Les isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives. Logique et perception (1958) a đ
Le but de cette Ă©tude est double. Il sâagit en premier lieu de montrer que si la lecture perceptive de lâexpĂ©rience ne consiste pas en un simple enregistrement des donnĂ©s extĂ©rieures mais comporte une assimilation dans laquelle interviennent les activitĂ©s du sujet1, câest que la perception elle-mĂȘme met dĂ©jĂ en Ćuvre des modes de structurations plus ou moins isomorphes aux structures logiques. Tout le monde reconnaĂźt, par exemple, aujourdâhui lâexistence dâune perception de relations et dâune relativitĂ© perceptive : il est donc lĂ©gitime de se demander quels sont les liens de parentĂ© ou de non parentĂ© entre ces relations perceptives et celles quâĂ©labore lâintelligence jusquâĂ en constituer une « logique des relations ». Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, si lâon traduit les structures perceptives dans le langage des schĂšmes dâassimilation, et non pas simplement dans celui de la Gestalt, il importe de dĂ©gager leurs liaisons avec les structures opĂ©ratoires ou logiques (algĂšbre de Boole, etc.), quâil sâagisse lĂ dâanalogies fortes ou plus ou moins affaiblies.
Mais, en second lieu, lâanalyse des isomorphismes partiels entre la perception et les structures logiques doit pouvoir contribuer Ă lâĂ©tude des filiations. Or, nous ne croyons ni que les structures logiques soient prĂ©formĂ©es dĂšs le dĂ©part, ni quâelles dĂ©rivent des structures perceptives, mais nous leur attribuons une source sensori-motrice en gĂ©nĂ©ral et avons constamment insistĂ© sur le caractĂšre dâĂ©quilibration trĂšs graduelle de leurs processus formateurs2. Câest assez dire que nous insisterons
1 Cf. Fasc. V de ces « Etudes », notamment le chap. II.
2 Fasc. II de ces « Etudes », chap. II.
[p. 50]sur le caractĂšre partiel des isomorphismes que nous allons rechercher, autant que sur les isomorphismes comme tels : leur description nous servira donc autant Ă souligner les diffĂ©rences que les analogies entre les structures perceptives et les structures logiques, et câest ce qui nous permettra de vĂ©rifier jusquâĂ un certain point lâorigine sensori-motrice de ces derniĂšres.
§ 1. La notion des « isomorphismes partiels »đ
Une telle entreprise nâa donc de signification gĂ©nĂ©tique et mĂȘme Ă©pistĂ©mologique que si lâon introduit dâemblĂ©e la notion dâisomorphismes partiels pour orienter les comparaisons et les recherches de filiation. Etant donnĂ© le caractĂšre tardif de la formation des structures logiques (ce nâest quâĂ partir de 11-12 ans que lâon peut Ă©tablir un isomorphisme suffisant entre les structures logiques du sujet et lâalgĂšbre de Boole), le premier problĂšme gĂ©nĂ©tique qui se pose est de dĂ©terminer si cette formation tardive est due Ă de nouveaux facteurs intervenant de façon discontinue par rapport aux stades antĂ©rieurs (nouvelles coordinations nerveuses ou facteurs sociaux liĂ©s Ă un certain palier dâĂ©ducation) ou sâil sâagit au contraire dâun achĂšvement prĂ©parĂ© par de multiples structurations prĂ©alables. Pour rĂ©soudre cette question il sâagira alors de comparer les unes aux autres les diverses structures successives et câest dâun tel point de vue quâil faut prĂ©ciser dâemblĂ©e selon quelles rĂšgles on appliquera la notion dâisomorphisme : une rĂšgle de tout ou rien ne prĂ©senterait Ă cet Ă©gard quâun faible intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©tique, tandis que la dĂ©termination dâisomorphismes partiels permettrait au contraire dâĂ©tablir des degrĂ©s de ressemblances et de diffĂ©rences, et de prĂ©parer ainsi lâanalyse dâĂ©ventuelles filiations.
Il faut dâailleurs distinguer ici deux questions, indĂ©pendantes lâune de lâautre : le problĂšme logique de la filiation des structures et le problĂšme mĂ©thodologique des rĂšgles dâisomorphisme permettant de dĂ©terminer les degrĂ©s de ressemblance en vue dâune recherche gĂ©nĂ©tique de la filiation (que cette filiation gĂ©nĂ©tique coĂŻncide ou non avec la filiation logique).
Le premier de ces deux problĂšmes ne nous retiendra pas ici. Dans un ouvrage sur les transformations des structures logiques 1 Ă©crit Ă lâusage des psychologues, lâun de nous sâest demandĂ© si lâon pouvait, dans les termes mĂȘmes de lâalgĂšbre ou du calcul logique, dĂ©river certaines structures opĂ©ratoires
1 J. Piaget, Essai sur les transformations des opérations logiques, Paris (P.U.F.), 1952.
[p. 51]plus complexes de certaines autres plus simples, dans lâhypothĂšse que ces filiations algĂ©briques ou formelles pourraient Ă©ventuellement servir dâinstruments pour lâĂ©tude de ces filiations gĂ©nĂ©tiques. Ce problĂšme sera sans doute repris un jour avec la collaboration de L. Apostel.
Quant Ă la question mĂ©thodologique des rĂšgles dâisomorphisme, elle nous intĂ©resse au contraire, dans le sens suivant. Etant donnĂ©e une structure bien caractĂ©risĂ©e formellement, selon quels critĂšres peut-on estimer psychologiquement quâon en trouve lâĂ©quivalent dans la pensĂ©e du sujet ? On ne la retrouvera certainement pas Ă lâĂ©tat formalisé : on nâexigera par exemple pas, pour affirmer que le groupe des dĂ©placements dans lâespace euclidien est Ă lâĆuvre dans la reprĂ©sentation spatiale dâun enfant de 11 ans, que cet enfant soit capable dâĂ©noncer les rĂšgles de ce groupe dâune façon formelle ni dâen Ă©crire la formule y compris les 6 paramĂštres quâil comporte : il nous suffira, du point de vue psychologique, de constater que cet enfant est capable, en imaginant des translations ou des rotations, de distinguer un dĂ©placement AB de son inverse BA, de se reprĂ©senter le dĂ©placement nul AA comme le produit de la composition de AB et de BA et dâĂ©voquer la possibilitĂ© de dĂ©tours selon une loi dâassociativitĂ© (AB+BC)+CD = AB+ (BC+CD). Autrement dit, pour parler de la prĂ©sence dâune structure logico-mathĂ©matique nous nâexigerons pas quâil y ait identitĂ© entre cette structure formelle telle quâelle est formulĂ©e dans la thĂ©orie et cette mĂȘme structure « rĂ©flĂ©chie » dans lâesprit du sujet (Ă partir de ses actions) : nous nous contenterons dâun isomorphisme (au sens dâune correspondance terme Ă terme entre les Ă©lĂ©ments de deux systĂšmes et entre leurs relations y compris lâorientation) entre la structure formelle, dâune part, et les actions ou opĂ©rations du sujet, dâautre part, dont nous supposons, alors quâelles constituent entre elles une structure semblable Ă la premiĂšre.
Seulement, sitĂŽt engagĂ© dans la recherche des isomorphismes, on se trouve en prĂ©sence de la difficultĂ© suivante : Ă supposer que lâisomorphisme ne soit pas total, jusquâĂ quel point et en quel sens aurons-nous le droit de parler encore dâisomorphismes partiels ? Or, lâisomorphisme nâest presque jamais total. Il peut lâĂȘtre sâil ne sâagit plus dâune structure dâensemble, mais dâune sous-structure telle que la rĂšgle de double nĂ©gation (non-non-p) â p, et encore ! Mais dĂšs quâil sâagit dâune structure complexe, tel que le groupe des dĂ©placements indiquĂ© Ă lâinstant, il sera sans doute facile de montrer que certains de ces sous-groupes ne correspondent Ă rien dans
[p. 52]lâesprit du sujet. Si lâon adopte une position trop puriste, en ne parlant dâisomorphismes que dans les cas de tout ou rien, on perdra en information psychologique ce quâon gagnera en rigueur : or, il est psychologiquement intĂ©ressant de savoir en quelles conditions lâenfant devient capable dâacquĂ©rir des structures mentales prĂ©sentant un isomorphisme relatif avec certaines structures formelles. On entre alors dans la voie des isomorphismes partiels, mais comment en ce cas les caractĂ©riser utilement ?
Il faut dâabord distinguer deux formes possibles dâisomorphisme partiel, qui interfĂšrent peut-ĂȘtre toujours entre elles, mais pas nĂ©cessairement. La premiĂšre interviendrait quand certains seulement des Ă©lĂ©ments dâune structure formelle sont reprĂ©sentĂ©s dans la pensĂ©e du sujet, Ă lâexclusion des autres, et sont reprĂ©sentĂ©s sous une forme que lâon peut raisonnablement considĂ©rer comme isomorphe. Par exemple, on peut soutenir que les opĂ©rations dâaddition et de soustraction arithmĂ©tiques constituent chez lâenfant de 8-9 ans une structure partiellement isomorphe au groupe additif des nombres entiers, y compris le 0, en ce sens que lâenfant de cet Ăąge est capable de toutes les compositions de ce groupe portant sur les nombres positifs (compositions directes, inversion, annulation et associativitĂ©), mais sans avoir encore construit lâensemble des nombres nĂ©gatifs qui serait nĂ©cessaire Ă la gĂ©nĂ©ralisation de lâinversion. Le sujet comprendra bien, par contre, la notion mĂȘme de quantitĂ© nĂ©gative (dans le cas, par exemple, dâune dette lâemportant sur le capital disponible : devoir 10 frs quand on nâen a que 2 en poche), mais il nâen fera quâun usage occasionnel.
La seconde forme dâisomorphisme partiel interviendrait par contre quand tous les Ă©lĂ©ments dâune structure formelle sont reprĂ©sentĂ©s dans la pensĂ©e ou lâaction du sujet, mais sous une forme affaiblie. Ce serait, par exemple, le cas toutes les fois quâune structure rĂ©versible ne se retrouve quâavec une rĂ©versibilitĂ© approximative seulement. Câest cette seconde forme dâisomorphisme partiel qui permettra de suivre la filiation gĂ©nĂ©tique entre une structure de groupe dâun certain niveau mental et les rĂ©gulations semi-rĂ©versibles quâon observe au niveau prĂ©cĂ©dent, et dont lâaspect rĂ©troactif constitue lâĂ©bauche de ce que seront les opĂ©rations inverses du groupe. On pourra naturellement distinguer, dâun tel point de vue, des degrĂ©s dâisomorphisme partiel, ce qui rend cette notion dâautant plus utile pour la recherche psychologique.
Quant aux critĂšres dâisomorphisme partiel il va de soi quâil nâen existe pas de gĂ©nĂ©raux. Mais on peut en assigner dans
[p. 53]chaque cas particulier en appliquant la structure supĂ©rieure Ă la structure infĂ©rieure et en dĂ©terminant, dâune part, ce qui lui manque, et, dâautre part, si les Ă©lĂ©ments restants (ou les Ă©lĂ©ments affaiblis) sont suffisants pour donner lieu aux compositions de mĂȘme nature moyennant les corrections nĂ©cessaires. Par exemple, pour dĂ©terminer si les compositions non-additives entre Ă©lĂ©ments dâune structure perceptive sont partiellement isomorphes Ă des additions de classes, nous dĂ©crirons les premiĂšres de ces compositions dans le langage des secondes, mais en transformant en Ă©galitĂ©s les inĂ©galitĂ©s (A+A,>B si le tout B est composĂ© des parties A et 4â) moyennant lâintroduction de transformations non-compensĂ©es P (soit A+A,=B+P). La quantitĂ© P constitue alors lâindice de lâanisomorphisme (Cf § 3 prop. 4 Ă 6). Mais, dâune part, P ne croĂźt pas indĂ©finiment, mais donne lieu Ă des modĂ©rations ou rĂ©gulations (Cf. § 3 prop. 9), ce qui indique une rĂ©versibilitĂ© partielle comparable (en affaibli) Ă la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre des opĂ©rations additives. Dâautre part, en certains cas, P sâannule et la composition devient exceptionnellement additive de maniĂšre complĂšte (cf. § 3 prop. 7). Ces deux circonstances permettent alors de parler dâisomorphisme partiel. âŁ
Quant Ă savoir si une structure infĂ©rieure nâest partiellement isomorphe quâĂ une seule structure supĂ©rieure ou Ă plusieurs, ce problĂšme est naturellement sans solution dans lâabstrait, puisquâon pourra toujours Ă©tablir de tels isomorphismes partiels, sous leur forme soit incomplĂšte soit affaiblie, entre nâimporte quelle structure et nâimporte quelle autre. Mais, la notion dâisomorphisme partiel ne prĂ©sentant quâun intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©tique, cela est sans importance pour nous, car il est facile de rĂ©soudre le problĂšme sur le terrain des faits : une mĂȘme structure peut ĂȘtre, en fait, au point de dĂ©part dâune seule sĂ©rie dâautres ou de deux sĂ©ries (ou davantage) se diffĂ©renciant progressivement lâune de lâautre, et, dans les deux cas, il est alors intĂ©ressant de dĂ©terminer les isomorphismes partiels en jeu, Ă une seule ou Ă deux (ou plusieurs) branches.
Cela dit, il va de soi que la comparaison entre les structures perceptives et les structures logiques nâa de sens quâen introduisant la notion dâisomorphismes partiels sous leurs deux formes et notamment sous la seconde. A supposer quâon puisse dĂ©celer une Ă©bauche de logique dans la perception, il est fort probable que les structures Ă lâĆuvre dans cette derniĂšre ne correspondront aux structures logiques que sous une forme extrĂȘmement affaiblie et la confrontation ne conservera alors
[p. 54]sa signification quâĂ la seule condition de disposer du droit de parler dâisomorphismes partiels.
