 et dont les vitesses elles-mĂȘmes (par suite de la rĂ©duction de la vitesse du disque) sont de 20 : 6,7 et de 6,7 : 20 cm/5.

Si nous distinguons (1) la distance fixe, (2) la distance mobile et (3) la distance fixe plus le dĂ©calage (combinaison de 1 et 2), c’est la distance mobile dont il est question dans le § 2, et c’est pour savoir si la distance fixe donnait une autre impression qu’elle a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e soit Ă  l’état pur, soit avec dĂ©calage. La distance mobile fournit en effet, un aspect plus souple, plus « élastique », que l’on aurait pu supposer favo-

Tabl. II. Tableau de la fréquence des effets observés
dans les combinaisons 3 :1 et 1 :3.

P = poussĂ©e (lancement) ; Ps = poussĂ©e par souffle (pas nĂ©cessairement compression) ; Pc = poussĂ©e par compression ; Pm = poussĂ©e par intermĂ©diaire ± solide (bĂąton, main, etc.) ; O = pas de poussĂ©e ; D = dĂ©clenchement et ses variĂ©tĂ©s ; influencer (en particulier chez les enfants ; I = mouvements indĂ©pendants. ( + ) — contact ; (— ) = absence de contact.

Enfants (17)

Décalages

+5 Combinaison 40/120 (=3 :1) Total (51) (_10 à -40)
— 10 — 20 ^0
+P 17 4 4
— P 1 1
Ps(-) 2 2 1 5
Pm(-) 1 1 1 3
Q 4 1 1 6
+0 1 1
— D 5 13 13 31
+D 0
+ 17 5 0 0 5
—  0 12 17 17 46
Adultes (12) (36)
+ P 10 0
— P 1 1 1 2
Pc(-) 8 7 4 19
0 1 1
— D 1 2 2 2 6
+D 0
I 1 1 6 8
+ 10 0 0 0 0
—  2 12 12 12 36

 

riser l’impression de compression. Mais il semble que ce soit la distance comme telle qui l’ait emportĂ©, probablement parce que les sujets ne sont pas assez exercĂ©s pour percevoir de telles diffĂ©rences, et qu’en gĂ©nĂ©ral, dans le lancement, il faut un assez grand dĂ©calage pour que le dĂ©part prĂ©coce de B soit perçu (dans le dĂ©clenchement les effets sont autres).

On trouvera au tabl. 11 la frĂ©quence des effets observĂ©s sur 12 adultes et, aprĂšs prĂ©sentation des modĂšles rĂ©els, sur 17 enfants de 6 Ă  7 ans œ.

De ce tableau ainsi que des observations recueillies au cours de ces expériences, on peut conclure ce qui suit :

1. On constate d’abord, comme dans la recherche antĂ©rieure (§ 1), que les enfants ont des impressions causales de lancement et de dĂ©clenchement semblables Ă  celles de l’adulte, quand le contact est perçu, Ă  cette

2

Enfants (17) Combinaison 120/40 (=1 :3) Total (51)
DĂ©calages .. +5 — 10 — 20 — 40 (■ — 10 à— 40)
+P 7 4 4
— P 1 1
Ps(-) 2 2 1 5
Pm(-) 2 1 3
Q 2 1 3
+ 0 1 1 1
— D 1 8 11 11 30
+ D 8 3 1 4
+ 16 10 2 1(?) 9
—  1 7 15 16 42
Adultes (\2) (32)
+ P 2 0
— P 2 2 4
Pc(-) 6 8 5 19
Q o
— D 2 2 3 7
+D 10 0
I 2 2
+ 12 0 0 0 0
0 12 12 8 32

 

rĂ©serve prĂšs que le contact apparent diffĂšre sensiblement du contact rĂ©el (comme nous l’avons dĂ©jĂ  notĂ© au § 1). Par exemple, pour le dĂ©calage +5, 7 enfants sur 17 voient encore du lancement dans le rapport de vitesses (1 :3) lĂ  oĂč 2 adultes seulement sur 12 ont cette mĂȘme impression.

2. Par contre oĂč les enfants se diffĂ©rencient des adultes c’est dans la perception de l’absence de contact entre les objets A et B tant que l’intervalle n’a pas acquis une certaine valeur. C’est ainsi que, dans le rapport (3 : 1), 5 enfants voient encore un contact pour — 10 contre 0 adulte et que, dans le rapport (1 :3), 10, 2 et peut-ĂȘtre 1 en perçoivent pour des dĂ©calages respectifs de — 10, — 20 et — 40 alors que ce n’est le cas d’aucun adulte.

3. Tant qu’il y a contact apparent, le lancement subsiste pour l’enfant. La question se pose alors de savoir s’il y a d’abord perception authentique d’un contact, entraĂźnant Ă  sa suite la perception d’une poussĂ©e (lancement), ou si c’est la perception globale d’un lancement qui entraĂźne chez eux l’illusion d’un contact, sans analyse perceptive de ce dernier.

Il est d’ailleurs possible qu’il y ait mutuelle influence (ou cercle) entre ces deux facteurs de contact et de poussĂ©e ou encore qu’un troisiĂšme facteur (points de centration, etc.) dĂ©termine les deux effets Ă  la fois.

4. DĂšs que l’intervalle spatial atteint une valeur suffisante pour ĂȘtre perçu, l’enfant parle d’un dĂ©clenchement par influence, quelle que soit la combinaison des vitesses. La tentative de leur montrer physiquement la possibilitĂ© d’un lancement par intermĂ©diaire n’a eu d’effet que sur 5 (Ps) et 3 (Pni) sujets sur 17.

5. Chez l’adulte, par contre la poussĂ©e par compression est invoquĂ©e en cas d’absence de contact en 19 jugements sur 36, et, ce qui est Ă  noter, aussi bien dans le rapport de vitesses 1 : 3 que 3 :1.

6. La prĂ©dominance des lancements sur les dĂ©clenchements dans le rapport 1 : 3 sans contact (alors que le dĂ©clenchement prime le lancement, en cas de contact, par 10 contre 2) constitue, en effet, un phĂ©nomĂšne intĂ©ressant qui peut s’expliquer dans les 19 jugements prĂ©cĂ©dents (sous 5) par l’intervention de la compression, mais qui se manifeste Ă©galement dans 4 jugements sans rĂ©fĂ©rence explicite Ă  la compression (mais l’existence de l’intervalle vide peut Ă©voquer d’autres impressions parentes sans formulation verbale immĂ©diate).

7. La suppression de la phase d’arrĂȘt du deuxiĂšme objet semble entraĂźner une modification conjointe des impressions de vitesse et de poids (lĂ©gĂšretĂ© apparente), ainsi qu’un renforcement du dĂ©clenchement. Nous y reviendrons, (voir plus loin tabl. VIII) Ă  propos d’une autre recherche qui a explorĂ© systĂ©matiquement cette question (§ 6).

 

§ 3. Autres essais sur le lancement a distance chez des enfants
de 4-6 et 6-8 ans et chez l’adulte

Les essais dont les rĂ©sultats suivent ont eu pour buts, d’une part, d’appliquer Ă  des sujets de 4-6 ans la technique prĂ©cĂ©dente et, d’autre part, de reprendre des sujets de 6 Ă  8 ans avec des combinaisons en partie nouvelles.

Il n’a malheureusement pas Ă©tĂ© possible de prendre sur les sujets de 4-6 ans les mĂȘmes mesures que sur ceux de 6 Ă  7 ; 6 dont il a Ă©tĂ© question au § 2, et cela parce que ces petits Ă©prouvent une grande difficultĂ© Ă  percevoir la configuration prĂ©sentĂ©e. Rares sont les sujets de cet Ăąge qui la perçoivent d’emblĂ©e correctement. Certes les enfants plus ĂągĂ©s ont aussi parfois quelques difficultĂ©s, mais en gĂ©nĂ©ral elles sont rapidement surmontĂ©es et les quelques cas qui n’y parvenaient pas en peu de temps ont Ă©tĂ© Ă©liminĂ©s. Dans la prĂ©sente recherche, au contraire, cette difficultĂ© existant dans la majoritĂ© des cas, son intĂ©rĂȘt a passĂ© au premier plan, notre effort d’analyse ayant portĂ© sur l’acquisition progressive de la structure correcte. En ces conditions, il Ă©tait difficile de prendre des mesures pour les diffĂ©rents dĂ©calages comme prĂ©cĂ©demment. Nous nous sommes donc contentĂ©s d’une statistique globale sur les questions de contact et de poussĂ©e et reviendrons sur les mĂȘmes sujets de 4-6 ans au § 10 en ce qui concerne leur structuration.

Tabl. III. Répartition de 21 sujets de 4-5 ans et de 21 sujets de 5-6 ans selon leur perception des contacts et des poussées :1

4-5 ans (21) 5-6 ans (21)
Ni contact ni poussée 8 2
Contact sans poussée 2 3
Contact et poussée 6 10
Poussée sans contact 5 6

On trouvera donc sur le tabl. III la statistique des cas individuels selon les quatre possibilitĂ©s suivantes : (a) perception d’un contact et d’une poussĂ©e ; (b) perception d’un contact sans impression de poussĂ©e ; (c) impression de poussĂ©e mais sans contact et (d) ni contact ni poussĂ©e .

Commentaire :

(1) Le groupe des sujets sans contact ni poussĂ©e n’est pas Ă  considĂ©rer comme nĂ©cessairement dĂ©nuĂ© d’impressions causales mais comme n’ayant pu aboutir Ă  une structuration conforme : il y a bien des dĂ©placements

1 MĂȘmes conditions qu’au § 2.

 

et des contacts mais variables et d’apparence arbitraire. « Sans contact » signifie, donc, dans leur cas, sans contact stable. Quant aux deux sujets de cette rubrique Ă  5-6 ans ils sont parvenus Ă  une structure presque correcte puis ont rĂ©gressĂ©.

(2) Les sujets à contact sans poussée sont ceux qui perçoivent des déclenchements (dans des situations de lancement).

(3) Les contacts et poussée caractérisent les lancements directs, avec contact objectif ou simplement apparent.

(4) Les 5 et 6 sujets sur 21 qui ont perçu des poussĂ©es sans contact, enfin sont ceux qui, sans ĂȘtre parvenus spontanĂ©ment Ă  ce genre d’impressions perceptives, sont les seuls Ă  avoir cĂ©dĂ© aux exemples proposĂ©s lors des dĂ©monstrations de poussĂ©es par l’air, etc. (voir § 2). Certains d’entre eux retiennent la poussĂ©e par le souffle (dont un sujet qui, en reproduisant avec des plots ce qu’il vient de percevoir sur le disque en rotation, intercale entre le plot reprĂ©sentant l’agent A et le plot reprĂ©sentant le patient B la petite feuille de papier qu’on lui avait fait dĂ©placer par le souffle prĂ©cĂ©demment, comme si la causalitĂ© propre au souffle pouvait se retrouver dans le papier par dĂ©lĂ©gation !). Certains sujets cherchant Ă  dĂ©crire ce qu’ils Ă©prouvent disent que les objets A et B (perçus sur le disque) « se touchent presque », « un petit peu », « pas beaucoup » ; l’un d’entre eux en reproduisant avec des cubes ce qu’il a vu, fait toucher le cube patient par l’arĂȘte du cube agent pour symboliser le quasi-contact. Bref, le lancement sans contact, mĂȘme si certains cas exceptionnels l’acceptent momentanĂ©ment, crĂ©e visiblement une gĂȘne ou un conflit. (5) A noter enfin certaines impressions de rĂ©sistance « (B) est trop lourd, (A) ne peut pas le pousser » (chez un sujet rĂ©fractaire).

Venons-en maintenant aux nouveaux essais sur des sujets de 6-8 ans et sur des adultes, aux vitesses relatives de 40/120 (rapport 3 :1) et 120/40 (rapport 1 :3) dĂ©jĂ  Ă©tudiĂ©es prĂ©cĂ©demment (§ 2) mais avec des dĂ©calages 1 de 0 ; — 5 ; — 10 ; — 15 ; — 20 ; — 30 et — 40, et aux vitesses relatives de 20/120 (rapport 6 : 1) et 120/20 (rapport 1 :6) avec dĂ©calages de 0 ; — 5 ; — 10 ; — 15 et — 20. En outre, on a pratiquĂ© pour ce dernier rapport de vitesses trois essais Ă  des distances fixes (pour un dĂ©calage zĂ©ro) de D0 = 0 ; D10= 10 mm et de D20 = 20 mm entre le point atteint par A lorsqu’il s’arrĂȘte et le point de dĂ©part de B.

Cette recherche a portĂ© sur 8 enfants de 6-7 ans, 8 enfants de 7-8 ans et 12 adultes. Les rĂ©actions des deux groupes d’enfants ne diffĂ©rant pas sensiblement les unes des autres, nous les bloquerons sur le tabl. IV ; deux d’entre eux ont d’ailleurs prĂ©sentĂ© des difficultĂ©s de structuration.

1 Voir la table des distances, p. 82.

 

Tabl. IV. Contacts (T), poussées (P) et compressions (Pc)
chez l’enfant de 6-8 ans et l’adulte :1

1 Les vitesses relatives sont de 13,5 :4,5 et de 4,5 : 13,5 cm/s pour 3 : 1 et 1 : 3 ; et de 27,5 :4,5 et 4,5 : 27,5 cm/s pour 6 :1 et 1 : 6.

DO Série I vitesses 6 : 1 16 enfants 12 adultes Série II vitesses 1 : 6
16 enfants 12 adultes
N0’ DĂ©cal. P T Pc P T Pc P T Pc P T Pc
1 0 . . 16 16 0 12 11 0 13 16 0 4 11 0
2 — 5 .. 14 14 0 10 4 1 11 13 0 6 3 3
3 — 10 .. 12 9 0 10 1 2 10 8 3 5 0 4
4 — 15 .. 7 2 4 10 1 4 7 4 3 5 0 4
5 — 20 .. 4 14 10 0 3 5 2 3 4 0 3
D 10
6 0 . . 6 3 3 10 0 3 4 4 1 3 0 2
7 — 5 . . 6 2 3 10 0 3 4 3 2 5 0 4
8 — 10 .. 6 14 10 0 3 4 1 3 7 0 4
9 — 15 .. 2 0 2 9 0 2 2 1 1 7 0 5
10 — 20 .. 2 0 2 9 0 1 1 0 1 6 0 5
D20
11 0 .. 2 0 2 8 0 1 1 0 1 4 0 3
12 — 5 .. 2 0 2 8 0 1 0 0 0 4 0 3
13 — 10 .. 2 0 2 8 0 1 0 0 0 4 0 3
14 — 15 .. 2 0 2 7 0 2 0 0 0 5 0 4
15 — 20 .. 2 0 2 7 0 2 0 0 0 5 0 4
Série I vitesses 3 : 1 Série II vitesses 1 : 3
16 0 . . 15 16 0 12 12 0 14 16 0 3 12 13
17 — 5 . . 14 15 0 11 5 0 13 14 0 4 4 2
18 — 10 . . 9 7 2 10 1 3 10 9 2 4 2 3
19 — 15 .. 6 3 2 10 0 3 7 5 2 5 0 3
20 — 20 .. 5 3 2 9 0 3 4 3 1 6 0 4
21 — 30 .. 2 0 2 9 0 3 3 1 1 5 0 3
22 — 40 .. 2 0 2 6 0 1 2 1 1 4 0 2
Tabl. IV bis. Totaux du tabl. IV ;
Sériel vitesses 6 :1 et 3 :1 Série II vitesses 1 :6 et 1 :3
16 enfants 12 adultes 16 enfants 12 adultes
P T Pc P T Pc P T Pc P T Pc
N°, 1- 5 .. 53 42 8 52 17 10 46 43 9 24 14 14
6-10 .. 22 6 14 48 0 12 15 9 8 28 0 20
11-15 .. 10 0 10 38 0 7 1 0 1 22 0 17
16-20 .. 49 44 6 52 18 9 48 47 5 22 18 25
1-20 .. 134 92 38 190 36 38 110 99 23 96 32 76
16-22 .. 52 44 10 67 18 13 53 49 7 31 18 30

 

De ces résultats, et des observations faites en les recueillant, on peut tirer les remarques suivantes :

(1) Chez les enfants il y a diminution rĂ©guliĂšre des contacts et des poussĂ©es avec la distance, les deux sortes d’impression Ă©tant en Ă©troites relations : l’absence de contact annihilĂ© la poussĂ©e, Ă  un moment variable selon les individus.1

(2) On retrouve cette caractĂ©ristique chez les enfants pour certaines des combinaisons qui sont comparables entre elles quant Ă  lespace minimum sĂ©parant les deux mobiles Ă  l’impact. C’est ainsi que dans la sĂ©rie I Ă  Do le total des rĂ©ponses enfantines donne, pour les dĂ©calages 0 et — 5 une valeur de 30 sur 32 pour les n°“ 1 et 2 et 29 sur 32 pour les n0’, 16 et 17. Pour les dĂ©calages de — 15 et — 20 la mĂȘme comparaison donne un total de 11 sur 32 pour les n0’ 4 et 5 et 11 sur 32 pour les no’ 19 et 20. MĂȘme s’il y a lĂ  une part de fortuit, il semble bien qu’on se trouve en prĂ©sence d’un phĂ©nomĂšne spĂ©cifique liĂ© Ă  la grandeur de l’espace Ă  l’arrĂȘt de A qui est de 0 et 2 mm pour les nos 1, 2, 16 et 17 et de 6-8 mm pour les n0’ 4, 5, 19 et 20. Des constatations analogues peuvent ĂȘtre faites pour la sĂ©rie II (oĂč alors c’est la distance A-B au dĂ©part de B qui joue tandis qu’en I c’est plutĂŽt la distance A-B Ă  l’arrĂȘt de A).

(3) Chez les adultes, la prĂ©sence ou l’absence de contact joue un rĂŽle bien moindre que chez l’enfant. C’est ainsi que, dans la sĂ©rie 1, on trouve bien du n° 1 au n° 15 une diminution du nombre des poussĂ©es avec l’augmentation de la distance, mais beaucoup plus lente que chez l’enfant. Quant Ă  la sĂ©rie II, les poussĂ©es sont de valeurs plus Ă©gales entre elles, avec peut-ĂȘtre un lĂ©ger maximum pour les n°’ 8 et 9, donc pour un impact mobile Ă  distance moyenne, tandis que les valeurs minimum se trouvent pour l’impact Ă  distance nulle ou fixe. Nous reviendrons sous (6) sur cette prĂ©sence inattendue des poussĂ©es ou impressions de lancement dans une combinaison de vitesses qui, selon les lois de l’ampliation du mouvement, ne devrait donner lieu qu’à du dĂ©clenchement.

(4) Les impressions de compression sont nettement plus nombreuses chez l’adulte que chez les enfants, chez lesquels elle est cependant trĂšs marquĂ©e chez deux sujets. Mais, tandis que chez l’enfant, elle se rencontre surtout dans la sĂ©rie I (vitesses dĂ©croissantes des mobiles A et B), chez l’adulte elle est deux fois plus frĂ©quente dans la sĂ©rie II, c’est-Ă -dire aux vitesses croissantes de rapport I : 3 et 1 :6. A consulter le tabl. IV bis, on constate en effet que chez l’enfant les rapports des com-

1 Rappelons que les rĂ©sultats des enfants auraient Ă©tĂ© assez diffĂ©rents si l’on ne s’était attachĂ© qu’à leur premiĂšre impression (il aurait d’ailleurs fallu, en ce cas, un bien plus grand nombre de sujets). Dans un cas cependant il y a lancement Ă  distance authentique : pas de contact, mais « (A) pousse quand mĂȘme (B).

 

pressions dans les séries I à II sont de 38/23 ou 48/30 tandis que les rapports des adultes sont de 38/76 ou en tout de 51/106 (sur un total possible de 320 chez les enfants et de 240 chez les adultes).

(5) On voit que chez l’adulte la presque totalitĂ© des rĂ©ponses « poussĂ©e » de la sĂ©rie II (vitesses croissantes) sont due aux compressions, ce qui est un gage de l’authenticitĂ© de ces derniĂšres impressions, puisqu’alors la faible vitesse de l’agent A par rapport Ă  celle du patient B est compensĂ©e par l’effet de la compression dans l’espace intercalaire.

(6) En marge de ses expĂ©riences sur le lancement Ă  distance, Yela1 a prĂ©sentĂ© aussi des rapports de vitesse croissants, mais, sans les Ă©tudier de prĂšs, semble n’avoir trouvĂ© que des effets de dĂ©clenchement Ă  distance surtout pour le rapport 1 : 6. Les prĂ©sents rĂ©sultats fournissent un tableau assez diffĂ©rent : tandis que, chez l’enfant, le contact prime (apparent ou rĂ©el), relativement indiffĂ©rent aux rapports de vitesses (sauf dans les quelques cas de compression), chez l’adulte au contraire, il y a lancement authentique, malgrĂ© l’inversion des vitesses, qui est alors compensĂ©e par l’effet de compression. Il est vrai que dans les situations de contact (no" 1 et 16) et bien que le contact soit perçu dans 23 cas sur 24, on trouve dĂ©jĂ  7 poussĂ©es, dont une seule avec compression explicite, mais comme il y a 45 mm d’espace vide parcourus par A entre son point de dĂ©part et celui de B, on ne sait quels effets implicites peuvent intervenir Ă  cette occasion chez des sujets portĂ©s Ă  la compression. Dans le cas du manque de contact, il est par contre clair que c’est cette impression de compression qui est responsable de la transformation du dĂ©clenchement en lancement. Mais ce lancement prĂ©sente alors certains caractĂšres nouveaux par rapports Ă  celui qui rĂ©sulte du rapport de vitesses dĂ©croissant : il s’agit d’une poussĂ©e explosive, comme par contrainte, qui fait penser Ă  une masse cĂ©dant sous l’action d’une force de plus en plus grande. Si l’on fixe B, au lieu de A ou de l’impact, l’impression s’attĂ©nue et le caractĂšre d’activitĂ© de B s’accentue : il semble fuir ou voler.

(7) Certains sujets parlent de l’impulsion que A donne Ă  B mais d’une impulsion ne s’étendant que sur un parcours de quelques millimĂštres (ce qui n’a pas Ă©tĂ© rangĂ© dans une vraie poussĂ©e : ce serait si l’on veut une poussĂ©e Ă  rayon d’action minime).

(8) 11 est intĂ©ressant de constater ce que provoque une distance ou un impact mobiles, le patient B partant donc objectivement avant l’agent A plus ou moins prĂ©cocement selon le dĂ©calage et le rapport des vitesse’s. On aurait pu s’attendre en ce cas Ă  ce que la prioritĂ© du mouvement de B (dans la mesure, il est vrai, oĂč elle est perçue
) exclue l’impression causale de lancement. On obtient cependant un certain nombre de

1 M. Yela, Phénoménal causation at a Distance, Quaterl. ]ourn. of Exper. Psychol. t. IV, pp. 139-154.

 

poussĂ©es, puisqu’elles sont en proportion de 38/190 soit environ 1/5 en rapport dĂ©croissant et 76/96 soit 1/1,2 en rapport croissant (distance fixe comprise). Chez l’enfant la supĂ©rioritĂ© se manifeste inversĂ©ment pour les raisons qu’on a vues : le caractĂšre plus global de l’impression de poussĂ©e dĂšs qu’il y a perception d’un contact (apparent ou rĂ©el).

(9) Le rĂŽle de la fixation du regard, enfin (dont il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© question en 6) a pu ĂȘtre dĂ©terminĂ© chez un certain nombre de sujets adultes bons observateurs (malgrĂ© les difficultĂ©s de ce genre de constatations et l’absence d’une technique prĂ©cise permettant de les contrĂŽler). La fixation de l’agent A est toujours plus favorable Ă  l’impression causale, sauf chez un sujet exceptionnel. Chez d’autres, mĂȘme une fixation trĂšs pĂ©riphĂ©rique (au-dessus de l’impact) dans le cas oĂč les objets ne se touchent pas1 ne suffisait pas Ă  crĂ©er d’impressions causales s’ils n’en avaient pas avec centration sur A ou sur l’impact. La fixation sur l’impact rend plus visible l’espace en cas de non-contact (mais l’inverse s’observe aussi). On observe chez ceux qui ne perçoivent pas un lĂ©ger espace en pĂ©riphĂ©rie, alors qu’ils le perçoivent en le centrant, que, en ce dernier cas, ils ont l’impression d’un dĂ©clenchement tandis qu’avec fixation en pĂ©riphĂ©rie ils perçoivent une poussĂ©e. Le phĂ©nomĂšne le plus rĂ©gulier est, en bref, le renforcement de l’activitĂ© du mobile qui est centrĂ© du regard.

§ 4. Les impressions provoquĂ©es d’action causale a distance

Le rĂ©sultat des essais prĂ©cĂ©dents (§ 1 Ă  3) Ă©tant que le contact joue un rĂŽle beaucoup plus essentiel dans les impressions causales des enfants que des adultes, nous avons orientĂ© nos essais ultĂ©rieurs vers la recherche d’une explication de ce phĂ©nomĂšne. Un problĂšme prĂ©alable se posait alors : cette diffĂ©rence assez systĂ©matique entre enfants et adultes ne tiendrait-elle pas Ă  une diffĂ©rence d’attitudes en prĂ©sence du dispositif et des figures perçues. Chacun sait, en effet, que l’attitude des enfants est « rĂ©aliste » en presque tous les domaines, en ce sens qu’ils diffĂ©rencient mal l’impression reçue et la rĂ©alitĂ©. On pourrait appeler rĂ©ciproquement « impressionniste » l’attitude adulte, consistant Ă  distinguer l’impression (par exemple les effets de perspective dans le dessin) et la rĂ©alitĂ©. Nous ne dirons pas attitude « perceptive », car l’attitude rĂ©aliste peut ĂȘtre aussi perceptive que l’impressionniste (nous ne pouvons dire non plus « phĂ©nomĂ©niste » qui se rĂ©fĂšre Ă  la causalitĂ© selon Hume et Ă  certaines formes notionnelles de causalitĂ© enfantine ; « phĂ©nomĂ©nologique » Ă©voquerait d’autre part, une philosophie : il ne reste

1 Il importe de noter ici que la fixation périphérique, luttant contre la ségrégation, est défavorable quand il y a contact, mais favorable quand il y a espace (ce que Yela aussi a constaté).

 

donc qu’« impressionniste » malgrĂ© l’association de mots avec une Ă©cole de peinture, qui d’ailleurs a justement dĂ©veloppĂ© cette attitude).

Or, en prĂ©sence du dispositif des disques, actionnĂ© par un moteur non silencieux (dans l’atmosphĂšre d’une salle de laboratoire), et percevant dans la fente de l’écran les petits objets noirs et rouges A et B, le sujet peut prĂ©cisĂ©ment prendre les deux attitudes, toutes deux perceptives, mais qui peuvent ĂȘtre sensiblement diffĂ©rentes en leurs effets.

L’attitude rĂ©aliste des enfants consisterait Ă  se comporter comme s’ils percevaient non pas seulement des images reprĂ©sentant des objets rĂ©els mais des objets rĂ©els comme tels,1 avec leur corporĂ©itĂ©, leur masse et leur dynamisme propre, impression renforcĂ©e par l’idĂ©e que la machine mystĂ©rieuse dont on entend le moteur agit directement sur les objets. Cela n’exclut naturellement en rien une impression causale, puisque la causalitĂ© perceptive perçue sur les disques est censĂ©e nous renseigner sur les impressions causales dĂ©clenchĂ©es par les objets rĂ©els de la vie quotidienne, mais cela pourrait influencer les perceptions de situations non connues comme les actions Ă  distance et il serait donc intĂ©ressant de savoir si, en modifiant l’attitude, on modifie la perception.

L’attitude « impressionniste » des adultes consisterait au contraire Ă  observer l’impression reçue et Ă  la dĂ©crire en termes de « comme si » (vocables presqu’absents des descriptions enfantines alors qu’ils s’en servent si souvent dans le jeu !) : d’oĂč une perception des images A et B de caractĂšre plus visuel (bien que les impressions de force et de masse, de choc, de poussĂ©e, etc. consistent encore Ă  traduire visuellement des expĂ©riences tactilo-kinesthĂ©sique) et moins liĂ©e Ă  la corporĂ©itĂ©. Entre les attitudes extrĂȘmes on trouve naturellement, chez l’adulte lui-mĂȘme, des intermĂ©diaires, qu’on pourrait appeler « intellectualistes », par exemple chez les sujets qui cherchent des raisons d’ordre mĂ©canique pour justifier leurs impressions.

Nous nous sommes donc demandĂ© si l’attitude rĂ©aliste des enfants, de nature plus polysensorielle et plus proche en particulier des facteurs tactilo-kinesthĂ©siques, n’était pas responsable de leur refus de percevoir des actions causales sans contact (le contact Ă©tant indispensable Ă  la causalitĂ© tactile), tandis que la diffĂ©renciation plus poussĂ©e des impressions visuelles dans l’attitude impressionniste des adultes rendrait possible la perception des actions Ă  distance et serait favorable notamment aux actions de compression. Les impressions causales visuelles de l’adulte correspondent encore, cela va sans dire, Ă  des impressions tactilo-kinesthĂ©siques connues, mĂȘme dans le cas de la compression, mais elles sont mieux diffĂ©renciĂ©es en deux claviers distincts, quoique correspondant l’un Ă  l’autre que dans la perception syncrĂ©tique de l’enfant, oĂč il y a moins correspondance entre claviers distincts qu’indiffĂ©renciation relative.

1 Sans pour autant croire à leur réalité matérielle.

 

Le problĂšme Ă©tait donc de dĂ©terminer si, en modifiant dans la mesure du possible l’attitude du sujet, on parviendrait Ă  modifier ses impressions causales perceptives. Nous nous sommes alors livrĂ©s Ă  des essais un peu audacieux ou risquĂ©s, dans lesquels la suggestion joue assurĂ©ment son rĂŽle, mais qui ont exclusivement pour but de voir jusqu’à quel point on peut provoquer, ou non, des impressions causales Ă  distance Ă  tout Ăąge, et si les impressions provoquĂ©es continuent de se diffĂ©rencier entre enfants et adultes ou si elles sont entiĂšrement homogĂšnes. Nous prions donc le lecteur de ne pas nous faire dire plus que nous n’affirmons : nous considĂ©rons comme un fait acquis la diffĂ©rence entre enfants et adultes en ce qui concerne l’exigence d’un contact (apparent ou rĂ©el) pour Ă©prouver l’impression de lancement et nous cherchons simplement ce que seront des impressions provoquĂ©es, Ă  contre courant si l’on peut dire (en ce qui concerne l’enfant), par une situation comportant une sorte de suggestion ou de dressage prĂ©alables, par prĂ©sentation ou construction de modĂšles.

En ce qui concerne les adolescents et les adultes nous nous sommes contentĂ©s, dans les cas rĂ©fractaires aux impressions causales Ă  distance, de rappeler la situation du cinĂ©ma oĂč l’on perçoit les objets « comme si » ils Ă©taient rĂ©els, ou de rappeler par quelques dĂ©monstrations rapides, les illusions perceptives telles que l’illusion de poids ou celle de MĂŒller-Lyer.

En ce qui concerne les enfants par contre, nous avons utilisĂ© un nouveau matĂ©riel pour la reproduction manuelle des impressions perçues 1 : des plots munis de trous dans lesquels on peut fixer des tiges mĂ©talliques et des crochets, ou munis de petites boucles permettant de les relier par des ficelles ; un camion avec une remorque Ă  quatre roues et une autre Ă  deux roues plus maniable, etc. Tous ces objets permettaient alors de faire simuler, mais avec intermĂ©diaire solide (tiges, crochets ou ficelles pour les plots, tringle pour le camion) les effets de traction, entraĂźnement et mĂȘme poussĂ©e Ă  distance.

Lors d’un essai prĂ©liminaire il n’a pas encore Ă©tĂ© fait usage de ce dernier matĂ©riel chez les petits, et nous sommes bornĂ©s aux techniques des essais prĂ©cĂ©dents. Par contre un effort a portĂ© sur les sujets rĂ©fractaires de 12-14 ans ou d’ñge adulte pour modifier leur attitude dans le sens « impressionniste ». Au lancement et Ă  l’entraĂźnement Ă  distance ont Ă©tĂ© ajoutĂ©es une expĂ©rience de lancement sans Ă©lan dont il sera question au § 5 et une expĂ©rience d’entraĂźnement en Ă©cran, dans laquelle l’objet A se trouve recouvert partiellement (voir n° 18 du tabl. V) ou totalement (n° 19 du tabl. V) par l’objet B aprĂšs le contact. L’apparence est que A passe derriĂšre B et poursuit sa course avec lui bien que partiellement ou totalement invisible (dans l’expĂ©rience de Yela c’est A qui restait visible et B qui passait derriĂšre).

1 Divers essais préalables ont été également faits avec des aimants, etc.

 

O c >

⅛

U m πj o m *υ H < W

< ∞ c P G

S

Tabl. V. Nombre des poussĂ©es dans le lancement et l’entrainement Ă  distance1(
entre parenthÚses : contact apparent) :

Lancement Entraßnement En écran
N° 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19
DĂ©calages . 0 — 5 — 10 — 15 — 20 0 — 1 — 2 — 4 — 6 — 8 — 10 + 6 + 12
20 enfants
(6-7) :
I 9(9) 6(6) 3(3) 2(2) 2(2) 10(10) 2(2) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 4 0
II 7(7) 6(4) 2(1) 1(1) 1(0) 7(7) 5(3) 4(2) 3(1)? 3(1)? 3 ?(0) 4 ?(0) 5 2
III 3(3) 3(3) 3(2) 3(1) 3(0) 3(3) 3(1) 3(0) 3(0) 3(0) 2(0) 2(0) 2 2
Total A . . . 19(19) 15(12) 8(6) 6(4) Ξ(2) 20(20) 10(6) 7 ?(2) 6 ?(1) 6 ?(1) 5 ?(0) 6 ?(0) 11 4
Ps.c —  3 2 2 4 —  4 5 ? 5 ? 5 ? 5 ? 6 ? (H) (4)
12 garçons
(12-14) :
I 3(3) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 3(3) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 2 2
II A 
. 5(5) 1(1) 0(0) 0(0) 0(0) 5(5) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) ? ?
II B 
. 5 5 5 5 4 5 5 5 5 5 5 5 2 i
III 4(4) 4(0) 3(0) 3(0) 3(0) 4(4) 4(0) 4(0) 4(0) 3(0) 3(0) 3(0) 2 2
Total (A) .. 12(12) 5(1) 3(0) 3(0) 3(0) 12(12) 4(0) 4(0) 4(0) 3(0) 3(0) 3(0) ? ?
Total (B) . . 12 9 8 8 7 12 9 9 9 8 8 8 6 5
Ps.c. (A) .. —  4 3 3 3 —  4 4 4 3 3 3 ? ?
Ps.c. (B) . . —  8 8 8 7 —  9 9 9 8 8 8 (6) (5)
14 adultes :
1 0(1) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0(1) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0 0
IIA 
. 4(5) 1(1) 1(1) 0(0) 0(0) 4(5) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) 0(0) ? ?
IIB 
. 5 5 5 5 5 5 5 5 4 4 4 4 3 3
III 7(8) 7(1) 8(0) 8(0) 8(0) 7(8) 7(0) 8(0) 8(0) 8(0) 8(0) 8(0)
Total (A) . . 11(14) 8(2) 8(1) 5(0) 5(0) 11(14) 7(0) 8(0) 8(0) 8(0) 8(0) 8(0) 7 7
Total (B) . . 12 12 13 13 13 12 12 13 12 12 12 12 10 10
Ps.c. (A) .. —  6 7 8 8 —  7 8 8 8 8 8 ? ?
Ps.c. (B) . . —  10 12 13 13 —  12 13 12 12 12 12 (10) (10)

AbbrĂ©viations : I, II, III = groupes de sujets (voir le texte) ; A et B — avant et aprĂšs le changement d’attitudes ; Ps.c. = poussĂ©e sans contact.

1 Ce tableau ne contient que les n"‘ 6 Ă  19 des expĂ©riences. Les n°ÎČ 1-5 (lancement sans Ă©lan) se trouvent au tabl. VII, § 5.

 

L’ordre des prĂ©sentations a Ă©tĂ© (1) lancement sans Ă©lan (voir § 5) ; (2) lancement normal ; (3) entraĂźnement normal et Ă  la fin avec Ă©cran.

Les conditions de l’expĂ©rience sont les suivantes. — Le rapport des vitesses est, dans le lancement, de 6 : 1, correspondant Ă  20 : 3,4 cm/s. Les distances entre objets, correspondant aux divers dĂ©calages, se trouvent en leur dĂ©tail dans la table des distances 1. Pour le lancement sans Ă©lan, la vitesse du mobile est le mĂȘme que celle du lancement, soit 3,4 cm/s. Les distances, qui sont celles de la colonne IV de la table, sont reportĂ©es dans le tabl. VII, avec les intervalles temporels correspondants. Pour l’entraĂźnement, la distance entre objets au dĂ©part est de 55 mm au lieu de 45 mm dans le lancement. Les objets disparaissent en mouvement. Le rapport des vitesses Ă©tant de 1 : 1, les vitesses sont de 8 :8 cm/s. Les distances en mm. sont sensiblement Ă©gales au nombre de degrĂ©s des dĂ©calages.

Les sujets observĂ©s seront groupĂ©s comme suit sur le tabl. V. Un premier groupe de sujets (I) est celui qui ne prĂ©sente pas d’impression causale sans contact ; le groupe II est celui des sujets qui Ă©prouvent une impression restrictive (d’oĂč II A et II B : rĂ©actions avant et aprĂšs le changement d’attitude. Le groupe III est celui des sujets qui prĂ©sentent une impression causale non restrictive. Le tabl. V fournit le nombre des « poussĂ©es » avec ou sans contact (entre parenthĂšses : avec contact apparent).

Commentaires :

(1) On retrouve la difficultĂ© gĂ©nĂ©rale des enfants de 6-8 ans Ă  percevoir une absence de contact pour les dĂ©calages auxquels les grands et les adultes constatent dĂ©jĂ  l’intervalle spatial. Cependant l’espace est mieux perçu dans l’entraĂźnement que dans le lancement (puisqu’en ce dernier cas il s’agit d’un espace mobile, tandis que l’entraĂźnement comporte un intervalle maintenu constant durant tout le parcours, et donc nettement perçu dĂšs 3 Ă  1 mm ou mĂȘme moins).

(2) Avec contact tous les sujets ont une impression de poussĂ©e (lancement ou entraĂźnement), exceptĂ© un sujet expĂ©rimentĂ© qui n’en prĂ©sente aucune, sauf parfois Ă  distance, et une jeune fille qui dĂ©clare le noir « mĂ©chant » et finit par dĂ©clarer qu’on aurait pu faire toute sa psychanalyse avec ce qu’elle a vu !

(3) Sans contact (apparent ou rĂ©el) on retrouve les rĂ©action habituelles des petits. Quant aux sujets de 12-14 ans et aux adultes on constate, dans les rangĂ©es Ps.c(A) et (B), les modifications dues au changement d’attitudes.

(4) Quant Ă  l’entraĂźnement en Ă©cran on constate un lĂ©ger dĂ©ficit chez l’adulte par rapport aux sĂ©ries n0’ 11-17, un dĂ©ficit plus marquĂ© Ă 

i P. 82.

 

12-14 ans (50 % environ), et plus fort encore chez les petits dans le cas oĂč le mobile A est entiĂšrement masquĂ©.

Il resterait Ă  discuter le problĂšme, dĂ©jĂ  soulevĂ© par Yela, de savoir, dans les impressions causales sans contact entre les mobiles A et B, comment le sujet perçoit l’intervalle vide situĂ© entre eux : comme un solide, comme un milieu Ă©lastique (air ou liquide) ou comme un vide proprement dit ? Nous y reviendrons dans la partie II, au § 14.

Venons en enfin Ă  la derniĂšre recherche sur l’action Ă  distance, dans laquelle les enfants ont Ă©tĂ© soumis Ă  l’essai dĂ©crit plus haut de modifier leur attitude grĂące Ă  la prĂ©sentation de dispositifs matĂ©riels suggĂ©rant l’action Ă  distance mais par l’intermĂ©diaire de crochets, ficelles, etc.

11 convient d’ajouter trois donnĂ©es essentielles pour comprendre le tableau des rĂ©sultats (VI). La premiĂšre est que, pour faciliter les impressions causales des petits nous avons commencĂ© cette fois par des essais de traction avec contact ou Ă  distance (vitesses 1 : 1) et suivi en gĂ©nĂ©ral l’ordre I II V III IV pour les cinq sĂ©ries suivantes d’expĂ©riences 1 :

I Traction (1 : 1), II Entraßnement (1 : 1), III Traction (2 : 1), IV Entraßnement (2 : 1) et V Lancement (6 :1).

Chez d’autres groupes de sujets l’ordre a pu varier, mais avec toujours I au dĂ©but et IV Ă  la fin. Or il va de soi que l’ordre suivi peut influencer les rĂ©sultats, dans le sens d’une amĂ©lioration du lancement Ă  distance aprĂšs la traction et l’entraĂźnement.

En second lieu, les essais de changements d’attitudes ont Ă©tĂ© pratiquĂ©s en cours de route Ă  propos de chaque nouveau groupe de prĂ©sentations. Les colonnes A et B du tableau VI ne reprĂ©sentent donc pas les situations avant et aprĂšs les changements d’attitude pour l’ensemble des sĂ©ries, mais pour chaque sĂ©rie particuliĂšre compte tenu des modifications dĂ©jĂ  introduites Ă  propos des sĂ©ries prĂ©cĂ©dentes. Cela explique donc l’amĂ©lioration des rĂ©sultats des petits par rapport Ă  ceux des tableaux II Ă  V en ce qui concerne les colonnes A.

En troisiĂšme lieu, les impressions causales Ă  distance indiquĂ©es sur le tabl. VI sont presque toutes du type dĂ©signĂ© par Pm sur le tabl. 11, c’est-Ă -dire des poussĂ©es par intermĂ©diaires solides (bĂątons, tiges,

1 Les configurations ayant dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dĂ©crites et schĂ©matisĂ©es dans la technique il reste Ă  prĂ©ciser que dans la traction et l’entraĂźnement les vitesses sont pour le rapport I : I de 8 :8 cm/s et pour le rapport de 2 :1 de 16 : 8 cm/s. Leur distance Ă  leur apparition est de 55 mm et leur disparition se fait en mouvement derriĂšre un volet. En ce qui concerne les distances Ă  l’impact, les valeurs en millimĂštres correspondent Ă  celles de degrĂ© de dĂ©calage, approximativement, le dĂ©calage 0 correspond Ă  un contact. Rappelons enfin que le rapport des vitesses de 2 : 1 entraĂźne quelque altĂ©ration, en particulier dans l’entraĂźnement, oĂč il y a un dĂ©part anticipĂ© du patient (voir l’introduction technique). Pour le lancement la configuration est l’une prĂ©cĂ©demment utilisĂ©e, avec le rapport 6 :1 de 27 :4,5 cm/s.

