Essais sur la perception des vitesses chez l’enfant et chez l’adulte (1958) a

Il y a longtemps dĂ©jĂ  que l’un de nous a Ă©tudiĂ© le dĂ©veloppement de la notion de vitesse chez l’enfant, mais en rĂ©servant, faute de pouvoir l’aborder alors par les techniques appropriĂ©es, la question de la nature et de l’évolution des perceptions de la vitesse. Or, l’étude gĂ©nĂ©tique de la notion a montrĂ© que celle-ci passe d’une phase initiale de caractĂšre ordinal, tel que la vitesse se rĂ©fĂšre aux dĂ©passements sans intervention d’une Ă©valuation des durĂ©es, Ă  une phase finale oĂč la vitesse, devenue mĂ©trique, et oĂč la durĂ©e, Ă©galement mĂ©trisĂ©e, se combinent sous la forme v = e : t ou t = e : v. Il est donc d’un certain intĂ©rĂȘt de rechercher si la perception de la vitesse est elle aussi autonome par rapport Ă  la perception de la durĂ©e et si l’on en peut donner une interprĂ©tation ou purement ordinale, ou mi-ordinale et mi-mĂ©trique 1 mais ne faisant appel qu’à des estimations spatiales (sous la forme, par exemple, d’une Ă©valuation de la longueur des intervalles sĂ©parant deux mobiles) et non pas Ă  des estimations de durĂ©es (par opposition Ă  l’ordre de succession temporelle, qui intervient naturellement dans toute perception ou notion de vitesse).

C’est principalement cette question que nous avons Ă©tudiĂ©e. Dans ce but nous n’avons considĂ©rĂ©, en cette Recherche, que des vitesses de mobiles se dĂ©plaçant dans l’espace et non pas les vitesses se prĂ©sentant sous la forme de « frĂ©quences », relatives au nombre d’excitants par unitĂ© de temps se succĂ©dant en un mĂȘme point de l’espace. Nous aborderons cette derniĂšre question Ă  propos de la perception du temps.

1 C’est-Ă -dire « hyperordinale » suivant l’expression de Suppes.

Partie I.
Description des faits

On peut concevoir quatre composantes possibles de la perception de la vitesse. Nous ne disons pas qu’elles interviennent effectivement toutes les quatre : ce sera Ă  l’expĂ©rience d’en dĂ©cider et c’est ce que nous chercherons Ă  Ă©tablir au cours de cette Partie I. Nous ne disons pas non plus que la connaissance de ces composantes suffit Ă  dĂ©terminer le ou les modes de composition propres Ă  la perception de la vitesse : mais on peut analyser l’action des composantes indĂ©pendamment d’une interprĂ©tation de leur forme de composition, aussi rĂ©servons-nous toute interprĂ©tation de ce genre pour la partie II.

Etant donnĂ© un mobile dont on perçoit la vitesse, cette perception comporte, en effet, quatre composantes possibles si l’on admet les deux hypothĂšses (a) que l’impression de vitesse peut dĂ©pendre ou de la topographie du champ visuel ou de rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures (au mobile et au champ visuel) ou des deux ; et (6) que l’impression de vitesse dĂ©pend en outre du caractĂšre immobile ou mobile de ce champ visuel ou des rĂ©fĂ©rences. Les quatre possibilitĂ©s sont alors :

(1) Champ visuel immobile (ou considĂ©rĂ© indĂ©pendamment de ses dĂ©placements) : cette premiĂšre composante est relative au rĂŽle, d’ailleurs bien connu, de la fovĂ©a et de la pĂ©riphĂ©rie (accĂ©lĂ©ration subjective des mobiles traversant la zone centrale).

(2) Champ visuel mobile : rĂŽle Ă©ventuel des mouvements du regard et de la tĂȘte dans l’apprĂ©ciation de la vitesse d’un ou de plusieurs mobiles.

(3) RĂ©fĂ©rences immobiles : rĂŽle Ă©ventuel du fond (cadre, objets fixes centrĂ©s par le regard, etc.) sur la vitesse apparente du mobile. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, relations entre le mobile et les rĂ©fĂ©rences du fond : par exemple longueur du parcours repĂ©rĂ© grĂące aux indices de position, ou durĂ©e du parcours en tant qu’intervalle temporel situĂ© entre les moments successifs de dĂ©part et d’arrivĂ©e (si la durĂ©e est, par contre, Ă©valuĂ©e en relation avec les attitudes ou les mouvements du sujet, elle relĂšvera de la composante 2 ; elle relĂšvera mĂȘme de la composante 1 dans la mesure oĂč la traversĂ©e par un mobile du champ visuel immobile correspond dĂ©jĂ  Ă  l’estimation d’une durĂ©e.

(4) RĂ©fĂ©rences mobiles : rĂŽle Ă©ventuel de l’intervention d’un second mobile sur l’apprĂ©ciation perceptive de la vitesse du premier.

 

Telles sont les quatre composantes dont nous allons chercher Ă  analyser l’action Ă©ventuelle. Nous ne considĂ©rons donc pas l’espace parcouru ni la durĂ©e de parcours comme des composantes Ă©lĂ©mentaires de la perception de la vitesse, mais seulement comme des aspects ou propriĂ©tĂ©s possibles de chacune des quatre composantes prĂ©cĂ©dentes notamment des composantes 3 et 4. La question se posera alors de savoir si le mode de composition propre Ă  la perception de la vitesse utilise ces propriĂ©tĂ©s. Or, la Partie II de cette Recherche montrera que cela n’est pas nĂ©cessaire et qu’on peut concevoir un autre mode Ă©ventuel de composition, de nature ordinale, faisant intervenir en certains cas les distances mais non pas l’estimation des durĂ©es en tant que prĂ©alable Ă  celle des vitesses.

Nous ne parlons en outre pour le moment que de l’action « éventuelle » des quatre composantes prĂ©cĂ©dentes, car il n’est pas certain qu’elles interviennent toutes quatre. Le rĂŽle des mouvements du regard (2) pose un premier problĂšme, qui, Ă  notre connaissance, n’est pas encore rĂ©solu. Le fond immobile (3), Ă©tant toujours perçu soit au sein d’un champ visuel immobile (1), soit au cours des mouvements du regard (2), il est possible qu’il n’agisse pas Ă  titre de composante de la perception de la vitesse mais seulement Ă  titre d’indice de simple dĂ©placement du mobile, indĂ©pendamment de sa vitesse apparente. Quant Ă  l’action Ă©ventuelle d’un second mobile sur la perception de la vitesse du premier, il n’est pas non plus Ă©vident a priori qu’elle constitue une composante indĂ©pendante : il se pourrait par exemple, que quand l’intervention d’un second mobile semble modifier la vitesse subjective du premier, cela soit dĂ» Ă  une perturbation causĂ©e par le second mobile sur les mouvements du regard qui suivent le premier.

Cela dit, nous allons donc commencer par exposer les faits recueillis, en centrant la discussion sur le rĂŽle des quatre composantes prĂ©cĂ©dentes. AprĂšs quoi seulement, nous chercherons Ă  interprĂ©ter ces faits, en confrontant le mode de composition fondĂ© sur l’espace-temps (y = e : f) avec les autres modes possibles de composition. Mais, pour prĂ©parer ces essais d’explication que contiendra la Partie II, nous fournirons, dĂšs l’exposĂ© des faits, un certain nombre de donnĂ©es sur l’espace et le temps subjectifs estimĂ©s par les sujets Ă  propos de certains des dispositifs utilisĂ©s pour la perception de la vitesse.

Les faits qui suivent sont, les uns dĂ©jĂ  connus (effets d’apparition ou de disparition, rĂŽle de la multiplication des Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence, etc.), mais repris alors sur des enfants autant que sur des adultes, les autres moins ou non connus (perception des dĂ©passements, rattrappe- ments, etc., c’est-Ă -dire de situations Ă©tudiĂ©es jadis par l’un de nous du point de vue de la formation des notions, mais non encore du point de vue perceptif). A propos de chacune de ces catĂ©gories d’observations

 

nous essayerons alors de faire la part des quatre composantes supposĂ©es. Nous commencerons par les situations ne comportant qu’un seul mobile et pouvant donc relever des facteurs 1, 2 et 3. Pour faciliter l’analyse de la composante (3) nous reprendrons l’étude de certaines de ces situations dans l’obscuritĂ©. Enfin nous passerons aux situations Ă  deux mobiles pouvant donc relever des facteurs 1, 2 et 4.

Nous n’avons pas organisĂ© d’expĂ©riences particuliĂšres pour vĂ©rifier le fait que la vitesse d’un mobile semble accĂ©lĂ©rĂ©e lorsqu’il traverse la zone centrale du champ visuel immobile et qu’elle paraĂźt se ralentir Ă  la pĂ©riphĂ©rie. Nous considĂ©rons, en effet, ces phĂ©nomĂšnes comme acquis et les retrouverons frĂ©quemment Ă  propos d’autres expĂ©riences (dĂšs le § 1, par exemple, Ă  propos de l’effet d’apparition). Nous avons par contre rĂ©examinĂ© le fait, Ă©galement classique, de l’accĂ©lĂ©ration apparente d’un mobile en cas de fixation du regard au milieu de son parcours et de son ralentissement subjectif lorsque le sujet suit des yeux ce mobile : nous avions besoin de ce contrĂŽle pour rediscuter le paradoxe de Fleischl (ou d’Aubert, etc.) et pour comparer cette situation Ă  d’autres, imaginĂ©es Ă  propos de cette rediscussion.

Techniques.

Nous nous sommes servi de deux techniques distinctes pour Ă©tudier la perception de la vitesse, l’une que nous avons rĂ©servĂ©e Ă  l’étude des vitesses d’un seul mobile, en modifiant les conditions du champ, et l’autre Ă  la comparaison des vitesses de deux mobiles. La premiĂšre technique a consistĂ© Ă  prĂ©senter un mobile rĂ©el (ou un train de mobiles identiques, proches et de mĂȘme vitesse) formĂ© d’un petit morceau de papier jaune collĂ© sur un fil et se dĂ©plaçant horizontalement sur un fond noir. La seconde a consistĂ© Ă  projeter sur un Ă©cran des sĂ©quences de films, les mobiles Ă©tant alors reprĂ©sentĂ©s par des rectangles blancs se dĂ©plaçant horizontalement sur un fond noir.

Technique I. —    L’appareil (que nous devons Ă  l’obligeance de l’Institut de Physique de l’UniversitĂ© de GenĂšve 1), actionnĂ© par deux moteurs de train Ă©lectrique (Ă  mouvement rĂ©versible) permet d’imprimer Ă  deux fils tendus horizontalement entre des poulies des vitesses de 20 Ă  280 cm./sec. Une planche de 180X45 cm., peinte en noir, est fixĂ©e sur deux montants de hauteur rĂ©glable. Aux extrĂ©mitĂ©s de la planche sont disposĂ©es les poulies masquĂ©es par des planchettes Ă©galement noires, ce qui laisse une trajectoire visible de 118 cm. de long. Un fil de pĂȘcheur

1 Saisissons cette occasion pour en remercier notre collĂšgue le Prof. R. Extermann.

 

vert foncĂ© est tendu sur les poulies et peut se dĂ©placer de gauche Ă  droite ou l’inverse. Nous disposons ainsi de deux lignes de parcours Ă  20 cm. l’une au-dessus de l’autre, Ă  mouvements indĂ©pendants, mais ne nous sommes servi que d’une seule Ă  la fois, de la maniĂšre suivante.

Sur l’un des fils sont collĂ©s, soit un seul petit morceau de papier jaune, apparaissant, une fois fixĂ©, comme un trait de 2 Ă  7 mm. de long (suivant l’expĂ©rience), soit une suite de tels traits jaunes Ă  5 ou 10 cm. d’intervalle (suivant l’expĂ©rience) et de vitesses Ă©gales. Les vitesses utilisĂ©es s’étendent de 40 Ă  90 cm./sec.

L’expĂ©rience consiste alors Ă  imprimer une vitesse constante au mobile ou au train de mobiles et Ă  noter les accĂ©lĂ©rations ou ralentissements apparents (subjectifs) dans l’une des deux conditions suivantes. Ou bien l’on se borne Ă  placer en un point du parcours total quelque stimulus susceptible de modifier la vitesse apparente, par exemple un Ă©cran dit tunnel sous lequel passera le mobile, et l’on note les effets d’accĂ©lĂ©ration ou de ralentissements apparents en fonction de ce stimulus. Ou bien l’on rĂ©partit la trajectoire en deux moitiĂ©s et l’on dispose sur la premiĂšre des stimuli (absents de la seconde), par exemple des barres verticales coupant la trajectoire ou un cadre noir rĂ©trĂ©cissant en largeur le champ de parcours : en ce cas la consigne consiste Ă  faire comparer les vitesses successives dans la premiĂšre et dans la seconde moitiĂ© du parcours (donc en prĂ©sence ou en l’absence du stimulus).

Une description plus détaillée de chaque situation sera fournie à propos de chaque expérience (§ 1 à 5).

Il est Ă  noter en outre qu’en certaines situations les seuls facteurs utilisĂ©s ont Ă©tĂ© la prĂ©sence ou l’absence d’un point (ou d’un trait) de fixation obligĂ©e, ou encore l’obligation imposĂ©e au sujet d’exĂ©cuter certains mouvements du regard (tel qu’un mouvement croisĂ© par rapport au mobile).

Technique II. —    Pour la comparaison de deux vitesses, le dispositif prĂ©cĂ©dent Ă©tant d’une prĂ©cision insuffisante, nous avons confectionnĂ© des films projetĂ©s au moyen d’un appareil Paillard de 16 mm. Deux rectangles blancs de 1,5X0,6 cm. constituent les mobiles, dont les trajectoires horizontales sont sĂ©parĂ©es par un espace vertical de 6 cm. Les mobiles se dĂ©placent sur un fond noir Ă  des vitesses inĂ©gales de 11 et 17 cm./sec. Ils parcourent soit la totalitĂ© de la trajectoire (130 cm.) soit une moitiĂ© seulement (65 cm.). En ce dernier cas, le mobile infĂ©rieur B, aprĂšs l’arrĂȘt simultanĂ© du supĂ©rieur A et de B lui-mĂȘme, et aprĂšs une pause de 1,5 sec., continue seul sa course Ă  la mĂȘme vitesse que prĂ©cĂ©demment et parcourt la mĂȘme distance de 65 cm. Lorsqu’il est seul en mouvement (4 ayant disparu Ă  son point d’arrĂȘt) nous l’appellerons B’.

 

Deux types de comparaisons sont alors possibles :

(a) Comparaisons de type AB : lorsque les deux mobiles A et B sont simultanĂ©ment en mouvement (sur la trajectoire entiĂšre ou le demi-parcours) le sujet est appelĂ© Ă  estimer perceptivement si la vitesse de chacun des deux mobiles lui paraĂźt demeurer constante, bien qu’inĂ©gale Ă  l’autre, ou si l’un des deux semble accĂ©lĂ©rer ou ralentir son mouvement (sur tout le parcours ou en un point quelconque du parcours).

(b) Comparaisons de type BB’ : dans les situations oĂč le mouvement de B a lieu en mĂȘme temps que celui de A dans la premiĂšre moitiĂ© du parcours, puis oĂč B continue seul sa trajectoire aprĂšs une pause de 1,5 sec. et prend alors la dĂ©nomination de B’, le sujet est priĂ© de comparer les deux vitesses de B et de B’ (donc du mĂȘme mobile accompagnĂ© ou isolĂ©) et de dire si elles paraissent Ă©gales ou sinon laquelle semble la plus grande.

Les comparaisons de type AB sont donc simultanĂ©es et celles de type BB’ successives.

Trois variĂ©tĂ©s de situations ont Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©es avec cette technique II : les situations de dĂ©passement (de B par A ou l’inverse), de rattrapement et de croisement. Le dĂ©tail des sĂ©quences sera fourni lors de la description des rĂ©sultats (§ 7-9).

Il est Ă  noter enfin que certains effets de dĂ©localisation du trait de fixation ou du mobile, ou encore de recul apparent d’un mobile par rapport Ă  un autre ont Ă©tĂ© analysĂ©s au moyen de ces techniques I ou II (§ Ξ).

§ 1. La réaction aux tunnels en différentes positions.

Un Ă©cran ou tunnel de 35 cm. de longueur est placĂ© sur la trajectoire du mobile (118 cm.) dans l’une des cinq positions suivantes : (1) Ă  20 cm. du point d’origine de cette trajectoire ; (2) Ă  30 cm. de ce mĂȘme point ; (3) au milieu de la trajectoire, c’est-Ă -dire Ă  59 cm. de ce mĂȘme point ; (4) Ă  30 cm. de l’extrĂ©mitĂ© de cette trajectoire ; (5) Ă  20 cm. de la mĂȘme extrĂ©mitĂ©. Nous nous sommes bornĂ©s Ă  compter le nombre des effets spontanĂ©ment annoncĂ©s soit 255 effets dont 177 pour 22 adultes et 78 pour 17 enfants. Nous distinguerons quatre catĂ©gories d’effets (avec deux sous-catĂ©gories) : I les effets d’apparition (soit I A = apparition dans le champ et I B = sortie du tunnel) ; II les effets de disparition (soit II A = sortie du champ et II B = entrĂ©e dans le tunnel ; III les effets d’accĂ©lĂ©ration sous le tunnel ; IV les effets d’espace (soit IV A dans le plus petit des deux espaces sĂ©parĂ©s par le tunnel et IV B = dans le plus grand des deux espaces). Voir le tabl. 1.

 

Tabl. 1 bl∙. Effets d’accĂ©lĂ©rations (+) ou de ralentissements (— ) produits par les tunnels :
I II III IV A IV B
1 + 17 6 1 12 0
—  1 1 0 0 0
+ 24 12 5 12 3
2 —  1 1 0 1 0
q + 36 15 5 0 9
o —  1 5 0 1 2
+ 18 9 0 14 1
4 —  1 4 1 1 0
+ 13 8 0 10 0
5 —  2 1 0 1 0
Totaux +

108

6

50

12

11

1

48

4

13

2

Situations Effets I A IB II A II B III IV A IV B
1 + 3 3 0 2 1 2 0
Enfants —  0 0 0 0 0 0 0
Adultes + 6 5 1 3 0 10 0
0 1 1 0 0 0 0
2 + 5 4 2 4 3 5 2
Enfants 0 0 0 0 0 0 0
Adultes + 7 8 1 5 2 7 l
1 0 1 0 0 1 0
3 + 7 7 4 4 3 0 9
Enfants 0 0 0 2 0 0 2
Adultes +

8

1

14 2 5 2 0 0
0 1 2 0 1 0
4 0 1 1 0 0 3 1
Enfants | + 0 0 0 0 0 0 0
Adultes +

11

1

6 4 4 0 11 0
—  0 2 2 1 1 0
5 + 0 1 0 1 0 1 0
Enfants —  0 0 0 0 0 0 0
Adultes + 8 4 3 4 0 9 0
2 0 0 1 0 1 0

Tabl. 1. Effets d’accĂ©lĂ©ration (+) ou de ralentissement (—  )
produits par les tunnels :

En totalisant ces effets, on obtient le tabl. 1 bis :

 

Examinons maintenant une Ă  une ces catĂ©gories d’effets, du point de vue de leurs composantes Ă©ventuelles.

I. Les effets d’apparition

Les vitesses supĂ©rieures apparentes du mobile Ă  son apparition (phĂ©nomĂšne d’ailleurs bien connu) sont parmi les rĂ©actions les plus frĂ©quentes, tant Ă  l’entrĂ©e dans le champ (55+ et 5— ) qu’à la sortie des tunnels, ce qui Ă©quivaut Ă  une rentrĂ©e dans le champ (53 + et 1 — ).

Ce premier effet, nous met d’emblĂ©e en prĂ©sence de la difficultĂ© Ă  dissocier les composantes 1, 2 et 3 qui pourraient intervenir toutes trois dans sa production.

Du point de vue des rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures (3), il faudrait admettre, en l’absence de toute comparaison avec un autre mobile, que, durant sa phase initiale, le mobile unique est perçu comme plus rapide ou bien Ă  cause d’une dilatation de l’espace phĂ©nomĂ©nal ou bien Ă  cause d’un raccourcissement de la durĂ©e. Or, comme nous le verrons souvent, un petit espace parcouru se contracte en gĂ©nĂ©ral avec l’augmentation de la vitesse. Quant Ă  la durĂ©e, la seule raison que nous puissions apercevoir de son raccourcissement apparent serait que la durĂ©e d’attente, avant l’apparition du mobile, Ă©tant surestimĂ©e, crĂ©erait, par contraste, une sous-estimation de la durĂ©e de parcours au dĂ©but de la trajectoire. Nous avons donc essayĂ©, sur 7 sujets exercĂ©s, de modifier la durĂ©e d’attente en dĂ©clenchant un son soit au moment de l’apparition du mobile soit juste auparavant et en comparant les rĂ©actions avec celles qui se produisent sans l’intervention de ces sons : aucun effet n’a pu ĂȘtre notĂ© en fonction de ces variations du signal avertisseur.

Mais si la vitesse supĂ©rieure apparente du mobile lors de son apparition semble ainsi difficile Ă  interprĂ©ter en fonction des rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures (composante 3), elle est par contre aisĂ©ment explicable en fonction des facteurs du champ visuel (1) et des mouvements oculaires (2). Il suffit d’admettre Ă  cet Ă©gard qu’au moment de l’apparition du mobile, le regard ne s’adapte pas instantanĂ©ment Ă  la poursuite de ce mobile et qu’un lĂ©ger dĂ©calage se produise ainsi entre le mouvement du mobile et celui du regard. D’oĂč deux consĂ©quences possibles : (a) le regard restant un bref instant fixĂ© au point d’apparition, le mobile sera alors perçu dans la zone centrale du champ visuel immobile, d’oĂč un premier facteur d’accĂ©lĂ©ration (phase initiale) ; (b) le regard engageant ensuite la poursuite mais avec un bref retard, le mobile le dĂ©passera jusqu’au moment de la jonction approximative, d’oĂč une vitesse un peu supĂ©rieure attribuĂ©e au mobile pendant la phase de dĂ©passement et un peu infĂ©rieure aprĂšs la jonction.

Nous n’avons pas cherchĂ© Ă  contrĂŽler ces hypothĂšses par un enregistrement direct de la motricitĂ© oculaire, bien dĂ©licat en ces situations complexes. Mais l’hypothĂšse (a) reçoit une confirmation indirecte du

 

fait de la frĂ©quence des sillages (persistance rĂ©tinienne) au point d’apparition du mobile. Le mobile n’étant pas plus rapide (objectivement) Ă  son apparition qu’une fois le regard adaptĂ© Ă  sa poursuite et les sillages ne se produisant plus aprĂšs cette jonction, il semble donc clair que le sillage initial, lorsqu’il se produit, tĂ©moigne d’une brĂšve phase de centration Ă  peu prĂšs immobile du regard au point d’apparition 1. Quant Ă  l’hypothĂšse (b), nous ne saurions la justifier pour le moment au vu de ces seuls rĂ©sultats, mais, en comparant cette situation oĂč l’on a des raisons de considĂ©rer le mouvement du regard comme en retard sur celui du mobile (ce retard va de soi ici si l’hypothĂšse a est confirmĂ©e) aux autres situations oĂč ce retard est Ă©galement probable (voir § 2 et 3 : action des barres coupant la trajectoire), on constate l’existence d’une accĂ©lĂ©ration assez gĂ©nĂ©rale du mobile. Nous reviendrons donc sur cette question et fournirons alors une justification aprĂšs coup de cette hypothĂšse (b).

En un mot l’effet d’accĂ©lĂ©ration Ă  l’apparition n’est qu’un cas particulier des actions dues Ă  la diffĂ©rence (Ă©tudiĂ©e au § 5) entre la situation oĂč le regard reste fixĂ© pendant que le mobile se dĂ©place et celle oĂč le regard poursuit le mobile : l’apparition du mobile s’accompagne simplement d’une phase de transition (non immĂ©diate) entre le regard fixĂ© qui attend et le regard qui poursuit le mobile ; et le mouvement plus rapide du mobile dure tant que le regard n’est pas adaptĂ© Ă  une poursuite rĂ©guliĂšre.

Quand Ă  savoir pourquoi ces effets d’apparition (comme d’ailleurs les effets de disparition mais contrairement aux III) semblent augmenter au fur et Ă  mesure que le tunnel se rapproche du milieu de la trajectoire (situation 3) pour diminuer ensuite, il s’agit vraisemblablement sans plus d’une distribution de l’attention en fonction de l’ensemble de la trajectoire : plus le tunnel est proche du point d’apparition du mobile dans le champ, moins il y a de chances pour que le sujet reste centrĂ© sur ce point d’apparition, puisque le regard est attirĂ© d’autre part par l’entrĂ©e du tunnel dans lequel va s’engager le mobile ; plus le tunnel est Ă©loignĂ©, par consĂ©quent, plus il y a de chances pour une certaine fixation au dĂ©part avec retard du regard sur le mobile au cours de la phase suivante et stabilisation d’une vitesse moindre quand le regard parvient enfin Ă  suivre le mobile plus ou moins rĂ©guliĂšrement.

II. Les effets de disparition

Ces effets sont deux fois moins nombreux que ceux d’apparition et ne consistent en accĂ©lĂ©rations que dans la proportion de 4 Ă  1, tandis que les accĂ©lĂ©rations sont de 18 Ă  1 dans le cas des apparitions. Nous sommes donc ici en prĂ©sence d’un premier

1 Nous avons en outre fait un contrĂŽle direct (voir plus bas sous II) en imposant des points de fixation aux points d’apparition ou de disparition ou Ă  30 cm. en deçà du premier ou au delĂ  du second. Ce contrĂŽle a bien montrĂ© le rĂŽle de la centration.

exemple des ambiguĂŻtĂ©s relatives qui se retrouvent toutes les fois qu’on introduit un point de fixation en avant et non pas en arriĂšre du mobile (le point de fixation possible Ă©tant dans le cas particulier le point d’arrivĂ©e ou de disparition du mobile).

A raisonner sur ces effets de disparition comme sur ceux d’apparition, on pourrait dire que la fixation sur le point de disparition accĂ©lĂšre le mobile (en tant que rĂ©fĂ©rĂ© Ă  un champ visuel immobile) tandis que la poursuite du mobile par le regard diminue sa vitesse apparente 1. C’est bien ainsi que les choses se passent sans doute en gros, mais il reste Ă  expliquer le % plus faible de rĂ©actions que pour l’effet d’apparition et le % relatif plus fort de ralentissements apparents. Or, la diffĂ©rence principale entre les situations d’apparition et de disparition est que dans le premier cas le mobile s’éloigne du point de fixation possible (constituĂ© par l’extrĂ©mitĂ© de dĂ©part de la trajectoire ou d’arrivĂ©e du mobile dans le champ), tandis que dans le second il s’en rapproche : il en rĂ©sulte que la premiĂšre situation rend peu probable un va-et- vient entre le point de dĂ©part fixable et le mobile, tandis que la seconde entraĂźne un va-et-vient du regard entre le mobile en voie de terminer sa route et le point d’arrivĂ©e servant de repĂ©rage Ă  cette terminaison. Les effets d’apparition sont par consĂ©quent plus univoques : ou bien fixation du regard sur le point de dĂ©part et accĂ©lĂ©ration apparente du mobile ; ou bien dĂ©passement du regard par le mobile et Ă  nouveau accĂ©lĂ©ration apparente du mobile ; ou bien poursuite adaptĂ©e du mobile par le regard et mouvement non accĂ©lĂ©rĂ© du mobile ; ou bien enfin dĂ©passement du mobile par le regard et ralentissement apparent, mais ce dernier cas est beaucoup moins probable puisque le mobile s’éloigne du point de fixation initial ou point de dĂ©part de sa trajectoire et que le regard se borne Ă  le suivre. Au contraire, dans le cas des va-et- vient du regard entre le mobile prĂšs du terme de sa course et le point d’arrivĂ©e, il peut se prĂ©senter chacune des quatre Ă©ventualitĂ©s prĂ©cĂ©dentes, mais avec une frĂ©quence plus grande de la derniĂšre (dĂ©passement du mobile par le regard) puisqu’il intervient en outre des croisements entre le mobile et le regard (au cours des va-et-vient de celui-ci), que peuvent avoir les deux effets alternatifs d’accĂ©lĂ©ration (pendant le croisement) et de ralentissement (pendant le retour du regard). Il en rĂ©sulte au total un ensemble plus hĂ©tĂ©rogĂšne, d’oĂč la diminution des % d’accĂ©lĂ©ration et une plus grande probabilitĂ© de ralentissements.