Mais ce genre de comparaison peut alors rendre de fort utiles services dans la recherche des mĂ©canismes communs ou distincts ainsi que des filiations Ă©ventuelles ou des lignes divergentes de dĂ©veloppement. Câest ainsi, pour reprendre un problĂšme que nous avons dĂ©jĂ traitĂ© en partie, que la comparaison entre les constances perceptives (de grandeur et de forme, etc.) et les conservations opĂ©ratoires a tout Ă gagner dâune confrontation des structures sous lâangle logique lui-mĂȘme : on considĂ©rera par exemple la grandeur rĂ©elle attribuĂ©e perceptivement Ă lâobjet Ă©loignĂ© comme le « produit » des relations de distance et de grandeur apparente, mais Ă©tant entendu que ce « produit » nâest comparable Ă une multiplication logique de relations que du point de vue dâun isomorphisme partiel de seconde espĂšce, avec affaiblissement notable de la structure en jeu. Il est alors intĂ©ressant de chercher jusquâoĂč va lâanalogie. Quand Cassirer, dans un article trĂšs suggestif,1 prĂȘte Ă Helmholtz lâidĂ©e que les constances sont solidaires dâun « groupe de transformations » au sens gĂ©omĂ©trique du terme (mais naturellement avec structure Ă nouveau « affaiblie »), il exprime une idĂ©e qui, si elle Ă©tait vraie, Ă©tablirait une parentĂ© de mĂ©canismes entre les constances et les conservations opĂ©ratoires beaucoup plus profonde que si cette hypothĂšse Ă©tait Ă rejeter.
Il va dâailleurs de soi que si lâisomorphisme partiel constitue une prĂ©somption de parentĂ©, il ne suffit encore en rien Ă dĂ©terminer le mode de filiation correspondant (avec possibilitĂ© dâabsence de filiation directe : simple relation collatĂ©rale Ă partir dâune origine commune).
§ 2. Position du problÚme, aux points de vue génétique
et Ă©pistĂ©mologiqueđ
A situer la prĂ©sente recherche dans le contexte des discussions actuelles entre les partisans du « new look » en perception (voir lâarticle prĂ©cĂ©dent de J. Bruner) et ceux dâun gestaltisme mĂȘme assoupli par lâintervention de la mĂ©moire (Wallach par exemple), elle sera considĂ©rĂ©e peut-ĂȘtre par les premiers comme en retard dâune bonne dizaine dâannĂ©es, et par les seconds comme trop aventureuse. Il est donc utile dâexpliquer pourquoi nous ne semblerons pas suivre exactement les premiers (tout en admettant, croyons-nous, lâessentiel de leurs thĂšses) ni ne sui-
l Journal de Psychologie (Paris), 1938, p. 368
[p. 55]vrons les seconds, et cela, pour ce qui est des premiers, Ă cause simplement dâune position diffĂ©rente des problĂšmes, et, pour ce qui est des seconds, en vertu dâune interprĂ©tation voisine de celle du « new look ».
A lire le bel article que Bruner a Ă©crit pour nous (voir ci- dessus, chap. I), il semble que le problĂšme que nous posons ici soit rĂ©solu dâavance. La perception, dit en effet Bruner, est un « acte de catĂ©gorisation », puisque sa fonction principale est dâidentifier les objets, et cette identification procĂšde dĂšs les niveaux Ă©lĂ©mentaires au moyen dâinfĂ©rences Ă partir des indices donnĂ©s (ou choisis parmi les donnĂ©es). Ainsi entendue, il va de soi que la perception implique la logique des classes (les « catĂ©gories » en jeu sont comprises dans le sens de simples classes), celle des relations et celle des infĂ©rences â celles-ci sâĂ©tageant entre la pure anticipation probabiliste et la dĂ©duction proprement dite.
Seulement, mĂȘme si lâon admet cette description en ce qui concerne lâadulte (ce que nous croyons pouvoir faire, Ă la condition dâintercaler entre la classe conceptuelle et lâindice sensoriel un systĂšme de schĂšmes perceptifs), il subsiste deux problĂšmes : lâun, gĂ©nĂ©tique, qui est de savoir Ă quoi Ă©quivaut la « catĂ©gorisation » aux niveaux oĂč la perception ne sâaccompagne encore dâaucun langage ni dâaucune pensĂ©e conceptuelle, lâautre, Ă la fois gĂ©nĂ©tique et Ă©pistĂ©mologique, qui est dâĂ©tablir comment se construit la catĂ©gorisation par rapport Ă la perception et si la perception en tant que constatation se suffit jamais Ă elle-mĂȘme.
Pour ce qui est du premier de ces deux problĂšmes, Bruner nous dit, par exemple, pour justifier la thĂšse selon laquelle la perception est toujours gĂ©nĂ©rique, quâune perception vierge de toute catĂ©gorisation serait, un « pur diamant enclos dans le silence de lâexpĂ©rience intĂ©rieure ». Nous ne demandons quâĂ admettre une thĂšse si parfaitement en accord avec la thĂ©orie des schĂšmes. Mais il reste Ă Ă©tablir en quoi consistera cette « catĂ©gorisation » dans la pĂ©riode comprise entre la naissance et lâapparition du langage et comment se construisent les schĂšmes qui en assureront le fonctionnement durant ces premiers mois de lâexistence. Nous pensons donc quâavant la « catĂ©gorisation » de niveau supĂ©rieur, qui est une assimilation des objets perçus Ă des classes proprement dites, il existe une assimilation Ă des schĂšmes, soit sensori-moteurs soit simplement perceptifs, et le problĂšme gĂ©nĂ©tique est de dĂ©terminer jusquâoĂč peut aller la perception, par ses seules et propres forces, dans
[p. 56]la direction de lâinfĂ©rence ou des classes et relations, sans le secours des « catĂ©gories » dues Ă la reprĂ©sentation conceptuelle ou Ă lâintelligence en gĂ©nĂ©ral.
Or, ce problĂšme gĂ©nĂ©tique se double dâun problĂšme Ă©pistĂ©mologique, puisque la perception est lâinstrument de la constatation et que lâinfĂ©rence est le point de dĂ©part des liaisons logico-mathĂ©matiques. Dâun tel point de vue, on peut aussi bien considĂ©rer le new look de Bruner dans le domaine perceptif comme une extension indĂ©finie du champ de la perception, ou comme une suppression de la perception Ă titre de fonction autonome au profit dâune fonction complexe embrassant en un seul toute la perception et lâinterprĂ©tation du donnĂ© sensible par lâintelligence. Dans les deux cas, il en dĂ©coule une rĂ©vision fondamentale de la notion de constatation, et câest bien Ă cela que nous tendons pour notre part Ă©galement. Seulement, le problĂšme se pose tout autrement selon la maniĂšre dont on conçoit les relations entre la perception et la « catĂ©gorisation » du point de vue de la genĂšse de cette derniĂšre.
Si la catĂ©gorisation est conçue comme issue de la perception (par abstraction, etc.), il en rĂ©sulte alors, du point de vue Ă©pistĂ©mologique, une variĂ©tĂ© dâempirisme, oĂč la dualitĂ© de la constatation (vĂ©ritĂ©s synthĂ©tiques) et de lâinfĂ©rence (vĂ©ritĂ©s analytiques) est abolie au profit dâun primat de lâexpĂ©rience au sens simultanĂ©ment empirique et opĂ©rationnel (thĂ©orie de la dĂ©cision ou des jeux). Nous gagnerions ainsi un allĂšgement Ă©vident eu Ă©gard aux thĂšses traditionnelles de 1â« empirisme logique » ; mais ce serait pour retomber dans un empirisme plus subtil, avec en fin de compte subordination des structures logiques Ă la perception (Ă une perception plus active, mais Ă la perception tout de mĂȘme). Par contre, si la catĂ©gorisation est conçue comme comportant des cadres qui sont, Ă tous les niveaux, supĂ©rieurs Ă la perception en tant que non tirĂ©s dâelle seule, alors les structures logiques sont Ă considĂ©rer comme relevant des coordinations actives du sujet, coordinations mĂȘme si actives quâĂ aucun niveau la constatation ne se rĂ©duit Ă une simple « lecture » ou Ă un pur enregistrement, puisquâelle sâaccompagne nĂ©cessairement dâinfĂ©rences tĂ©moignant de cette activitĂ©.
Mais alors, le problĂšme gĂ©nĂ©tique sâimpose avec dâautant plus dâurgence, ainsi que le problĂšme particulier des isomorphismes partiels entre la logique et la perception. Il serait trop facile, en effet, dâĂ©tablir que la logique est constamment Ă lâĆuvre dans les « catĂ©gorisations » de la perception adulte, puisque cette catĂ©gorisation sâeffectue par rapport Ă des cadres
[p. 57]conceptuels dĂ©jĂ tout Ă©laborĂ©s. Le vrai problĂšme est dâĂ©tablir jusquâoĂč peut sâavancer la perception par ses seuls moyens dans la direction de la logique, et nous retrouvons ainsi la question Ă©noncĂ©e Ă lâinstant, mais en termes de formation ou de genĂšse de la « catĂ©gorisation » elle-mĂȘme.
Câest pourquoi nous nous posons ici un problĂšme diffĂ©rent de celui de J. Bruner, sans nous donner le droit de faire intervenir des identifications ou « catĂ©gorisations » dâordre conceptuel. Nous allons analyser la perception comme sâil sâagissait de celle de lâenfant avant lâacquisition du langage (avant la fonction symbolique et la reprĂ©sentation), pour nous demander jusquâĂ quel point cette perception de niveaux Ă©lĂ©mentaires (effets de champ et premiĂšres activitĂ©s perceptives) parvient Ă des isomorphismes complets ou partiels avec la logique ; et cela pour pouvoir dĂ©cider si cette derniĂšre est susceptible ou non dâĂȘtre dĂ©rivĂ©e des structures perceptives. Mais comme, trĂšs malheureusement, nous ne savons presque rien des perceptions antĂ©rieures au langage et Ă la schĂ©matisation conceptuelle, nous nous contenterons dâanalyser ce qui, dans les perceptions des enfants de 5-12 ans et des adultes, peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme situĂ© non pas avant le niveau de la reprĂ©sentation mais en dessous du niveau de cette schĂ©matisation conceptuelle dans la hiĂ©rarchie des rĂ©actions ou des conduites.
Seulement se pose alors naturellement le problĂšme prĂ©judiciel : existe-t-il de telles perceptions, ou toute perception ultĂ©rieure au langage est-elle modifiĂ©e par la catĂ©gorisation conceptuelle ? Or, Bruner lui-mĂȘme admet que lâapparence perceptive rectangulaire dâune chambre dâAmes ou que lâinĂ©galitĂ© apparente des segments dâune figure de MĂŒller-Lyer rĂ©sistent Ă la connaissance et ne peuvent ĂȘtre modifiĂ©s que par des indices perceptifs : câest donc quâil existe des effets perceptifs relevant de leur seule « catĂ©gorisation » propre et la question est dâĂ©tablir en quoi consiste celle-ci indĂ©pendammant de la « catĂ©gorisation » conceptuelle.
Nous nâen revenons pas pour autant aux explications gestal- tistes. Discutant la thĂšse de Wallach, selon laquelle il existe des stimulations pures et dâautres qui entrent en interaction avec une « trace » mnĂ©sique grĂące Ă des similitudes elles-mĂȘmes liĂ©es aux connexions neuroniques (malgrĂ© la difficultĂ© de fonder la similitude perceptive sur son isomorphe nerveuxâŠ), Bruner rĂ©pond en attribuant Ă toute perception la caractĂ©ristique fondamentale de constituer une forme dâidentitĂ©, mais reconnaĂźt que cela ne nous dispense pas de chercher Ă retracer lâorigine des < catĂ©gories ». Cela Ă©tant, nous admettons donc avec Bruner
[p. 58]quâil nây a pas dualitĂ© entre les perceptions « pures » et les traces, parce que toute perception est identification, ou, comme nous dirons, « assimilation ». Mais il reste Ă distinguer les Ă©tapes de cette assimilation ainsi que les niveaux de ces cadres assimilateurs, jusquâau moment oĂč ils rejoignent la logique. Tel est notre problĂšme, et câest pourquoi nous procĂ©derons palier par palier Ă commencer par les simples effets de champ (dâailleurs dĂ©finis sans hypothĂšse dâinterprĂ©tation gestaltiste), ce qui ne nous empĂȘchera pas de conclure que la perception ne se suffit jamais Ă elle seule, ni comme source supposĂ©e des structures logiques ni mĂȘme comme source de connaissances en gĂ©nĂ©ral, mais quâelle requiert toujours lâintervention dâun schĂ©matisme supĂ©rieur Ă elle, Ă commencer par les schĂšmes sensori-moteurs.
Mais Ă©tant donnĂ©s cette perspective gĂ©nĂ©tique et les problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques que nous nous posons, nous ne nous sentirons pas en droit dâemployer le mĂȘme vocabulaire pour dĂ©signer ce quâil y a de commun aux schĂšmes de tous les niveaux. Nous ne parlerons donc pas de « catĂ©gorisation » et nâadmettrons mĂȘme pas lâexistence de « classes » perceptives. Si lâon dĂ©finit un schĂšme par lâidentitĂ© ou lâanalogie de rĂ©action et une classe par lâĂ©quivalence des objets eux-mĂȘmes (plus prĂ©cisĂ©ment cette Ă©quivalence caractĂ©rise le concept en comprĂ©hension, tandis que la classe est lâextension du mĂȘme concept, donc de lâensemble des objets Ă©quivalents), il est clair que la classe suppose la reprĂ©sentation, qui seule peut lâĂ©voquer et la manipuler Ă volontĂ©. La perception Ă elle seule ne parvient Ă Ă©laborer que des schĂšmes, et encore la question se pose-t-elle de savoir si les schĂšmes perceptifs ne proviennent que de la perception comme telle ou sâils requiĂšrent lâintervention des fonctions sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral pour se constituer.