 

ficelles, etc.), avec quelques rares Ps (souffle, air). En d’autres termes, le changement d’attitude que l’on a essayĂ© de provoquer chez les petits a abouti essentiellement Ă  leur faire percevoir des objets se comportant « comme si » des bĂątons, ficelles ou tiges les reliaient les uns aux autres ! Voir tabl. VI.

Tabl. VI. Fréquences1 des impressions causales à distance
provoquées (B):

+ = prĂ©sence ; 0 = absence ; — = inversion ; × = persĂ©vĂ©ration

A = avant le changement d’attitude pour la sĂ©rie considĂ©rĂ©e (I ou II, etc.) B = aprĂšs le changement d’attitude pour la sĂ©rie considĂ©rĂ©e (1 ou II, etc.)

SĂ©rie DĂ©calage × 18 enfants

8 garçons

12 Ă  14 (A)

10 adultes
6 à 8 (A) — 0 "b
0 + — 0 4-
Tr I 0 4 5 1 8 1 2 5 0 0 10
— 10 1 1 9 7 0 2 6 0 2 8
— 20 0 2 9 7 0 3 5 0 3 7
E II 0 4 0 0 14 0 0 8 0 0 10
— 10 4 1 4 9 1 2 5 0 2 8
— 20 0 3 4 11 1 3 4 0 3 7
Tr III 0 3 1 1 13 0 2 6 0 1 9
— 10 1 1 1 15 0 2 6 0 2 8
— 20 1 1 3 13 0 2 6 0 3 7
E IV 0 0 0 0 18 0 2 6 1 3 6
— 10 0 2 0 16 1 4 3 1 5 4
— 20 0 2 4 12 1 4 3 1 7 2
L V 0 1 0 1 16 0 1 7 0 1 9
— 10 1 0 11 6 0 5 3 0 2 8
— 20 0 0 9 9 0 7 1 0 2 8
Totaux 0 13 6 3 68 0 7 32 1 5 44
10 7 5 25 53 2 15 23 1 13 36
20 1 8 29 52 2 19 19 1 18 31

Total

sur

21

19 57

270

173 5

41

120

74 3

36

150

111

i Dans ce tableau les dĂ©calages angulaires portent tous le mĂȘme signe nĂ©gatif, qui doit symboliser la distance intercalaire Ă  l’impact. Si ce signe correspond bien Ă  celui du dĂ©calage des disques (nĂ©gatif pour l’entraĂźnement) pour la traction, la distance se rĂ©alise par dĂ©calage positif (voir technique).

 

On aboutit ainsi aux constatations suivantes :

(1) Il est possible, en employant les procĂ©dĂ©s dĂ©crits, de faire « percevoir » aux petits des objets agissant causalement Ă  distance, mais comme s’il intervenait des intermĂ©diaires solides (bĂątons ou ficelles) analogues Ă  ceux que les sujets viennent de manipuler effectivement pour relier les cubes de bois au moyen desquels ils imitent les mouvements des figures perçues dans la fente de l’écran. On ne peut donc nullement parler d’impressions causales spontanĂ©es, mais d’impressions provoquĂ©es prolongeant directement les modĂšles empiriques manipulĂ©s par les sujets.

(2) Mais il est frappant de constater que si ces procĂ©dĂ©s rĂ©ussissent sur les enfants de 6-8 ans ils rencontrent une rĂ©sistance plus grande chez ceux de 12-14 ans : le lancement Ă  distance n’est ainsi perçu que par 5 et 2 sujets sur 12 (colonne B) aprĂšs les manipulations intervenues entre les colonnes A et B (gains 2 et 1 sujets) et alors que la sĂ©rie d’expĂ©rience V intervient souvent aprĂšs I et II. Il est donc clair que la plasticitĂ© des petits a jouĂ© en faveur de l’impression provoquĂ©e et qu’il ne s’agit pas exclusivement d’un changement de l’attitude rĂ©aliste en

Série Décalage 18 enfants 6 à 8 (B) 8 garçons 12 à 14 (B)
— 0 + —  0 +
Tr I 0 2 0 16 1 2 6
— 10 2 0 16 0 2 6
— 20 2 3 13 0 3 5
E II 0 0 0 18 0 0 8
— 10 0 0 18 1 1 6
— 20 3 0 15 1 1 6
Tr 111 0 1 0 17 1 1 6
— 10 1 0 17 0 2 6
— 20 2 2 14 0 2 6
E IV 0 0 0 18 0 2 6
— 10 2 0 16 1 4 3
— 20 2 4 12 1 4 3
L V 0 0 0 18 0 0 8
— 10 0 0 18 0 3 5
— 20 0 0 18 0 6 2
Totaux 0 3 0 87 2 5 53
10 5 0 85 2 12 26
20 9 9 72 2 16 20
Total 17 9 244 6 33 79
sur 270 120

 

une attitude impressionniste (bien que le facteur reste sans doute important).

(3) Les rĂ©ponses « persĂ©vĂ©ration » (X) reprĂ©sentent essentiellement des rĂ©ponses contraires Ă  l’impression causale attendue pour la configuration donnĂ©e et influencĂ©es par des rĂ©actions antĂ©rieures : notamment par influence des rĂ©ponses appelĂ©es « contraires ».

(4) Les rĂ©ponses « contraires » considĂ©rĂ©es comme authentiques (signe — ) se rencontrent Ă  tous les Ăąges (mais un seul sujet adulte), et diminuent avec le dĂ©veloppement. On peut s’étonner de la frĂ©quence de ces inversions, d’autant plus que la distance dans le lancement reprĂ©sente une distance bien moindre que 20 dans l’entraĂźnement, en particulier dans la sĂ©rie II. Ces rĂ©actions tĂ©moignent d’une structuration incomplĂšte de la poussĂ©e et de la traction.

(5) On note l’accroissement du nombre des lancements chez les petits du groupe B. Mais il est intĂ©ressant de constater le caractĂšre inadĂ©quat des procĂ©dĂ©s qu’ils utilisent pour reproduire ces lancements, une fois leurs rĂ©ponses donnĂ©es : par exemple des liaisons rĂ©ciproques entre l’agent A et le patient B (et non pas Ă  sens unique AB), et des liaisons rigides, comme dans un entraĂźnement.

§ 5. Le lancement sans élan

Le rĂŽle fondamental que joue le contact dans les impressions causales spontanĂ©es des petits nous a conduits Ă  faire un sondage sur l’éventualitĂ© d’une causalitĂ© par lancement, mais sans Ă©lan c’est-Ă -dire dans des configurations telles que l’agent supposĂ© A apparaisse brusquement Ă  cĂŽtĂ© du patient supposĂ© B, en contact avec lui. En ce cas, dĂ©jĂ  Ă©tudiĂ© par Michotte (exp. 73, p. 222), il se produit naturellement des mouvements apparents. Dans le dispositif utilisĂ© par Michotte (projections de cercles lumineux) le mouvement apparent Ă©tait favorable Ă  l’ampliation axiale (le mouvement rĂ©el de B prolongeant donc le mouvement apparent de Λ). Nous nous sommes efforcĂ©s au contraire de rĂ©aliser un mouvement d’arrivĂ©e de A perpendiculaire au mouvement rĂ©el de B en rĂ©alisant par la mĂ©thode des disques un mouvement de montĂ©e de A dans la fente (mouvement d’ailleurs en partie visible surtout Ă  la descente). Effectivement les sujets voient en gĂ©nĂ©ral A monter en faisant un angle de 90° avec la trajectoire de B, certains sujets voyant A surgir de la profondeur, mais de nouveau perpendiculairement au plan de la fente 1.

1 Toutes prĂ©cautions ont Ă©tĂ© prises (grĂące Ă  un lĂ©ger dĂ©calage compensant la « montĂ©e ») pour que B se trouve d’emblĂ©e en bonne position et non pas en position inclinĂ©e avant de se redresser (il s’incline au contraire dans la suite aprĂšs avoir Ă©tĂ© correctement rectangulaire). D’autres prĂ©cautions ont Ă©tĂ© prises pour Ă©viter le risque de mouvements coaxiaux. Pour ces divers points voir la technique (au dĂ©but de cette partie I) sous « Lancement sans Ă©lan ».

 

Tabl. VIL Fréquence des poussées (avec ou sans contact) dans
le lancement sans élan (entre parenthÚses : contact apparent) :

N“ 1 2 3 4 5
DĂ©calages 0 — 5 — 10 — 15 — 20
Espace1 0 (0) 2 (56) 4 (111) 6 (167) 8 (222)
20 enfants (6-7)
I Ξ (6) 6 (5) 3 (3) 2 (2) 2 (2)
II 6 (5) 3 (2) 1 (i) 1 (0) 1 (0)
111 3 (3) 3 (2) 1 (O 3 (0) 3 (0)
Total 15 (14) 12 (10) 7 (5) 6 (2) 6 (2)
Poussée sans contact 1 2 2 4 4
12 garçons (12-14)
I 3 (3) 0 (0) 0 (0) 0 (0) 0 (0)
II 2 (4) 1 (0) 1 (0) 1 (0) 1 (0)
III 3 (3) 3 (0) 3 (0) 2 (0) 1 (0)
Total 8 (10) 4 (0) 4 (0) 3 (0) 1 (0)
PoussĂ©e sans contact —  4 4 3 1
14 adultes
I 0 (1) 0 (0) 0 (0) 0 (0) 0 (0)
II 3 (5) 2 (1) 0 (0) 0 (0) 0 (0)
III 4 (8) 4 (1) 2 (0) 2 (0) 2 (0)
Total 7 (14) 6 (2) 2 (0) 2 (0) 2 (0)
PoussĂ©e sans contact —  4 2 2 2

Les sujets Ă©tudiĂ©s sont ceux du tabl. V, les groupes de sujets I, Il et III Ă©tant les mĂȘmes que sur ce tableau.

Les résultats obtenus sont consignés au tabl. VIL

Commentaires :

(1) Dans la situation de contact objectif (1), 14 enfants de 6-7 ans sur 14 qui ont perçu le contact Ă©prouvent l’impression de poussĂ©e ; Ă  12-14 ans le rapport des poussĂ©es et des contacts tombe Ă  8 sur 10 et chez les adultes Ă  7 sur 14. On assiste donc Ă  une diminution de l’impression avec l’ñge : 100 % 80 % et 50 %.

(2) Chez l’adulte il demeure ainsi 1 cas sur 2 d’impression causale malgrĂ© l’angle droit entre la trajectoire de B et le mouvement apparent de A. L’impression causale n’est donc pas coercitive et reste faible, mais existe. Un observateur exercĂ© a Ă©prouvĂ© une impression analogue Ă  celle de deux boules de billard dont l’une chasserait l’autre Ă  90° en la touchant Ă  peine (sans choc mais en la frĂŽlant).

1 L’espace est indiquĂ© en mm. Entre parenthĂšses l’intervalle temporel en ms. La vitesse du mobile est de 3,4 cm/s.

3

 

(3) Lorsque le sujet perçoit une absence de contact, on trouve pour les dĂ©calages de — 10, — 15 et — 20 encore 3 sujets de 6-7 ans, 3, 2 et 1 sujets de 12-14 ans et 2, 1 et 1 adultes qui ont une impression causale.

§ 6. Les caractùres dynamiques (poids, etc.) de l’objet patient B

Le rĂŽle du contact dans la perception de la causalitĂ© chez les petits nous a donnĂ© Ă  penser que les facteurs tactilo-kinesthĂ©siques occupent une place non nĂ©gligeable dans le mĂ©canisme des impressions causales mĂȘme visuelles. 11 est clair, d’autre part, que si le mouvement de l’agent A donne une impression d’activitĂ© et pas seulement de dĂ©placement (comme y insiste avec raison Michotte), et si cette activitĂ© apparente se prolonge en chocs, poussĂ©es, etc., c’est que les qualitĂ©s visuelles de A correspondent, mĂȘme chez l’adulte, Ă  des propriĂ©tĂ©s normalement perçues par voie tactilo-kinesthĂ©sique. Nous nous sommes donc demandĂ©s jusqu’oĂč allait cette correspondance et s’il existait Ă©galement des impressions visuelles de masse ou de poids, attribuables au patient B et pas seulement Ă  l’agent A.

Qu’il existe, en gĂ©nĂ©ral, des impressions visuelles de poids et surtout de densitĂ© liĂ©es soit au volume soit aux couleurs soit aux mouvements des objets, on ne saurait le nier. La fameuse illusion de poids suppose, par exemple, une anticipation du poids fondĂ©e sur le volume qui n’est sans doute pas exclusivement notionnelle mais aussi perceptive. La chute d’une feuille morte donne une impression de lĂ©gĂšretĂ© plus grande que celle d’un caillou, etc.

Or, dans les diffĂ©rentes combinaisons de lancement, il arrive, rarement il est vrai, mais il arrive que les sujets Ă©voquent spontanĂ©ment des impressions de poids et de masse qui peuvent ĂȘtre susceptibles d’expliquer certaines rĂ©actions paradoxales (ou dont le caractĂšre serait paradoxal si les qualitĂ©s spatio-temporelles et cinĂ©tiques Ă©taient seules en jeu). Par exemple aprĂšs avoir perçu un lancement Ă  rapport des vitesses 1 : 1, un de nos sujets adultes voit encore du lancement pour le rapport 1 :3 et non pas du dĂ©clenchement, mais avec l’impression que l’agent A est plus lourd, frotte contre le sol et que le patient B est plus lĂ©ger. Le mĂȘme sujet pour le rapport 1 :1a l’impression d’objets « morts », tandis que le rapport 3 : 1 avec dĂ©calage +10, etc. entraĂźne l’impression que « quelque chose dans B empĂȘche son dĂ©part » et qu’il est plus « pesant ».

Un observateur occasionnel, aprĂšs avoir vu le lancement dans le sens habituel oĂč l’agent A est l’objet noir et le patient B l’objet rouge, se refuse Ă  percevoir encore du lancement quand on inverse le sens de rotation du disque, parce que l’agent B est lĂ©ger et le patient A plus lourd (la couleur rouge Ă©tant en ce cas responsable de la lĂ©gĂšretĂ© apparente de B).

 

Bien entendu, le problĂšme se pose alors, comme toujours en de tels domaines, de dĂ©partager l’impression perceptive de l’interprĂ©tation notionnelle, et l’on pourrait ĂȘtre tentĂ© d’invoquer la raretĂ© de ces indications des sujets pour adopter la seconde solution. Mais cette raretĂ© ne constitue pas Ă  elle seule un critĂšre dĂ©cisif car les sujets n’expriment pas non plus spontanĂ©ment ce qui va de soi pour eux : presque jamais, par exemple, ils ne prĂ©cisent qu’il attribuent une corporĂ©itĂ© aux objets A et B, ce qui se dĂ©duit pourtant du fait qu’ils perçoivent un choc et une poussĂ©e. Pourquoi exprimeraient-ils explicitement, en ce cas, que cette corporĂ©itĂ© comporte une masse ? Le fait mĂȘme de porter son attention sur les caractĂšres positifs et actifs de l’agent A n’entraĂźne-t-il pas un affaiblissement de la prise de conscience ou tout au moins du besoin de formulation verbale Ă  l’endroit des caractĂšres nĂ©gatifs du patient B c’est-Ă -dire de sa rĂ©sistance passive ?

Les expressions mĂȘmes utilisĂ©es par le sujet permettent cependant souvent de dĂ©gager ces qualitĂ©s diverses de rĂ©sistance attribuĂ©es au patient B. Quand, dans sa description type de l’entraĂźnement, Michotte nous dit de B que l’objet A « le cueille au vol » il est clair qu’il y a lĂ  une rĂ©fĂ©rence au fait que B semble rĂ©sister moins dans l’entraĂźnement que dans le lancement. Et si, dans le lancement, l’impression causale est plus belle pour le rapport 3 : 1 que pour le rapport 1 : 1, il est difficile de n’y pas voir le rĂ©sultat du fait que la poussĂ©e attribuĂ©e Ă  A semble plus grande pour 3 : 1 que pour 1 :1, autrement dit que B est plus rĂ©sistant 1. Il semble donc y avoir des degrĂ©s dans la passivitĂ© de B comme il y en a dans l’activitĂ© de A : de la passivitĂ© pure (simple dĂ©placement) Ă  l’impression de rĂ©sistance active, il y a toute une gamme d’intermĂ©diaires qu’il serait intĂ©ressant de connaĂźtre.

Nous avons donc cherché à analyser de telles impressions, si délicate que soit cette tùche, et, pour ce faire, avons fait comparer deux situations aussi proches que possible du point de vue des conditions cinématiques objectives pour voir si des modifications apparentes de vitesses entraßneraient des modifications correspondantes de poids apparent.

Or, la recherche dĂ©crite au § 2 et dont les rĂ©sultats sont consignĂ©s au tabl. II nous a fourni l’occasion d’une telle comparaison. En masquant simplement par un volet l’arrĂȘt final du mobile B nous avons constatĂ©, en effet, que, pour la plupart des sujets, la vitesse de B. paraissait accrue, et, pour certains sujets sa lĂ©gĂšretĂ© Ă©galement. Nous avons donc essayĂ© de faire comparer aux sujets les deux situations prĂ©sentĂ©es simultanĂ©ment, un lancement sans masquer la phase d’immobilisation finale et le mĂȘme lancement avec masquage. La comparaison

1 Rappelons qu’en vertu de la loi de conservation de la quantitĂ© de mouvement m,v} = m2v2, si v2<v1 (ce qui est le cas pour 3 : 1, on a alors m2>m1. Mais cette loi ne vaut que dans le vide et il est d’un certain intĂ©rĂȘt de noter sa convergence avec le mĂ©canisme perceptif.

 

s’étant montrĂ©e instructive nous l’avons reprise systĂ©matiquement dans une nouvelle recherche dont il sera question Ă  l’instant.

Tabl. VIII. Effets en fréquence de la suppression de la phase
d’immobilisation finale (11 adultes) :

Commençons par dĂ©crire en deux mots les rĂ©actions des adultes dont on a dĂ©jĂ  vu les impressions causales au tabl. II (§ 2). On peut grouper en un tableau les rĂ©actions observĂ©es sur ces sujets en ne retenant de ces rĂ©actions que ce qui concerne les modifications de l’impression causale sans insister encore sur les impressions de vitesse et de poids (tabl. VIII).

Le sens gĂ©nĂ©ral de ces rĂ©ponses en est clair. La majoritĂ© des sujets Ă©prouve l’impression que B va plus vite, est plus lĂ©ger, vole, va comme sur des roues, etc. Un sujet a incidemment portĂ© son jugement sur A et l’a trouvĂ© plus lourd. Dans l’entraĂźnement B semble acquĂ©rir une quasi autonomie et une lĂ©gĂšretĂ© qui renforce le caractĂšre entraĂźnement. Dans le lancement le mĂȘme effet renforce l’autonomie relative qui s’observe dĂ©jĂ  en fin de parcours normal, ce qui diminue l’apparence de lancement. Pour la mĂȘme raison le dĂ©clenchement est renforcĂ© ou transformĂ© en indĂ©pendance. Le seul cas net contraire Ă  ces effets est celui du dĂ©clenchement transformĂ© en lancement, mais nous comptons contraires Ă©galement l’indĂ©pendance devenue influence et le lancement

Effet lancement (3 :1). Décal. + 5 Effet déclenchement (1 :3). Décal. +5
6 lancements diminuĂ©s (augmentation de l’autonomie de B) 6 dĂ©clenchements renforcĂ©s (augmentation de l’autonomie de B)
2 lancements sans modification 1 déclenchement sans modification
1 lancement « plus naturel » 1 déclenchement transformé en lancement

2 lancements transformés en déclenchement ou en indépendance.

Idem. DĂ©calages — 10 et — 20

2 déclenchements transformés en indépendance

Idem. DĂ©calages — 10 et — 20

3 lancements avec autonomie de B renforcée 5 lancements avec autonomie de B renforcée

3 lancements avec passivité de B accentuée

2 déclenchements accentués

2 lancements sans modification

1 indépendance transformée en influence

Entraßnement (1 :1)

1 lancement transformé en chassé par influence

9 entraßnements renforcés

2 sans modification

Total : 36 renforcements de B, 7 sans modification, 3 effets contraires et 3 équivoques.

 

« plus naturel ». Quant aux lancements avec passivité accrue de B on peut les interpréter dans les deux sens 1.

Les rĂ©actions des enfants sont trĂšs analogues, mais, Ă©tant moins sĂ»res, n’ont pas Ă©tĂ© mises en tableau.

II reste maintenant Ă  examiner pour elles-mĂȘmes les impressions de poids et de lĂ©gĂšretĂ©, ce que nous a permis une nouvelle recherche dont la technique va ĂȘtre donnĂ©e. La mĂ©thode a consistĂ© Ă  poser des questions sur la vitesse et le poids apparent des mobiles, ce qui risquait naturellement de conduire Ă  une interprĂ©tation notionnelle au lieu de ne traduire que l’impression perceptive. Mais, d’une part, on vient de constater les diffĂ©rences notables d’impressions gĂ©nĂ©rales que produit le masquage du point d’arrivĂ©e et, Ă  ce propos, de nombreuses indications spontanĂ©es ont Ă©tĂ© donnĂ©es sur l’augmentation de vitesse et de lĂ©gĂšretĂ© de B, ce qui permet de valider en partie les rĂ©ponses aux questions que nous avons posĂ©es. D’autre part, nous savons que chez l’enfant de 5-8 ans « lourd » signifie en gĂ©nĂ©ral « fort » et peut souvent comporter une capacitĂ© de vitesse : Ă  s’en tenir aux interprĂ©tations notionnelles il devrait donc y avoir Ă©quivoque dans les rĂ©ponses enfantines et hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© relative entre les rĂ©ponses des adultes et des enfants ; si nous trouvons une homogĂ©nĂ©itĂ© suffisante ce sera Ă  nouveau un gage en faveur de l’impression perceptive.

Il serait fastidieux de donner un tableau gĂ©nĂ©ral de toutes les combinaisons et de tous les rĂ©sultats Ă  la fois. Nous les analyserons donc par groupes en indiquant chaque fois de quelles combinaisons il s’agit.

Technique :

Objets : 10×6 mm. A noir B rouge Phases d’immobilisation de B : Rapport des vitesses 6 :1 initiale = 333 ms

= 27 : 9 cm/s finale = 666 ms

Parcours normal 45 mm. Intervalle (secteur blanc) = Is.

Deux couples Ă  comparer, prĂ©sentĂ©s simultanĂ©ment, l’un dans la fente de droite (arrĂȘt non masquĂ©), l’autre dans celle de gauche (masquage). La direction des mobiles est concentrique pour chaque configuration, ce qui produit une lĂ©gĂšre opposition de l’obliquitĂ© des mobiles, due au dispositif. La comparaison a Ă©tĂ© faite Ă©galement sur deux mobiles uniques, l’un Ă  droite Ă  arrĂȘt non masquĂ©, l’autre Ă  gauche (masquage). On a comparĂ© Ă©galement des couples avec masquage du point de dĂ©part de A. Nous avons fait varier enfin la largeur du volet, donc la longueur du trajet visible toutes choses Ă©gales d’ailleurs.

La recherche a porté sur 26 enfants et 10 adultes.

1 En ce qui concerne la variabilitĂ© des rĂ©actions, il convient de rappeler que la fixation du regard qui est malaisĂ©e Ă  Ă©valuer, joue toujours un grand rĂŽle : si le sujet fixe, par exemple, le mobile B pour estimer sa vitesse, il est par cela mĂȘme empĂȘchĂ© de fixer A, ou l’impact, d’oĂč une modification de ses impressions.

 

Tabl. IX. Modification des impressions de vitesse et de lĂ©gĂšretĂ© pour un couple Ă©talon et un couple variable (suppression de l’arrĂȘt de B) et pour un couple Ă©talon et un seul mobile variable :

Enfants

Couple variable

Parcours

Nb" de Vitesse

jugements +  =

—  + LĂ©gĂšretĂ© — 
45 (24) 6 17 1 3 19 2
35 (24) 15 8 1 9 9 6
25 (20) 16 3 1 13 2 5
15 (24) 17 5 2 14 6 4
5 (14) 12 0 2 9 0 5
Total (35 à 5) 
 (82) 60 16 6 45 17 20
Un seul mobile (variable)
Parcours
45 (18) 6 10 2 4 10 4
35 (19) 11 4 4 11 5 3
25 (5) 4 1 0 5 0 0
15 (11) 6 3 2 7 2 2
Total (35 Ă  15) . (35) 21 8 6 23 7 5
Couple variable Parcours

Adultes

Nbr, de Vitesse

jugements +  =

+ LégÚreté
45 (10) 2 8 0 2 8 0
35 (10) 4 6 0 5 4 1
25 (10) 5 5 0 6 4 0
15 (10) 7 3 0 6 3 1
5 (5) 3 2 0 (7) 5 2 0
Total (35 Ă  5) .. (35) 19 16 0 (37) 22 13 2
Un seul mobile (variable)
Parcours
45 (7) 0 7 0 1 5 1
35 (9) 4 4 1 4 4 1
25 (6) 5 1 0 4 2 0
15 (9) 8 0 1 4 4 1
Total (35 Ă  15) (24) 17 5 2 12 10 2

Commençons par les rĂ©sultats des huit premiĂšres sĂ©ries Ă©tudiĂ©es, quatre avec un couple Ă©talon A et B d’objets et un couple variable (suppression de l’immobilisation finale sur l’objet B de la variable et variation de la longueur du parcours) et quatre sĂ©ries avec un couple Ă©talon

 

d’objets A et B et un seul mobile pour la variable (avec suppression du point d’arrivĂ©e et mĂȘmes variations du parcours). Le tabl, IX fournira ces rĂ©sultats sous forme de modification (en +, = ou — ) des impressions de vitesse et de lĂ©gĂšretĂ© (+ en ce dernier cas signifie donc plus lĂ©ger et non pas plus lourd).

ComparĂ©s aux sĂ©ries de parcours 45, oĂč l’arrĂȘt de la variable est visible (la seule diffĂ©rence avec l’étalon Ă©tant alors la prĂ©sence d’un volet devant lequel s’arrĂȘte le mobile) les sĂ©ries de parcours 35 Ă  5 donnent ainsi une nette majoritĂ© de jugements affirmant un augmentation de vitesse et de lĂ©gĂšretĂ© chez le mobile dont l’arrĂȘt n’est plus visible.

Cherchons alors Ă  dĂ©terminer si, lorsque le masquage du point d’arrivĂ©e de B modifie la vitesse apparente de B, il existe une relation entre cette modification de la vitesse apparente et les impressions Ă©ventuelles de poids. Ces premiers rĂ©sultats sont ceux de quatre sĂ©ries 2 Ă  5 du tabl. IX (couple variable 35 Ă  5) dans lesquelles l’arrĂȘt de B est seul cachĂ©, son parcours variant donc de 35 Ă  5 (contre 45 Ă  A). Nous reviendrons plus bas sur ce facteur longueur de parcours et ne donnons ici que les rĂ©sultats globaux des quatre sĂ©ries (tabl. X).

Tabl. X. Relations entre la vitesse et le poids apparents
(en % du nombre des comparaisons)1

Pour Ă©tablir si cette relation entre les augmentations apparentes de les donnĂ©es de cette table de 9 casiers Ă  une table Ă  4 casiers,2 α(++), b (+— ), c(— +) et d( ), en admettant que (=) vaut œ (+) et lĂ©gĂšretĂ© et de vitesse est significative, calculons le χ2. RĂ©duisons d’abord œ (— ). On aura :

1 Nombres absolus entre parenthĂšses.

2 Ceci pour Ă©viter les casiers nuis ou trop sensiblement infĂ©rieurs Ă  5, sans quoi le χ2 ne serait plus utilisable.

+ 26 enfants + 10 adultes — 
+ 48,6(34) 1.4(1) 20 (14) + 43,6(17) 17,8 (5) 0
= 1,4(1) 21,5(15) 0 = 12,8(5) 25,6(10) 5,1 (2)
- 4,2(3) 0 2,9 (2) — 0 0 0
Léger Rapide Valeur soit :
= = ⅛a + ⅛d adultes : enfants
+ = ⅛a + ⅛c a 27 42,5
—  = ⅛b + ⅛d b 3,5 14,5
= ⅛a + ⅛b c 2,5 3,5
= —  ⅛c + ⅛d d 6 9,5

 

En employant alors la formule d’association

(ad — bc) — (N : 2)
q = 
√ (a+b)(c+d)(a+c)(b+d)

dont le caractĂšre significatif est donnĂ© par χ2=Nq2, on trouve, pour les adultes </=0,49 avec un χ2 de 9,63 pour v=l (« trĂšs significatif »). Pour les enfants on a ç=0,35, mais cette association reste « trĂšs significative » avec un χ2=8,66 (la formule cĂ©lĂšbre de contingence de Yule, usuelle mais un peu fallacieuse, donnerait q=0,89 et 0,77 au lieu de 0,49 et 0,35).

Bien entendu, ces expressions numĂ©riques n’ajoutent rien Ă  ce que contient le tabl. X sinon qu’elles permettent un calcul de la signification. Et cette signification elle-mĂȘme n’a de sens que si l’on accorde une valeur suffisante aux rĂ©ponses des sujets 2 mais ne confĂšre aucune valeur supplĂ©mentaire Ă  ces rĂ©ponses. Or, on sait tout ce qu’il y a d’alĂ©atoire dans le fait de poser des questions « plus lourd ? » ou « plus vite ? » etc. NĂ©anmoins, une fois admis ces tableaux IX et X avec les rĂ©serves nĂ©cessaires, il reste intĂ©ressant de savoir que les rĂ©ponses donnĂ©es sont reliĂ©es entre elles par une relation significative.

Nous concluerons donc que :

(1) Le fait de masquer la phase d’immobilisation finale du patient B en diminuant la longueur de son parcours augmente sa vitesse apparente, ce qui rĂ©sulte dĂ©jĂ  des rĂ©actions du tabl. VIII observĂ©es sur d’autres sujets.

(2) Cette augmentation de vitesse semble aux sujets s’accompagner d’une diminution de poids. La perception d’un mobile animĂ© d’un mouvement plus ou moins rapide donne donc lieu Ă  des impressions visuelles de poids ou de lĂ©gĂšretĂ©, liĂ©es Ă  la vitesse elle-mĂȘme.

(3) Cette relation est moins uniforme chez les enfants oĂč 20 o∕o des cas ont l’impression que le poids augmente avec la vitesse (ce qui ne s’est pas produit chez les adultes pour le mobile B mais a Ă©tĂ© exprimĂ© parfois pour le mobile A sans que nous ayons fait de recherche sur ce point).

Examinons maintenant les impressions causales des adultes et des enfants des cinq premiĂšres sĂ©ries du tabl. IX en leur demandant s’ils Ă©prouvent une impression de poussĂ©e plus forte, Ă©gale ou plus faible quand l’arrĂȘt de B est masquĂ© (tabl. XI).

Sur 10 sujets adultes 4 n’ont vu que du dĂ©clenchement (et impressions Ă©vanescentes malgrĂ© ou Ă  cause de l’attitude d’exploration continue) tandis que tous les enfants ont vu de la poussĂ©e. Mais sur les 6 adultes qui ont perçu une poussĂ©e (lancement), 3 voient l’effet augmenter avec la suppression de l’arrĂȘt, tandis que sur 73 jugements enfantins (pour 35 et 5), 17 ont vu la poussĂ©e diminuer contre 27 augmentations.

2 Ce calcul implique en outre que les réactions des sujets soient indépendantes les unes des autres, ce qui est possible mais naturellement non certain.

 

Tabl. XI. Modification des impressions de poussée
avec point d’arrĂȘt cachĂ© de B :

Enfants Adultes
Parcours Jugements + = —  Jugements + = — 
45 (2) 3 20 0 (6) 1 4 1
35 (22) 8 11 3 (6) 3 3 0
25 (17) 9 5 3 (Ξ) 3 3 0
15 (21) 6 10 5 (6) 3 3 0
(5) (13) 4 3 6 (6) 3 3 0
Total (35-5) (73) 27 29 17 (24) 12 12 0
Enfants 10 / idultes
Parcours Jugt s + = —  Parcours Jugti S + = — 
35 8 1(0) 6(6) 1(2) 35 6 0(0) 5(6) 1(0)
25 4 1(1) 3(3) 0(0) 25 6 0(1) 6(4) 0(1)
15 12 5(3) 5(6) 2(3) 15 5 1(2) 3(2) 1(2)
5 5 3(2) 2(3) 0(0) 5 2 1(1) 1(1) 0(0)
Total 25 Ă  5 21 9(6) 10(12) 2(3) Total 25 Ă  5 13 2(4) 10(7) 1(2)

Pour dissocier le facteur longueur de parcours de celui du masquage Ă  l’arrĂȘt, supprimons l’arrĂȘt de l’objet B du couple Ă©talon comme celui de l’objet B du couple variable et faisons alors varier la longueur du trajet en ce dernier cas. Les questions porteront Ă  nouveau sur les impressions de vitesse et de poids (tabl. XII).

Tabl. XII. Modification des impressions de vitesse et de lĂ©gĂšretĂ© (entre parenthĂšses) lors des variations du parcours avec masquage du point d’arrivĂ©e de l’objet B sur le couple Ă©talon comme sur le couple variable (parcours Ă©talon = 35 mm).

Les parcours de 35 mm Ă©tant de mĂȘme longueur que ceux de l’étalon, seules les sĂ©ries 25 Ă  5 prĂ©sentent donc une signification : on voit alors que l’effet se manifeste dans 9 jugements enfantins contre 10 Ă©galitĂ©s et deux effets contraires. Il est possible que chez l’adulte, l’esprit critique joue un rĂŽle malgrĂ© les prĂ©cautions prises pour rappeler la nĂ©cessitĂ© d’une attitude impressionniste. Quant aux impressions corrĂ©latives de poids elles sont moins influencĂ©es par cette diminution des parcours. Il est Ă  noter que, du point de vue de l’impression causale on trouve chez l’enfant des augmentations de poussĂ©e avec augmentation de lĂ©gĂšretĂ© comme l’inverse (4 augmentations de poussĂ©e, 3 diminutions et 7 Ă©galitĂ©s). Chez l’adulte on trouve une augmentation de poussĂ©e (et de poids), une diminution de poussĂ©e (avec augmentation de lĂ©gĂšretĂ©),

 

cinq déclenchements (avec augmentation ou diminution de légÚreté) et neuf égalités.

Examinons maintenant, ce qui sera plus dĂ©cisif pour cette question de la variation du parcours, cette variation pour un seul mobile pour la variable et un seul aussi pour l’étalon. En ce cas Ă©galement, mais avec une nettetĂ© plus grande, la diminution du parcours entraĂźne chez l’enfant une augmentation apparente de vitesse et de lĂ©gĂšretĂ© tandis qu’on n’observe pas d’effet sur l’adulte (tabl. XIII).

Tabl. XIII. Modification des impressions de vitesse et de lĂ©gĂšretĂ©, due. aux variations du parcours, avec un seul objet variable (point d’arrivĂ©e masquĂ©) et un seul objet Ă©talon.

Ces rĂ©sultats confirment donc clairement ceux du tabl. Xll qui, Ă  eux seuls auraient laissĂ© subsister un doute. La perception de la vitesse et celle du poids sont donc modifiĂ©es chez l’enfant par la longueur du trajet indĂ©pendamment de toute impression causale, tandis qu’il n’en est rien chez l’adulte, Ă  configurations causales Ă©gales (tabl. XII) ou en dehors d’une configuration causale (tabl. XIII). Par contre nous avons constatĂ© qu’il n’en est plus de mĂȘme lorsqu’une variable unique est comparĂ©e Ă  l’objet B d’un couple Ă©talon Ă  configuration causale (tabl. IX, 4 derniĂšres sĂ©ries).

Analysons enfin le rĂŽle de la suppression de l’immobilisation au dĂ©part, suppression qui ne paraĂźt pas jouer de rĂŽle chez l’adulte, sauf quand l’arrivĂ©e et le dĂ©part sont masquĂ©s simultanĂ©ment. Mais elle semble influencer lĂ©gĂšrement les jugements des enfants ce qui constituerait

Parcours

45

35

25

15

Total (35-15)

Enfants

LégÚreté

3

1

2

0

1

0

Jugements

(7)

(12)

(H)

(4)

+

0

9

5

3

Vitesse

7

3

1

1

0

0

5

0

+

9

9

2

Parcours Jugements

Adultes

Vitesse +

+ LégÚreté
35 (4) 0 4 0 1 3 0
25 (1) 0 1 0 0 1 0

15

Total (35-15)

(2) 0 2 0 1 1 0

 

une troisiĂšme diffĂ©rence possible entre enfants et adultes. La configuration est la mĂȘme que pour le tabl. XIII, l’étalon et la variable ne comportant qu’un mobile, mais le dĂ©part de la variable est masquĂ©, et, pour les trois derniĂšres sĂ©ries du tableau, l’arrivĂ©e comme le dĂ©part sont tous deux cachĂ©s (tabl. XIV).

Tabl. XIV. Suppression des points de départ (1), puis des points
de dĂ©part et d’arrivĂ©e (2) :

Enfants
Parcours (/) Jugements Vitesse LégÚreté
+ = —  + = — 
35 (9) 1 7 1 4 5 0
25 (4) 2 2 0 3 1 0
15 (3) 2 0 1 1 2 0
Total 1 (16) 5 9 2 8 8 0
Parcours (2)
25 (32) 20 4 8 25 6 1
Adultes
Parcours (1) Jugements Vitesse LégÚreté
+ = —  + = — 
35 (7) 0 6 1 1 6 0
25 (1) 0 1 0 0 1 0
15 (2) 1 1 0 0 2 0
Total 1 (10) 1 8 1 1 9 0
Parcours (2)
25 (22) 12 8 2 13 7 2

La conclusion de ce § 6 est donc que l’objet patient B prĂ©sente bien des caractĂšres dynamiques comme l’objet agent A, et liĂ©s comme les siens aux conditions spatio-temporelles et cinĂ©tiques. Mais, tandis que le dynamisme de l’agent A est surtout actif et se traduit ainsi par des impressions de force et de poussĂ©e les caractĂšres dynamiques du patient B sont surtout passifs et se manifestent par des impressions de poids orientĂ©es vers la rĂ©sistance et non plus vers la poussĂ©e.

§ 7. Lancement et entrainement en présentation verticale

Avant de terminer cet examen des faits par l’étude des impressions de lancement avec ralentissement de l’objet patient B aprĂšs l’impact (§ 8) et par celle des impressions liĂ©es Ă  l’arrĂȘt de B (§ 9), il convient

 

de complĂ©ter les donnĂ©es prĂ©cĂ©dentes sur les caractĂšres dynamiques de ce mĂȘme objet B par un bref sondage relatif aux impressions qu’il produit en prĂ©sentation verticale. Si vraiment le poids ou la masse du patient B jouent un rĂŽle dans le mĂ©canisme de la causalitĂ© perceptive, c’est en prĂ©sentation verticale que l’on a le plus de chances de s’en apercevoir, en comparant le processus orientĂ© du bas vers le haut au processus orientĂ© en sens inverse : selon la direction vers le haut ou vers le bas du mouvement du patient B on modifie, en effet, du tout au tout dans la causalitĂ© physique objective les conditions dynamiques correspondant au lancement ou Ă  l’entraĂźnement et il peut ĂȘtre d’un certain intĂ©rĂȘt de se demander si l’on « perçoit » quelque chose d’analogue sur le terrain de la causalitĂ© perceptive.

Nous nous sommes contentĂ©s Ă  cet Ă©gard d’un court sondage, pour ne pas allonger une recherche dĂ©jĂ  trop multiforme, mais les rĂ©sultats en sont assez cohĂ©rents pour conclure Ă  l’existence d’un effet (et pour servir de base de dĂ©part pour une Ă©tude plus systĂ©matique).

Nous avons commencĂ© par un examen attentif sur nous-mĂȘmes des diffĂ©rences observĂ©es en prĂ©sentations verticale et horizontale. En effet, pour dĂ©crire une telle diffĂ©rence, il faut recourir Ă  des sujets exercĂ©s plus encore que pour comparer les directions vers le haut et vers le bas, sinon on laisse Ă©chapper bien des nuances. Voici l’une des observations prises (sur M.L.) :

1. Lancement Ăą rapports de vitesse 6 :1, direction vers le haut. L’objet B donne l’impression d’un ascenseur qui monte, du moins peu aprĂšs qu’il a reçu une impulsion de A. Donc impression que B est plus autonome que dans le lancement horizontal, qu’il a repris sa propre Ă©nergie (ou Ă©trangĂšre, mais pas celle que lui a transmise A) comme pour vaincre sa propre pesanteur.

Direction vers le bas : lancement net, mais B est comme freinĂ© par le milieu, comme s’il ne se dĂ©plaçait pas librement dans l’air, mais dans un liquide. Son mouvement lui vient de A et ce n’est ni A ni lui-mĂȘme qui freinent. 11 devrait aller plus vite (peut-ĂȘtre parce qu’on s’attend Ă  ce que son propre poids s’ajoute Ă  la poussĂ©e, mais s’il allait plus vite, il ne donnerait sans doute pas l’impression d’ĂȘtre poussé )

II. Lancement inverse 1 :6. Pas de diffĂ©rence avec l’horizontale. Partout on a l’impression d’un dĂ©clenchement.

III. Lancement direct (6 :1) mais avec distance fixe de 10 mm (Ă  l’impact). Direction de bas en haut : Ă  nouveau l’impression d’ascenseur, mais la petite impulsion de dĂ©part que donnerait le A a presqu’entiĂšrement disparue.

Idem, mais avec une durĂ©e apparente Ă  l’impact (dĂ©calage +10d). B quitte A ; la poussĂ©e disparaĂźt dans les trajets verticaux comme horizontaux.

Idem, mais avec dĂ©calage de — ’lOd (type compression). La poussĂ©e rĂ©apparaĂźt partout, et en vertical comme en I (ascenseur, etc.)

IV. Lancement inversé (1 :6) avec les combinaisons III : déclenchement partout comme en II.

V. Entrainement 1 :1. En horizontal : poussée active de B par A, le B demeurant passif.

 

En vertical de bas en haut : poussĂ©e nette de B par A, ressemble Ă  l’effet ascenseur, mais le B apparaĂźt comme une charge rouge posĂ©e sur l’ascenseur, comme si A Ă©tait un monte-charge.

De haut en bas : A et B « tombent » ensemble comme un bloc, c’est-Ă -dire que l’un n’est pas plus actif que l’autre, du moins si c’est le bloc qui est fixĂ©. Si la fixation porte sur le A, le R est poussĂ© mais pas trĂšs activement. Pas d’impression que le milieu agisse comme dans le lancement de haut en bas.

Tabl. XV. Impressions causales en présentations verticales1 :

1— 7 = situations dĂ©crites dans le texte ; HB = direction vers le bas ; BH = direction vers le haut ; E = pas de diffĂ©rence entre horizontal et vertical ; A = activitĂ© de B (dĂ©clenchement) ; P (passivitĂ© de B, donc poussĂ©e par A) ; R = freinage de B (par lui-mĂȘme) ; RM = freinage de B par le milieu ; L = impression que B est plus lourd ; V = vitesse de B plus lente ; entre parenthĂšses passage de P Ă  A.