Il reste Ă  noter que nous avons cherchĂ© Ă  contrĂŽler si les effets d’apparition et de disparition dĂ©pendent bien, comme nous l’avons supposĂ©, de la position du mobile par rapport au regard, ou si Ă©ventuellement ils ne rĂ©sultent pas sans plus des seules relations entre le mobile et les rĂ©fĂ©rences immobiles du champ (qui seraient en ce cas les Ă©crans

i Voir § 5.

 

de dessous lesquels le mobile apparaĂźt ou sous lesquels il disparaĂźt). On pourrait, en effet, invoquer ce dernier facteur (composante 3) en plus ou Ă  la place du prĂ©cĂ©dent, en supposant que le trajet invisible du mobile sous l’écran influence l’estimation des durĂ©es et des espaces parcourus, donc des vitesses elles-mĂȘmes.

Nous avons donc examinĂ© 7 sujets adultes exercĂ©s en leur faisant fixer le regard, soit aux points d’apparition et de disparition, soit 30 cm. en deçà de la premiĂšre ou 30 cm. au-delĂ  de la seconde, en leur demandant oĂč les effets d’accĂ©lĂ©ration semblaient les plus marquĂ©s. Sur 7 sujets, 6 ont Ă©prouvĂ© un effet supĂ©rieur aux points mĂȘme d’apparition et disparition, tandis que 1 trouvait l’effet plus fort Ă  30 cm. de distance. Le rĂŽle du point de fixation dans l’action d’accĂ©lĂ©ration semble ainsi bien net. Mais il reste Ă  expliquer qu’il puisse se prĂ©senter une exception Ă  cette condition : dans le cas de l’accĂ©lĂ©ration sous le tunnel (voir sous III et tabl. 1 et 1 bis), la relation entre le fond immobile (= le tunnel lui- mĂȘme) et le mobile comme tel n’est-elle pas seule Ă  jouer un rĂŽle, puisque ce mobile demeure invisible ? Nous allons voir qu’il n’en est rien.

III. Les effets se produisant « sous le tunnel »

12 rĂ©ponses sur 255 ont signalĂ© une modification de la vitesse « sous » le tunnel, ce qui est bien peu ; mais comme il s’agit de rĂ©actions spontanĂ©es elles mĂ©ritent un examen. Leur signification consiste Ă©videmment en ceci que, continuant Ă  suivre le mobile invisible avec la vitesse estimĂ©e avant son entrĂ©e sous le tunnel, le sujet anticipe sa sortie pour un instant dĂ©terminĂ© et se trouve alors surpris soit en rapiditĂ© soit en lenteur par rapport Ă  ce qu’il escomptait (la moyenne des anticipations correspondant Ă  la vitesse rĂ©elle, au cas oĂč les sujets aient dit tout ce qu’ils remarquaient). Or, on constate que sur ces 12 effets il y a 11 accĂ©lĂ©rations et un seul ralentissement apparent.

En ce cas, comme en tous les autres, on peut alors hĂ©siter entre deux interprĂ©tations correspondant aux deux sortes de composantes 3 ou 1-2. En termes de rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures (composantes 3), on dira que l’espace correspondant au tunnel a Ă©tĂ© surestimĂ© ou la durĂ©e de parcours sous-estimĂ©e, d’oĂč une vitesse accrue. Seulement, comme tant cette durĂ©e que cet espace sont relatifs non seulement au tunnel comme tel, mais au mouvement du regard qui le parcourt entre les points d’entrĂ©e et de sortie du mobile, il est bien difficile, ici comme partout, de dissocier les impressions spatio-temporelles des impressions cinĂ©- matiques liĂ©es aux composantes 1 et 2.

En termes de mouvements du regard (composante 2), cela signifierait alors que, en croyant prolonger le mouvement de poursuite du mobile Ă  la mĂȘme vitesse que quand ce mobile Ă©tait encore visible (avant son entrĂ©e dans le tunnel), le regard se dĂ©place en rĂ©alitĂ© un peu trop lentement d’oĂč l’impression d’accĂ©lĂ©ration du mobile lui-mĂȘme. Or, un

 

tel ralentissement comporte une explication bien simple : en cas de poursuite du mobile par le regard, le mouvement relatif entraĂźne un ralentissement apparent du mobile par opposition au mouvement perçu lors d’une fixation quelconque ; ce serait alors ce mouvement relatif affaibli qui influencerait sans plus le mouvement absolu anticipĂ© au cours de la traversĂ©e du tunnel. En d’autres termes, le sujet effectuerait pendant la traversĂ©e du tunnel une sorte de « reproduction » du mouvement perçu jusque lĂ  (comme dans la mĂ©thode de reproduction) et il commettrait une erreur systĂ©matique par simple influence du mouvement relatif antĂ©rieur


IV. Les effets d’espaces

Nous ne pouvons ici que soulever le problĂšme des effets d’espace, et non pas le rĂ©soudre car nous le retrouverons dans la suite sous une forme qui seule permet le contrĂŽle. Nous constatons simplement, pour le moment, que 48 accĂ©lĂ©rations ont Ă©tĂ© signalĂ©es dans le petit espace contre 4 ralentissements et 13 accĂ©lĂ©rations dans le grand espace contre 2 ralentissements : si l’on exprime ces nombres en termes de surestimation relative, cela ferait donc 50 surestimations de la vitesse dans le petit espace contre 17 sous-estimations. Ce rĂ©sultat est conforme, dans les grandes lignes, Ă  ce qu’avait observĂ© Brown de l’augmentation de la vitesse apparente lors du raccourcissement du trajet, mais il reste Ă  expliquer le phĂ©nomĂšne ainsi que ses exceptions.

A commencer par ces derniĂšres, on constate (tabl. 1) que les accĂ©lĂ©rations dans le grand espace sont uniquement propres aux enfants, et cela surtout dans la situation 3 (tunnel au milieu) oĂč les effets d’apparition et de disparition sont Ă©galement les plus nets : on peut donc se demander jusqu’à quel point il est possible de dissocier ces accĂ©lĂ©rations dans le grand espace de ces derniers effets.

Quant au phĂ©nomĂšne plus gĂ©nĂ©ral d’augmentation apparent de la vitesse dans les petits espaces, il comporte comme d’habitude deux interprĂ©tations possibles : celle qui se traduirait en termes de composantes extĂ©rieures et celle qui s’exprimerait en termes de relations entre les positions du mobile et celles du regard en mouvement, celui-ci pouvant ĂȘtre gĂȘnĂ© ou le contraire selon les dimensions du champ parcouru. Mais pour dĂ©cider de la solution la plus probable il faut pouvoir dissocier les effets dĂ»s Ă  la longueur comme telle des espaces ou intervalles et les effets dĂ»s aux bornes de ces intervalles (qui sont en l’espĂšce le dĂ©but ou le terme du champ et ceux des tunnels). Cette dissociation sera plus facile dans le cas de simples barres, dont on peut varier le nombre et les positions : c’est ce que nous allons examiner au § 3.

 

§ 2. Les réactions aux neuf barres coupant la trajectoire.

L’épreuve suivante nous a paru de nature Ă  nous renseigner sur l’alternative des composantes 3 (rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures) et des composantes relatives aux mouvements du regard (2) : c’est de faire passer le mobile (en trajectoire horizontale) Ă  travers un dispositif de 9 barres verticales rappelant l’illusion des espaces divisĂ©s d’Oppel-Kundt et d’analyser Ă  ce propos les rĂ©actions du sujet Ă  l’espace et au temps aussi bien qu’à la vitesse. Nous avons placĂ© les barres dans trois positions diffĂ©rentes : 1 (premiĂšre moitiĂ© du trajet), II (deuxiĂšme moitiĂ©) et III (entre le ⅛ et les Ÿ du trajet). Voir le tabl. 2 :

Tabl. 2. Réactions (en %) à neuf barres dans les positions I-II1
(+ = augmentation de la vitesse, etc. ; — = diminution et O = pas d’effet) :

La question prĂ©alable qui s’impose alors est d’établir si ces rĂ©actions sont de nature rĂ©ellement perceptive. A constater d’abord que le 53 % des enfants voient le temps augmenter en solidaritĂ© avec la vitesse on pourrait se demander si le facteur d’interprĂ©tation notionnelle (la relation « plus vite = plus de temps » est frĂ©quente dans la reprĂ©sentation conceptuelle des enfants de 4-7 ans) ne prime pas le facteur perceptif. Sans nier qu’il joue un rĂŽle, remarquons cependant que le 32 % des adultes (12 sujets sur 38) font de mĂȘme. II est surprenant, d’autre part, de constater que 19 % seulement des adultes et 35 % des enfants voient l’espace s’allonger, sans passage du mobile alors que prĂšs du 100 % des sujets ont l’illusion d’Oppel sur de petites figures. Cela peut tenir aux grandes dimensions de la figure, mais surtout au fait que les barres ne consistent pas en traits qui coupent un autre trait (lignes dessinĂ©es sur le papier) mais en lattes de carton situĂ©es Ă  une petite distance (1-2 cm.) de la trajectoire pour ne pas gĂȘner le passage du mobile : en ces conditions cette trajectoire peut

Adultes (38, 43, et 20) Enfants (17)
+ 0 —  + 0 — 
à„€ Vitesse 84 5 11 65 5 30
I J Temps 32 13 55 53 0 47
i Espace (avec mouvement) . 26 29 45 29 24 47
I Espace (sans mouvement) . 19 51 30 35 30 35
II Vitesse 63 20 17 41 24 35
III Vitesse 70 15 15 71 11 18

ĂȘtre dĂ©tachĂ©e perceptivement des barres, ce qui est surtout le cas de l’adulte.

MalgrĂ© ces circonstances, on peut admettre que nous sommes en prĂ©sence d’effets surtout perceptifs, Ă©tant donnĂ©es les rĂ©actions communes aux deux groupes d’ñge Ă©tudiĂ©s et les grande diffĂ©rences notionnelles qui sĂ©parent ces groupes quant aux concepts de vitesse et de temps.

Cela dit, il est donc clair que la prĂ©sence des barres modifie Ă  tout Ăąge l’estimation perceptive de la vitesse et il s’agit maintenant de comprendre pourquoi. La premiĂšre hypothĂšse possible reviendrait Ă  supposer que cette influence des barres sur l’estimation perceptive de la vitesse est cohĂ©rente avec l’interprĂ©tation de cette vitesse par le rapport v — e :t (rapport entre l’espace phĂ©nomĂ©nal et le temps phĂ©nomĂ©nal mais tous deux attribuĂ©s au parcours du mobile : composante 3). Or, nous constatons que chez l’adulte, 32 % des sujets perçoivent une augmentation du temps et 45 % une diminution de l’espace, ce qui cadre mal avec ce rapport, mais ne prouve encore rien tant qu’il ne s’agit pas des mĂȘmes sujets, une augmentation de l’espace et du temps Ă  la fois pouvant ĂȘtre logiquement compatible avec une accĂ©lĂ©ration. A examiner les sujets individuellement, on trouve effectivement trois catĂ©gories de rĂ©ponses : celles qui sont cohĂ©rentes avec le rapport v = e : t, celles qui ne concordent pas avec lui et celles qui restent douteuses Ă  cause du caractĂšre Ă©quivoque des relations (3+ ou 3— ).

Tabl. 3. Pourcentage des réponses concordantes, non-concordantes ou douteuses du point de vue du rapport (v = e : t) :

Concordantes Non-concordantes Douteuses
Adultes 45 % 39 % 16 %
Enfants 24 % 65 % H %

MĂȘme si la reprĂ©sentation joue un rĂŽle partiel dans ces rĂ©actions (en dĂ©faveur de la concordance chez l’enfant mais, Ă©videmment en sa faveur chez l’adulte), on peut donc conclure que la perception de la vitesse ne dĂ©pend pas en ce cas des composantes extĂ©rieures (3) de l’espace parcouru et de la durĂ©e du type v = e : t.

Il existe bien une relation entre ces trois donnĂ©es, mais d’une autre nature et dĂ©terminĂ©e, semble-t-il, par la vitesse elle-mĂȘme, qui constituerait ainsi un facteur ou une variable indĂ©pendants et non pas un produit des perceptions spatio-temporelles. Il est, en effet, frappant de constater que 45 % des adultes et 47 % des enfants voient l’espace diminuer de longueur lors d’un dĂ©placement du mobile, comme si cet

 

espace se contractait sous l’effet du mouvement oculaire. Notons d’abord que chez l’adulte (sur 42 sujets) 45 % seulement des rĂ©actions concordent dans l’estimation de l’espace avec ou sans passage du mobile, contre 55 % de non-concordances, et que, chez l’enfant 24 % concordent contre 65 % de non-concordances. Notons d’autre part, que sans dĂ©placement du mobile, l’évaluation de l’espace sous les barres ne donne lieu Ă  aucun effet chez le 51 % des adultes (contre 19+ et 30— ) et chez le 30 % des enfants (contre 35+ et 35— ). L’intervention du dĂ©placement contracte ou dilate donc l’espace chez le 22 % au moins des adultes et le 6 % des enfants. On peut alors concevoir que le mouvement de l’Ɠil soit diminue la centration sur l’espace parcouru et le dĂ©valorise ainsi (ce qui constitue le cas le plus frĂ©quent), soit donne lieu Ă  une estimation de la longueur en fonction de la vitesse du dĂ©placement, ce qui entraĂźnerait une surestimation.

Or, si l’augmentation de la vitesse apparente sous les barres ne s’explique pas par les facteurs spatio-temporels (v = e : f) de la composante (3), il ne reste donc, pour interprĂ©ter cette accĂ©lĂ©ration systĂ©matique que l’intervention des relations engendrĂ©es par les mouvements oculaires de poursuite du mobile. L’hypothĂšse reviendrait alors Ă  soutenir que le mouvement oculaire nĂ©cessaire pour suivre le mobile serait ralenti ou rendu plus saccadĂ© par ces Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence que sont les barres (avec de courtes fixations momentanĂ©es sur celles-ci ou des sauts de l’une Ă  l’autre) et que le mobile paraĂźtrait ainsi accĂ©lĂ©rĂ© par un effet de mouvement relatif analogue Ă  celui qui se produit lors de la fixation du regard sur un seul point du trajet, par opposition au mouvement de poursuite.

Pour vĂ©rifier l’hypothĂšse de façon directe, il faudrait recourir Ă  un enregistrement des mouvements oculaires ; mais on connaĂźt la difficultĂ© d’une telle entreprise, dĂ©jĂ  fort complexe lorsqu’il s’agit de figurer de petites dimensions et actuellement exclue pour une trajectoire d’un mĂštre environ.

Par contre, il est un procĂ©dĂ© indirect de vĂ©rification auquel nous pouvons recourir : il est frappant, en effet, lorsque l’on suit du regard le mobile passant sous les 9 barres, de constater la frĂ©quence des sillages intermittents que l’on perçoit autour d’une ou deux barres Ă  la fois, soit d’une barre Ă  la suivante lors du passage d’un seul mobile, soit au hasard des fixations dans la technique consistant Ă  faire dĂ©filer une suite ininterrompue de mobiles. Or, nous connaissons dĂ©jĂ  cet effet de sillage qui se manifeste lors de l’apparition du mobile dans le champ (§ 1 sous I) : on pourrait dire ainsi que les barres multiplient en un. sens les effets d’apparition, ce qui marque bien la parentĂ© des effets de fixation (§ 5), d’apparition et ceux de saccades ou perturbations du mouvement du regard (barres), tous ces effets aboutissant Ă  une accĂ©lĂ©-

ration apparente du mobile sous l’influence du ralentissement des mouvements du regard.

11 nous reste alors deux points d’expliquer : pourquoi cette action des barres, s’exerçant donc, selon notre hypothĂšse, par l’intermĂ©diaire des points de fixation intermittants (saccades) et des entraves au mouvement oculaire, diminue-t-elle de la situation I Ă  la situation III (milieu du trajet) et de lĂ  Ă  la situation II (seconde moitiĂ© du trajet)? Et pourquoi est-elle plus faible chez l’enfant que chez l’adulte ?

Pour ce qui est de la diminution le long de la trajectoire, on constate, en effet, que l’accĂ©lĂ©ration sous les barres passe chez l’adulte de 84 % (situation I) Ă  71 % (III) et Ă  63 % (II) ; et que chez l’enfant, elle passe de 65 % (I) Ă  71 % (III) et Ă  41 % (II). Il est d’abord clair que si l’effet maximum s’observe dans la premiĂšre moitiĂ© du champ (situation I), c’est qu’il s’y ajoute une action d’apparition (cf. § 1 sous I). Mais, si notre explication est la bonne, cette accĂ©lĂ©ration, lors de l’apparition ne diffĂšre pas en nature de celle qui est due aux barres elles-mĂȘmes, puisque toutes deux rĂ©sultent du fait que le regard ne suit pas rĂ©guliĂšrement le mobile, soit Ă  cause d’une fixation initiale au point de dĂ©part, soit Ă  cause des saccades ou fixations intermittantes dues aux barres. S’il en est ainsi, il va alors de soi que, quand les barres dĂ©butent au premier quart du trajet (situation III) et non pas dĂšs le dĂ©part, elles agiront moins puisque le regard est dĂ©jĂ  mieux adaptĂ© au mobile, et que, quand les barres ne dĂ©butent qu’au milieu du trajet (situation II), elles agissent encore moins et pour la mĂȘme raison : mieux le sujet saura suivre les mobiles, en effet, et mieux il parviendra Ă  nĂ©gliger les barres faisant obstacle Ă  cette poursuite.

Quant au fait que leur action soit moindre chez l’enfant (59 % en moyenne pour les trois situations contre 72 % en moyenne chez l’adulte), cela va encore de soi si l’on admet, comme nous l’a montrĂ© la recherche sur la perception d’un carrĂ© en mouvement de circumduction 1, que la motricitĂ© oculaire de l’enfant est Ă  la fois moins rapide et plus maladroite en ses ajustements dans la poursuite d’un mobile : les accĂ©lĂ©rations dues Ă  l’apparition ou aux barres consistant en actions de mouvements relatifs, il est clair, en effet, que pour des mouvements oculaires moins bien adaptĂ©s, l’action retardatrice des apparitions (la diffĂ©rence entre enfants adultes s’observe dĂ©jĂ  au tabl. 1, compte tenu du nombre des sujets) et des barres se fera moins sentir relativement que lorsqu’elle perturbe des mouvements plus rapides et mieux ajustĂ©s.

i Rech. XI.

 

§ 3. L’action de une a quatre barres et de leurs intervalles
(espaces raccourcis)

En faisant varier, pour pousser l’analyse, soit le nombre des barres Ă  intervalles Ă©gaux, soit la grandeur des intervalles entre les barres, nous retrouverons, d’une part, les facteurs qui prĂ©cĂšdent, mais aussi, d’autre part, le problĂšme des petits espaces, qu’il s’agira maintenant de chercher Ă  rĂ©soudre.

Voici d’abord les situations Ă©tudiĂ©es (N = nombre des sujets) :

1. Une seule barre Ă  6 cm. du point terminal de la trajectoire
(N = 37).

2. Deux barres dont une Ă  6 cm. et la seconde Ă  24 cm.
de ce point terminal (N = 34).

3. Trois barres, Ă  6, Ă  24 et Ă  42 cm. de ce point terminal
(N = 34).

4. Quatre barres, Ă  6, Ă  40, Ă  58 et Ă  76 cm. de ce point
(N = 13).

5. Quatre barres, à 34, à 40 (donc 6 cm. d’intervalle), à 58
et à 76 cm. (N = 14).

6. Une barre au milieu de la trajectoire (N = 7).

7. Deux barres au milieu de la trajectoire, à 6 cm. d’intervalle
(N = 7).

8. Une barre Ă  6 cm. d’un tunnel, ces 6 cm. Ă©tant comme
en (7) au milieu de la trajectoire (N = 7).

Les résultats obtenus sont consignés au tabl. 4.

Tabl. 4. Réactions aux situations 1 à 8 (une à quatre barres)1:

1 Entre parenthÚses = dans le petit espace ; entre crochets = à partir de la deuxiÚme barre (dans le sens du parcours) située à 58 cm.

3

 

Adultes Enfants
+ 0 —  + 0 — 
1 78 22 0 63 19 18
2 65 29 6 63 24 13
3 50 41 9 37 26 37
4 18 (23) 29 (29) 0
5 13 (38) [6] 31 (6) 6
6 50 33 16
7 71 14 14
8 71 0 29

 

Distinguons maintenant les deux faits suivants, que nous chercherons ensuite à expliquer :

(1) Lorsque le nombre des barres augmente de une Ă  quatre (situations 1 Ă  5), l’effet d’accĂ©lĂ©ration diminue, de telle sorte qu’une seule barre agit plus que deux Ă  quatre, tandis que neuf barres (§ prĂ©cĂ©dent) agissent Ă©galement plus que deux Ă  quatre !

(2) Le petit espace de 6 mm. donne lieu Ă  une accĂ©lĂ©ration en toutes positions : Ă  l’extrĂ©mitĂ© de la trajectoire (1), en son milieu (7, 8) ou entre deux (5).

Les faits rĂ©unis sont fort instructifs et suffiraient Ă  eux seuls Ă  montrer le peu de vraisemblance des explications par les rapports d’espace parcouru et de durĂ©e ou par les composantes relatives aux seules rĂ©fĂ©rences immobiles (composante 3).

A commencer par le petit espace de 6 cm. que traverse le mobile en diffĂ©rentes situations (1, 5, 7 et 8), deux faits dĂ©montrent d’abord qu’il s’agit bien d’un effet d’accĂ©lĂ©ration dĂ» au petit espace lui-mĂȘme et pas seulement d’une action due Ă  la disparition hors du champ ou au nombre des barres. En ce qui concerne le fort effet dans la situation 1 (petit espace Ă  l’extrĂ©mitĂ© du champ), on pourrait l’attribuer Ă  la disparition ou Ă  une action cumulative de disparition et de petit espace : mais comme l’effet est aussi fort au milieu du champ (7 et 8) et avec (8) ou sans tunnel (7), cela montre l’indĂ©pendance de l’effet de petit espace. D’autre part, comme l’effet d’accĂ©lĂ©ration est moindre en 7 et 8 qu’en 6 (une seule barre), mais aussi en 2-5 qu’en 1 (plusieurs barres au lieu d’une seule), cela prouve Ă  nouveau l’action propre aux petits espaces.

A quoi attribuer alors cette accĂ©lĂ©ration au sein du petit espace ? On ne saurait en tous cas pas l’attribuer Ă  un allongement apparent ou phĂ©nomĂ©nal de l’espace parcouru, puisqu’il s’agit justement d’un espace trĂšs court (6 cm. sur une trajectoire de 118 cm.), et surtout d’un espace correspondant au petit cĂŽtĂ© d’un rectangle dressĂ© de 6X21,5 cm., donc d’un espace prĂ©cisĂ©ment dĂ©valorisĂ©. Il serait tout Ă  fait arbitraire, en second lieu, de l’attribuer Ă  un raccourcissement apparent de la durĂ©e de parcours, et cela, d’une part, parce que cette durĂ©e est beaucoup trop courte pour donner lieu Ă  des estimations diffĂ©rentielles significatives, et, d’autre part, parce qu’il est impossible de dĂ©cider si c’est le raccourcissement du temps qui entraĂźne l’accĂ©lĂ©ration cinĂ©matique ou l’inverse.

Il ne reste donc qu’une explication plausible, puisque l’intervention des composantes prĂ©cĂ©dentes est peu vraisemblable dans le cas particulier : un petit espace comportant nĂ©cessairement deux frontiĂšres proches, ces frontiĂšres attirent le regard simultanĂ©ment et constituent un double point de fixation momentanĂ©e qui ralentit le mouvement de

poursuite du mobile ; en ce cas le mobile paraßt accéléré par simple mouvement relatif en relation avec le mouvement oculaire stoppé ou entravé. Or, ici à nouveau, si la preuve directe par enregistrement des mouvements oculaires nous fait défaut, la preuve indirecte, par la présence de sillages autour des barres rapprochées ou des deux frontiÚres du petit espace, est sans cesse fournie par les observations des sujets.

Or, s’il en est ainsi des petits espaces limitĂ©s par deux barres ou par une seule barre et l’extrĂ©mitĂ© du champ, on comprend facilement le paradoxe selon lequel une ou deux barres entraĂźnent une accĂ©lĂ©ration plus forte que trois ou quatre, tandis que neuf barres (§ 2) entraĂźnent Ă  nouveau une accĂ©lĂ©ration apparente plus grande. Le problĂšme n’est, en effet, pas Ă  poser en termes de relations objectives entre le mobile et les Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence immobiles du champ, mais en termes de relations entre la poursuite du mobile par le regard et les fixations momentanĂ©es, saccades ou ralentissements provoquĂ©s par ces Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence introduits dans le champ. Toute la question est alors de savoir en quelles conditions le regard en mouvement sera stoppĂ© ou freinĂ© par ces Ă©lĂ©ments et dans quelles conditions il pourra s’en libĂ©rer ou les nĂ©gliger plus ou moins facilement. Or, s’il n’est pas possible de nĂ©gliger neuf barres occupant la moitiĂ© de la longueur du trajet Ă  intervalles Ă©gaux, la question des effets provoquĂ©s par une, deux, trois ou quatre barres dĂ©pend par contre de la maniĂšre plus ou moins rĂ©guliĂšre dont elles sont rĂ©parties et des segments de trajectoire plus ou moins homogĂšnes ou hĂ©tĂ©rogĂšnes qu’elles dĂ©terminent par leur position : ce qui nous ramĂšne donc au facteur des « petits espaces ». On constate alors des faits du type suivant : dans la situation 5 (quatre barres), l’effet global est faible (13 %), l’effet global partiel aprĂšs la seconde barre l’est encore (6 %), tandis que l’effet produit par les deux barres rapprochĂ©es (petit espace) est sensiblement plus fort (38 %). Quant Ă  savoir pourquoi un petit espace isolĂ© (situations 1, 7 ou 8) agit plus efficacement que quand il est insĂ©rĂ© dans une suite de segmentations (situations 2 Ă  5), il semble clair qu’il intervient ici une diffĂ©rence de rĂ©action entre l’attention localisĂ©e et l’attention dispersĂ©e : la configuration qui correspond aux situations 2 Ă  5 comportant une segmentation du champ en plusieurs parties Ă  peu prĂšs comparables, tandis que la configuration 1 opposant un petit segment (petit espace final) Ă  tout le reste, il y a plus de chances pour que le regard soit stoppĂ© sur l’intervalle sĂ©parĂ© unique de la situation 1 et parvienne Ă  nĂ©gliger davantage les segmentations plus homogĂšnes des situations 2 Ă  5, d’oĂč les effets diffĂ©rents d’accĂ©lĂ©ration apparente.

C’est sans doute Ă  ces facteurs gĂ©nĂ©raux de ralentissement de la poursuite du mobile par le regard (d’oĂč accĂ©lĂ©ration apparente due au mouvement relatif du mobile par rapport Ă  celui du regard) qu’il faut

attribuer l’action, signalĂ©e par Brown, de la multiplication des Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence sur la vitesse apparente du mobile. Rappelons d’abord que le fait de cette accĂ©lĂ©ration due aux Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence n’est pas trĂšs gĂ©nĂ©rale, puisque, dans plusieurs des situations que nous avons Ă©tudiĂ©es avec Weiner 1, l’élĂ©ment de rĂ©fĂ©rence tend plutĂŽt Ă  retarder le mobile (quand il est situĂ© devant lui). Mais quand les rĂ©fĂ©rences aboutissent effectivement Ă  une accĂ©lĂ©ration, ce n’est pas sous l’action d’une dilatation de l’espace subjectif ou d’une contraction apparente de la durĂ©e : c’est parce que la rĂ©fĂ©rence distrait le regard de son mouvement de poursuite et produit ainsi une accĂ©lĂ©ration par mouvement relatif dont il restera Ă  expliquer la nature.