Il nâen reste pas moins que, au niveau oĂč le sujet dispose dâun appareil conceptuel, et notamment au niveau oĂč cet appareil est structurĂ© par des opĂ©rations proprement logiques, les classes peuvent jouer un rĂŽle essentiel dans les identifications propres Ă la perception, mais par choc en retour de la reprĂ©sentation sur les activitĂ©s perceptives et non pas grĂące aux constructions de la perception elle-mĂȘme. Et encore, lorsquâun adulte identifie perceptivement un objet (tel quâune orange, un chat ou une plante rare), la question subsiste dâĂ©tablir si la classe intervient directement dans le processus de lâidentification perceptive, ou si elle nâagit sur la perception que par lâintermĂ©diaire dâun schĂšme perceptif (du type empirique : cf. les « Gestalt empiriques » de Brunswik, reconnaissables Ă leur prĂ©-
[p. 59]gnance analogue Ă celle des « Gestalt gĂ©omĂ©triques »). Lorsque lâon constate le fait que, mĂȘme au niveau de la pensĂ©e « pure », le langage (ou systĂšme des signes collectifs « arbitraires ») ne permet de manipuler les concepts quâen sâaidant dâun jeu plus ou moins Ă©laborĂ© dâimages mentales (ou systĂšmes de symboles individuels doublant celui des signes collectifs), on ne saurait trouver invraisemblable quâentre le systĂšme des concepts ou des classes et lâutilisation des indices sensoriels sâinterpose parallĂšlement un jeu non plus dâimages, mais de schĂšmes perceptifs, distincts Ă la fois de lâimagerie et des classes. Ces schĂšmes consisteraient en groupements et intĂ©grations dâindices, ils assureraient leur « ordre dâaccessibilité », rĂ©gleraient leurs accords et dĂ©saccords et serviraient surtout Ă les filtrer : autant de caractĂšres que Bruner indique comme « prĂ©parant » lâidentification correcte propre aux processus perceptifs Ă©voluĂ©s.
Mais sâil existe de tels schĂšmes perceptifs empiriques, il nâest pas de raison de ne pas retenir des travaux geltaltistes la notion de bonnes formes gĂ©omĂ©triques, en interprĂ©tant celles-ci comme des schĂšmes dont les caractĂšres sont moins dus Ă lâexpĂ©rience quâĂ un jeu de compensations ou dâĂ©quivalences internes sâimposant dĂšs les premiers contacts.
Enfin, pour les mĂȘmes raisons gĂ©nĂ©tiques qui nous obligent Ă procĂ©der palier par palier, nous chercherons Ă distinguer des niveaux dâinfĂ©rences et ne parlerons que de « prĂ©-infĂ©rences » perceptives, tant que nâinterviennent ni transitivitĂ© ni abstraction.
En bref, notre premier problĂšme est dâĂ©tablir si les structures perceptives antĂ©rieures Ă la catĂ©gorisation conceptuelle ou indĂ©pendantes dâelle suffisent Ă en expliquer la formation. Câest dans cette perspective que nous allons discuter des isomorphismes partiels entre les structures perceptives et les structures logiques, celles-ci constituant lâexpression formelle des catĂ©gorisations conceptuelles en leurs achĂšvements : nous espĂ©rons alors pouvoir Ă©tablir si les racines des structures logiques sont Ă chercher ou non dans les structures perceptives.
§ 3. Effets de champ1 et logique des classesđ
Comme nous lâavons vu dans une « Etude » prĂ©cĂ©dente sur lâassimilation et la connaissance. (Fasc. V chap. III) il faut distinguer, dans les effets de champ, deux aspects corrĂ©latifs .lu
[p. 60]point de vue du schĂ©matisme assimilateur : dâune part, le dynamisme accommodateur des « rencontres » et des « couplages automatiques » situĂ©s Ă lâĂ©chelle infĂ©rieure Ă celle de la centration, dâautre part lâacte assimilateur de la centration, qui confĂšre une unitĂ© prĂ©schĂ©matique Ă lâensemble de ces donnĂ©es et les assimile aux schĂšmes du continu, des relations topologiques et des formes et grandeurs de toutes variĂ©tĂ©s perceptibles. Il va donc de soi que si nous pouvons espĂ©rer trouver quelque logique, ou quelque « prĂ©logique » (au sens dâune structure logique affaiblie) au sein des effets du champ de centration, ce ne peut ĂȘtre quâau niveau du schĂ©matisme en question et non point Ă celui des rencontres et couplages automatiques ne relevant que dâune composition essentiellement probabiliste.
Au niveau de la centration, par contre, on peut se poser le problĂšme de lâisomorphisme partiel entre le schĂ©matisme perceptif en jeu et, dâune part, la logique des classes, dâautre part, celle des relations, sans compter celle des infĂ©rences probabilistes pouvant ĂȘtre effectuĂ©es en fonction de ces liaisons Ă©ventuelles de classes et de relations.
Pour ce qui est dâabord de la logique des classes, il faut introduire une distinction, qui est fondamentale au point de vue psychologique quoique peut-ĂȘtre sans intĂ©rĂȘt au point de vue logique : celle des opĂ©rations que nous avons appelĂ©es ailleurs « logiques » et « infralogiques ». 2 Les premiĂšres portent sur des rĂ©unions dâĂ©lĂ©ments ou objets individuels considĂ©rĂ©s comme indĂ©composables (comme de type 0 dans la hiĂ©rarchie des types de Russell) et ayant pour limite supĂ©rieure la classe totale du systĂšme considĂ©rĂ© (ou lâunivers du discours). Les secondes, au contraire, ont pour limite supĂ©rieure un objet individuel continu ou dâun seul tenant (qui peut ĂȘtre par exemple un segment de droite, ou un organisme, ou lâunivers tout entier considĂ©rĂ© comme un objet total) et pour limite infĂ©rieure des parties de lâobjet Ă lâĂ©chelle conventionnellement choisie (le point pour un mathĂ©maticien, la cellule pour un histologiste). La distinction de ces deux systĂšmes nâa pas dâimportance logique parce que lâon peut toujours dĂ©crire en termes de logique des classes les parties dâun objet continu (et dire par exemple quâun mĂštre est une classe de dix dĂ©cimĂštres). Par contre, il importe beaucoup, au point de vue psychogĂ©nĂ©tique, de distinguer lâaddition et la soustraction des classes (opĂ©rations logiques) de lâaddition et de la soustraction partitives (opĂ©rations
2 Ce qui ne signifie pas < prĂ©logique », mais logique Ă une Ă©chelle dâapplication infĂ©rieure.
[p. 61]infralogiques), car, si ces deux sortes dâopĂ©rations se dĂ©veloppent synchroniquement chez lâenfant (avec mĂȘme quelques petits dĂ©calages aux dĂ©pens de lâinfralogique, comme dans le cas de la mesure spatiale en retard sur le nombre), elles sont plus ou moins diffĂ©renciĂ©es les unes des autres selon les niveaux et commencent mĂȘme par ĂȘtre trĂšs peu diffĂ©renciĂ©es, ce qui explique toutes sortes de difficultĂ©s propres aux classifications initiales de lâenfant. De plus, un intĂ©rĂȘt nouveau de cette distinction est prĂ©cisĂ©ment quâelle sâapplique Ă la perception, en ce sens que les ensembles ou structures perceptifs nâont rien de commun avec des classes (opĂ©rations logiques), mais sont par contre comparables Ă systĂšmes partitifs (donc infralogiques).
En effet, si lâon dĂ©finit une classe comme rĂ©union dâĂ©lĂ©ments fondĂ©e sur leurs seules ressemblances et diffĂ©rences qualitatives indĂ©pendamment de leur disposition dans lâespace, il nây a pas de classes perceptives et les classes comme telles ne sont jamais perceptibles.1 On ne saurait, par exemple, considĂ©rer comme une classe lâensemble des Ă©lĂ©ments simultanĂ©ment perçus dans un champ de centration puisquâils ne sont rĂ©unis que par leur voisinage spatial (Ă©quivalant ici Ă la « proximité » perceptive). On ne saurait non plus appeler « classe » lâensemble des segments de la droite hachurĂ©e dâOppel-Kundt, puisquâil sâagit prĂ©cisĂ©ment de segments contigus. On peut assurĂ©ment percevoir des ressemblances et des diffĂ©rences, donc les relations unissant entre eux les Ă©lĂ©ments dont la classe constitue
1 On a vu au ! 2 pourquoi nous ne considĂ©rons pas comme des classes mais seulement comme des schĂšmes le produit des identifications ou catĂ©gorisations mĂȘme Ă©lĂ©mentaires, dont nous parle J. Bruner. PrĂ©cisons-en les raisons principales. Une classe est une rĂ©union dâobjets (rĂ©union en extensio n caractĂ©risĂ©s par des propriĂ©tĂ©s communes (en comprĂ©hension). Trois critĂšres nous paraissent nĂ©cessaires pour ei admettre lâexistence psychologique : (1) la possibilitĂ© dâĂ©voquer (ou de percevoir) cette rĂ©union comme telle ; (2) la possibilitĂ© de rĂ©unir ou de dissocier les classes en systĂšmes composĂ©s ; (3) la possibilitĂ© de relier les classes partielles aux classes totales (les sous-classes aux classes) par une relation dâinclusion. â Or : (1) en identifiant les objets de façon Ă©quivalente, la perception se borne Ă une suite dâidentifications successives sans quâil y ait jamais rĂ©union simultanĂ©e des objets identifiĂ©s ; la rĂ©union comme telle ne saurait donc ĂȘtre perçue (mais seulement reprĂ©sentĂ©e). (2) le caractĂšre temporel de ces rĂ©unions dâobjets exclut donc les rĂ©u .ions (ou additions) et dissociations (ou soustractions) de classes : de telles opĂ©rations ne trouvent un isomorphe partiel de nature perceptive que dans le domaine des agrĂ©gats spatiaux qui sont alors des infraclasses et non des classes (et. plus loin les prop. 1 Ă 9). (3) il nâexiste en particulier pas de perception des inclusions : ni pour ce qui est des agrĂ©gats spatiaux oĂč il y a seulement perception de la relation de partie Ă tout (le tout Ă©ta it un objet ou une collection Ă configuration spatiale), ni a fortiori pour ce qui est des identifications temporelles.
Par contre, si lâon dĂ©finit un schĂšme par lâidentitĂ© ou lâĂ©quivalence des rĂ©actions successives, il va de soi que les identifications perceptives sont relatives Ă des schĂšmes dâassimilation.
[###] [p. 62]1â« extension », câest-Ă -dire la rĂ©union : mais on ne perçoit prĂ©cisĂ©ment pas cette rĂ©union comme telle, donc lâextension Ă laquelle se rĂ©duit la classe en tant que classe (par opposition Ă sa « comprĂ©hension » qui nâest plus la classe, mais un systĂšme de prĂ©dicats qui sont psychologiquement des relations de ressemblances et de diffĂ©rences). Ou, si lâon perçoit cette rĂ©union, câest en tant quâagrĂ©gat spatial, et nous sortons des caractĂšres de la classe. Par exemple, dans la figure 1 ci-contre,1 on perçoit bien deux sortes d Ă©lĂ©ments : les uns correspondant a A (si nous les appelons des « A » nous les conceptualisons et sortons alors des limites de la perception), les autres Ă B et nous « voyons » bien deux ensembles distincts, lâun formĂ© de la colonne de droite plus la troisiĂšme figure de la colonne de gauche, lâautre formĂ© du reste des Ă©lĂ©ments. Mais ces ensembles que nous percevons ainsi ne sont prĂ©cisĂ©ment plus des classes, puisque ce sont des agrĂ©gats spatiaux et que ces agrĂ©gats ne contiennent pas tous les « A » ni tous les « B » situĂ©s en dehors du champ perceptif. Dire que ce sont des Ă©lĂ©ments de forme A et des Ă©lĂ©ments de forme B que je perçois sur cette figure nâavancerait pas les choses, puisque ce serait justement reconnaĂźtre quâils sont groupĂ©s spatialement.
Par contre, sâil est donc dĂ©nuĂ© de toute signification de comparer les agrĂ©gats perceptifs Ă des classes, il est trĂšs lĂ©gitime de chercher leurs relations avec les « infraclasses », en appelant ainsi les totalitĂ©s continues (ou caractĂ©risĂ©es par les voisinages et sĂ©parations topologiques entre leurs Ă©lĂ©ments) auxquelles pourraient sâappliquer les opĂ©rations infralogiques dâaddition et soustraction partitives. Mais comme nous nâallons trouver quâun isomorphisme partiel et mĂȘme trĂšs « affaibli » entre ces infraclasses perceptives et les infraclasses proprement dites (telles quâelles interviennent par exemple dans la partition et le dĂ©placement propres aux opĂ©rations de mesure linĂ©aire dâun enfant de 8-9 ans), nous devrons parler, pour ĂȘtre prĂ©cis, de « prĂ©-infraclasses » (nous nous excusons de ce pĂ©dantisme, mais il a lâutilitĂ© de rappeler que le prĂ©fixe « infra » nâa pas dans notre terminologie de signification dâantĂ©rioritĂ© gĂ©nĂ©tique, mais seulement la signification dâune Ă©chelle infĂ©rieure au point de vue du domaine dâapplication, tandis que le prĂ©fixe « pré » indique au contraire lâantĂ©rioritĂ© ou lâinfĂ©rioritĂ© gĂ©nĂ©tiques).

La raison fondamentale pour laquelle on ne trouve, parmi les effets du champ de la centration, que des prĂ©infraclasses et non pas dâinfraclasses proprement dites est que, selon lâaffirmation devenue banale depuis les travaux de la psychologie de la Gestalt, les structures perceptives Ă©lĂ©mentaires ne donnent pas lieu Ă une composition additive.
On peut formuler ce fait fondamental de la maniÚre suivante. Soit une droite segmentée (fig. 2) par des hachures ; nous appellerons A1, A2, etc. les segments déterminés par ces hachures, y compris la somme des épaisseurs x des hachures (avec celles des hachures initiale et terminale). Cette épaisseur

Fig. 2
Â
des hachures ne joue en rĂ©alitĂ© pas le mĂȘme rĂŽle perceptif que celui des intervalles compris entre les hachures et doit donc ĂȘtre exprimĂ©e Ă part dans une formulation quantitative de lâillusion.1 Mais comme nous ne visons ici que lâexpression qualitative gĂ©nĂ©rale de la structure, pour la comparer aux structures logiques des infraclasses, nous ne tiendrons pas compte de cette circonstance particuliĂšre, ce qui revient donc Ă dire que nous considĂ©rons les segments de la droite comme des ensembles fermĂ©s (y compris les ensembles frontiĂšres). Appelons, dâautre part, B la longueur totale de la droite, correspondant Ă ce que serait la mĂȘme droite perçue Ă lâĂ©tat non segmentĂ© (mais avec les hachures initiale et terminale). Nous pouvons alors Ă©crire :
(1) (A1+A2+A3âŠ)>(B)
ce qui signifie simplement, pour le moment, que la somme des parties est plus grande que le tout correspondant indivis.