Ces observations prises (l’autre d’entre nous Ă©prouve les mĂȘmes impressions), nous avons examinĂ© 10 sujets adultes au moyen de la technique suivante. On commence par familiariser le sujet avec les diffĂ©rentes impressions de lancement et d’entraĂźnement, mais en horizontal, et pour fixer la terminologie, en insistant pour obtenir de vraies impressions et non pas des interprĂ©tations. Les principales nuances qu’il s’agit de faire dĂ©crire (et si elles sont dĂ©jĂ  subtiles en prĂ©sentation horizontale elles le sont davantage encore en vertical) sont l’aspect d’agent ou de patient, ou d’activitĂ© et de passivitĂ© avec leurs variations et corrĂ©latifs. Au besoin on fait manier des cubes pour prĂ©ciser les nuances Ă  indiquer.

1 9 sujets pour la situation (1), 6 pour (2), 4 pour (3), 10 pour (4), 6 pour (5) et (6), et 4 pour (7).

1 2 3 4 5 6 7
HB : E 1 0 0 1 0 0
A 1 0 4 1 ? 1 ? 1(1) 0
P 7 6 0 8 4 3 4
R 1 1 0 0 0 0 0
RM 4 3 0 6 2 3 3
L 0 0 0 0 0 0 0
V 0 0 0 0 0 0 0
BH : E 1 0 0 1 0 0 0
A 6 4 4 1(1) (1) 1(2) 1(1)
P 2 2 0 7 6 2 2
R 0 0 0 0 0 0 0
RM 1 0 0 0 0 0 0
L 1 1 1 2 0 0 1
V 1 1 0 0 0 0 0

 

La prĂ©sentation horizontale est maintenue pendant la prĂ©sentation verticale, Ă  moins que cela empĂȘche le sujet de se concentrer. Trois des tentes du dispositif prĂ©sentent successivement la configuration, une horizontale latĂ©rale et deux verticales opposĂ©es, l’une au dessus de l’autre dans le plan mĂ©dian.

Les configurations Ă©tudiĂ©es sont de celles qui ont Ă©tĂ© dĂ©crites prĂ©cĂ©demment : (1) le lancement (6 : 1) avec contact apparent des mobiles ; (2) id. avec distance 5 Ă  10 mm entre les mobiles ; (3) id. avec contact prolongĂ© entre les mobiles ; (4) l’entraĂźnement (1 : 1) avec contact apparent ; (5) id. avec distance de 5 Ă  10 mm ; (6) id. avec Ă©cran sur A ; (7) la traction (1 : 1) avec contact.

Les résultats obtenus sur ces 7 situations sont résumés par le tabl. XV.

De ces chiffres et de l’analyse des cas individuels, on peut tirer les commentaires suivants :

(1) Tous les sujets sauf un voient des diffĂ©rences entre les prĂ©sentations verticales et horizontales, ce sujet ne parvenant d’ailleurs pas Ă  dissocier ses impressions de ses interprĂ©tations.

(2) Des neuf sujets restants, tous Ă©prouvent des impressions diffĂ©rentes dans le sens de la descente et dans celui de la montĂ©e. Un d’entre eux il est vrai donne pour la situation 1 une impression « passivité » dans les deux directions, mais avec freinage dĂ» au mobile lui-mĂȘme dans le sens de la descente (impression qui semble authentique) et avec ralentissement de B Ă  la montĂ©e (dans une proportion d’un demi).1 II est Ă  noter en outre que plusieurs sujets, sur lesquels nous reviendrons Ă  la remarque (5), donnent pour les situations 3, 6 et 7 la mĂȘme impression qualitative (activitĂ© ou passivitĂ©) dans les deux sens, mais sensiblement renforcĂ©s Ă  la montĂ©e.

(3) La situation 1 (lancement avec contact) donne 7 impressions de passivitĂ© de B Ă  la descente contre 1 d’activitĂ© et 6 impressions d’activitĂ© Ă  la montĂ©e contre 2 de passivitĂ©, diffĂ©rence essentielle qu’on retrouve dans la situation 2.

(4) Cette passivitĂ© de B Ă  la descente s’accompagne en gĂ©nĂ©ral (et si ce n’est pas toujours c’est probablement par mĂ©garde du sujet ou de l’expĂ©rimentateur) de l’impression d’un freinage qui n’appartient pas Ă  B bien qu’il le subisse : c’est un freinage attribuĂ© au milieu, soit que celui-ci paraisse liquide soit qu’il s’agisse de l’impression diffuse d’un frottement des parois.

i II semble qu’il y ait chez ce sujet une autre forme de compensation des effets verticaux. 11 n’y a pas chez ce sujet de ralentissement à l’entraünement parce que les deux mobiles forment alors bloc, tandis que le ralentissement en (1) porte sur B seul.

 

(5) La situation 3 (contact prolongĂ© entre les mobiles) ne comporte pas d’impression causale, le mobile B paraissant ainsi indĂ©pendant (en horizontal comme en vertical), donc actif dans les deux sens de la montĂ©e et de la descente. Mais cette activitĂ© est renforcĂ©e chez plusieurs sujets dans le sens de la montĂ©e. En outre l’impression de freinage disparaĂźt, ce qui est intĂ©ressant et montre que le freinage est relatif Ă  la poussĂ©e et ne se prĂ©sente pas pour un mobile indĂ©pendant. Nous avons contrĂŽlĂ© le fait en examinant le trajet d’un seul mobile (il suffit alors de cacher l’objet A) : en ce cas les sujets Ă©prouvent bien une impression d’activitĂ© sans freinage. Ces observations nous paraissent importantes pour l’interprĂ©tation des effets dynamiques.

(6) Dans l’entraĂźnement descendant (4, 5 et 6 BH) on retrouve les mĂȘmes caractĂ©ristiques que pour le lancement vers le bas, c’est-Ă -dire une impression de poussĂ©e mais au cours de laquelle le mobile B est freinĂ© comme dans le lancement (le mobile A, qui est toujours actif, ne donne jamais l’impression de freinage, bien que sa vitesse soit en ce cas Ă©gale Ă  celle de B).

(7) En mouvement vertical descendant, la majoritĂ© des rĂ©ponses consiste, contrairement au lancement ascendant, en impressions de poussĂ©e (passivitĂ© de B) Ă  l’exception d’un seul sujet dont les rĂ©ponses s’accompagnent d’ailleurs toujours de rĂ©serves. On observe en outre des passages de la passivitĂ© Ă  l’activitĂ©, tĂ©moignant soit d’un court rayon d’action soit d’une centration privilĂ©giĂ©e sur le mobile B.

(8) Enfin il a Ă©tĂ© fait plusieurs fois allusion Ă  la force de l’agent, en mouvement ascendant (dans le lancement d’ailleurs comme dans l’entraĂźnement), comme s’il avait une plus grande force Ă  vaincre dans ce sens que dans l’autre pour pousser le patient.

En conclusion, il est de toute Ă©vidence que la verticalitĂ© des mouvements fait intervenir un effet de pesanteur, que l’action de celle-ci donne l’impression d’ĂȘtre freinĂ©e par le milieu ou Ă  vaincre par l’un ou l’autre des mobiles. Or il est remarquable que cette intervention n’apparaisse pas directement dans les expressions utilisĂ©es par les sujets, bien qu’elles y soit impliquĂ©e. On peut remarquer Ă  cet Ă©gard que, quoique notre corps rĂ©agisse constamment Ă  la pesanteur, nous ne prenons pas conscience normalement (par opposition aux chutes) de ces rĂ©actions posturales Ă  une force considĂ©rable dont nous sommes l’un des points d’application. Ce mutisme des sujets, tant qu’on ne leur pose pas de questions sur les composantes dynamiques de la causalitĂ© perceptive, est de nature Ă  nous rendre prudents en ce qui concerne les prĂ©sentations horizontales elles-mĂȘmes, dans lesquelles beaucoup d’impressions de poids, etc., peuvent passer inaperçues. Un fait instructif parmi bien d’autres est Ă  cet Ă©gard le suivant : un de nos sujets a dĂ©clarĂ© spontanĂ©ment ressentir dans son propre corps des impressions cĂ©nesthĂ©siques

 

qui accompagnait ses perceptions visuelles de poussĂ©e. F. Bresson nous suggĂ©rait Ă  ce propos une expĂ©rience qu’il serait intĂ©ressant de faire : enregistrer Ă  l’électromyographe les rĂ©actions des sujets pendant qu’ils perçoivent visuellement les diffĂ©rents dispositifs dĂ©crits jusqu’ici.

§ 8. Le lancement avec ralentissement

A cĂŽtĂ© des impressions causales concordant avec la causalitĂ© physique, Michotte a Ă©tudiĂ© Ă  plus d’une reprise diverses impressions « paradoxales » parce que discordantes relativement Ă  cette causalitĂ© objective. C’est ainsi qu’il signale1 la possibilitĂ© d’obtenir « une impression de lancement parfaite » (sans se prononcer d’ailleurs sur sa gĂ©nĂ©ralitĂ©) au moyen d’un dispositif tel que l’agent A et le patient B soient tous deux en mouvement avant l’impact (30 cm/s pour A et 15 pour B) et qu’aprĂšs l’impact A s’arrĂȘte tandis que la vitesse de B diminue de moitiĂ©.

11 nous a semblĂ© intĂ©ressant de reprendre cette expĂ©rience pour diverses raisons. Il s’agit d’abord d’établir le degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ© de cet effet chez l’adulte. Il s’agit, d’autre part, de voir s’il augmente ou diminue avec l’ñge, en ce dernier cas peut-ĂȘtre sous l’influence de l’expĂ©rience acquise. En troisiĂšme lieu, cette configuration Ă©tant intermĂ©diaire, du point de vue des rapports de vitesse, entre celle du lancement-type et celle de l’arrĂȘt que nous Ă©tudierons au § 9 (A et B partent ensemble et s’arrĂȘtent tous deux Ă  l’impact), il Ă©tait utile d’examiner de quelle maniĂšre enfants et adultes rĂ©agissent Ă  cette situation paradoxale, notamment du point de vue de l’estimation des vitesses, Ă©tant entendu comme nous l’avons vu au § 6 qu’il peut y avoir corrĂ©lation inverse entre la vitesse et le poids.

La technique utilisĂ©e est celle des expĂ©riences antĂ©rieures, avec des vitesses dont les rapports sont les mĂȘmes que ceux indiquĂ©s par Michotte (4 Ă  2 pour A et B avant l’impact, et 2 Ă  7 pour B avant et aprĂšs l’impact), mais en partant d’une vitesse absolue un peu infĂ©rieure (24 cm/s au lieu de 30). Mais Ă  cette combinaison que nous appellerons I nous en avons ajoutĂ©e une autre (II) avec des rapports de 8 Ă  4 et de 4 Ă  1 (en partant cette fois de 30 cm/s pour A). L’adjonction de cette combinaison II nous a paru utile, dĂšs les premiĂšres observations, pour rendre plus apparent le ralentissement de B aprĂšs l’impact, ce qui rend l’impression causale Ă©ventuelle d’autant plus paradoxale.

Voici le dĂ©tail des indications utiles : Dans les combinaisons I et 11 les trajets des objets sont les mĂȘmes, de 100 mm pour l’objet A et de 50 mm pour B dans la premiĂšre phase, de mouvements simultanĂ©s. Dans la seconde B seul continue son mouvement sur un parcours de 50 mm et s’immobilise. La distance des objets, au dĂ©part et Ă  l’arrivĂ©e Ă©galement de 50 mm. Les 2 phases de mouvement sont prĂ©cĂ©dĂ©es et suivies de deux

1Op. cit., p. 66.

 

phases d’immobilisation d’environ 300 ms. Les vitesses pour le rapport 4/2 : 1 sont de 24/12 :6 cm/s et dans le rapport 8/4 : 1 de 30/15 : 3,75. Ces combinaisons ont aussi Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es en les inversant, donc en rapport croissant des vitesses, et sont dĂ©signĂ©es li pour 1 :2/4 et Ili pour 1 :4/8. Alors que les mobiles partent ensemble en I et 11 c’est l’agent qui a la prioritĂ© en li et Ili, l’impression se rapprochant d’un dĂ©clenchement (voir le schĂ©ma dans la technique).

Les sujets ont consistĂ© d’abord en deux groupes de 10 enfants. Le premier, d’ñge moyen de 6 ans, n’a jamais passĂ© par une expĂ©rience de causalitĂ© perceptive. Le second, d’ñge moyen de 7,5, appartient Ă  la classe scolaire suivante ; certains des sujets ont dĂ©jĂ  passĂ© l’annĂ©e d’avant par une expĂ©rience de causalitĂ©, mais sans souvenirs pouvant exercer une influence apprĂ©ciable. 11 s’y ajoute un groupe de 20 adultes, Ă©tudiants en psychologie.

Les rĂ©sultats obtenus sont consignĂ©s dans le tabl. XVI en ce qui concerne les impressions causales et l’estimation des vitesses.

Tabl. XVI. Impressions causales et estimation des vitesses
dans le lancement paradoxal.

P = poussĂ©e ; NP - absence de poussĂ©e ; D = dĂ©clenchement ; les signes — , — ou + expriment que la vitesse de B est estimĂ©e plus petite, Ă©gale ou plus grande aprĂšs l’impact qu’avant ; les nombres entre parenthĂšses indiquent le nombre des rĂ©ponses avant l’achĂšvement de la structuration, donc les premiĂšres impressions Ă©prouvĂ©es.1

Enfants Adultes
Impressions Vitesse (B) Impressions Vitesse (B)
—  = + — = +

1 P

NP

Ÿ8>l 6(9) 0(4)  | 4(4) 14(14) 0(0)

11 P

NP

Ÿ9j∣ 19(16) Ξ(3) Kl) 1Q(⅛^ | 19(14) 1(5) 0(1)
li P 3 — 4 — 
ou NP 0 — 0 — 
Ili D 10 — 14 — 

1 Les sujets sont au nombre de 20 enfants et 20 adultes pour I et 11, de 18 adultes pour Ili (sans expĂ©rience li sur eux) et de 13 enfants pour li ou II i. Seuls 18 adultes Ă©galement ont Ă©tĂ© interrogĂ©s sur la vitesse de B dans la combinaison I. Il est Ă  noter que les indications concernant les vitesses ne correspondent pas aux rubriques P et NP mais Ă  l’ensemble des rĂ©actions aux combinaisons I ou II.

4

 

Les principaux résultats obtenus sont les suivants :

(1) L’impression « paradoxales » de lancement existe chez presque la moitiĂ© des sujets adultes pour les rapports (4/2-1) et un peu davantage (11 contre 9) pour les rapports (8/4-1).

(2) Mais 4 sur 18 sujets adultes seulement évaluent correctement la vitesse dans la combinaison I, tandis que ce nombre passe à 14-19 pour la combinaison II.

(3) Chez l’enfant l’impression de lancement « paradoxal » est manifestement plus forte que chez l’adulte : 16 poussĂ©es contre 8 pour les rapports (4/2-1) et 19 contre 11 pour les rapports (8/4-1). 11 s’agit donc d’une impression qui diminue avec l’ñge, comme on pouvait s’y attendre.

(4) Par contre, une autre diffĂ©rence entre enfants et adultes est au premier abord plus surprenante : tandis que 19 sujets sur 20 (adultes et enfants) Ă©valuent correctement la vitesse de B comme infĂ©rieure aprĂšs l’impact dans la combinaison II, il se trouve que 14 enfants contre 6 l’estiment correctement dans la situation I et que 4 adultes seulement y parviennent pour cette mĂȘme situation (14 Ă©galitĂ©s !). On constate en outre qu’avant l’achĂšvement de la structuration 4 enfants annoncent une vitesse supĂ©rieure de B aprĂšs l’impact, sans doute Ă  cause de l’implication entre « poussĂ©e » et « plus vite » mais corrigent cette fausse impression au cours de la structuration. Il est possible que les 14 estimations d’égalitĂ© chez l’adulte soient influencĂ©es par des infĂ©rences (ou des prĂ©infĂ©rences) du mĂȘme ordre, mais qui durent jusqu’à l’achĂšvement de la structuration.

A noter en outre que 7 enfants (dont 6 de 6 ans) ont commencé par juger la vitesse de B supérieure à celle de A. Mais sur nouvelle question ils se corrigent rapidement.

(5) Les combinaisons inverses li et Ili (qui ne sont pas l’idĂ©al mais ont Ă©tĂ© retenues par commoditĂ©) donnent une forte majoritĂ© de dĂ©clenchement tant chez l’enfant (10 contre 3) que chez l’adulte (14 contre 4). NĂ©anmoins quelques « poussĂ©es » subsistent Ă  tous les Ăąges examinĂ©s.

Deux groupes de faits sont encore à noter, qui ne figurent pas dans le tableau mais se dégagent clairement des interrogations :

(6) Presque tous les adultes signalent rapidement et spontanĂ©ment (ou disent percevoir quand ils ne l’ont pas notifiĂ© d’eux-mĂȘmes) un lĂ©ger recul de l’agent A lors de son impact avec le patient B. Deux enfants seulement par contre, disent l’avoir remarquĂ©, mais il n’est pas certain que le langage utilisĂ© ait Ă©tĂ© suffisant pour dĂ©gager tous les cas.

Cette impression de recul que nous n’avons pas relevĂ©e en d’autres situations semble donc propre aux combinaisons I et II examinĂ©es ici. On pourrait l’interprĂ©ter comme due Ă  un effet de contraste au moment

 

oĂč le patient B ralentit sa marche, mais on ne s’explique pas en ce cas la frĂ©quence de ces reculs chez les adultes dont la majoritĂ© (14 contre 4) annoncent une Ă©galitĂ© de vitesse de B avant et aprĂšs l’impact, tandis que les enfants prĂ©sentent moins d’impression de recul avec une estimation meilleure de ces vitesses. On pourrait songer aussi Ă  un artefact dĂ» au redressement de la forme trapĂ©zoĂŻdale que A comporte pendant son mouvement, mais pourquoi en ce cas le phĂ©nomĂšne n’est-il pas gĂ©nĂ©ral en toutes les autres expĂ©riences ? Le recul apparent semble donc solidaire de l’ensemble du processus cinĂ©matique et causal propre Ă  ces situations et c’est comme tel que nous aurons Ă  le discuter ultĂ©rieurement.

(7) Il est utile enfin de signaler deux sortes d’enseignements fournis par l’examen du langage enfantin, si malaisĂ© Ă  interprĂ©ter en gĂ©nĂ©ral en ces sortes d’expĂ©riences. D’une part, ce sont certains enfants qui nous ont prĂ©sentĂ© la meilleure description sans doute de l’impression produite par les combinaisons I et II lorsqu’ils disent de l’action de l’agent A sur le patient B : « il rentre dedans », expression trĂšs populaire en cas d’accident et qui, sauf erreur, n’a jamais Ă©tĂ© rencontrĂ©e pour les autres expĂ©riences. Mais, d’autre part, des termes courants comme « tamponne », « tape », restent trĂšs Ă©quivoques et c’est en particulier le cas de « touche » qui peut signifier « pousse » et de « pousse » lui-mĂȘme qui peut ne signifier que « touche ». Seulement cette liaison difficilement dissociable chez l’enfant entre « touche » et « pousse » est prĂ©cisĂ©ment assez instructive en ce qu’elle se rattache vraisemblablement au rĂŽle nĂ©cessaire du contact que nous avons notĂ© prĂ©cĂ©demment dans les impressions causales enfantines.

§ 9. Les impressions perceptives d’arrĂȘt 1

Michotte a montrĂ© que l’arrĂȘt d’un mobile par un objet immobile ne produit pas d’impression causale perceptive chez l’adulte. Il restait Ă  la vĂ©rifier chez l’enfant. Il restait Ă©galement Ă  examiner le cas oĂč deux mobiles 2 de vitesses diffĂ©rentes et de mĂȘme direction s’arrĂȘtent simultanĂ©ment Ă  l’impact, expĂ©rience suggĂ©rĂ©e par Michotte lui-mĂȘme lors de l’un de ses passages Ă  GenĂšve (deux mobiles de vitesse 3 : 1, A noir en arriĂšre et B rouge en avant s’arrĂȘtant au moment oĂč A rejoint B ; vitesses 5, 15, 30 et 60).

2 Dans cette expĂ©rience, l’une des premiĂšres que nous ayons faite, les mobiles A et B sont de 5×5 mm. La vitesse de A est de 22,5 cm/s (parcours 75 mm) et celle de B est de 75 cm/s (parcours 25 mm) pour une vitesse du disque de 30 tr/min (avec une durĂ©e de 333 ms pour la phase commune et de 780 ms pour la phase d’immobilisation finale). Les autres valeurs (pour les vitesses de 5, 15, 60, etc. tr/min.) peuvent ĂȘtre dĂ©duites de celles-lĂ .

 

Les rĂ©sultats obtenus sont difficiles Ă  interprĂ©ter. Si l’on s’en tient aux affirmations spontanĂ©es des sujets, enfants comme adultes, il n’y a pas d’impressions causales nettes. Si l’on pose des questions comme cela a Ă©tĂ© fait pour le lancement sans contact on obtient certaines impressions que nous appellerons semi-causales, consistant chez une traction des adultes Ă  voir que l’objet B arrĂȘte A, tandis que d’autres adultes ne perçoivent rien de pareil. Chez les enfants par contre, il est intĂ©ressant de constater qu’une bonne fraction de sujets disent alors voir l’objet A (rapide) arrĂȘter B (lent) en le rejoignant. Les frĂ©quences sont consignĂ©es au tabl. XVII.

Tabl. XVII. Impressions semi-causales {provoquĂ©es) d’arrĂȘt :

Les enfants ne peuvent plus suivre les mobiles au-delĂ  de 60-70 tr/min. Un adulte dĂ©clare « Si je veux, je peux avoir l’impression que le rouge arrĂȘte le noir » et deux des cas indiquant « B arrĂȘte A » ont l’impression qu’« il y a un obstacle invisible devant le rouge » ou « il y a quelque chose de cachĂ© qui arrĂȘte le rouge ». Notons enfin l’impression Ă©trange qu’ont Ă©prouvĂ© simultanĂ©ment M1" Nicolas et l’adulte qu’elle interrogeait, au moment oĂč elle a essayĂ© pour la premiĂšre fois une vitesse de 90 tr/min : ils ont brusquement « vu » tous deux le noir A arrĂȘter le rouge B, et, se l’apprenant ensuite l’un Ă  l’autre, ont pu dĂ©terminer en reprenant les essais oue cette impression fugace apparaissait vers 70-80 tr/min ; aprĂšs quoi elle a disparu sans rĂ©apparaĂźtre, ni chez le sujet en question, ni chez d’autres, ni chez l’expĂ©rimentatrice.

Bien entendu, on pourrait ĂȘtre tentĂ© de classer toutes ces rĂ©actions dans le domaine de l’interprĂ©tation notionnelle. Mais outre les raisons que nous dĂ©velopperons au § 21 pour nous mĂ©fier de cette dichotomie, nous nous trouvons devant ce fait que beaucoup d’impressions d’action Ă  distance ne se manifestent Ă©galement qu’à la suite de questions : il est donc dĂ©licat d’accepter les unes et d’écarter les autres, et une posi-

Vitesse tr/min 5 15 30 60 80-120
21 Enfants (5-8)
A arrĂȘte B . . 8 8 8 12
B arrĂȘte A .. 11 11 12 8
ArrĂȘt mutuel . I 1 1 1
Indépendance 1 1 0 0
10 Adultes
B arrĂȘte A . . 0 2(+2 ?) 3(+3 ?) 4(+l ?) 2(+l ?)
ArrĂȘt mutuel . 0 0 0 0 1
Indépendance 5 6 4 5 1

 

tion plus nuancĂ©e s’impose dans les deux cas. Dans celui de l’arrĂȘt, il est d’autant plus indiquĂ© d’admettre une impression semi-causale (au sens que nous reprendrons et discuterons dans la partie II) que la causalitĂ© tactile connaĂźt certainement une action proprement causale d’arrĂȘt : lorsque l’on pousse une masse M qui vient heurter un butoir B, on Ă©prouve une impression de rĂ©sistance et non pas seulement de poussĂ©e infructueuse, et cette impression tactilo-kinesthĂ©sique est mĂȘme curieusement localisĂ©e Ă  la frontiĂšre de M et de B et non pas seulement dans le bras ou la main qui actionnent cette masse M1 (cf. le phĂ©nomĂšne classique de la localisation du contact Ă  l’extrĂ©mitĂ© d’une canne qui heurte le sol).

Mais ce n’est pas encore le moment d’interprĂ©ter les faits. Bornons-nous donc Ă  complĂ©ter notre description en fournissant quelques indications sur l’apprĂ©ciation des successions temporelles et des vitesses, qui relĂšvent Ă  vrai dire dĂ©jĂ  de la structuration dont il va ĂȘtre question au § 8, mais qui aident Ă  comprendre les rĂ©actions semi-causales prĂ©cĂ©dentes. Nous avons questionnĂ© les sujets enfantins et quelques adultes sur les prioritĂ©s ou les simultanĂ©itĂ©s d’arrĂȘt et de dĂ©part ainsi que sur les vitesses. Les rĂ©actions des enfants sont consignĂ©es au tabl. XVIII.

Tabl. XVIII. PrioritĂ©s ou simultanĂ©itĂ©s (=) d’arrĂȘts ou de dĂ©part,
et vitesses (enfants) :

ArrĂȘt en premier DĂ©part en premier

Vitesses

A>B B>A A=B

A B = A B =
A arrĂȘte B 0 10 25 2 13(14 ?) 20 32 2 1
B » A 0 17 26 0 16 27 40 3 0
Mutuels 
 0 0 4 0 0 2 4 0 0
Indépendants 0 0 2 0 0 4 1 1 0

Un des adultes a vu A partir avant B Ă  30 tr/min (simultanĂ©itĂ© Ă  5 et 15). Un dĂ©calage de 20 d. suffit mais est nĂ©cessaire pour compenser cette impression et Ă  40 d. c’est B qui part le premier (il faut un dĂ©calage de 50 d. et abaisser la vitesse Ă  15 tr. pour supprimer l’impression). Les vitesses sont donc responsables de tels effets perceptifs.

Chez les enfants on constate donc que B est frĂ©quemment perçu comme partant le premier (29-30 car sur 78) et comme s’arrĂȘtant le premier (27 cas sur 78) aussi bien quand A semble arrĂȘter B que dans le cas inverse. Dans le premier de ces deux cas on est donc en prĂ©sence de ce paradoxe que A semble freiner B quand bien mĂȘme B est dit s’arrĂȘter

1 Voir la recherche XXXIV sur ces variétés de causalité tactile.

 

avant A ! Le paradoxe augmente quand on constate que dans presque chacune de ces rĂ©ponses il y a en plus impression de poussĂ©e de A sur B (il est vrai que chez l’enfant pousser peut signifier bien des choses). Mais il est bien vraisemblable qu’en plus des effets perceptifs dus Ă  la vitesse il intervient, ici comme ailleurs, une indiffĂ©renciation notionelle et verbale entre la prioritĂ© spatiale et la prioritĂ© temporelle. Le paradoxe dynamique n’en subsiste pas moins et il conviendra de chercher Ă  l’interprĂ©ter. Voici Ă  titre de donnĂ©es le nombre des poussĂ©es, des chocs et des contacts sur 21 enfants (tabl. XVI) :

Tabl. XVIII bl,. Poussées, chocs et contacts sur 21 enfants :

On voit que si les contacts diminuent avec la vitesse, les chocs et les poussĂ©es augmentent par contre, le choc impliquant en gĂ©nĂ©ral le contact tandis que ce n’est pas le cas de la poussĂ©e.

§ 10. La structuration des configurations présentées

Comme on s’en est doutĂ© au cours de ces pages et comme on vient encore de le voir au terme du § prĂ©cĂ©dent, le grand problĂšme qui se pose Ă  propos de chaque impression causale enfantine et mĂȘme adulte est de savoir Ă  quel point la structuration des donnĂ©es perçues est achevĂ©e et par quelles Ă©tapes elle passe avant cet achĂšvement. Aussi avons-nous consacrĂ© un soin particulier Ă  Ă©tudier les structurations chez l’enfant. Nous avons notamment tenu, pour chaque recherche Ă  faire reproduire au moyen de cubes de bois et d’un matĂ©riel divers les mouvements perçus sur le dispositif, ce qui d’ailleurs soulĂšve un nouveau problĂšme : celui de la coordination entre les mouvements perçus visuellement et ceux qu’il s’agit d’exĂ©cuter pour imiter les donnĂ©es visuelles. NĂ©anmoins ce procĂ©dĂ© fournit d’utiles indications sur la structuration elle-mĂȘme.

Nous avons commencĂ© ces recherches par un sondage prĂ©liminaire, antĂ©rieur encore Ă  celui du § 1 (tabl. I) oĂč nous avions repris tel quel le dispositif de Michotte dans son exp. n° 1 y compris ses figures carrĂ©es de 5X5 mm, que nous avons portĂ©es Ă  10X5 mm dans la suite pour les raisons qu’on va voir, et ses vitesses de 1 : 1 (portĂ©es ensuite au rapport 3 : 1 que Michotte lui-mĂȘme indique comme meilleur). Or, avec ces deux conditions de figures de 5X5 mm et de vitesses 1 : 1 (avec trois durĂ©es de 0, 20 et 50 d. pendant lesquelles les objets restent en contact), nous avons constatĂ©, sur une vingtaine de sujets de 7 ;4 Ă  8 ;8 ans, qu’au lieu

Vitesses tr/min 5 15 30 60
—  —  —  — 
Contacts 17 17 11 9
Poussées 5 6 15 14
Chocs 4 4 10 12

 

de percevoir un lancement, la grande majorité des sujets avaient de tout autres impressions :

Le noir (4) pousse le rouge (B) et B pousse A : ils se croisent.

B va vers A et aprĂšs on ne le voit plus. A va et vient.

B pousse A et s’en va avec.

A arrive vers B et B passe par-dessus A : ils se poussent.

Idem, mais parfois A passe dessus B, d’autres fois l’inverse.

Idem, mais l’un passe derriùre l’autre (rare).

Idem, mais A change de couleur en passant par-dessus (ou par derriĂšre ou par devant). Ce changement de couleur peut intervenir sans ĂȘtre signalĂ©s de mĂȘme que, bien souvent, l’enfant ne parle pas de poussĂ©e et, quand on lui demande s’il en a eu l’impression, rĂ©pond « Ah ! oui » comme si cela allait de soi.

Mouvements verticaux : « ils montent, ils descendent ».

On se trouve ainsi en prĂ©sence d’une dominance de l’intĂ©gration syncrĂ©tique sur la sĂ©grĂ©gation, avec plusieurs degrĂ©s d’interprĂ©tation (couleurs, mouvements confondus, etc.), la sĂ©grĂ©gation n’étant jamais suffisante pour aboutir Ă  la perception d’un lancement. En une phase initiale tout serait confondu, sauf en gĂ©nĂ©ral le sens global du mouvement, mais le mouvement rĂ©el resterait lui-mĂȘme indiffĂ©renciĂ© des mouvements apparents, plus frĂ©quents et se produisant en des conditions moins restrictives chez l’enfant que chez l’adulte. En une deuxiĂšme phase les prĂ©sentations successives sont moins liĂ©es et le mouvement rĂ©el l’emporte peu Ă  peu, mais pas de façon constante. En une troisiĂšme phase les couleurs sont distinguĂ©es mais la sĂ©grĂ©gation des objets n’existe pas encore : il y a mouvement unique d’un des objets. Une quatriĂšme phase, enfin permettrait de distinguer objets, couleurs et dĂ©placements tout en reliant ceux-ci, ce qui produirait les effets lancement et dĂ©clenchement pour les courts contacts et l’indĂ©pendance des deux mouvements pour les contacts plus longs.

En effet, Ă©tant donnĂ©es ces difficultĂ©s de sĂ©grĂ©gation, les passages par-dessus, etc. encore trĂšs frĂ©quents pour un contact de 0 Ă  20 d. font place qu’au-delĂ  au lancement proprement dit. Quant aux sujets de 12-13 ans examinĂ©s lors de ce sondage, ces phĂ©nomĂšnes d’intĂ©gration syncrĂ©tique subsistent encore dans le 50 % des cas. Ils sont naturellement renforcĂ©s par une vision pĂ©riphĂ©rique.

Une fois en possession de nos techniques dĂ©finitives, nous avons continuĂ© Ă  nous occuper de la structuration des sujets et allons maintenant fournir quelques-uns des renseignements recueillis en les analysant par groupes d’ñge.

I. Les sujets de 4-6 ans. — Outre les observations faites Ă  propos de la manipulation des cubes destinĂ©s Ă  la reproduction des mouvements perçus, nous avons dressĂ© sur 20 sujets un tableau des vitesses, prioritĂ©s

 

temporelles et contacts Ă  la phase terminale de structuration qu’il a Ă©tĂ© possible d’obtenir, les phases en question correspondant chez les petits, avec les figures de 10x5 mm Ă  ce que nous venons de dĂ©crire chez les sujets de 7-8 ans sur les figures de 5x5 mm.

Tabl. XIX. Résultats spatio-temporels et cinétiques
de la structuration sur 20 sujets de 4-5 ans .1

Vitesse DĂ©part en premier (A) (=) (B) + 10 +5 Contact perçu 0 — 10 — 15 — 20 — 30
A>B A=B B>A
P . .. 1 1 1 1 — 2 1 —  — 1 1 —  1
C . .. 1 —  —  — 1 1 —  —  — 
PC .. 6 2 3 2— 3 —  —  2 5 2 2 1
D . .. —  —  3 3 —  1 — 1 — 2 — 
Total 8 3 7 6 1 6 1 1 2 7 3 4 2
4-5 ans 5-6 ans
(1) Structuration quasi-immédiate (perceptive et reproduite) 3 2
(2) Structuration progressive (déformations motrices persistantes) .. 8 6
(3) Structuration difficile ou partielle . . . 6 2
(4) Structuration non obtenue ou structure sans impression causale 4 0

D’autre part sur 31 sujets dont 21 de 4-5 ans Ă©galement (dont 14 figurent au tableau prĂ©cĂ©dent), et 10 de 5 ;10 Ă  6 ;8 nous avons pu effectuer le classement suivant qui, sans donner les dĂ©tails du tabl. XIX fournit une idĂ©e des difficultĂ©s de structuration et de reproduction motrice :

Tabl. XX. Variétés de structuration et de reproduction sur 21 enfants
de 4-5 ans et 10 de 5-6 ans :

Sous (4) est classĂ© entre autres un sujet rĂ©examinĂ© Ă  deux reprises et qui, aprĂšs avoir atteint une bonne structuration, continue Ă  ne pas voir de poussĂ©e. On est cependant parvenu Ă  lui faire reproduire momentanĂ©ment une image de poussĂ©e en lui faisant entendre un « toc » Ă  l’impact. Mais il n’en est pas rĂ©sultĂ© d’impression stable.

1 Abbréviations : P = poussée ; C = contact ; D = déclenchement.

 

II. Les sujets de 6-8 ans. — La structuration est meilleure Ă  ce second niveau d’ñge, en ce sens que l’on parvient Ă  obtenir une structuration correcte chez Ă  peu prĂšs tous les sujets, les seules diffĂ©rences avec l’adulte (d’ailleurs de degrĂ© et non pas de nature) tenant Ă  la perception d’un contact apparent lorsqu’il n’est pas objectivement donnĂ© (tabl. I, II, IV et IVb", V et VII), ainsi qu’à l’estimation des vitesses relatives et des prioritĂ©s spatio-temporelles (tabl. XVIII). Mais si la structuration est meilleure qu’à 4-5 ans, elle n’est pas immĂ©diatement correcte chez tous les sujets et l’on retrouve les mĂȘmes traits que prĂ©cĂ©demment, simplement plus vite attĂ©nuĂ©s. Par exemple, pour le lancement avec ou sans contact, les mouvements verticaux des objets sont signalĂ©s avant les mouvements horizontaux rĂ©els ; de mĂȘme une prioritĂ© inversĂ©e des mouvements, qui peut tenir Ă  une prioritĂ© spatiale mais aussi, semble-t-il, Ă  une inversion gĂ©nĂ©rale de la configuration. On observe Ă©galement des combinaisons de mouvements horizontaux et verticaux : par exemple A va frapper B qui part accompagnĂ© de A vers le haut. Une impression de poussĂ©e peut donc exister sans qu’elle soit correctement structurĂ©e. On peut aussi se trouver en prĂ©sence d’une seule phase (la premiĂšre en gĂ©nĂ©ral), avec retour de A Ă  son point de dĂ©part, seul ou accompagnĂ© de B, etc. ; ou de deux phases mais A accompagne B au lieu de rester immobile ; ou d’un mĂȘme accompagnement, mais avec mouvement de retour de A au centre ou Ă  son point de dĂ©part, seul ou accompagnĂ© de B, etc. DĂšs qu’une distance Ă  l’impact est perçue, elle a tendance Ă  dĂ©former systĂ©matiquement la perception et la reproduction : les dĂ©placements des mobiles deviennent parallĂšles, synchrones, parfois prĂ©cĂ©dĂ©s par un embryon de configuration.

III. Les sujets de 12-14 ans et adultes. —    La structuration s’amĂ©liore de plus en plus avec l’ñge, jusqu’à ĂȘtre immĂ©diate chez la plupart des sujets de troisiĂšme niveau perceptif. C’est ainsi qu’à comparer les trois groupes d’ñge du tabl. VII on constate que les contacts apparents disparaissent pratiquement dĂšs le dĂ©calage de — 5 (et pour le niveau de 12-14 ans plus encore que chez l’adulte). Mais ce n’est pas Ă  dire que la structuration soit parfaite dans tous les cas. Chez trois des douze adultes du tabl. IV les phĂ©nomĂšnes dĂ©crits plus haut chez les enfants de 6-8 ans (sous II) ont pu ĂȘtre retrouvĂ©s, mais au dĂ©but des prĂ©sentations. AprĂšs quoi ces dĂ©fauts de structurations disparaissent, semble-t-il, pour autant qu’on se base sur la perception seule ; mais ils peuvent rĂ©apparaĂźtre (ce qu’on remarque par les rĂ©ponses et ce que confirme la reproduction au moyen des objets modĂšles) quand il y a une diffĂ©rence sensible dans une configuration par rapport aux prĂ©cĂ©dentes. En gĂ©nĂ©ral, il semble que les dĂ©formations de la configuration relĂšvent soit de l’accentuation de l’un de ses aspects, peut-ĂȘtre par une sorte d’interprĂ©tation prĂ©alable aussi bien que par une perception dĂ©ficitaire (mais il peut y avoir interaction des deux), soit par une sorte d’interfĂ©rence ou de chevauchement entre

 

les phases, ou d’une fausse ordination. Par exemple, une fausse prioritĂ© telle que B parte en premier avec la vitesse de A et en sens inverse, rĂ©sulte du fait que la derniĂšre phase est prise pour origine, avec assimilation Ă  la premiĂšre dans son aspect dynamique, le tout Ă©tant inversĂ© dans la direction du mouvement (il est possible que l’inversion ait alors Ă©tĂ© rĂ©elle, si elle a prĂ©cĂ©dĂ© ce mĂ©lange des phases en le favorisant).

Voici un exemple de ce qui peut se prĂ©senter encore chez un adulte pour le lancement, aprĂšs deux prĂ©sentations. Essai n" 3 (vitesses 20/120 donc rapport 6 :1, et intervalle de — 10 avec espace Ă  l’impact de 4 mm) : (1) A immobile et B mobile Ă  gauche de A. (2) A et B se dĂ©placent simultanĂ©ment, B fait un plus grand chemin. (3) A et B se dĂ©placent en mĂȘme temps, mais A s’arrĂȘte avant B (estimation des longueurs : parcours de 3-4 cm, intervalle (entre les mobiles de 1 cm). (4) A et B non simultanĂ©s, reproduction correcte. Au total il a fallu 15 prĂ©sentations entrecoupĂ©es de cinq rĂ©cits. C’est au moment oĂč un contact durable de + 10 est Ă©tabli que le sujet remarque enfin la lenteur relative de B par rapport Ă  A, alors qu’il leur attribuait jusque lĂ  une vitesse Ă©gale (pour un rapport de 6 :1 1). Le sujet est peu sensible Ă  l’impression causale et ne l’éprouve que pour un dĂ©calage nul, en fixant trĂšs pĂ©riphĂ©riquement le A sans le suivre, ou bien Ă  au moins 20 cm au-dessus de l’impact.

Un autre adulte a prĂ©sentĂ© la mĂȘme dĂ©formation au dĂ©but, avec la mĂȘme combinaison mais pour un rapport de vitesses de 3 :1 seulement (mouvements simultanĂ©s de A et B). Mais en rĂ©duisant l’espace Ă  2 mm, la structuration correcte s’établit « comme si (A) poussait quelque chose entre lui et (B) ». Dans presque tous ses essais le sujet ne perçoit que de la poussĂ©e ».

Il convient de retenir ces difficultĂ©s de structuration chez l’enfant et jusque chez quelques adultes exceptionnels, pour mieux comprendre ce que nous allons ĂȘtre conduits Ă  soutenir des limites plus floues de la causalitĂ© perceptive enfantine et de la prĂ©cision moins grande des compensations qui la caractĂ©risent.

 

Partie II.
Essai d’interprĂ©tation

Pour mieux analyser les faits perceptifs eux-mĂȘmes, il convient de commencer par dresser un inventaire des interprĂ©tations connues de la causalitĂ© en gĂ©nĂ©ral, notionnelle comme perceptive, car il est utile d’avoir Ă  l’esprit l’ensemble de toutes les hypothĂšses possibles et non pas seulement celles que l’on dĂ©cide a priori devoir convenir seules Ă  la perception.

§ 11. Les interprétations de la causalité en général

En un article prĂ©liminaire paru en 1941 1, Michotte distinguait trois interprĂ©tations du rapport causal : celle de Hume, celle de Maine de Biran et une troisiĂšme dont il faisait Ă  l’un de nous l’honneur de la lui attribuer, mais Ă  tort car il s’agit simplement, en ce troisiĂšme cas, d’une variĂ©tĂ© de l’interprĂ©tation rationaliste classique (Kant, etc.) selon laquelle le lien causal est le produit soit d’une dĂ©duction proprement dite (causa seu ratio disait dĂ©jĂ  Descartes) soit en gĂ©nĂ©ral d’une action coordinatrice du sujet. AprĂšs quoi Michotte ajoutait la causalitĂ© perceptive conçue comme un quatriĂšme type possible d’explication de la causalitĂ©.

En son ouvrage sur la causalitĂ© perceptive (1946) Michotte ramĂšne Ă  deux les interprĂ©tations de la causalitĂ© antĂ©rieures Ă  la sienne : celle de Hume et celle de Maine de Biran. La causalitĂ© selon « les Ă©tudes de Piaget » devient une variĂ©tĂ© rajeunie de la causalitĂ© biranienne. C’est donc, en fin de compte, Ă  ces deux grands types d’interprĂ©tation de la causalitĂ© que Michotte oppose la sienne Ă  titre de troisiĂšme et derniĂšre variĂ©tĂ© possible.