§ 4. Les effets dus au rétrécissement en largeur
du champ de parcours

Une autre mĂ©thode pour juger de l’action Ă©ventuelle des mouvements oculaires consistera Ă  rĂ©trĂ©cir le champ de parcours en largeur, ce qui, selon les cas, peut servir Ă  mieux canaliser les mouvements plus ou moins irrĂ©guliers du regard, ou au contraire peut constituer une gĂȘne. D’un tel point de vue la comparaison des rĂ©actions selon les groupes d’ñge, dans la premiĂšre ou la seconde moitiĂ© de la trajectoire, et selon les jugements portant sur l’espace et la durĂ©e, peut fournir quelqu’indi- cation supplĂ©mentaire. Selon Brown, toute diminution de la largeur du champ entraĂźne une augmentation de vitesse apparente : or, nous allons constater que ce n’est pas toujours vrai lors de la comparaison de deux demi-champs successifs de 59X24 cm. et de 59X6 cm. (voir le tabl. 5).

Tabl. 5. Réactions aux rétrécissements en largeur dans la premiÚre (I)
ou la seconde moitié (II) du champ de parcours :

Adultes Enfants
+ 0 —  + 0 — 
/ Vitesse 86 5 5 57 0 43
1 Temps 9 18 73 ___ — 
j Espace (avec mouvement) .. 23 27 50 —  —  — 
1 Espace (sans mouvement) .. 14 55 31 —  —  — 
II Vitesse 24 14 62 53 20 27

i Rech. XXXV.

 

Deux faits sont particuliÚrement à relever dans ces résultats :

(1) Si l’adulte surestime la vitesse quand le rĂ©trĂ©cissement du champ est situĂ© dans la premiĂšre moitiĂ© du parcours (86 %) il y a au contraire ralentissement apparent (62 %— contre 24 % +) lorsqu’il a lieu dans la seconde moitiĂ©.

(2) Chez l’enfant l’effet d’accĂ©lĂ©ration en I est plus faible (57 %) que chez l’adulte mais se conserve quand le rĂ©trĂ©cissement est situĂ© dans la seconde moitiĂ© (53 %).

Pour interprĂ©ter ces deux faits, qui sont d’ailleurs moins indĂ©pendants l’un de l’autre qu’il ne semble, il faut tout d’abord examiner s’ils sont plus accessibles que les prĂ©cĂ©dents Ă  une explication par les caractĂšres spatio-temporels du parcours extĂ©rieur ou s’ils requiĂšrent eux aussi un recours aux composantes relatives aux mouvements du regard. Il convient Ă  cet Ă©gard de commencer par dresser la table des % de rĂ©actions cohĂ©rentes du point de vue du rapport v = e : t et des rĂ©actions non-concordantes (avec comme dans le cas du tabl. 3, une troisiĂšme catĂ©gorie formĂ©e par les rĂ©actions douteuses, faute de composition univoque) :

Tabl. 6. Pourcentage des réactions (des sujets adultes du tabl. 5)
concordantes, non-concordantes et douteuses du point de vue
du rapport (v = e : t) :

Si les rĂ©actions au champ rĂ©trĂ©ci en largeur ne s’expliquent pas par le rapport v = e : t, il ne reste alors qu’à recourir comme d’habitude aux mouvements relatifs du mobile par rapport aux dĂ©placements du regard. Or, les deux faits que nous avons tirĂ©s Ă  l’instant du tabl. 5 s’expliquent d’une façon relativement aisĂ©e si l’on considĂšre par ailleurs la maniĂšre dont les sujets de ce tableau rĂ©agissent Ă  l’apparition du mobile dans le champ (et cela indĂ©pendamment du rĂ©trĂ©cissement de ce dernier en largeur) :

Tabl. 7. Pourcentage des sujets percevant une accélération dans la premiÚre
partie du champ (indépendamment de son rétrécissement) :

Adultes : 60 % Enfants : 23 %
Concordantes Non-concordantes Douteuses
68 18 14

 

Il est alors clair que, si le 86 % des adultes perçoit une augmentation de vitesse dans la premiĂšre moitiĂ© rĂ©trĂ©cie du champ, contre 5 % de ralentissement, tandis que le 62 % des adultes perçoit un ralentissement dans la seconde moitiĂ© rĂ©trĂ©cie du champ, contre 24 % seulement d’accĂ©lĂ©ration la raison principale en incombe aux effets d’apparition puisque le 60 % perçoivent une accĂ©lĂ©ration dans cette premiĂšre moitiĂ©, du seul fait de l’apparition du mobile.

IndĂ©pendamment des effets d’apparition, on peut donc admettre que le champ rĂ©trĂ©ci en largeur dont nous nous sommes servis aboutit en moyenne chez l’adulte Ă  un ralentissement apparent du mobile, et cela est assez comprĂ©hensible du point de vue des mouvements oculaires : ceux-ci Ă©tant dirigĂ©s et canalisĂ©s par les frontiĂšres rectilignes du champ, qui sont proches de la trajectoire en vertu du rĂ©trĂ©cissement en largeur, le regard suit donc d’autant mieux le mobile, ce qui diminue la vitesse relative de ce dernier par rapport au dĂ©placement du champ visuel. C’est ce qui se passerait aussi en moyenne dans la premiĂšre partie du champ sans les effets d’apparition, Ă  la condition sans doute de prĂ©voir une phase initiale d’adaptation du regard au champ rĂ©trĂ©ci (adaptation qui retarderait alors un instant le regard et accĂ©lĂ©rerait le mobile, ce qui expliquerait par ailleurs les rĂ©actions de minoritĂ© en gĂ©nĂ©ral : 24 % encore d’accĂ©lĂ©ration dans la situation II).

Mais il reste alors Ă  expliquer la rĂ©action d’accĂ©lĂ©ration des enfants, tant dans la seconde que dans la premiĂšre moitiĂ© du champ. Rappelons d’abord que les rĂ©actions des enfants tĂ©moignent, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, d’une moins bonne adaptation et d’une moindre rapiditĂ© des mouvements oculaires, ce qui, comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu Ă  la fin du § 2, explique pourquoi les obstacles Ă  l’ajustement du regard au mobile (barres, apparition dans le champ, etc.) produisent un moindre effet relatif Ă  5-8 ans que chez l’adulte. Nous venons d’en constater un nouvel indice puisque 23 % seulement des enfants (contre 60 % des adultes) sont sensibles Ă  l’effet d’apparition du mobile dans le champ. En second lieu nous savons grĂące Ă  diverses Recherches antĂ©rieures (notamment la Rech. XXI sur l’illusion des quadrilatĂšres partiellement superposĂ©s) que les petits de 5-7 ans sont moins aptes que les adultes Ă  tenir compte des cadres de rĂ©fĂ©rence. Cette seconde circonstance explique alors pourquoi l’enfant est moins aidĂ© que l’adulte dans sa poursuite du mobile par un rĂ©trĂ©cissement du champ en largeur, le cadre constituant pour lui un obstacle plus qu’un auxiliaire : ce qui expliquerait la prĂ©dominance des accĂ©lĂ©rations dues au manque d’ajustement des mouvements de poursuite du mobile par le regard. La premiĂšre circonstance expliquerait, d’autre part, le caractĂšre relativement plus attĂ©nuĂ© ou plus faible de ces actions d’entrave.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, tant l’absence de concordance chez l’adulte des rĂ©actions dans les deux moitiĂ©s du champ que l’absence de concor-

 

dance entre les rĂ©actions des adultes et des enfants parlent en faveur d’une intervention des mouvements du regard dans ces estimations de la vitesse en un champ rĂ©trĂ©ci latĂ©ralement, car ni le rapport v = e : t, ni, de façon gĂ©nĂ©rale, les conditions objectives du champ immobile n’expliqueraient ces variations de comportement.

§ 5. L’action des mouvements du regard (poursuite et croisement) Ă  la lumiĂšre et dans l’obscuritĂ©

Les situations Ă©tudiĂ©es jusqu’ici (tunnels, barres, raccourcissement ou rĂ©trĂ©cissement du champ de parcours) ont toutes consistĂ© Ă  faire varier certains caractĂšres objectifs du champ extĂ©rieur pour voir si les effets de ces variations relĂšveraient ou non de ce que nous avons appelĂ©, dans l’introduction de cette Partie I, les composantes 3 relatives aux rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures. Or, nous avons constatĂ© Ă  propos de chacun des effets observĂ©s, que sa rĂ©duction Ă  de telles composantes soulevait des difficultĂ©s certaines, tandis que son interprĂ©tation au moyen des composantes 1 et 2 s’avĂ©rait beaucoup plus aisĂ©e.

Le moment est donc venu d’examiner pour elles-mĂȘmes ces composantes 1 et 2 (champ visuel immobile et en mouvement ) et notamment d’essayer de comprendre la nature de cette sorte de vitesse relative que nous avons cru voir intervenir en cas de combinaison entre les mouvements du mobile et ceux du regard. Il eĂ»t Ă©tĂ© peut-ĂȘtre plus logique de commencer par lĂ . Mais, d’une part, la composante 1 est dĂ©jĂ  bien connue (rĂŽle de la fovĂ©a et de la pĂ©riphĂ©rie dans l’estimation des vitesses). D’autre part, si nous avions commencĂ© par insister sur l’importance des mouvements oculaires avant que le lecteur s’en persuade au cours des § 1-4, il nous eĂ»t peut-ĂȘtre accusĂ© d’idĂ©e prĂ©conçue. Nous avons donc prĂ©fĂ©rĂ© exposer nos rĂ©sultats dans l’ordre oĂč ils ont Ă©tĂ© recueillis, au cours de plusieurs annĂ©es de recherches, l’ordre psycholo- logique Ă©tant parfois meilleur pour les psychologues que l’ordre logique.

Pour Ă©tudier ce rĂŽle des mouvements oculaires, nous sommes partis du paradoxe signalĂ© par Fleischl, Aubert et bien d’autres : la vitesse objectivement constante d’un mobile paraĂźt plus grande dans la zone centrale (fovĂ©a) qu’à la pĂ©riphĂ©rie d’un champ visuel immobile, et, cependant, lorsque l’on suit du regard le mobile (la coĂŻncidence avec la fovĂ©a Ă©tant alors beaucoup plus frĂ©quente), son mouvement paraĂźt plus lent qu’en fixant constamment du regard le point mĂ©dian de la trajectoire (la coĂŻncidence avec la pĂ©riphĂ©rie Ă©tant alors bien supĂ©rieure).

Il semble au premier abord que cette contradiction apparente suffise Ă  dĂ©montrer ce rĂŽle, Ă  titre de facteur indĂ©pendant, des mouvements du regard puisque c’est l’intervention de cette variable qui renverse la relation habituelle entre la fovĂ©a et la pĂ©riphĂ©rie. Mais plusieurs ques-

 

fions restent cependant en suspens. Il s’agit d’abord de contrĂŽler les faits et d’établir notamment si l’accĂ©lĂ©ration apparente du mobile en cas de fixation du regard au milieu de la trajectoire intĂ©resse tout le parcours (comparĂ© au cas oĂč le mobile est suivi par le regard) ou seulement le voisinage du point de fixation. Mais il s’agit surtout, dans l’hypothĂšse oĂč le mouvement du regard entraĂźne un effet de vitesse relative (par opposition Ă  la vitesse que nous appellerons inexactement, mais pour abrĂ©ger, « absolue », c’est-Ă -dire celle d’un mobile unique traversant le champ visuel immobile), de vĂ©rifier les consĂ©quences d’une telle hypothĂšse.

Or, la consĂ©quence principale en est que, si le mobile paraĂźt ralentir lorsque le regard le suit (la vitesse relative, par rapport Ă  celle du champ visuel en mouvement, Ă©tant alors plus faible que la vitesse absolue), il devrait au contraire ĂȘtre perçu comme accĂ©lĂ©rĂ© lorsque le regard le croise (la vitesse relative, par rapport Ă  celle du champ visuel, Ă©tant alors plus grande que la vitesse absolue). C’est ce que nous allons chercher Ă  vĂ©rifier, en Ă©tudiant Ă©galement l’action des mouvements de poursuite plus ou moins rapides que ceux des mobiles.

Certaines de ces expĂ©riences ont Ă©tĂ© faites tour Ă  tour Ă  la lumiĂšre et dans l’obscuritĂ©,1 pour dissocier les facteurs de rĂ©fĂ©rence au fond immobile. En outre la plupart ont utilisĂ© non pas un seul mobile mais une suite ininterrompue de mobiles semblables, situĂ©s Ă  5 ou 10 cm. l’un derriĂšre l’autre, et animĂ©s de la mĂȘme vitesse : en ce cas les mobiles constituent un seul objet collectif ou un seul bloc, sans effet de comparaisons comme entre deux mobiles de vitesses distinctes ; mais l’avantage de cette technique, due Ă  Brown, est de renforcer les effets peu visibles sur un seul mobile.

Voici d’abord les rĂ©sultats de la comparaison des vitesses avec poursuite des mobiles par le regard ou avec fixation sur une barre situĂ©e au point mĂ©dian du parcours (tabi. 8), avec la technique des mobiles collectifs2, Ă  la lumiĂšre ou dans l’obscuritĂ©, appliquĂ©e Ă  32 (lumiĂšre) et 23 (obscuritĂ©) adultes et Ă  18 enfants de 5 ;6 Ă  7 ;7.

Tabl. 8. Comparaison des vitesses avec poursuite par le regard ou fixation au point mĂ©dian du parcours (entre parenthĂšses Ă  l’obscurité’) :

Augmentation de vitesse avec fixation Diminution Pas d’effet
Adultes 100 % (100) 0(0) 0(0)
Enfants 72 % (100) 6(0) 22(0)

1 Les mobiles étant alors rendus phosphorescents.

2 Les mobiles parcourent alors la totalité du champ, soit 120 cm.

 

L’effet est donc massif Ă  l’obscuritĂ©, chez l’enfant comme chez l’adulte. 11 reste total Ă  la lumiĂšre chez ce dernier, mais diminue alors chez l’enfant. Mais comme il s’agit de comparaisons successives et non simultanĂ©es il est possible qu’elles soient plus difficiles chez l’enfant dans le cas oĂč le fond immobile est visible.

La question se pose maintenant d’établir si cette accĂ©lĂ©ration des mobiles due Ă  la fixation du regard intĂ©resse tout le parcours ou exclusivement la rĂ©gion voisine du point de centration. Il y a lĂ  un problĂšme essentiel du point de vue de l’interprĂ©tation du paradoxe de Fleischl. Dans la mesure, en effet, oĂč l’accĂ©lĂ©ration n’intĂ©resse que les environs du point de centration (les sujets gĂ©nĂ©ralisant alors Ă  tout le parcours par simple induction reprĂ©sentative ou faute de prĂ©cision dans les renseignements fournis), il n’y aurait pas de contradiction fondamentale entre ces donnĂ©es et celles qui relĂšvent des jugements habituels en champ visuel immobile (accĂ©lĂ©ration dans la fovĂ©a et ralentissement dans la pĂ©riphĂ©rie) : en ce cas le ralentissement lors de la poursuite du mobile par le regard pourrait ĂȘtre attribuĂ© ou Ă  des dĂ©parts d’ajustements ou au fait que le jugement engloberait la pĂ©riphĂ©rie. Dans la mesure, au contraire, oĂč l’accĂ©lĂ©ration avec fixation intĂ©resse tout le parcours, il y aurait rĂ©ellement dualitĂ© d’effets entre les vitesses apparentes en champ visuel immobile et avec dĂ©placement de ce champ, la vitesse aux environs de la centration en mouvement (donc lors de la poursuite du mobile par le regard) restant infĂ©rieure Ă  la vitesse dans la pĂ©riphĂ©rie du champ immobile.

Or, nous disposons de deux sortes de donnĂ©es Ă  cet Ă©gard : les unes, moins sĂ»res, consistant en renseignements directs des sujets sur la question, les autres, indirectes mais plus sĂ»res, consistant en observations des sujets sur l’allongement apparent des mobiles qui, de points lumineux qu’ils semblent constituer lorsqu’ils sont suivis par le regard, prennent la forme de traits plus ou moins allongĂ©s en cas de fixation sur la barre mĂ©diane immobile.

Ces donnĂ©es directes sont les suivantes : Ă  la lumiĂšre, 44 % environ des adultes voient l’accĂ©lĂ©ration, avec fixation au centre du parcours, intĂ©resser tout le parcours, tandis que 55 % environ localisent l’accĂ©lĂ©ration aux environs du point de fixation.

Par contre l’effet de sillage, dĂ©jĂ  notĂ© par plusieurs sujets Ă  la lumiĂšre, mais insuffisamment net pour permettre une comparaison dĂ©taillĂ©e des diverses rĂ©gions du parcours, se traduit Ă  l’obscuritĂ© par un allongement des points lumineux assez diffĂ©renciĂ© pour fournir les renseignements dĂ©sirĂ©s. Cet allongement se traduit alors par la perception de traits Ă©valuĂ©s de 1 Ă  6-7 cm. selon les sujets, et chez les enfants (reproduction par le dessin) comme chez les adultes. Or, les deux faits essentiels Ă  noter sont que :

 

(a) Les traits sont plus allongés aux environs du point de fixation et le sont de moins en moins vers les extrémités du parcours.

(b) L’allongement se produit nĂ©anmoins sur la totalitĂ© du parcours et disparaĂźt dĂšs que le regard poursuit les mobiles.

Etant clair que la longueur du sillage et que le degrĂ© d’allongement des points lumineux en traits constituent des critĂšres de la vitesse apparente, on peut donc conclure que l’accĂ©lĂ©ration avec fixation intĂ©resse la totalitĂ© (ou presque) du parcours (voir b), bien que naturellement plus forte aux environs du point de centration. Il faut par consĂ©quent admettre que le ralentissement apparent, lorsque le regard poursuit le mobile, constitue bien un effet sut generis de mouvement relatif par rapport au champ visuel se dĂ©plaçant lui-mĂȘme.

Nous avons, d’autre part, cherchĂ© Ă  Ă©tablir, pour commencer l’analyse de ce mouvement relatif, jusqu’à quel point les modifications de la vitesse apparente s’accompagnent, chez les adultes, de modifications cohĂ©rentes dans l’estimation de l’espace et de la durĂ©e subjectifs. Pour ce faire, le champ de parcours a Ă©tĂ© rĂ©duit Ă  52 (lumiĂšre) et 58 cm. (obscuritĂ©) avec un seul mobile et avec ou sans fixation au milieu de la trajectoire (voir tabl. 9 et 10).

Tabl. 9. Modification de la vitesse, de la durĂ©e et de l’espace apparents
avec fixation du regard au milieu du parcours : 14 sujets à la lumiÚre
(entre parenthĂšses 15 autres sujets Ă  l’obscurité’).

Tabl. 10. Concordance entre les estimations du tabl. 9
selon le rapport (v = e : t) :

On voit que la confĂ©rence du point de vue des relations espace-temps n’est pas meilleure en ce cas que dans ceux des § 2 et 4. Quant au plus

Concordance Non-concordance Douteux
7 % (27) 57 % (21) 36 % (52)
Augmentation pendant la fixation Diminution Pas d’effet
Vitesse 65 % (88) 28 ( 6) 7( 6)
Espace 21 (47) 58 (33) 21 (20)
Durée 36 (33) 21 (33) 43 (33)
—  — 

 

faible effet d’accĂ©lĂ©ration avec fixation (65 % Ă  la lumiĂšre au lieu de 100 % au tabl. 8) cet affaiblissement est probablement dĂ» Ă  la prĂ©sence d’un seul mobile et surtout au fait qu’il n’y a plus de barre de fixation, mais un point de centration sans doute en partie entraĂźnĂ© au cours du mouvement du mobile.

Puisque le mouvement du regard poursuivant le mobile n’engendre donc pas de modifications concordantes gĂ©nĂ©rales selon le rapport v = e : t, il reste Ă  nous demander s’il ne se produirait pas d’effet direct de ralentissement du mobile dans la mesure oĂč son mouvement n’est plus rapportĂ© seulement au fond immobile, mais au champ visuel se dĂ©plaçant lui-mĂȘme dans la mĂȘme direction que ce mobile. En ce cas l’explication du paradoxe de Fleischl serait la suivante :

(1) Lorsque le champ visuel est immobile, le regard est fixĂ© sur un point du fond immobile constituant le contenu du champ visuel : en cette situation, le mouvement du mobile est repĂ©rĂ© par rapport Ă  ce fond immobile et sa vitesse, correspondant Ă  une certaine valeur υn en pĂ©riphĂ©rie est accrue en vn+m dans la rĂ©gion centrale (pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons au § 12).

(2) Lorsque le regard suit le mobile en sa marche, la centration porte, plus ou moins approximativement, sur le mobile lui-mĂȘme. Le fond immobile n’étant plus centrĂ©, ne joue alors qu’un rĂŽle partiel dans l’estimation de la vitesse et celle-ci est Ă©valuĂ©e Ă©galement en fonction de la position du mobile par rapport au champ visuel. Cette vitesse par rapport au champ visuel Ă©tant approximativement nulle (v0), il s’ensuit que la vitesse globale sera intermĂ©diaire entre vn+m et v0> soit vn+m_m.. Les faits montrent que l’on a mĂȘme m,>m soit vn+m-m∙<vn sans doute parce que le fond immobile, n’étant pas centrĂ©, est perçu Ă  l’arriĂšre- plan comme s’il Ă©tait situĂ© en pĂ©riphĂ©rie.

Telle Ă©tant notre hypothĂšse, il semble alors facile de la vĂ©rifier : s’il y a vitesse relative du mobile par rapport au champ visuel et non pas exclusivement par rapport au fond immobile, on doit pouvoir provoquer une accĂ©lĂ©ration du mobile en dĂ©plaçant le regard, non plus dans le sens de la poursuite, mais en sens inverse, donc avec croisement comme dans le cas de deux trains roulant en sens contraires.

Nous avons fait l’expĂ©rience Ă  la lumiĂšre et dans l’obscuritĂ©. A la lumiĂšre, nous avons dĂ©limitĂ© un champ de parcours de 30 cm. de long en priant les sujets (tous adultes) de la suivre dans le sens du mobile ou en sens inverse avec des vitesses correspondant aux rythmes 44, 76, 100 et 40 du mĂ©tronome. Les rĂ©sultats obtenus sont consignĂ©s au tabl. 11,

 

Tabl. 11. Effets du mouvement croisĂ© (entre parenthĂšses le n des sujets) ‱

ω 0) ∈

5 "

ÿ ≡ .22

<υ 


∞ G ∞ G <υ G c

> ’rS

<u

⅛

ω 03

eu

’5 03 Q. 03

G

G

42 a (U Q, 42 03 eu ⅛

s m

« Si

S "Æ

Æ S > w

G O

M— 

> «  O U CJ
44(16) 44 % 19 31 0 0 6
76(16) 44 31 13 0 6 6
100(13) 15 38 8 23 8 8
40 (16) ‱ 31 13 50 0 6
Vitesse accrue Vitesse diminuĂ©e Pas d’effet
54 % 15 % 31 %
Vitesse accrue en sens direct Vitesse diminuĂ©e en sens direct Pas d’effet IncapacitĂ©
1 55 % 19 13 13
11 6 75 19 — 

Les rĂ©sultats sont donc peu nets. Les sujets ne sont pas constants d’une expĂ©rience Ă  l’autre (sauf 4 sur 16). Ils signalent frĂ©quemment qu’il y a plusieurs maniĂšres de fixer son attention, etc., et que les effets sont trĂšs instables. Par contre, ils signalent qu’en cas d’augmentation de la vitesse apparente les mobiles semblent se rapprocher, s’allonger, ou encore devenir « plus flous ».

Nous avons alors essayĂ© d’une autre technique : pour un champ de 52 cm. de longueur il s’agit de suivre trois fois le mobile (unique) puis de le croiser trois fois (tabl. 11 bl,, sur 13 sujets) :

Tabl. llbl,. Effets du mouvement croisé (par alternance triple):

Les rĂ©sultats sont donc Ă  peine plus nets. Nous avons Ă©galement essayĂ© de faire comparer sur un parcours de 30 cm. (I) l’effet d’un dĂ©placement oculaire rapide dans le sens des mobiles (en sĂ©rie) Ă  l’effet d’un mouvement oculaire lent dans le sens inverse (croisement) et (II) l’effet d’un mouvement oculaire lent dans le sens des mobiles Ă  celui d’un mouvement oculaire rapide en sens inverse (voir le tabl. 11 t≡r) :

Tabl. 11 ter. Effets de la rapidité du déplacement du regard en sens
direct (poursuite) et inverse (croisement) (16 sujets) :

 

Les rĂ©sultats paraissent plus clairs, du moins pour la situation II oĂč la vitesse oculaire de croisement est supĂ©rieure Ă  celle de poursuite. Mais les rĂ©actions demeurent Ă©quivoques du fait qu’on ne sait pas si les 75 % de diminution relative de vitesse dans le sens direct est due au ralentissement du dĂ©placement oculaire dans le sens du parcours ou Ă  son accĂ©lĂ©ration dans le sens du croisement. Le tabl. XIII rĂ©pondra plutĂŽt en faveur de la seconde interprĂ©tation, en montrant qu’un mouvement de poursuite lent engendre plutĂŽt une accĂ©lĂ©ration du mobile, mais le rĂ©sultat demeure Ă©quivoque.

Il semble donc que, Ă  la lumiĂšre, trop de facteurs sont en jeu pour permettre une estimation certaine (la perception du fond immobile favorisant le repĂ©rage du mobile en pĂ©riphĂ©rie du champ visuel). Il faut cependant ajouter, Ă  propos des expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes, que si, au lieu d’imposer aux sujets les mĂȘmes conditions types aboutissant Ă  des effets variables et intallĂ©s, on cherche Ă  dĂ©terminer chez chaque sujet les conditions optimum de rythme temporel et de longueur de parcours pour qu’il perçoive un effet diffĂ©rent en orientations directe et inverse, on trouve alors des rĂ©sultats plus homogĂšnes dans le sens d’une accĂ©lĂ©ration avec le croisement. Nous avons, par exemple, pu dĂ©terminer sur six sujets exercĂ©s un rythme personnel tel (Ă  grande vitesse des mobiles) que les mobiles apparaissent comme des points distincts et discontinus quand le dĂ©placement oculaire s’effectue dans le sens du mouvement des mobiles, tandis qu’ils se prĂ©sentent sous la forme d’une ligne continue et ondulĂ©e dans le sens inverse du croisement.

Nous avons donc repris l’expĂ©rience dans l’obscuritĂ©, sur 17 adultes, en variant les longueurs de trajet (45, 50 ou 120 cm.) ainsi que les rythmes temporels (40, 72, 90 ou 120 au mĂ©tronome). Mais au lieu de soumettre tous les sujets Ă  toutes les Ă©preuves de façon homogĂšne, ce qui Ă  la lumiĂšre donnait de 8 Ă  50 % d’absence d’effets, nous avons dĂ©terminĂ© pour chaque sujet l’épreuve optimale au sens oĂč il perçoive la diffĂ©rence la plus assurĂ©e entre les effets de poursuite et ceux de croisement (Ă©tant naturellement entendu que la diffĂ©rence peut se manifester selon l’un des deux modes de l’accĂ©lĂ©ration et du ralentissement). Voir le tabl. 12.

Tabl. 12. Effets du mouvement croisĂ© dans l’obscurité :

Vitesse accrue Diminution Pas d’effet
N = 17 82 % 12 % 6 %

 

Sur les 14 sujets ayant perçu une accĂ©lĂ©ration, 13 ont signalĂ© un allongement des mobiles confirmant donc l’effet en question. Nous pouvons ainsi conclure ce qui suit :

(1) L’effet d’accĂ©lĂ©ration par croisement n’atteint en aucune situation Ă©tudiĂ©e le 100 ‰ car il est toujours possible, en croisant du regard un mobile, d’en surveiller la marche en pĂ©riphĂ©rie (par un dĂ©doublement de l’attention analogue Ă  celui que P. Fraisse a mis en Ă©vidence dans les effets de centration).