En dâautres cas, on peut obtenir au contraire une perception de la rĂ©union des parties contenant moins et non pas davantage que tel ou tel Ă©lĂ©ment de cette rĂ©union. Soit par exemple A = une barre de plomb colorĂ©e en noir et Aâ = une boĂźte vide de bois de la mĂȘme couleur dont la surface de base coĂŻncide avec celle de la barre de plomb On fait soupeser A isolĂ©ment, puis on place Aâ sur A et on fait soupeser (A+A,) en un seul
1 Voir Piaget J. et Osterrieth P., LâĂ©volution de lâillusion dâOppel-Kundt en fonction de lâĂąge. Arch. de Psychol., RĂ©cit. XVII.
[p. 64]tout : ce tout paraĂźt alors beaucoup plus lĂ©ger que A isolĂ©ment (Ă cause de lâaccroissement du volume total, non corrĂ©latif Ă celui du poids total). Soit :
(2) (A)Â >Â (AÂ +Â Aâ) ou AÂ >Â B (si A est une partie et B le tout Aâ Aâ)
Du point de vue de la composition logique des classes (ou de la composition infralogique des infraclasses) nous devrions au contraire obtenir une Ă©galitĂ© en (1) et le signe < en (2), et câest la non conformitĂ© avec un tel rĂ©sultat que lâon appellera composition non-additive.
Il est vrai que lâon considĂšre parfois cette notion comme peu claire. En ce cas on pourrait ĂȘtre tentĂ© de rendre les expressions 1 et 2 compatibles avec la logique en introduisant les distinctions suivantes : lorsque lâon perçoit la rĂ©union des parties (A1 + A2+âŠ) dans le premier membre de lâinĂ©galitĂ© (1), dira- t-on, on ne perçoit pas simultanĂ©ment le tout B au mĂȘme endroit, et, lorsque lâon perçoit le tout B Ă lâĂ©tat indivis, on ne perçoit pas en mĂȘme temps les parties A1+A2+⊠au mĂȘme endroit : par consĂ©quent, lĂ oĂč la droite est segmentĂ©e, sa longueur totale est bien Ă©gale Ă la somme des parties, et, lĂ oĂč elle est indivise, sa longueur totale reste Ă©gale Ă la somme des parties, leur nombre Ă©tant alors, dans le cas particulier, Ă©gal Ă 1. De mĂȘme dans lâinĂ©galitĂ© (2), si lâon raisonne sur la seule partie A, on est en prĂ©sence dâun tout Ă©gal Ă la somme de ses parties (mais avec un nombre de parties de n = 1) ; et, si lâon raisonne sur la somme A+Aâ, on est Ă nouveau en prĂ©sence dâun tout Ă©gal Ă la somme de ses parties, et indĂ©pendamment du cas prĂ©cĂ©dent puisquâil sâagit dâun nouveau tout et dâune nouvelle somme.
Mais que gagnerait-on et que perdrait-on en rendant de cette maniĂšre la structure perceptive isomorphe Ă une structure logique (ou infralogique) ? On y gagnerait uniquement la possibilitĂ© dâaffirmer quâĂ chaque instant le sujet percevant est cohĂ©rent avec lui-mĂȘme, mais pour un instant seulement. Ajoutons que la valeur quantitative de lâillusion (autrement dit le degrĂ© dâinĂ©galitĂ©) est trĂšs peu stable, câest-Ă -dire que lâinĂ©galitĂ© croĂźt ou dĂ©croĂźt sans cesse : il faudrait donc admettre que cette cohĂ©rence logique instantanĂ©e de la perception se rĂ©duit Ă des moments extrĂȘmement courts. Ce que lâon perd, par contre, est la possibilitĂ© de relier les perceptions successives en un seul systĂšme : or, câest justement ce qui est intĂ©ressant pour nous. Le vrai problĂšme de structure est, en effet, de formuler le fait que ni une partie A ni un tout B, ne demeurent identiques Ă
[p. 65]eux-mĂȘmes dâun moment Ă lâautre et que chaque nouvelle centration ou chaque changement objectif du dispositif aboutissent Ă les dĂ©former. Ce que nous voudrions obtenir, par consĂ©quent, est une formulation du systĂšme des dĂ©formations ou des transformations perceptives (dĂ©formations dâabord, puis, comme nous le verrons, transformations correctives au niveau des activitĂ©s perceptives), de maniĂšre Ă comparer ce systĂšme Ă une structure opĂ©ratoire logique, du point de vue des oppositions comme des ressemblances, et non pas une formulation permettant de retrouver la logique sous une forme identique Ă tous les niveaux, mais au prix de simplifications artificielles ou de conventions sans signification psychogĂ©nĂ©tique.
Etant ainsi admis que lâon peut toujours sâarranger Ă confĂ©rer une structure logique aux Ă©lĂ©ments perçus en un seul champ de centration, mais en sacrifiant alors toute cohĂ©rence dans les relations entre un champ et le suivant, nous prĂ©fĂ©rons donc par mĂ©thode formuler la structure dont relĂšvent ces Ă©lĂ©ments lorsque le sujet passe dâun champ de centration Ă un autre. Cela ne signifie pas que nous allons introduire dâemblĂ©e les opĂ©rateurs de correction inhĂ©rents aux activitĂ©s perceptives, câest-Ă -dire Ă la coordination comme telle des effets de champ, mais au contraire que nous allons dâabord chercher Ă saisir les transformations inhĂ©rentes Ă une seule centration lorsquâelle succĂšde Ă la prĂ©cĂ©dente.
Or, de ce point de vue, la signification proprement spĂ©cifique des compositions non additives que nous avons commencĂ© Ă formuler en (1) et en (2) est quâelles sont irrĂ©versibles, câest-Ă - dire (Df.) que lâaddition ne constitue pas lâinverse exact de la soustraction et rĂ©ciproquement. Pour formuler cette propriĂ©tĂ© essentielle de la structure perceptive Ă©lĂ©mentaire, nous pouvons, Ă©tant donnĂ©s deux segments complĂ©mentaires quelconques (Ă©gaux ou inĂ©gaux) dâune droite dont le tout est B = A+Aâ (fig. 3), Ă©crire :

Fig. 3
Â
(3) (A+Aâ) â dâoĂč :
(3k") A+Aâ + B.
[p. 66]Ces expressions signifient : (3) que si lâon dĂ©tache Aâ de lâensemble (A+A,) on ne perçoit plus A avec la mĂȘme longueur apparente que quand A Ă©tait soudĂ© Ă Aâ ; et (3 "") que le tout B formĂ© de A et de Aâ nâest donc pas Ă©gal Ă la somme des parties A et Aâ perçues isolĂ©ment
Sous cette forme la composition non-additive prend alors tout son sens qui est relatif, non pas Ă lâĂ©tat comme tel, mais aux transformations qui lâont engendrĂ©. Et le fait fondamental consiste alors en ceci que de telles transformations sont Ă concevoir comme des « transformations non compensĂ©es » (per- ceptivement), tandis que les transformations opĂ©ratoires comportent une compensation possible dĂ©finissant leur rĂ©versibilitĂ©.
Il devient dĂšs lors possible de concilier la traduction en termes dâisomorphisme par rapport aux structures logiques, que nous avons Ă©cartĂ©e tout Ă lâheure, avec la traduction en termes dâirrĂ©versibilitĂ© que nous adoptons maintenant. Il nous suffira pour cela de dĂ©signer par P la valeur de la transformation non compensĂ©e (= qui sera donc par dĂ©finition la valeur de la dĂ©formation ou de 1â« illusion » perceptives) et de convertir les inĂ©galitĂ©s (1) Ă (3) en Ă©galitĂ©s sous la forme suivante :
(4) (A1+A2+^s+âââ)-B+P correspondant Ă (1)
(5) A = (A+A,)-P » à (2)
(6) (A+A,)- A, = A+P » Ă (3 â")
En ce cas, si lâon dĂ©sire accentuer lâisomorphisme partiel entre une prĂ©infraclasse perçue dans un champ de centration et une infraclasse opĂ©ratoire, on fera simplement abstraction des P, câest-Ă -dire que lâon raisonnera en termes dâĂ©tats et non pas de transformations. Si lâon dĂ©sire au contraire saisir les transformations comme telles, qui correspondent aux surestimations et sousestimations dues Ă la centration (rencontres et couplages automatiques 1), on rĂ©introduira les P et lâensemble des expressions 1 Ă 6 confĂ©rera un sens clair Ă la notion de composition non-additive, qui est sa signification de composition irrĂ©versible.
Mais avant de poursuivre la description de cette irrĂ©versibilitĂ©, notons encore que la non-additivitĂ© des effets de champ prĂ©sente des exceptions, qui sont fort instructives par leur isomorphisme partiel plus poussĂ© avec les additions dâinfra- classes : lorsque les relations de partie Ă tout sont encadrĂ©es
1 Voir Assimilation et connaissance, Fasc. V de ces « Etudes »
[p. 67]dans des relations dâĂ©galitĂ© directement perceptibles (et de façon coercitive), alors la composition est partiellement additive dans la mesure oĂč elle est obligĂ©e de respecter ce jeu dâĂ©quivalences.

Fig. 4
Â
Par exemple, dans le trapĂšze (fig. 4), le grand cĂŽtĂ© B est sous estimĂ© et le petit cĂŽtĂ© A est surestimĂ© bien que B dĂ©valorise A. La raison en est que tous deux dĂ©valuent les diffĂ©rences Aâ qui les sĂ©parent, ce qui a pour effet dâagrandir subjectivement A et de rapetisser sujectivement B (le calcul, selon la loi des centrations relatives, confirme bien lâhypothĂšse en fournissant un maximum thĂ©orique pour B â 2 A qui coĂŻncide avec le maximum expĂ©rimental pour A mesurĂ© constant et B variable). Mais pourquoi nâa-t-on pas alors une dĂ©valuation de A par B et une dĂ©valuation des Aâ par A et par B simultanĂ©ment ce qui revaloriserait doublement B ? Parce que (A + 2A,) Ă©tant perçu comme Ă©gal Ă B, il ne saurait y avoir dĂ©valuation simultanĂ©e de A et des Aâ sans entraĂźner celle de B (=A+2A,), tandis quâil peut y avoir dĂ©valuation des Aâ et de B et valorisation de .4 par Aâ sans rompre lâĂ©galitĂ©. Le jeu des surestimations et sous- estimations est donc ici subordonnĂ© Ă la composition additive suivante oĂč P est la dĂ©formation annulĂ©e (âO) par la projection de B sur Aâ+A+Aâ (ce que nous appellerons projection BBâ) :
(7) ÎČÂ =Â A,+A+A,+ [P(BS,)âO]
Mais en un tel cas, la composition additive est imposĂ©e par la perception de lâĂ©galitĂ© B = Bâ en fonction du rectangle de rĂ©fĂ©rence qui encadre la figure (cf. fig. 4). Notons dâailleurs quâil ne sâagit que dâune additivitĂ© partielle, puisque le tout B peut ĂȘtre lui-mĂȘme dĂ©formĂ© (par la hauteur, etc.) tout en respec-
[p. 68]tant lâĂ©galitĂ© (7). On retrouve de tels faits dans les compositions propres Ă toutes les bonnes formes, dâoĂč leur apparence dâadditivitĂ© complĂšte (voir plus loin).
Cherchons maintenant Ă pousser plus loin lâanalyse de lâirrĂ©versibilitĂ© perceptive en la dĂ©crivant en termes de rĂ©action du sujet Ă la perturbation extĂ©rieure.1 Jusquâici nous nâavons pas distinguĂ©, dans ce que nous avons appelĂ© addition (+) et soustraction (â ), la modification physique extĂ©rieure de la figure (donc la perturbation objective) et la rĂ©action du sujet, car, dans le domaine opĂ©ratoire, une mĂȘme transformation peut ĂȘtre exĂ©cutĂ©e matĂ©riellement du dehors (= perturbation) ou imaginĂ©e comme rĂ©alisable par le sujet (auquel cas elle est exĂ©cutĂ©e par le sujet Ă titre dâopĂ©ration matĂ©rielle de sa part, ou mĂȘme dâopĂ©ration en pensĂ©e). Dans le domaine perceptif, au contraire, il nây a pas dâopĂ©rations (comme nous allons y insister Ă lâinstant) mais simplement des perturbations extĂ©rieures et des rĂ©actions du sujet. Cherchons donc Ă formuler le fait (ce qui est une autre dĂ©finition de lâirrĂ©versibilitĂ© et des transformations non compensĂ©es) quâune perturbation extĂ©rieure nâest pas « compensĂ©e » par la perception. Choisissons comme perturbation la segmentation progressive de la ligne B de la fig. 2 en segments Ă©gaux A1 + A2+⊠Nous distinguerons alors deux aspects en cette transformation objective : lâaccroissement du nombre n des segments A, soit +D(nA), et la diminution corrĂ©lative de leur grandeur g, soit â D(gA). Il est clair, que objectivement, lâune de ces transformations compense lâautre, ce que nous pouvons Ă©crire :
+D{âA) = â D(gA)
Or, perceptivement ce nâest prĂ©cisĂ©ment pas le cas, câest-Ă - dire que nous aurons :
(8) +D(âA)<â D(gA) ou (8b") +D(âA)â D(gA)+Pâg câest-Ă -dire que la grandeur apparente des A diminue plus lentement que ne sâaccroĂźt leur nombre (ce qui rend donc compte de la prop. 4).