Or, nous avons deux retouches Ă  proposer Ă  cette classification, retouches qui semblent n’engager Ă  rien mais dont la suite montrera qu’elles conduisent prĂ©cisĂ©ment Ă  cet Ă©largissement du problĂšme de 1’« ampliation du mouvement » que nous annoncions dans notre introduction : la premiĂšre consisterait Ă  rĂ©tablir l’interprĂ©tation de la causalitĂ© fondĂ©e sur l’activitĂ© coordinatrice du sujet ; et la seconde, qui est plus lourde de consĂ©quences, consisterait Ă  considĂ©rer la causalitĂ© perceptive, non pas comme un quatriĂšme type d’explication de la causalitĂ©

1 A. Michotte, La causalité physique est-elle une donnée phénoménale ? Pijdschrift voor Philosophie, t. III, pp. 290-328 (1941).

 

mais comme un nouveau domaine de causalitĂ© auquel pourraient s’appliquer indiffĂ©remment les trois premiers types d’interprĂ©tation, conçus comme les trois seuls possibles.

En effet, l’on ne saurait concevoir la connexion causale que de trois maniĂšres seulement, si l’on s’en tient Ă  ses caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux. En premier lieu, ou bien cette connexion est perçue ou conçue comme ne correspondant Ă  aucune productivitĂ© dans le rĂ©el, mais seulement Ă  des successions temporelles rĂ©guliĂšres (s’expliquant alors par le jeu des associations ou habitudes), ou bien elle correspond Ă  une productivitĂ© perçue ou conçue comme rĂ©elle. D’oĂč une premiĂšre dichotomie : la causalitĂ© selon Hume et les autres formes d’interprĂ©tation. En second lieu, si la causalitĂ© est perçue ou conçue comme correspondant Ă  une productivitĂ©, ou bien le lien unissant l’agent au patient peut ĂȘtre atteint sous la forme d’un passage sensible (passage d’un mouvement, d’un flux, d’un courant, etc., traversant d’une maniĂšre visible ou audible, etc., soit l’espace, soit les frontiĂšres entre l’agent et le patient), ou bien on ne perçoit pas le passage comme tel mais on le compose ou on le recompose par un mĂ©canisme coordinateur inhĂ©rent au sujet (dĂ©duction, jeu de compensations perceptives, Gestalt, etc.). D’oĂč une deuxiĂšme dichotomie, qui oppose Maine de Biran Ă  la causalitĂ© par coordination plus ou moins active du sujet.

D’oĂč le tableau :

I. Connexions temporelles objective sans productivitĂ© rĂ©elle 
. Hume II-III. ProductivitĂ© objective :

II Passage sensible d’un courant d’action .. Maine de Biran III. Composition due Ă  l’activitĂ© coordinatrice du sujet

Reprenons une à une ces trois interprétations possibles :

1. Pour Hume, les seules donnĂ©es objectives sur lesquelles s’appuie la causalitĂ© consistent en successions temporelles rĂ©guliĂšres : l’évĂ©nement A prĂ©cĂšde toujours l’évĂ©nement B. Mais entre A et B on ne saurait percevoir aucun passage d’action ni Ă©tablir aucune connexion objective : l’impression causale selon laquelle A produit B est donc simplement le rĂ©sultat d’une association ou habitude acquises, dont la force donne l’illusion de la nĂ©cessitĂ©.

II. L’effort de Maine de Biran est au contraire de trouver au moins une situation privilĂ©giĂ©e dans laquelle on puisse atteindre Ă  titre de donnĂ©e sensible le passage d’un courant d’action entre A et B. Biran croit trouver cette situation dans le cas du mouvement volontaire, oĂč, le moi Ă©tant cause et l’effet Ă©tant constituĂ© par un mouvement pĂ©riphĂ©rique le courant d’action est perçu Ă  titre de « sensation d’innervation » ; cette sensation fournirait ainsi l’apprĂ©hension du passage lui-mĂȘme de A Ă  B, sous la forme d’un courant nerveux effĂ©rent. Dans le cas choisi par

 

Maine de Biran le « passage sensible » correspond seulement Ă  une « sensation d’innervation », mais rien ne l’empĂȘcherait de correspondre en d’autres cas Ă  une impression visuelle, etc. (opinion Ă  laquelle nous n’assimilerons pas, disons-le d’emblĂ©e, la thĂšse centrale de Michotte, mais des explications comme celles de Metzger ou de Duncker).

III. L’interprĂ©tation du troisiĂšme type admet avec Maine de Biran contre Hume que le sujet parvient Ă  percevoir ou Ă  concevoir dans le lien causal une productivitĂ© objective, mais considĂšre que cette productivitĂ© n’est jamais donnĂ©e sous la forme d’un passage sensible : elle est construite et non pas donnĂ©e, c’est-Ă -dire qu’elle se prĂ©sente comme la rĂ©sultante d’une composition. En d’autres termes, la productivitĂ© inhĂ©rente au lien causal correspondrait, selon ce troisiĂšme point de vue, Ă  une reconstitution plus ou moins rapide, immĂ©diate en certains cas, diffĂ©rĂ©e en d’autres. Sur le terrain de la causalitĂ© notionnelle, cette composition ou reconstitution est due Ă  une coordination intelligente, consistant en l’établissement d’un systĂšme de compensations. C’est ainsi que, au niveau des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, la causalitĂ© se rĂ©duit Ă  un systĂšme de transformations telles que l’acquisition attribuĂ©e au patient B corresponde Ă  une dĂ©perdition chez l’agent A : dans le cas du mouvement transitif, par exemple, l’énergie cinĂ©tique perdue par l’agent est acquise par le patient, sauf une fraction se dissipant en chaleur, etc. : la causalitĂ© apparaĂźt alors comme l’assimilation du processus donnĂ© Ă  un systĂšme opĂ©ratoire dans lequel la composition des transformations laisse invariante une certaine quantitĂ© (d’énergie, etc.) transmise par l’agent au patient. Aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires, la causalitĂ© consiste simplement en une assimilation des processus donnĂ©s Ă  ceux de l’action propre, mais cette situation, sans ĂȘtre identique Ă  une assimilation Ă  des structures opĂ©ratoires, lui est cependant analogue parceque les opĂ©rations ont leur source dans l’action et que, avant les coordinations entre opĂ©rations existent des coordinations entre actions. On constate alors dĂ©jĂ  l’existence d’un systĂšme, quoique plus rudimentaire, de compensations : l’action dĂ©pense un certain travail dont est bĂ©nĂ©ficiaire le mobile sur lequel elle a portĂ©.

Or, rien n’oblige ces trois types d’interprĂ©tation de la causalitĂ© Ă  se limiter au domaine des connexions causales conceptuelles ou reprĂ©sentatives. On constate au contraire que la causalitĂ© selon Hume fait appel Ă  des mĂ©canismes d’association qui pourraient jouer dĂ©jĂ  sur le plan sensori-moteur antĂ©rieurement Ă  toute conceptualisation et que la causalitĂ© selon Maine de Biran invoque explicitement un facteur perceptif sous la forme d’une « sensation d’innervation » (d’ailleurs entiĂšrement hypothĂ©tique). Quant Ă  la causalitĂ© par coordination compensatrice, elle pourrait ĂȘtre Ă©largie, comme nous allons le voir, dans la direction des compensations perceptives avec rĂ©gulations plus ou moins approchĂ©es.

 

Le problĂšme qui se pose maintenant est de savoir si le fait d’invoquer une causalitĂ© perceptive constitue Ă  soi seul une quatriĂšme interprĂ©tation ou si nous allons retrouver sur le terrain de la perception les trois mĂȘmes et seules interprĂ©tations, qui toutes trois pourraient constituer des explications du phĂ©nomĂšne perceptif de 1’« ampliation du mouvement ».

Il n’est pas inutile de rappeler Ă  cet Ă©gard que la plupart des notions physiques Ă©lĂ©mentaires, par opposition aux notions logico-arithmĂ©tiques, correspondent Ă  des structures perceptives dĂ©terminĂ©es. 11 existe ainsi une perception de l’espace, du temps, de la vitesse, de l’objet en gĂ©nĂ©ral, etc., comme il existe des notions d’espace, de temps, de vitesse et d’objet. Or, cette correspondance entraĂźne Ă©galement un parallĂ©lisme des diffĂ©rents types d’interprĂ©tation de ces structures sans que l’existence de la perception constitue Ă  soi seul une explication du mode de formation de la notion. Par exemple, l’existence d’une perception de l’espace ne nous renseigne pas ipso facto sur le rĂŽle de l’expĂ©rience ou des mĂ©canismes innĂ©s dans la constitution de l’espace, car, de mĂȘme qu’il existe un apriorisme de l’espace conceptuel (cf. la position de PoincarĂ© sur la nature innĂ©e du « groupe des dĂ©placements ») et un empirisme de l’espace notionnel, de mĂȘme on peut interprĂ©ter les perceptions de l’espace sur le mode nativiste ou empiriste. L’existence de la perception correspondant Ă  la notion considĂ©rĂ©e Ă©largit donc simplement le champ des problĂšmes, mais ne les rĂ©sout pas sans plus, puisque l’interprĂ©tation du donnĂ© perceptif oscille entre’ les mĂȘmes grandes solutions possibles que celle de l’espace notionnel en gĂ©nĂ©ral.

La situation nous paraĂźt ĂȘtre exactement la mĂȘme en ce qui concerne la causalitĂ© notionnelle et perceptive. C’est un trĂšs grand progrĂšs, dont nous sommes redevables Ă  Michotte, que d’avoir mis au point notre connaissance d’une causalitĂ© perceptive et d’en avoir dĂ©gagĂ© les lois jusqu’à les rĂ©sumer en cette formule frappante de 1’« ampliation du mouvement ». Mais cette ampliation soulĂšve Ă  son tour les mĂȘmes problĂšmes que la causalitĂ© conceptuelle, et cela, selon les mĂȘmes trois grands types d’interprĂ©tation rappelĂ©s, qui sont les seuls possibles. En effet, selon quel mĂ©canisme le mouvement du patient B est-il rattachĂ© Ă  celui de l’agent A ?

PremiĂšre alternative : ce rattachement s’expliquerait par une simple rĂ©pĂ©tition, auquel cas il serait de nature associative, ou bien au contraire il tiendrait au jeu des facteurs intervenant dĂšs les premiĂšres prĂ©sentations de la configuration donnĂ©e, et relĂšverait donc d’une structure actuelle, indĂ©pendamment des rĂ©pĂ©titions ou associations. La premiĂšre branche de cette alternative sera dĂ©signĂ©e par I ; quant Ă  la seconde, qui correspond aux solutions II et III, elle conduit Ă  une seconde alternative : s’il y a structure actuelle, ou bien l’ampliation est due au fait que l’on perçoit le passage sensible d’un courant d’action ou d’un mouvement

 

, etc., entre les mobiles A et B (solution II), ou bien on ne perçoit aucun passage de ce genre, mais l’action de A sur B est perçue Ă  titre de rĂ©sultante d’une composition proprement dite (solution III), pouvant reposer entre autres sur un jeu de compensations.

Examinons une à une ces trois possibilités :

1. On pourrait donc d’abord interpĂ©rter l’ampliation du mouvement par un mĂ©canisme associatif, et cela en invoquant deux facteurs distincts et d’ailleurs compatibles. (la) La rĂ©pĂ©tition au cours mĂȘme de l’expĂ©rience : le seul fait de percevoir plusieurs fois de suite le mouvement de A prĂ©cĂ©der celui de B crĂ©erait une association entre eux, de telle sorte que le premier serait perçu comme cause du second. (1b) Mais dĂšs la premiĂšre perception du dispositif, la perception pourrait recevoir une signification causale par association avec les expĂ©riences antĂ©rieures (mouvement transitif des boules, etc.) : en ce second cas, l’ampliation du mouvement se rĂ©duirait Ă  une sorte de « Gestalt empirique » au sens de E. Brunswick, cette derniĂšre Ă©tant interprĂ©tĂ©e sur le mode associationniste (ce qui n’est nullement impliquĂ© dans la notion de « Gestalt empirique »).

IL La solution II, qui correspond par ses caractĂšres gĂ©nĂ©raux Ă  celle de Maine de Biran (perception sensible d’un courant d’action entre A et B) est non seulement concevable, mais encore a Ă©tĂ© soutenue explicitement. En effet, dans leurs travaux respectifs sur la causalitĂ© perceptive, Duncker et Metzger ont dĂ©fendu l’idĂ©e que le mouvement du patient B est rattachĂ© Ă  celui de l’agent A parce que l’on percevrait le passage du mouvement lui-mĂȘme de A Ă  B. Quant Ă  Michotte il rejette pour son compte cette interprĂ©tation (p. 136) mais nous verrons que son idĂ©e d’une « mĂ©tamorphose » du mouvement de A en celui de B (p. 127) pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme orientĂ©e dans cette mĂȘme direction.

111. La solution III qui correspond, sur le terrain notionnel Ă  la causalitĂ© par coordination dĂ©ductive, consiste alors Ă  considĂ©rer l’ampliation du mouvement comme le rĂ©sultat d’une composition : on percevrait ainsi, Ă  proprement parler, la rĂ©sultante de cette composition et non pas un passage de A Ă  B perçu en tant que passage sensible.

La différence entre les solutions II et III se réduit donc essentiellement au point suivant. Selon la solution II on peut distinguer trois phases dans le processus causal :

(1) Perception du mouvement de A ;

(2) Perception d’un mouvement (ou d’un flux, etc.) passant de A à B ;

(3) Perception du mouvement de B.

La causalitĂ© proviendrait alors de l’identitĂ© perçue entre ces trois mouvements, puisque ce serait le mĂȘme mouvement qui animerait d’abord A, puis passerait sur B et l’animerait enfin Ă  son tour. Pour la

 

solution III, au contraire, il n’y aurait pas de phase (2) mais uniquement les phases (1) et (3), et, si le mouvement de B (phase 3) est perçu comme prolongeant le mouvement de A (phase 1), ce n’est pas parce que le sujet le « voit passer » de A en B mais parce que, en vertu d’un mode de composition restant Ă  dĂ©terminer, et dont la notion d’« ampliation » exprime simplement la prĂ©sence, le mouvement de B est rattachĂ© Ă  l’action de A lui-mĂȘme.

Autrement dit, pour la solution III, la phase (2) ne correspond pas Ă  une perception distincte de celles des phases (1) et (3) mais Ă  une composition inhĂ©rente aux activitĂ©s perceptives du sujet et reliant de façon directe les phases (1) et (3). Michotte se borne Ă  affirmer que le mouvement de B (3) est « rattaché » ou est perçu comme « appartenant » au mouvement de A (1) sans que la phase (2) corresponde donc Ă  une phase distincte. Nous prĂ©fĂ©rerions dire, pour notre part, que le sujet ne voit pas passer de mouvement de A Ă  B, mais perçoit que le mouvement a passĂ©, ce qui n’est pas identique. Nous ne saurions pour le moment caractĂ©riser cette reconstitution immĂ©diate que par le terme de composition, voulant exprimer par lĂ  le fait que la liaison causale n’est jamais perçue Ă  titre de donnĂ©e sensible mais seulement de rĂ©sultante de l’ensemble des donnĂ©es sensibles, dont aucune ne correspond au passage lui-mĂȘme de A Ă  B 1.

La solution III converge ainsi avec la solution I en ce sens que toutes deux excluent la perception directe d’un passage entre l’agent et le patient et que toutes deux attribuent 1’« impression » de causalitĂ© (comme dit trĂšs justement Michotte en un sens qui n’implique pas cette perception du passage comme tel) au sujet lui-mĂȘme. Mais, tandis que la solution I se borne, en ce qui concerne cette intervention du sujet, Ă  invoquer un mĂ©canisme associatif rĂ©sultant de la rĂ©pĂ©tition des sĂ©quences temporelles, la solution III recourt Ă  une structure actuelle, c’est-Ă -dire Ă  une activitĂ© proprement dite de composition ou de mise en relation. Les solutions II et III convergent donc en ce qu’elles attribuent l’impression de la causalitĂ© Ă  une structure actuelle, c’est-Ă -dire Ă  l’ensemble des donnĂ©es simultanĂ©ment perçues. Mais, tandis que la solution II rĂ©duit la causalitĂ© perceptive Ă  une sorte d’enregistrement direct ou de simple lecture, comme si le lien causal correspondait Ă  un passage sensible (= perçu Ă  titre de donnĂ©e sensorielle distincte, qu’elle soit apparente ou rĂ©elle) entre l’agent A et le patient B, la solution III consiste Ă  considĂ©rer la perception d’un lien causal comme la rĂ©sultante

1 Nous ne considĂ©rons pour l’instant que les deux figures ordinaires, l’agent A et le patient B. En cas d’intervalle entre A et B, certains sujets Ă©prouvent une impression de compression en percevant alors le milieu intercalaire comme occupĂ© par de l’air, de l’eau, etc. En ce cas, tout ce qui prĂ©cĂšde demeure inchangĂ©, sauf qu’il faut distinguer deux actions successives : celle de l’agent A sur le milieu intermĂ©diaire A’ et celle de A’ sur le patient B. On ne perçoit alors aucun passage sensible de A Ă  A’ ou de A’ Ă  B, mais Ă  nouveau une rĂ©sultante de chacun de ces deux effets.

 

d’un mĂ©canisme de composition. Sur le terrain de la causalitĂ© notionnelle ou opĂ©ratoire, cette composition s’explique aisĂ©ment par l’intervention de la dĂ©duction ou par une coordination intellectuelle de diffĂ©rents niveaux reliant en un jeu de compensations variĂ©es les transformations donnĂ©es. Par contre, sur le terrain de la causalitĂ© perceptive, sur lequel il ne saurait ĂȘtre question de faire intervenir des reprĂ©sentations ou des opĂ©rations inconscientes, tout le problĂšme et de dĂ©terminer en quoi peut consister la composition supposĂ©e.

§ 12. Le problĂšme de la transmission des actions de l’agent et la parentĂ© entre la causalitĂ© perceptive et les « constances » perceptives

Cherchons donc, en nous appuyant d’ailleurs sur les analyses de Michotte autant que sur les faits observĂ©s par nous, Ă  dĂ©terminer en quoi consiste la transmission apparente des actions de l’agent A au patient B :

1° Notons en premier lieu qu’il n’est pas question d’un passage matĂ©riel entre A et B : on ne perçoit aucune particule traversant l’intervalle ou les frontiĂšres de A ou de B pour assurer le lien causal. Il ne s’agit que d’actions ou de mouvements et non pas d’objets, de grandeurs, de formes, ou d’autres attributs matĂ©riels.

2° Michotte conteste (p. 136) que l’on voie passer un mouvement de A Ă  B au sens de Duncker ou Metzger. On ne perçoit notamment aucun mouvement phi entre A et B. Nos faits confirment ces nĂ©gations, mĂȘme dans les cas d’impressions de « compression » ou d’intermĂ©diaire Ă©lastique.

3° Michotte admet cependant (chap. VIII) qu’en certains cas (un point lumineux mobile se rapprochant d’un disque rouge) on « puisse » voir le mouvement du mobile se dĂ©tacher de lui et passer derriĂšre l’objet fixe (p. 132). Mais : (a) cette situation (exp. 47) ne comporte pas d’impression causale ; et (b) on ne perçoit rien de pareil dans le cas des impressions causales typiques (lancement et entraĂźnement).

4° Au cours du mĂȘme trĂšs intĂ©ressant chap. VIII, oĂč il manifeste comme une sorte de regret Ă  l’égard de l’hypothĂšse du passage sensible (de ce que nous avons appelĂ© au § 11 la solution II), Michotte assimile momentanĂ©ment la transmission causale Ă  une « mĂ©tamorphose », entendant par lĂ  le changement apparent de la forme d’un objet (par exemple une droite suivie immĂ©diatement d’une courbe, en prĂ©sentation tachistoscopique donne l’impression d’ĂȘtre « mĂ©tamorphosĂ©e » en cette courbe) : le mouvement de B (« écartement-rejet ») constitue, nous dit-il, « le prolongement mĂ©tamorphosĂ© du mouvement prĂ©existant de l’objet moteur » (p. 127). Il revient plus loin sur cette idĂ©e en parlant de « la mĂ©tamorphose du rapprochement-choc en Ă©cartement-rejet » (p. 136).

5

 

Notons d’emblĂ©e que Michotte n’invoque plus cette mĂ©tamorphose dans ses conclusions 1 et se borne Ă  recourir Ă  la notion de l’ampliation du mouvement sans plus chercher Ă  expliquer le mĂ©canisme formateur de cette ampliation. Mais, si l’on Ă©tait tentĂ© de rendre compte de l’ampliation par la mĂ©tamorphose elle-mĂȘme (ce qui consisterait donc Ă  revenir sous une forme indirecte Ă  la solution II), nous aurions deux objections Ă  adresser Ă  une telle interprĂ©tation :

(a) Si la notion de mĂ©tamorphose est claire dans le cas d’un objet qui change de forme (exp. 46 de Michotte) elle ne prĂ©sente plus de signification comparable dans le cas d’un mouvement qui change, non pas de forme, mais de support (= de mobile) ou de vitesse, de qualitĂ© activitĂ©-passivitĂ©, etc.

(b) On ne perçoit pas de mĂ©tamorphose dans le cas de l’impression causale, tandis qu’on la perçoit bien dans le cas d’une droite qui devient courbe et rĂ©ciproquement.

5° Renonçant ensuite, semble-t-il, Ă  cette hypothĂšse d’une mĂ©tamorphose, Michotte dĂ©crit finalement la transmission de l’action causale en termes plus gĂ©nĂ©raux, tels que « prolongement », « extension » et surtout « ampliation », dans le sens suivant : le mouvement de B est simultanĂ©ment perçu comme attachĂ© Ă  B et comme Ă©manant de celui dont A Ă©tait animĂ© avant son action sur B.

PrĂ©cisons encore (ce qui n’est nullement une critique Ă  l’égard de Michotte) que ces termes de prolongement, extension ou ampliation pourraient ĂȘtre pris en deux sens bien diffĂ©rents :

(a) Ils pourraient ĂȘtre interprĂ©tĂ©s comme dĂ©crivant le passage de l’action causale de A Ă  B en tant que ce passage est perçu durant une phase distincte du processus (cf. la phase 2 distinguĂ©e au § 1) et correspond Ă  une donnĂ©e sensible. Or, ni Michotte ni nous n’avons jamais constatĂ© d’impression de ce genre chez les sujets : on perçoit le mouvement de A et celui de B ainsi que divers effets de choc, de poussĂ©e, de compression, etc., mais tant ces mouvements que ces effets particuliers sont toujours perçus soit sur A soit sur B soit exceptionnellement sur des objets intercalaires A’ perçus Ă  titre de milieux solides ou surtout Ă©lastiques : on ne perçoit par contre jamais Ă  titre de donnĂ©e sensible un mouvement ou un flux traversant l’espace vide entre A et B (ou entre A et A’ ou A’ et B) ou traversant les frontiĂšres (au sens de la frontiĂšre perceptive des figures, Ă©tudiĂ©e par Rubin) entre A et B (ou entre A et A’, etc.).

1 Par contre, au cours du chap. VIII, Michotte nous semble plus prĂšs qu’il ne le croit de la solution II, tandis que les « études de Piaget », qu’il interprĂšte comme un rajeunissement de la thĂšse biranienne, sont, du point de vue de leur auteur lui-mĂȘme, aux antipodes des tendances propres Ă  Maine de Biran. Il faut croire qu’on est toujours le biranien de quelqu’un !

 

(b) Les notions de prolongement, d’extension ou d’ampliation peuvent, d’autre part, constituer les descriptions de diverses rĂ©sultantes, et c’est nĂ©cessairement ce sens qu’elles comportent si l’on exclut le recours Ă  un passage sensible. Mais il reste alors Ă  trouver le mĂ©canisme de la composition de ces rĂ©sultantes.

Or, dire que le mouvement de B est perçu comme prolongeant celui de A sans qu’on l’ait vu passer de A Ă  B signifie donc qu’il y a conservation de quelque chose dans la succession de ces mouvements. Michotte lui-mĂȘme insiste sur cet aspect de conservation lorsqu’il compare la causalitĂ© perceptive Ă  la causalitĂ© mĂ©canique (pp. 217-219, chap. XIV). Peut-ĂȘtre pourrait-on faire un pas de plus et classer la causalitĂ© perceptive dans l’ensemble des phĂ©nomĂšnes de conservation perceptive habituellement dĂ©signĂ©s sous le nom de constances 1. Plus prĂ©cisĂ©ment, si nous dĂ©nommons « conservations perceptives » l’ensemble de ces mĂ©canismes, y compris la causalitĂ©, nous serons conduits Ă  distinguer deux sous-classes en cet ensemble : les conservations limitĂ©es aux transformations (apparentes ou rĂ©elles) d’un seul objet, donc les constances perceptives, et les conservations liĂ©es aux transformations simultanĂ©es ou successives de deux objets au moins donc la causalitĂ© perceptive :

Remarquons alors que, outre leur caractĂšre fondamental de conservation, ces divers phĂ©nomĂšnes prĂ©sentent en commun deux autres propriĂ©tĂ©s gĂ©nĂ©rales, qui sont d’ailleurs peut-ĂȘtre spĂ©ciales, en leur conjonction, Ă  cette grande catĂ©gorie d’effets perceptifs.

De leur caractĂšre fondamental, qui est donc de constituer des processus de conservation, dĂ©coule directement, d’abord, ce premier caractĂšre subsidiaire que l’on peut dĂ©signer, selon le vocabulaire de Michotte, par les mots de dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal. En effet, chacun de ces processus comporte nĂ©cessairement un aspect de transformation et un aspect de conservation2 ; or, comme ces deux aspects sont perçus simultanĂ©ment, il en rĂ©sulte une impression de dĂ©doublement phĂ©no-

1 Il resterait alors Ă  examiner si la causalitĂ© perceptive est Ă  la causalitĂ© notionelle ou opĂ©ratoire (causa aequat effectue) comme les constances perceptives sont aux conservations opĂ©ratoires. Tel est peut-ĂȘtre le problĂšme central des relations entre la perception et la notion.

2 Nous disons nĂ©cessairement car la conservation d’une qualitĂ© sans la transformation des autres serait une pure identitĂ© et non pas une conservation :

Conservations

I. Transformations )

d’un mĂȘme <

i objet I

. Conservation des ∣ grandeurs, formes, J ’ couleurs, sons, etc. 1 = Constances perceptives
perceptives 111. Transformations (
’ simultanĂ©es ou 1 Conservation ∣ / = CausalitĂ©
successives de ; dynamique ( j perceptive
deux objets (

 

mĂ©nal. Dans le cas de la constance des grandeurs, par exemple, on perçoit simultanĂ©ment la grandeur apparente (rĂ©sultant de la transformation projective due Ă  l’éloignement) et la grandeur rĂ©elle (rĂ©sultant de la conservation). Dans le cas de la constance de la forme, on perçoit simultanĂ©ment la forme apparente, due aux transformations perspectives, et la forme « rĂ©elle » correspondant Ă  la conservation (perspective dans la position et Ă  la distance usuelles de perception). Pour ce qui est de la constance de la couleur, on perçoit simultanĂ©ment la couleur apparente, dues aux transformations de la phanie et la couleur « rĂ©elle » due Ă  la conservation de la leucie. Dans le cas de la constance du son, enfin, on perçoit Ă©galement Ă  la fois l’intensitĂ© apparente (transformation due Ă  la distance) et le son rĂ©el (conservation). Bref, en chaque constance il y a dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal dus aux effets rĂ©unis de la transformation et de la conservation.

Or, dans le cas de la causalitĂ© perceptive le dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal dĂ©crit par Michotte revient au mĂȘme : le mouvement de B est perçu simultanĂ©ment comme Ă©tant un dĂ©placement de B (transformation de son Ă©tat cinĂ©tique antĂ©rieur) et comme le prolongement du mouvement de A (conservation du mouvement). Ici encore, le dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal rĂ©sulte donc, comme dans les constances, de l’union de la conservation et de la transformation, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, du fait que l’on perçoit une qualitĂ© (qui est, dans le cas particulier, le mouvement ou plus prĂ©cisĂ©ment ses caractĂšres dynamiques) se conservant Ă  travers la transformation.

Le second caractĂšre subsidiaire, commun Ă  toutes les constances et liĂ© nĂ©cessairement aussi Ă  la conservation est l’existence de compensations assurant cette conservation.

Dans le cas de la constance des grandeurs, la diminution de la grandeur apparente est compensĂ©e par l’augmentation de la distance. Le problĂšme est naturellement alors de comprendre par quel mĂ©canisme cette grandeur apparente, qui est Ă©valuĂ©e elle-mĂȘme d’une maniĂšre beaucoup plus grossiĂšre que la grandeur « rĂ©elle » (et selon une erreur moyenne qui augmente avec l’ñge) peut ĂȘtre mise en relation avec la perception des distances, elle-mĂȘme assez imprĂ©cise Ă©galement, jusqu’à donner un produit de compensation (la grandeur dite constante) souvent plus prĂ©cis que ses composantes. Cependant les expĂ©riences d’Hastorf et Way (1952) ont bien montrĂ© le rĂŽle nĂ©cessaire de la connaissance perceptive des distances dans la constitution de la grandeur « rĂ©elle », et celui de la grandeur apparente ne saurait non plus faire de doute. D’autre part, le jeu des compensations ne saurait, semble-t-il, se cons- on ne parle pas, par exemple, de conservation perceptive (constante) pour dĂ©signer la permanence des qualitĂ©s d’un objet proche immobile et sans changement de couleur, ni mĂȘme d’un objet animĂ© d’un mouvement ne le dĂ©formant pas.

 

tituer selon un mĂ©canisme comparable Ă  l’équilibre physique immĂ©diat de deux forces (Ă©galitĂ© des moments de sens contraire), mĂ©canisme qui excluerait l’intervention des activitĂ©s du sujet : en effet, si l’enfant prĂ©sente une lĂ©gĂšre sous-constance en moyenne, qui diminuĂ©e avec l’ñge, l’adulte par contre prĂ©sente en moyenne une surconstance souvent assez forte 1, c’est-Ă -dire une surcompensation relativement systĂ©matique. Il semble donc que la comparaison est assurĂ©e par un jeu de rĂ©gulations consistant Ă  Ă©valuer les risques et introduisant une marge de sĂ©curitĂ© (surestimation de l’élĂ©ment rapetissĂ© par la perspective), qui croĂźt avec le dĂ©veloppement. En bref, ce que perd l’objet Ă  distance (grandeur apparente) est composĂ© par un gain proportionnel Ă  la distance (estimation correcte), ou supĂ©rieur encore (surestimation par surcompensation).

Dans le cas de la constance de la forme, l’objet est perçu dans une perspective qui le dĂ©forme, ce qui se traduit par une perte (de largeur, longueur, etc.), et la dĂ©formation est compensĂ©e par un rĂ©tablissement virtuel de la position normale qui se traduit par un gain Ă©galant approximativement la perte. Or, ici encore, des expĂ©riences comme celle de Langdon1 montrent que la compensation n’obĂ©it pas Ă  des lois de simple Ă©quilibre physique (modĂšle gestaltiste) mais fait intervenir des activitĂ©s rĂ©gulatrices plus complexes.

Dans le cas des couleurs, la constance est Ă©galement le produit d’une compensation entre la couleur apparente et l’éclairement, la connaissance perceptive de celui-ci Ă©tant indispensable Ă  la constance et contrebalançant les gains ou les pertes que constituent la diffĂ©rence entre la couleur apparente et la couleur « rĂ©elle ».

Le problĂšme est alors d’établir si la causalitĂ© perceptive, qui constitue une conservation de caractĂšre dynamique et non plus statique (puisqu’elle porte sur une connexion entre deux objets et non plus sur les propriĂ©tĂ©s d’un seul objet), et qui prĂ©sente le mĂȘme caractĂšre de dĂ©doublement phĂ©nomĂ©nal que toutes les constances, ne reposerait pas Ă©galement sur un jeu de compensations : lorsque le mouvement d’un mobile A paraĂźt perceptivement constituer la cause du mouvement du patient B, ne pourrait-on pas admettre que, du point de vue des impressions perceptives elles-mĂȘmes, ce que perd en vitesse et en activitĂ© apparentes le mobile A par suite de son action sur B se retrouve sous la forme d’un gain de mouvement pour B.

L’intĂ©rĂȘt de cette hypothĂšse serait d’expliquer pourquoi le mouvement du mobile B est rattachĂ© Ă  celui de A. Le grand problĂšme de la causalitĂ© perceptive est, en effet, de comprendre pourquoi, en prĂ©sence de deux mouvements successifs (ou partiellement simultanĂ©s, mais avec

1 Voir Rech. XXIX.

1 J. Langdon, The perception of a changing Shape, Quart. J. exp. Psychol., vol. 3, pp. 157-65 et vol. 5, pp. 89-107 (cf. aussi vol. 7, pp. 19-36).

 

prioritĂ© temporelle de A), le sujet ne perçoit pas une simple succession, mais voit dans le mouvement de B l’extension de celui de A alors qu’aucun passage sensible n’assure la continuitĂ© causale entre ces deux dĂ©placements. L’hypothĂšse d’une simple association habituelle (Hume) ne saurait Ă©videmment expliquer les conditions spatio-temporelles et cinĂ©tiques si prĂ©cises et limitatives d’un tel effet. D’autre part, la notion de 1’« ampliation du mouvement » dĂ©crit fort bien le phĂ©nomĂšne mais n’en atteint pas la raison puisque la question est prĂ©cisĂ©ment de savoir pourquoi le mouvement de B semble participer de celui de A, donc, pourquoi il y a ampliation. Le mĂ©canisme de la compensation fournirait par contre une explication suffisante de la conservation du mouvement de A (malgrĂ© l’arrĂȘt possible de ce mobile) et par consĂ©quent de son ampliation sur B (du fait que le mouvement de B soit rattachĂ© Ă  celui de A).

Seulement cette hypothĂšse de la compensation semble se heurter Ă  une difficultĂ© insurmontable : c’est que, Ă  s’en tenir aux seules donnĂ©es cinĂ©matiques des configurations perceptives prĂ©sentĂ©es, il n’y a compensation qu’exceptionnellement et justement pas dans les situations oĂč l’impression causale est la meilleure. Il y a compensation prĂ©cise entre mouvements dans le lancement selon le rapport des vitesses 1 : 1 : en ce cas, mais en ce cas seulement, le mouvement gagnĂ© par B est exactement Ă©quivalent au mouvement perdu par A. Par contre, dans les cas des rapports 3 : 1 et surtout 6 : 1 (meilleurs au point de vue de l’impression causale), B ne gagne qu’un mouvement de vitesse bien infĂ©rieure Ă  celui que perd A. Dans l’entraĂźnement, au contraire, A ne perd rien et B gagne un mouvement Ă©gal Ă  celui de A. Au lieu de compensations, il semble donc y avoir perte absolue dans le lancement Ă  rapport v1>v2et gain absolu dans l’entraĂźnement.

Si compensation il y a, elle doit donc ĂȘtre de nature dynamique et non pas exclusivement cinĂ©matique. Or, c’est ici nous semble-t-il, qu’est le vrai nƓud du problĂšme de la causalitĂ© perceptive ou de l’ampliation. Michotte insiste prĂ©cisĂ©ment sans cesse, pour sa part, sur l’aspect dynamique et non pas purement cinĂ©matique, des impressions reçues par les sujets (ce que nous confirmons entiĂšrement), mais il tente d’expliquer ce dynamisme par la seule notion d’ampliation du mouvement, comme si le dĂ©doublement du mouvement de A suffirait Ă  transformer les donnĂ©es cinĂ©matiques en impressions dynamiques. L’hypothĂšse de la compensation, au contraire, n’étant valable que sur le terrain dynamique, est obligĂ©e d’introduire un ensemble de facteurs dynamiques dĂšs le dĂ©part, mais sous les deux formes complĂ©mentaires de l’activitĂ© (force, choc, poussĂ©e, etc.) et de la passivitĂ© (lenteur donnant une impression de masse, de poids ou de rĂ©sistance ; vitesse donnant l’impression de lĂ©gĂšreté ; etc.) : elle y gagne alors une comprĂ©hension accrue de la conservation comme telle du mouvement, donc de l’impression causale elle-mĂȘme.

 

Or, cette question centrale est Ă©troitement solidaire d’une question connexe Ă©galement essentielle : la vraie raison pour laquelle Michotte s’impose la tĂąche difficile de faire Ă©merger les impressions dynamiques de donnĂ©es en fait cinĂ©matiques est qu’il s’astreint Ă  ne considĂ©rer, dans la causalitĂ© perceptive visuelle (et cela tout en Ă©voquant une causalitĂ© perceptive tactile, qui lui serait isomorphe), que des facteurs d’origine visuelle. En examinant la causalitĂ© perceptive de l’enfant autant que celle de l’adulte, cette perspective gĂ©nĂ©tique nous a au contraire conduits Ă  nous demander si la clef de l’interprĂ©tation des facteurs dynamiques (dans les deux sens de la force et de la masse) n’était pas Ă  chercher dans le caractĂšre d’assimilation ou de correspondance polysensorielles (tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles) des impressions causales perceptives, caractĂšre frappant chez l’enfant et qui s’attĂ©nue, mais sans disparaĂźtre, avec l’ñge : en ce cas, l’hypothĂšse de la compensation ne serait nullement limitĂ©e par les frontiĂšres des Gestalt visuelles, frontiĂšres que Michotte s’est obligĂ© de ne pas franchir (du moins rĂ©pĂ©tons-le, lorsqu’il traite, de la causalitĂ© perceptive visuelle), mais se placerait dĂšs le dĂ©part sur le terrain des correspondances polysensorielles.

§ 13. Les compositions propres a la causalité perceptives : Gestalt visuelle ou compensation avec correspondances et assimilations tactilo-kinesthético-visuelles

Une fois admise la solution 111, suivant laquelle l’impression causale est due Ă  une composition et non pas Ă  un « passage sensible », le problĂšme n’est pas encore rĂ©solu car il reste Ă  dĂ©terminer le mode de cette composition. L’assimilation de la causalitĂ© perceptive Ă  la classe des constances permet de faire un pas de plus, mais du point de vue des mĂ©canismes en jeu on peut encore hĂ©siter entre deux groupes de solutions : celles qui verront dans les compositions propres aux constances et Ă  la causalitĂ© perceptives le rĂ©sultat d’une interaction immĂ©diate entre effets de champ (Gestalt) et celles qui invoqueront un jeu de compensations dues Ă  des rĂ©gulations dans lesquelles le sujet prend une part plus active. Nous ne discuterons plus ici ce problĂšme Ă  propos des constances, et nous bornerons Ă  rappeler combien l’existence des surconstances ou surcompensations parle en faveur de la seconde solution. Quant Ă  la causalitĂ© perceptive, nous retiendrons entiĂšrement tout ce que dit Michotte de l’ampliation du mouvement (sauf la « mĂ©tamorphose »), mais, sans rien enlever de ce tableau remarquable, nous serons conduits, en cherchant Ă  expliquer l’ampliation elle-mĂȘme par un mĂ©canisme de compensations, Ă  ajouter simplement aux facteurs dynamiques dĂ©jĂ  invoquĂ©s par Michotte, en ce qui concerne l’agent A, leur contrepartie naturelle relative au dynamisme surtout passif du patient B.

En effet, dans l’analyse que Michotte nous propose de l’ampliation en ne retenant que les facteurs exclusivement visuels, on comprend bien

 

l’organisation d’une forme d’ensemble prĂ©gnante, mais on ne comprend pas pourquoi cette forme, spatio-temporelle et cinĂ©tique, acquiert Ă  un moment donnĂ© des caractĂšres dynamiques. Autrement dit, on comprend bien la conservation du mouvement (et Metzger ainsi que Duncker Ă©taient dans la logique de l’interprĂ©tation gestaltiste en cherchant Ă  expliquer cette conservation par un passage sensible apparent), mais on ne comprend pas pourquoi ce mouvement semble se doubler d’une force et accomplir un travail. Plus prĂ©cisĂ©ment, on voit bien, dans chacun des faits dĂ©couverts par Michotte que le processus revĂȘt des aspects dynamiques (pp. 217-219), mais Ă  s’en tenir Ă  la seule ampliation du mouvement, on n’en saisit pas la raison.

AprĂšs avoir affirmĂ© que la causalitĂ© est essentiellement productivitĂ© et gĂ©nĂ©ration (pp. 212-3), Michotte se borne, en effet, Ă  l’expliquer comme suit : il y a apparition d’un fait nouveau, qui est le mouvement de B ; or, ce fait, quoique nouveau, est reliĂ© Ă  un fait antĂ©rieur (le mouvement de A) et reliĂ© Ă  lui par un lien de continuitĂ© et d’évolution ; c’est alors cette double nature du mouvement de B, mouvement Ă  la fois nouveau et dĂ©rivĂ© de celui de A, qui expliquerait la productivitĂ© (p. 213). Tout cela est exact, mais on ne comprend toujours pas pourquoi cette productivitĂ© ne demeure pas alors entiĂšrement cinĂ©matique : si un mouvement se dĂ©double en deux autres mouvements, dont l’un est nouveau tandis que l’autre prolonge le premier, on devrait alors ne percevoir que des mouvements malgrĂ© le « devenir » invoquĂ© par Michotte ; comment donc expliquer que ces mouvements acquiĂšrent la qualitĂ© perceptive d’« activité », se doublent de forces et accomplissent un travail ? Comment expliquer, autrement dit, que ces donnĂ©es purement spatio-temporelles et cinĂ©matiques aboutissent Ă  « la perception du travail d’une force mĂ©canique » ? (p. 219 : expression empruntĂ©e au langage courant).