(2) L’effet est fortement attĂ©nuĂ© lorsque le fond immobile reste visible, ce qui favorise le dĂ©doublement invoquĂ©.

(3) Dans l’obscuritĂ© par contre, l’effet peut ĂȘtre mis en Ă©vidence en conditions optimales pour le sujet, chacun pouvant avoir son rythme prĂ©fĂ©rĂ© pour ce genre de situation absolument inhabituelle 1.

(4) Or, comme dans le mouvement croisĂ© le mobile est beaucoup moins centrĂ© que dans le mouvement de poursuite, on ne saurait Ă©videmment interprĂ©ter l’effet d’accĂ©lĂ©ration dans le croisement que comme le rĂ©sultat d’un mouvement relatif par rapport aux dĂ©placements du champ visuel, et non par rapport au fond immobile ni par rapport Ă  la topographie interne de ce champ visuel (Ă©tant entendu qu’en pĂ©riphĂ©rie un mobile est normalement ralenti et qu’il est accĂ©lĂ©rĂ© dans la seule zone centrale).

Les difficultĂ©s des expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes rendent comprĂ©hensibles pourquoi l’expĂ©rience suivante n’a pas donnĂ© les rĂ©sultats statistiques espĂ©rĂ©s, tout en fournissant certaines donnĂ©es qualitatives instructives. Nous nous sommes demandĂ©, en relation avec l’interprĂ©tation proposĂ©e pour les effets d’apparition et de disparition (§ 1) et pour les rĂ©actions Ă  l’expĂ©rience des barres (§ 2), si l’on obtiendrait des effets de ralentissement ou d’accĂ©lĂ©ration de la vitesse des mobiles en les suivant du regard Ă  des vitesses supĂ©rieures (1) ou infĂ©rieures (II) Ă  celles de ces mobiles (les deux effets Ă©tant naturellement Ă  comparer Ă  une poursuite effectuĂ©e par le regard Ă  la vitesse mĂȘme des mobiles). Les sujets ont alors invoquĂ© la difficultĂ© motrice Ă  appliquer ces consignes, l’attention Ă©tant mobilisĂ©e par la tĂąche demandĂ©e au point de diminuer l’observation des effets eux-mĂȘmes. Voici nĂ©anmoins les rĂ©sultats obtenus :

1 Avant de suggĂ©rer ces expĂ©riences l’un de nous avait essayĂ©, sur lui- mĂȘme et sur un certain nombre de mathĂ©maticiens et physiciens, de faire comparer la vitesse d’un mouvement pendulaire en suivant des yeux le mobile ou en le croisant des yeux au mĂȘme rythme. Tout en trouvant, dans ce dernier cas, une majoritĂ© d’effets d’accĂ©lĂ©ration, il avait Ă©tĂ© frappĂ© de la grande variabilitĂ© individuelle des rĂ©actions, les uns se bornant Ă  des oscillations de trĂšs faible amplitude, d’autres choisissant les grandes, les uns adoptant le rythme du pendule avec inversion, d’autres en Ă©tant incapables, etc.

 

Tabl. 13. Effets des mouvements de poursuite plus rapides (/) ou plus
lents (II) que les mouvements des mobiles (en comparaison avec des
poursuites de vitesses égales) 16 sujets :

Il semble ainsi qu’une poursuite de vitesse inĂ©gale Ă  celle des mobiles tende plutĂŽt Ă  accĂ©lĂ©rer ceux-ci. On comprend cet effet dans le cas d’une poursuite plus lente, le mobile prenant alors de l’avance sur le mouvement oculaire comme dans les effets d’apparition (§ 1 sous I). Quant Ă  la poursuite plus rapide, on se trouve dans la mĂȘme situation Ă©quivoque que dans les effets de disparition (§ 1 sous II). Mais ces rĂ©sultats sont loin d’ĂȘtre massifs, tant Ă  cause des difficultĂ©s signalĂ©es d’application de la consigne qu’en raison sans doute des nombreux facteurs pouvant interfĂ©rer (attention pĂ©riphĂ©rique, etc.).

Par contre, du point de vue qualitatif, un certain nombre d’observations convergentes de sujets exercĂ©s paraissent pouvoir ĂȘtre retenues. D’une part, il arrive qu’en cas de mouvements oculaires trĂšs rapides, les mobiles semblent s’arrĂȘter momentanĂ©ment, ce qui constitue un bel effet de relativitĂ©. D’autre part, et rĂ©ciproquement, en cas de mouvement lent le mobile apparaĂźt brusquement comme plus rapide. Ces faits nous conduisent Ă  l’examen de trois sortes de dĂ©localisations intĂ©ressantes du point de vue du problĂšme des vitesses relatives.

§ 6. Les dĂ©localisations en fonction des relations du mobile avec le champ visuel, le fond immobile, les mouvements du regard ou avec d’autres mobiles de vitesses diffĂ©rentes

Nous allons chercher Ă  analyser ici trois groupes de faits qui s’éclairent les uns les autres : (1) les reculs apparents (mouvements consĂ©cutifs nĂ©gatifs) Ă  l’arrĂȘt de la sĂ©rie des mobiles de mĂȘme vitesse ; (2) le recul apparent de la barre de fixation au cours du dĂ©placement des mobiles dans l’expĂ©rience du tabl. 8 ; (3) le recul apparent d’un mobile momentanĂ©ment stationnaire par rapport Ă  un second mobile qui le rattrape et le dĂ©passe au cours de cet arrĂȘt (cette derniĂšre expĂ©rience nous conduisant alors aux problĂšmes de la comparaison des

RĂ©sultats Ă  vitesses inĂ©gales Augmentation de vitesse Diminution de vitesse Pas d’effets IncapacitĂ©
1 44 % 13 37 6
11 44 22 22 11

 

mouvements de deux mobiles de vitesses diffĂ©rentes, que nous aborderons au § 7). Ces trois variĂ©tĂ©s de recul apparent constituent donc des dĂ©localisations, soit des mobiles, soit des Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence, et c’est en tant que dĂ©localisations qu’elles intĂ©ressent l’analyse de la vitesse perceptive, car en mettant en Ă©vidence le mĂ©canisme des relations de position ou de localisation, elles conduisent Ă  mieux comprendre comment s’effectuent les estimations de distances ou d’espaces parcourus au cours des dĂ©placements du regard ou des mobiles.

Lorsque l’on suit des yeux la suite des mobiles de mĂȘme vitesse utilisĂ©s au § 5 et formant un train unique (en s’attachant Ă  l’un d’entre eux ou Ă  un petit groupe, mais avec vision solidaire de l’ensemble) et que ce dĂ©filĂ© ininterrompu en vient Ă  s’arrĂȘter, on Ă©prouve alors au moment de l’arrĂȘt l’impression d’un recul, allant de quelques mm. Ă  1-2 cm. Or, le grand intĂ©rĂȘt de cette situation est que l’effet disparaĂźt presque complĂštement Ă  l’obscurité :

Tabl. 14. Mouvement consécutif négatif (adultes) :

Recul Pas d’effet
LumiÚre 100 % 0
Obscurité 10 90

11 semble donc clair que deux facteurs au moins sont nĂ©cessaires Ă  la production de cet effet : (1) un mouvement du regard, qui « transporte » de façon constante le tableau perçu d’un point n de la trajectoire au point n + 1 et qui continue ainsi de le faire Ă  l’arrĂȘt objectif des mobiles ; (2) un repĂ©rage des points n, n + 1, etc., par rapport Ă  un fond immobile visible. En effet, (1) si l’on supprime le mouvement du regard par fixation sur un point (ou une barre) de rĂ©fĂ©rence, l’effet de recul des mobiles disparaĂźt ou est trĂšs affaibli. D’autre part, (2) si l’on supprime la vision du fond immobile, l’effet disparaĂźt Ă©galement Ă  peu prĂšs parce que rien ne permet plus de distinguer Ă  l’arrĂȘt les points n et n + 1. Quand le fond est visible, au contraire, et que le mobile s’arrĂȘte en n, le « transport » continue et le localise en n+1, mais la perception actuelle ne trouvant ou ne le confirmant pas en n+1 (perçu comme une place vide), il y a recul de n+1 Ă  n.

L’effet de dĂ©localisation du point de fixation, c’est-Ă -dire de la barre servant Ă  centrer le regard de maniĂšre constante pendant le passage des mobiles (tabl. 8), constitue l’exact rĂ©ciproque du phĂ©nomĂšne prĂ©cĂ©dent, car il se manifeste quand le regard est immobile, disparaĂźt presque en cas de mouvement du regard et disparaĂźt entiĂšrement Ă  la

 

lumiÚre (quand le fond immobile est visible). Il consiste en ceci que, quand le regard est centré sur la barre de référence pendant le passage des mobiles, cette barre paraßt en général se déplacer dans le sens opposé au mouvement des mobiles :

Tabl. 15. DĂ©placement apparent (dans l’obscurité’) de la barre de fixation
pendant le passage des mobiles (en % des sujets sur 39 adultes ;

entre parenthÚses les % sur 18 enfants) :

Les « autres effets » de la derniÚre colonne sont des mouvements convexes.

Tabl. 15b’s. DĂ©placement apparent de la barre lors des mouvements
du regard dans l’obscuritĂ©, ou avec fixation mais Ă  la lumiĂšre :

Le fait que le phĂ©nomĂšne disparaisse entiĂšrement Ă  la lumiĂšre montre que, la barre de fixation faisant partie du fond immobile, elle est stabilisĂ©e par ce fond sitĂŽt celui-ci redevenu visible. Le fait que le phĂ©nomĂšne soit trĂšs affaibli lorsque le regard suit les mobiles (Ă  l’obscuritĂ©), montre qu’en ce cas le regard nĂ©glige presqu’entiĂšrement le fond immobile : la barre faisant partie de ce dernier n’est alors que peu dĂ©localisĂ©e.

Quant au phĂ©nomĂšne massif (76+10 = 86 %) du dĂ©placement de la barre en cas de fixation du regard, phĂ©nomĂšne qui par sa distribution dans les diverses situations (lumiĂšre ou obscuritĂ©, mouvement ou fixation) constitue donc l’exact rĂ©ciproque du mouvement consĂ©cutif nĂ©gatif (tabl. 14), il semble ainsi montrer que le passage, Ă  travers le champ visuel immobile, des excitations dues au dĂ©filĂ© extĂ©rieur des mobiles

s

Déplacement en sens inverse Pas de déplacement
Mouvements du regard (obscurité) 20 % 80
Fixation (lumiĂšre) 0 100
Totaux Plus rapide que les mobiles Moins rapide MĂȘme vitesse Autres effets
Dans le sens inverse . . 76 % (94) 23 (24) 53 (69) 18(7) 6
Dans le mĂȘme sens 
. 10 0 100 0 0
Pas de dĂ©placement 
 14 (6) —  —  —  — 

 

constitue une sorte de mouvement d’ensemble1 analogue au « transport » qui caractĂ©rise le mouvement oculaire de poursuite des mobiles. Mais ce « transport interne » comme nous l’appellerons, n’est pas seulement fonction de la vitesse du passage des excitations : il l’est aussi (mais en raison inverse) de la vitesse d’extinction, c’est-Ă -dire que, plus le mobile extĂ©rieur est rapide, plus est grand le sillage laissĂ© derriĂšre lui (d’oĂč l’allongement des mobiles signalĂ© dans le commentaire du tabl. 8 et qui est maximum aux environs du point de fixation, car la persistance rĂ©tinienne est plus grande dans la fovĂ©a qu’en pĂ©riphĂ©rie). Il s’ensuit que, quand il s’agit de localiser, dans le champ visuel immobile, Ă  la fois le mobile et la rĂ©fĂ©rence de fixation, celle-ci pourra ĂȘtre soit entraĂźnĂ©e par le « transport interne » (10 %) de dĂ©localisation dans le sens du mobile), soit surtout reculĂ©e (76 % de dĂ©localisation dans le sens inverse) en raison simultanĂ©ment de l’avance des excitations successives et de la persistance des sillages. On voit ainsi combien les localisations mĂȘme dans le champ visuel immobile, dĂ©pendent de vitesses intĂ©rieures (celle du passage des excitations et celle des extinctions, donc au total celle du « transport interne ») et pas seulement des vitesses extĂ©rieures (mobiles perçus), sauf, rĂ©pĂ©tons-le, si la rĂ©fĂ©rence de fixation est stabilisĂ©e par un fond immobile perçu Ă  la lumiĂšre.

Un troisiĂšme phĂ©nomĂšne observĂ© Ă  87 % participe sans doute des deux prĂ©cĂ©dents Ă  la fois tout en les dĂ©passant : c’est le recul apparent d’un mobile momentanĂ©ment stationnaire, lors de son rattrappement et dĂ©passement par un autre mobile. 11 s’agit cette fois de deux sĂ©quences de films de 130 cm. de longueur, reprĂ©sentant, sous forme de rectangles blancs sur fond noir, deux mobiles de mĂȘme vitesse2, dont l’infĂ©rieur B devance le supĂ©rieur A selon un intervalle de 20 cm. dans la sĂ©quence I et de 30 cm. dans la sĂ©quence II. Au milieu du trajet, le mobile infĂ©rieur B s’arrĂȘte, tandis que le supĂ©rieur A continue Ă  la mĂȘme vitesse. Lorsque le supĂ©rieur A a dĂ©passĂ© l’infĂ©rieur B selon le mĂȘme intervalle dont le mobile B le dĂ©passait avant l’arrĂȘt, l’infĂ©rieur B repart, toujours Ă  la mĂȘme vitesse. C’est alors pendant cet arrĂȘt de B que celui-ci paraĂźt reculer, ou plus prĂ©cisĂ©ment se dĂ©placer en sens inverse de A et durant tout l’intervalle temporel qui prĂ©cĂšde son nouveau dĂ©part dans la mĂȘme direction que A.

1 Déjà signalé par Wertheimer dans ses analyses du mouvement strobos- copique.

2 17 cm./sec. Les deux mobiles suivent des trajectoires horizontales séparées par un écart de 6 cm.

 

Voici les données recueillies sur 15 sujets :

Tabl. 16. Recul apparent d’un mobile B pendant l’arrĂȘt sĂ©parant la phase oĂč il devançait le mobile A et la phase oĂč il est devancĂ© par lui :

SĂ©quences Recul de B AccĂ©lĂ©ration de A Ralentissement de A ArrĂȘt de A
1 87 % 33 6 6
Il 50 % 25 0 8

11 est frappant que l’effet, qui est massif pour un petit intervalle (sĂ©quence I) tombe Ă  50 % pour un intervalle double. Il est Ă©galement instructif de noter que le recul de B est surtout sensible en fixant B, ce qui constitue alors une situation analogue au recul de la barre de fixation du tabl. 15, puisque B est en rĂ©alitĂ© immobile. Lorsque l’on fixe A, au contraire, le recul de B s’attĂ©nue et A est lĂ©gĂšrement accĂ©lĂ©rĂ©.

Mais l’analogie entre le recul de B et celui de la barre de fixation du tabl. 15 n’est que partielle, car B ne recule pas simplement un peu pour s’arrĂȘter ensuite : il change de direction de marche, et il croise A en reculant jusqu’à son nouveau dĂ©part en avant. Le fait nouveau est donc que B est perçu comme un mobile au mĂȘme titre que A durant les phases 1 et 3 et qu’il continue de l’ĂȘtre durant son arrĂȘt de fait (phase 2). On pourrait Ă©galement comparer le recul de B lors de son arrĂȘt au mouvement consĂ©cutif nĂ©gatif (tabl. 14), mais, ici Ă  nouveau il s’agit d’un phĂ©nomĂšne plus fort et plus durable (ainsi que rĂ©sistant Ă  l’obscuritĂ©). Mais, de ce mouvement consĂ©cutif nĂ©gatif, retenons le rĂŽle du « transport » extĂ©rieur, ou oculo-moteur, et appliquons-le aux faits nouveaux intervenant ici : Ă  savoir la prĂ©sence de deux mobiles sĂ©parĂ©s par un certain intervalle d’abord constant, puis tendant vers zĂ©ro, changeant de sens et retrouvant finalement sa valeur initiale (en sens inverse) pour redevenir constant.

Notons d’abord que cet intervalle n’est pas une simple longueur directement perçue Ă  la maniĂšre de la longueur d’un trait immobile : c’est une distance comprise entre deux mobiles, c’est-Ă -dire entre deux extrĂ©mitĂ©s changeant constamment de position. Le repĂ©rage nĂ©cessaire Ă  la localisation de ces deux points ne saurait donc s’effectuer (surtout en l’absence de tout fond immobile) qu’en fonction l’un de l’autre, ainsi que de leurs marches respectives antĂ©rieures. Ce repĂ©rage relĂšve ainsi nĂ©cessairement du transport oculo-moteur intervenant dans la poursuite par le regard de l’un des deux mobiles ou des deux Ă  la fois : en effet, dans la mesure oĂč le transport antĂ©rieur a fourni l’impression per-

ceptive de vitesses constantes et Ă©gales, les localisations ultĂ©rieures sont assurĂ©es par la simple continuation du mĂȘme transport ; si les vitesses sont constantes, mais inĂ©gales (et Ă  fortiori si elles ne sont ni constantes ni Ă©gales), c’est encore au transport Ă  assurer la comparaison entre elles, notamment en Ă©valuant la grandeur des intervalles changeants. Tant que les mobiles avancent tous deux, et Ă  la mĂȘme vitesse, ils sont perçus comme un seul bloc et la conservation de l’intervalle, ou distance constante entre eux, est alors aisĂ©ment assurĂ©e par le transport Ă  titre de transposition d’une correspondance spatiale inchangĂ©e.

Mais, Ă  l’arrĂȘt (objectif) de B, les choses se compliquent. Le mou- * vement de A ayant Ă©tĂ© jusque lĂ  constant, le transport tend Ă  le maintenir tel et Ă  repĂ©rer les localisations successives de A en fonction de cette constance de sa vitesse. Par contre, le mobile B changeant brusquement de vitesse (puisqu’en fait il s’arrĂȘte), sa localisation n’est plus assurĂ©e par le transport antĂ©rieur (qui lui a attribuĂ© une vitesse jusque lĂ  constante), et il ne reste qu’à la repĂ©rer en fonction de A : or, l’intervalle entre B et A commence Ă  diminuer de plus en plus pour passer par zĂ©ro et s’accroĂźtre en sens inverse. Faute de tout contrĂŽle ou freinage extĂ©rieur (rĂ©fĂ©rence, etc.), l’intervalle sera donc de plus en plus sous- estimĂ© au cours de sa dĂ©croissance (par contraste avec le transport de la correspondance jusque lĂ  constante des deux dĂ©placements, donc de l’intervalle constant jusque lĂ  plus grand) : c’est cette dĂ©valorisation de l’intervalle qui produit alors soit une accĂ©lĂ©ration apparente de A (effet moins probable puisque A donnait lieu jusque lĂ  Ă  un transport constant), soit un recul de B. AprĂšs le croisement l’intervalle s’accroĂźt et il sera surestimĂ© pour les mĂȘmes raisons : d’oĂč Ă  nouveau l’accĂ©lĂ©ration de A, le recul de B ou les deux.

Dans le cas oĂč l’intervalle initial est deux fois plus grand (sĂ©quence II), l’effet est en principe le mĂȘme, mais la solidaritĂ© des deux mobiles A et B est moindre au cours de la phase initiale. D’autre part, Ă  l’arrĂȘt de B, sa distance de A Ă©tant deux fois plus grande, sa localisation s’effectuera moins en fonction de A et dĂ©pendra davantage de sa marche antĂ©rieure, perçue comme un mouvement en partie indĂ©pendant et susceptible par consĂ©quent de prendre fin sans liaison avec celui de A. En d’autres termes, on peut supposer que le transport parallĂšle qui jouait pour A et B Ă  faibles intervalles, est limitĂ© comme tous les processus perceptifs par des conditions de proximitĂ© et joue moins Ă  de grands intervalles. Quoi qu’il en soit de ces suppositions, le fait que le recul passe du 87 % au 50 % en doublant l’intervalle montre bien que les dĂ©valorisations dĂ©crites Ă  l’instant ne relĂšvent pas d’un mĂ©canisme analogue aux dĂ©valorisations des longueurs statiques (comme dans les illusions optico-gĂ©omĂ©triques), mais fait intervenir une correspondance

 

cinématique qui relÚve donc des transports oculo-moteurs plus que des estimations purement géométriques.

L’analyse de cette troisiĂšme variĂ©tĂ© de dĂ©localisation nous introduit ainsi aux derniers groupes de rĂ©sultats qu’il nous reste Ă  exposer : les effets de modification de la vitesse d’un mobile sous l’influence d’un autre mobile, dons les effets relevant de la composante 4 distinguĂ©e dans l’introduction de cette Partie I et non pas exclusivement des composantes 1 Ă  3.

§ 7. Les effets perceptifs relatifs au dépassement

En analysant jadis la formation de la notion de vitesse chez l’enfant, nous avons constatĂ© l’importance spĂ©ciale que joue Ă  cet Ă©gard l’intuition du dĂ©passement, qui suppose Ă  la fois l’ordre spatial et l’ordre de succession temporelle mais qui est indĂ©pendante de la durĂ©e. En abordant l’étude des mĂ©canismes perceptifs relatifs aux vitesses de deux mobiles prĂ©sentĂ©s simultanĂ©ment, nous nous sommes donc demandĂ©s si le dĂ©passement donnerait lieu, sur ce terrain perceptif Ă©galement, Ă  quelque effet Ă  la fois spĂ©cifique et massif.

C’est bien ce que nous avons trouvĂ©, mais pour certaines valeurs seulement des vitesses et des degrĂ©s de dĂ©passement. Il importe donc de dĂ©crire en premier lieu les sĂ©quences utilisĂ©es, que nous appellerons III Ă  VI (les sĂ©quences I et II portant sur un autre effet, qui a Ă©tĂ© dĂ©crit au § 6) :

SĂ©quence III : dĂ©passement simple (D) sur une trajectoire de 65 cm. pour A. DĂ©parts simultanĂ©s de A et de B, A dĂ©passant B. ArrĂȘts simultanĂ©s de A et de B. AprĂšs 1,5 sec. le mobile B continue seul (= B’). Vitesses 17 et 11 cm/

A ^Γcipiαe7 *

B (lent) — — ■*  > B’

sec.
SĂ©quence IV : dĂ©passement simple (D). MĂȘmes conditions mais c’est cette fois Λ P A

rx vvnÎč∕

B (rapide) » → B’

LJ
SĂ©quence VI : rattrapement puis dĂ©passement (RD). MĂȘmes conditions que V (150 cm.). DĂ©parts successifs :

rx ’

R ÀpnA ⅛

le rattrape et le dĂ©passe. ArrĂȘts simultanĂ©s avec dĂ©calage de 30 cm.
D Vl∏t√ ∙ ∙ ∙ ∙ Îč>
SĂ©quence VI : rattrapement puis dĂ©passement (RD). MĂȘmes conditions que V mais une trajectoire de 65 cm.

tx ’

B (lent) ■ ■ ‱ ■ » * B’

de 1,5 sec. continue seul Ă  la mĂȘme vitesse de 11 cm./sec. (sous la dĂ©nomination de B’).

Dans ce qui suit nous distinguerons constamment les deux sortes d’effets que nous appellerons AB et BB’. Les effets AB sont relatifs Ă  deux mobiles A et B, de vitesses diffĂ©rentes et de parcours simultanĂ©s. Le mobile que nous appellerons B’, par contre, est identique au mobile B et parcourt, Ă  la mĂȘme vitesse que B une trajectoire de mĂȘme longueur situĂ©e dans le prolongement de celle de B. Mais B’ se dĂ©place seul : la comparaison BB’ revient donc Ă  comparer deux trajets identiques, Ă  mĂȘmes vitesses objectives, mais B’ demeurant isolĂ© et B se dĂ©plaçant en mĂȘme temps que 4.

Cela dit, voici les effets AB obtenus au moyen des séquences II1-VI.

Tabl. 17. Effets AB de dépassement

(21 adultes, séquences III à VI), en % des sujets :

S O c <U ≈ cr SU ∞

S

⅛ en CS

Q-

o

C .2 "cS ≡

CS su en

2 o S U ex ∙<u

⅛ en c en <u CS (g-S- K 75 s⅛

S ?

Ă·

C .2 "cS

-O)

‘■U en

2 y ex <∙⅛ g =

en ⅜

.2 S

G en

CJ es

*cs

r3 ^<u

CX -J

"U

+ CO
III (D) 
. 0 24 76 100 0 0 0
IV (D) 
. 19 29 42 71 5 5 10
V (RD) . . 20 30 50 80 0 0 0
VI (RD) . . 20 10 50 60 10 5 15
(Moyennes) (15) (23) (54) (77) (4) (2) (6)

On constate ainsi l’existence, avec la sĂ©quence III, d’un effet massif (100 %) qui consiste Ă  percevoir un ralentissement progressif du dĂ©passĂ© ou parfois, ce qui est identique mais perceptivement distinct, une accĂ©lĂ©ration progressive du dĂ©passant. Cet effet reste fort (80 %) avec les sĂ©quences V et mĂȘme IV (71 %), mais tombe Ă  60 % avec la sĂ©quence VI.

La raison en est peut-ĂȘtre que l’intervalle, qui est de 16 pour III n’est que de 8 pour VI. MĂȘme si l’agrandissement de l’intervalle n’augmente pas l’effet de façon exactement proportionnelle, il ne le diminue certainement pas comme c’est le cas pour la dĂ©localisation du § 6 (sĂ©quence I et II).

Notons en outre que, en III, la centration mobile (poursuite) sur A donne une vitesse constante à A et un ralentissement à B tandis que la centration sur B rend uniforme le mouvement de B et accélÚre A.

Chez l’enfant (16 sujets) la sĂ©quence III a donnĂ© un rĂ©sultat Ă©galement massif, mais infĂ©rieur au 100 %, tandis que la sĂ©quence IV n’a

 

abouti qu’à des rĂ©actions contradictoires (tabl. 17 b“). Les comparaisons BB’ sont, d’autre part, trop malaisĂ©es pour que nous puissions accorder quelque crĂ©dit aux rĂ©ponses de l’enfant, les comparaisons AB Ă©tant dĂ©jĂ  chez lui sujettes Ă  caution :

Tabl. 17b". Effets AB de dépassement (16 enfants, séquences III et IV)
en % des sujets :

Au vu de ces donnĂ©es (tabl. 17 et 17 cherchons Ă  dĂ©terminer les composantes de cet effet perceptif du dĂ©passement, effet qui revient donc essentiellement Ă  ne pouvoir percevoir les deux mobiles comme Ă©tant l’un et l’autre de vitesses constantes, lorsque ces vitesses sont suffisamment inĂ©gales.

En ce qui concerne, en premier lieu, les donnĂ©es relatives au fond immobile (composante 3), il convient d’analyser de prĂšs de ce point de vue les composantes spatiales et temporelles en jeu. Pour ce qui est de l’espace, le sujet a bien perçu les points de dĂ©part identiques dans les sĂ©quences III-IV, ou dĂ©calĂ©s dans les sĂ©quences V-VI ; et il perçoit Ă  chaque instant la position de l’un des mobiles par rapport Ă  l’autre, mais avec cette erreur systĂ©matique se traduisant par l’effet de ralentissement de l’un ou d’accĂ©lĂ©ration de l’autre. Seulement, il n’utilise en rien, dans son estimation de la vitesse, l’espace parcouru dans son ensemble (de la position de dĂ©part Ă  la position actuelle) : ce qui s’impose Ă  lui du point de vue spatial, c’est par contre la perception d’un intervalle croissant entre le dĂ©passant et le dĂ©passĂ© (sĂ©quences III-IV) ou d’un intervalle dĂ©croissant entre le rattrapant et le rattrapĂ©, puis croissant entre le dĂ©passant et le dĂ©passĂ© (sĂ©quences V-VI). En effet, si, dans le dĂ©passement, le sujet devait estimer les vitesses en termes d’espace parcouru Ă  chaque instant entre le point d’origine et les positions actuelles (Ă  l’instant donnĂ©), cette Ă©valuation perceptive des espaces parcourus serait d’une complexitĂ© considĂ©rable puisque, les vitesses n’étant pas perçues comme constantes l’une et l’autre, l’accroissement de l’espace parcouru ne serait pas linĂ©aire mais exponentiel. Au contraire, percevoir un intervalle qui s’accroĂźt sans cesse, mĂȘme si

a C
o O
(U ⅞ C

en

.∞ ∙<υ

cS

U. ‘CD

en ^e

∞ S

en sd en tx en ‘CD en
<D ⅛ — en
<d àj ^1 «  CD CS
C CD □

a

eu

y eu

TJ

g∙s∙

K tj

04

+

y q.