La quantitĂ© Png constitue alors la mesure lâirrĂ©versibilitĂ© de cette transformation, autrement dit cette transformation non compensĂ©e exprime la « dĂ©formation perceptive » ou « illusion ».
Une telle structure nâest donc pas « opĂ©ratoire » si lâon dĂ©finit lâopĂ©ration comme une transformation rĂ©versible. Par
1 Ct. Logique et équilibre (Fasc. II de ces « Etudes »), les articles de Mandelbrot et de Piaget.
[p. 69]contre on peut chercher Ă exprimer (ce qui constituera un nouvel isomorphisme partiel avec la logique) ce par quoi lâopĂ©ration est remplacĂ©e : en effet, les rĂ©actions perceptives du sujet nâexcluent pas lâintervention de certaines lois, car, mĂȘme si lâon admet que les « rencontres » et les « couplages non actifs » (ou automatiques) se produisent au hasard, les effets dĂ©formants de la centration traduisent certaines probabilitĂ©s compatibles avec cette accommodation alĂ©atoire de lâĂ©chelle infĂ©rieure. Or, ces lois statistiques (que nous avons cherchĂ© Ă ramener Ă une loi unique pour toutes les illusions optico-gĂ©omĂ©triques ou loi des « centrations relatives ») expriment entre autres un caractĂšre essentiel des rĂ©actions perceptives, qui est de ne pas laisser croĂźtre les dĂ©formations indĂ©finiment, mais de les modĂ©rer en relation avec certaines valeurs de la modification extĂ©rieure de la figure. Si nous reprenons de ce point de vue les propositions 8 et 8 nous constatons donc dâabord que lâaccroissement du nombre des A nâentraĂźne pas une diminution corrĂ©lative de leurs grandeurs respectives, mais que cette grandeur dĂ©croĂźt moins vite (dâoĂč lâallongement apparent du tout B) : seulement, ceci nâest vrai que jusquâĂ un certain maximum de dilatation subjective de B (ou des A, correspondant par exemple Ă 13-14 segments A pour un B de 5 cm.), aprĂšs quoi, si le nombre n des A continue Ă croĂźtre, leur grandeur apparente g commence Ă dĂ©croĂźtre. Il existe donc un point oĂč la variation de Png change de sens ce que nous pouvons Ă©crire :
(9) + dPng â Png(max) â â dPng
oĂč +d est lâaccroissement de P et â d sa diminution, P lui-mĂȘme conservant le mĂȘme signe et oĂč (â) signifie ici « prĂ©cĂšde ».
Nous appellerons « rĂ©gulation perceptive » le changement de signe (ou de sens) de d(P) et pouvons ainsi considĂ©rer lâopĂ©rateur de rĂ©gulation comme un isomorphe affaibli dâune opĂ©ration logique, cette derniĂšre Ă©tant entiĂšrement rĂ©versible, contrairement Ă une rĂ©gulation qui se borne Ă inverser le sens de la variation dâune transformation non-compensĂ©e, donc Ă modĂ©rer une dĂ©formation irrĂ©versible (= semi-rĂ©versibilitĂ©).
Ce caractĂšre dâisomorphisme affaibli entre de telles rĂ©gulations, Ă lâĆuvre dans les structures dĂ©pendant de la loi des centrations relatives, et les opĂ©rations logiques sâobserve notamment dans une situation particuliĂšre qui nous a par le fait mĂȘme toujours causĂ© quelque difficultĂ© du point de vue du calcul thĂ©orique des illusions (de la mise en formules quantitatives des diverses sortes dâillusions optico-gĂ©omĂ©triques).
[p. 70]Lorsquâun segment de droite A est prolongĂ© Ă lâune de ses extrĂ©mitĂ©s par un segment Aâ plus petit que A, lâĂ©lĂ©ment A est alors surestimĂ© selon une valeur dĂ©pendant des couplages de diffĂ©rence (Aâ Aâ)Aâ, etc. Mais si A est encadrĂ© entre deux segments Aâ Ă©gaux entre eux, lâeffet est renforcĂ© sans ĂȘtre pour autant doublĂ©. Du point de vue de lâexpression logico-mathĂ©ma- tique, on peut alors hĂ©siter entre deux possibilitĂ©s : ou bien Aâ est une unitĂ©, et lâon a Aâ+A â 2 Aâ ; ou bien Aâ correspond Ă une action qualitative individuelle et alors il faudrait Ă©crire (selon la rĂšgle logique de tautologie) Aâ+Aââ Aâ. Or, il semble que la rĂ©alitĂ© perceptive soit prĂ©cisĂ©ment situĂ©e entre deux, câest-Ă -dire Ă la fois affectĂ©e par les deux possibilitĂ©s mais inclassable du point de vue opĂ©ratoire. Elle est situĂ©e entre deux, car deux fois la mĂȘme diffĂ©rence entre A et Aâ ne donnent ni Aâ 2Aâ, ni exactement 2(Aâ Aâ) (puisque la longueur totale augmente, etc.), ni exactement Aâ Aâ comme sâil n y avait quâun seul segment Aâ. Lâeffet perceptif paraĂźt donc Ă la fois sensible Ă lâidentitĂ© qualitative (« le mĂȘme effet », mais renforcĂ©) et Ă la duplication numĂ©rique (puisquâil y a renforcement). Or, rĂ©pĂ©tons-le, une telle situation ambiguĂ« parle simultanĂ©ment en faveur dâun isomorphisme partiel avec lâopĂ©ration, puisque lâon retrouve en ce cas une rĂ©action marquant la distinction entre lâaddition numĂ©rique ou mĂ©trique et la rĂ©union des ensembles ou des classes, et en faveur dâun isomorphisme demeurant trĂšs partiel, puisque cette distinction nâest alors prĂ©cisĂ©ment ni stricte ni achevĂ©e. Cette indiffĂ©renciation provient naturellement du fait que la perception nâopĂšre pas Ă proprement parler, mais se borne Ă ajuster des contacts avec rĂ©gulations variĂ©es.
En rĂ©sumĂ©, il ne saurait y avoir dâopĂ©rations de classes ou dâinfraclasses dans le domaine des effets dynamiques intĂ©rieurs Ă une seule centration (rencontres et couplages automatiques), car ces processus se bornent à « rencontrer » des Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ rĂ©unis ou dissociĂ©s dans le dispositif extĂ©rieur, mais ce contact comporte cependant des- dĂ©formations susceptibles de sâaccroĂźtre ou de diminuer et dont les changements de sens prĂ©sentent ainsi une premiĂšre analogie avec lâopĂ©ration.
Par contre, lâacte de centration comme tel ne se borne plus Ă enregistrer des rĂ©unions ou dissociations indĂ©pendantes de lui. Par son unitĂ© prĂ©schĂ©matique, il comporte dĂ©jĂ un certain dĂ©coupage des objets rĂ©unis en un mĂȘme champ de centration (et le changement de centration exclut par cela mĂȘme certains Ă©lĂ©ments du nouveau champ). Mais surtout, la centration introduit une certaine schĂ©matisation dans son champ, dont nous
[p. 71]avons vu ailleurs1 quâelle rĂ©sultait Ă©ventuellement dâactivitĂ©s perceptives antĂ©rieures, mais qui nâen constitue pas moins le domaine de nouvelles prĂ©opĂ©rations possibles. Quelques-unes dâentre elles sont particuliĂšrement Ă noter.
En ce qui concerne les formes Ă©lĂ©mentaires et prĂ©opĂ©ratoires dâaddition ou de soustraction perceptives, il sâagit donc de dĂ©celer des situations dans lesquelles les Ă©lĂ©ments ne sont pas dâeux-mĂȘmes rĂ©unis ou dissociĂ©s, mais qui laissent une marge de choix aux rĂ©unions ou dissociations effectuĂ©es par le sujet au cours dâune mĂȘme centration Or, ces situations existent et sont celles, par exemple, dans lesquelles une frontiĂšre peut ĂȘtre indiffĂ©remment rattachĂ©e Ă une figure oĂč Ă une autre et celles dans lesquelles le sujet peut dĂ©couper un ensemble enchevĂȘtrĂ© de diffĂ©rentes maniĂšres selon des principes de meilleure ou moins bonne forme.
Commençons par les questions de frontiĂšres, car elles montrent clairement comment lâorganisation topologique du champ, liĂ©e aux schĂšmes en jeu dĂšs une seule centration, comporte un certain pouvoir, pour les prĂ©infraclasses dont nous parlions plus haut, de se rĂ©unir ou de se dissocier avec une petite marge de libertĂ© annonçant le jeu ultĂ©rieur des additions ou soustractions. On sait, par exemple, que dans certaines configurations dites rĂ©versibles (câest-Ă -dire pour lesquelles deux structures perceptives possibles passent de lâune Ă lâautre par simple renversement) telle partie de lâensemble est perçue comme figure (Fi) et telle autre comme fond (Fo), puis inversement, mais avec, chaque fois, rattachement de la frontiĂšre (Fr) Ă la figure et dĂ©tachement de cette mĂȘme frontiĂšre par rapport au fond. Quant au fond comme tel il nâa pas de frontiĂšre et lorsquâon lui en assigne une pour les commoditĂ©s du dessin (voir la fig. 5 dont il va ĂȘtre question), ou bien il sâagit dâune convention graphique, ou bien le fond devient figure par rapport Ă la table. Nous ne tiendrons donc pas compte dans ce qui suit de cette pseudo-frontiĂšre du fond. Dâautre part, nous ne prendrons pas comme exemple la figure classique du vase blanc sur fond noir avec renversement en deux profils noirs sur fond blanc, car la ligne frontiĂšre y est mal diffĂ©renciĂ©e, mais un simple cercle A se dĂ©tachant sur un fond Aâ. Si nous appelons In lâintĂ©rieur du cercle, on constate que lâon peut Ă volontĂ© percevoir : le cercle comme figure (Fi) sur le fond Aâ, auquel cas la ligne frontiĂšre Fr, qui est la circonfĂ©rence elle-mĂȘme, appartient au cercle ; ou bien le cercle comme un fond Fo en partie masquĂ© par un Ă©cran Aâ percĂ©
1 Assimilation et connaissance, Fasc. V des « Etudes ».
[p. 72]dâun orifice circulaire A. Mais, en ce dernier cas seul lâintĂ©rieur In du cercle appartient au fond, tandis que la circonfĂ©rence- frontiĂšre Fr appartient Ă la figure-Ă©cran Aâ(â Fi) et se trouve

Fig. 5
Â
ainsi dĂ©tachĂ©e de lâintĂ©rieur In du cercle pour ĂȘtre rattachĂ©e Ă lâintĂ©rieur Inâ de Aâ. Nous pouvons donc Ă©crire la transformation dite rĂ©versible comme suit, en confĂ©rant au signe (+) le sens de « rattachĂ© perceptivement Ă âŠÂ » et au signe (â ) le sens de « dissociĂ© perceptivement deâŠÂ » :
(10) (A=Fi=In+Fr)Â +Â (Aâ=Fo)^(A=Fo=In)+(A,=Fi=In,+Fr)
DâoĂč, Si E est lâensemble de la configuration (fig. 5), les Ă©galitĂ©s :
(11) E = (In+Fr)+Fo ou (11 b") E â (In, + Fr)+Fo
oĂč (In+Fr)=Fi oĂč (In,+Fr)=Fi
et oĂč Fo â Inâ en (11) et Fo = In en (11 bis.
Il semble que lâon puisse alors tirer de ces Ă©quations toutes les consĂ©quences possibles par un systĂšme de transformations proprement opĂ©ratoires en donnant Ă Fi et Ă Fo les valeurs vica- riantes A ou Aâ :
(12) Fo= Eâ Fi ou (12 bis) Fi = E-Fo
(13) In = Eâ Frâ Fo ou (13 bis) Inâ = E-Fr-Fo
ou (13 ter) In + Inâ = E-Fr etc. etc.
Mais on sâaperçoit aussitĂŽt que les Ă©galitĂ©s 13, 13bl⥠ou 13 ter ou bien ne correspondent Ă plus rien de perceptif ou bien sont fausses perceptivement. En effet, on ne peut pas percevoir lâintĂ©rieur In du cercle A indĂ©pendamment de la frontiĂšre Fr,
[p. 73]si le cercle est considĂ©rĂ© comme figure comme dans lâĂ©quation 13 ; ou bien on y parvient, mais alors In est transformĂ© par le fait mĂȘme en fond Fo et il est donc faux dâĂ©crire que lâon perçoit In indĂ©pendamment de ce fond (13). Il en est de mĂȘme pour Inâ en 13bis, ou pour In+Inâ en 13ter.
Les leçons que comporte cette formulation1 nâen sont pas moins intĂ©ressantes, par son caractĂšre dâisomorphisme partiel (selon le premier surtout des deux types distinguĂ©s au § 1, mais selon le second aussi) avec les opĂ©rations logiques (ou infralogiques). Elle nous montre dâabord quâil existe bien un pouvoir perceptif de rĂ©union ou de sĂ©paration en partie rĂ©versible et, de ce fait, assimilable Ă un schĂšme prĂ©opĂ©ratoire. Mais elle nous montre, dâautre part, que ce pouvoir est limitĂ© et que les figures dites rĂ©versibles ne sont ainsi que renversables, puisque certaines formes dâinversion (13 et 13bis ou ter) en sont exclues en fait.
Il en est a fortiori de mĂȘme dans le cas des configurations moins mobiles quâoffrent les situations courantes. Si lâon regarde ainsi dâun seul coup dâĆil un Ă©chiquier en centrant lâun des carrĂ©s, on peut parvenir (mĂȘme sans faire intervenir de figures et de fonds) Ă sĂ©parer les carrĂ©s bruns des blancs, ou Ă grouper quelques carrĂ©s voisins en un grand carrĂ©, en un rectangle, en une croix, etc. : bref, on peut rĂ©unir certains Ă©lĂ©ments en quel- quâinfraclasse momentanĂ©e dont les enveloppements topologiques prĂ©figurent des sortes dâinclusions partitives de sous- infraclasses dans des infraclasses dâordre immĂ©diatement supĂ©rieur. Mais ces constructions, qui relĂšvent dâailleurs nettement dâune activitĂ© perceptive et sont tout juste susceptibles de quel- quâautomatisation Ă lâintĂ©rieur dâun mĂȘme champ de centration, demeurent encore singuliĂšrement rigides par opposition Ă la mobilitĂ© rĂ©versible. 2
1 Celle-ci nâest dâailleurs pas complĂšte : on pourrait encore percevoir la frontiĂšre Fr comme une figure (une circo .fĂ©rence) se dĂ©tachant sur un fond formĂ© par In+Inâ ou mĂȘme comme un fond (une fente circulaire) par rapport Ă la figure In+Inâ. Mais cela ne change rien Ă ce qui prĂ©cĂšde car alors on ne pourrait plus dĂ©tacher In de Inâ selon une Ă©quation InâEâ Inâ, etc.