En rĂ©alitĂ©, Michotte n’est pas Ă©loignĂ© de la solution que nous allons proposer. Lorsqu’il invoque des impressions de poussĂ©e et de choc, lorsque dans l’entraĂźnement il note l’impression de « cueillir au vol » qui implique la lĂ©gĂšretĂ© du patient B, etc., etc., il est le premier Ă  savoir que ce sont lĂ  des impressions essentiellement tactilo-kinesthĂ©siques, dont la vision ne fournit qu’une correspondance approchĂ©e. Pourquoi donc recule-t-11 devant la proposition qui fournirait l’explication de ce dynamisme sinon mystĂ©rieux : qu’il dĂ©rive directement du domaine spĂ©cifique des impressions de force et de rĂ©sistance, Ă  savoir le domaine tactilo-kinesthĂ©sique ? La raison en est probablement qu’il se mĂ©fie, autant que nous d’ailleurs, de la notion vague d’EinfĂŒhlung ». Mais la correspondance ou l’assimilation entre les perceptions tactilo-kinesthĂ©siques et les perceptions visuelles peuvent s’expliquer sans aucun recours Ă  1’« EinfĂŒhlung » et, quand un sujet Ă©prouve l’illusion de poids aprĂšs avoir anticipĂ© visuellement les poids respectifs des deux boĂźtes, il ne manifeste d’« EinfĂŒhlung » ni dans cette anticipation visuelle ni au cours de la

 

pesĂ©e. A propos d’observations oĂč ses sujets semblent cependant tĂ©moigner d’impressions musculaires, Michotte Ă©crit : « il serait vain de chercher dans cette impression proprioceptive l’explication du caractĂšre causal de l’expĂ©rience visuelle, car l’apparition de ce caractĂšre dans le domaine tactilo-kinesthĂ©sique pose exactement le mĂȘme problĂšme que sa manifestation visuelle. Et comme il n’y a aucune raison a priori pour que les impressions rĂ©pondant Ă  l’excitation des terminaisons sensibles logĂ©es dans les muscles, les tendons et les articulations jouissent d’un privilĂšge quelconque par rapport aux autres impressions sensorielles, il est vraisemblable que le problĂšme doit ĂȘtre rĂ©solu de la mĂȘme maniĂšre » (p. 262). Certes il n’est aucune raison a priori de privilĂ©gier le domaine tactilo-kinesthĂ©sique, mais il est cependant cette raison a posteriori d’y chercher l’origine des impressions dynamiques que leur fonction ordinaire est prĂ©cisĂ©ment de nous renseigner sur les caractĂšres dynamiques de nos actions ainsi que des appuis et rĂ©sistances qu’elles rencontrent dans les objets auxquels elles s’appliquent. Mais, de mĂȘme que le toucher nous permet Ă©galement de percevoir des formes et des grandeurs, en correspondance avec les impressions visuelles, rĂ©ciproquement la vision peut nous fournir des impressions d’élan, de force, de poussĂ©e, de choc, etc., mais aussi de poids et de masse rĂ©sistante, et tout cela en correspondance avec les impressions tactilo-kinesthĂ©siques.

En quoi consiste alors cette correspondance ? Sans aucun recours Ă  1’« EinfĂŒhlung », il est raisonnable d’admettre que, ou bien de maniĂšre innĂ©e (hypothĂšse inutile, mais lĂ©gitime), ou bien surtout grĂące Ă  un exercice continu et quotidien dĂ©butant dĂšs les coordinations de la vision et de la prĂ©hension (3 Ă  5 mois) et dĂšs l’acquisition de l’imitation (premiĂšre annĂ©e), une assimilation rĂ©ciproque permanente se constitue entre les impressions visuelles et tactilo-kinesthĂ©siques sur les terrains oĂč cette assimilation est possible. Quant au mĂ©canisme de cette assimilation, l’analyse que l’un de nous a conduite avec J. Maroun sur la localisation de l’impact dans la causalitĂ© perceptive tactilo-kinesthĂ©sique permet d’en constituer un modĂšle fort simple : il suffit d’admettre, comme tout nous y porte aujourd’hui, que les perceptions rĂ©pĂ©tĂ©es s’organisent en « schĂšmes » transposables et gĂ©nĂ©ralisables pour que l’on comprenne que, dans les cas oĂč un mĂȘme processus extĂ©rieur et objectif donne lieu simultanĂ©ment Ă  des perceptions visuelles et Ă  des perceptions tactilo-kinesthĂ©siques (ce qui se produit dĂšs 4-5 mois dans les actions de la main sur un objet avec coordination entre la vision et la prĂ©hension), certains schĂšmes puissent ĂȘtre communs aux deux claviers ; il s’ensuit alors, avec la diffĂ©renciation, la multiplication et la coordination de tels schĂšmes, qu’un ensemble de « traductions » ou assimilations rĂ©ciproques deviennent possibles, soit pour faire correspondre une impression visuelle Ă  une impression tactilo-kinesthĂ©sique, soit l’inverse, par l’intermĂ©diaire de leurs schĂšmes communs. D’oĂč la facilitĂ©

 

avec laquelle on parvient Ă  Ă©prouver des impressions visuelles de contact, de poussĂ©e, de choc, de soliditĂ©, de rĂ©sistance, etc., impressions pouvant demeurer exclusivement visuelles en leur nature actuelle ou « synchronique » tout en relevant, du point de vue « diachronique » ou gĂ©nĂ©tique, d’une origine comportant de telles traductions ou assimilations entre les deux claviers visuel et tactilo-kinesthĂ©sique 1. En plus de l’isomorphisme des lois d’organisations sur lequel insiste Michotte (causalitĂ© tactile isomorphe Ă  la causalitĂ© visuelle et illusions gĂ©omĂ©triques communes aux deux domaines), et que nous ne nions nullement, il y aurait donc lieu de rĂ©server les possibilitĂ©s, ou d’une influence prĂ©pondĂ©rante de l’un des domaines sur l’autre lorsqu’il y a prioritĂ© gĂ©nĂ©tique, ou d’une traduction rĂ©ciproque directe lorsqu’il n’y a pas prioritĂ©. Or, en ce qui concerne la causalitĂ© perceptive, il est clair que les impressions causales tactilo-kinesthĂ©siques prĂ©cĂšdent dans le temps les impressions visuelles et l’on peut se demander s’il existerait mĂȘme des impressions causales visuelles chez des individus n’ayant jamais Ă©prouvĂ© les impressions causales tactiles.

Nous sommes donc conduits Ă  cette alternative : ou bien l’ampliation du mouvement n’est que la rĂ©sultante d’effets de champ visuels (donc d’une Gestalt exclusivement visuelle) et alors ses effets dynamiques restent inexplicables si les composantes ne sont que des relations spatio-temporelles et cinĂ©tiques, ou bien l’on invoque des impressions dynamiques pour caractĂ©riser la rĂ©sultante de cette composition (et nous pensons que Michotte a complĂštement raison de le faire), mais alors il entre des facteurs dynamiques dĂšs les relations composantes, et il faut recourir Ă  des correspondances tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles, ce qui par surcroĂźt permet de concevoir l’ampliation du mouvement comme due Ă  un jeu de compensations. En ce dernier cas, il importe de complĂ©ter la liste des facteurs dynamiques dĂ©jĂ  si bien dĂ©crits par Michotte par ceux qui se rapportent Ă  la rĂ©sistance plus ou moins passive ou active du patient B et dont de nombreuses observations nous ont permis de constater l’importance.

Ces facteurs relatifs Ă  B ne se traduisent pas nĂ©cessairement par une impression consciente et formulĂ©e de rĂ©sistance. Notons d’ailleurs que la formulation spontanĂ©e ne constitue pas un critĂšre dĂ©cisif ; peu de sujets expriment par exemple le fait que A et B sont vus comme des corps solides et rĂ©sistant au choc, alors que cette soliditĂ© est perçue par tous (dans les situations Ă©tudiĂ©es) : or, de la soliditĂ© Ă  la rĂ©sistance (non seulement au choc, mais Ă  la poussĂ©e), il y a peu d’écart. L’impression produite par B est surtout celle d’une masse plus ou moins rapidement dĂ©placĂ©e et solidairement plus ou moins lourde ou lĂ©gĂšre. Mais il s’y

1 Sur cette assimilation rĂ©ciproque, voir le § 6 de la Recherche suivante : J. Piaget et J. Maroun, La localisation des impressions d’impact dans la causalitĂ© perceptive tactilo-kinesthĂ©sique.

 

ajoute, et c’est ce qui nous paraĂźt important, que ces caractĂšres ne sont pas seulement relatifs Ă  la vitesse de B, mais aussi Ă  celle de A, donc essentiellement au rapport des deux vitesses : la formulation exacte des impressions du sujet serait donc que B est « plus ou moins aisĂ©ment dĂ©placé ». Ce caractĂšre d’ĂȘtre « aisĂ©ment dĂ©placé » est maximum dans l’entraĂźnement, minimum Ă  l’arrĂȘt et variable dans le lancement. C’est donc ce caractĂšre que nous traduirons mais en nĂ©gatif, par le terme de rĂ©sistance (R), que nous dĂ©finirons et prendrons exclusivement en ce sens subjectif et naturellement sans rĂ©fĂ©rence prĂ©cise au sens physique et objectif : nous dirons donc que R est minimum dans l’entraĂźnement, variable dans le lancement, etc.

Cela dit, pour prĂ©parer la discussion des faits particuliers et pour mieux montrer comment ces faits contenus dans les tabl. I-XX justifient les hypothĂšses prĂ©cĂ©dentes, nous allons essayer de construire le schĂ©ma des compensations possibles en jeu dans la causalitĂ© perceptive, selon les diverses configurations prĂ©sentĂ©es. Voici d’abord le symbolisme dont nous nous servirons :

I. ActivitĂ©s de l’agent (formulĂ©es en langage de pertes ou dĂ©penses puisqu’elles cessent aprĂšs l’impact). — ‱ Nous dĂ©signerons par A1 le mouvement de l’agent A (caractĂ©risĂ© par sa vitesse) avant l’impact et par A2 le mouvement de l’agent (vitesse) aprĂšs l’impact. Soit :

A1— A2 = perte de vitesse de l’agent à la suite de l’impact

a = rayon d’action (spatio-temporel) et ta = durĂ©e de l’action

T = contact (rĂ©el ou apparent) de l’agent avec le patient, mesurĂ© Ă  sa durĂ©e et donnant une impression d’action tant que l’on a T ≀ ta ; par contre T > ta donne une impression d’indĂ©pendance.

C = choc

F = impression de poussĂ©e (force) ou simplement d’action exercĂ©e sur B au moment de l’impact (lancement, dĂ©clenchement, entraĂźnement), pouvant paraĂźtre rĂ©sulter d’un choc avec contact, auquel cas on a F(T, C) mais pouvant ĂȘtre aussi indĂ©pendants de tout contact et choc.

II. RĂ©actions du patient (formulĂ©es en langage de gain puisqu’elles dĂ©butent avec l’impact). — Si B1 et B2 sont les mouvements (vitesses) de B avant et aprĂšs l’impact, on a :

B2— B1 — gain de vitesse de B à la suite de l’impact

R = rĂ©sistance (au sens de « lentement ou malaisĂ©ment dĂ©placé ») Ă  la poussĂ©e F, au moment du contact, d’oĂč R(F) avec ou sans contact, avec choc R(C) ou sans choc, dans la position initiale de B ou au cours de son mouvement B2.

L’équation gĂ©nĂ©rale de la causalitĂ© perceptive serait alors :

(1) (4i— A2) + F(T,C) = (B2— Bi) + R(T,C)

 

On voit ainsi que, mĂȘme quand la compensation n’est pas assurĂ©e par les facteurs purement cinĂ©matiques, donc mĂȘme lorsque l’on n’a pas (i41-A2) = (B2— B1), elle peut ĂȘtre rĂ©alisĂ©e d’une façon approchĂ©e par les facteurs dynamiques F et R, qui dĂ©pendent essentiellement du rapport des vitesses (outre bien entendu les prioritĂ©s spatiale et temporelle, la polarisation, etc.) et qui intĂ©ressent le patient autant que l’agent.

Cherchons maintenant à différencier cette égalité en fonction des divers cas possibles.

On aura d’abord, dans le cas de l’entraĂźnement type, (A1— j42 = 0 puisque le mouvement de l’agent demeure le mĂȘme aprĂšs l’impact. On aura, d’autre part, (B2— Ba)=B2 si le patient part de 0 ou (B2— B1~)<B2si le patient est dĂ©jĂ  en mouvement et se trouve seulement accĂ©lĂ©rĂ© par l’agent. Quand Ă  l’activitĂ© de A, on a C=0 puisqu’on n’a pas l’impression de choc, mais par contre F(T) puisque le contact demeure permanent et que A paraĂźt beaucoup plus fort que B. Le patient B semble, d’autre part, n’opposer aucune rĂ©sistance d’oĂč R→0. Comme le contact dure autant que le mouvement B2 on peut donc Ă©crire F(T) — (B2— B1), exprimant simplement par lĂ  le fait que la poussĂ©e exercĂ©e par l’agent A correspond Ă  la vitesse acquise par B aprĂšs l’impact. Soit :

(2) Entraünement : 0+F(T)=(B2— B1~)+0

et, dans le cas oĂč Bl=0 :

(2b") 0+F(T)=B2+0

La formule générale du lancement sera par contre :

(3) Lancement : A1+F(C,T)=B2+R(Ci∖T)

puisque A reste immobilisĂ© aprĂšs l’impact, d’oĂč (Λ1— A2) —    41, tandis que B2— B1=B2 quand B1=0, et puisqu’on a ordinairement T>0 et C>0. Par contre, le fait que A s’arrĂȘte aprĂšs l’impact (ou continue plus lentement) donne l’impression que B oppose une rĂ©sistance, contrairement au cas de l’entraĂźnement oĂč le mouvement de A n’est modifiĂ© en rien. On a donc R(C, T)>0. 11 faut Ă  cet Ă©gard distinguer deux possibilitĂ©s principales, B2<A et ÎČ2=rA :

(3b") Si 52<41 alors R(T, C) = (41-B2)+F(T, C)

Ce qui donne une forte impression causale puisque B paraĂźt rĂ©sister davantage que dans le cas suivant et A vaincre une grande rĂ©sistance1 (3 teQ si B2 = Λj alors R(T, C) = F(T, C)

1 11 va de soi que les termes F (force de la poussĂ©e ou de l’action de A sur B au moment de l’impact) et R (rĂ©sistance de B au moment et Ă  partir de l’impact) sont Ă  prendre au sens relatif comme tout ce qui est perceptif. Par exemple, dans l’entraĂźnement quand A2 = A1 et B2 = An l’agent A paraĂźt plus fort relativement Ă  B que dans le lancement oĂč ^B2<X^1 et A2 = 0 bien que A puisse paraĂźtre beaucoup moins fort absolument dans le premier cas que dans le second. NĂ©anmoins nous conservons aux Ă©quations leur forme additive Ă©tant donnĂ© que, perceptivement, la perte de mouvement de A (nulle

 

En ce cas on peut encore Ă©prouver l’impression de lancement, mais elle est attĂ©nuĂ©e du fait que la rĂ©sistance paraĂźt plus faible qu’en (3b") puisque la vitesse de B est plus grande (cf. plus haut tabl. IX et X). A la limite on peut avoir R(T,C)→O d’oĂč l’impression que F(T,C) tend Ă©galement vers 0. Certains sujets en viennent alors Ă  une impression de dĂ©clenchement et non plus de lancement 1, parce que l’équation A1+0=B2+0 se rapproche de celle du dĂ©clenchement (on pourrait en ce cas Ă©crire ⅛ au lieu de =).

En effet, le dĂ©clenchement correspond Ă  l’équation (oĂč le symbole→ signifie « tend vers) :

(4) DĂ©clenchement : A1+F(T, C→0) < B2+0

L’inĂ©galité < (en faveur du gain de B par rapport aux pertes de A) exprime ainsi le fait que le dĂ©clenchement n’est plus une forme stricte de causalitĂ© (impliquant conservation donc Ă©galitĂ© entre pertes et gains) puisqu’il attribue une plus grande activitĂ© au mobile B qu’à l’agent A et que cette activitĂ© n’est alors plus perçue comme rĂ©sultant de l’action de A). Il y a cependant Ă  cela une exception trĂšs frappante (tabl. IV et IV “") lorsque l’adulte perçoit des lancements avec poussĂ©e sans contact pour des rapports de vitesses B2 > A1 : mais c’est qu’alors il y a impression de compression et la faible poussĂ©e F(C) est renforcĂ©e par celle du milieu intercalaire ; B cesse alors d’ĂȘtre actif (avec autonomie) et semble expulsĂ© sans rĂ©sistance. Nous y reviendrons (§ 16).

Enfin l’arrĂȘt de A par B qui ne correspond pas non plus, du moins chez la plupart des adultes, Ă  une impression causale nette, s’exprime par l’inĂ©galité :

(5) ArrĂȘt : A1+F(T, C) > O + R(T, C)

En effet, A perd son mouvement (A1— A2 = A1) et B reste immobile. On a d’autre part, R(T, C) ≄ F(T, C) mais R est impossible Ă  apprĂ©cier perceptivement puisque B ne se meut pas. Il en rĂ©sulte que la perte de mouvement de A1 paraĂźt plus forte que le gain de B, d’oĂč l’absence d’impression causale.

Un tel schĂ©ma permet alors d’exprimer les diffĂ©rents cas possibles dont il a Ă©tĂ© question dans la partie I ou publiĂ©s par Michotte mais que nous n’avons pas tous rĂ©examinĂ©s. On se rappelle le cas paradoxal citĂ© par Michotte (p. 66) oĂč A1=30 et A2=0 ; et B1 = 15 et B2=7,5,

ou de valeur A1— A2 = A1) et l’action de A sur B au moment de l’impact par choc, poussĂ©e etc., sont deux facteurs en partie indĂ©pendants, l’un cinĂ©tique l’autre dynamique, et que F peut mĂȘme tendre vers 0 comme dans le dĂ©clenchement (ce qui annulerait les deux facteurs, y compris la diffĂ©rence de vitesse A1— A2, en cas de produit multiplicatif).

1 M. Michotte nous a communiquĂ© verbalement qu’il ne perçoit plus lui-mĂȘme que du dĂ©clenchement quand B2 = A. (rapport de vitesses 1 :1) aprĂšs avoir eu longtemps en ce cas l’impression de lancement.

 

c’est-Ă -dire oĂč la rencontre de A avec un B dĂ©jĂ  en mouvement ralentit B au lieu de l’accĂ©lĂ©rer (expĂ©rience reprise au § 8 de notre premiĂšre partie). Si alors « on peut avoir une impression de lancement parfaite », comme dit Michotte, c’est Ă©videmment que A semble provoquer une forte rĂ©sistance de B tout en modifiant son mouvement. On aura donc :

(6) A1-A2 (30— 0=30)+F(T,C=x) = B2-B1 (7,5— 15= — 7,5)+B(T, C)

OĂč R{T,C) vaut alors (A1— A2) — (B2— B1) + F(T,C) soit 37,5+x. MĂȘme en un tel cas, mĂ©caniquement absurde, une impression perceptive de compensation est donc possible, qui provoque l’impression causale. Mais nous verrons au § 17 comment le caractĂšre approximatif de cette compensation explique la diminution de l’effet avec l’ñge.

Un autre cas remarquable dĂ©crit par Michotte (Exp. 18, p. 66-7) est celui oĂč A2=40 ; B1=29 et A1=7, 15,22,25 ou 27. Or, quand A1 = 27 ou dĂ©jĂ  25, l’effet lancement fait place Ă  l’entraĂźnement. On aura donc pour les extrĂȘmes :

(7) A1-A2 (40— 27=13) + F(T,C) = B2-B1 ( = 29)+B(T, C) et (7 °, ,) A1-A2 (40— 7=33) + F{T, C) = B2-B1 {=2Q)+R{T,C)

On constate alors que, en (7) on a F>R comme dans l’entraĂźnement (2 et 2 bis), ce qui est compatible avec R=0, tandis qu’en (7bl") on a R>F (qui est incompatible avec F=0 car s’il y a rĂ©sistance il y a nĂ©cessairement poussĂ©e Ă  l’impact), ce qui est spĂ©cial au lancement.

Quant Ă  la traction (exp. 57, p. 153-4), on peut la symboliser comme l’entraĂźnement (prop. 2). Michotte prĂ©cise d’ailleurs que « les organisations structurales de ces deux formes d’impression causale sont semblables » (p. 154).

Il convient enfin de noter que le mode de formulation impliquant la rĂ©sistance R et fondĂ© sur la compensation est seul apte Ă  rendre compte de la belle expĂ©rience de H. E. Gruber sur un cas de causalitĂ© perceptive aussi coercitif (ou du mĂȘme ordre relatif de coercition) que les exemples classiques de Michotte, mais oĂč l’ampliation du mouvement semble absente ou rĂ©duite Ă  une forme assez dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e. Il s’agit d’une figure composĂ©e de deux Ă©lĂ©ments : un socle S ou pilier vertical supportant l’extĂ©mitĂ© d’une barre P (ou tablier d’un pont si l’on voit lĂ  l’extrĂ©mitĂ© d’un pont). Dans la phase initiale, S semble donc soutenir P, puis S se dĂ©place d’un Ă©cart latĂ©ral de quelques cm, et P tombe aussitĂŽt en dĂ©crivant un angle de 35-45° en pivotant autour de son extrĂ©mitĂ© opposĂ©e Ă  S. Or, il n’est que deux maniĂšres de dĂ©crire l’effet causal perçu, mais dans chacune d’entre elles on est bien obligĂ© de rĂ©duire cet effet Ă  la suppression d’une rĂ©sistance, ce qui dĂ©montre donc l’existence de R. On peut Ă  volontĂ© considĂ©rer le socle S comme l’agent A, cause du mouvement de la barre P (qui sera alors le patient B), ou considĂ©rer S

 

comme le patient B qui Ă©chappe alors Ă  l’action de pression de l’agent P. On aura donc :

(8) M(A = S) — R(A=S) = M(B = P) — F(B=P)

oĂč M(A) = dĂ©part de S, — R(A) = suppression de la rĂ©sistance de S ; M(B) = chute de P et — F(B) = suppression de la pression de P.

ou (8 b",) M(A=P) — F(A = P) = M(B = S) — R(B=S)

oĂč M(A) = chute de P, — F(A) = suppression de la pression de P, M(B) = dĂ©part du socle S et — R(B) = suppression de sa rĂ©sistance.

On constate que dans les deux modes de formulation 8 et 8 b“, on ne peut traduire l’effet causal perceptif qu’en faisant intervenir la suppression d’une rĂ©sistance, ce qui vĂ©rifie donc le caractĂšre nĂ©cessaire de ce facteur. Et par cela mĂȘme on aperçoit la gĂ©nĂ©ralitĂ© du schĂšme de la compensation, puisqu’il permet d’interprĂ©ter non seulement les exemples conformes Ă  l’ampliation du mouvement, mais encore l’effet si diffĂ©rent imaginĂ© par H.E. Gruber (que l’on considĂšre cet effet comme incompatible ou comme compatible avec l’hypothĂšse de l’ampliation).

Le schĂ©ma que nous proposons ne contredit donc nullement en lui-mĂȘme la thĂšse centrale de Michotte, mais ajoute simplement la considĂ©ration d’un facteur qu’il a jugĂ© inutile de dĂ©gager parce qu’il dĂ©sirait s’en tenir au maximum aux impressions d’origine visuelle, tandis que les correspondances tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles nous semblent rendre indispensable un tel complĂ©ment : il va de soi, en effet, que la rĂ©sistance joue un rĂŽle fondamental dans la causalitĂ© tactile, et, si la causalitĂ© visuelle emprunte dĂ©jĂ  Ă  la causalitĂ© tactile les impressions de soliditĂ©, de choc, de poussĂ©e, etc., il n’est aucune raison de leur refuser l’emprunt complĂ©mentaire de l’impression de rĂ©sistance ou de poids, sous la forme d’une plus ou moins grande facilitĂ© ou difficultĂ© Ă  ĂȘtre dĂ©placĂ©. Par exemple, dans le lancement Ă  vitesses descendantes (rapport 3 : 1 ou 6 : 1), Michotte attribue simplement le renforcement de l’impression causale Ă  « une hiĂ©rarchie descendante des vitesses qui, en accentuant la dominance de l’objet A doit accentuer en mĂȘme temps l’appartenance, contrepartie de la dite dominance » (p. 138). Mais selon les observateurs exercĂ©s il s’y ajoute cette impression assez systĂ©matique que A fournit plus de travail dans la situation 3 : 1 que dans la situation 3 : 3 (et plus de travail dans le lancement que dans l’entraĂźnement, etc.). Or il est difficile d’éprouver cette impression de « travail » sur laquelle Michotte lui-mĂȘme insiste volontiers, sans attribuer Ă  ce travail, perceptivement comme mĂ©caniquement, la signification du dĂ©placement d’un poids. De mĂȘme quand Michotte lui-mĂȘme note Ă  propos de l’entraĂźnement l’impression que l’agent A « cueille au vol » le patient B, il est difficile d’éprouver cette impression sans attribuer Ă  B une certaine lĂ©gĂšretĂ©.

 

∖

La seule divergence rĂ©elle entre Michotte et nous tient donc Ă  la question suivante : existe-t-il des impressions dynamiques d’origine visuelle, ou bien les impressions de choc, poussĂ©e, force, travail, soliditĂ©, poids et rĂ©sistance sont-elles empruntĂ©es par la vision au domaine tactilo-kinesthĂ©sique grĂące Ă  une correspondance assimilatrice ? Une telle correspondance est susceptible de jouer dans les deux sens avec rĂ©ciprocitĂ© (cf. les expĂ©riences de stĂ©rĂ©ognosie), dans tous les domaines communs au toucher et Ă  la vue, tels que celui des formes et des grandeurs. Par contre, dans le cas d’une prioritĂ© gĂ©nĂ©tique comme est sans doute celle de la causalitĂ© tactile, esquissĂ©e dĂšs les mouvements fƓtaux, sur la causalitĂ© visuelle, la correspondance se ferait dans le sens tactilo-kinesthĂ©sique → visuel plus que l’inverse.

C’est cette hypothĂšse, dont une vĂ©rification dĂ©cisive ne pourrait naturellement se faire qu’au niveau des premiers mois de l’existence, que nous allons chercher maintenant Ă  justifier, en la confrontant avec les rĂ©sultats consignĂ©s dans les tabl. 1 Ă  XX. Il s’agira donc simplement d’en estimer en chaque cas la valeur probable, comparĂ©e Ă  celle d’une interprĂ©tation purement « visuelle » (c’est-Ă -dire fondĂ©e sur l’organisation d’élĂ©ments empruntĂ©s Ă  la vision seule) de l’ampliation du mouvement.

§ 14. L’évolution des impressions causales a distance

L’impression de contact est un premier exemple, dont l’importance est d’ailleurs fondamentale pour la causalitĂ© perceptive, d’une perception pouvant ĂȘtre interprĂ©tĂ©e soit comme d’origine purement visuelle, soit comme englobant Ă  titre de composantes des correspondants visuels d’élĂ©ments tactilo-kinesthĂ©siques. C’est ainsi que deux carrĂ©s juxtaposĂ©s sont en contact purement visuel tandis que la question se pose, dans le cas de deux figures auxquelles le sujet attribue une soliditĂ© et une masse (puisqu’il peut Ă©prouver Ă  leur endroit une impression de choc) si l’impression de contact ne comporte pas de correspondants tactilo-kinesthĂ©siques (nous disons « correspondants » parce que la perception est toujours visuelle, mais donne une impression correspondant Ă  une expĂ©rience tactilo-kinesthĂ©sique).

Or, l’un des rĂ©sultats les plus clairs de notre investigation gĂ©nĂ©tique est que les relations entre le contact et l’impression causale ne sont pas les mĂȘmes chez l’enfant et chez l’adulte, et ceci Ă  deux points de vue. En premier lieu, l’enfant perçoit encore des contacts apparents pour des dĂ©calages correspondant chez l’adulte Ă  la perception d’un intervalle ; nous reviendrons sur ce problĂšme (§ 19), mais le rappelons dĂšs maintenant pour signaler qu’il est souvent difficile de dĂ©cider si en ces cas l’enfant perçoit le contact parce qu’il a une impression de poussĂ©e ou si l’ordre est inverse, tant la poussĂ©e et le contact sont indissociablement liĂ©s pour lui. En second lieu, et c’est lĂ  ce qui nous importe pour l’instant

 

, l’enfant prĂ©sente en moyenne (sauf exceptions rares) une difficultĂ© systĂ©matique Ă  Ă©prouver spontanĂ©ment une impression causale sans contact (rĂ©el ou apparent), et cela pour des raisons dont un examen minutieux et prolongĂ© nous a conduits Ă  admettre qu’elles Ă©taient bien d’ordre perceptif et ne tenaient pas simplement Ă  des facteurs d’interprĂ©tation notionnelle. Ce besoin de contact pour toute impression causale perceptive est d’autant plus frappant chez l’enfant, que celui-ci tĂ©moigne en gĂ©nĂ©ral d’une marge de tolĂ©rance un peu plus grande ou du moins d’une limite moins diffĂ©renciĂ©e que celle l’adulte dans l’attribution de la causalitĂ© aux configurations perceptives prĂ©sentĂ©es. Il convient donc que nous rĂ©examinions ce problĂšme de l’action sans contact chez l’enfant et chez l’adulte.

Mais il importe auparavant de rappeler la remarque qu’avait dĂ©jĂ  faite Yela et qui nous a constamment prĂ©occupĂ© nous-mĂȘmes : lorsque les sujets perçoivent une absence de contact entre les mobiles A et B, il arrive qu’il puissent voir la surface blanche (du disque) occupant l’intervalle entre A et B comme un troisiĂšme solide le long duquel le choc est transfĂ©rĂ©. On peut Ă  certains Ă©gards comparer une telle situation Ă  ce que Michotte a appelĂ© la « causalitĂ© instrumentale », le solide intercalaire remplissant alors la « fonction outil » entre l’agent A et le patient B (et c’est pourquoi nous avons cherchĂ© Ă  favoriser chez les enfants la formation d’une impression causale sans contact direct entre A et B en leur offrant au prĂ©alable des modĂšles d’actions par l’intermĂ©diaire de tiges rigides ou de ficelles : (voir le § 5). Mais, plus gĂ©nĂ©ralement, on peut se demander, lorsque l’espace intercalaire n’est pas perçu comme un solide (ce qui est, pensons-nous, assez exceptionnel), s’il ne constitue pas nĂ©anmoins un troisiĂšme objet A’ perçu Ă  titre d’intermĂ©diaire Ă©lastique (air ou liquide) : nous avons vu que c’est le cas en un grand nombre de rĂ©actions adultes (et exceptionnellement chez l’enfant). Lorsqu’il en est ainsi il y a alors naturellement action causale de A sur A’ et de A’ sur B mais avec effets de compression, etc., et non plus de chocs ou de poussĂ©es directes.

Pour mettre en Ă©vidence l’existence d’actions causales Ă  distance (au sens strict du terme) et non plus grĂące Ă  d’éventuels intermĂ©diaires solides, Yela a rĂ©alisĂ©, par un procĂ©dĂ© d’anaglyphes, une situation dans laquelle deux petits cercles gris de 1 cm paraissent se mouvoir dans un espace Ă  trois dimensions (avec projection sur un Ă©cran de verre) : pour des vitesses de A 25 cm/s et de B 16 cm/s, cinq sujets exercĂ©s et quelques autres ont Ă©prouvĂ© de nettes impressions causales. Mais il faut ajouter qu’en ce cas les objets paraissent flotter dans l’air et, malgrĂ© l’absence de tout intermĂ©diaire solide ou « instrument », il pourrait se faire que les sujets perçoivent les choses « comme si » il intervenait un intermĂ©diaire Ă©lastique (air), ou plus simplement par analogie inconsciente avec les situations de ce genre.

B

 

Dans ce qui suit, ce que nous appellerons indiffĂ©remment causalitĂ© sans contact ou Ă  distance ne se rĂ©fĂšre donc qu’à une absence de contact ou Ă  une distance entre les termes extrĂȘmes A et B, sans que nous puissions dĂ©cider si cette impression causale est rĂ©ellement perceptible sans intermĂ©diaire A’ comme pense l’avoir dĂ©montrĂ© Yela ou s’il intervient toujours, comme il nous semble plus probable, chez les sujets qui Ă©prouvent de telles impressions, un intermĂ©diaire solide ou Ă©lastique A’.

La question que nous allons discuter n’est donc pas celle-lĂ , mais une question qui nous semble plus importante dans la perspective de notre interprĂ©tation gĂ©nĂ©rale : que le sujet perçoive l’intervalle blanc A’ comme un vide ou comme un intermĂ©diaire gazeux, liquide ou mĂȘme solide, il va de soi que la prĂ©sence d’un tel intervalle entre l’agent A et le patient B constitue une situation perceptive toute autre que le contact (rĂ©el ou apparent) entre A et B, du point de l’assimilation Ă©ventuelle des schĂšmes de la causalitĂ© perceptive visuelle Ă  ceux de la causalitĂ© perceptive tactilo-kinesthĂ©sique. MĂȘme si le sujet est en possession des schĂšmes (ou « Gestalt ») empiriques fournis par l’expĂ©rience tactilo-kinesthĂ©sique de la compression, etc. (dĂ»s, par exemple, au maniement des pompes Ă  bicyclettes), ou de schĂšmes relatifs Ă  des intermĂ©diaires solides (causalitĂ© instrumentale), l’assimilation d’une sĂ©quence sans contact entre A et B ou d’un intervalle blanc Ă  de tels schĂšmes, comporte une transposition beaucoup plus complexe que l’assimilation de la sĂ©quence avec contact Ă  une poussĂ©e (lancement ou entraĂźnement), etc. C’est donc essentiellement de ce point de vue de la traduction du tactilo-kinesthĂ©sique en visuel que nous allons conduire la discussion qui va suivre, les rĂ©sistances des enfants Ă  percevoir une causalitĂ© sans contact pouvant ĂȘtre dues soit Ă  l’absence (pour eux) de schĂšmes tactilo-kinesthĂ©siques auxquelles cette situation visuelle pourrait ĂȘtre assimilĂ©e, soit aux difficultĂ©s d’une traduction tactilo-kinesthĂ©sique en visuel dans des conditions oĂč rien ne l’amorce du point de vue proprement visuel.

1. Les actions Ă  distance chez l’enfant. — Les deux faits remarquables qu’il s’agira d’expliquer sont, en effet, (1) que l’impression causale Ă  distance est manifestement plus rare et plus difficile Ă  obtenir chez les petits que chez l’adulte et (2) que, nĂ©anmoins, en leur faisant faire certaines manipulations prĂ©alables et en provoquant dans la mesure du possible un changement d’attitudes on parvient Ă  obtenir d’eux en des proportions variant avec l’ñge une impression d’action par intermĂ©diaires (solides ou plus rarement gazeux).

Pour ce qui est du premier de ces problĂšmes on a vu, aux § § 2 Ă  4 (tabl. II-VI) la suite des essais et tĂątonnements par lesquels ont passĂ© les recherches de l’un de nous pour dĂ©celer ces actions Ă  distance chez l’enfant. Or, malgrĂ© tous ses efforts, il reste Ă©vident que la grande majoritĂ© des sujets reste rĂ©fractaire Ă  de telles impressions tant qu’il s’agit des rĂ©actions spontanĂ©es (par opposition Ă  provoquĂ©es). Chez les sujets

 

de 6 Ă  7 ;6, par exemple, la perception d’une absence de contact semble annihiler toute possibilitĂ© de poussĂ©e entre un mobile et un autre. Ceux chez lesquels il y a encore impression causale sont ceux qui admettent un intermĂ©diaire, sauf un cas chez lequel, sans contact ni intermĂ©diaire « (71) pousse (B) quand mĂȘme » (ces derniers cas Ă©tant donc comparables aux rĂ©actions adultes). L’intermĂ©diaire est en gĂ©nĂ©ral « l’air » sans prĂ©cision sur les pouvoirs de ce souffle. Quant aux sujets (la grande majoritĂ©) qui ne voient pas de poussĂ©e sans contact, ils conservent la double impression du contact et de la poussĂ©e jusqu’à de grands intervalles, mais il suffit qu’ils perçoivent l’espace vide une premiĂšre fois pour que leur seuil de perception de l’intervalle s’abaisse et que l’impression causale disparaisse (mĂȘme pour les distances oĂč elle avait lieu Ă  cause d’un contact apparent). Ce sont ces cas Ă  propos desquels on peut se demander si c’est la perception du contact qui entraĂźne celle de la poussĂ©e ou si une perception globale et poussĂ©e commande celle du contact. 11 est Ă  noter, d’ailleurs que l’on retrouve des faits du mĂȘme genre chez certains adultes exceptionnels, tant en ce qui concerne la nĂ©cessitĂ© du contact (par exemple pour Do— 10 « Pas de poussĂ©e parce qu’ils ne se touchent pas ») qu’en ce qui a trait Ă  l’abaissement du seuil dans la perception de l’intervalle aprĂšs la perception du premier espace vide. Mais dans la grande majoritĂ© des cas l’opposition que nous venons de rappeler subsiste entre enfants et adultes.

Différentes hypothÚses sont alors possibles pour expliquer ces réactions en moyenne négatives :

(1) On pourrait d’abord supposer que la causalitĂ© perceptive de l’enfant comporte la tendance Ă  chercher un « passage sensible » (au sens confĂ©rĂ© Ă  ces mots au § 11) entre l’agent et le patient et que le contact constitue pour eux comme un symbole d’un tel passage. Mais nous n’avons rien constatĂ© en fait qui autorise une telle supposition et le contact peut servir de symbole au passage de l’action causale en gĂ©nĂ©ral sans qu’un tel passage soit nĂ©cessairement sensible : c’est donc en faveur de la productivitĂ© causale et contre les pures sĂ©quences temporelles de Hume que joue le besoin de contact, mais non pas en faveur d’un passage sensible particulier.

(2) On peut en second lieu invoquer les attitudes du sujet. Comme nous l’avons vu au § 4, le sujet peut osciller entre plusieurs attitudes dont les extrĂȘmes sont : l’une rĂ©aliste consistant Ă  prendre les objets A et B pour des objets rĂ©els, en particulier pour des objets actionnĂ©s par la machine dont l’existence est supposĂ©e Ă  l’intĂ©rieur du dispositif ; l’autre impressionniste et consistant Ă  dĂ©crire simplement l’impression ressentie (Ă©tant entendu que les figures perçues sont analogues Ă  celles qu’on voit au cinĂ©ma et ne sont Ă  dĂ©crire qu’en tant que figures). On pourra alors admettre que le manque d’impression causale sans contact est dĂ» Ă  l’attitude rĂ©aliste et que, aprĂšs manipulation des crochets, etc., l’enfant

 

revoyant l’image des dispositifs prenne une attitude plus impressionniste. Nous discuterons plus loin ce second point. Quant au premier, il reste Ă  expliquer pourquoi le contact joue un rĂŽle aussi grand dans l’attitude rĂ©aliste des petits. MĂȘme en admettant qu’au dĂ©but l’enfant perçoive les figures A et B comme actionnĂ©es par une machine mystĂ©rieuse cachĂ©e dans le dispositif, il devrait alors ĂȘtre disposĂ© Ă  accepter toutes les combinaisons y compris l’action Ă  distance (la « machine » est souvent invoquĂ©e en termes d’« électricité », etc., comme si elle Ă©tait capable de tout) : pourquoi s’en tient-il aux lancements, entraĂźnements, etc., avec contact et pourquoi l’intervalle, sitĂŽt perçu, provoque-t-il une telle rĂ©action antagoniste Ă  l’impression causale ? L’attitude rĂ©aliste n’explique la chose que par rĂ©fĂ©rence aux connexions entre les solides usuels, et non pas par rĂ©fĂ©rence Ă  la machine cachĂ©e, ce qui revient donc Ă  dĂ©placer le problĂšme et Ă  le poser sous la forme suivante : pourquoi les impressions causales liĂ©es Ă  la perception des objets rĂ©els comportent-elles chez l’enfant la nĂ©cessitĂ© d’un contact ?

(3) On pourrait alors invoquer en troisiĂšme lieu la part de l’expĂ©rience acquise : ce serait faute de modĂšles empiriques connus (aimants, etc.) que l’enfant se refuserait Ă  toute impression causale Ă  distance, tandis que l’adulte mieux prĂ©parĂ© par une expĂ©rience perceptive plus riche serait plus accessible Ă  ce genre d’impressions. Nous croyons certes Ă  l’action d’un tel facteur : il est clair, en particulier que les effets de « compression » si frĂ©quents chez l’adulte ne peuvent constituer que des Gestalt empiriques et non pas des Gestalt gĂ©omĂ©triques. Mais ce facteur n’explique pas tout : il est remarquable, en particulier, de voir combien peu nombreux sont les enfants qui utilisent le modĂšle des pompes Ă  air, des actions de souffler sur une feuille de papier, etc., qu’on leur prĂ©sente en cas de rĂ©sistance pour faciliter leur impression causale Ă  distance. La nĂ©cessitĂ© du contact semble donc tenir en partie Ă  des lois d’équilibre de la perception et ne pas rĂ©sulter uniquement des facteurs d’expĂ©rience.

(4) La vraie raison de cette exigence de contact chez l’enfant semble alors que chez celui-ci la causalitĂ© perceptive visuelle serait moins diffĂ©renciĂ©e de la causalitĂ© perceptive tactilo-kinesthĂ©sique que chez l’adulte ; cette indiffĂ©renciation relative serait renforcĂ©e par l’attitude rĂ©aliste et par le rĂŽle des Gestalt empiriques, mais tiendrait en sa source au caractĂšre global et polysensoriel des perceptions enfantines. — En effet, le lancement, l’entraĂźnement et mĂȘme le dĂ©clenchement correspondent tous, lorsqu’il s’agit d’actions avec contact, Ă  des impressions causales aussi bien tactiles que visuelles. La poussĂ©e et le choc sont des perceptions tactiles bien avant de donner lieu Ă  des impressions visuelles et ce que fournissent celles-ci consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  reconnaĂźtre visuellement les Ă©vĂ©nements qui se manifestent ordinairement de façon tactilo-kinesthĂ©sique. Toutes les impressions causales visuelles sont donc isomorphes

 

Ă  des impressions causales tactilo-kinesthĂ©siques sauf une seule exception : or, cette exception est prĂ©cisĂ©ment constituĂ©e par la causalitĂ© sans contact, car il n’existe pas de causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique Ă  distance (dans la « compression », qui donne lieu Ă  une impression tactile bien connue des cyclistes qui regonflent leurs pneus, il y a contact entre l’extrĂ©mitĂ© du piston et l’air qui se comprime). Le contact constitue ainsi Ă  la fois le modĂšle de la relation soit tactilo-kinesthĂ©sique soit visuelle et la condition nĂ©cessaire d’une causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique.

Or, il est clair que quand les sujets (adultes comme enfants) voient dans les figures A et B autre chose que des rectangles colorĂ©s mais des objets en mouvement, ils prĂȘtent Ă  ces objets, sans avoir Ă  le dire explicitement, tous les caractĂšres de l’objet tactilo-visuel : une matiĂšre, et pas seulement une forme et une grandeur, donc de la soliditĂ©, de la duretĂ© ou impĂ©nĂ©trabilitĂ©, de la rĂ©sistance, etc. (Ă  des degrĂ©s divers). On rĂ©pondra peut-ĂȘtre que le caractĂšre de rĂ©alitĂ© de ces objets pourrait tenir Ă  leur voluminositĂ©. Nous pensons avec Michotte qu’il faut distinguer la « croyance Ă  la rĂ©alité » et 1’« impression ou caractĂšre de rĂ©alité », donc l’impression perceptive 1. Or, Michotte a montrĂ© qu’en certains cas le critĂšre habituel de manipulation possible n’est pas nĂ©cessaire pour confĂ©rer l’impression perceptive de rĂ©alitĂ©, mais que celle-ci est fournie par l’orientation des lignes selon la troisiĂšme dimension, ce qui semble les faire sortir perpendiculairement du plan : d’oĂč l’impression de la rĂ©alitĂ© des volumes. Mais, dans le cas des objets A et B, on ne perçoit pas que des volumes : on perçoit des solides, ce qui est autre chose, qui se touchent, se choquent et se poussent, trois caractĂšres oĂč le caractĂšre tactilo-kinesthĂ©sique intervient nĂ©cessairement quand il s’agit de solides impĂ©nĂ©trables.