TJ

<5

œ TJ

Ă·
‘CD O ^ =3 ’-✓TJ CO ≈ S-z^TJ O □ CO
III .. 18 36 46 82 0 0 0
IV . . 28 18 18 36 36 0 36

 

cet accroissement n’est lui-mĂȘme pas linĂ©aire, est beaucoup plus facile, puisqu’il ne s’agit alors Ă  chaque instant que de la distance entre les positions actuelles des mobiles, sans remonter aux points d’origine.

Du point de vue des indices temporels il en va exactement de mĂȘme. Le sujet n’a aucun besoin, pour Ă©valuer les vitesses, d’estimer les durĂ©es de parcours entre l’instant de dĂ©part et le moment actuel : il lui suffit d’utiliser la simultanĂ©itĂ© des positions des deux mobiles, Ă  chaque moment oĂč il perçoit l’intervalle grandissant. Sans doute, de l’ensemble de ces perceptions successives des positions simultanĂ©es (entre les dĂ©parts et les arrivĂ©es) le sujet peut en infĂ©rer Ă  l’égalitĂ© des durĂ©es de parcours : mais il ne lui est nullement nĂ©cessaire de recourir Ă  ces durĂ©es, puisque la perception des intervalles croissants suffit sans considĂ©rer les espaces parcourus dans leur totalitĂ© et que cette perception des intervalles croissants requiert simplement ces simultanĂ©itĂ©s sans aucun besoin de la perception des durĂ©es.

En bref, les indices temporels utilisĂ©s en fonction du champ sont de nature essentiellement ordinale (simultanĂ©itĂ©) et non pas mĂ©trique (durĂ©e). Quant aux indices spatiaux, ils sont de caractĂšre intermĂ©diaire. Leur cadre est Ă  nouveau essentiellement ordinal : ce que perçoit le sujet est d’abord que l’un des mobiles, initialement dans la mĂȘme position que l’autre, le dĂ©passe ensuite au sens oĂč il passe par devant. Puis ce dĂ©passement est perçu comme comportant des degrĂ©s : le dĂ©passant dĂ©passe « de plus en plus » le dĂ©passĂ©. Mais ces degrĂ©s ne rejoignent pas la mĂ©trique de l’espace parcouru dans son ensemble : ils se bornent Ă  atteindre l’estimation d’une distance mobile, celle de l’écart ou intervalle croissant entre le dĂ©passant et le dĂ©passĂ©.

Or, pour expliquer l’estimation de cet intervalle croissant, et surtout pour interprĂ©ter l’erreur systĂ©matique qu’il comporte, dans le sens d’une surestimation progressive, les composantes (3) relatives au fond immobile ne suffisent plus et il faut faire appel aux mouvements oculaires (composante 2) avec la variĂ©tĂ© de transport extĂ©rieur qu’ils englobent. Nous savons bien que quand deux mobiles se dĂ©placent Ă  la mĂȘme vitesse avec simple devancement de l’un par rapport Ă  l’autre, ils sont perçus comme une sorte de bloc ou d’objet double, la poursuite de l’un des deux par le regard englobant de ce fait mĂȘme un transport ou une transposition (= transport d’un systĂšme de relations) de l’intervalle comme tel, c’est-Ă -dire en l’espĂšce de la distance constante entre ces deux Ă©lĂ©ments correspondants. Dans le cas du dĂ©passement, la poursuite de l’un des mobiles par le regard conduit aussi Ă  un transport ou Ă  une transposition de l’intervalle, mais comme il s’agit d’un intervalle croissant, le fait qu’il y a transport ou transposition, c’est-Ă -dire mises en relation continues entre l’état immĂ©diatement antĂ©rieur et l’état actuel, implique le genre d’erreurs auxquelles conduit toute comparaison per-

 

ceptive de diffĂ©rences : Ă  savoir la surestimation de ces diffĂ©rences. 11 y aura donc surĂ©valuation des intervalles, d’oĂč les effets observĂ©s. La centration du regard sur l’un seulement des deux mobiles peut bien atteindre la perception d’une constance de la vitesse de ce mobile, mais comme il y a transport, non seulement de l’identitĂ© de ce mobile, mais encore de l’intervalle entre les deux, la surestimation de cet intervalle conduit Ă  une accĂ©lĂ©ration ou Ă  un ralentissement apparents de l’autre mobile.

Le rĂŽle de ces composantes 2 (mouvements oculaires et transports) se vĂ©rifie d’une maniĂšre trĂšs suggestive lorsque l’on compare les effets AB, analysĂ©s jusqu’ici (donc les effets relatifs Ă  la perception simultanĂ©e des deux mobiles A et B), aux effets BB’ auxquels nous en venons maintenant (donc la comparaison du mouvement de B en AB avec le mouvement identique B’ mais isolĂ©, c’est-Ă -dire sans la prĂ©sence de A). Il est, en effet, frappant de constater que l’effet de surestimation du dĂ©passement, si fort lorsqu’on le mesure sous la forme AB, s’annule totalement en moyenne sous la forme BB’. Les rĂ©sultats sont relatifs aux sĂ©quences III, IV et VI (la sĂ©quence V ne comportant pas de comparaison BB’) :

Tabl. 18. Effets BB’ de dĂ©passement (21 adultes), en % des sujets1 :

Pas d’effet B’> B B’< B DĂ©passé < DĂ©passant DĂ©passé > DĂ©passant
III 
. 29 42 29 42 29
IV 
. 38 38 24 24 38
VI 
. 45 30 25 30 25
Moyennes 37 (36) (26) 32 31

Pour comprendre ce tableau 18, il faut se rappeler que le mobile B est le dĂ©passĂ© dans les sĂ©quences 111 et VI, tandis qu’il constitue le dĂ©passant dans la sĂ©quence IV : c’est pourquoi nous avons reproduit les mĂȘmes chiffres dans les deux couples de colonnes « B’>B > ou « B’>B » et « dĂ©passĂ©<dĂ©passant » ou l’inverse, mais en permutant alors les donnĂ©es de la sĂ©quence IV.

Cela dit, on constate donc, à comparer les tabl. 17 et 18, que les réactions « sans effet » montent à 37 % en moyenne (contre 15 dans le tabl. 17), et que les ralentissements apparents du dépassé tombent à

1B’ > B signifie « vitesse de B’ jugĂ©e supĂ©rieure Ă  celle de B » et dĂ©passĂ©>dĂ©passant « vitesse du dĂ©passĂ© (sur AB) jugĂ©e supĂ©rieure Ă  celle du dĂ©passant ».

 

32 % en moyenne (contre 78 dans le tabl. 17) c’est-Ă -dire qu’ils prĂ©sentent exactement la mĂȘme frĂ©quence que l’effet inverse (31 % contre 6 % dans le tabl. 17) !

Pour expliquer cette suppression de l’effet sous la forme BB’ on peut alors invoquer deux raisons, mais qui se rĂ©duisent sans doute Ă  la seconde seule. La premiĂšre consisterait Ă  soutenir qu’un mobile isolĂ© (ÎČ,) est perçu systĂ©matiquement comme plus rapide que s’il est accompagnĂ© d’un autre (B accompagnĂ© de A), indĂ©pendamment de la vitesse plus faible ou plus grande de ce second mobile. Mais, en premier lieu cet effet serait trĂšs faible : 36 % contre 26. En second lieu il est souvent contredit : les rĂ©sultats BB’ des quatre sĂ©quences de notre film prĂ©liminaire donnaient ainsi sur 20 sujets, une proportion du simple au double de rĂ©actions en faveur de B’ plus lent que B. En troisiĂšme lieu, il resterait Ă  expliquer pourquoi le mĂȘme mobile B est ralenti par la prĂ©sence du mobile A et acquiert une vitesse supĂ©rieure quand il est isolĂ© sous la forme B’ : or, il est ralenti par A dans les sĂ©quences III et VI parce que B est dĂ©passĂ© et A dĂ©passant (mais il l’est alors beaucoup moins que quand le sujet fait la comparaison AB et non pas BB’), tandis qu’il est ralenti dans la sĂ©quence IV tout en jouant le rĂŽle de dĂ©passant ! Il reste donc Ă  trouver pourquoi.

D’oĂč la seconde raison, qui nous paraĂźt seule valable. Quand le sujet fait la comparaison AB il centre alternativement A ou B et tend avant tout Ă  « transporter » l’intervalle entre A et B d’une perception instantanĂ©e sur la suivante, d’oĂč la grande influence rĂ©ciproque de A sur B et de B sur A. Lorsque, prĂ©venu par la consigne et surtout par les rĂ©pĂ©titions de la sĂ©quence, le sujet cherche Ă  comparer B Ă  B’, il centre surtout B et tend Ă  transporter le mouvement de B sur B’. Il s’ensuit alors (a) que le mobile B est moins influencĂ© par A (B prĂ©sente en ce cas un mouvement plus constant et c’est A qui est surtout modifiĂ© en sa vitesse) ; (b) que le mouvement de B transportĂ© sur B’ constitue ainsi une sorte de compromis entre les mouvements de A et de B comme si le sujet avait centrĂ© un point intermĂ©diaire entre A etB, de vitesse Ă  peu prĂšs constante et Ă  la fois plus rapide que celle du plus lent et plus lente que celle du plus rapide. On comprend donc la diffĂ©rence des effets BB’ et AB puisqu’ils rĂ©sultent d’une autre forme de transport, ce qui suffit Ă  annuler en BB’ l’effet de contraste entre les vitesses de A et B au profit d’une sorte d’assimilation ou au moins de compromis entre elles.

La conclusion Ă  tirer de ces faits est ainsi que dans la comparaison des vitesses de deux mobiles, la composante (3) relative au fond immobile ne joue guĂšre de rĂŽle, tandis que la composante 4 (action d’un mobile sur l’autre) prend toute sa valeur, sous la forme d’une estimation des intervalles qui les sĂ©parent : ces intervalles, qui croissent dans le

 

cas du dĂ©passement, sont alors surestimĂ©s, d’oĂč le ralentissement du dĂ©passĂ© ou l’accĂ©lĂ©ration du dĂ©passant. Mais cette composante 4 ne saurait intervenir indĂ©pendamment de la composante 2 (mouvements oculaires), puisque les intervalles sont des distances mobiles entre extrĂ©mitĂ©s se dĂ©plaçant sans cesse. L’estimation des intervalles suppose dĂšs lors un transport continu du prĂ©cĂ©dent sur le suivant (Ă  partir de l’intervalle zĂ©ro, qui est le point de dĂ©passement, jusqu’à l’intervalle maximum Ă  l’arrĂȘt des mobiles). Ce sont les difficultĂ©s de ce transport, en tant que transposition des relations de localisation et de distance, qui expliquent la surestimation des intervalles dans les comparaisons AB, car il semble impossible de transposer simultanĂ©ment sous une forme constante deux mouvements de vitesses inĂ©gales. C’est d’autre part, la modification de ce transport en un transport du mouvement de B sur B’ qui explique la suppression des effets AB dans les comparaisons BB’, parce que cette comparaison de B’ avec B affaiblit le contraste entre les vitesses de A et B au profit d’une sorte de compromis entre elles.

§ 8. Les effets perceptifs relatifs au rattrapement

Les effets engendrĂ©s par les situations oĂč un mobile en rattrape simplement un autre (avec dĂ©calage temporel des points de dĂ©part et simultanĂ©itĂ© des points d’arrivĂ©e) sont en principe les mĂȘmes que ceux du dĂ©passement — ralentissement apparent du rattrapĂ© et accĂ©lĂ©ration apparente du rattrapant — , mais ils sont un peu plus faibles. Cette double circonstance nous permettra d’ĂȘtre plus brefs sur le principe commun, mais nous obligera Ă  chercher l’explication de cet affaiblissement des actions, qui est Ă  nouveau instructif du point de vue de l’intervention des mouvements oculaires.

Nous nous sommes servi de quatre sĂ©quences filmiques (VII-X), dont deux prĂ©sentant un rattrapement complet et deux un semi-rattrap- pement (arrĂȘt des mobiles peu avant leur jonction). Disons d’emblĂ©e que les effets perceptifs ont Ă©tĂ© les mĂȘmes dans les deux cas.

Voici les descriptions des séquences.

Séquence VII : rattrapement (R) sur tout le parcours de 130 cm. B part le
premier, A le rattrape et ils

s’arrĂȘtent simultanĂ©ment au mĂȘme point d’arrivĂ©e (vitesses 17 et 11 cm./sec.).

conditions mais sur une traieHoire

a irapiuçj , R HpnA →
SĂ©quence VIII : rattrapement (R), mĂȘmes

A (rapide) »

B (lent) . ‱. ‹ » → B’

de 65 cm. ; et, aprĂšs arrĂȘt de 1,5 sec., B continue seul ( = B).

 

Quant aux résultats obtenus, ils sont fournis par le tabl. 19.

Tabl. 19. Effets AB de rattrapement (21 adultes, séquences Vil à X),
en % des sujets :

On constate ainsi qu’il existe un effet non nĂ©gligeable d’accĂ©lĂ©ration du rattrapant ou de ralentissement du rattrapé : 54 % en moyenne gĂ©nĂ©rale contre 15 % d’effet inverse. Mais cet effet est plus faible que le phĂ©nomĂšne correspondant du dĂ©passement (77 % contre 6 % au tabl. 17) et on trouve 28 %, d’absence d’effets (contre 15 % dans le dĂ©passement). Il s’agit donc d’expliquer Ă  la fois le caractĂšre commun de ces effets et son affaiblissement dans le cas du rattrapement.

Le caractĂšre commun va de soi. La perception d’un rattrapement se rĂ©duit Ă  celle de deux mobiles sĂ©parĂ©s d’abord par un intervalle notable et se rapprochant de plus en plus par rĂ©duction progressive de cet intervalle. Les mĂȘmes raisons qui rendaient compte de la surestimation graduelle de l’intervalle croissant dans le cas du dĂ©passement (d’oĂč, en ce cas, l’accĂ©lĂ©ration du dĂ©passant et le ralentissement du dĂ©passĂ©), entraĂźnent une sous-estimation graduelle de l’intervalle dĂ©croissant dans le cas du rattrapement : d’oĂč l’accĂ©lĂ©ration du rattrapant ou le ralentissement du rattrapĂ©.

Notons qu’ici encore l’élĂ©ment centrĂ© et suivi par le regard tend Ă  prĂ©senter une vitesse constante, la modification de vitesse apparente

OJ Ă·--
. 1

S

33

.2 S 3
CΛ 1 3. Q. O
‘(U ( 33 qj c3 ■O 03
O ’ o h
o d  » ss o Ü C3 TT ■<ij qj
3 σ CL < < 33 CK es U. + 03 u

CK cs

U

+

’QJ C3 TJ

O CΛ

-<D O ’« »✓ O = CN ≡ CO = CO < u TJ
VII (R) .. 29 19 38 57 9 5 14
VIII (R) .. 38 19 33 52 5 0 5 5
IX (SR) . 20 10 40 50 0 25 25 5
X (SR) . 25 15 45 60 10 5 15
(Moyennes) .. (28) (15) (39) (54) (6) (8) (15) (2,5)
Séquence IX : semi-rattrapement (SR) sur tout le parcours de 130 cm. B part A (rapide)  >  en premier, et A, plus rapide,
’ ment.
SĂ©quence X : semi-rattrapement (SR) ; mĂȘmes conditions mais sur une trajectoire de 65 cm. et avec continuation de B (= B’).
B (lent) ■ ■ ‱ ‱ > » B’

 

se produisant sur l’autre mobile. Nous retrouvons donc ici la tendance du transport Ă  stabiliser la vitesse de l’élĂ©ment suivi, mais son incapacitĂ© Ă  conserver constantes deux vitesse Ă  la fois lorsqu’elles sont inĂ©gales.

Chez l’enfant (les mĂȘmes 16 sujets que ceux du tabl. 17bl*) la sĂ©quence VIII a donnĂ© les mĂȘmes rĂ©sultats que chez l’adulte, tandis que la sĂ©quence VII en a fourni de nettement plus massifs (tabl. 19b"). On peut cependant se demander jusqu’à quel point ces derniĂšres estimations sont influencĂ©es chez les sujets de 5-7 ans par la conceptualisation :

Tabl. 19bl,. Effets AB de rattrapement (16 enfants, séq. VII et VIII)
en % des sujets :

CU J
. e
Ăźr « J b mj ‱r* 03
S

su Q.

su 03

c ⅛

^Q ∩Îč

SU 03

c ⅛
ω CJ U- ζi ** ■
03 ĂŒ 4≀ « C CM B * es ±;
□ eu < 03 CS ra Ut + < «  CS g +
‘<U O ^ ≈ S-S S-S CO
VII .. 9 73 18 91 0 0 0
VIII .. 45 55 0 55 0 0 0

On voit que l’effet perceptif (mais, rĂ©pĂ©tons-le, dans la mesure oĂč il est purement perceptif) de rattrapement semble un peu plus fort chez l’enfant que celui de dĂ©passement, alors que sur le plan des jugements proprement reprĂ©sentatifs c’est l’inverse qui se produit en gĂ©nĂ©ral.

Quant Ă  expliquer pourquoi l’effet perceptif de non conservation des vitesses constantes est plus faible chez l’adulte dans le cas du rattrapement que dans celui du dĂ©passement, il suffit alors de faire intervenir en plus du mĂ©canisme du transport des intervalles avec leurs surestimations ou sous-estimations, l’effet de mouvement relatif propre aux dĂ©placements du regard, analysĂ© dans les § 1 Ă  5.

Admettons Ă  cet Ă©gard la possibilitĂ© (qui est trĂšs probable) d’un va-et-vient des mouvements du regard entre les deux mobiles A et B Ă  comparer. Appelons A le mobile situĂ© en avant dans le sens du mouvement et B le mobile situĂ© en arriĂšre. Nous aurons en cas de va-et-vient, un certain nombre de trajets du regard dans le sens BA, qui consisteront Ă  rattraper A, et dans le sens AB, qui consisteront Ă  revenir Ă  la rencontre de B. Les faits des § 1-5 nous ont suggĂ©rĂ© l’hypothĂšse que quand le regard est en arriĂšre d’un mobile, celui-ci semble accĂ©lĂ©ré : aux trajets BA correspond donc une accĂ©lĂ©ration apparente de A. Quant aux trajets AB nous ne savons guĂšre ce qu’ils produiront sur la vitesse

 

de B et nous pouvons admettre aussi bien qu’ils la ralentissent, ou qu’ils l’accĂ©lĂšrent aussi ou qu’ils n’ont point d’effet. Dans les trois cas (sans avoir besoin de choisir) nous savons cependant, et lĂ  est l’essentiel, que les trajets B A seront plus longs que les trajets AB, puisque les premiers se font dans le sens des mouvements de A et de B, tandis que les trajets AB seront plus courts, s’effectuant Ă  contre mouvement des mobiles. Dans tous les cas, ce facteur aura donc pour effet d’accĂ©lĂ©rer A subjectivement.

Cela admis, on constate alors que dans le dĂ©passement, le facteur de mouvement relatif dĂ» aux va-et-vient du regard (a) se joint cumulativement au facteur de surestimation de l’intervalle, puisque A (en avant) est le dĂ©passant, ainsi doublement accĂ©lĂ©ré ; (b) que l’intervalle Ă©tant croissant, les trajets B A seront de plus en plus longs au cours des mouvements de B et de A. Dans le cas du rattrapement, au contraire, le facteur de mouvement relatif dĂ» aux dĂ©placements du regard (a) joue en sens inverse du facteur de sous-estimation des intervalles puisque A (en avant) est le rattrapĂ©, qui est ainsi accĂ©lĂ©rĂ© par le premier facteur et ralenti par le second ; (b) que l’intervalle Ă©tant dĂ©croissant ce premier facteur diminue progressivement d’importance au cours des dĂ©placements.

Cette situation complexe, suffit, nous semble-t-il, Ă  expliquer pourquoi les effets de rattrapement sont plus faibles que ceux de dĂ©passement, sans ĂȘtre neutralisĂ©s pour autant par le facteur ainsi invoquĂ© en relation avec ce que nous ont appris les faits des § 1 Ă  5.

Quant aux comparaisons BB’, on retrouve la mĂȘme suppression de l’effet AB qu’avec le dĂ©passement, avec mĂȘme une lĂ©gĂšre inversion de sens dans la direction de l’assimilation des vitesses de A et de B au lieu du renforcement des diffĂ©rences.

Tabl. 20. Effets BB’ de rattrapement1 (21 adultes, sĂ©quences VIII et X) en % des sujets :

1B’ < B signifie que le mobile isolĂ© B’ est un moins rapide que le mĂȘme mobile B accompagnĂ© du rattrapant A.

Pas d’effet B* <B B’> B
Séquence VIII .. 24 29 47
Séquence X .. 35 30 35
(Films d’essai) .. (45 et 45) (45 et 30) (10 et 25)
Moyennes 29 (37) 30 (33) 41 (29)

 

Les B Ă©tant toujours rattrapĂ©s, la colonne B’<B signifie donc une accĂ©lĂ©ration des B (rattrapant) dans la partie du film oĂč B est perçu avec A.

On constate donc que l’effet d’accĂ©lĂ©ration du rattrapant ou de ralentissement du rattrapĂ© est fortement affaibli en comparaison BB’ : 41 % contre 30 (au lieu de 54 % contre 15 au tabl. 19). Cet effet est mĂȘme annulĂ© ou inversĂ© lĂ©gĂšrement si l’on tient compte des rĂ©sultats des films d’essai antĂ©rieurs (29 % contre 33).

La raison de cet affaiblissement des effets BB’ comparĂ©s Ă  AB est Ă©videmment la mĂȘme qu’à propos du dĂ©passement : en comparant B Ă  B’ le sujet nĂ©glige A dans la mesure du possible et aboutit ainsi Ă  un compromis entre les vitesses de B et de A au lieu de les mettre en contraste.

§ 9. Les effets de croisement

Nous avons utilisĂ© les cinq sĂ©quences XI Ă  XV pour Ă©tudier les effets de croisement, soit Ă  vitesses objectives Ă©gales soit Ă  vitesses inĂ©gales des mobiles A et B, le mobile partant le premier Ă©tant tantĂŽt celui de gauche tantĂŽt celui de droite et chaque combinaison Ă©tant reprĂ©sentĂ©e soit par un dispositif AB couvrant toute la longueur de la sĂ©quence soit par un dispositif AB+BB’.

Le soin mis Ă  cette analyse des croisements est, en effet, justifiĂ© par cette circonstance qu’au lieu de provoquer une constante accĂ©lĂ©ration des mobiles, comme on aurait pu s’y attendre si la dĂ©valuation des intervalles dĂ©croissants ou la surestimation des intervalles croissants rĂ©sultait d’une simple perception statique des longueurs sans faire appel aux transports oculo-moteurs, les croisements conduisent plutĂŽt Ă  un ralentissement subjectif des mobiles les plus rapides et Ă  une accĂ©lĂ©ration subjective des plus lents. Il convenait donc d’examiner la chose de prĂšs et de comparer les croisements occupant toute la longueur de la sĂ©quence Ă  ceux qui n’en couvrent que la moitiĂ© pour faire la part des facteurs de pĂ©riphĂ©rie et de ceux de transport proprement dit.

Voici d’abord la description des sĂ©quences :

SĂ©quence XI : croisement Ă  vitesses Ă©gales sur une trajectoire de 65 cm. DĂ©parts et arrĂȘts simultanĂ©s

B ♩— 

A x

> B’ (17 cm./sec.). AprĂšs arrĂȘt, B continue seul (= B’) Ă  la mĂȘme
vitesse.
Séquence XII : croisement à vitesses inégales

sur une trajectoire de 130 cm.

B (11 cm./sec.) part en pre-

mier, puis A qui le croise
(17 cm./sec.). ArrĂȘts simulta-
d ÎŒcny
nés.

 

8 G CD G σ SD ∞

jd ⅛

cd

et

O

Um SD SD √<

U . G Q. G t-∣

^ 3

CΛ

a

CD

G C

Di g

O ?

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s— ’

ω

G CD CD TJ

K et g S-o

U

SD

su

U

3 =

*+ (D

U

SD

en

S * ÂŁ « K TJ z-s ∞ CO CD <Z>TJ

(3 + 4) CD g % s *+ TJ z-s ∞ s— ’TJ
XI 36 22 20 11 11
XII 48 5 21 26 11 5 16 5 5
XIII 26 21 5 26 0 38 38 5 5
XIV 26 11 0 11 36 16 52 0 11
XV 32 20 0 20 32 0 32 11 5
(Moyenne XII Ă  XV) (33) (14) (6) (21) (20) (15) (35) (5) (6)
SĂ©quence XIII : croisement Ă  vitesses inĂ©gales (17 et 11 cm./sec.) sur un parcours de 65 cm. B part en premier. AprĂšs l’arrĂȘt simultanĂ©, B continue seul Ă  la mĂȘme vitesse de 11 cm./sec.

A (rapide) <■

B (lent) ‱ ‱ ‱ ‱ *

♩ B’
SĂ©quence XIV : croisement Ă  vitesses inĂ©gales (17 et 11 cm./sec.) sur un parcours de 130 cm. MĂȘmes conditions que XII mais avec A lent et B rapide.
a yeny
B (rapide)
SĂ©quence XV : croisement Ă  vitesses inĂ©gales. MĂȘmes conditions que XIII sur un parcours de 65 cm. mais A

A lien*- ■ ‱ ‱ ‱ ‱

B (rapide) »

> B’ et, aprĂšs arrĂȘt simultanĂ©, B (17cm.∕sec.) continue seul (-B,).

Les résultats obtenus sont consignés au tabl. 21.

Tabl. 21. Les effets AB de croisement à vitesses égales (séquence XI)1 ou inégales (séquences X1I-XV) des mobiles (21 adultes), en % des sujets :

On constate alors que :

(1) Pour les croisements Ă  vitesses Ă©gales (XI) les ralentissements et accĂ©lĂ©rations se compensent exactement, avec 1/3 environ d’effets nuis.

(2) Pour les croisements entre mobiles de vitesses inĂ©gales (XII Ă  XV), on obtient 1/3 Ă©galement d’effets nuis. Mais les autres rĂ©action montrent une tendance Ă  ralentir le mobile rapide et Ă  accĂ©lĂ©rer le lent plus que l’inverse : 35 % contre 21 %.

1 Les rĂ©sultats de la sĂ©quence XI sont placĂ©s aux colonnes (1 + 2) et (3 + 4) avec la signification « accĂ©lĂ©ration du mobile partant de gauche ou ralentissement du mobile partant de droite » ou l’inverse.

 

(3) Cette tendance n’est ni plus ni moins forte dans les sĂ©quences oĂč le croisement occupe toute la longueur : elle est plus forte en XIV mais renversĂ©e en XII.

(4) L’ensemble des accĂ©lĂ©rations (1, 4 et 5) Ă©quivaut Ă  l’ensemble des ralentissements (2, 3 et 5) : 34 % contre 32.

Ces rĂ©sultats sont donc instructifs quant au rĂŽle des intervalles. Le croisement comporte, en effet, un grand intervalle initial entre les mobiles, qui dĂ©croĂźt jusqu’à zĂ©ro puis s’accroĂźt Ă  nouveau Ă  la mĂȘme allure. Mais cette situation caractĂ©rise Ă©galement les combinaisons avec rattrapement et dĂ©passement se succĂ©dant immĂ©diatement (sĂ©quences V et VI du tabl. 17) : or, en ce dernier cas les surestimations des vitesses supĂ©rieures et la sous-estimation des vitesses infĂ©rieures est de 70 % en moyenne contre 7,5 %, tandis que dans le croisement le mĂȘme renforcement des diffĂ©rences de vitesses n’est que de 21 % contre 35 % ! Il est donc clair que l’intervalle comme tel ne constitue pas le facteur dĂ©cisif et que ce rĂŽle est rĂ©servĂ© au mĂ©canisme qui rend possible avec plus ou moins de facilitĂ© ou de difficultĂ© le transport ou la transposition des intervalles antĂ©rieurs sur les suivants.