2 Si nous attribuons ces groupements automatiques, comme dâailleurs les renversements brusques et involontaires qui interviennent dans la perception des figures rĂ©versibles, Ă des rĂ©sultats dâactivitĂ©s perceptives antĂ©rieures, dont le rĂŽle est probableme it nĂ©cessaire Ă cet Ă©gard, plutĂŽt quâĂ une exploration infraperceptive, câest que divers indices gĂ©nĂ©tiques montrent que ces capacitĂ©s varient sensiblement en moyenne avec lâĂąge. Dâune part, les enfants ne se livrent Ă ces groupements automatiques que de façon plus restrel .te que lâadulte (Ă condition de les distinguer des ensembles « syncrĂ©tiques » simplement dus au dĂ©faut dâanalyse ou dâactivitĂ©s exploratrices). Dâautre part, Mme Meili-Dvoretzki (Le test de Rorschach et lâĂ©volution de la perception, Arch. de Psychol., t. XXVII, 1939) a montrĂ© lâĂ©tonnante absence de mobilitĂ© des
[p. 74]Cette possibilitĂ© dâun groupement automatique des Ă©lĂ©ments donnĂ©s et dâune structuration en prĂ©infraclasses plus ou moins coordonnĂ©es (= ce que je vois par la fenĂȘtre et ce que je vois dans la chambre) ou mĂȘme hiĂ©rarchisĂ©es (ce que je vois sur ma table et ce que je vois dans la chambre) soulĂšve la question de savoir jusquâoĂč peuvent sâĂ©tendre les prĂ©infraclasses. Or, leurs limites supĂ©rieures sont assurĂ©ment fournies par celles du champ visuel (= champ dâune seule centration) qui peut en certaines situations constituer une seule infraclasse (cf. 1â« univers du discours » dans la classification logique). De mĂȘme si lâon ne peut se satisfaire ni du langage des associations ni de celui de la Gestalt, le champ doit ĂȘtre conçu comme constituant le « domaine » de toutes les relations perçues (consciemment ou non) en un instant donnĂ©. Mais le champ ne joue pas constamment ce double rĂŽle de prĂ©infraclasse limite et de domaine de toutes les relations, car il peut ĂȘtre perçu en dĂ©sordre, et surtout comme un secteur dâun territoire plus vaste qui appelle alors lâexploration et lâintervention des autres activitĂ©s perceptives, dont la fonction est prĂ©cisĂ©ment dâorganiser les perceptions inter-champs.
Venons-en enfin Ă la question des bonnes formes qui constituent Ă coup sĂ»r les exemples les plus proches de la composition additive Ă lâintĂ©rieur dâun mĂȘme champ de centration. Dâune part, en effet, des bonnes formes mĂȘlĂ©es Ă dâautres, en une configuration composĂ©e de formes enchevĂȘtrĂ©es, donnent lieu au maximum de sĂ©grĂ©gation, et lâon pourrait donc comparer cette sĂ©grĂ©gation aux prĂ©opĂ©rations de rĂ©union et de sĂ©paration dont nous venons de voir les limites en dâautres cas. Dâautre part, une bonne forme telle quâun carrĂ© apparaĂźt immĂ©diatement comme une rĂ©union de cĂŽtĂ©s Ă©gaux et dâangles Ă©gaux, telles que les dĂ©formations du type dĂ©crit par les prop. 1 Ă 6 soient rĂ©duites au minimum.
Mais la premiĂšre forme de ces deux sortes de prĂ©opĂ©rations est Ă©videmment fonction des activitĂ©s perceptives antĂ©rieures du sujet. Celui-ci sera certes capable, mĂȘme lors dâune prĂ©sentation dâun dixiĂšme de seconde, de dissocier dans une figure du type de la fig. 6 les segments appartenant Ă lâune des bonnes formes prĂ©sentĂ©es des segments appartenant Ă une autre et de rĂ©unir du mĂȘme coup en un seul tout les Ă©lĂ©ments de la mĂȘme bonne forme. Mais ces deux actions, qui nâen constituent dâail- jeunes enfants en prĂ©sence de certaines figures ambiguĂ«s ou rĂ©versibles : un dessin pouvant illustrer soit une paire de ciseaux soit une tĂȘte dâhomme avec ses deux yeux est, par exemple, perçu par les petits comme reprĂ©sentant « un monsieur et on lui a lancĂ© des ciseaux dans la figure »âŠ
[p. 75]
Fig. 6
Â
leurs en ce cas quâune seule, seront dâune efficacitĂ© bien diffĂ©rente selon lâĂąge, et comportent par consĂ©quent une part notable dâactivitĂ© perceptive automatisĂ©e, ce qui renvoie le problĂšme Ă lâĂ©chelon suivant (voir § 6).
Quant au fait quâun carrĂ© puisse apparaĂźtre, dĂšs une seule centration, comme une rĂ©union de quatre cĂŽtĂ©s Ă©gaux ce qui semble constituer un exemple de composition additive par opposition Ă ce que nous avons vu plus haut des compositions perceptives Ă©lĂ©mentaires, il va de soi quâil ne sâagit ici que de la neutralisation des transformations non compensĂ©es provenant des rencontres et couplages automatiques, neutralisation due Ă la perception des relations dâĂ©galitĂ©, donc Ă un cadre de relations dâĂ©quivalences et non pas Ă une compensation opĂ©ratoire (cf. prop. 7) : ce nâest que dans le cas oĂč le sujet se met Ă effectuer des transports internes actifs quâil sâengage dans cette seconde direction mais en substituant alors Ă la bonne forme primaire ce que nous avons appelĂ© ailleurs 1 les « bonnes formes secondaires » câest-Ă -dire (pour les mĂȘmes formes) des schĂšmes
1 Piaget, Maire et PrivĂąt, La rĂ©sistance des bonnes formes d lâillusion de MĂŒller-Lyer, Arch. de Psychol., Rech. XVIII.
[p. 6] [p. 76]relatifs Ă une activitĂ© proprement dite dâanalyse et de comparaison.
En bref, pour autant que lâon puisse dĂ©celer Ă lâintĂ©rieur des effets de champ certaines actions pouvant ĂȘtre comparĂ©es Ă des prĂ©opĂ©rations, on peut toujours se demander si ces actions, qui sont alors solidaires dâun schĂ©matisme primaire dâassimilation dĂ©jĂ Ă lâĆuvre lors dâune seule centration, ne rĂ©sultent pas de lâensemble des activitĂ©s perceptives antĂ©rieures, avec automatisations et cristallisations croissantes avec lâĂąge. Mais avant dâexaminer la prĂ©logique inhĂ©rente Ă ces activitĂ©s perceptives il nous reste Ă analyser les relations entre les effets de champ avec la logique des relations ainsi quâavec les infĂ©rences relatives aux classes et aux relations.
§ 4. Effets de champ et logique des relationsđ
Il est remarquable quâil existe une perception des relations, et non pas seulement des infrarelations,1 tandis quâil nây a pas de perception possible des classes mais seulement des infra- classes. Il est clair que cette perception des relations sera subordonnĂ©e comme toutes les perceptions Ă des lois de proximitĂ© et dâĂ©tendue de champ, mais dans ces limites, la relation mĂȘme est perçue, par opposition Ă la classe. Par exemple deux jetons de couleur, mĂȘme sĂ©parĂ©s Ă lâintĂ©rieur dâun champ sont immĂ©diatement perçus comme Ă©tant de mĂȘme couleur ou de couleurs diffĂ©rentes et leurs teintes immĂ©diatement comparĂ©es en termes de plus et de moins.
Mais de ce quâil peut y avoir perception des relations nâimplique naturellement en rien que la perception comporte une logique des relations et il sâagit au contraire de dĂ©terminer avec soin en quel sens les relations perceptives sont des prĂ©relations ou des relations proprement logiques. Or, ce que nous avons vu au § 2 des compositions non additives propres aux infraclasses perceptives et surtout de lâirrĂ©versibilitĂ© qui constitue la signification la plus gĂ©nĂ©rale de ces compositions non-additives se retrouve en termes analogues sur le terrain des prĂ©relations perceptives.
Pour ce qui est de la composition non-additive, W. Koehler lâa montrĂ© en termes intĂ©ressants Ă propos de la loi de Weber, et en des termes dâautant plus intĂ©ressants que ce sont (sans
1 Nous appelons relations Infralogiques ou Infrarelations, par analogie avec les infraclasses, les relations déterminées par les opérations élémentaires de s placement » et de « déplacement ».
[p. 77]doute Ă son insu) ceux-lĂ mĂȘmes dont sâĂ©tait servi H. PoincarĂ© pour opposer le continu physique ou psychologique au continu mathĂ©matique. Le schĂšme de ces considĂ©rations de Koehler et de PoincarĂ© est simplement le suivant : aux environs du seuil, on peut avoir pour trois variables qui sont objectivement de valeurs (proches) A<B<C, les trois estimations subjectives contradictoires : A = B, B - C mais A<C. Donc :
(14) (AÂ =Â B)+(B-C)â (A<C).
Nous Ă©crirons cette composition en termes dâaddition et non pas de « produit relatif » comme câest lâusage en logique [(A=ÎČ) Ă (B=C) = (A=C)], car lorsquâil ne sâagit pas de deux relations qualitativement diffĂ©rentes (par exemple A est Ă la fois plus grand et moins large que B), mais de la mĂȘme relation simplement ordonnĂ©e (par exemple A est plus petit que B et B plus petit que C) il sâagit Ă©videmment dâune opĂ©ration additive.
Cela dit, lâexpression (14) nâest pas si contradictoire quâil le semble, car, comme le dit Koehlei, le terme C comparĂ© Ă A nâest pas perceptivement le mĂȘme que C comparĂ© Ă B (et A comparĂ© Ă B nâest pas identique Ă A comparĂ© Ă C). Cette remarque revient donc Ă affirmer que, dans le cas des relations perceptives comme dans celui des prĂ©infraclasses, lâessentiel de la composition non-additive revient Ă la non-identitĂ© des Ă©lĂ©ments reliĂ©s ou rĂ©unis entre eux ou Ă leur non-conservation au cas oĂč le sujet a nĂ©anmoins lâimpression quâil sâagit des mĂȘmes Ă©lĂ©ments. Cela nous conduit, pour ce qui est des relations comme des classes, Ă introduire les notions de transformations non-compensĂ©es (= dĂ©formations), dâirrĂ©versibilitĂ© (mais au sens de la non-rĂ©ciprocitĂ©) et finalement de rĂ©gulations modĂ©rant cette derniĂšre.
Nous dirons dâabord que la relation perceptive est dĂ©formante, par opposition Ă conservante, dans la mesure oĂč les Ă©lĂ©ments (ou « termes » de la relation) reliĂ©s par elle sont modifiĂ©s subjectivement par le fait mĂȘme. Câest ainsi que le terme B comparĂ© Ă un A plus petit, peut ĂȘtre surestimĂ© par contraste alors que, comparĂ© Ă un C plus grand que lui, il sera sous-estimĂ© par contraste. Si nous dĂ©signons par le symbole B(A) le fait que B est comparĂ© Ă A et par le symbole B le fait que B est perçu isolĂ©ment, nous aurons oonc :
(15) B(A)>B -, B(C)<B -, B(A)>B(C)-, etc.
Ce sont ces inĂ©galitĂ©s 15 qui rendent alors compte de lâexpression paradoxale (14). Mais elles rĂ©sultent elles-mĂȘmes de lâirrĂ©versibilitĂ© propre aux prĂ©relations perceptives, câest-Ă -dire
[p. 78]du fait quâelles ne peuvent pas ĂȘtre inversĂ©es selon le mode de rĂ©versibilitĂ© propre aux relations, qui est la rĂ©ciprocitĂ©.
Pour faire comprendre la chose, partons de lâillusion des cercles concentriques de DelbĆuf, en mesurant lâillusion sur le cercle intĂ©rieur de diamĂštre A, demeurant constant tandis que les diffĂ©rentes figures Ă©tudiĂ©es font varier le cercle extĂ©rieur B et par consĂ©quent la largeur Aâ de lâanneau qui les sĂ©pare. Nous constatons alors que, quand A>A, le cercle intĂ©rieur est surestimĂ©, que quand Aâ Aâ lâillusion passe par O et que quand Aâ>A il y a sous-estimation de A. Le phĂ©nomĂšne peut donc se dĂ©crire en termes de relations dâĂ©galitĂ© ou dâinĂ©galitĂ© entre A et Aâ, mais ces relations elles-mĂȘmes ne sont que lâexpression des relations entre les deux cercles A et B et ce sont ces derniĂšres relations dâoĂč nous partirons comme traduisant le mieux le contenu de la conscience perceptive du sujet. Nous dirons alors quâil existe une relation de ressemblance (dimensionnelle) R maximale entre A et B si B se confond subjectivement avec A (identitĂ© ou diffĂ©rence non perçue), mais que la ressemblance R dĂ©croĂźt au fur et Ă mesure que B sâagrandit et sâĂ©loigne ainsi de A. Nous dirons rĂ©ciproquement aussi que la diffĂ©rence (dimensionnelle) D est nulle quand B coĂŻncide avec A, mais quâelle augmente au fur et Ă mesure que B sâagrandit. Enfin nous appellerons r lâaugmentation de ressemblance R et d lâaugmentation de diffĂ©rence D. Cela dit, il est Ă©vident que la ressemblance est logiquement lâinverse de la diffĂ©rence, ce que nous pouvons Ă©crire (R)=-(D) ou (D) = â (R), et que lâaugmentation de la ressemblance Ă©quivaut Ă la diminution de la diffĂ©rence : (r) = â (d) et d â   â (r).