Or, si ces propriĂ©tĂ©s tactilo-kinesthĂ©siques sont encore trĂšs nettes chez l’adulte, il est trĂšs probable qu’elles sont encore plus fortement reprĂ©sentĂ©es chez l’enfant, dont on a souvent signalĂ© la nature polysensorielle des perceptions et notamment leur caractĂšre tactilo-kinesthĂ©tico-visuel relativement indiffĂ©renciĂ©. Le fait, si frappant chez les petits d’une exigence initiale de contact pour Ă©prouver une impression causale dĂ©riverait ainsi de l’indiffĂ©renciation relative entre la causalitĂ© tactile et la causalitĂ© visuelle chez l’enfant : la causalitĂ© perceptive visuelle des petits n’exprimerait que des liaisons tactilement rĂ©alisables (par opposition aux « influences » diverses qui dĂ©bordent naturellement ces frontiĂšres), tandis qu’une diffĂ©renciation plus poussĂ©e permettra ultĂ©rieurement la formation de liaisons plus spĂ©cifiquement visuelles.

Ceci nous conduit à la solution du deuxiÚme problÚme que soulÚvent les réactions des petits : comment interpréter la forme perceptive

. 1 A. Michotte, L’énigme psychologique de la perspective dans le dessin linĂ©aire, Bull. Ac. roy. Belgique, Cl. des Lettres, 5 mai 1948, p. 280.

 

d’action Ă  distance qu’ils finissent par accepter aprĂšs leurs manipulations alors qu’ils n’éprouvaient pas d’impressions analogue au dĂ©but (ceci naturellement sauf les deux ou trois cas d’impressions causales authentiques et spontanĂ©es, constituant le pendant des quelques cas nĂ©gatifs adultes) ? Il faut tout d’abord se demander si le changement survenu s’est bornĂ© Ă  rendre manifeste ou explicite une impression dĂ©jĂ  possible antĂ©rieurement, mais simplement voilĂ©e par l’attitude rĂ©aliste, donc une impression prĂ©existant virtuellement au changement, ou si celui-ci s’est accompagnĂ© de la production d’une nouvelle impression causale Ă  laquelle le sujet demeurait inapte jusque-lĂ . Or, le fait que le changement obtenu chez les petits fait passer les actions Ă  distance de 173 cas1 Ă  244 sur 270 (tabl. VI), tandis que le changement obtenu Ă  12-14 ans ne modifie les 74 cas initiaux sur 120 qu’en 79 sur 120 (alors que l’attitude rĂ©aliste est plus faible Ă  ce second niveau d’ñge que chez les petits) parle nettement en faveur de la seconde solution, c’est-Ă -dire de la formation d’impressions nouvelles et non pas de la simple actualisation d’une structure virtuelle. En quoi consiste alors cette impression nouvelle ? Sous l’influence des manipulations suggĂ©rĂ©es (blocs tirĂ©s ou poussĂ©s au moyen de crochets, camions et remorques, etc.), le sujet constate l’existence de relations causales entre objets sĂ©parĂ©s dans l’espace et reliĂ©s par des intermĂ©diaires tĂ©nus. Ces manipulations ont alors un double rĂ©sultat. L’un est de les habituer Ă  considĂ©rer les images mouvantes du dispositif des disques comme des reprĂ©sentations symboliques d’objets possibles et non pas comme des objets rĂ©els : d’oĂč la possibilitĂ© de dĂ©crire en termes de « comme si » les impressions qu’ils provoquent. Mais l’autre est de leur fournir un certain nombre de correspondants visuels de relations acceptables sur le plan indiffĂ©renciĂ© (tactilo-kinesthĂ©tico-visuel) de la manipulation : il leur suffit ensuite de revoir les images A et B qui ne comportent ni tiges ni fils ni intermĂ©diaires pour qu’elles soient perçues Ă  titre de cas limites dans lesquels les tiges et les fils ne sont plus visibles mais sont quand mĂȘme lĂ  (4 et B se comportent « comme s’ils » Ă©taient attachĂ©s par une tige, etc.) 2. Il est d’ailleurs clair que ces deux processus, l’un de changement d’attitude et l’autre de schĂ©matisation visuelle de liaisons prĂ©cĂ©demment admises sur le plan de la manipulation, sont indissociables car ils rĂ©sultent tous deux d’un mĂȘme mĂ©canisme de diffĂ©renciation.

II. Les actions Ă  distance chez l’adulte. —    L’impression causale Ă  distance est notablement plus frĂ©quente chez l’adulte que chez l’enfant (nous avons mĂȘme vu un observateur rĂ©fractaire Ă  l’impression causale par

1 Rappelons que ces chiffres comprennent dĂ©jĂ  un pour cent Ă©levĂ© de cas entraĂźnĂ©s par des manipulations Ă  partir de la fin de la sĂ©rie I d’expĂ©riences (sur cinq sĂ©ries).

2 Les modĂšles sans intermĂ©diaire solide sont beaucoup moins retenus. Rappelons que les petits restent peu sensibles aux dĂ©monstrations de pompes, d’actions dues au soufflet, etc.

 

contact l’éprouver brusquement Ă  distance). Mais un grand nombre de sujets invoquent un intermĂ©diaire transparent (gazeux ou parfois liquide), avec une proportion importante d’effets de compressions. Trois remarques sont Ă  faire Ă  cet Ă©gard.

En premier lieu les actions Ă  distance tĂ©moignent vraisemblablement Ă  la fois d’une diffĂ©renciation entre l’attitude impressionniste et l’attitude rĂ©aliste et d’une diffĂ©renciation complĂ©mentaire entre les impressions visuelles et les impressions globales tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles. NĂ©anmoins il subsiste, en ces impressions visuelles, des correspondants d’impressions tactilo-kinesthĂ©siques : telle est l’impression de poids ou de plus ou moins grande rĂ©sistance attachĂ©e soit au patient B soit au milieu intercalaire lui-mĂȘme (l’effet de compression est indissociable de certaines impressions de rĂ©sistance : par exemple, quand A se meut Ă  une faible vitesse, par rapport Ă  B, A suggĂšre un effort croissant de compression, Ă  laquelle B finit par cĂ©der brusquement aprĂšs rĂ©sistance).

En second lieu, la frĂ©quence remarquable des impressions de compression (voir tabl. IV b1’ : 76 cas pour 12 sujets dans les rapports de vitesses 1 :6 et 1 :3 contre 38 cas dans les rapports 6 :1 ou 3 :1) semblent attester que, en plus des formes gĂ©omĂ©triques, cinĂ©matiques ou dynamiques (ces derniĂšres par compensation) interviennent des formes empiriques, c’est-Ă -dire influencĂ©s par l’expĂ©rience acquise. Il est, en effet, difficile d’expliquer le rĂŽle de l’air dans les impressions perceptives des sujets par des facteurs innĂ©s ou de simples lois d’équilibre, Ă©tant entendu cependant que c’est en vertu du principe d’équilibre des compensations que le sujet puise dans son expĂ©rience cette impression d’air comprimĂ© situĂ© entre A et B (notamment, on vient de le rappeler, quand la vitesse de B dĂ©passe celle de A : nous y reviendrons au § 16).

En troisiĂšme lieu, qu’il s’agisse de distance Ă  travers l’espace vide ou d’action par intermĂ©diaire Ă©lastique et transparent, on ne note pas la moindre trace d’un « passage sensible » : le sujet ne perçoit ni mouvement phi, ni ondulation, flux, etc. MĂȘme en de tels cas d’actions Ă  distance, qui seraient spĂ©cialement favorables Ă  la vĂ©rification de la solution II (§ 11), la causalitĂ© perceptive ne consiste qu’en une pure composition de relations spatio-temporelles, cinĂ©matiques et dynamiques.

§ 15. La correspondance tactilo-kinesthético-visuelle dans les impressions de poids et leur rÎle dans le mécanisme de la compensation

Si la nĂ©cessitĂ© du contact pour l’impression causale spontanĂ©e des petits constitue un indice en faveur de l’origine tactilo-kinesthĂ©sique de la causalitĂ© visuelle, il reste Ă  vĂ©rifier que les correspondances tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles jouent encore un rĂŽle nĂ©cessaire dans les impressions causales de l’adulte. Il s’agit donc, Ă  cet Ă©gard, de discuter et d’interprĂ©ter les rĂ©sultats consignĂ©s au § 6, tabl. VIII-XIV, relatifs aux impressions de lĂ©gĂšretĂ© corrĂ©latives des vitesses apparentes, et au § 7 (prĂ©sentations verticales).

La question prĂ©alable qui se pose au sujet de ces rĂ©sultats du § 6 est naturellement de savoir si les impressions de poids sont bien de nature perceptive ou s’il s’agit d’infĂ©rences reprĂ©sentatives implicites : lenteur implique poids et rapiditĂ© lĂ©gĂšretĂ©. Or, par le fait mĂȘme que nous avons posĂ© des questions aux sujets, il est naturellement impossible d’exclure une part non nĂ©gligeable d’infĂ©rences reprĂ©sentatives donc d’interprĂ©tation notionnelle (ce qui hĂ©las est une possibilitĂ© commune Ă  tous les aspects de la causalitĂ© perceptive mĂȘme quand le sujet dĂ©crit spontanĂ©ment ses impressions). Mais de nombreux indices montrent que l’infĂ©rence reprĂ©sentative n’explique pas tout en ces attributions de poids au mobile B et que celles-ci comportent une part prĂ©pondĂ©rante d’impression perceptive, en liaison avec les vitesses relatives des mobiles A et B ainsi qu’avec les’ facteurs spatio-temporels. Le principal de ces indices est que les modifications du poids apparent sont corrĂ©latives de modifications dans l’impression causale elle-mĂȘme (tabl. VIII et XI). Dans la plupart des cas, la diminution du poids apparent du patient B va, en effet, de pair avec une augmentation de son autonomie (renforcement du dĂ©clenchement chez 6 sujets sur 11 et pour les vitesses 1 :3 du tabl. VIII diminution du lancement chez 6 sujets 6 sujets sur 11 pour les vitesses 3 : 1 du tabl. VIII, 2 lancements transformĂ©s en dĂ©clenchements au tabl. VIII et 4 sujets sur 10 non inscrits au tabl. XI), mais, quand le lancement subsiste, ou bien il est sans modification (2 sujets sur 11 au tabl. VIII et 4 ou 3 sur 10 au tabl. XI) ou bien il est « plus naturel », avec une poussĂ©e plus forte (1 sujet tabl. VII et 3 adultes tabl. XI). Or, l’une et l’autre de ces deux modifications se comprennent d’elles-mĂȘmes si l’on se rappelle que le poids apparent du patient B dans la prĂ©sentation avec masquage du point d’arrivĂ©e peut ĂȘtre comparĂ© soit Ă  celui de B dans la prĂ©sentation sans masquage, soit au poids apparent de l’agent A avec ou sans masquage de l’arrivĂ©e de B (ces deux prĂ©sentations de A pouvant d’ailleurs ĂȘtre comparĂ©es entre elles comme chez le sujet du tabl. VIII qui a vu A plus lourd avec masquage du point d’arrivĂ©e de B que sans masquage). Quand le sujet se borne Ă  voir B plus rapide et plus lĂ©ger par rapport Ă  l’autre B, l’autonomie renforcĂ©e du patient produit les modifications du premier type ; si au contraire B est vu plus rapide et plus lĂ©ger par rapport Ă  A, celui-ci semble plus fort, B moins rĂ©sistant et la poussĂ©e est renforcĂ©e. Il est vrai que, en chacun de ces cas, l’impression de lĂ©gĂšretĂ© va de pair avec celle de vitesse, ce qui semble laisser sans dĂ©cision la question des influences respectives de la perception et de l’infĂ©rence : mais, prĂ©cisĂ©ment parce que toutes les impressions se modifient solidairement — vitesses, causalitĂ© et poids — il serait bien arbitraire d’établir une

 

coupure entre ce qui relĂšverait de l’impression perceptive et de l’interprĂ©tation notionnelle, en mettant la causalitĂ© et la vitesse en deçà de cette frontiĂšre et le poids ou la rĂ©sistance au-delĂ . Notons Ă  ce propos que (tabl. XIII), quand le facteur causal est Ă©liminĂ© (deux variables simples Ă  comparer au lieu de deux couples Ă  liaison causale ou d’un couple causal et d’une variable simple), les modifications de vitesse et de poids apparents disparaissent chez l’adulte ; c’est d’ailleurs en cette suppression de ces modifications apparentes que pourrait prĂ©dominer l’influence de l’interprĂ©tation infĂ©rentielle, plus que dans le cas de leur intervention.

Un second indice en faveur du caractĂšre perceptif de la liaison entre la vitesse et la lĂ©gĂšretĂ© est le fait que l’association entre ces deux caractĂšres reste « trĂšs significative » chez l’enfant comme chez l’adulte (tabl. X) bien que la notion enfantine du « lourd » soit synonyme de force active et souvent de vitesse (on trouve d’ailleurs un 20 % chez l’enfant contre 0 chez l’adulte de cas qui relient ’« plus vite » Ă  « moins lĂ©ger »).

Admettant donc une part prĂ©pondĂ©rante d’impression perceptive dans la relation entre la vitesse et la lĂ©gĂšretĂ© il convient maintenant de chercher Ă  interprĂ©ter cette impression et Ă  dĂ©terminer son rĂŽle dans le jeu de compensations Ă©ventuelles qui caractĂ©rise la causalitĂ© perceptive.

Rour ce qui est de son interprĂ©tation, nous nous trouvons en prĂ©sence de la mĂȘme question qu’à propos de la nĂ©cessitĂ© du contact dans les impressions causales des petits, c’est-Ă -dire du problĂšme des correspondances tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles rendant compte de l’intervention de facteurs dynamiques en une configuration perçue par voie exclusivement visuelle. On se rappelle que Michotte, qui souligne sans cesse avec raison les caractĂšres de dynamisme et d’« activité » de l’agent A, est portĂ© Ă  ne caractĂ©riser le patient B que par sa seule « passivité ». Mais, si l’on peut accepter cette expression, il importe cependant de souligner le fait que la passivitĂ© est encore, si l’on peut dire, un comportement dynamique. Le mobile B ne saurait recevoir des chocs ni ĂȘtre l’objet de poussĂ©es s’il ne consistait qu’en un volume se dĂ©plaçant dans l’espace : pour autant que les sujets lui attribuent le rĂŽle d’un patient animĂ© par le mouvement de A, ils lui confĂšrent par cela mĂȘme des qualitĂ©s perceptives de soliditĂ© et de rĂ©sistance au choc. De plus, et indĂ©pendamment de toute infĂ©rence ou interprĂ©tation notionnelles, les sujets ne peuvent rĂ©agir de façon diffĂ©renciĂ©e, comme ils le font, aux diverses configurations prĂ©sentĂ©es, sans Ă©prouver l’impression, non seulement que la poussĂ©e est plus ou moins forte selon les cas, mais encore que le patient B s’y prĂȘte selon les degrĂ©s divers de « passivité » : par exemple, B est plus passif dans l’entraĂźnement que dans le lancement et moins passif encore dans le dĂ©clenchement, puisqu’il devient « actif ». Or, le seul fait qu’il existe des degrĂ©s dans la passivitĂ© oblige Ă  analyser

 

et Ă  dĂ©composer cette impression perceptive, d’autant plus que ces degrĂ©s n’interviennent pas seulement lors de la variation des rapports de vitesse, mais au cours mĂȘme du trajet parcouru par B : l’impression n’est pas la mĂȘme, en effet, dans la rĂ©gion voisine de l’arrĂȘt de B que dans la zone d’action de A partant du point d’impact, et l’impression causale est une rĂ©sultante de toutes ces impressions Ă  la fois !

Si l’on analyse alors les degrĂ©s en question de passivitĂ© du mobile B, on s’aperçoit qu’on ne saurait les sĂ©rier de façon unidimensionnelle, c’est-Ă -dire en se contentant d’une seule ligne conduisant de la passivitĂ© maximum (entraĂźnement) Ă  l’activitĂ© maximum (dĂ©clenchement). L’on peut bien, il est vrai, soutenir que B est plus actif dans le dĂ©clenchement que dans le lancement, et ordonner ainsi les intermĂ©diaires entre ces deux formes selon la dimension passivitĂ©-activité ; mais on ne saurait dire que B paraisse plus actif dans le lancement que dans l’entraĂźnement et cependant il est plus passif dans cette derniĂšre structure : la passivitĂ© prend donc ici une autre signification, et nous ne saurions mieux la dĂ©crire que par les termes dĂ©jĂ  employĂ©s au § 13 de « plus facilement poussĂ© ou dĂ©placé ». En effet, la diffĂ©rence essentielle entre l’entraĂźnement et le lancement est que dans le second cas l’agent A s’arrĂȘte ou perd sa vitesse, tandis que dans le premier il poursuit son mouvement. Si B semble moins passif dans la seconde situation que dans la premiĂšre, cela ne signifie donc pas qu’il soit plus actif (sauf Ă  faire intervenir une action causale d’arrĂȘt, ce que le sujet ne perçoit pas, du moins dans ces cas), mais bien qu’il est revĂȘtu d’une sorte de caractĂšre dynamique nĂ©gatif, que nous appelons « rĂ©sistance ».

L’impression du poids de B, solidaire du rapport des vitesses, n’est donc que la manifestation de ce caractĂšre dynamique nĂ©gatif attribuĂ© au patient et qui est le complĂ©ment indispensable du caractĂšre positif de force attribuĂ© Ă  l’agent A (tandis que quand le sujet confĂšre un poids Ă  A, ce qui lui arrive parfois spontanĂ©ment, c’est en tant que complĂ©ment de l’impression de force qu’il produit). En bref, l’équivalence rapidité = lĂ©gĂšretĂ© que nous avons notĂ©e au § 6 n’est que l’un des aspects de la traduction continuelle du cinĂ©matique en dynamique Ă  laquelle se livrent les impressions perceptives, qu’elles soient causales ou parfois mĂȘme relatives Ă  des mobiles isolĂ©s, et c’est pourquoi l’on ne saurait comprendre le mĂ©canisme de la causalitĂ© perceptive, ou de l’ampliation du mouvement qui la caractĂ©rise en gĂ©nĂ©ral, sans faire intervenir le dynamisme nĂ©gatif du patient B autant que le dynamisme positif de l’agent A.

La meilleure preuve de ce que nous avançons ainsi nous paraĂźt ĂȘtre fournie par la comparaison des impressions causales en prĂ©sentation horizontale et verticale, et, dans ce dernier cas par la comparaison des impressions Ă  la montĂ©e et Ă  la descente (§ 7). Comme nous l’avons vu

 

en ce § 7, la pesanteur (qui se rapporte donc Ă  la rĂ©sistance perceptive telle que nous l’entendons) joue alors un rĂŽle Ă©vident, que son action donne l’impression d’ĂȘtre freinĂ©e par le milieu ou Ă  vaincre par l’un ou l’autre des mobiles. Or, un fait essentiel pour cette discussion est que, en ce cas aussi des prĂ©sentations verticales, ces effets dynamiques mĂȘme lorsqu’ils sont relatifs Ă  B ne s’expriment dans le langage du sujet qu’en termes de passivitĂ© (Ă  la descente) et d’activitĂ© (Ă  la montĂ©e), c’est-Ă -dire de façon implicite et englobĂ©e en des termes plus gĂ©nĂ©raux. C’est pourquoi il est indispensable que nous les dĂ©gagions pour les formuler explicitement en nos Ă©quations symboliques, ce qui rĂ©tablit alors le jeu des compensations qui nous paraĂźt caractĂ©riser la causalitĂ© perceptive.

Cela dit, il semble bien difficile de rendre compte de ces impressions de poids ou de rĂ©sistance sans faire Ă  nouveau appel Ă  la correspondance tactilo-kinesthĂ©tico-visuelle que nous avons dĂ©jĂ  invoquĂ©e Ă  propos du rĂŽle du contact dans les impressions causales de l’enfant. Sans doute pourrait-on soutenir que, cette attribution d’un poids aux mobiles perçus Ă©tant constamment dĂ©pendante des vitesses, ce serait l’élĂ©ment cinĂ©matique visuel qui prĂ©dominerait en ce cas. Mais alors il faudrait attribuer de mĂȘme l’estimation visuelle des poids dans la phase initiale de l’illusion de poids (lorsque le sujet n’a pas encore touchĂ© les deux boĂźtes, mais s’apprĂȘte Ă  les soupeser) Ă  une pure Ă©valuation du volume en interprĂ©tant alors l’équivalence perceptive « gros = lourd » comme le produit d’une infĂ©rence notionnelle ou d’une association sortant des frontiĂšres de la perception. En rĂ©alitĂ©, pour ce qui est de l’assimilation du volume au poids comme pour celle de la rapiditĂ© Ă  la lĂ©gĂšretĂ©, on ne saurait adopter une autre position que dans le cas de la perception visuelle du choc ou de la poussĂ©e : en toutes ces situations, la vision fournit des impressions que le sujet ne saurait, non pas seulement comprendre ou interprĂ©ter notionnellement, mais mĂȘme Ă©prouver perceptivement si elles n’étaient dĂšs le dĂ©part assimilĂ©es par une correspondance, innĂ©e ou acquise mais relevant de la perception elle-mĂȘme, entre le domaine visuel et le domaine tactilo-kinesthĂ©sique. Cette correspondance assimilatrice ne consiste naturellement pas en une conjonction ou en une sĂ©quence telles que les impressions visuelles seraient accompagnĂ©es ou suivies par des impressions tactiles (comme dans les mouvements stroboscopiques entre excitants appartenant Ă  des domaines sensoriels diffĂ©rents) : il s’agit simplement, comme lorsqu’on perçoit visuellement une surface rugueuse ou lisse, de la lecture visuelle d’une qualitĂ© appartenant Ă  un autre domaine sensoriel, mais sans que la relation entre deux implique l’intermĂ©diaire de la reprĂ©sentation. Or, comme la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique connaĂźt, de la maniĂšre la plus directe, les facteurs dynamiques nĂ©gatifs (rĂ©sistance) autant que les positifs (force), il est naturel que ces deux aspects retrouvent leurs correspondants dans la

 

causalité visuelle, au sein de laquelle ils assurent alors, en liaison avec les facteurs cinématiques, le jeu des compensations qui rend compte de la conservation particuliÚre caractérisant cette structure si complexe de composition perceptive.

§ 16. Les cas paradoxaux de lancements
avec rapports ascendants de vitesses

Nous avons jusqu’ici vĂ©rifiĂ© sur deux exemples (§ 14 et 15) que les facteurs en jeu dans la composition des impressions causales ne sont pas exclusivement d’origine visuelle et fournissent ainsi de quoi rendre compte d’une compensation entre les mouvements ou le dynamisme perçus sur A et les mouvements ou le dynamisme perçus sur B. Il convient maintenant de discuter trois exemples d’impressions causales, l’une augmentant (§ 16) et les deux autres diminuant avec l’ñge (§ 17) dans lesquelles les compensations dynamiques sont indispensables pour complĂ©ter l’ampliation des mouvements comme tels.

Le premier de ces cas concerne le rapport des vitesses (tandis que l’autre est relatif Ă  la direction des mouvements). Selon le schĂ©ma de l’ampliation tout rapport de vitesses ascendant devrait ne donner lieu qu’à des impressions de dĂ©clenchement : la vitesse de B Ă©tant alors supĂ©rieure Ă  celle de A, le mouvement de A ne peut alors ĂȘtre conçu comme se conservant et celui de B ne peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une « extension » ou un « prolongement » de celui de A, puisqu’il lui ajoute de la vitesse.

Or, chez un certain nombre de sujets, quelques enfants mais un grand nombre d’adultes, on trouve pour les rapports de vitesse 1 :3 et mĂȘme 1 :6 des lancements et non pas des dĂ©clenchements. Si l’on examine par exemple le tabl. II pour le rapport 1 : 3, on trouve chez les enfants 13 poussĂ©es contre 34 dĂ©clenchements (5 poussĂ©es simples, 5 poussĂ©es par air et 3 par intermĂ©diaires solides), ce qui est peu significatif ; mais, chez l’adulte, tandis qu’avec contact (+5) on n’a aucune poussĂ©e et 10 dĂ©clenchements, on trouve sans contact 23 poussĂ©es contre 9 dĂ©clenchements (ou indĂ©pendance). D’autre part, 19 de ces 23 poussĂ©es Ă©tant des cas nets de compression, on voit donc que c’est cet effet particulier qui est en gĂ©nĂ©ral responsable de l’inversion du dĂ©clenchement en lancement (Ă  noter que chez certains sujets la poussĂ©e par intermĂ©diaire gazeux, perçue sans contact, influence ensuite l’impression causale mĂȘme lorsqu’il y a contact).1

Or, si ce lancement Ă  vitesses ascendantes ne saurait s’expliquer par l’ampliation du mouvement seul, il s’interprĂšte facilement dans un schĂ©ma

1 Il est Ă  noter en outre que la poussĂ©e donne parfois l’impression d’une accĂ©lĂ©ration de B, ce sur quoi nous allons revenir.

 

de compensation. En effet, la diffĂ©rence entre la perte de vitesse de A, soit A1— A2 = A1 et le gain de vitesse de B soit B2— B1 = B2, diffĂ©rence qui est donc de B2— A1 = x>0, est compensĂ©e par le fait que A semble presser sur un milieu compressible dont la force explosive s’ajoute Ă  l’activitĂ© de A : la vitesse supĂ©rieure de B donne alors l’impression de lĂ©gĂšretĂ© et de manque de rĂ©sistance (R→0) ; d’oĂč (si Pc = action due Ă  la compression ou au soufle, etc.) :

(9) (A1-A2)+F(Pc) = (Br-B1)+(R→0) donc

(9 ““) A1+F(Pc) = B2(>A1)+(R→0)

11 suffit par contre que F(Pc) ne soit pas perçu pour que l’inĂ©galitĂ© A1 < B2 confĂšre Ă  B l’autonomie caractĂ©ristique du dĂ©clenchement (ce qui est le cas des 9 rĂ©ponses adultes du tabl. II opposĂ©es aux 23 rĂ©ponses du type de la prop. 9). On voit ainsi que les mĂȘmes donnĂ©es spatio-temporelles et cinĂ©matiques peuvent donner lieu Ă  deux impressions fort diffĂ©rentes, selon les facteurs dynamiques attribuĂ©s Ă  A et Ă  B : l’orientation du sujet en un sens ou un autre dĂ©pend sans doute alors d’un jeu de probabilitĂ©s, peut-ĂȘtre liĂ©es Ă  la centration sur tel ou tel objet ou point de la configuration prĂ©sentĂ©e.

De mĂȘme, en l’absence d’effet de compression mais alors avec contact, l’attribution d’une lĂ©gĂšretĂ© suffisante Ă  B proportionnellement Ă  A pourrait donner l’impression que celui-ci, avançant lentement en liaison avec son poids imprime un mouvement plus rapide Ă  B qui serait alors plus lĂ©ger : c’est sans doute un phĂ©nomĂšne de ce genre qui explique les 4 poussĂ©es adultes sans compression du tabl. Il et qui permet Ă  3 des adultes du tabl. XI de percevoir une augmentation de poussĂ©e de A quand la vitesse de B paraĂźt croĂźtre. Mais ce type d’organisation est sans doute moins probable que celui dans lequel, avec ou sans contact, on perçoit l’inĂ©galitĂ© A1<B2 comme l’expression d’une autonomie de B, donc d’un dĂ©clenchement, ou que le type correspondant Ă  la prop. (9) ; la raison de cette faible probabilitĂ© est sans doute qu’il s’agit alors de confĂ©rer un poids relativement dĂ©terminĂ© Ă  A et pas seulement Ă  B. En bref, de telles compositions restent relativement indĂ©terminĂ©es sur le terrain de la causalitĂ© perceptive visuelle, tandis que dans le domaine de la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique oĂč les forces et les rĂ©sistances sont aussi bien perçues que les vitesses et les conditions spatio-temporelles, chacune de ces variĂ©tĂ©s serait univoquement dĂ©terminĂ©es par un jeu de compensations ou de non-compensations suffisamment perceptibles.

Sans contredire l’ampliation du mouvement, qui reste le cas le plus gĂ©nĂ©ral, le lancement Ă  vitesses croissantes montre donc la difficultĂ©

 

de rendre compte de tous les cas par ce schĂ©ma Ă  lui seul et la nĂ©cessitĂ© de faire appel, en plus des facteurs cinĂ©tiques et du dynamisme de l’agent A Ă  des facteurs dynamiques intĂ©ressant le milieu intercalaire A’ ainsi que le patient B, de maniĂšre Ă  obtenir un schĂ©ma complet de compensation.

§ 17. L’interprĂ©tation du lancement sans Ă©lan et du lancement avec ralentissement de B

Une seconde situation atypique montrant Ă©galement la nĂ©cessitĂ© d’un schĂ©ma de compensation est celle du lancement sans Ă©lan, sous une forme qui d’ailleurs diminue d’importance avec l’ñge au lieu d’augmenter en frĂ©quence comme l’effet prĂ©cĂ©dent.

11 s’agit, on s’en souvient (§ 5), d’une situation dans laquelle B (rouge) apparaĂźt en premier, immobile au centre de la fente. Puis A (noir) apparaĂźt Ă  sa gauche, le touchant, aprĂšs quoi B se dĂ©place Ă  droite et disparaĂźt derriĂšre un volet. L’expĂ©rience est donc analogue Ă  l’exp. 73 de Michotte (p. 222), mais avec cette diffĂ©rence, essentielle que le mouvement qui accompagne l’arrivĂ©e de A n’est pas axial, donc orientĂ© dans la mĂȘme direction que celui de B, mais lui est perpendiculaire 1. 11 va donc de soi qu’en ce cas le mouvement de B ne saurait ĂȘtre perçu comme « prolongeant » celui de A, puisque ce dernier surgit d’en bas (ou de l’arriĂšre plan). « L’ampliation, dit en effet Michotte, suppose un certain degrĂ© de similitude entre le mouvement de l’agent et le changement qui se manifeste dans le patient, sans quoi ce changement ne pourrait apparaĂźtre comme une « extension » du premier. C’est pourquoi il n’y a pas impression causale lorsque les dĂ©placements effectuĂ©s par les deux objets se font dans des directions diamĂ©tralement opposĂ©es ou du moins fort diffĂ©rentes » (p. 210). Et encore : l’impression causale « disparaĂźt totalement lorsque les directions sont perpendiculaires l’une Ă  l’autre » (p. 219).

Or, les rĂ©sultats du § 5 (tabl. VII) montrent qu’on trouve dans la situation dĂ©crite 100 % d’impression causale Ă  6-7 ans dans les cas oĂč le contact a Ă©tĂ© perçu, 80 % Ă  12-14 ans et 50 % chez l’adulte ; l’impression subsiste chez un ou deux sujets Ă  chaque Ăąge lorsqu’il y a perception d’une absence de contact.

L’interprĂ©tation la plus simple consiste naturellement alors Ă  attribuer cette causalitĂ© paradoxale Ă  un effet de contact. Un adulte a eu par exemple l’impression d’une boule de billard venant toucher la boule dĂ©jĂ  en place et la chassant perpendiculairement avec immobilisation de la premiĂšre (ce qui est possible si les choses se passent contre la

i Voir dans la Technique les précautions prises à cet égard.

 

bande et que la bande est parfaite). Mais, mĂȘme Ă  admettre cette impression que le contact s’accompagne d’un Ă©branlement lĂ©ger, il reste Ă  expliquer comment, chez les sujets Ă©prouvant une impression causale, le mouvement de A peut se conserver en s’étendant Ă  B alors que ces deux dĂ©placements rectilignes sont orientĂ©s selon un angle de 90°.

Or, en un tel cas, le seul avec le prĂ©cĂ©dent (§ 16) et avec l’effet Gruber (§ 13 prop. 8), oĂč l’on ne puisse invoquer une ampliation proprement dite (puisqu’il ne s’agit plus du mĂȘme mouvement) il semble clair que la conservation ne puisse ĂȘtre expliquĂ©e que par une compensation : d’une part, A perd un mouvement (en partie apparent, en partie rĂ©el mais sans que le sujet distingue subjectivement entre ces deux aspects) ; d’autre part, le lĂ©ger Ă©branlement produit par A, avec contact dans la grande majoritĂ© des cas, correspond Ă  une rĂ©sistance presque nulle de B (nous reprĂ©senterons donc par le symbole ≄ 0 cette faible action F de A et cette faible rĂ©sistance R de B), ce qui donne :

(10) [(A1-A2)>0] + [F(T)≄0] = [(ÎČ2-B1)=B2] + [R(T)œ0]

et rend compte ainsi des 50 % des réactions adultes.

Mais comme la longueur du trajet et la vitesse de A sont relativement indéterminées, et comme F et R peuvent tendre vers 0, on peut avoir aussi

A1 + F(T)→0 < B2+R→0

ce qui est la formule du dĂ©clenchement coirespondant au 50 % des rĂ©actions adultes. Au total, la vitesse (apparente) de l’agent A Ă©tant relativement indĂ©terminĂ©e, la compensation avec le mouvement de B n’est que possible mais non nĂ©cessaire d’oĂč le caractĂšre non coercitif de la prĂ©sente impression causale : lorsque le sujet perçoit une Ă©galitĂ© entre A1 et B2 il y a alors compensation donc causalité ; mais si le mouvement de A n’est pas Ă©galĂ© Ă  celui de B, il y a dĂ©clenchement ou indĂ©pendance.

On comprend alors pourquoi l’impression causale diminue en ce cas avec l’ñge. L’égalisation A1=B2 Ă©tant relativement arbitraire, elle ne constitue qu’une solution de simplicitĂ© et n’est la plus simple que pour des sujets peu exigeants en fait de compensation : d’oĂč le 100 % de l’impression causale Ă  6-7 ans. Elle ne s’impose au contraire qu’avec une probabilitĂ© de 50 % si l’on part de l’alternative : Ă©galitĂ© ou inĂ©galitĂ©.

Au total, cette expĂ©rience fournit une bonne illustration de la vraie nature de l’ampliation du mouvement. Si l’on attribue Ă  cette expression un sens strict impliquant l’identitĂ© qualitative du mouvement de A et de celui qui est reçu par B, ainsi que leur communautĂ© de direction, alors toute causalitĂ© perceptive n’est pas nĂ©cessairement fondĂ©e sur une ampliation du mouvement, bien que ce soit le cas dans la grande majo-

 

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JEAN PIAGET ET MARC LAMBERCIER

rite des situations : la prĂ©sente expĂ©rience constituerait alors comme le lancement Ă  vitesses ascendantes (§ 16) une exception possible Ă  la rĂšgle, dont l’effet Gruber constitue mĂȘme une exception manifeste. Si l’on interprĂšte par contre simplement l’ampliation dans le sens d’une conservation au travers des transformations, celles-ci pouvant comporter alors des rĂ©sistances diverses et ne pas impliquer nĂ©cessairement une communautĂ© de direction, en ce cas la prĂ©sente situation rentre dans la rĂšgle. Mais dans ces diffĂ©rents cas, la vraie raison de l’impression causale, autrement dit de l’ampliation au sens Ă©troit ou Ă©largi, est la compensation entre les activitĂ©s dĂ©pensĂ©es par A et les gains ou rĂ©actions de B (gain et mouvement et rĂ©action en rĂ©sistance Ă©ventuelle), ces activitĂ©s et ces rĂ©actions Ă©tant toujours perçues Ă  l’occasion de mouvements proprement dits, qu’ils soient rĂ©els ou simplement apparents.

Une troisiĂšme situation nous paraĂźt Ă©galement exiger un schĂ©ma de compensation, mais pour des raisons diffĂ©rentes : c’est l’expĂ©rience paradoxale imaginĂ©e par Michotte d’un lancement au cours duquel l’agent A rattrappe le patient B dĂ©jĂ  en marche et agit sur lui en le ralentissant au lieu de l’accĂ©lĂ©rer. En lui-mĂȘme cet effet, contrairement aux prĂ©cĂ©dents, relĂšve bien de l’ampliation des mouvements et c’est comme tel que la prĂ©sente avec raison Michotte. Mais la difficultĂ© est ici que cette impression, réétudiĂ©e par nous au § 8, diminue notablement avec l’ñge (16 et 19 sur 20 Ă  6-7 ans et seulement 8 et 11 sur 20 chez l’adulte, pour les deux combinaisons 4 :2-1 et 8 :4-1). Or, si l’ampliation Ă©tait seule en jeu on ne comprendrait pas cet affaiblissement de l’impression : dire qu’elle diminue Ă  cause de l’expĂ©rience acquise (puisqu’elle est contraire Ă  la majoritĂ© des effets quotidiens) ne suffirait pas Ă  rĂ©soudre la question, car il resterait Ă  montrer pourquoi et surtout comment l’expĂ©rience peut tenir en Ă©chec un effet d’ampliation conçu sur le mode gestaltiste, alors qu’elle agit Ă  peine sur les illusions gĂ©omĂ©triques.

Dans l’hypothĂšse du poids attribuĂ© Ă  B ou de sa rĂ©sistance perceptive (c’est-Ă -dire, par dĂ©finition, sa moindre facilitĂ© Ă  ĂȘtre poussĂ©), il est aisĂ© de formuler l’effet de compensation (cf. prop. 6 du § 13), mais en attachant Ă  B une forte rĂ©sistance, accrue par l’impact. On comprend alors que cette rĂ©sistance accrue soit facilement acceptĂ©e par l’enfant (qui est par ailleurs peu exigeant en fait de compensations) : lorsque nos sujets de 6-7 ans ont, par exemple, l’impression que A ralentit B parce qu’il lui est « rentrĂ© dedans » (terme dĂ©signant les accidents de la route), on ne peut que leur donner raison, car une auto rapide « entrant dans » une autre la ralentira certainement. Par contre l’adulte chez qui de telles assimilations anthropomorphiques sont en baisse (sans disparaĂźtre pour autant) ne parviendra Ă  un jeu de corn-

 

pensations entre le mouvement de A et la résistance de B que plus malaisément.

Or, une telle interprĂ©tation ne relĂšve pas dans le cas particulier de l’hypothĂšse pure. Outre les expressions verbales citĂ©es, qui sont dĂ©jĂ  significatives, deux faits intĂ©ressants sont Ă  invoquer conjointement pour la justifier : l’effet de recul, perçu sur A par presque tous les adultes, et la tendance de ceux-ci (plus forte que chez l’enfant) Ă  attribuer Ă  B une vitesse aussi grande aprĂšs l’impact qu’avant dans la combinaison I. Ce recul, spĂ©cial semble-t-il Ă  de telles situations, ne saurait s’expliquer par les seules combinaisons de vitesse (contraste dĂ» au ralentissement de B) puisque prĂ©cisĂ©ment celles-ci sont mal structurĂ©es. MĂȘme en l’attribuant Ă  une « subception » exacte (ou perception inconsciente), il reste qu’il y a lĂ  une double tendance : celle Ă  structurer les vitesses comme dans le lancement ordinaire (rapport de vitesses 1 : 1) et celle Ă  percevoir quelque chose d’anormal se manifestant par une sorte de choc en retour de B sur A, ce qui nous ramĂšne au poids ou Ă  la rĂ©sistance de B, conçue, rĂ©pĂ©tons-le, non pas comme un rapport physique objectif mais comme une difficultĂ© Ă  le « pousser », perçue globalement et corrĂ©lative Ă  la perte de vitesse. On comprend alors, dans l’hypothĂšse de la compensation, pourquoi cette situation peut encore engendrer un 50 % environ de « lancements » chez l’adulte, mais aussi pourquoi l’impression n’est pas plus frĂ©quente Ă©tant donnĂ© le caractĂšre trĂšs approximatif de cette compensation.

§ 18. L’interprĂ©tation des impressions semi-causales d’arrĂȘt

Notre interprĂ©tation de la causalitĂ© ne diffĂšre donc de celle de Michotte que par l’addition des deux facteurs suivants : d’une part, les facteurs dynamiques liĂ©s au patient B, notamment l’impression qu’il donne d’ĂȘtre plus ou moins aisĂ©ment ou malaisĂ©ment dĂ©placĂ© (rĂ©sistance) ; d’autre part, la continuelle correspondance assimilatrice tactilo-kinesthĂ©tico-visuelle, avec libĂ©ration ou diffĂ©renciation progressive des sĂ©quences visuelles avec l’ñge, mais sans que l’arriĂšre plan tactilo-kinesthĂ©sique fasse jamais dĂ©faut puisqu’il se traduirait (dans notre interprĂ©tation) par l’aspect dynamique d’un processus qui, s’il Ă©tait purement visuel, se rĂ©duirait aux sĂ©quences cinĂ©matiques et spatio-temporelles.

Or, de ce point de vue, comme d’ailleurs tout autant de celui de Michotte (lequel, sans recourir aux correspondances tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles sur le plan de la causalitĂ© perceptive visuelle admet cependant explicitement un isomorphisme entre la causalitĂ© perceptive visuelle et la causalitĂ© perceptive tactile), les impressions perceptives d’arrĂȘt soulĂšvent une question dĂ©licate. Il n’y a pas de doute, en effet, que sur le terrain de la causalitĂ© perceptive tactilo-kinesthĂ©sique (indĂ©pendamment des facteurs visuels), on Ă©prouve une sorte d’impression causale lors-

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qu’une masse rĂ©sistante arrĂȘte le mouvement d’un solide qui vient buter contre elle : si l’on recule des mains sa table de travail, par exemple, et qu’elle se heurte Ă  la paroi de la chambre, on ne perçoit seulement un dĂ©placement vers la paroi ou une poussĂ©e contre cette paroi ; on Ă©prouve bel et bien l’impression que la paroi rĂ©siste et arrĂȘte le mouvement de la table que l’on meut. La paroi n’est donc pas en ce cas la cause d’un mouvement, mais elle l’est d’un arrĂȘt, et elle semble mĂȘme l’ĂȘtre parfois avec un soupçon de malignitĂ© latente ! La question est alors de savoir s’il existe de mĂȘme une impression causale visuelle d’arrĂȘt, et cette question se pose mĂȘme d’une maniĂšre particuliĂšre dans l’hypothĂšse qui est la nĂŽtre et selon laquelle le dynamisme propre aux impressions causales visuelles est l’expression d’une correspondance avec les facteurs tactilo-kinesthĂ©siques.

C’est pourquoi nous avons tenu, comme on l’a vu au § 9, Ă  rĂ©examiner la question des impressions perceptives d’arrĂȘt, en choisissant une situation dans laquelle B n’est pas constamment en arrĂȘt, mais dans laquelle A et B partent ensemble et s’arrĂȘtent ensemble au point oĂč A, de vitesse supĂ©rieure, rattrappe B. Or, le rĂ©sultat obtenu, qui est d’un certain intĂ©rĂȘt thĂ©orique, demande une analyse soigneuse.