Or, quand deux mobiles se dĂ©placent dans le mĂȘme sens (rattrape- ments ou dĂ©passements) les mouvements de poursuite du regard assurent ce transport d’une maniĂšre relativement aisĂ©e grĂące Ă  une centration enveloppante qui permet de les surveiller tous deux Ă  peu prĂšs simultanĂ©ment : d’oĂč la surestimation ou sous-estimation graduelle des intervalles, lesquelles ont pour effet d’accĂ©lĂ©rer subjectivement le mobile rapide et de ralentir le lent.

Lorsque les deux mobiles se dĂ©placent en sens inverse l’un de l’autre, comme dans le croisement, la surveillance simultanĂ©e de ces mobiles devient beaucoup plus malaisĂ©e et le transport des intervalles ne peut alors s’appuyer que sur un effet de symĂ©trie : en partant du point mĂ©dian de l’espace situĂ© entre les mobiles, l’intervalle sera perçu comme diminuant (avant le croisement) ou augmentant (aprĂšs le croisement) davantage du cĂŽtĂ© du mobile le plus rapide que du cĂŽtĂ© du plus lent. Si le sujet choisissait comme repĂšre le point mĂ©dian du parcours total (des trajectoires en tant que longueurs statiques), il lui serait alors facile de percevoir une dĂ©croissance plus grande des distances1 (avant le croisement) du cĂŽtĂ© du mobile le plus rapide et il se produirait sans doute le phĂ©nomĂšne habituel de la sous-estimation des intervalles dĂ©croissant rapidement et de l’accĂ©lĂ©ration du mobile de plus grande vitesse. Mais prĂ©cisĂ©ment, le sujet ne dirige pas ses activitĂ©s perceptives sur la trajectoire comme telle (chemin parcouru total) mais sur l’inter-

1 Distance entre le mobile et le point médian du chemin parcouru.

valle changeant entre les mobiles. C’est donc Ă  partir du point situĂ© Ă  mi-chemin des mobiles qu’il fondera par symĂ©trie ses estimations de la transformation des intervalles, cette transformation consistant donc en une diminution (symĂ©trique ou non, telle est la question) aux deux extrĂ©mitĂ©s de l’intervalle Ă  la fois. Nous ne soutenons naturellement pas que le sujet commence par chercher ce point mĂ©dian, puis Ă©tablit les symĂ©tries ou asymĂ©tries : nous disons simplement que, jugeant des vitesses en fonction de l’asymĂ©trie des dĂ©placements inverses des mobiles aux deux extrĂ©mitĂ©s de l’intervalle, cette symĂ©trie ou asymĂ©trie ne peut s’organiser qu’à partir du point mĂ©dian de ces intervalles, puisque la question est de savoir si l’intervalle diminue davantage d’un cĂŽtĂ© ou de l’autre. Mais en ce cas, le phĂ©nomĂšne suivant devient alors probable :

Du moment que ce point mĂ©dian de l’intervalle se modifie en fait continuellement et se dĂ©place du cĂŽtĂ© du mobile le plus lent, tandis que c’est le mobile rapide qui sollicite davantage l’attention, il suffit alors pour provoquer un ralentissement dominant du mobile le plus rapide (dans une proportion d’ailleurs assez faible : 35 % contre 21) que le sujet, en transposant un intervalle sur le suivant ne reporte pas suffisamment son point mĂ©dian du cĂŽtĂ© du mobile le plus lent. Autrement dit le fait qu’il y ait transport des symĂ©tries ou asymĂ©tries comme telles, et non plus simplement de la longueur des intervalles entre deux mobiles se dĂ©plaçant dans la mĂȘme direction, rend probable une dĂ©formation des asymĂ©tries dans le sens des symĂ©tries, ce qui a pour effet de ne pas diminuer assez l’intervalle du cĂŽtĂ© du mobile le plus rapide et de ralentir ce dernier. Il va de soi, d’ailleurs qu’un tel effet ne saurait ĂȘtre massif, puisque la simple sous-estimation des intervalles dĂ©croissants ou de surestimation des intervalles croissants aura au contraire pour rĂ©sultat d’accĂ©lĂ©rer les deux mobiles, et, par voie de comparaison relative, d’accĂ©lĂ©rer surtout le plus rapide. Mais l’effet d’échec Ă  l’asymĂ©trie est assez important pour compenser cette rĂ©action habituelle et mĂȘme, avons-nous vu pour l’inverser en partie.

Quant aux effets BB’, ils reviennent comme d’habitude à un affaiblissement des actions :

Tabl. 22. Effets BB’ de croisement (21 adultes), sĂ©quences XI, XIII et XV1 .

1 B > B’ signifie comme d’habitude que le mobile isolĂ© B’ paraĂźt plus lent que (S) perçu simultanĂ©ment avec A.

SĂ©quences Pas d’effets B’<B

CD

V

CD

Accélération du rapide Ralentis, du rapide
XI 
 37 37 26 —  — .
XIII 
 42 37 21 21 37
XV 
 47 32 21 32 21
(Moyennes) (42) (35) (23) (26) (29)

 

On constate alors, d’une part, la disparition de l’effet de rĂ©duction de l’asymĂ©trie Ă  la symĂ©trie, puisqu’il y a Ă  peu prĂšs autant d’accĂ©lĂ©rations que de ralentissements du mobile rapide : cette diminution de l’effet va de soi puisque, dans la phase AB de la sĂ©quence, c’est surtout B qui est centrĂ© pour ĂȘtre comparĂ© avec B, (deuxiĂšme phase de la sĂ©quence).

Mais on constate aussi, d’autre part, que contrairement aux effets BB’ de dĂ©placement et de rattrapement oĂč les estimations B’>B l’emportent plutĂŽt sur les estimations B’<B, le croisement donne un lĂ©ger excĂ©dent de jugements B’<B. Si cette diffĂ©rence se confirmait elle signifierait donc simplement qu’un mobile perçu en croisement avec un autre est lĂ©gĂšrement accĂ©lĂ©rĂ© de ce fait, indĂ©pendamment de son caractĂšre plus rapide ou plus lent par rapport Ă  cet autre. Dans les cas du dĂ©passement et du rattrapement, au contraire, l’effet ne se produirait pas dans la mesure oĂč les deux mobiles avancent dans le mĂȘme sens.

Partie II.
Essai d’interprĂ©tation

Le grand intĂ©rĂȘt de la perception des vitesses est de soulever d’une maniĂšre particuliĂšrement aiguĂ« la question des relations entre la vitesse et le temps. On sait, en effet, que le temps se prĂ©sente sous deux aspects : un aspect ordinal, qui est relatif Ă  l’ordre de succession des Ă©vĂ©nements ; et un aspect cardinal ou mĂ©trique, relatif Ă  la durĂ©e qui s’écoule entre les Ă©vĂ©nements ordonnĂ©s. Or, la notion classique de la vitesse en fait un rapport entre l’espace parcouru et la durĂ©e (v = e : t). Mais, dĂ©jĂ  du point de vue notionnel, on trouve chez l’enfant, et bien avant que ce concept mĂ©trique soit constituĂ©, une notion purement ordinale de la vitesse fondĂ©e sur le dĂ©passement. Le dĂ©passement ne fait effectivement appel qu’à l’ordre spatial et Ă  l’ordre temporel combinĂ©s, mais sans recours aux espaces parcourus ni aux durĂ©es : un mobile dĂ©passe un autre (et est donc plus rapide que lui) si, Ă  un moment antĂ©rieur, il se trouve derriĂšre lui dans le sens du mouvement et si, Ă  un moment ultĂ©rieur, il se trouve devant lui. L’importance de cette notion de la vitesse-dĂ©passement est alors de montrer la prioritĂ© de la vitesse sur la durĂ©e, ce qui permet d’éviter un certain nombre d’embarras, tel que le cercle vicieux connu de la vitesse et de la mĂ©trique temporelle.

Perceptivement, le problĂšme est analogue (mais nullement identique) et encore plus pressant. Il existe, en effet, une perception trĂšs primitive de la vitesse, puisqu’elle est donnĂ©e dĂšs la traversĂ©e par un mobile d’un champ visuel immobile. La perception de la vitesse se retrouve, d’autre part, Ă  tous les Ă©tages de la hiĂ©rarchie perceptive, en relation notamment avec les mouvements du regard parcourant des espaces variĂ©s. Or, si la perception des espaces parcourus est Ă©galement directe, celle des durĂ©es apparaĂźt comme plus floue et Ă  coup sĂ»r bien moins structurĂ©e que celle des vitesses. Faut-il alors voir, avec Brown, dans la vitesse perceptive un rapport entre l’espace phĂ©nomĂ©nal et la durĂ©e phĂ©nomĂ©nale, au risque d’appuyer ainsi une rĂ©sultante assez prĂ©cise (la vitesse) sur une composante qui ne l’est nullement (la durĂ©e) ? Ou retrouve-t-on sur le terrain perceptif, une vitesse phĂ©nomĂ©nale essentiellement fondĂ©e sur l’ordre (temporel et spatial), mais sans rĂ©fĂ©rence nĂ©cessaire aux durĂ©es, ni mĂȘme aux espaces parcourus ? Ou encore trouvera-t-on un tertium mi-ordinal mi-mĂ©trique, qui n’emprunterait au

 

temps que les notions ordinales de succession et de simultanĂ©itĂ©, sans recours Ă  la durĂ©e, mais utiliserait certaines distances spatiales (intervalles) aussi bien que l’ordre propre Ă  l’espace ?

Tel est le problĂšme central autour duquel nous voudrions grouper nos remarques en cet essai d’interprĂ©tation. Pour ce faire, nous reprendrons une Ă  une les quatre composantes distinguĂ©es dans la Partie 1, mais en ordre inverse, en commençant par les relations entre deux mobiles extĂ©rieurs et en terminant par les effets du champ visuel immobile.

§ 10. Les relations perceptives de vitesse entre deux mobiles

Lorsque deux mobiles A et B partant en mĂȘme temps du mĂȘme point R, suivent le mĂȘme trajet et s’arrĂȘtent en mĂȘme temps, l’un (B) en S en deçà de l’autre et l’autre (A) en T avec une forte avance, il est clair que le sujet a perçu la simultanĂ©itĂ© des dĂ©parts, celle des arrĂȘts et l’inĂ©galitĂ© des longueurs RS et RT : s’il attribue Ă  A une vitesse plus grande qu’à B on pourrait donc soutenir qu’il met en relation perceptive la longueur RT avec la durĂ©e t et la longueur RS avec la mĂȘme durĂ©e t.

De mĂȘme dans le rattrapement, le sujet perçoit que les mobiles A et B parcourent la mĂȘme longueur RT : mais B, partant avant l’autre, parcourt cette longueur selon la durĂ©e t1, tandis que A partant ensuite seulement parcourt la mĂȘme longueur selon la durĂ©e t2<t1. En ce cas la plus grande vitesse serait attribuĂ©e en fonction de la durĂ©e plus courte. Un schĂ©ma analogue serait appliquĂ© aux croisements.

Mais la difficultĂ© d’une telle solution, selon le schĂ©ma v = e : t, est que ni dans le dĂ©passement, ni dans le rattrapement ni dans le croisement, la majoritĂ© des sujets ne perçoivent de simples inĂ©galitĂ©s de vitesses entre mouvements respectivement constants : la rĂšgle, au contraire, est que ces mouvements sont perçus comme prĂ©sentant des accĂ©lĂ©rations positive ou nĂ©gative (ralentissement). Si l’on veut expliquer la vitesse perceptive par le schĂ©ma v = e : t, il faut donc expliquer ces dĂ©formations perceptives elles-mĂȘmes par le mĂȘme schĂ©ma, puisqu’elles ne constituent pas de simples accidents mais un caractĂšre assez gĂ©nĂ©ral (4/5 au moins dans les effets AB de dĂ©passement) du donnĂ© perceptif. On rĂ©pondra alors que dans le schĂ©ma v = e : t, ni v ni e ni t ne sont Ă  considĂ©rer avec leurs valeurs objectives, mais prĂ©cisĂ©ment avec leurs valeurs phĂ©nomĂ©nales ou perceptives.

Que vaut cette rĂ©ponse ? Elle signifierait, par exemple, pour le dĂ©passement, que les mobiles A et B partis ensemble de R et arrĂȘtĂ©s ensemble, A en T et B en S, ont parcouru pendant la mĂȘme durĂ©e t perçue comme identique, l’un un espace RT qui serait surestimĂ©, l’autre un espace /?S qui serait sous-estimĂ© (avec surestimations et sous-estimations spatiales

 

progressives au cours du Trajet), ou bien que les espaces ne seraient pas dĂ©formĂ©s et que les durĂ©es t1 (pour A) et f2 (pour B) ne seraient plus perçues identiques, Γune (t2) s’écoulant plus lentement et l’autre (t1) plus rapidement. La seconde hypothĂšse (durĂ©es) est assez arbitraire et peu vĂ©rifiable. La premiĂšre (dĂ©formation des espaces) est par contre plausible : elle reviendrait Ă  dire qu’en percevant simultanĂ©ment la longueur partielle RS et la longueur totale RT, le tout RT est surestimĂ© et la partie 7 ?S sous-estimĂ©e. Mais nous savons 1 qu’en ce cas c’est la perception de la diffĂ©rence RT-RS qui joue le rĂŽle prĂ©pondĂ©rant. Or, cette diffĂ©rence RT-RS n’est autre que l’intervalle spatial lui-mĂȘme qui sĂ©pare les deux mobiles et qui serait ainsi surestimĂ©. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce que nous avons admis aux § 7 et 8. Faut-il donc nous rallier Ă  l’hypothĂšse v = e : t ?

Mais il se trouve que rien, dans les comportements du sujet, n’indique qu’il ait suivi cette marche, les mĂȘmes rĂ©sultats pouvant ĂȘtre obtenus par une voie plus simple et plus directe, ce qui oblige Ă  peser de plus prĂšs le pour et le contre de l’hypothĂšse prĂ©cĂ©dente. En ce qui concerne, en effet, le temps, rien ne prouve l’intervention d’une perception des durĂ©es, puisqu’il est possible d’utiliser Ă  chaque instant une perception des simultanĂ©itĂ©s (positions simultanĂ©es) et des successions (passages des positions antĂ©rieures aux suivantes). En ce qui concerne l’espace, rien ne prouve qu’il y ait comparaison des longueurs RT et RS pour obtenir une dĂ©valuation de RS et une surestimation de RT, puisque l’attention perceptive s’attache directement Ă  l’intervalle qui peut ĂȘtre surestimĂ© sans passer par la comparaison d’ensemble. Mais surtout, Ă  s’en tenir au dĂ©passement, ce que perçoit immĂ©diatement le sujet, ce ne sont pas des durĂ©es ni des chemins « parcourus », ce sont les parcours eux-mĂȘmes en tant qu’actes, c’est-Ă -dire les mouvements comme tels et ce qui le frappe directement est que l’un des mobiles dĂ©passe l’autre d’une diffĂ©rence croissante qui est prĂ©cisĂ©ment l’intervalle.

Mais l’objection la plus grave est celle-ci : pour appliquer le schĂ©ma v = e : t, il faudrait, quand les mobiles sont en cours de route ou atteignent presque S et T, ou bien que le sujet se rappelle les moments et positions d’origine (en R), de maniĂšre Ă  estimer les durĂ©es et les espaces entre ces positions de dĂ©part et les positions actuelles, mais le souvenir n’appartient plus Ă  la perception ; ou qu’il revienne en arriĂšre pour considĂ©rer le tout, et c’est dĂ©jĂ  presque de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Or, il peut Ă©valuer perceptivement les vitesses de proche en proche en se plaçant au simple point de vue ordinal, et c’est en ceci que consistera l’économie de la solution que nous allons dĂ©velopper.

Cherchons d’abord à formuler ce que perçoit ainsi le sujet de proche en proche, de maniùre à distinguer ce qui demeure alors ordinal de ce

1 Par l’étude des illusions gĂ©omĂ©triques et la loi des centrations relatives.

 

qui requiert éventuellement un début de métrisation, et de maniÚre surtout à réduire au minimum les conditions nécessaires à la perception de la vitesse dans les situations considérées en ce § .

Pour ce qui est d’abord du dĂ©passement simple, appelons ⅛ ii, i2, etc., les instants successifs (sans hypothĂšse sur leur continuitĂ©) oĂč le sujet examine les positions des mobiles A et B ; et appelons l(A) et l(B) ces positions respectives le long d’une mĂȘme droite de parcours (ou de deux parallĂšles). Nommons D les diffĂ©rences spatiales entre ces positions : D3 est la diffĂ©rence nulle (coĂŻncidence dans l’espace), et D1, D2, Ds, etc., les diffĂ©rences (ou distances) de plus en plus grandes. Ce que le sujet perçoit de proche en proche est alors :

(1) [z0 /(A)] Do [∕0 ∕(B)]  =  diffĂ©rence nulle entre les positions de dĂ©part (i0)

[i1 /(A)] D1 [z1 l(B)] = intervalle D1 entre les positions à l’instant i1

[i2 /(A)] D2 [i2 l(B)]  =  intervalle D2 entre les positions à l’instant i2


 etc. 
 etc.

Les différences D sont univoquement déterminées sur la droite de parcours, si le sujet peut les ordonner dans le temps au moyen des deux relations perceptives :

(2) i0 l(A) = i0 l(B) (simultanéité des positions IA et IB)

(3) i0 → i1→ i2→ 
 etc. (succession des instants de position)

Ces relations 1 Ă  3 posĂ©es, A est alors perçu comme plus rapide que B si les intervalles D s’agrandissent en fonction de la succession (3) :

(4) Do < D1 < D2 < 
 etc.

Pour le rattrapement on aura au contraire une suite :

(5) D1 > D2 > D3 > 
 etc.

et pour le rattrapement suivi de dépassement une succession de (5) et de (4).

Pour le croisement, il suffira d’ajouter Ă  cette succession de (5) et de (4) une dĂ©finition des positions l(A) et l(B) par symĂ©trie Ă  partir des deux extrĂ©mitĂ©s d’une mĂȘme trajectoire parcourue en sens contraire par les mobiles.

Quant au devancement à égales vitesses, on aura enfin (Da>o) constant.

Demandons-nous maintenant ce qui est ordinal et ne l’est pas dans ces relations. Puis nous chercherons si la perception de ces vitesses de deux mobiles se borne effectivement Ă  de telles relations et par quels mĂ©canismes elle les Ă©tablit,

 

Du point de vue du temps, tout est ordinal (prop. 2 et 3) et la durĂ©e n’intervient pas comme telle. Du point de vue des vitesses, ces relations aboutissent exclusivement Ă  la perception d’une inĂ©galitĂ© ou d’une Ă©galitĂ© de vitesses donc sĂ©riation des vitesses selon leur ordre de grandeur, mais sans aucune indication sur les vitesses « absolues ». Or, celles-ci interviennent naturellement, mais relĂšvent d’autres facteurs, tels que les mouvements du regard et les excitations intĂ©rieures du champ visuel, sur lesquels nous reviendrons ultĂ©rieurement.

Quant Ă  l’espace, la seule donnĂ©e utilisĂ©e est la grandeur de l’intervalle, mais caractĂ©risĂ©e comme une diffĂ©rence des positions l(A) et l(B). Il se pose alors deux questions : (a) s’agit-il d’une relation ordinale ? ; (b) et sinon est-elle dĂ©rivĂ©e perceptivement de relations ordinales ou d’une autre source ?

Il ne s’agit pas d’une relation purement ordinale, car l’ordre spatial Ă  lui seul fournit exclusivement des relations telles que : la position l(A) « coĂŻncide » ou non avec la position l(B) ; et l(A) est « en avant » (ou « en arriĂšre ») de l(B) dans le sens du parcours. Dans la relation D il intervient donc quelque chose de plus : l(A) est « plus en avant » de l(B) Ă  l’instant i2 qu’à l’instant i1. Les relations ordinales « coĂŻncide », « en avant » ou « en arriĂšre » expriment ainsi simplement une diffĂ©rence nulle ou non-nulle entre les positions, tandis la relation D (plus ou moins grand intervalle) englobe une « plus ou moins grande diffĂ©rence ». Nous sommes donc Ă  mi-chemin de l’ordinal pur et de la mĂ©trisation.1

Mais l’intĂ©rĂȘt perceptif de cette analyse est de suggĂ©rer que peut- ĂȘtre la perception aboutit Ă  ce dĂ©but de mĂ©trisation Ă  partir d’un mĂ©canisme purement ordinal, et c’est ce qu’il convient d’examiner maintenant.

Le fait frappant, Ă  cet Ă©gard, est que le sujet ne perçoit pas l’intervalle comme une longueur quelconque entre deux extrĂ©mitĂ©s stables en un espace immobile (longueur telle que l’évoquent les termes conceptuels et non pas perceptifs de « chemin » et de « parcouru ») : la localisation successive des mobiles, la diffĂ©rence ordinale entre leurs positions et l’intervalle forment un seul tout dĂ©pendant du mĂȘme mĂ©canisme. C’est ce que montrent d’emblĂ©e les dĂ©localisations du § 6 (sĂ©quences I et II), ou recul des positions en tant que non-indĂ©pendantes des mouvements : le fait qu’un mobile B, momentanĂ©ment au repos, paraisse marcher en sens inverse pendant que A le rattrape et le dĂ©passe, semble assez indiquer. en effet, que l’intervalle entre A et B (ici dĂ©croissant puis croissant) dĂ©termine les localisations autant qu’il en dĂ©pend, et cela selon une transposition d’ensemble assurĂ©e par le dĂ©placement mĂȘme du regard.

1 Cette situation intermĂ©diaire entre l’ordinal et le mĂ©trique correspond exactement Ă  ce que Coombs a appelĂ© rĂ©cemment les < échelles mĂ©triques ordonnĂ©es » et Suppes, d’un nom encore meilleur, les « échelles hyper- ordinales ».

 

Cherchons donc Ă  comprendre et Ă  symboliser cette transposition, Ă©tant entendu que le regard, en ses essais de poursuite des deux mouvements de A et de B Ă  la fois, passe d’un mobile Ă  l’autre, ou bien n’en suit qu’un tout en surveillant l’autre, ou encore occupe une position variable intermĂ©diaire entre eux. Appelons l1, l2, ls, etc. les positions successives de A et de B, aux instants successifs i1, i2, etc. et dĂ©signons par Tp(A) ou Tp(B) le transport oculaire consistant Ă  suivre du regard Ă  leurs vitesses les mobiles A ou B tout en conservant leur identitĂ© au cours de cette poursuite.

Le premier point Ă  relever, et qui est trĂšs remarquable malgrĂ© sa banalitĂ©, est que le regard, en suivant un mobile, est capable d’estimer si ce mobile (mĂȘme isolĂ©) prĂ©sente une vitesse constante ou se trouve en Ă©tat d’accĂ©lĂ©ration ou de ralentissement (rĂ©els ou apparents). Du point de vue de la mĂ©trique v = e : t il y aurait lĂ  une suite d’estimations trĂšs difficiles Ă  comprendre, car cela supposerait la perception d’une succession d’espaces Ă©gaux (e1 = e2 = etc.) et de durĂ©es correspondantes Ă©gales (t1 = t2 = etc.) ou au contraire d’inĂ©galitĂ©s (e2>e1pour t2 = t1 ou t2<tÎč pour e2 = e1 ; etc.) et l’on ne comprend nullement comment s’effectueraient de telles estimations au cours mĂȘme du mouvement. Du point de vue ordinal, par contre, la constance de vitesse d’un mobile est simplement son non-dĂ©passement relativement aux positions dĂ©terminĂ©es par son mouvement antĂ©rieur (mouvement appliquĂ© aux positions actuelles par le transport), donc son non-dĂ©passement relativement au transport Tp. En suivant un mobile, le transport acquiert, en effet, un mouvement d’une certaine vitesse qui est appliquĂ© de proche en proche Ă  chaque position ultĂ©rieure (d’oĂč, en cas d’arrĂȘt, le mouvement consĂ©cutif nĂ©gatif analysĂ© au § 6) ; si le mobile accĂ©lĂšre ou ralentit sa marche, il y a alors dĂ©passement par rapport au transport, tandis que la constance de la vitesse repose alors sur la relation suivante :

(6) [∕n(A)]D0[∕n(TpA)]

oĂč Do est l’intervalle nul (non dĂ©passement), oĂč lnA est la position de A Ă  l’instant n et oĂč Tp A est la position du transport au mĂȘme instant.

Il va sans dire, d’ailleurs, que cette interprĂ©tation ordinale de la constance de la vitesse revient sans plus Ă  attribuer au sujet lui-mĂȘme un pouvoir de maintenir constante la vitesse de ses transports oculaires du moins de proche en proche sur un espace restreint : mais cela simplifie notablement le problĂšme car, pour ce faire, il n’a pas besoin d’estimations spatio-temporelles et est averti par voie proprioceptive de ses propres accĂ©lĂ©rations ou ralentissements1.

1 Nous verrons d’ailleurs au § 12 (sous III) que le sujet dispose d’autres procĂ©dĂ©s pour s’assurer de la constance d’une vitesse (= longueur constante du « train » des excitations).

 

Cela dit, deux mobiles de vitesses diffĂ©rentes dans le mĂȘme sens de parcours correspondrons donc, ou Ă  deux transports distincts alternatifs, ou Ă  un compromis entre eux sous la forme d’un essai de transposition d’ensemble. Examinons d’abord le cas des deux transports alternatifs, mais naturellement comparĂ©s entre eux. On aura, d’abord, si le transport de A est plus rapide que celui de B (ce que nous Ă©crirons Tp A>Tp B), une avance gĂ©nĂ©rale des positions A sur celles de B, ce que nous Ă©crirons :

(7) TpA (l0A, l1A, 
lαA) > Tp B (l0 B, l1B, 
 lnB)

Mais on aura surtout, dans la mesure oĂč la comparaison se poursuit, une mise en correspondance continuelle des positions simultanĂ©es de A et de B aux instants successifs de comparaison, ce que nous pouvons Ă©crire sous la forme d’une proportion logique et qualitative1 (mais non encore mĂ©trique) :

(8) TpB _ l1B _ l2B lαB

TpA l1A ∕2A lnA

C’est alors, et en fonction de ce cadre jusqu’ici ordinal, que s’effectue la comparaison quantitative des intervalles (voir 4 : D0<D1<D2< etc.) : ceux-ci apparaissent comme des valeurs croissantes (selon une quantification simplement intensive), mais en vertu d’un double transport dont dĂ©pendent simultanĂ©ment les localisations et cette estimation des intervalles mobiles.

Seulement, les deux transports TpA et TpB, envisagĂ©s jusqu’ici comme distincts, ne sauraient demeurer indĂ©pendants mĂȘme s’ils commencent par ĂȘtre alternatifs. Du seul fait des comparaisons (7 et 8), il s’établit tĂŽt ou tard un compromis entre eux sous la forme d’une poursuite cherchant Ă  atteindre les deux mobiles simultanĂ©ment. Appelons Tp AB cette forme de transport mixte ou global et posons :

(9) Tp AB < TpA et Tp AB > TpB

(oĂč < signifie moins rapide).

Il s’ensuit alors que tĂŽt ou tard, les localisations effectives de A (en entendant par lĂ  les points oĂč A est perçu en opposition Ă©ventuelle avec ceux oĂč le regard s’attendait Ă  le rencontrer) marqueront une avance par rapport aux localisations cohĂ©rentes avec TpAB∙. en d’au-

1 Pour les proportions logiques qui constituent le cadre prĂ©alable des proportions mĂ©triques, voir Inhelder et Piaget, De la logique de l’enfant Ă  la logique de l’adolescent (Paris, P.U.F., 1955), chap. XV I, pp. 278-281.