Mais le propre des prĂ©relations perceptives par opposition aux relations logiques est prĂ©cisĂ©ment, comme on lâa vu sous (15), de « dĂ©former » les termes auxquels elles sâappliquent : or, cela revient identiquement Ă dire que ces relations elles- mĂȘmes tendent toujours Ă exagĂ©rer le rapport quâelles enregistrent, soit quâelles surestiment une diffĂ©rence (contraste), soit quâelles sous-estiment cette diffĂ©rence, câest-Ă -dire quâelles renforcent la ressemblance (avec Ă©galisation illusoire comme dans la zone infraliminale, soit, comme dans le cas particulier de lâillusion de DelbĆuf par dĂ©valuation de la diffĂ©rence Aâ quand Aâ<A, donc par exagĂ©ration de la ressemblance entre A et B). Câest ce renforcement continuel de la relation perceptive qui la rend « dĂ©formante » et que nous allons maintenant traduire en termes dâirrĂ©versibilitĂ©.
Pour effectuer cette traduction, il nous suffira de faire une supposition, qui au premier abord peut donner lâimpression
[p. 79]dâune pure convention, mais qui constitue, croyons-nous, lâexact Ă©quivalent en termes de relations de lâirrĂ©versibilitĂ© exprimĂ©e par la proposition 3 en termes dâinfraclasses : câest que per- ceptivement une ressemblance (R) nâest pas lâexacte inverse dâune diffĂ©rence (â D), mais que tantĂŽt lâune tantĂŽt lâautre lâemporte sur son inverse ! Nous traduirons donc le caractĂšre « dĂ©formant » des relations en jeu, en disant que, dans le cas oĂč le petit cercle A est surestimĂ© par ressemblance avec B, la ressemblance R lâemporte sur lâinverse de la diffĂ©rence, donc :
(16) R >â D quand A>A, ; ou R = â D+P(RD)1 tandis que quand le petit cercle A est sousestimĂ© par contraste avec le grand (B), la diffĂ©rence lâemporte sur lâinverse de la ressemblance :
(16b") D >â R quand A<A, ; ou D =â R+P(DR)1
Notons que lâon pourrait Ă©crire les mĂȘmes inĂ©galitĂ©s dans le symbolisme de la proposition 15, de la maniĂšre suivante :
(17) A(Aâ) > A si A>A, ; et (17 â") A(Aâ) < A si A < Aâ ce qui se concilierait alors directement avec la proposition 3. Dâautre part, on voit immĂ©diatement lâanalogie entre les expressions 16 et 16bâ, et les propositions 8 et 8bl*, Ă cette seule nuance prĂšs quâen 8 et 8 bâ, on est en prĂ©sence de deux variables dĂ©pendantes mais distinctes2 (nombre et grandeurs des segments dâune ligne divisĂ©e), tandis quâen 16 et 16blâ il sâagit dâune seule et mĂȘme relation et de son inverse.
Cette derniĂšre analogie fera comprendre pourquoi lâon retrouve sur le terrain des prĂ©relations les mĂȘmes rĂ©gulations que pour les prĂ©infraclasses, modĂ©rant Ă©galement lâirrĂ©versibilitĂ© en jeu dans les compositions perceptives. Si nous examinons, en effet, les courbes des illusions de DelbĆuf, nous constatons que celles-ci ne croissent pas indĂ©finiment, ni en positif (R > â D) ni en nĂ©gatif (D > â R), mais quâelles passent dans les deux cas par un maximum. Il est alors facile dâexprimer ces inversions de sens de la variation de la dĂ©formation P(RD ou DR), non pas simplement, comme dans la proposition 9, en faisant porter la formule sur cette variation mĂȘme, mais en dĂ©crivant les transformations relationnelles qui en constituent la raison. Nous partirons, pour ce faire, de lâillusion nulle
1 OĂč PâRD} est la transformation non compensĂ©e relative Ă lâinversion de R en â D et PlDRi relative Ă lâinversion rĂ©ciproque.
2 Ou plus prĂ©cisĂ©ment entre une variable portant sur lâextension de Îinfraâ classe (nombre des parties) et lâautre sur les caractĂšres dimensionnels de ses Ă©lĂ©ments
8C LOGIQUE ET PERCEPTION
mĂ©diane qui sĂ©pare les illusions nĂ©gatives (pour A < Aâ), et nous distinguerons quatre parties dans la courbe (voir la fig. 7) :

Fig. 7
Â
(1) entre lâillusion nulle et le maximum positif ; (2) entre ce maximum et le point dâorigine (oĂč Aâ = O et A = B) ; (3) entre lâillusion nulle mĂ©diane et le maximum nĂ©gatif ; et (4) entre ce maximum et lâillusion nulle terminale (pour les B si grands quâils nâagissent plus sur A). On a alors, si r = lâaugmentation de ressemblance et d = lâaugmentation de diffĂ©rence :
(18) r>â d ou r â âd+P(rd) pour (1)
r<â d ou r =â dâ P(rd) pour (2)
d>â r ou d = â r+P(dr) pour (3)
et d <â r ou d â r-P(dr) pour (4)
Nous appelons alors rĂ©gulation, comme dans le cas de lâexpression 9, le changement de signe de la transformation compensĂ©e 1 P(rd) ou P(dr) et pouvons considĂ©rer Ă nouveau la rĂ©gulation comme un opĂ©rateur de modĂ©ration diminuant la transformation non compensĂ©e dans le sens dâune rĂ©versibilitĂ© approchĂ©e.
Cela dit, il serait facile de reprendre maintenant le schĂ©matisme dĂ©jĂ en jeu dans le champ de centration pour montrer que lâon retrouve du point de vue des relations, un degrĂ© dâor-
1 â va de sol que ce signe serait diffĂ©rent pour (1) et (2) en partant de lâorigine mais il y aura toujours changement de signe au maximum.
[p. 81]ganisation analogue Ă ce que nous avons vu du point de vue des infraclasses, notamment en ce qui concerne les relations dâĂ©galitĂ© dans le cas des parties Ă©quivalentes entre elles des bonnes formes (cĂŽtĂ©s du carrĂ©, etc.). Mais, dâune part, le parallĂ©lisme entre ces deux aspects, relationnel et de rĂ©union partitive, dâun tel schĂ©matisme va de soi puisque les compositions (1) Ă (9) sont semblables aux compositions (14) Ă (18). Dâautre part, nous nous retrouverions en prĂ©sence du mĂȘme problĂšme, qui est de dĂ©terminer jusquâĂ quel point un tel schĂ©matisme est indĂ©pendant des activitĂ©s perceptives. Or, on connaĂźt dĂ©jĂ notre rĂ©ponse : tout porte Ă croire quâil nâen est rien, mais aucune preuve dĂ©cisive nâest Ă notre disposition pour dĂ©montrer la gĂ©nĂ©ralitĂ© dâune filiation des schĂšmes perceptifs primaires Ă partir dâactivitĂ©s antĂ©rieures, cette filiation nâĂ©tant claire que dans les cas particuliers Ă©tudiĂ©s.
§ 5. Effets de champ et prĂ©infĂ©rencesđ
AprĂšs avoir constatĂ© lâexistence dâisomorphismes partiels entre les structures de classes (ou dâinfraclasses) ainsi que de relations et les structures perceptives Ă©lĂ©mentaires (effets de champ), il nous reste Ă nous demander si lâon peut espĂ©rer trouver Ă©galement quelque processus de nature perceptive primaire susceptible dâĂȘtre mis en correspondance avec les mĂ©canismes infĂ©rentiels de la logique.
Pour dissiper toute Ă©quivoque (ce qui est spĂ©cialement Ă craindre sur ce point, Ă cause des associations possibles avec les interprĂ©tations que lâon a parfois attribuĂ©es Ă Helmholtz) rappelons quâil ne sâagit nullement pour nous de supposer que les infĂ©rences logiques ou opĂ©ratoires puissent intervenir au sein des mĂ©canismes perceptifs : nous dĂ©sirons seulement chercher sâil existe ou non quelque isomorphisme entre ces infĂ©rences opĂ©ratoires et certains processus perceptifs, ce qui est une toute autre question. De plus, nous nâenvisageons, par hypothĂšse, que des isomorphismes partiels : en ce cas nous ne parlerons pas, par prĂ©caution, dâinfĂ©rences perceptives, mais exclusivement de « prĂ©infĂ©rences » perceptives, de maniĂšre Ă mieux souligner le caractĂšre partiel de tels isomorphismes Ă©ventuels.
Il est trĂšs malaisĂ© de dĂ©finir les infĂ©rences sur le plan des conduites, pour les raisons que nous avons dĂ©jĂ dĂ©veloppĂ©es ailleurs,1 et presquâaussi difficile de fournir des critĂšres uni-
1 Voir les remarques au sujet de la Df. 26 (chap. III) du fascicule IV de ces « Etudes ».
[p. 82]voques de la prĂ©sence de telles infĂ©rences. Aussi ne partirons- nous pas, ici, dâune dĂ©finition de lâinfĂ©rence qui prĂ©supposera lâintervention des schĂšmes dâassimilation (comme câest le cas de la Df. 26 de 1â« Etude » citĂ©e), car, dans le domaine de la perception, cela soulĂšverait une sĂ©rie de problĂšmes prĂ©alables. Nous chercherons au contraire, en partant dâune description « neutre » des processus infĂ©rentiels ou prĂ©infĂ©rentiels, Ă retrouver la question des schĂšmes Ă partir de celle des infĂ©rences, avec lâespoir de contribuer Ă clarifier ce problĂšme complexe des schĂšmes sans le supposer rĂ©solu dâavance.
Nous nous bornerons donc, pour commencer, Ă dire quâil y a toujours infĂ©rence, dans les actions dâun sujet, lorsque, en prĂ©sence dâĂ©lĂ©ments physiquement donnĂ©s, ce sujet fait appel Ă des Ă©lĂ©ments non prĂ©sents physiquement pour tirer de cette A jonction entre les Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s et les Ă©lĂ©ments 1 / non prĂ©sents physiquemenfjune connaissance qui ne saurait ĂȘtre obtenue au moyen des premiers seuls. â Ceci ne constitue pas une dĂ©finition gĂ©nĂ©rale de lâinfĂ©rence, car lorsque lâon donne au sujet les deux prĂ©misses « tous les A sont des B » et « x est un A », il y a certainement infĂ©rence sâil conclut « x est un B », sans que lâon puisse nĂ©anmoins rĂ©partir dans les prĂ©misses ce qui est physiquement donnĂ© et ce qui est non prĂ©sent physiquement. Mais, dans les rĂ©gions intermĂ©diaires entre la perception i 1 et la reprĂ©sentation ou sur le terrain perceptif lui-mĂȘme, câest bien Ă la prĂ©sence ou Ă lâabsence physiques des Ă©lĂ©ments quâil âąÂ < faut recourir pour mettre en Ă©vidence les infĂ©rences Ă©ventuelles. Dâautre part il serait Ă©quivoque de remplacer la notion de prĂ©sence physique, donc de contact sensoriel, par celle de « constatation » en gĂ©nĂ©ral, car (comme nous y avons insistĂ© dans 1â« Etude » citĂ©e), il se peut quâune constatation englobe des infĂ©rences, et cela dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč elle ajoute au donnĂ© sensoriel certains Ă©lĂ©ments dĂ©passant ceux qui sont physiquement et actuellement donnĂ©s.
Il y a donc avantage, pour trouver les critĂšres de lâinfĂ©rence dont nous aurons besoin, de ne pas poser le problĂšme en termes trop gĂ©nĂ©raux, mais de nous limiter aux niveaux gĂ©nĂ©tiques compris entre la perception et les « opĂ©rations concrĂštes » (qui supposent encore une manipulation des objets), en Ă©cartant toute rĂ©fĂ©rence aux opĂ©rations formelles dans le domaine desquelles il peut y avoir infĂ©rence Ă partir dâhypothĂšses pures. Cela dit, les infĂ©rences (ou prĂ©infĂ©rences) propres Ă de tels niveaux comportent toujours quatre aspects :
[p. 83](a) Les Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s, câest-Ă -dire dont la connaissance est assurĂ©e par lâintermĂ©diaire dâun contact sensoriel. 1
(b) Les Ă©lĂ©ments utilisĂ©s par le sujet sans ĂȘtre donnĂ©s par une prĂ©sence physique actuelle.
(c) La connaissance résultant de la composition de (a) et de (b).
(d) Le mode de composition assurant le passage de (Ï+6) Ă (c).
Il convient dâabord de remarquer que le passage de (a + b) Ă (c) doit ĂȘtre considĂ©rĂ©, pour que lâon puisse parler dâinfĂ©rence, comme comportant une certaine activitĂ© du sujet, sans quoi un tel passage se rĂ©duirait Ă une simple association automatique telle que c serait Ă concevoir sans plus comme le produit de lâassociation entre a et b. Pour souligner ce caractĂšre actif du passage d nous pourrions alors employer le terme de « dĂ©cision », Ă titre de terme fonctionnel laissant en chaque cas ouverte la question de savoir quel type de structure est utilisĂ©e pour assurer une telle dĂ©cision. Mais le terme de dĂ©cision peut comporter lui-mĂȘme quatre significations distinctes :
(1) Lâacte par lequel on tire la conclusion dâun raisonnement comportant lâemploi de rĂšgles normatives.
(2) Lâacte considĂ©rĂ© par la « thĂ©orie de la dĂ©cision » au moyen duquel on effectue un choix fondĂ© sur le calcul dâun optimum (probabilitĂ©s subjectives, etc.).
(3) Lâacte de choisir de façon gĂ©nĂ©rale parmi plusieurs possibilitĂ©s (lâacte de volontĂ© au sens courant, et sans doute inadĂ©quat, du terme ; le choix dâune rĂ©ponse dans une situation oĂč il nây a pas seulement une rĂ©ponse possible ; la solution dâun conflit, etc.). La diffĂ©rence entre cette signification (3) et la deuxiĂšme tient simplement au manque de justification prĂ©cise. (4) Le rĂ©sultat dâune situation oĂč objectivement (mais pas nĂ©cessairement pour le sujet) un acte fait partie dâune pluralitĂ© dâactions possibles.