Le premier point Ă  retenir est que, comme Michotte l’a dĂ©jĂ  mis clairement en Ă©vidence, l’impression visuelle d’arrĂȘt n’est pas une impression causale comparable Ă  celles du lancement ou de l’entraĂźnement : aucun sujet ne dĂ©crit spontanĂ©ment une impression qu’il Ă©prouverait Ă  titre coercitif et qui reviendrait Ă  la formule « B arrĂȘte A ». La raison en est claire dans le schĂ©ma de l’ampliation au sens strict, puisque A ne tĂ©moigne d’aucun mouvement qui serait le prolongement de celui de B et que B ne manifeste pas de mouvement polarisĂ© sur A. Dans le schĂ©ma ordinaire de la compensation, cette absence de causalitĂ© stricte s’explique Ă©galement, puisque l’arrĂȘt de A par B signifierait que le dynamisme nĂ©gatif de B se transformerait en dynamisme positif, c’est-Ă -dire que la « rĂ©sistance » deviendrait « activité ».

Mais il n’en reste pas moins que, sitĂŽt la question Ă©noncĂ©e, une partie des adultes et presque tous les enfants reconnaissent l’impression que l’un des mobiles arrĂȘte l’autre. La question se pose naturellement alors de savoir s’il ne s’agit lĂ  que d’interprĂ©tation notionnelle ou s’il y a bien une part au moins d’impression perceptive. Or, on peut rĂ©pondre d’abord que les rĂ©ponses obtenues varient quelque peu avec les vitesses (tabl. XVII), ce qui est l’indice d’une dĂ©pendance Ă  l’égard des facteurs perceptifs : aucun adulte n’éprouve ainsi l’impression d’arrĂȘt par B Ă  la vitesse 5 tandis qu’une fraction l’admet Ă  partir de la vitesse 10. En second lieu, la nĂ©cessitĂ© d’un questionnement s’est imposĂ©e pour tant d’autres impressions relevant de prĂšs ou de loin de la causalitĂ© perceptive qu’il serait erronĂ© de se fier Ă  une correspondance simple et univoque entre les spontanĂ©itĂ© des rĂ©ponses et leur caractĂšre perceptif ainsi

 

qu’entre l’intervention indispensable des questions et le caractĂšre notionnel des rĂ©ponses : la correspondance n’est valable qu’en gros. En troisiĂšme lieu, on assiste Ă  une Ă©volution des rĂ©ponses avec l’ñge, puisque la moitiĂ© environ des enfants ont l’impression que A arrĂȘte B (contre une autre moitiĂ© acceptant que B arrĂȘte A, mais ceci Ă  nouveau en fonction de la vitesse), tandis qu’aucun adulte ne perçoit l’arrĂȘt de B comme se produisant sous l’influence de A : sans doute cette Ă©volution pourrait-elle ĂȘtre aussi le fait d’une interprĂ©tation notionnelle, mais, mĂȘme si c’était le cas, la diffĂ©rence des conceptualisations de l’expĂ©rience quotidienne aboutirait alors Ă  la formation de « gestalt empiriques » dissemblables chez l’enfant et chez l’adulte (comme on l’a dĂ©jĂ  vu Ă  propos de la compression).

Bref, on peut admettre qu’il intervient une part d’impression perceptive dans les rĂ©actions des sujets Ă  l’arrĂȘt. Il s’agit donc d’interprĂ©ter cette impression qui n’est, rĂ©pĂ©tons-le, pas strictement causale, mais qui demeure semi-causale, en un sens Ă  prĂ©ciser maintenant.

Dans l’impression causale normale A prĂ©sente deux activitĂ©s productives : il se meut (A1— A2) et il pousse (F), tandis que B acquiert un mouvement (B2— B1) et devient le siĂšge d’une activitĂ© non productive ou rĂ©action (R). Or, dans la situation de l’arrĂȘt, A ne communique aucun mouvement Ă  B et la rĂ©action de B est plus forte que l’action de poussĂ©e de A. C’est cette rĂ©action plus forte qui est alors perçue comme cause de l’arrĂȘt de A, mais au prix d’un double paradoxe : la rĂ©action devient activitĂ© et cette activitĂ©, au lieu d’enrichir A, entraĂźne la perte de son mouvement. Le lien causal est ainsi doublement inversĂ© et c’est cette inversion double que nous appellerons « semi-causalité » 1. En langage de gains et perte, A perd son mouvement et sa force de poussĂ©e, tandis que B ne gagne aucun mouvement et perd sa rĂ©action sans aucun gain pour A. On aura donc l’inĂ©galité :

(11) [(A1-A2)=3-0] + F(T) > [(B2-B1)=0-∕]+B(T)

car mĂȘme si R(T) ≄ F(T) on a A1 > (B2— B1) = 3>(— 1)

On comprend alors pourquoi il y a non seulement ni causalitĂ© mais encore ni semi-causalitĂ© spontanĂ©e nette. Mais, Ă  la suite des questions consistant Ă  demander si A semble arrĂȘter B ou l’inverse, ou si les mouvements et arrĂȘts respectifs sont indĂ©pendants les uns des autres, le sujet peut voir une compensation dans la mesure oĂč il attribue Ă  la rĂ©action de B, soit R(T), une valeur assez forte pour Ă©galer (A1-A2)+F(T). Le signe de l’égalitĂ© (=) ainsi substituĂ© Ă  l’inĂ©galitĂ© (>) dans la prop. (11), autrement dit la compensation des actions et rĂ©actions suffit alors Ă  provoquer cette impression de ce que nous qualifions

1 Dans l’effet Gruber (prop. 9), il y a par contre causalitĂ© complĂšte, car la suppression de l’arrĂȘt de B (suppression de R) entraĂźne un mouvement de A (si B = P et A = S).

 

de semi-causalitĂ© chez un certain nombre de sujets ; mais comme une telle compensation est relativement arbitraire et non coercitive, elle n’est alors perçue que par une partie de ceux-ci. Il suffit nĂ©anmoins, en cette situation comme en celle du lancement sans Ă©lan, que la compensation soit possible quoique arbitraire, pour qu’elle soit acceptĂ©e par une fraction des sujets oscillant autour de 50 %.

Quant Ă  la curieuse impression Ă©prouvĂ©e par une importante fraction des enfants, suivant laquelle c’est A qui arrĂȘte B (impression augmentant avec les vitesses absolues), et cela indĂ©pendamment des prioritĂ©s temporelles (tabl. XVIII), elle dĂ©pend comme suit des chocs et poussĂ©es (tabl. XVIII bl,) : tandis que dans les cas oĂč B arrĂȘte A, il y a 24 impressions avec choc ou poussĂ©e de A, contre 19 sans l’un ni l’autre, dans les cas oĂč A arrĂȘte B, il y a 26 impressions avec choc ou poussĂ©e de A, contre 9 sans l’un ni l’autre (soit environ 3 fois plus). On ne saurait donc expliquer cette derniĂšre impression que comme une sorte d’influence dynamique ou animiste, exercĂ©e par A sur B (A arrĂȘte B comme un coureur en arrĂȘte un autre dans un jeu), et cela sans exigence freinatrice d’une compensation exacte. Avec l’ñge au contraire, cette impression disparaĂźtrait sous l’effet des exigences de la compensation, qui aboutissent soit Ă  la suppression de toute action mĂȘme semi-causale, soit Ă  une impression de semi-causalitĂ© (selon le sens dĂ©fini plus haut). On peut considĂ©rer cette exigence progressive de compensation comme une sorte de logique de la perception, qui se refuse Ă  voir en un arrĂȘt le produit d’un choc, de mĂȘme que, dans le dĂ©clenchement, elle se refuse Ă  voir en un dĂ©placement plus rapide la prolongation d’un mouvement moins rapide.

§ 19. Les diffĂ©rences entre les impressions causales de l’enfant et celles de l’adulte

Les diffĂ©rences entre enfants et adultes (Ă©tant entendu qu’il s’agit de diffĂ©rences moyennes et qu’on trouve des enfants exceptionnels avancĂ©s et des adultes exceptionnels conservant les mĂȘmes caractĂšres que l’enfant) se rĂ©duisent Ă  deux principales, probablement solidaires l’une de l’autre : (a) les facteurs tactilo-kinesthĂ©siques et les facteurs visuels de la causalitĂ© perceptive sont Ă  la fois plus indiffĂ©renciĂ©s et en moins bonne correspondance entre eux chez l’enfant que chez l’adulte ; (b) ne parvenant qu’à une structuration approchĂ©e ou moins aisĂ©e que l’adulte, l’enfant Ă©prouve des impressions causales un peu moins diffĂ©renciĂ©es, un peu plus Ă©tendues, et moins exigeantes du point de vue de la compensation des composantes cinĂ©matiques et dynamiques.

L L’interprĂ©tation des difficultĂ©s de la structuration chez l’enfant. —    Pour juger des donnĂ©es relatives Ă  la structuration chez l’enfant, il convient

 

d’abord de se dĂ©faire de deux prĂ©suppositions gratuites. La premiĂšre consisterait Ă  concevoir les rapports de la structuration avec l’impression causale Ă  laquelle elle conduit sur le modĂšle d’un ajustement prĂ©alable permettant d’apercevoir un tableau existant indĂ©pendamment de lui (par exemple l’ajustement de lunettes d’approche conduisant, sitĂŽt terminĂ©e la mise au point, Ă  la dĂ©couverte d’un horizon lointain jusque-lĂ  indistinct). En rĂ©alitĂ© l’enfant introduit dĂ©jĂ , Ă  chacune des Ă©tapes de sa structuration, des « activitĂ©s », des influences et mĂȘme des liaisons causales diverses, dont l’étape finale peut hĂ©riter en partie ; et, lors de cette phase finale, il peut y avoir encore (et chez l’adulte comme chez l’enfant), mutuelle dĂ©pendance entre la structuration et l’impression causale : il est, par exemple, impossible de dĂ©cider si un enfant perçoit un contact apparent parce qu’il Ă©prouve une impression de poussĂ©e ou si c’est le contact perçu qui dĂ©termine la poussĂ©e, car l’impression causale est une rĂ©sultante de tous les facteurs de la structuration, qui rejaillit sur ces composantes et peut les modifier en retour.

La seconde prĂ©supposition dont il convient de se mĂ©fier consisterait Ă  considĂ©rer les reproductions motrices dont nous nous servons pour juger de la structuration (reproduction au moyen de plots dĂ©placĂ©s Ă  la main des Ă©vĂ©nements perçus visuellement sur le dispositif) comme demeurant Ă©trangĂšres Ă  la structuration elle-mĂȘme. Certes cette reproduction est souvent symbolique et s’attache davantage Ă  rendre l’impression globale reçue (prise naturellement pour l’expression de la rĂ©alitĂ©) qu’à analyser terme Ă  terme les sĂ©quences visuelles. Mais ce langage gestuel, aussi Ă©quivoque souvent que le langage verbal qui accompagne les descriptions, est rĂ©vĂ©lateur dans ses lacunes autant que dans ses rĂ©ussites : il fournit, en effet, une indication prĂ©cieuse sur le degrĂ© de correspondance existant chez l’enfant (degrĂ© souvent trĂšs faible) entre la motricitĂ© manuelle, d’une part, avec son clavier tactilo-kinesthĂ©sique particulier, et la perception visuelle, d’autre part, comportant une solidaritĂ© Ă©troite entre la lecture des indices perceptifs et une adaptation plus ou moins poussĂ©e de la motricitĂ© occulaire aux mouvements perçus.

Or, Ă  commencer par lĂ , un des rĂ©sultats les plus instructifs des reproductions manuelles que nous avons demandĂ©es aux enfants a Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment de nous montrer combien est difficile chez les petits la traduction motrice des sĂ©quences visuelles : au lieu d’une correspondance terme Ă  terme entre les Ă©lĂ©ments des deux domaines bien diffĂ©renciĂ©s, on se trouve en prĂ©sence d’une indiffĂ©renciation ou d’une dĂ©pendance mutuelle relatives, qui fait obstacle simultanĂ©ment Ă  l’analyse et Ă  la correspondance dĂ©taillĂ©es. Il existe, il est vrai, une difficultĂ© prĂ©alable chez les plus jeunes sujets, qui est de transfĂ©rer les mouvements perçus au plan horizontal de la table sur laquelle sont placĂ©s les plots servant Ă  la reproduction : aussi arrive-t-il que les petits prĂ©fĂšrent garder les

 

plots en l’air, dans l’alignement des stimuli, en les faisant monter et descendre. D’autres les alignent sur la table sans les dĂ©placer, ou se contentent de dĂ©placements minimes ou au contraire occupent toute la largeur de la table. Plusieurs cas ne font pas revenir les plots au mĂȘme endroit, comme dans la prĂ©sentation visuelle, mais les dĂ©placent au fur et Ă  mesure. Mais une fois vaincues ces difficultĂ©s prĂ©alables, le grand obstacle Ă  la structuration est constituĂ© par les mouvements stroboscopiques parasites, encore trĂšs frĂ©quents Ă  4-5 ans Ă  la vitesse moyenne de 30 tr/min, qui donnent lieu Ă  des reproductions motrices comme les mouvements rĂ©els. RĂ©ciproquement, la motricitĂ© comme telle impose ses tendances, par exemple une prĂ©fĂ©rence assez systĂ©matique pour la symĂ©trie des dĂ©placements. Or on est surpris de constater qu’aprĂšs une reproduction correcte, ces tendances de nature motrice rĂ©apparaissent et font rĂ©gresser la structuration (aidĂ©es en cela par les mouvements apparents). La perception visuelle et la motricitĂ© ne semblent ainsi pas encore entiĂšrement indĂ©pendantes. Des tendances Ă©galement frĂ©quentes dans la reproduction consistent Ă  nĂ©gliger la seconde phase ou Ă  reproduire le lancement comme un entraĂźnement avec accompagnement de B par A ; ou encore Ă  faire partir B seul mais avec retour de A Ă  son point de dĂ©part ; ou enfin Ă  admettre que A accompagne B sur un court espace (comme un rayon d’action concrĂ©tisĂ©), ce qui lui « donne un petit Ă©lan », etc. En tous ces cas on retrouve Ă  des degrĂ©s divers une interfĂ©rence des facteurs visuels et moteurs.

On comprend alors les faits consignĂ©s au § 10 ainsi que dans les tabl. XIX-XX. Pour structurer correctement la configuration prĂ©sentĂ©e il faut ĂȘtre Ă  mĂȘme de suivre du regard chacun des deux mobiles, de les comparer entre eux, de les sĂ©grĂ©ger en assurant Ă  chacun son identitĂ©, donc de les localiser l’un par rapport Ă  l’autre, et enfin d’estimer les espaces intercalaires variables (diminuant dans le rapprochement et augmentant dans l’écartement). A ces conditions seulement peuvent ĂȘtre repĂ©rĂ©s les indices spatiaux, temporels et cinĂ©tiques du systĂšme, qui se doubleront alors des caractĂšres dynamiques positifs (actions de A) et nĂ©gatifs (rĂ©actions de B). Les obstacles Ă  la structuration sont, par consĂ©quent, le caractĂšre global de la perception enfantine, qui s’oppose Ă  la sĂ©grĂ©gation et Ă  l’analyse des positions, et l’inadaptation relative des mouvements oculaires (en vitesse et en ajustement) 1, qui contrecarre l’analyse des dĂ©placements, dont Ă©galement des positions, et la sĂ©grĂ©gation. Ces deux obstacles du syncrĂ©tisme et de l’insuffisante mobilitĂ© oculaire se rĂ©duisent d’ailleurs Ă  un seul facteur gĂ©nĂ©ral : des activitĂ©s perceptives insuffisamment dĂ©veloppĂ©es, tant du point de vue de l’exploration (d’oĂč le syncrĂ©tisme) que de celui des transports et comparaisons Ă  distance. On comprend immĂ©diatement alors que, en un domaine oĂč interfĂšrent les facteurs visuels et les

1 Voir la Rech. XIII (Effet Auersperg-Buhrmester).

 

facteurs tactilo-kinesthĂ©siques (ces derniers Ă©tant Ă  l’origine des impressions de choc, de poussĂ©e, d’activitĂ© et de rĂ©sistance), les conditions d’une activitĂ© perceptive suffisant Ă  la structuration des donnĂ©es ne se rĂ©duisent pas Ă  celles d’une simple analyse visuelle, mais englobent nĂ©cessairement la possibilitĂ© d’une reproduction motrice. Une telle reproduction ne joue pas seulement en ce cas le rĂŽle d’une traduction : elle consiste, en effet, ce qui constitue une fonction beaucoup plus importante, Ă  conduire le sujet aux sources tactilo-kinesthĂ©siques d’une partie de ses impressions visuelles et Ă  lui permettre d’instituer un Ă©change entre les donnĂ©es visuelles et les donnĂ©s motrices jusqu’à la constitution d’une structure susceptible d’engendrer les impressions causales. C’est pourquoi l’indiffĂ©renciation relative que nous notions Ă  l’instant entre les Ă©lĂ©ments tactilo-kinesthĂ©siques et moteurs, d’une part, et les Ă©lĂ©ments visuels, d’autre part, constitue simultanĂ©ment un obstacle Ă  la structuration et un obstacle Ă  cette correspondance terme Ă  terme entre domaines diffĂ©renciĂ©s qui est nĂ©cessaire Ă  la causalitĂ© perceptive.

Au contraire, au fur et Ă  mesure de la diffĂ©renciation entre les deux domaines, le sujet perçoit visuellement sur le dispositif prĂ©sentĂ© ce qu’il est capable de reproduire manuellement sous une forme tactilo-kinesthĂ©sique et motrice, et cette correspondance terme Ă  terme constitue Ă  la fois un adjuvant pour la structuration, puisque le regard analyse d’autant mieux les sĂ©quences correspondant Ă  une recomposition manuelle possible, et un facteur de production des impressions causales, puisque celles-ci comportent un jeu de compensation entre des actions et des rĂ©actions, dont une bonne partie des Ă©lĂ©ments n’ont de signification qu’en rĂ©fĂ©rence aux expĂ©riences tactilo-kinesthĂ©siques intervenant par ailleurs dans la reproduction. On voit ainsi qu’il n’était pas exagĂ©rĂ© de considĂ©rer la structuration comme la phase d’organisation prĂ©alable de la causalitĂ© perceptive et non pas comme un simple ajustement permettant de repĂ©rer la prĂ©sence de liaisons lui prĂ©existant toutes faites. C’est ce que nous allons contrĂŽler dans le cas particulier de la structuration du contact.

II. Les diffĂ©rences relatives Ă  la perception du contact et Ă  son rĂŽle dans l’impression causale. —    L’un des rĂ©sultats les plus nets et les plus gĂ©nĂ©ralement constants de notre recherche a Ă©tĂ© que les enfants perçoivent plus facilement que l’adulte un contact apparent pour des dĂ©calages nĂ©gatifs (de — 5 Ă  — 40) et qu’ils perçoivent plus facilement aussi un contact rĂ©el pour les dĂ©calages de 0 Ă  +10 (voir Ă  ce sujet les tabl. I Ă  V et VII). Il s’agit maintenant de chercher Ă  expliquer ce double phĂ©nomĂšne.

Michotte attribue le retard de la perception du contact rĂ©el chez l’adulte Ă  la « montĂ©e des excitations », c’est-Ă -dire au temps que prend une excitation sensorielle pour influencer la perception correspondante. Mais, si ce facteur joue certainement un rĂŽle, il est difficile

 

de le croire suffisant pour l’ensemble des faits observĂ©s. Les adultes que nous avons examinĂ©s n’étant point ĂągĂ©s mais consistant en jeunes psychologues, il est douteux que la montĂ©e des excitations soit systĂ©matiquement plus lente chez eux que chez les enfants de 4 Ă  8 ans (surtout en ce qui concerne les plus jeunes qui ont besoin de vitesses absolues trĂšs faibles pour que la structuration soit possible). L’explication proposĂ©e, qui serait suffisante si le phĂ©nomĂšne Ă©tait le mĂȘme Ă  tout Ăąge se heurte donc Ă  une difficultĂ© gĂ©nĂ©tique et il convient de trouver d’autres raisons qui puissent rendre compte Ă  la fois du retard des adultes et l’avance des enfants.

On pourrait invoquer en second lieu l’acuitĂ© visuelle, mais elle semble suffisante d’aprĂšs les quelques contrĂŽles effectuĂ©s. Un troisiĂšme facteur pourrait ĂȘtre la persistance sensorielle, lors du mouvement du regard reliant A Ă  B : mais alors, si l’on comprend que l’enfant puisse voir un contact avant qu’il ne se soit produit, cela n’explique pas le retard des adultes.

Il est donc probable qu’il faut faire intervenir l’insuffisance de prĂ©cision dans l’ajustement du regard aux objets en mouvement et le jeu des centrations soit sur les mobiles soit sur les espaces vides : le problĂšme du contact serait ainsi Ă  poser en termes de dĂ©localisation comme lorsqu’il y a suppression de l’espace intercalaire entre les positions successives du carrĂ© dans l’effet Auersperg-Buhrmester (stade de la croix simple)1. Autrement dit, le contact apparent (en l’absence de contact rĂ©el) proviendrait d’une dĂ©localisation de A qui serait collĂ© Ă  B par suppression de l’intervalle non centrĂ©, tandis que l’absence de perception d’un contact rĂ©el rĂ©sulterait d’une dĂ©localisation de B (ou de A ou des deux) provenant elle-mĂȘme d’une centration sur l’intervalle non encore effacĂ©e au moment oĂč, en fait, A a dĂ©jĂ  rejoint B.

En fait, le fond sur lequel se dĂ©tachent les mobiles A et B peut ĂȘtre rĂ©parti en cinq espaces, dans l’ordre de succession de gauche Ă  droite : (1) l’espace extĂ©rieur Ă  gauche de A ; (2) l’espace intercalaire dĂ©croissant entre A et B avant l’arrĂȘt de A ; (3) l’espace intercalaire fixe entre A et B, Ă  l’arrivĂ©e de A si les mobiles n’entrent pas en contact ; (4) l’espace intercalaire croissant entre A immobile et B s’éloignant de lui ; (5) l’espace extĂ©rieur Ă  droite de B. On ne voit jamais simultanĂ©ment que 1, 2, 5 ou 1, 3, 5 ou 1, 4, 5 et nous appellerons i l’espace intercalaire pouvant prendre ainsi les formes 2, 3 ou 4.

Or, ces espaces, dont la perception est nĂ©cessaire Ă  la localisation de A et de B et sans doute aussi Ă  l’estimation de leur vitesse (raccourcissement de 2 et allongement de 4) peuvent ĂȘtre fixĂ© de diverses façons, dont certaines privilĂ©giĂ©es, ou ne pas ĂȘtre fixĂ©s Ă  cause de la centration sur A ou sur B. L’espace Ă©tant caractĂ©risĂ© par ses frontiĂšres il pourra

1 Voir la Recti. XIII.

 

ĂȘtre fixĂ© au milieu ou plus prĂšs de l’une des frontiĂšres que de l’autre, avec, Ă  la limite, fixation sur le cĂŽtĂ© du mobile qui le borne. On aura donc un grand nombre de possibilitĂ©s de fixations pouvant se succĂ©der ou s’éliminer avec modifications continuelles quand A et B sont en mouvement, et c’est de ces centrations que dĂ©pendront non seulement les localisations de ces mobiles mais encore certains effets liĂ©s Ă  l’intervalle (comme les compressions, etc., en cas d’intervalle perçu ou la poussĂ©e avec contact apparent en cas de suppression de l’intervalle).

D’un tel point de vue, le retard de l’adulte dans la perception des contacts pourrait donc s’expliquer par un effort de localisation aboutissant Ă  valoriser (par centration directe ou par attention) l’intervalle i dĂ©croissant, d’oĂč surestimation de l’espace (3) quand il y a intervalle fixe momentanĂ©, et ralentissement de l’extinction de l’espace (2) en cas de contact rĂ©el (ce mĂ©canisme n’excluant pas le facteur de la montĂ©e de l’excitation, mais le favorisant au contraire).

Quant aux petits, dont la structuration gĂ©nĂ©rale prĂ©sente dĂ©jĂ  les difficultĂ©s que l’on a vues, leur intĂ©rĂȘt est moins portĂ© sur la localisation des mobiles que sur leur activitĂ©, dans le sens notamment du point d’arrivĂ©e de A ou du but vers lequel il tend (comme dans les estimations de la vitesse ou de la longueur des trajets en gĂ©nĂ©ral, dans lesquelles le point d’arrivĂ©e joue un rĂŽle privilĂ©giĂ©) 1. Sautant alors d’une centration sur A Ă  une centration sur B ils nĂ©gligent l’espace intercalaire (2) et surtout (3) au point de ne plus percevoir ce dernier, d’oĂč le phĂ©nomĂšne du contact apparent.

Mais il faut insister sur le fait que ce mĂ©canisme d’ordre visuel est Ă©troitement solidaire, chez l’enfant, de l’expĂ©rience motrice ou tactilo-kinesthĂ©sique correspondante : le mouvement de A polarisĂ© sur B est d’emblĂ©e perçu en termes d’élan et d’élan dirigĂ©, de telle sorte que le contact avec B ou la poussĂ©e sur B constituent dĂšs le dĂ©part une composante essentielle de ce mouvement, perçu visuellement, mais Ă  titre de lecture d’une expĂ©rience dynamique familiĂšre. C’est pourquoi l’on peut Ă  juste titre se demander en bien des cas si c’est la perception du contact apparent qui engendre l’impression de poussĂ©e ou si c’est au contraire cette impression, esquissĂ©e au cours mĂȘme du mouvement de A qui favorise l’illusion du contact. En de tels cas la seule rĂ©ponse valable est sans doute le recours Ă  un cercle reliant les deux facteurs l’un Ă  l’autre en une interdĂ©pendance, dont l’existence est d’autant plus probable que, comme nous l’avons vu, toute la structuration (et non pas seulement celle du contact) tĂ©moigne de telles interfĂ©rences entre les facteurs visuels et les facteurs tactilo-kinesthĂ©siques ou moteurs.

On comprend alors sans peine pourquoi les mĂȘmes sujets de 4 Ă  8 ans ont tendance Ă  subordonner leurs impressions causales Ă  la per-

1 Cf. J. Piaget, Les notions de mouvement et de vitesse chez l’enfant, Paris (P.U.F.).

 

ception d’un contact, apparent ou rĂ©el : cette exigence du contact et la frĂ©quence des contacts apparents ne constituent, au total, que les deux aspects insĂ©parables d’un mĂȘme phĂ©nomĂšne dont les racines sont donc Ă  chercher dans l’indiffĂ©renciation relative des domaines visuel et tactilo-kinesthĂ©sique.

III. La plus grande activitĂ© attribuĂ©e aux mobiles et l’indiffĂ©renciation relative des diverses formes de causalitĂ©. — On pourrait croire, au premier abord, que les difficultĂ©s de la structuration chez l’enfant et les exigences d’un contact pour la constitution d’une impression causale aboutissent Ă  une limitation du domaine de la causalitĂ© par rapport aux rĂ©actions des niveaux d’ñge supĂ©rieurs. Il n’en est rien et les mĂȘmes facteurs d’indiffĂ©renciation tactilo-kinesthĂ©tico-visuelle qui sont sans doute responsables des phĂ©nomĂšnes prĂ©cĂ©demment rappelĂ©s, engendrent au contraire Ă  la fois une sorte d’extension du domaine de la causalitĂ© enfantine (Ă  part les actions sans contact) et une indiffĂ©renciation relative des formes de cette causalitĂ©, mais avec, en retour, une moindre exigence dans l’estimation des compensations entre l’action et la rĂ©action.

En effet, selon divers indices dont nous allons faire la critique, les jeunes enfants semblent Ă©prouver l’impression que les mobiles A et B ont une activitĂ© lĂ©gĂšrement supĂ©rieure Ă  celle que nous percevons dans les mĂȘmes situations. Si cela Ă©tait vrai, cela signifierait que, dans le lancement, le patient B est un peu plus actif, ce qui aboutirait Ă  rapprocher quelque peu l’impression enfantine du lancement de celle du dĂ©clenchement ; d’autre part l’agent A Ă©tant lui-mĂȘme plus actif, il acquiert ainsi en certains cas un rĂŽle voisin de celui qu’il joue dans l’entraĂźnement. Le rĂ©sultat de cette plus grande activitĂ©, si notre interprĂ©tation est exacte, serait donc : (1) que les trois impressions typiques d’entraĂźnement, de lancement et de dĂ©clenchement seraient un peu moins diffĂ©renciĂ©es chez l’enfant que chez nous et (2) qu’en chacune des trois pourrait se produire en certain cas une sorte d’action rĂ©ciproque entre A et B sans que le premier soit seul actif comme c’est le cas dans les deux premiĂšres de ces impressions causales.

Aucune mesure exacte ne permet malheureusement de dĂ©cider, chez l’enfant, du degrĂ© de diffĂ©renciation de ces trois impressions, car il est nĂ©cessaire de passer par l’intermĂ©diaire du langage : or, le langage enfantin soulĂšve, comme on s’en doute, les plus graves difficultĂ©s d’interprĂ©tation en un domaine aussi dĂ©licat que celui de la causalitĂ© perceptive oĂč il s’agirait de dissocier constamment ce qui est perçu en fait et ce qui est simplement interprĂ©tĂ©e par la reprĂ©sentation. NĂ©anmoins le langage lui-mĂȘme de l’enfant constitue un premier indice en vertu des classifications qu’il utilise en propre et qui diffĂšre souvent singuliĂšrement de celles dont nous nous servons. On pourrait faire en particulier toute une Ă©tude sur les divers sens du mot « pousser », qui vont du choc

 

Ă  la traction ou Ă  l’action d’arrĂȘter et de la pression matĂ©rielle Ă  la simple influence, cette indiffĂ©renciation sĂ©mantique correspondant sans doute (mais cela n’est pas certain et pourrait tenir Ă  l’expression seule) Ă  une moins grande diffĂ©renciation perceptive. Mais il y a, d’autre part, tout ce qui n’est pas exprimĂ©.

Voici par exemple un enfant qui dit : « Ils {A et B) marchent ensemble, ils se disent au revoir, l’autre part chez lui. Le noir arrive vers le rouge, il part et le rouge rentre chez lui. » Quand on lui demande s’il le pousse, il rĂ©pond « Oh ! Oui », comme si cela allait de soi, mais il ne l’a pas dit spontanĂ©ment. Il y a alors deux interprĂ©tations possibles : (1) le sujet Ă©prouve une impression perceptive bien diffĂ©renciĂ©e de lancement, mais il la traduit en un langage animiste qui reste pure affaire d’expression ou Ă  la rigueur de conceptualisation ; (2) l’enfant perçoit bien du lancement, mais, en prĂȘtant Ă  l’agent A au moins autant d’activitĂ© que nous le ferions, il attribue au patient B un peu plus d’activitĂ© que nous et Ă©prouve donc une impression causale moins diffĂ©renciĂ©e du dĂ©clenchement que ce n’est le cas chez l’adulte. Or, ces deux interprĂ©tations possibles sont celles entre lesquelles on hĂ©site constamment, mĂȘme quand les enfantĂ© emploient spontanĂ©ment le mot « pousse » ou un Ă©quivalent.

Voici quelques-unes des expressions spontanĂ©es employĂ©es par les enfants de 4-5 ans au cours de la structuration et avant son achĂšvement : « Ils viennent et ils s’en vont, ils s’amusent, ils se balladent, ils nagent comme sur l’eau, ils s’amusent au petit train, ils roulent et se poussent, ils se courent aprĂšs, ils se tapent, ils se rencontrent, ils se tapent l’un contre l’autre, ils se cognent, l’un bouge l’autre (5 ; 11), le noir cogne le rouge et le fait partir (5 ; 10). » On constate que, Ă  part ces deux derniĂšres actions unilatĂ©rales de poussĂ©e, toutes les autres expressions traduisent des mouvements indĂ©pendants mais actifs, des influences diverses, des actions mutuelles et des actions intermĂ©diaires entre le lancement et le dĂ©clenchement. Il convient donc de remarquer que les dĂ©fauts de centration et d’estimation de la vitesse des transports, sur lesquels nous avons insistĂ© Ă  propos de la structuration (I et II), loin d’ĂȘtre contradictoires avec la plus grande activitĂ© prĂȘtĂ©e par l’entant aux mobiles en constituent au contraire et paradoxalement un des facteurs : en effet, le fait de sauter plus ou moins irrĂ©guliĂšrement d’un mobile Ă  l’autre avec un ajustement moteur insuffisant pour suivre le dĂ©tail aboutit Ă  prĂȘter Ă  ces mobiles divers mouvements spontanĂ©s et diverses activitĂ©s (sans reparler des mouvements stroboscopiques que ce manque d’analyse favorise), tandis que des centrations mobiles plus adaptĂ©es favorisent la causalitĂ© mĂ©canique en opposant les rĂ©ctions passives de B aux mouvements actifs de A. Or, comme nous l’avons dĂ©jĂ  notĂ©, il est fort peu probable que l’impression causale finale rĂ©sultant d’une structuration achevĂ©e n’hĂ©rite pas d’une partie des impressions

 

Ă©prouvĂ©es au cours mĂȘme de cette structuration et soit exactement de mĂȘme nature que quand elle s’impose dĂšs le dĂ©part. Etant prĂ©cĂ©dĂ©e par des impressions multiples d’activitĂ©s (mouvements indĂ©pendants, poursuites, rencontres, actions mutuelles, etc.), il est peu vraisemblable qu’une fois atteint l’effet de lancement, il ne subsiste rien des perceptions antĂ©rieures. Lorsque cet effet est obtenu dĂšs le dĂ©part, A est seul actif et B subit passivement la poussĂ©e, avec impression de simple rĂ©sistance (mais en rĂ©cupĂ©rant souvent un dĂ©but d’activitĂ© dans la seconde moitiĂ© du trajet une fois en dehors du rayon d’action). Mais lorsque A et B ont Ă©tĂ© perçus comme des mobiles indĂ©pendants avant l’impression que A pousse B, il est probable que B conserve quelque chose de son activité : entre la poussĂ©e imprimĂ©e par une simple masse en mouvement sur une autre masse et la poussĂ©e qu’un ĂȘtre vivant peut exercer sur un autre, il existe de nombreux intermĂ©diaires perceptifs.

Un second indice Ă  retenir est que, mĂȘme au terme ou au moment optimum de sa structuration, l’enfant voit souvent 1, pour des vitesses de rapport 3 :1, le mouvement B comme s’il Ă©tait plus rapide que le mouvement A. Par exemple, des 18 sujets de 4-5 ans interrogĂ©s sur la vitesse dans le tabl. XIX, 8 seulement voient A plus rapide, tandis que 7 attribuent une plus grande vitesse Ă  B et 3 perçoivent les vitesses Ă©gales. D’autres recherches ont donnĂ© des rĂ©sultats voisins. Or, le fait de voir B plus rapide que A quand leurs relations cinĂ©tiques sont de 1 Ă  3 semble Ă©videmment indiquer qu’une certaine activitĂ© est prĂȘtĂ©e Ă  B, s’orientant vers le dĂ©clenchement.

En troisiĂšme lieu, et ceci est l’essentiel, on constate souvent, en plus des indices prĂ©cĂ©dents liĂ©s au langage et Ă  la structuration, que des situations donnant lieu Ă  un lancement typique chez l’adulte, provoquent une impression de dĂ©clenchement chez l’enfant. Par exemple, pour la combinaison 40/120 du tabl. II (rapport des vitesses 3 :1), aucun adulte sur 12 (48 rĂ©ponses distinctes) ne perçoit de dĂ©clenchement, tandis que 13 enfants sur 17 (31 rĂ©ponses sur 51) ont prĂ©sentĂ© cette structure. Il y a lĂ  un fait assez caractĂ©ristique qui tĂ©moigne Ă  nouveau d’une certaine indiffĂ©renciation et d’une plus grande activitĂ© prĂȘtĂ©e Ă  B.

En quatriĂšme lieu, si les indices prĂ©cĂ©dents suggĂšrent une plus grande activitĂ© prĂȘtĂ©e Ă  B, donc une indiffĂ©renciation relative entre le lancement et le dĂ©clenchement, il reste, du point de vue de l’activitĂ© de A et des relations entre le lancement et l’entraĂźnement, les faits curieux rĂ©vĂ©lĂ©s par la reproduction motrice de certains de nos sujets, dans laquelle l’agent A est reprĂ©sentĂ© comme accompagnant sur un parcours donnĂ© le patient B. Ces faits ne sont, il est vrai, pas relatifs Ă  la perception elle-mĂȘme mais Ă  la symbolique gestuelle qui traduit cette per-

1 Rappelons que parfois l’adulte lui-mĂȘme a l’impression (en partie reprĂ©sentative) que la poussĂ©e de A entraĂźne la rapiditĂ© de B, du moins lors des premiĂšres rĂ©ponses.

 

ception et soulĂšve par consĂ©quent des difficultĂ©s analogues Ă  celles du langage : l’accompagnement serait donc un symbole de l’activitĂ© de A par rapport Ă  B. Mais, mĂȘme interprĂ©tĂ© ainsi, il reste Ă  expliquer pourquoi l’accompagnement est choisi comme symbole d’action, plutĂŽt que le choc, imitĂ© par d’autres sujets, etc. : Or, l’accompagnement est le symbole de l’action qui dure comme s’il y avait entraĂźnement, et c’est en ce sens que l’on peut y voir Ă  nouveau un signe de l’indiffĂ©renciation relative entre deux formes d’impression causale que nous n’aurions pas eu l’idĂ©e de symboliser l’une par l’autre. C’est en tous cas, de mĂȘme que les autres symboles gestuels, un indice du renforcement de l’activitĂ© de A.

Au total, il semblerait que, pour le jeune enfant, tous les mouvements engendrent une impression de plus grande activitĂ© que chez l’adulte : B reste actif dans le lancement et est souvent perçu en Ă©tat de dĂ©clenchement quand le rapport objectif correspond au lancement ; et A est symbolisĂ© par l’entraĂźnement quand il y a eu perception de lancement. C’est pourquoi on peut supposer qu’il y a davantage d’action rĂ©ciproque dans la causalitĂ© perceptive de l’enfant que dans celle qui, plus tard, sera assujettie Ă  des rĂ©gulations plus strictes.

IV. Les limites plus larges de la causalitĂ© et les compensations moins rĂ©glĂ©es. — Si les impressions causales de l’enfant sont moins diffĂ©renciĂ©es que celles de l’adulte Ă  cause d’une plus grande activitĂ© attribuĂ©e aux mobiles il doit vraisemblablement s’ensuivre que le domaine de la causalitĂ© perceptive doit ĂȘtre un peu plus large chez l’enfant, et Ă  frontiĂšres plus floues, ce qui indiquerait en retour une moins grande prĂ©cision dans les rĂ©gulations assurant la compensation entre les actions et les rĂ©actions.

Cette hypothĂšse d’un domaine de causalitĂ© un peu plus large chez l’enfant qu’aux niveaux ultĂ©rieurs semble il est vrai contredite par deux cas — les seuls que nous ayons rencontrĂ©s — oĂč l’impression causale augmente avec l’ñge. Le premier est celui du lancement sans contact. Mais, d’une part nous avons supposĂ© aux exigences d’un contact chez l’enfant des origines tactilo-kinesthĂ©siques qui rendent naturel qu’avec la diffĂ©renciation des impressions visuelles et motrices en fonction de l’ñge les actions sans contact se dĂ©veloppent avec l’ñge. D’autre part, la majeure partie des actions Ă  distance de l’adulte sont dus Ă  des effets de compression et ce dernier effet, qui constitue assurĂ©ment une « Gestalt empirique », doit donc sa formation Ă  des expĂ©riences acquises tardivement. Le second cas d’impression causale augmentant avec l’ñge est celui des lancements paradoxaux pour des rapports de vitesses 1 : 6 ou 1 : 3 (voir § 16) : Or, ici encore, ces cas sont dus pour la plupart aux mĂȘmes effets de compression. En outre, on ne saurait considĂ©rer comme un accroissement de causalitĂ© avec l’ñge la substitution du lancement au dĂ©clenchement, puisque chez les petits les deux formes sont plus indiffĂ©renciĂ©es

 

et la seconde souvent prĂ©fĂ©rĂ©e en tant qu’attribuant une plus grande activitĂ© au mobile B.

Ces exceptions apparentes ainsi motivĂ©es, nous avons rencontrĂ© au moins deux situations dans lesquelles l’enfant semble plus accessible Ă  l’impression causale que l’adulte. C’est d’abord le lancement sans Ă©lan (§ 5) dans lequel le rĂŽle du contact semble prĂ©dominant et qui passe (chez les sujets percevant un contact rĂ©el ou apparent) du 100 % Ă  6-7 ans au 80 o∕o Ă  12-14 ans et au 50 % chez l’adulte. La seconde situation, qui relĂšve, avons-nous vu, d’une liaison semi-causale plus qu’authentiquement causale, est celle de l’effet d’arrĂȘt. Sur ce point, les rĂ©actions des enfants se sont montrĂ©es non seulement sensiblement plus riches que celles de l’adulte, mais encore diffĂ©rentes en qualitĂ© et non pas uniquement en degrĂ©. En effet, tandis qu’aucun adulte, dans la situation dĂ©crite au § 5, n’a vu le mobile A arrĂȘter B en le rattrappant, la moitiĂ© environ des enfants ont prĂȘtĂ© Ă  A ce pouvoir Ă©trange, sans doute inspirĂ© par la pratique de certains jeux oĂč un coureur en arrĂȘte un autre en le touchant aprĂšs l’avoir rejoint. Ici Ă  nouveau l’enfant semble donc prĂȘter aux mobiles une plus grande activitĂ© que l’adulte, jusqu’à leur prĂȘter des « influences » difficilement perceptibles pour nous sinon Ă  titre trĂšs exceptionnel.

Or, les raisons de cette extension un peu plus large de la causalitĂ© perceptive enfantine semblent les mĂȘmes que celle de l’indiffĂ©renciation relative entre les diverses formes que peut prendre cette causalité : dans les deux cas il s’agit sans doute d’une activitĂ© plus gĂ©nĂ©rale et plus grande prĂȘtĂ©e aux mobiles par le fait mĂȘme de l’insuffisante diffĂ©renciation des facteurs visuels et des facteurs tactilo-kinesthĂ©siques, qui chez l’enfant, interfĂšrent en partie au lieu de se correspondre simplement en tant que domaines distincts et isomorphes. Ce caractĂšre polysensoriel, comme on l’a parfois appelĂ©, de la perception enfantine joue sans doute un rĂŽle essentiel dans la formation des notions animistes, etc., dans lesquelles il y a assimilation constante des processus physiques Ă  l’activitĂ© propre. Or, cette structuration notionnelle de la rĂ©alitĂ© ambiante ne va pas sans doute sans s’accompagner de la formation de « gestalt empiriques » anthropomorphiques ou biomorphiques qui renforcent par action en retour ce caractĂšre d’activitĂ© prĂȘtĂ© aux objets perçus dans les cas oĂč interfĂšrent dĂšs le dĂ©part les facteurs visuels et tactilo-kinesthĂ©siques.