 

trĂšs termes, l’intervalle D sera surestimĂ© et A paraĂźtra accĂ©lĂ©rĂ©. Ce que nous pouvons Ă©crire en appelant p le coefficient de surestimation de D :

(10) [∕n(A)] pDn[∕n(TpAB)]

Ou encore, pour les mĂȘmes raisons, la localisation effective de B marquera un recul, ce que nous Ă©crirons (en appelant — p le coefficient de sous-estimation) :

(10bl≡) [∕n(B)]-pDn [∕n(TpAB)]

Ainsi se trouvent formulés les accélérations du mobile le plus rapide et ralentissements du plus lent, que nous avions déjà attribués, au § 7 à la surestimation croissante des intervalles due au transport portant sur les deux mobiles à la fois.

Quant aux effets BB’ (tabl. 18), ils marquent on s’en souvient une attĂ©nuation de ces effets (10) et 10b") pour cette raison que le transport du mobile isolĂ© B’ est alors comparĂ© Ă  un compromis entre les transports de A et de B (prĂ©cisĂ©ment le Tp AB), tandis que les effets AB sont dus aux comparaisons directes des positions de A et de B.

Il resterait Ă  formuler les effets de rattrapement et de croisement, mais on voit d’emblĂ©e comment les intervalles dĂ©croissants (voir 5) donneront lieu aux mĂȘmes actions 9, 10 et 10b" mais en sens inverse pour ces derniĂšres. Quant au croisement, on a vu qu’il en serait de mĂȘme en faisant simplement intervenir en plus les symĂ©tries.

§ 11. Les modifications de vitesse d’un mobile unique
dues aux mouvements du regard

Des § 1 Ă  5, retenons les trois effets suivants, qui sont tous trois dus de façon certaine ou trĂšs probable aux mouvements du regard : (1) la vitesse infĂ©rieure apparente du mobile lorsqu’il est suivi par le regard (par opposition Ă  l’estimation de sa vitesse avec fixation au milieu de la trajectoire) ; (2) la vitesse supĂ©rieure apparente du mobile lorsqu’il est croisĂ© par le regard (tabl. 12) ; et (3) l’accĂ©lĂ©ration apparente du mobile lorsqu’il a de l’avance sur le regard (effets d’apparition, de barres, d’espace raccourci, etc.).

Il faut d’abord rappeler que, dans ces faits des § 1 Ă  5, il n’intervient qu’un seul mobile. En termes spatio-temporels (v = e : t) cette circonstance n’importe pas, tandis qu’en termes de relations d’ordre, une vitesse ne saurait ĂȘtre Ă©valuĂ©e qu’en comparaison avec une autre : il est donc nĂ©cessaire d’admettre (et c’est ce qu’il fallait noter d’emblĂ©e), en un tel systĂšme d’interprĂ©tation, que la vitesse du mobile unique est alors estimĂ©e soit en fonction des vitesses des mouvements du regard,

 

soit, si le regard est immobile (cf. § 12), en fonction de la vitesse du passage des excitations ou de celle des extinctions, toutes deux intĂ©rieures au champ visuel. Mais il va de soi, d’autre part, que le fait d’attribuer au rĂŽle aux mouvements du regard dans les effets (1) Ă  (3) mentionnĂ©s Ă  l’instant n’implique pas ipso facto une interprĂ©tation purement ordianle : les deux systĂšmes d’interprĂ©tation demeurent possibles, ici comme partout, et nous allons simplement chercher lequel des deux est le mieux fondĂ©, ou tout au moins le plus vraisemblable.

Commençons cette comparaison par l’examen du phĂ©nomĂšne (1), c’est-Ă -dire par la vitesse infĂ©rieure attribuĂ©e au mobile lorsqu’il est suivi par le regard.

Dire qu’un mobile paraĂźt plus rapide quand sa vitesse est Ă©valuĂ©e Ă  partir d’un point de fixation que lorsqu’il est suivi par le regard, c’est reconnaĂźtre l’existence de vitesses relatives du point de vue du systĂšme de rĂ©fĂ©rence constituĂ© par le champ visuel en position immobile ou en dĂ©placement. Mais ces vitesses ou mouvements relatifs peuvent alors, rĂ©pĂ©tons-le, s’entendre de deux maniĂšres, en termes de rapport v = e : t, ou en termes de relations d’ordre.

Dans la premiÚre de ces deux perspectives, on devra dire alors :

(1) Que le mobile parcourt un certain espace perceptif ou phĂ©nomĂ©nal eÎČl en une certaine durĂ©e perceptive tB1, sa vitesse Ă©tant de ce fait V8l ^sl ∙ ^sl∙

(2) Que le regard lui-mĂȘme parcourt un certain espace perçu en fonction du fond immobile, cet espace Ă©tant es2 (qui peut ĂȘtre nul si le regard est fixĂ©, et plus ou moins grand en cas de mouvement de poursuite) ; qu’il parcourt cet espace en un certain temps tB2, d’oĂč la vitesse propre au mouvement oculaire : vs2 = es2 : ts2.

(3) Qu’il s’ensuivrait alors une certaine composition entre les vitesses v61 et τs2. Cette composition ne devrait aboutir ni Ă  une prĂ©dominance exclusive du mouvement absolu (1), soit vsl, puisque le mobile paraĂźt moins rapide lorsque le regard le suit (donc lorsqu’interviennent les relations 2), ni Ă  une exclusivitĂ© du mouvement relatif sous une forme telle que vÎČl— ∙vÎČ2, car la vitesse du mobile suivi par le regard paraĂźtrait alors nulle, ce qui n’est pas le cas.

Mais les deux difficultĂ©s d’une telle interprĂ©tation sont d’une part, qu’on voit alors mal quelle loi quantitative de composition des vitesses on pourrait invoquer pour combiner vsl et vs2 ; et, d’autre part, que les faits ne semblent pas confirmer la prĂ©sence de rapports cohĂ©rents de type v = e : t dans le cas de la comparaison des vitesses avec fixation ou avec poursuite du regard (pas plus que dans les autres cas d’ailleurs). On a vu aux tabl. 9 et 10 les donnĂ©es recueillies Ă  cet Ă©gard : Ă 

 

la lumiĂšre on ne trouve que 7 % de concordance chez les adultes entre les modifications apparentes de la vitesse, de la durĂ©e et de la longueur du trajet (avec 36 % de cas douteux parce qu’alors les trois termes sont ou surestimĂ©s ou sous-estimĂ©s simultanĂ©ment), et Ă  l’obscuritĂ© 27 % seulement de concordance (avec 52 % de cas douteux).

Essayons alors de traduire les phĂ©nomĂšnes en termes de relations d’ordre, en comparant de ce point de vue les situations de poursuite du mobile par le regard et de passage du mobile Ă  travers le champ visuel immobile.

Il faut distinguer à cet égard trois sortes de déplacements (a) celui du mobile par rapport au champ visuel et à sa topographie (fovéa et périphérie) ; (b) celui du regard par rapport au fond immobile extérieur ; et (c) celui du mobile par rapport au fond immobile extérieur.

Un dĂ©placement est un changement d’ordre. Si le champ immobile comporte les rĂ©fĂ©rences A, B,
 E, et que le mobile se dĂ©place de A en E, cela signifie qu’il se trouvait d’abord en arriĂšre de B, C, D, E (dans le sens du parcours), puis en avant de A et en arriĂšre de C, D, E, puis en avant de AB et en arriĂšre de D et E et finalement en avant de A, B, C, D.

Mais ce changement d’ordre ne comporte pas comme tel de vitesse, c’est-Ă -dire qu’un dĂ©placement n’est pas encore un mouvement (impliquant une vitesse). Pour que le dĂ©placement s’accompagne d’une vitesse, il faut, ou bien qu’il soit mis en relation avec une durĂ©e (hypothĂšse dont nous allons chercher Ă  faire l’économie puisque les tabl. 9 et 10 ne la confirment pas), ou bien qu’il soit mis en relation avec un autre dĂ©placement aux deux points de vue Ă  la fois des relations d’ordre temporelles (avant, aprĂšs ou simultanĂ©) et spatiales (devant, derriĂšre ou Ă  la mĂȘme position). Sous cet aspect ordinal, un dĂ©placement acquerra donc une vitesse dans la mesure seulement oĂč il pourra ĂȘtre comparĂ© Ă  un autre dĂ©placement en termes de dĂ©passement (ou rattrapement, etc.), en tant que le dĂ©passement implique ce double ordre spatial et temporel.

La question est alors d’établir si les trois dĂ©placements a Ă  c, distinguĂ©s Ă  l’instant, sont susceptibles d’acquĂ©rir des vitesses sans faire appel Ă  la durĂ©e et en recourant exclusivement, d’une part, aux relations d’ordre temporel, et, d’autre part, Ă  des relations spatiales fondĂ©es sur l’ordre, mais s’étendant jusqu’à l’estimation des intervalles en un sens intermĂ©diaire entre l’ordinal et le mĂ©trique (sens « hyperordinal » que nous avons examinĂ© au § 10 Ă  propos des intervalles entre deux mobiles) :

(a) le déplacement du mobile par rapport au champ visuel comporte assurément une comparaison possible en termes de dépassement lorsque le regard est en mouvement. Par contre, si le champ visuel est immobile

 

(vitesse nulle), il ne suffit pas de dire que le dĂ©placement du mobile est comparĂ© Ă  cette vitesse zĂ©ro pour confĂ©rer Ă  ce mouvement une vitesse, car une vitesse nulle n’est pas une vitesse perceptive. Par contre, il est Ă©vident que le dĂ©placement du mobile Ă  travers le champ visuel dĂ©clenche le passage d’une excitation et que ce passage comporte une vitesse interne (c’est-Ă -dire en termes intĂ©rieurs au champ visuel), dont un indice directement perceptible Ă  partir d’une certaine valeur est la longueur du sillage : lorsque les sujets perçoivent, par exemple (Ă  propos du tabl. 8) la suite des points lumineux (constituant le bloc des mobiles) comme une suite de traits de 1 Ă  7 cm., plus allongĂ©s vers le point de fixation et plus courts en pĂ©riphĂ©rie, nous avons lĂ  un indice direct sur le passage des excitations. Si nous considĂ©rons alors la succession continue des points de terminaison d’un sillage en mouvement, rien n’empĂȘche en ce cas d’exprimer la vitesse du mobile en termes de dĂ©passement par rapport Ă  cette terminaison du sillage : le sillage devient ainsi comparable Ă  l’intervalle entre deux mobiles dĂ©crit au § 101. Quant aux vitesses lentes du mobile, qui ne provoquent pas de sillage, d’une part, il est d’autant plus difficile de les apprĂ©cier qu’elles sont plus lentes ; et, d’autre part, il n’est pas plus dĂ©raisonnable d’admettre que le sujet les Ă©value en rĂ©fĂ©rence avec la vitesse du passage des excitations qu’avec une durĂ©e, car, si le champ visuel est immobile, les durĂ©es de mouvement du mobile ne seront Ă©valuĂ©es qu’en fonction de la durĂ©e des excitations !

(b) Le dĂ©placement du regard par rapport au fond extĂ©rieur immobile pose le mĂȘme problĂšme que par rapport au champ visuel immobile et ce problĂšme comporte la mĂȘme solution, sauf que les excitations qui interviennent en ce cas sont celles que provoquent les Ă©lĂ©ments du fond immobile Ă  titre de contenu changeant du champ visuel en mouvement. Il faut Ă  cet Ă©gard signaler un fait important qui joue certainement un rĂŽle dans la comparaison entre un mobile suivi par le regard et le mĂȘme objet traversant le champ visuel immobile. En ce dernier cas, le regard Ă©tant fixĂ© sur un point du fond immobile, ce fond apparaĂźt trĂšs net dans la fovĂ©a et de moins en moins net dans la pĂ©riphĂ©rie. Lorsque le regard, par contre, suit le mobile, celui-ci Ă©tant donc centrĂ© par une centration mobile (= se dĂ©plaçant avec le mouvement du regard), le fond extĂ©rieur immobile est alors peu net et devient Ă  cet Ă©gard comparable (mais en profondeur et non plus latĂ©ralement) Ă  ce qu’est la pĂ©riphĂ©rie pour le champ visuel immobile. Or, comme les vitesses semblent subjectivement plus faibles en pĂ©riphĂ©rie que dans la fovĂ©a (ce qui, comme nous le dĂ©velopperons au § 12, tient sans doute Ă  la rapiditĂ© plus grande d’extinction ou, si l’on prĂ©fĂšre Ă  la moins grande persistance rĂ©tinienne

1 Pour le développement de cette interprétation, voir le § 12,

 

dans la pĂ©riphĂ©rie que dans la fovĂ©a ou encore, ce qui revient, verrons- nous, au mĂȘme, Ă  la plus faible densitĂ© des rĂ©cepteurs), il en est probablement de mĂȘme et pour la mĂȘme raison en ce qui concerne le dĂ©placement du regard par rapport au fond extĂ©rieur immobile quand le regard fixe le mobile qui traverse ce fond et non pas le fond lui-mĂȘme.

(c) Quant au dĂ©placement du mobile par rapport au fond extĂ©rieur immobile, il ne se confond pas avec son dĂ©placement par rapport au champ visuel, mĂȘme immobile, et il se traduit au contraire par des relations d’ordre et des formes de quantification spatiale qui rappellent plus directement encore le jeu des intervalles dans les relations de vitesses entre deux mobiles. Effectivement une rĂ©fĂ©rence extĂ©rieure immobile joue vis-Ă -vis d’un mobile unique un rĂŽle analogue Ă  celui d’un second mobile, de vitesse assurĂ©ment nulle (donc sans vitesse perceptive), mais celle d’une maniĂšre parfois seulement provisoire : exemples la barre immobile de fixation qui paraĂźt se dĂ©placer en certaines conditions (tabl. 15 et 15b") ou le second mobile se dĂ©plaçant en apparence quoique momentanĂ©ment stationnaire (tabl. 16) ; et d’une maniĂšre souvent vicariante : exemple les expĂ©riences de Krolik sur les rĂŽles alternatifs de mobile et de rĂ©fĂ©rence immobile entre deux objets perçus en conditions dĂ©terminĂ©es.

Cela dit, nous pouvons appliquer au dĂ©placement du mobile par rapport au fond immobile les mĂȘmes relations d’intervalles qu’aux dĂ©placements de deux mobiles. Lorsque le mobile est suivi par le regard et se dĂ©place sur un fond caractĂ©risĂ© par les rĂ©fĂ©rences A, B,
 E (ou simplement A et E, ces deux extrĂ©mitĂ©s Ă©tant seules repĂ©rables dans l’obscuritĂ©), ce mobile M dĂ©coupe alors le parcours en deux intervalles, l’un AM d’abord nul puis croissant, l’autre ME d’abord maximum puis dĂ©croissant. En cas de vitesse suffisante du mobile M et de repĂ©rage systĂ©matique, par le regard, des positions du mobile par rapport au fond, ces intervalles pourraient donner lieu Ă  des surestimations progressives de AM et Ă  des dĂ©valuations progressives de ME en fonction du transport externe (oculomoteur) : mais prĂ©cisĂ©ment, quand le regard centre le mobile, il nĂ©glige le fond immobile et le facteur est donc sans doute nĂ©gligeable.

Par contre, quand le regard est fixĂ© au centre de la trajectoire, en C (barre de fixation), le rĂŽle des intervalles devient important. Il y en a alors quatre Ă  considĂ©rer : AM (avant C) et MC, puis (aprĂšs le passage en C), CM puis ME. En ce cas oĂč le regard fixĂ© surveille, mĂȘme en pĂ©riphĂ©rie, le mobile M et le repĂšre sans cesse par rapport au fond, on a surestimation progressive de AM croissant et dĂ©valuation progressive de MC dĂ©croissant, puis surestimation progressive de CM croissant et sous-estimation progressive de ME dĂ©croissant, le tout assurĂ© par le « transport interne » du regard (sans mouvement oculaire mais liĂ© au

 

passage des excitations). Ces effets ne relĂšvent pas de l’hypothĂšse pure : c’est d’eux que dĂ©pend sans doute la dĂ©localisation de la barre de fixation en C.

Les trois sortes de dĂ©placements a, b et c se trouvent ainsi caractĂ©risĂ©s d’une maniĂšre rendant comprĂ©hensible qu’ils puissent acquĂ©rir une vitesse en fonction de considĂ©rations ordinales ou semi-ordinales et semi-mĂ©triques (intervalles spatiaux), et cela sans faire intervenir la durĂ©e (mais bien entendu l’ordre des successions et simultanĂ©itĂ©s temporelles). Nous pouvons alors essayer d’interprĂ©ter selon ces considĂ©rations les trois variĂ©tĂ©s d’effets (1 Ă  3) rappelĂ©s au dĂ©but de ce § .

(1) Il s’agit d’abord de comprendre pourquoi le mobile suivi par le regard paraüt plus lent qu’en cas de fixation sur la barre en C. Dans le cas de la poursuite, les vitesses a, b et c prennent les valeurs suivantes :

(a) Le déplacement du mobile par rapport au regard est en moyenne nul, puisque le regard le suit avec une approximation relative.

(b) Le mouvement du regard par rapport au fond prĂ©sente une vitesse subjective plus faible que si le regard parcourait Ă  lui seul (sans mobile) le fond immobile en le repĂ©rant : par le fait qu’il centre le mobile en le suivant, le regard nĂ©glige donc le fond qui apparaĂźt comme en pĂ©riphĂ©rie.

(c) Le mouvement du mobile par rapport au fond est, pour la mĂȘme raison, de vitesse subjective plus faible que s’il y avait mise en relation continue entre ce mobile et les rĂ©fĂ©rences du fond. Le mouvement consĂ©cutif nĂ©gatif Ă  l’arrĂȘt du mobile (tabl. 14) et l’absence relative (20 %) de recul de la barre de fixation (tabl. 15b") montrent, en effet, que le fond est nĂ©gligĂ©.

Il dĂ©coule alors de ces trois constatations que la vitesse totale (rĂ©sultante de a, b et c) est relativement faible : la vitesse relative a Ă©tant nulle et les vitesses absolues du mobile (c) suivi par le regard (b) Ă©tant toutes deux faibles, la rĂ©sultante ne peut ĂȘtre que faible.

Dans le cas oĂč le mobile est surveillĂ© par le regard fixĂ© sur la barre de rĂ©fĂ©rence (en C), on a au contraire :

(a) Le déplacement du mobile par rapport au regard fixé présente une vitesse subjective forte du fait de son avance sur le passage des excitations repéré grùce à son dépassement par rapport à la terminaison du sillage 1.

(b) Le mouvement du regard par rapport au fond immobile est nul.

1 Ou repéré par rapport à la longueur du « train des excitations » (§ 12 sous III, 6).

 

(c) Le mouvement du mobile par rapport au fond immobile présente par contre une vitesse subjective plus forte que dans la situation de poursuite, du fait que le fond est repéré (tout au moins en A, C et E) et que les intervalles croissants et décroissants sont ainsi déguliÚrement surestimés ou sous-estimés.

La résultante est alors, entre une vitesse relative a forte, une vitesse absolue b nulle et une vitesse absolue c forte, une vitesse totale plus forte que dans la situation de poursuite.

Pour formuler ces mĂ©canismes, il suffirait de reprendre les propositions (1) Ă  (10b") en les appliquant successivement aux intervalles dĂ©terminĂ©s par les relations entre le mobile et le champ visuel (sur ce point voir le § 12), par les relations entre le regard en mouvement et le fond et par les relations entre le mobile et le fond. Le principe de ces formulations Ă©tant le mĂȘme qu’à propos des relations entre deux mobiles (§ 10), il est inutile d’y revenir ici.

(2) Il s’agit maintenant de comprendre pourquoi le mouvement croisĂ© du regard par rapport au mobile donne une accĂ©lĂ©ration apparente de ce dernier (tabl. 12), en comparaison avec la simple poursuite par le regard, et pourquoi cet effet est peu sensible Ă  la lumiĂšre (tabl. 11-11 ter). Si nous appliquons alors Ă  cette situation l’analyse prĂ©cĂ©dente des trois dĂ©placements Ă©lĂ©mentaires en jeu a, b et c, nous trouvons :

(a) Le mouvement relatif du mobile par rapport au regard prĂ©sente une grande vitesse, du fait que l’intervalle entre le mobile et le point de centration du regard dĂ©croĂźt du maximum (AE) Ă  O(en C), puis s’accroĂźt de O au maximum et se trouve donc fortement dĂ©valorisĂ© puis fortement surestimĂ©. Ce phĂ©nomĂšne n’a rien Ă  voir avec l’estimation de l’intervalle par symĂ©trie dont nous avons parlĂ© Ă  propos du croisement de deux mobiles (§ 9), puisqu’il s’agit ici de l’intervalle entre le regard qui se dĂ©place et le mobile qu’il surveille au cours du croisement.

(b) Le mouvement du regard par rapport au fond prĂ©sente une vitesse faible faute de centration sur le fond (puisque c’est le mobile qui est surveillĂ© mĂȘme s’il ne peut ĂȘtre fixĂ©).

(c) Le mouvement du mobile par rapport au fond prĂ©sente aussi une vitesse faible et pour la mĂȘme raison.

Au total on a donc, dans le cas oĂč le mobile est suivi par le regard, une vitesse (a) nulle et deux vitesses (b et c) faibles, tandis que si le mobile est croisĂ© par le regard on a une vitesse (a) forte et deux vitesses (b et c) faibles, ce qui rend compte des rĂ©sultats du tabl. 12. Par contre, Ă  la lumiĂšre, l’effet est sensiblement affaibli sans doute parce que la perception des dĂ©tails du fond perturbe l’effet d’intervalle (a).

5

 

(3) Enfin l’effet d’accĂ©lĂ©ration du mobile lorsque le regard prĂ©sente un retard dans sa poursuite pourrait ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme un effet de dĂ©passement du regard par le mobile. Mais chacun des effets observĂ©s Ă  propos des tunnels, des barres ou des espaces raccourcis (§ 1 Ă  3) peut s’expliquer par l’intervention de fixations qui ralentissent la poursuite par le regard, ce qui constitue Ă©galement une action de mouvement relatif en fonction des dĂ©placements du regard seulement en rĂ©duisant ce mouvement relatif Ă  l’opposition des fixations et des poursuites (voir sous 1) sans faire intervenir le mouvement relatif du mobile par rapport Ă  un regard en marche mais situĂ© en arriĂšre de lui. Quant aux effets d’espace rĂ©trĂ©ci (§ 4), rĂ©trĂ©cissement qui semble favoriser la poursuite du mobile par le regard chez l’adulte et la gĂȘner chez l’enfant, et aux effets (d’ailleurs faibles) de non coĂŻncidence du regard et du mobile au cours de la poursuite (tabl. 13), on pourrait de mĂȘme les rĂ©duire au ralentissement apparent du mobile en cas de poursuite bien rĂ©glĂ©e, ce qui nous ramĂšne Ă©galement aux mĂ©canismes dĂ©crits sous 1.

En conclusion, l’ensemble des actions du mouvement du regard sur la poursuite du mobile semblent ainsi se rĂ©duire Ă  des effets de mouvement relatif, la vitesse du mobile Ă©tant Ă©valuĂ©e, non plus par rapport Ă  celle d’un autre, mais par rapport Ă  celle du regard lui-mĂȘme selon qu’il est attachĂ© Ă  ce mobile (vitesse relative nulle), qu’il est immobile (vitesse relative forte) ou qu’il croise ce mobile (vitesse relative encore plus forte). Ces vitesses relatives s’évaluent alors elles-mĂȘmes en termes non pas de durĂ©e et d’espace parcouru, mais d’intervalles c’est-Ă -dire de relations de position, participant ainsi des relations d’ordre spatio- temporel mais donnant lieu Ă  une quantification de la distance entre les deux positions limites.

§ 12. L’estimation de la vitesse d’un seul mobile en un champ visuel
immobile : actions de la fovéa et de la périphérie

Si l’estimation des durĂ©es de trajet n’est pas nĂ©cessaire Ă  celle des vitesses perceptives, c’est donc que celles-ci sont toujours perçues en comparaison avec d’autres vitesses : hypothĂšse Ă©vidente dans le cas de deux mobiles, encore acceptable dans le cas oĂč la vitesse d’un mobile est influencĂ©e par celle des mouvements du regard, mais hypothĂšse surprenante au premier abord et Ă  justifier d’encore plus prĂšs dans le cas d’un seul mobile traversant un champ visuel immobile. Nous avons dĂ©jĂ  supposĂ© (§ 11 sous I) qu’en ce dernier cas la vitesse du mobile est encore comparĂ©e Ă  celle d’un autre mouvement : celle du passage des excitations Ă  travers la rĂ©tine ou le champ visuel. Il importe donc maintenant de dĂ©velopper cette derniĂšre supposition et de la confronter avec

 

les donnĂ©es classiques de l’accĂ©lĂ©ration apparente du mobile traversant la zone centrale (fovĂ©a) et de son ralentissement apparent en pĂ©riphĂ©rie.

Nous n’avons pas fait de nouvelles expĂ©riences en ce qui concerne ces faits connus (il suffit pour les vĂ©rifier de comparer, par exemple, un petit mouvement oscillatoire perçu en fovĂ©a ou en pĂ©riphĂ©rie), mais nous sommes en possession des observations faites Ă  propos du tabl. 8 et qui nous seront utiles : l’allongement systĂ©matique des mobiles (perçus comme des traits), d’autant plus grand qu’ils sont proches du point de fixation et d’autant diminuĂ© qu’ils sont perçus en pĂ©riphĂ©rie. Le phĂ©nomĂšne est qualitativement le mĂȘme Ă  la lumiĂšre et lorsque les mobiles se dĂ©tachent en lumineux sur un fond obscur, mais l’effet est plus fort dans l’obscuritĂ©.

Cette diffĂ©rence des longueurs de sillage dans la zone centrale et en pĂ©riphĂ©rie n’est d’ailleurs que la manifestation d’un fait bien connu : la persistance rĂ©tinienne est plus forte dans la fovĂ©a qu’en pĂ©riphĂ©rie. On a vĂ©rifiĂ© cette affirmation de diverses maniĂšres1 et l’allongement mentionnĂ© de nos mobiles n’en est qu’une confirmation de plus.

Cela dit, le problĂšme que nous aimerions rediscuter est donc de comprendre pourquoi la vitesse apparente d’un mobile M est plus forte lorsqu’il traverse la rĂ©gion centrale que la pĂ©riphĂ©rie. Nous envisagerons Ă  cet Ă©gard trois hypothĂšses successives (I Ă  III) dont les deux derniĂšres (II et III) nous semblent Ă©quivalentes et dont la troisiĂšme (III) peut ĂȘtre seule retenue.

I. RĂ©partissons une droite horizontale, passant par le point de fixation, en intervalles Ă©gaux AB, BC, CD, etc. selon les points objectivement Ă©quidistants A, B, C
 La premiĂšre hypothĂšse que l’on peut faire pour expliquer l’accĂ©lĂ©ration apparente dans la zone centrale consiste alors Ă  recourir au schĂ©ma mĂ©trique v = e : t. Dans le cas particulier, l’interprĂ©tation semble au premier abord solide, puisque les segments passant par la zone centrale sont spatialement surestimĂ©s en fonction des effets de centration : Ă  durĂ©es Ă©gales l’espace subjectif parcouru paraĂźt donc plus grand, d’oĂč une vitesse subjective accrue.

Mais en ce cas, de mĂȘme qu’en tous les autres, le problĂšme est alors d’établir par quel mĂ©canisme le sujet va estimer les durĂ©es puisque, si l’espace parcouru donne lieu Ă  une projection du champ extĂ©rieur sur les organes rĂ©cepteurs, on n’en saurait dire autant de la durĂ©e. Notons d’ailleurs que, dĂ©jĂ  en ce qui concerne l’espace, ce que perçoit le sujet est avant tout une suite de changements de position par rapport aux rĂ©fĂ©rences immobiles du champ extĂ©rieur et non pas un « espace parcouru ». On voit donc mal selon quel processus la surestimation des longueurs par centration influencerait spatialement la vitesse apparente.

1 Par l’analyse du fusionnement, du papillotement, etc.

 

Mais peu importe. Le problÚme essentiel est de montrer comment à des espaces parcourus surestimés correspondraient des durées égales ou comment à des espaces parcourus égaux correspondraient des durées plus courtes dans la fovéa et plus longues en périphérie.