Mais si la causalitĂ© perceptive enfantine est ainsi Ă  la fois un peu plus large et un peu moins diffĂ©renciĂ©e que chez l’adulte on ne saurait, par le fait mĂȘme, s’attendre Ă  trouver dans les structures causales perceptives de l’enfant un jeu de compensations entre les actions et les rĂ©actions assurĂ© par des rĂ©gulations aussi Ă©laborĂ©es que chez nous.

Pour nous l’impression causale est forte dans la mesure, non seulement oĂč l’agent A produit davantage de changements dans le comportement du patient B, mais encore oĂč les changements peuvent ĂȘtre mieux rattachĂ©s Ă  l’activitĂ© de A par un processus de conservation. C’est pourquoi

 

il intervient nĂ©cessairement, en plus de l’ampliation du mouvement (et Ă  la source mĂȘme de cette ampliation) un mĂ©canisme de compensations entre les gains de B et les dĂ©penses A. C’est ainsi que dans l’entraĂźnement oĂč B semble tout gagner et A ne rien perdre, l’impression causale n’est possible qu’à la condition de percevoir en B un objet trĂšs lĂ©ger (relativement) et trĂšs peu rĂ©sistant et en A un objet beaucoup plus fort tel que sa poussĂ©e Ă©quivale Ă  une dĂ©pense aussi minime qu’est la rĂ©sistance de B. C’est ainsi, d’autre part, que le lancement Ă  rapports de vitesse 3 : 1 ou 6 : 1 est meilleur qu’à rapport 1 : 1 parce que la rĂ©sistance apparente de B conduit Ă  attribuer un travail supĂ©rieur Ă  A en 3 : 1 ou 6 : 1 qu’en 1 : 1. C’est ainsi, enfin, que l’impression de lancement avec rapport 1 : 3 ou 1 : 6 n’est possible que grĂące Ă  l’attribution d’une sorte de force explosive au milieu gazeux intercalaire, sans quoi l’absence de compensation n’aboutirait qu’à du dĂ©clenchement.

Mais de telles compensations supposent une estimation relativement adĂ©quate des vitesses en jeu (sans parler des conditions spatiales et temporelles) ainsi que des poids ou rĂ©sistances, etc. Or, avec leurs structurations imparfaites et laborieuses, les enfants ne parviennent pas (suivis d’ailleurs en cela par un certain nombre d’adultes perceptivement peu adaptĂ©s) Ă  une Ă©valuation suffisante des vitesses et encore moins des rĂ©sistances. Le problĂšme est alors de comprendre comment des compensations insuffisantes, relevant de rĂ©gulations encore mal Ă©quilibrĂ©es du point de vue de la perception des donnĂ©es spatio-temporelles, des vitesses et des rĂ©sistances, aboutissent cependant Ă  la formation d’une causalitĂ© perceptive d’extension au moins Ă©gale et sans doute un peu plus large que celle de l’adulte ?

La rĂ©ponse est Ă©videmment que les mĂȘmes raisons dont relĂšvent le retard de structuration et par consĂ©quent l’insuffisance des compensations sont celles qui contribuent par ailleurs Ă  donner aux mobiles une apparence de plus grande activitĂ© (ces raisons tenant d’abord Ă  l’indiffĂ©renciation relative des facteurs tactilo-kinesthĂ©tico-visuels, et ensuite Ă  la frĂ©quence des mouvements apparents, Ă  l’irrĂ©gularitĂ© des centrations mobiles, ce qui renforce la spontanĂ©itĂ© des objets perçus, bref Ă  l’inadaptation de la motricitĂ© oculaire s’ajoutant Ă  l’indiffĂ©renciation rappelĂ©e Ă  l’instant). Il s’ensuit alors que si la causalitĂ© perceptive enfantine est plus large, mais les compensations plus lĂąches, c’est essentiellement Ă  cause du fait que la frontiĂšre est plus floue chez l’enfant que chez nous entre les simples « activitĂ©s » (au sens de Michotte) et la causalitĂ© elle-mĂȘme. Or, il est clair qu’entre deux mobiles douĂ©s d’« activité » tous les deux le rapport des gains et des pertes est autre qu’entre un solide en mouvement et une masse d’abord inerte, tous deux plus ou moins conformes Ă  des modĂšles mĂ©caniques. La causalitĂ© entre ĂȘtres vivants appartient essentiellement au type du dĂ©clenchement, ce qui n’exclut nullement l’intervention de compensations mais ce qui confĂšre Ă  celles-ci un caractĂšre plus souple : dans la mesure oĂč A semble

 

vivant, son activitĂ© d’autant plus grande se manifeste, en effet, de façon plus variable sans que les rĂ©sultats obtenus sur B correspondent univoquement au mĂȘme effort dĂ©pensĂ© F, puisqu’ils sont en gĂ©nĂ©ral supĂ©rieurs ; quant Ă  la rĂ©sistance de B, si elle se produit, ce ne peut ĂȘtre qu’une rĂ©sistance active, bien diffĂ©rente de celle d’une masse inerte ou d’un poids (le poids lui-mĂȘme Ă©tant souvent perçu en termes de force). Bref, on ne peut soutenir qu’il n’y a pas compensation entre les mouvements et actions de A et les rĂ©actions et mouvements de B, mais le jeu des possibilitĂ©s est si large que peu de ces formes s’avĂšrent prĂ©gnantes comme c’est le cas des quelques compensations simples qui seront retenues presqu’exclusivement dans la causalitĂ© perceptive de l’adulte, lorsque les mobiles seront perçus en tant qu’objets physiques plus qu’à titres de personnages (ce qui est d’ailleurs compatible avec un langage anthropomorphique).

§ 20. Les stades de la causalité perceptive et la nature
de la causalité perceptive visuelle

Contrairement aux effets perceptifs primaires qui demeurent qualitativement constants et ne donnent donc pas prise Ă  la constitution de stades, il semble que l’on puisse, Ă  titre de schĂ©ma provisoire Ă  vĂ©rifier par de nouvelles expĂ©riences durant les 12 ou 18 premiers mois, rĂ©partir les faits connus de causalitĂ© perceptive (en gĂ©nĂ©ral) selon les trois stades suivants. Le premier en date serait celui de la causalitĂ© perceptive tactilo-kinesthĂ©sique, dont il semble difficile de ne pas admettre son caractĂšre primitif par opposition Ă  la causalitĂ© visuelle : par exemple le nourrisson dĂ©place des objets de la main avant de coordonner cette prĂ©hension avec la vision ; quant Ă  la vision, qui fonctionne dĂšs la naissance, il est d’une probabilitĂ© trĂšs faible qu’elle donne lieu Ă  des impressions causales avant cette coordination avec la prĂ©hension (4 mois ⅛ en moyenne) puisque, plus tard encore, le bĂ©bĂ© reste insensible aux liaisons causales extĂ©rieures Ă  son action (lorsqu’on tambourine des doigts sur un couvercle mĂ©tallique le bĂ©bĂ© de 6-7 mois ne cherche pas, en cas d’arrĂȘt, Ă  rĂ©tablir le contact entre la main d’autrui et le couvercle, comme il le fera plus tard, mais simplement Ă  agir globalement sur l’ensemble de ce tableau) 1. Ce stade initial constituĂ© par la causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©sique consiste, d’autre part, il va de soi, et par la nature mĂȘme du domaine sensoriel qu’elle fait intervenir en un stade au cours duquel la causalitĂ© perceptive est liĂ©e Ă  l’action propre, en tant que la cause est toujours un mouvement ou une poussĂ©e, etc., des pieds, des mains ou de la tĂȘte, etc., tandis que l’effet est constituĂ© par le dĂ©placement d’un solide extĂ©rieur.

i Cf. J. Piaget, La construction du rĂ©el chez l’enfant, Obs. 134, p. 246, par opposition Ă  l’obs. 144, p. 262.

 

Le second stade, dont nous apercevons sans doute les formes terminales vers 4-6 ans (mais avec des rĂ©sidus plus tardifs, tels que l’exigence de contact qui dure jusque chez certains adultes) serait caractĂ©risĂ© par la constitution d’une causalitĂ© perceptive visuelle, mais par correspondance assimilatrice graduelle entre les donnĂ©es visuelles et les donnĂ©es tactilo-kinesthĂ©siques. Cette correspondance assimilatrice dĂ©bute dĂšs la coordination entre la vision et la prĂ©hension puisqu’alors en dĂ©plaçant un objet dans le champ visuel, l’enfant de 5-6 mois dĂ©jĂ  apprend Ă  faire correspondre telle impression tactile Ă  tel tableau visuel et rĂ©ciproquement. Mais il s’agit encore de causalitĂ© liĂ©e Ă  l’action propre. Avec la spatialisation et l’objectivation de la causalitĂ© que nous avons dĂ©crites dans la seconde moitiĂ© de la premiĂšre annĂ©e et au cours de la seconde 1, cette causalitĂ© tactilo-kinesthĂ©tico-visuelle de l’action propre est dĂ©lĂ©guĂ©e Ă  une sĂ©rie toujours plus grande d’objets : en tirant une couverture sur laquelle est situĂ©e l’objectif dĂ©sirĂ© (mais hors de la portĂ©e directe de la main), ou en le dĂ©plaçant avec un bĂąton, l’enfant de 10 Ă  18 mois dĂ©lĂšgue les effets d’entraĂźnement (ou traction) et de lancement aux liaisons entre la couverture ou le bĂąton et l’objectif, sans les limiter comme prĂ©cĂ©demment aux liaisons entre sa main et la couverture ou le bĂąton. La causalitĂ© perceptive visuelle propre Ă  ce second stade est donc caractĂ©risĂ©e non seulement par une correspondance assimilatrice tactilo-kinesthĂ©tico-visuelle (qui est une assimilation directe des liaisons visuelles Ă  l’action propre), mais encore par une suite indĂ©finie de dĂ©lĂ©gations assimilatrices, qui sont des assimilations indirectes Ă  l’action propre tout en dĂ©tachant relativement la causalitĂ© visuelle de celle-ci. Mais ce dĂ©tachement est loin d’ĂȘtre immĂ©diat et de nombreuses interfĂ©rences entre le domaine tactilo-kinesthĂ©sique ou moteur et le domaine visuel en compliquent la marche progressive. L’exigence si frappante du contact que nous avons notĂ©e dans les impressions causales visuelles des enfants n’est sans doute que la derniĂšre forme prise par de tels processus avant la libĂ©ration dĂ©finitive de la causalitĂ© visuelle.

Le troisiĂšme stade serait alors caractĂ©risĂ© par une diffĂ©renciation suffisante entre les domaines visuels et tactilo-kinesthĂ©sique, avec correspondance entre leurs Ă©lĂ©ments mais sans interfĂ©rences perturbatrices : l’isomorphisme avec sĂ©paration entre la causalitĂ© visuelle et la causalitĂ© tactile succĂ©derait ainsi aux correspondances assimilatrices avec interfĂ©rence.

Si provisoire et sommaire que soit un tel schĂ©ma il nous aidera tout au moins Ă  poser maintenant en termes gĂ©nĂ©tiques le problĂšme de la nature de la causalitĂ© perceptive visuelle. La question centrale nous paraĂźt Ă  cet Ă©gard ĂȘtre constituĂ©e par celle des connexions entre les structures tactilo-kinesthĂ©siques et les structures visuelles. Selon que

1 Cf. J. Piaget, La construction du rĂ©el chez l’Enfant, chap. III, § 3 et 4.

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l’on conçoit une telle correspondance comme en partie innĂ©e et dĂ©pendant de la maturation interne ou que l’on y voit le rĂ©sultat d’un apprentissage au cours duquel les expĂ©riences acquises jouent un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant, il est clair que les impressions de contact, de choc, de poussĂ©e, d’ébranlement, etc. (sans parler des impressions de lĂ©gĂšretĂ© ou de rĂ©sistance, etc.) qui accompagnent les effets de lancement, d’entraĂźnement et de dĂ©clenchement, seront interprĂ©tĂ©es ou comme de bonnes formes liĂ©es aux connexions hĂ©rĂ©ditaires du systĂšme nerveux ou comme comportant une part apprĂ©ciable de « gestalt empiriques ».

Il convient seulement de remarquer que, si l’hypothĂšse de l’innĂ©itĂ© (avec maturation plus ou moins rapide) est toujours lĂ©gitime, Ă©tant donnĂ© notre ignorance, elle n’est nullement nĂ©cessaire car on assiste dĂšs 3-5 mois Ă  un apprentissage (constituant un facteur au moins partiel mais qui pourrait ĂȘtre total) des correspondances tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles /dĂ©butant avec la coordination de la prĂ©hension et de la vision (coordination qui en tant que telle dĂ©pend sans doute de la maturation du faisceau pyramidal comme l’a supposĂ© Tournay1), cette correspondance continue de se construire avec l’exercice de l’imitation, et au cours de presque toutes les activitĂ©s de l’enfant. Or, si une telle correspondance n’est pas innĂ©e, cela entraĂźnerait naturellement cette consĂ©quence que tous les effets dynamiques en jeu dans la causalitĂ© visuelle (choc et poussĂ©e, mais aussi contact entre solides, masse, poids et rĂ©sistance) seraient Ă  considĂ©rer comme des effets perceptifs dus Ă  l’expĂ©rience acquise. Comme cela est dĂ©jĂ  Ă©vident des effets de compression et de tous ceux qui comportent un intermĂ©diaire gazeux entre A et B (air, etc.), cela signifierait donc simplement que les facteurs dynamiques de la causalitĂ© visuelle rĂ©sultent d’une correspondance acquise, Ă  diffĂ©rents niveaux de dĂ©veloppement : au cours du second stade pour ce qui est de la correspondance tactilo-kinesthĂ©tico-visuelle et au cours du troisiĂšme pour ce qui est des Gestalt empiriques plus complexes.

Mais cela ne signifie encore nullement que la causalitĂ© perceptive, tactile ni mĂȘme visuelle, soit d’origine empirique parce que les composantes dynamiques de la causalitĂ© visuelle le seraient : il convient, en effet, de distinguer entre les composantes d’une composition perceptive et sa forme ou structure. Pour ce qui est encore des composantes, il reste les liaisons spatiales (intervalles et successions) et temporelles (durĂ©es et successions) ainsi que les vitesses, c’est-Ă -dire les perceptions spatio-temporelles et cinĂ©tiques, qui ne posent pas de problĂšmes particuliers dans le domaine de la causalitĂ© puisqu’on les retrouve sous les mĂȘmes formes dans les configurations non causales (ce qui ne signifie nullement qu’on en connaisse tous les mĂ©canismes, notamment en ce qui concerne la vitesse).

1Journal de Psychol., 1923, p. 759 et 1924, p. 433.

 

Pour ce qui est par contre de la forme de la composition engendrant la causalitĂ©, c’est-Ă -dire la conservation de l’action de A au cours d’un changement productif se manifestant en B, le problĂšme est alors tout autre qu’en ce qui concerne les composantes, car cette forme ou structure causale, qui constitue donc la rĂ©sultante et non plus l’une des composantes de la composition, n’est plus elle-mĂȘme le produit d’une correspondance avec la causalitĂ© tactile, mais rĂ©sulte d’une composition nouvelle et actuelle d’élĂ©ments issus simultanĂ©ment de la vision et du domaine tactilo-kinesthĂ©sique (mais traduits en termes visuels). Or, cette forme de la composition, ou structure de la rĂ©sultante, ne saurait ĂȘtre rĂ©duite Ă  des facteurs empiriques pour cette raison qu’elle constitue une forme d’équilibre relevant de lois de probabilitĂ© qui sont indĂ©pendantes Ă  la fois des facteurs innĂ©s et acquis puisqu’elles les dominent tous deux : cette forme n’est pas autre chose, en effet, que le mĂ©canisme de la compensation entre l’action de A et la rĂ©action de B, compensation qui assure la conservation de l’action au travers du changement.

Le problĂšme est donc d’interprĂ©ter le mĂ©canisme de cette compensation, lequel par hypothĂšse ne saurait donc rĂ©sulter de l’expĂ©rience acquise, mais constituerait le produit des activitĂ©s coordinatrices du sujet percevant, autrement dit le produit d’une activitĂ© perceptive rĂ©gulatrice analogue Ă  celles qui sont Ă  l’Ɠuvre dans les compensations propres aux constances perceptives en gĂ©nĂ©ral (cf. § 12).

Nous manquons malheureusement de tout renseignement sur le mĂ©canisme des compensations en jeu dans les constances perceptives. Il faut donc nous contenter d’en fournir une traduction abstraite avec l’espoir de l’exprimer tĂŽt ou tard en un modĂšle probabiliste susceptible de vĂ©rification. Or, il est frappant de constater qu’il existe Ă  cet Ă©gard des analogies Ă©troites entre les quatre formules de constances rappelĂ©es au § 10 et la causalitĂ© perceptive elle-mĂȘme. Dans ces cinq cas, en effet, on est en prĂ©sence : (1) d’une qualitĂ© « transformante », qui modifie le caractĂšre habituel de l’objet (2) d’une qualitĂ© « transformĂ©e » ou apparente, rĂ©sultant de l’action de (1) ; (3) d’une qualitĂ© « constante », produit de la compensation entre (1) et (2) ; et finalement (4) d’une activitĂ© perceptive capable de retrouver la qualitĂ© constante (3) en partant de la qualitĂ© transformĂ©e (2) et en compensant l’action de la qualitĂ© transformante (l)1.

1 Dans une analyse des isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives (« Etudes d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique », Paris, P.U.F., vol. VII, chap. II), nous avons prĂ©sentĂ© les mĂȘmes compositions sous une forme multiplicative qui Ă©quivaudrait, dans le langage employĂ© ici Ă  la composition : « qualitĂ© transformante (1) » × « qualitĂ© transformĂ©e (2) — « qualitĂ© constante (3) ». Nous avons alors insistĂ© sur la difficultĂ© Ă  retrouver (2) Ă  partir de (3) en annulant (1), tandis qu’ici nous insistons sur la possibilitĂ© en partant de (2) de trouver (3) en compensant la transformation en jeu dans (1). Or, cette double prĂ©sentation n’est diffĂ©rente qu’en apparence (et montre simplement que s’il y a isomorphisme partiel entre la perception et l’opĂ©ration, il n’est que partiel et n’aboutit jamais ni Ă  une multiplication exacte ni Ă  son inverse exact) : en effet, ce que nous appelions « multipli-

 

Dans le cas de la constance de la grandeur, la qualitĂ© transformante est la distance, dont on sait que son estimation joue un rĂŽle essentiel dans l’évaluation de la grandeur rĂ©elle ; la qualitĂ© transformĂ©e (2) est la grandeur apparente, rĂ©sultat de la transformation donc de l’éloignement ; la qualitĂ© constante (3) est la grandeur rĂ©elle. Quant Ă  l’activitĂ© perceptive (4) on peut la concevoir comme une sorte de transport axial consistant Ă  agrandir la grandeur apparente en fonction de la distance, ce qui revient Ă  retrouver la grandeur rĂ©elle. On sait, en effet, que toute modification dans l’estimation de la distance entraĂźne instantanĂ©ment une nouvelle Ă©valuation de la grandeur rĂ©elle : par exemple un oiseau pris pour un moineau ou une hirondelle volant dans la brume et estimĂ© proche prend brusquement la taille d’un corbeau ou d’un faucon quand l’apparition d’un fil Ă©lectrique servant de rĂ©fĂ©rence permet de constater que la distance est plus grande. Le freinage dont nous parlons n’est pas autre chose que cette capacitĂ© de situer l’image apparente Ă  une distance variable, ce qui permet alors de lui restituer la grandeur rĂ©elle qu’elle aurait dans l’espace proche.

Dans le cas de la constante de la forme, la qualitĂ© transformante (1) est l’angle de la rotation que l’on a imprimĂ© Ă  la figure Ă  partir de sa position normale (dans le cas, par exemple, d’un cercle prĂ©sentĂ© comme une ellipse) ; la qualitĂ© transformĂ©e (2) est la forme apparente et la qualitĂ© constante (3) est la forme rĂ©elle. Quant Ă  l’activitĂ© perceptive (4), elle consiste ici en un transport par rotation rĂ©tablissant virtuellement la position normale et fournissant ainsi la forme rĂ©elle : en prĂ©sence d’un cube vu de 3/4, on s’efforce, en effet, de « voir » l’objet comme s’il Ă©tait de face, ce qui signifie qu’on se livre Ă  un transport angulaire.

Dans le cas de la constance du son la situation est la mĂȘme que pour celle des grandeurs, puisque c’est Ă  nouveau l’éloignement qui constitue la qualitĂ© dĂ©formante (1). L’observation courante a montrĂ© Ă  l’un de nous qu’une modification imposĂ©e brusquement par les donnĂ©es extĂ©rieures dans l’évaluation de la distance transforme de façon soudaine le son rĂ©el correspondant au mĂȘme son apparent, comme c’est le cas dans les changements instantanĂ©s de jugements sur la grandeur rĂ©elle.

De mĂȘme, en ce qui concerne la constance des couleurs, la qualitĂ© transformante (1) est constituĂ©e par l’éclairement, la qualitĂ© transformĂ©e (2) est la couleur apparente, la qualitĂ© constante (3) est la couleur rĂ©elle et l’activitĂ© perceptive (4) consiste sans doute en une modification virtuelle de l’éclairement ou en un dĂ©placement virtuel de l’objet dans la direction de l’éclairement habituel. Nous ne possĂ©dons aucune cation » dans cet article Ă©quivaut naturellement Ă  ce que nous appelons ici « compensation » puisque multiplier la grandeur apparente par la distance revient, en fait, Ă  compenser la diminution apparente de cette grandeur en fonction de l’accroissement de la distance.

 

indication Ă  cet Ă©gard sinon que la perception de l’éclairement est nĂ©cessaire Ă  celle de la constance de la couleur, mais c’est lĂ  dĂ©jĂ  une donnĂ©e instructive puisqu’elle montre Ă  nouveau la nĂ©cessitĂ© d’une relation active entre les termes (1) et (2) pour dĂ©terminer la constance (3).

Si nous en revenons maintenant Ă  la causalitĂ© perceptive, nous retrouvons les quatre mĂȘmes Ă©lĂ©ments, ce qui nous renseigne en partie sur le mĂ©canisme de la compensation. La qualitĂ© constante (3) est Ă©videmment le mouvement A1 de A tel qu’il se prolongerait sans la rencontre avec B et tel qu’il se prolongerait sur B lui-mĂȘme, par « ampliation » exacte, s’il n’était pas transformĂ©. La qualitĂ© transformante (1) est donc constituĂ©e en ce cas par les impressions dynamiques liĂ©es Ă  la rencontre avec B soit F{T, C)+R(T, C). La qualitĂ© transformĂ©e (2) n’est alors autre que le mouvement B2 du patient B. Quant Ă  l’activitĂ© perceptive (4) en jeu dans la composition causale, son rĂŽle est de retrouver la qualitĂ© constante (3), soit le mouvement A1 sous la qualitĂ© transformĂ©e (2), donc sous le mouvement B2, autrement dit d’assurer la conservation du mouvement de A dans la perception du mouvement de B (ce qui correspond exactement Ă  1’« ampliation du mouvement »). Il est alors clair que cette activitĂ© (4) comporte comme dans les cas prĂ©cĂ©dents deux aspects complĂ©mentaires : (4 a) un simple « transport » prolongeant celui qui Ă©tait nĂ©cessaire Ă  la perception du mouvement Ai de A, et le prolongeant aprĂšs l’arrĂȘt Ă©ventuel de A et au cours mĂȘme du mouvement de B ; (4 b) une mise en relation entre (2) et (1) pour retrouver (3), donc entre le mouvement B2 et les facteurs dynamiques F+R pour retrouver A1. Or cette mise en relation semble aisĂ©e Ă  expliquer dans le cas particulier : le mouvement de A Ă  retrouver sous celui de B correspondant donc Ă  un transport virtuel qui prolonge le transport rĂ©el ayant accompagnĂ© la perception initiale de A1, et le mouvement B2 de B Ă©tant lui-mĂȘme perçu grĂące Ă  un transport rĂ©el qui accompagne la marche de B, les qualitĂ©s F(T, C) et R(T, C) (rĂ©sultant elles-mĂȘmes d’une correspondance, que nous avons supposĂ©e acquise, avec les facteurs tactilo-kinesthĂ©tiques) correspondent alors directement Ă  la diffĂ©rence entre le transport virtuel prolongeant le mouvement de A et le transport rĂ©el accompagnant celui de B : par exemple, dans un lancement de rapport de vitesses υ1 > v2 (6 :1 ou 3 :1) ce serait la diffĂ©rence1 TpvA1— TpB2, autrement dit le freinage mĂȘme du transport, qui dĂ©clencherait les impressions dynamiques, sous une forme visuelle, mais en dĂ©clenchant par cela mĂȘme leur assimilation avec les Gestalt empiriques connues par la correspondance ordinaire tactilo-kinesthĂ©tico-visuelle. Les impressions de rĂ©sistance et de poids trouveraient ainsi, en particulier, une sorte d’équivalent visuel, dans le freinage des vitesses de transport, c’est-Ă -dire dans les activitĂ©s mĂȘmes du sujet et non pas exclusivement dans les qualitĂ©s de l’objet perçu ce qui faciliterait leur

1Tp = transport et Tpv = transport virtuel.

 

correspondance avec les Gestalts empiriques antérieurement acquises et relatives aux qualités des objets (rapports de vitesses, etc.).

On entrevoit de cette maniĂšre en quoi peut consister le mĂ©canisme de la compensation : (A1— A2)+F(T, C) = (B2— B1’)+R(T, C). En effet, si A1 et B2 correspondent Ă  des transports rĂ©els, F(T, C) Ă  l’interruption du transport de A et R(T, C) au ralentissement ou freinage du transport de B succĂ©dant Ă  celui de A, la force de l’impression causale proviendra non seulement de la correspondance entre les donnĂ©es spatio-temporelles et cinĂ©tiques fournies par la configuration objective et la coordination des transports de A et de B (l’un devenant virtuel au moment oĂč l’autre dĂ©bute rĂ©ellement) dans les activitĂ©s du sujet, mais encore de la prĂ©cision avec laquelle le sujet pourra conserver le transport virtuel du mouvement de A tout en suivant le mouvement de B. Cette prĂ©cision sera alors fonction des rĂ©gulations qui interviennent dĂšs la structuration (estimation des prioritĂ©s spatio-temporelles et des vitesses) mais qui conservent un rĂŽle essentiel dans l’établissement des compensations, puisque l’apprĂ©ciation des qualitĂ©s dynamiques F et R, nĂ©cessaires Ă  la compensation, dĂ©pend de la dynamique des transports et pas seulement des correspondances tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles antĂ©rieurement acquises. On comprend en outre par cela mĂȘme que, chez l’enfant dont le jeu des centrations et des transports est moins bien rĂ©glĂ© que chez l’adulte, on observe simultanĂ©ment une causalitĂ© plus large parce que moins diffĂ©renciĂ©e des « activitĂ©s » simples et des compensations moins Ă©quilibrĂ©es.

§ 21. Les relations entre la perception et la notion de causalité

Nous voici enfin en mesure de reprendre le problĂšme auquel nous faisions allusions dans notre introduction et Ă  propos duquel Michotte a bien voulu se livrer Ă  une rĂ©interprĂ©tation des travaux de l’un de nous.

L’excellente formule de Michotte (utilisĂ©e par lui non pas dans son ouvrage, mais en plusieurs essais ultĂ©rieurs), suivant laquelle la perception constituerait une « prĂ©figuration de la notion », soulĂšve deux sortes de questions, en apparence bien distinctes et en rĂ©alitĂ© solidaires : celle des diverses significations possibles que peut revĂȘtir l’hypothĂšse de la prĂ©figuration ; et celle de la prioritĂ© chronologique de la perception et de la posibilitĂ© d’intermĂ©diaires s’intercalant entre la perception et la notion.

En ce qui concerne la premiĂšre de ces deux questions, il est au moins deux significations trĂšs diffĂ©rentes du terme de la « prĂ©figuration » qu’il importe de confronter l’une Ă  l’autre. (1) La premiĂšre interprĂ©tation est issue de la tradition propre Ă  l’abstraction aristotĂ©licienne : la perception nous fournit une connaissance directe et Ă©lĂ©mentaire des objets et l’intelligence, grĂące au jeu combinĂ© de l’abstraction

 

et de la gĂ©nĂ©ralisation, tire de cette connaissance directe un systĂšme de notions. De ce premier point de vue la causalitĂ© notionnelle tirerait donc sans plus ses origines de la causalitĂ© perceptive, quitte Ă  enrichir la perception naĂŻve de la causalitĂ© par d’autres donnĂ©es, d’ailleurs Ă©galement perceptives en leur source mais tirĂ©es d’observations plus exactes ou d’expĂ©riences scientifiques. (2) Mais on peut concevoir une seconde interprĂ©tation : la perception de la causalitĂ© prĂ©figurerait la notion correspondante en ce sens que les mĂ©canismes formateurs du lien causal seraient analogues dans les deux cas, et que le mode de composition en jeu dans la perception de la causalitĂ© constituerait le point de dĂ©part d’une construction se continuant (par Ă©tapes discontinues ou de façon ininterrompue ; ceci relĂšve du second de nos deux problĂšmes) de la perception Ă  la notion elle-mĂȘme. En ce second sens, on ne pourrait plus dire que la notion de causalitĂ© soit tirĂ©e par abstraction de la perception de la causalitĂ©, puisque la notion constituerait l’achĂšvement d’une construction dĂ©butant simplement, soit avec la perception elle-mĂȘme, soit avec l’ensemble des mĂ©canismes sensori-moteurs dont la perception ne reprĂ©sente qu’un secteur, mais d’une construction relevant de mĂ©canismes indĂ©pendants de la perception et dont la rĂ©alisation perceptive n’est qu’un cas particulier parmi d’autres.

D’oĂč le second problĂšme : faut-il se borner Ă  opposer l’une Ă  l’autre perception et notion, ou faut-il envisager plusieurs plans distincts dans le domaine perceptif et un nombre plus grand encore de niveaux en ce qui concerne la notion ? Et, en ce cas, les niveaux infĂ©rieurs de la perception sont-ils nĂ©cessairement antĂ©rieurs aux niveaux les plus primitifs de formation de la notion (les niveaux sensorimoteurs, par exemple, antĂ©rieurs Ă  la reprĂ©sentation mais essentiels pour la formation de l’intelligence ultĂ©rieure), ou au contraire y a-t-il synchronisme au dĂ©part et simplement Ă©volution plus rapide sur les plans perceptifs que dans les domaines reprĂ©sentatifs ?

Pour revenir au premier de nos deux problĂšmes, l’analyse qui prĂ©cĂšde ne nous paraĂźt laisser aucun doute quant au sens Ă  attribuer au terme de « prĂ©figuration » : la perception de la causalitĂ© prĂ©figure bien la notion de cause, mais dans l’exacte mesure seulement oĂč la composition perceptive fait intervenir, sur le terrain qui est le sien, un mĂ©canisme de conservation jouant Ă  travers les transformations, autrement dit un mĂ©canisme de compensations entre les actions et les rĂ©actions, isomorphe en gros au mĂ©canisme de conservation et de compensation que l’on retrouvera Ă  un niveau bien supĂ©rieur sur le terrain de la causalitĂ© opĂ©ratoire et notamment de la causalitĂ© mĂ©canique. Mais cet isomorphisme relatif n’entraĂźne nullement cette consĂ©quence que la causalitĂ© opĂ©ratoire soit tirĂ©e, par abstraction, de la causalitĂ© perceptive : il prouve exclusivement (mais ce rĂ©sultat, que nous devons en fait aux travaux de Michotte, n’est est pas moins remarquable), que partout oĂč s’impose un lien causal stable en ce qui concerne le mouvement

 

transitif, il repose sur un mode semblable de composition, encore rudimentaire quand les instruments en sont les rĂ©gulations perceptives, raffinĂ© et prĂ©cis quand les instruments en sont les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques, mais analogue en sa forme gĂ©nĂ©rale. Bien entendu, si le lien causal ne constituait pas une simple rĂ©sultante, produit d’une composition entre facteurs cinĂ©matiques et dynamiques, mais reposait sur l’apprĂ©hension directe d’un « passage sensible » entre l’agent et le patient (cf. § 11-12), la situation serait autre : en ce cas, mais en ce cas seulement, la notion devrait ĂȘtre conçue comme tirĂ©e de la perception. Seulement, Michotte pas plus que nous, n’a rien observĂ© de semblable, et son « ampliation du mouvement » comme les compensations cinĂ©to-dynamiques au moyen desquelles nous cherchons Ă  l’expliquer, ne sont que les rĂ©sultantes de compositions complexes, exactement comme l’est la causalitĂ© rationnelle sur le terrain des compositions qui sont les siennes.

Ceci nous conduit au second de nos deux problÚmes : celui des niveaux distincts de perception et de conceptualisation et de leurs chronologies relatives.

I. En ce qui concerne, d’abord, la perception, il est clair que nous ne saurions nous contenter de cette dĂ©signation globale, puisque, sur le seul terrain de la causalitĂ© perceptive, nous avons dĂ©jĂ  Ă©tĂ© conduits Ă  distinguer au moins trois niveaux distincts (les seuls que nous retiendrons ici, bien que la liste n’en soit nullement exhaustive)1 :

I 1). Le niveau de la lecture immĂ©diate des donnĂ©es de dĂ©part interdĂ©pendantes ou « effets de champ » : formes et dimensions des objets, mouvements, prioritĂ©s spatiales et temporelles et peut-ĂȘtre vitesses.

I 2). Le niveau des formes perceptives empiriques, c’est-Ă -dire influencĂ©es par l’expĂ©rience antĂ©rieure : tels sont, sur le terrain des impressions causales perceptives, les effets dynamiques, pour autant que les correspondances tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles que nous avons notĂ©es sont effectivement acquises et non point innĂ©es 2

I 3). Le niveau des compositions faisant intervenir des activitĂ©s perceptives (transports, compensations, etc.). Il existe des compositions immĂ©diates relevant des niveaux (1) et (2), mais nous ne parlons ici que des compositions comportant une certaine activitĂ© prĂ©alable. Or, la lenteur de la structuration chez l’enfant et le fait que la plupart des adultes doivent attendre quelques prĂ©sentations du couple A + B pour parvenir Ă  une impression causale nette suffiraient Ă  montrer (indĂ©pendamment des analyses qui prĂ©cĂšdent) que cette impression constitue

1 Nous ne parlons ici que de niveaux hiérarchiques et non pas des stades à la causalité perceptive dont il a déjà été question au § 20.

2 C’est Ă  ces niveaux (1) ou (2) qu’appartiendraient les « passages sensibles » s’ils existaient. A leur dĂ©faut, l’impression causale comme telle n’appartient qu’au niveau (3).

 

non seulement une rĂ©sultante, mais encore la rĂ©sultante d’activitĂ©s complexes.

II-III. Si nous en venons maintenant Ă  la conceptualisation de la causalitĂ©, la sĂ©rie des paliers de construction serait beaucoup plus longue. Contentons-nous donc des principaux stades gĂ©nĂ©tiques sans insister sur les niveaux hiĂ©rarchiques subsistant dans les conduites de chaque stade. Mais soulignons le fait qu’aucune notion fondamentale, telles que l’espace, le temps, le mouvement, l’objet, etc., pas plus que la causalitĂ©, ne dĂ©butent avec la reprĂ©sentation et le langage, mais que toutes sont issues d’une construction dĂ©butant dĂšs la pĂ©riode sensori-motrice prĂ©verbale. Or, entre la construction sensori-motrice (II) et la construction reprĂ©sentative ou symbolique (III) il n’y a pas continuitĂ© simple, mais reconstruction prĂ©alable sur le nouveau plan qu’est celui de la reprĂ©sentation, des connexions dĂ©jĂ  acquises dans l’action sur le terrain sensori-moteur :

II 1). CausalitĂ© sensori-motrice initiale dans laquelle la cause est une action du sujet et l’effet un Ă©vĂ©nement extĂ©rieur contigu ou distant.

II 2). DĂ©buts puis achĂšvement d’une causalitĂ© sensori-motrice objectivĂ©e et spatialisĂ©e oĂč cause et effet peuvent ĂȘtre extĂ©rieurs au corps propre mais impliquent un contact spatial.

III 1). CausalitĂ© reprĂ©sentative prĂ©opĂ©ratoire par assimilation des sĂ©quences observĂ©es Ă  l’action propre (animisme, etc.).

III 2). CausalitĂ© reprĂ©sentative opĂ©ratoire, par composition de facteurs cinĂ©tiques et dynamiques indĂ©pendants de l’action propre.

Il s’agirait donc d’abord d’établir si la causalitĂ© perceptive I 3 prĂ©cĂšde ou non les formes sensori-motrices de causalitĂ© II 1 ou mĂȘme II 2. Pour ce qui est de la causalitĂ© tactile, cela est possible mais non certain, et ce n’est vraisemblablement pas le cas de la causalitĂ© perceptive visuelle. Mais, qu’il y ait prioritĂ© chronologique ou non, le vrai problĂšme, en prĂ©sence de ces formes I 3 et II 1-2 de causalitĂ© apparaissant au mĂȘme niveau approximatif de dĂ©veloppement, est de savoir si la causalitĂ© sensori-motrice ne repose que sur des impressions causales perceptives ou si, dĂšs le dĂ©part, la causalitĂ© sensori-motrice comporte un Ă©largissement des compositions tel que, tout en englobant des Ă©lĂ©ments perceptifs, cette causalitĂ© fasse intervenir une schĂ©matisation dĂ©passant la causalitĂ© perceptive. Or, c’est ce qui semble bien ĂȘtre le cas. Il est trĂšs frappant Ă  cet Ă©gard, de constater que, si le contact entre l’agent et le patient est indispensable Ă  la causalitĂ© perceptive tactile, et si elle demeure nĂ©cessaire en moyenne Ă  la causalitĂ© perceptive visuelle de l’enfant jusqu’assez tard comme nous y avons suffisamment insistĂ© plus haut (§ § 2-5, 14 et 19), la causalitĂ© sensorimotrice initiale du type II 1 est prĂ©cisĂ©ment caractĂ©risĂ©e, contrairement aux

 

formes ultĂ©rieures groupĂ©es sous II 2, par un Ă©tonnant dĂ©tachement Ă  l’égard des contacts spatiaux (raison pour laquelle nous l’avons appelĂ©e “ magico-phĂ©nomĂ©niste ”) : c’est ainsi que les gestes (y compris les rĂ©actions posturales) de secouer la main, de se cambrer et de se laisser retomber, de tirer un cordon pendant du toit du berceau, etc., sont utilisĂ©s aussi bien pour secouer le berceau, sa toiture et les jouets suspendus Ă  cette derniĂšre, que pour agir sur des objets perçus visuellement Ă  quelques mĂštres ou mĂȘme pour faire continuer un son entendu, etc. 1. MĂȘme si (ce qui est possible mais non certain) de telles liaisons comportent au point de dĂ©part une impression causale perceptive bien dĂ©limitĂ©e de type tactilo-kinesthĂ©tico-visuel complet (avec connexion actuelle des deux domaines sensoriels) et de forme (A1— A2)+F(T, C) = B2— B1+R(T, C), le contact Ă©tant globalement perçu, il est clair que l’extension immĂ©diate de la causalitĂ© Ă  des actions sans contact suppose un mĂ©canisme de composition et de compensation dans lequel ce que nous avons appelĂ© l’élĂ©ment 4 au § 20 n’est plus constituĂ© seulement par une activitĂ© perceptive de transport rĂ©el ou virtuel, mais qu’il s’y ajoute dĂ©jĂ  une assimilation par schĂšmes sensori-moteurs ; de mĂȘme la perception de l’agent (qui est un geste relevant de l’action propre avec ou sans prolongement sur un objet intermĂ©diaire), du patient (le rĂ©sultat objectif global), des mouvements et des facteurs dynamiques, est alors aussitĂŽt englobĂ©e dans des assimilations par schĂšmes du mĂȘme type. En d’autres termes, il n’y a pas abstraction Ă  partir de la perception, mais substitution d’un mode plus large de composition au mode perceptif, que celui-ci constitue la source de celui-lĂ , ou qu’il ait Ă©tĂ© dĂšs l’origine englobĂ© dans celui-lĂ , ou encore qu’il en dĂ©rive par diffĂ©renciation et spĂ©cialisation progressives (de nouvelles recherches sont nĂ©cessaires pour Ă©tablir cette filiation).

C’est ainsi que, dĂšs le niveau sensori-moteur et Ă©tapes par Ă©tapes, de nouveaux modes de composition se substituent les uns aux autres par dĂ©rivations successives jusqu’à la causalitĂ© opĂ©ratoire dans laquelle l’agent, le patient et leurs caractĂšres cinĂ©matiques ainsi que dynamiques sont tous assimilĂ©s Ă  un systĂšme de relations logico-mathĂ©matiques, tel que le mĂ©canisme de la conservation au travers des transformations (donc le jeu des compensations) soit assurĂ© par les opĂ©rations elles-mĂȘmes. C’est pourquoi la causalitĂ© opĂ©ratoire ne dĂ©rive pas de la causalitĂ© perceptive malgrĂ© leur isomorphisme relatif remarquable, ou, si elle en dĂ©rive indirectement, ce n’est pas en abstrayant le lien causal du lien perceptif mais en substituant l’opĂ©ration Ă  une activitĂ© perceptive qui en serait la source. Mais rien ne prouve actuellement que l’opĂ©ration tire ses origines des activitĂ©s perceptives et il est bien plus probable qu’elle procĂšde des activitĂ©s sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral dont les

1 Voir La naissance de l’intelligence chez l’enfant, chap. III, § 4 et La construction du rĂ©el chez l’enfant, chap. III, § 2.

 

activitĂ©s perceptives ne constitueraient qu’une spĂ©cialisation particuliĂšrement adaptĂ©e Ă  des champs sensoriels restreints.

Au total, la causalitĂ© notionnelle apparaĂźt bien comme constituant d’abord une assimilation des sĂ©quences extĂ©rieures aux schĂšmes de l’activitĂ© propre et ensuite une assimilation aux mĂ©canismes opĂ©ratoires. Quant Ă  la causalitĂ© perceptive, elle ne semble pas Ă©chapper Ă  cette loi gĂ©nĂ©rale de dĂ©centration (ce terme Ă©tant pris ici au sens large et non spĂ©cifiquement perceptif) : si vraiment elle dĂ©bute par des formes spĂ©cifiquement tactilo-kinesthĂ©siques pour n’acquĂ©rir ses formes visuelles que secondairement et par l’intermĂ©diaire de correspondance assimilatrices tactilo-kinesthĂ©tico-visuelles dont nous avons constatĂ© la prĂ©sence encore trĂšs vivante dans les impressions causales des enfants, on peut soutenir que, elle aussi, dĂ©bute par une assimilation aux facteurs perceptifs de l’action propre avant de constituer, avec les formes visuelles, une assimilation Ă  des modes de composition relativement indĂ©pendantes de l’action musculaire.