Si le sujet ne peut tirer, quant Ă  ces durĂ©es, aucune information des donnĂ©es extĂ©rieures, il reste alors qu’il doit recourir Ă  des durĂ©es internes. On supposera donc qu’en voyant un mobile traverser son champ visuel immobile, le sujet parviendra Ă  Ă©valuer, par impression intĂ©rieure, une durĂ©e de parcours dans la fovĂ©a pour la comparer Ă  une durĂ©e de parcours en pĂ©riphĂ©rie. Mais sur quoi se fondera-t-il pour Ă©prouver de telles impressions intĂ©rieures ? Ce ne peut ĂȘtre que sur la suite des excitations dĂ©clenchĂ©es par le mobile en rĂ©fĂ©rence avec le fond extĂ©rieur, excitations qu’on supposera alors distinctes, du point de vue de la durĂ©e, dans le cas des mouvements en apparence rapides et des mouvements subjectivement plus lents.

Mais comme le passage des excitations sur la rĂ©tine ou Ă  travers le champ dĂ©terminĂ© par les organes rĂ©cepteurs constitue assurĂ©ment un mouvement, et que ce mouvement comporte une vitesse, qui est en partie fonction de celle du mobile M mais qui est aussi fonction de la topographie du champ visuel, il semble donc que, pour assigner une durĂ©e au mouvement perçu sur M le sujet soit obligĂ© de recourir Ă  des mouvements internes et Ă  leurs vitesses. C’est pourquoi l’interprĂ©tation selon le schĂ©ma mĂ©trique v = e : t nous paraĂźt Ă  la fois encore plus compliquĂ© et encore plus inutile dans le cas du mobile traversant la fovĂ©a ou la pĂ©riphĂ©rie immobiles que dans les autres cas.

IL Par contre, si le mouvement extĂ©rieur du mobile M correspond, dans le champ rĂ©cepteur du sujet, Ă  un mouvement interne affectĂ© lui- mĂȘme d’une vitesse, n’est-il pas plus direct de chercher Ă  expliquer les diffĂ©rences apparentes de vitesses de M simplement par relation avec les vitesses de passage de l’excitation dans le champ intĂ©rieur, en faisant l’économie de la durĂ©e ? L’hypothĂšse ne revient pas, il va de soi, Ă  nier que le sujet puisse Ă©prouver du mĂȘme coup des impressions de durĂ©e : sans nous prononcer ici sur leur nature en liaison avec la vitesse, nous supposons seulement qu’elles ne sont pas nĂ©cessaires Ă  l’estimation des vitesses de M, autrement dit qu’elles apparaissent secondairement et non pas Ă  titre de composantes de ces vitesses. L’hypothĂšse ne se rĂ©duit naturellement pas non plus Ă  ce truisme selon lequel la vitesse extĂ©rieure v de M serait perçue par le moyen d’excitations internes dont le passage prĂ©senterait une vitesse subjective v’, car, d’une part, il va de soi que la vitesse v est connue seulement par cette vitesse v’ du passage des excitations, et, d’autre part, le problĂšme est prĂ©cisĂ©ment d’expliquer pourquoi celle-ci serait distincte de la vitesse objective v. L’interprĂ©tation que nous cherchons revient au contraire Ă  considĂ©rer la

 

vitesse extĂ©rieure soi-disant absolue v comme une vitesse en fait relative qui serait accĂ©lĂ©rĂ©e ou ralentie en fonction avec certaines vitesses internes liĂ©es aux excitations ; mais pour que cette explication ait un sens, il faut assurĂ©ment disposer de deux vitesses internes distinctes, l’une v’ correspondant Ă  la vitesse v du mobile extĂ©rieure et l’autre, v”, ne correspondant plus directement Ă  v.

Or, la dualitĂ© de ces deux vitesses internes v’ et v” est immĂ©diatement suggĂ©rĂ©e par l’observation banale des sillages. Si A, B, C, etc. sont des points de repĂšre Ă©quidistants sur la droite que parcourt le mobile M sur le fond extĂ©rieur, appelons A’, B’, C’, etc. les points correspondants sur le champ des rĂ©ceptions (Ă©tant entendu que la droite ainsi projetĂ©e passe par la fovĂ©a mais sans avoir Ă  prĂ©ciser si les points A’, B’, C’, etc. demeurent alors Ă©quidistants). L’existence des sillages montre que, au passage du mobile M sur les points A, B, C, 
, correspondent en ce cas deux vitesses distinctes sur la droite A’, B’, C’ 
 : (1) la vitesse v’ de passage du dĂ©but ou du front des excitations, vitesse qui Ă©quivaut, en cas de sillage, Ă  celle des dĂ©placements du dĂ©but M’ du trait perçu 1 ; (2) la vitesse v” de passage de la fin ou de l’extinction des excitations, vitesse qui Ă©quivaut, en cas de sillage, Ă  celle des dĂ©placements de l’extrĂ©mitĂ© arriĂšre du trait perçu, soit M”. Les points mobiles M’ et M” sont donc les deux extrĂ©mitĂ©s, avant et arriĂšre dans le sens du parcours, du trait allongĂ© sous la forme duquel apparaĂźt le mobile M en cas de vitesse dĂ©passant un certain seuil pour une distance donnĂ©e entre ce mobile et les yeux du sujet : quand M’ est en C’, par exemple, ce qui correspond Ă  la position du mobile extĂ©rieur en C, le point M" peut n’ĂȘtre qu’en B’ ou en A’, etc.

Notons d’ailleurs, avant de poursuivre, que ces dĂ©finitions des vitesses v’ et v" sont indĂ©pendantes de la prĂ©sence des sillages et valent donc encore pour les vitesses faibles. En cherchant Ă  percevoir, par exemple, le dĂ©placement d’un mobile punctiforme trĂšs lent M par rapport Ă  un point de repĂšre A (barre fine coupant la trajectoire) il faut distinguer le dĂ©but de l’excitation provoquĂ©e par le passage de M sous A et la fin de cette mĂȘme excitation, mĂȘme si aucun sillage ne s’interpose entre ce dĂ©but et cette fin. Il y aura donc toujours, pour les repĂšres A, B, C, etc., une vitesse v’ du passage des dĂ©buts d’excitations et une vitesse v” du passage des extinctions d’excitation, mĂȘme si, pour les vitesses v trĂšs faibles, ces deux vitesses v’ et v” sont Ă©gales (ce cas comportant sa propre signification).

Cela dit, nous constatons que pour les vitesses v assez fortes, s’accompagnant de sillages, les vitesses internes v’ et v” sont inĂ©gales, puisque les traits perçus (sillages) n’ont pas la mĂȘme longueur sur tout le

1 Ce « trait » Ă©tant donc le produit de l’allongement apparent du mobile suivi de son sillage.

 

parcours A
E
 En ce cas, il existe donc un intervalle perceptible (longueur du trait perçu) entre les points mobiles M’ et M” et l’on retrouve alors les situations de dĂ©passement ou de rattrapement, avec leurs variations de l’intervalle, tout comme entre deux mobiles objectivement distincts :

(a) Lorsque le mobile M traversant le champ visuel immobile avec une vitesse constante v, passe de la pĂ©riphĂ©rie dans la zone centrale, la vitesse d’extinction v” diminue 1, tandis que la vitesse v’ de dĂ©but des excitations, correspondant Ă  v, peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e constante : il en rĂ©sulte alors que l’intervalle entre M’ et M” s’allonge et que M’ se trouve en situation de dĂ©passement par rapport Ă  M”, c’est-Ă -dire que v’, correspondant Ă  v, acquiert une plus grande vitesse relative.

(b) Lorsque le mobile M passe au contraire de la zone centrale dans la pĂ©riphĂ©rie, la vitesse d’extinction v” augmente. A considĂ©rer v’ constante, l’intervalle entre M’ et M” diminue donc graduellement : le point mobile M’ tend donc Ă  ĂȘtre rattrapĂ© par M”, et cette situation de rattrapement confĂšre alors Ă  v’ une diminution de vitesse relative.

On pourra naturellement, pour expliquer ces variations de vitesse relative, invoquer le schĂ©ma v = e : t en supposant pour les valeurs de t que le sujet puisse estimer les durĂ©es d’excitation. Dans l’hypothĂšse ordinale, il suffit d’appliquer le schĂšme des prop. 1 Ă  10 (§ 10), qui

requiĂšrent uniquement les simultanĂ©itĂ©s et successions temporelles ainsi que la perception des intervalles (ici M’M” = la longueur du trait perçu) avec leurs surestimations en cas de croissance et sous-estimations en cas de dĂ©croissance.

11 reste alors le cas des vitesses lentes, oĂč il n’y a pas de sillage, et oĂč les vitesses v’ et v” de passage du dĂ©but et de la fin des excitations tendent Ă  s’égaler. Deux cas sont alors possibles : celui oĂč il reste une diffĂ©rence entre v’ et v” et oĂč il peut subsister un effet de vitesse relative dont le mĂ©canisme demeure Ă  nouveau plus simple en termes ordinaux qu’en termes du schĂ©ma v = e : t ; et celui oĂč les vitesses v’ et v” sont Ă©gales, la vitesse objective v Ă©tant alors estimĂ©e en termes de vitesse d’excitation v’ = v” (elle-mĂȘme sans doute situĂ©e en une Ă©chelle selon les expĂ©riences antĂ©rieures de l’individu), ce qui n’est ni plus ni moins mystĂ©rieux qu’en termes d’espace parcouru et de durĂ©e.

III. Notre collĂšgue P. Fraisse, qui a bien voulu lire cet article en manuscrit (et nous le remercions bien vivement de cet amical dĂ©vouement), s’est demandĂ© si cette interprĂ©tation II Ă©tait nĂ©cessaire, en sa complication, et si l’on ne pourrait pas expliquer plus simplement l’accĂ©lĂ©ration apparente de la vitesse sur la fovĂ©a par le seul fait de la

1 Puisque la persistance rétinienne augmente dans la fovéa.

 

densitĂ© plus grande des cellules rĂ©tiniennes en cette rĂ©gion centrale. En ce cas la vitesse du mobile unique (le champ visuel Ă©tant donc immobile) serait assimilable Ă  une sorte de « frĂ©quence », mais par rĂ©fĂ©rence Ă  la frĂ©quence des Ă©lĂ©ments rĂ©cepteurs et non pas Ă  celle des stimuli eux-mĂȘmes. Nous avons alors cherchĂ© Ă  approfondir cette hypothĂšse et avons trouvĂ© qu’elle se rĂ©duisait Ă  un schĂ©ma isomorphe au prĂ©cĂ©dent (II) mais sous une forme effectivement simplifiĂ©e.

Que peut signifier, en effet, cette supposition que la vitesse d’un mobile unique serait subjectivement accĂ©lĂ©rĂ©e en fonction de la densitĂ© accrue des Ă©lĂ©ments rĂ©cepteurs ?

(1) Cette accĂ©lĂ©ration apparente ne saurait naturellement ĂȘtre due au seul fait que l’on percevrait le mobile au moyen de plus d’élĂ©ments rĂ©cepteurs Ă  la fois. En effet, un plus grand nombre de rĂ©ceptions simultanĂ©es pourrait conduire Ă  une nettetĂ© plus grande du mobile ou de son passage, ou encore Ă  une surestimation de ses dimensions, mais ces actions demeurent sans rapport avec la vitesse.

(2) Le gain de nettetĂ© ne saurait en particulier rien expliquer par lui mĂȘme. J.F. Brown a montrĂ©, par exemple, qu’une diminution de la luminositĂ© du champ augmente et ne ralentit pas la vitesse phĂ©nomĂ©nale1. Si l’on arrivait au rĂ©sultat contraire en Ă©clairant le mobile seul, il resterait Ă  expliquer la relation entre la nettetĂ© et la vitesse, ce qui nous renverrait aux points suivants 4, 5 et 6.

(3) A ne considĂ©rer que l’action simultanĂ©e du nombre accru des Ă©lĂ©ments rĂ©cepteurs, on pourrait encore admettre que cet accroissement en fovĂ©a conduit Ă  surestimer la longueur du chemin parcouru par le mobile : d’oĂč, Ă  durĂ©es Ă©gales, une accĂ©lĂ©ration apparente. Mais il faut alors recourir Ă  une estimation du temps et (nous l’avons dit sous II) on voit mal comment le sujet comparerait les durĂ©es en pĂ©riphĂ©rie et dans la fovĂ©a.

(4) 11 faut donc recourir Ă  une action successive (ou successivement simultanĂ©e) et non pas seulement simultanĂ©e des Ă©lĂ©ments rĂ©cepteurs, plus denses dans la fovĂ©a. L’explication la plus simple reviendrait alors Ă  dire qu’à une vitesse √ objective du mobile extĂ©rieur, correspondrait une vitesse subjective v’ plus grande si le nombre des cellules successivement excitĂ©es est plus Ă©levĂ© pour une mĂȘme unitĂ© de temps (frĂ©quence des excitations). Mais la question est alors de savoir si le sujet parviendra Ă  estimer l’accroissement de la frĂ©quence indĂ©pendamment d’une estimation de la durĂ©e ou s’il lui faut s’appuyer sur une telle

1 Ce qui s’explique, nous semble-t-il, par les difficultĂ©s de suivre avec prĂ©cision le mobile du regard, d’oĂč une accĂ©lĂ©ration apparente du mobile par rapport Ă  ce mouvement de poursuite (cf. Rech. XIII, p. 143, tabl. 2).

 

estimation, conçue comme prĂ©alable ou au moins comme indĂ©pendante. En ce dernier cas nous retomberions dans les difficultĂ©s prĂ©cĂ©dentes, car qu’est-ce qu’une perception de la durĂ©e indĂ©pendamment des vitesses ou des frĂ©quences ?

(5) Quant Ă  l’hypothĂšse d’une estimation directe des frĂ©quences, elle reviendrait Ă  soutenir simplement que la vitesse v du mobile extĂ©rieur s’évaluerait grĂące Ă  la vitesse v’ du passage de l’excitation d’un Ă©lĂ©ment rĂ©cepteur au suivant : or, comme ces Ă©lĂ©ments sont plus denses ou plus frĂ©quents dans la fovĂ©a qu’en pĂ©riphĂ©rie, la vitesse subjective en serait accrue. Mais de deux choses l’une : ou bien l’on ne considĂšre que la vitesse objective v et son correspondant subjectif v’ et l’on ne comprend pas comment le sujet pourrait percevoir une accĂ©lĂ©ration de v’ sans se rĂ©fĂ©rer au nombre des excitations successives par unitĂ© de temps, — nous sommes alors ramenĂ©s Ă  la nĂ©cessitĂ© d’une Ă©valuation de la durĂ©e et Ă  ses difficultĂ©s (cf. 4) — , ou bien le sujet compare la vitesse v’ Ă  une autre vitesse et celle-ci ne saurait ĂȘtre la vitesse objective v connue exclusivement par l’intermĂ©diaire de v’.

(6) Pour expliquer la vitesse subjective v’ par la frĂ©quence des rĂ©ceptions ou excitations sans recourir Ă  une estimation de la durĂ©e, nous sommes donc obligĂ©s d’invoquer deux vitesses subjectives v’ et v”, dont la comparaison rendrait alors compte des accĂ©lĂ©rations ou ralentissements apparents de v’ :

(a) La vitesse v’ serait celle du passage (d’un Ă©lĂ©ment rĂ©cepteur au suivant) du dĂ©but de l’excitation et la vitesse v” serait celle du passage (toujours d’un Ă©lĂ©ment rĂ©cepteur au suivant) de la fin ou terminaison des excitations.

(b) Lors du parcours du mobile Ă  travers le champ visuel, il conviendrait donc de considĂ©rer un intervalle i entre les points successifs marquant le dĂ©but des excitations dues Ă  ce parcours et les points successifs marquant leur terminaison 1 : cet intervalle i demeurerait constant si v’ et v” sont Ă©gales, s’accroĂźtrait si v’>v” et diminuerait si v’<v”.

(c) Lorsque le mobile passe de la pĂ©riphĂ©rie Ă  la fovĂ©a, la densitĂ© plus grande des cellules (ou frĂ©quence plus grande des excitations) entraĂźnerait alors un accroissement de l’intervalle i, c’est-Ă -dire augmentation apparente de la vitesse v’ : en effet, si i1 correspond Ă  n excitations successives (ou n cellules), l’accroissement de n en n’ conduirait Ă  un accroissement correspondant de l’intervalle i qui de i1 prendrait

1 Si la persistance de l’excitation est plus forte en fovĂ©a qu’en pĂ©riphĂ©rie pour chaque excitation Ă©lĂ©mentaire (cellulaire) il y aurait lĂ  un facteur renforçant l’effet dĂ©crit. Mais il est probable que l’augmentation observĂ©e de la persistance dans la fovĂ©a, tient simplement Ă  la densitĂ© plus grande des cellules, ce qui permet de faire l’économie de ce facteur supplĂ©mentaire.

une valeur accrue i2 ; il s’ensuivrait alors une augmentation de la vitesse v’ par rapport à v”, donc une vitesse apparente v,2 plus grande que la vitesse initiale v’1 :

(11) (n’ > n) → (i2 > i1) → (v’ > v”) → (v’2 > v’1)

Nous retrouvons ainsi, mais en plus simple, le schĂ©ma dĂ©crit sous II. L’explication reviendrait donc Ă  soutenir sans plus que l’estimation d’une vitesse constante repose non pas sur une seule excitation se dĂ©plaçant d’un Ă©lĂ©ment rĂ©cepteur au suivant, mais sur un train de n excitations (dĂ©terminĂ© par leur dĂ©but et leur extinction), se dĂ©plaçant de n Ă©lĂ©ments rĂ©cepteurs aux n suivants (par activation du plus proche et extinction du dernier)1 : en ce cas il suffirait d’un accroissement du nombre absolu n, sous l’effet de la densitĂ© plus grande des rĂ©cepteurs, pour que cet allongement du train des excitations (= de l’intervalle i) se traduise par une augmentation apparente de la vitesse frontale v’ (avec ou sans sillage marquant l’écart entre cette vitesse v’ et la vitesse terminale v”). De cette maniĂšre, et de cette maniĂšre seulement nous semble-t-il, la frĂ©quence des excitations pourra se traduire en vitesse sans recourir Ă  une estimation de la durĂ©e : mais la traduction est alors si directe qu’elle en acquiert un certain degrĂ© de vraisemblance, sans parler de sa cohĂ©rence avec les interprĂ©tations que nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  donner des autres variĂ©tĂ©s de perceptions de la vitesse 2.

Résumé

Les auteurs ont étudié 4 sortes de situations :

1) Les situations classiques oĂč la vitesse apparente d’un seul mobile est subjectivement modifiĂ©e par l’intervention d’élĂ©ments nouveaux disposĂ©s dans le champ (tunnels, barres, rĂ©trĂ©cissement de l’espace, etc.) ; 2) des situations moins connues oĂč la vitesse apparente d’un seul mobile est modifiĂ©e par certains mouvements systĂ©matiques du regard : par exemple accĂ©lĂ©ration apparente du mobile quand le regard le croise (cf. tabl. 12) ; 3) des situations comportant deux mobiles dont les vitesses apparentes sont modifiĂ©es par leurs interactions : par exemple accĂ©lĂ©ration apparente d’un mobile quand un autre le dĂ©passe (cf. tabl. 17) ou le rattrape (cf. tabl. 17 et 19 bis) ; 4) des dĂ©localisations du mobile ou du point de fixation lors des perceptions du mouvement.

En comparant l’estimation des vitesses Ă  celle des durĂ©es et des espaces parcourus, les auteurs montrent le peu de vraisemblance d’une explication de la vitesse par le rapport v = e/t. Par contre, une estimation systĂ©matique

1 Un « train » d’excitations se dĂ©finirait donc par l’ensemble des excitants « successivement simultanĂ©s ».

2 Et sans parler non plus de sa cohĂ©rence avec le schĂ©ma des « rencontres » et des « couplages » au moyen duquel nous expliquons les surestimations spatiales. Dans le cas particulier d’un mobile traversant le champ visuel immobile, la vitesse perçue serait donc proportionnelle au nombre des rencontres « successivement simultanĂ©es », ce qui expliquerait l’accĂ©lĂ©ration subjective du mobile dans la zone centrale ou fovĂ©a.

 

est dĂ©veloppĂ©e qui fait appel exclusivement Ă  la relation d’ordre de succession temporelle et Ă  une Ă©valuation mĂ©trique des intervalles spatiaux entre les mobiles, mais sans recours ni Ă  l’évaluation des durĂ©es, ni Ă  celle de l’espace parcouru total (par opposition aux intervalles).

Cette conception semi-ordinale et semi-mĂ©trique1 (mais pour l’espace seul) de la vitesse revient Ă  dire qu’une vitesse est toujours Ă©valuĂ©e perceptivement par comparaison avec une autre vitesse. Dans le cas de deux mobiles en mouvements simultanĂ©s, le schĂ©ma explique facilement les effets d’accĂ©lĂ©ration dans le dĂ©passement et le rattrapement, par une surestimation ou une dĂ©valuation progressives des intervalles successifs entre les mobiles au cours des transports oculaires. Dans le cas oĂč seul un mobile intervient Ă  la fois, mais avec possibilitĂ© de mouvements oculaires, c’est par rapport Ă  ces mouvements oculaires que la vitesse est Ă©valuĂ©e : par exemple, l’accĂ©lĂ©ration apparente du mobile quand il apparaĂźt dans le champ ou quand il passe sous des barres, etc., semble due au fait que le mobile paraĂźt plus rapide relativement Ă  un mouvement oculaire retardĂ© (par fixation au point de dĂ©part ou sur les barres).

Quant Ă  la vitesse d’un mobile unique dans un champ visuel immobile, il y a comme on sait accĂ©lĂ©ration apparente dans la fovĂ©a et ralentissement apparent dans la pĂ©riphĂ©rie. Le phĂ©nomĂšne est expliquĂ© par la plus grande densitĂ© des cellules dans la fovĂ©a : en ce cas, le « train des excitations » (Ă  l’ensemble des excitations successivement simultanĂ©es) est plus long dans la fovĂ©a qu’en pĂ©riphĂ©rie, et la vitesse frontale du train (= dĂ©but des excitations successives) paraĂźt alors plus grande par rapport Ă  sa vitesse terminale (= extinctions successives des excitations). La relation d’ordre et la mĂ©trique spatiale suffisent donc Ă  nouveau pour expliquer en ce cas la perception de la vitesse, sans recours Ă  la durĂ©e.

Summary

The authors studied 4 kinds of experimental situations : (1) the classical situations where the apparent speed of a single mobile is subjectively modified by the interference of new elements placed in the field of vision (such as tunnels, bars, narrowing of the field, and so on); (2) lesser known experimental situations where the apparent speed of a single mobile is modified by certain systematic movements of the eye : such as the apparent acceleration of the mobile when the eye crosses it (see Table 12); (3) situations with two mobiles whose apparent speeds are modified bv their own interactions : for instance the apparent acceleration of a mobile when another overtakes it (see Table 17) or catches it up (see Table 17 and 19 bis); (4) and finally losses of location of the mobile or of the fixation point during the perception of movement.

Comparing the estimate of speeds to that of time span and space covered, the authors show that the explanation of speed by the ratio speed = space/ time is inadequate. As a substitute a systematic explanation of the estimate of speed is developped calling exclusively upon estimates of temporal order of succession and spatial intervals between mobiles, without resort to time spans or to the total space covered (as opposed to intervals).

This concept of speed which is semi-ordinal and semi-metric1 (relative to space alone) is equivalent to saving that a speed is always perceptually estimated in comparison with another speed. In the case of two mobiles simultaneously moving, the schema easily explains effects of acceleration when mobiles overtake and catch up, due to a progressive over-or underestimate of successive intervals between mobiles during eve-movements. In the case where only one mobile is concerned, with the possibility of eyes moving about the field, speed is evaluated in relation to these eye-movements. For instance, the apparent acceleration of a mobile when it appears in the field of vision or when it passes under bars, would be due to the fact that the

1 « Hyperordinale » (Suppes).

1 Cf. The « hyperordinal Scale » of SUPPES.

 

mobile is more rapid than a retarded eye movement (slowed down through fixation on the starting point or on the bars).

As to the speed of a single mobile in a motionless visual field, it is known that there is an apparent acceleration in the fovea and apparent slowing down in the periphery of the eye. This phenomenon is explained by the greater density of cells in the fovea : in this case the « train of excitation » (corresponding to the total simultaneous excitation successively aroused) is longer in the fovea than in the periphery, and the frontal speed of the train ( = beginning of successive excitation) is greater than its end speed (= extinction of successive excitation). Here again order and spatial metric suffice to explain perception of speed, without resort to time span.

Zusammenfassung

Die Verfasser haben viererlei Situationen untersucht :

1) die klassischen Situationen, in denen die scheinbare Geschwindigkeit eines einzigen Gegenstandes subjektiv verĂ€ndert wird, wenn neue Elemente im Raum beigefĂŒgt werden (Tunnels, Zwischenstriche, Zusammenziehung des Raumes, usw.); 2) weniger bekannte Situationen, in denen die scheinbare Geschwindigkeit eines einzigen Gegenstandes durch gewisse systematische Blickbewegungen verĂ€ndert wird ; so z.B. wird der Gegenstand scheinbar beschleunigt, wenn die Bewegung des Blicks die seine kreuzt (siehe Tafel 12); 3) Situationen, die zwei bewegte GegenstĂ€nde enthalten, deren scheinbare Geschwindigkeit durch ihre Wechselwirkung verĂ€ndert wird : z.B. scheinbare Beschleunigung eines Gegenstandes, wenn er von einem andern eingeholt oder ĂŒberholt wird (Tafeln 17 und 19bis); 4) LageverĂ€nderungen des Gegenstandes oder des Fixationspunktes bei der Bewegungswahrnehmung.

Die Verfasser vergleichen die SchĂ€tzung von Geschwindigkeiten mit jener der zeitlichen Dauer und des zurĂŒckgelegten Weges und zeigen dabei, dass die ErklĂ€rung der Geschwindigkeitswahrnehmung durch das VerhĂ€ltnis v— e/t unwahrscheinlich ist. Es wird hingegen eine systematische SchĂ€tzung entwickelt, welche sich nur an die zeitliche Reihenfolge und an die metrische SchĂ€tzung der ZwischenrĂ€ume zwischen den GegenstĂ€nden hĂ€lt, ohne BenĂŒtzung der Zeiten oder des zurĂŒckgelegten Weges.

Diese halb ordinale, halb metrische1 (nur fĂŒr den Raum) Auffassung der Geschwindigkeit bedeutet nichts anderes, als dass eine Geschwindigkeit wahrnehmungsmĂ€ssig immer nur durch den Vergleich mit einer andern Geschwindigkeit geschĂ€tzt wird. Im Falle von zwei gleichzeitig bewegten GegenstĂ€nden kann durch dieses Schema die Beschleunigung beim Ein-oder Ueberholen leicht erklĂ€rt werden durch eine progressive Ueber- oder UnterschĂ€tzung der AbstĂ€nde im Verlaufe der visuellen Transporte. — Wenn nur ein Gegenstand sich bewegt, so wird seine Geschwindigkeit im VerhĂ€ltnis zu jener der Augenbewegung geschĂ€tzt : wenn z.B. der Gegenstand hinter Zwischenstrichen durchgeht, so ergibt sich seine scheinbare Beschleunigung aus dem RĂŒckstand der Augenbewegung, fĂŒr den die Fixierung an den Ausgangspunkt oder an die Zwischenstriche verantwortlich ist.

Hinsichtlich der Geschwindigkeit eines Gegenstandes im unbeweglichen Gesichtsraum wissen wir, dass dieser in der Fovea beschleunigt und an der Peripherie verlangsamt wird. Diese Erscheinung wird durch die grössere Dichte der Rezeptoren in der Fovea erklĂ€rt : die Reizfolge ist lĂ€nger in der Fovea ; ihre frontale Geschwindigkeit (Anfang der sukzessiven Reize) ist grösser als ihre Endgeschwindigkeit (sukzessive Löschung). Die Reihenfolge und die Raummetrik genĂŒgen somit auch hier fĂŒr die ErklĂ€rung der Geschwindigkeitswahrnehmung, ohne RĂŒckgriff auf die Dauer.

1 Cf. die « hyperordinale » Scala von SUPPES.