Nous Ă©carterons naturellement le sens (4), qui rendrait la dĂ©cision coextensive de toute adaptation et ne comporterait aucune activitĂ© nĂ©cessaire de la part du sujet. Malheureusement, dans le cas des formes les plus Ă©lĂ©mentaires dâinfĂ©rence, nous en sommes souvent rĂ©duits Ă constater la pluralitĂ© des rĂ©actions
1 Y compris, en principe, les perceptions « amodales » au sens de Michotte, car elles sont solidaires dâun contexte sensoriel
[p. 84]possibles sans pouvoir atteindre lâacte lui-mĂȘme au moyen duquel le sujet choisit entre elles. Par contre, en analysant la maniĂšre dont il recourt aux Ă©lĂ©ments b de lâinfĂ©rence supposĂ©e (Ă©lĂ©ments non donnĂ©s par une prĂ©sence physique actuelle), nous pouvons trouver des motifs pour dĂ©terminer sâil y a simple association ou assimilation active des Ă©lĂ©ments a aux Ă©lĂ©ments b : en ce dernier cas il ne reste plus Ă considĂ©rer que les significations 1 Ă 3.
Or, il existe une parentĂ© Ă©vidente entre ces significations 1 Ă 3. Si, dâune part, la troisiĂšme reste vague, on peut toujours espĂ©rer que des renseignements plus dĂ©taillĂ©s permettront de subordonner une situation relevant de la variĂ©tĂ© 3 Ă la juridiction de la thĂ©orie de la dĂ©cision, ce qui ramĂšnerait le cas au sens 2. Dâautre part, il existe certainement des relations entre la dĂ©cision inductive de type 2 et la dĂ©cision dĂ©ductive de type 1, puisque, gĂ©nĂ©tiquement les premiĂšres infĂ©rences opĂ©ratoires (au niveau des opĂ©rations concrĂštes dĂ©butant vers 7-8 ans) constituent lâachĂšvement dâinfĂ©rences simplement inductives. Dans le fascicule V de ces « Etudes », B. Mandelbrot Ă©tudie ce passage de lâinduction probabiliste Ă la dĂ©duction du double point de vue de la genĂšse psychologique et de la thĂ©orie de la dĂ©cision.
En bref, on peut (ce qui est respectivement le cas des deux auteurs du prĂ©sent article) soit hĂ©siter Ă utiliser le terme de dĂ©cision Ă cause de ses quatre sens possibles, soit trouver Ă son emploi lâavantage de souligner la parentĂ© des significations 1 Ă 3 (4 Ă©tant exclu). Si nous lâemployons, câest donc essentiellement pour souligner le caractĂšre actif du passage entre les Ă©lĂ©ments (a+b) de lâinfĂ©rence Ă lâĂ©lĂ©ment (c), ceci par opposition Ă une interprĂ©tation fondĂ©e sur de simples associations automatiques.
Il convient dâajouter, en ce qui concerne lâaspect a et b de lâinfĂ©rence, que dans lâanalyse des conduites il faut tenir compte non seulement des « élĂ©ments utilisĂ©s par le sujet sans ĂȘtre donnĂ©s par une prĂ©sence physique actuelle » (b), mais encore des Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s mais non reliĂ©s Ă des Ă©lĂ©ments b (faute de « schĂšme » appropriĂ©) et par consĂ©quent nĂ©gligĂ©s par le sujet dans son infĂ©rence Ă©ventuelle. Or, il y a lĂ un point important Ă considĂ©rer, non seulement du point de vue heuristique (variations expĂ©rimentales des Ă©lĂ©ments utilisables ou non par le sujet en fonction de b et de c), mais encore et surtout du point de vue thĂ©orique : si nous appelons aâ ces Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s comme les a mais non utilisĂ©s,
[p. 85]le sujet peut, en effet, ou bien retenir les a en opposition avec les aâ par une abstraction proprement dite, ou bien ne pas remarquer les aâ par simple centration de lâattention sur les a. Or, il y a lĂ une distinction Ă retenir pour la classification des types successifs dâinfĂ©rence.
Cela dit, il est alors possible de distinguer divers types dâinfĂ©rences ou de prĂ©infĂ©rences selon le mode de passage (d) ou de dĂ©cision qui conduit des caractĂšres (a+b), ou prĂ©misses, au caractĂšre (c) ou conclusion, mais aussi selon le mode de choix (abstraction ou sĂ©lection non intentionnelle) conduisant le sujet Ă retenir certaines propriĂ©tĂ©s de dĂ©part (a) Ă lâexclusion dâautres (aâ).
Il est dâabord clair que les infĂ©rences proprement dites correspondant aux structures opĂ©ratoires ou logiques (on se rappelle que nous nâenvisageons ici que les opĂ©rations dites « concrĂštes » parce quâintervenant Ă lâoccasion de la manipulation des objets) seront ainsi caractĂ©risĂ©es par deux propriĂ©tĂ©s complĂ©mentaires : (1) un mode de composition (d) comportant des rĂšgles dĂ©terminĂ©es considĂ©rĂ©es comme nĂ©cessaires par le sujet :1 par exemple les rĂšgles de transitivitĂ© inhĂ©rentes aux structures de sĂ©riation, aux emboĂźtement de classes (transitivitĂ© des inclusions y compris lâappartenance), etc. ; (2) un choix des caractĂšres (a), par opposition Ă (flâ), fondĂ© sur une abstraction proprement dite.
Dans le cas de ces infĂ©rences proprement dites, lâensemble du mĂ©canisme infĂ©rentiel sâexplique alors par la prĂ©sence dâune structure opĂ©ratoire dĂ©jĂ constituĂ©e (classification, sĂ©riation, etc.) : (a) en prĂ©sence de certains objets, le sujet ne retient dâeux, par abstraction, que ce qui correspond Ă la structure utilisĂ©e en vue de lâinfĂ©rence ; (ĂŽ) les assimilant Ă cette structure il Ă©voque, sans prĂ©sence physique actuelle, les caractĂšres de cette mĂȘme structure nĂ©cessaires Ă la conclusion (c) et le passage de (a+b) Ă (c) sâeffectue grĂące aux rĂšgles mĂȘmes de la structure en question.
Sâil existe, par contre, des mĂ©canismes infĂ©rentiels dĂšs la perception, ils ne comporteront alors, faute de structure opĂ©ratoire, quâun isomorphisme partiel avec les infĂ©rences proprement dites, et câest pourquoi nous les nommerons « prĂ©infĂ©rences ». Dâun point de vue nĂ©gatif, ils seront donc caractĂ©risĂ©s par lâabsence dâun mode de composition (d) comportant lâinter-
1 Ces rĂšgles nĂ©cessaires constituent psychologiquement lâexpression de la forme dâĂ©quilibre des structures opĂ©ratoires achevĂ©es, forme dâĂ©quilibre comportant par ailleurs une dimension Interindividuelle ou sociale, dâoĂč leur caractĂšre normatif.
[p. 86]vention de rĂšgles nĂ©cessaires et par lâabsence dâun choix entre les Ă©lĂ©ments (a) et (aâ) fondĂ© sur lâabstraction. Et, cependant, sâil y a prĂ©infĂ©rence, il faut bien que le sujet fasse intervenir des Ă©lĂ©ments (b) non donnĂ©s physiquement de façon actuelle et quâil recoure Ă un mode de composition assurant le passage de (a+b) Ă (c). En quoi consistent alors cette intervention des Ă©lĂ©ments (b) et le passage de (a+b) Ă (c) ?
Câest ici que rĂ©apparaĂźt nĂ©cessairement le problĂšme des schĂšmes dâassimilation, car, ou bien lâintervention des (b) et le passage de (a+b) Ă (c) ne sont quâassociations, et il nây a pas lĂ dâisomorphisme (mĂȘme partiel) avec les infĂ©rences, ou bien il y a isomorphisme partiel et il est nĂ©cessaire de faire appel Ă un mode de structuration prĂ©figurant sous une forme affaiblie, mais suffisamment reconnaissable, les structures opĂ©ratoires (en analogie avec ce que nous avons vu plus haut des prĂ©infraclasses et des prĂ©relations).
Or, pour rappeler un exemple concret, il est clair, que si, dans les rĂ©actions discutĂ©es en dĂ©tail dans lâarticle qui suivra celui-ci,1 les enfants perçoivent Ă partir dâun certain niveau de dĂ©veloppement deux ensembles de quatre points comme Ă©tant de mĂȘmes quantitĂ©s lorsquâon introduit entre eux des traits assurant leur liaison terme Ă tenue, tandis quâils ne perçoivent pas cette Ă©galitĂ© en lâabsence des traits, câest quâils assimilent ces traits Ă un schĂšme de correspondance bi-univoque fourni par leurs activitĂ©s sensori-motrices antĂ©rieures (ce que ne font prĂ©cisĂ©ment pas les plus jeunes sujets en prĂ©sence des mĂȘmes traits). En un tel cas, tant lâintervention dâĂ©lĂ©ments b (signification dâune correspondance terme Ă terme attribuĂ©e aux traits) que le passage de (a+b) au rĂ©sultat c (Ă©galitĂ© des collections) sont dus Ă un schĂšme dĂ©jĂ acquis, câest-Ă -dire Ă un ensemble organisĂ© de rĂ©actions susceptible dâĂȘtre transfĂ©rĂ© dâune situation Ă une autre par assimilation de la seconde Ă la premiĂšre.
Sâil existe des prĂ©infĂ©rences perceptives, cela ne signifie en effet nullement (et il convient dây insister fortement), que, en prĂ©sence sensorielle dâĂ©lĂ©ments a physiquement donnĂ©s, le sujet « évoque » (par lâimage, etc.) des Ă©lĂ©ments b de façon sĂ©parĂ©e par rapport aux Ă©lĂ©ments a : il assimile au contraire directement les Ă©lĂ©ments a Ă un schĂšme comportant par ailleurs certains caractĂšres b sans prĂ©sence sensorielle dans la situation donnĂ©e, et perçoit la rĂ©sultante c (rĂ©sultante de la composition ou assimilation perceptive entre les a et les b) au lieu de ne percevoir que les caractĂšres a. Sans le « schĂšme » on ne comprendrait
1 Voir Piaget et Morf, chap. III de ce Fascicule
[p. 87]alors ni lâadjonction des Ă©lĂ©ments b ni surtoĂŒt le caractĂšre direct de cette composition entre les a et les b en une rĂ©sultante c immĂ©diatement perçue. La principale diffĂ©rence, du point de vue du comportement du sujet, entre une prĂ©infĂ©rence perceptive et une infĂ©rence opĂ©ratoire est donc que, en cette derniĂšre, il y a conscience distincte des donnĂ©es actuelles a, des connaissances antĂ©rieures b et finalement de la conclusion c, tandis quâen une prĂ©infĂ©rence perceptive la rĂ©sultante c est immĂ©diatement perçue sans conscience distincte des Ă©lĂ©ments a et b ni a fortiori de leur composition. Or, ce caractĂšre immĂ©diat de la lecture perceptive de c sâexplique facilement sâil y a eu assimilation directe des caractĂšres a Ă un schĂšme comportant par ailleurs les caractĂšres b, tandis que, sans cette assimilation Ă un schĂšme il ne saurait y avoir quâassociation sans infĂ©rence ou infĂ©rence explicite avec distinction des a, des b et des c, câest-Ă - dire infĂ©rence opĂ©ratoire et non pas prĂ©infĂ©rence authentiquement perceptive.
En bref, il nous est facile de dĂ©finir les prĂ©infĂ©rences perceptives sans rĂ©fĂ©rence aux schĂšmes (et câest un avantage car on ne saurait atteindre les schĂšmes que par une analyse gĂ©nĂ©tique qui, sauf le cas des premiers mois de lâexistence, risque de nâĂȘtre jamais exhaustive) ; par contre il est impossible dâexpliquer ces prĂ©infĂ©rences sans recourir aux schĂšmes dâassimilation puisque ce qui prĂ©figure, au sein de la perception, les structures opĂ©ratoires et leurs compositions dĂ©ductives nâest autre que le systĂšme des schĂšmes dĂ» aux activitĂ©s de lâassimilation :
Df. 1. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale nous dirons quâil intervient un processus infĂ©rentiel Ă propos dâĂ©lĂ©ments physiquement donnĂ©s a (= dont la connaissance est assurĂ©e par lâintermĂ©diaire dâun contact sensoriel), lorsque le sujet recourt Ă des Ă©lĂ©ments b dĂ©pourvus de prĂ©sence physique actuelle et tire de la rĂ©union des Ă©lĂ©ments a et b une connaissance c qui ne saurait rĂ©sulter des a seuls.
Df. 2. Nous parlerons dâinfĂ©rences (ou dâinfĂ©rences « proprement dites ») lorsque, en prĂ©sence des Ă©lĂ©ments a, le sujet possĂšde une connaissance distincte des Ă©lĂ©ments a, b et c, lorsquâil est capable de les dissocier par abstraction au sein dâun contexte plus large, et lorsque le mode de composition permettant de passer des Ă©lĂ©ments a et b rĂ©unis Ă la connaissance nouvelle c comporte des rĂšgles sâimposant avec nĂ©cessitĂ© Ă la conscience du sujet.
Remarque. â La plus simple de ces rĂšgles nĂ©cessaires de composition est sans doute la transitivitĂ©.
[p. 88]Df. 3. Nous dirons quâil y a prĂ©infĂ©rence lorsque le sujet ne prend connaissance que du rĂ©sultat c du processus infĂ©rentiel, sans conscience distincte des Ă©lĂ©ments a (donnĂ©s) ni b (surajoutĂ©s), qui demeurent en ce cas indiffĂ©renciĂ©s en c, et sans intervention dâabstractions ni de rĂšgles de composition sâimposant avec nĂ©cessitĂ©.
Remarque (a). â Dans la mesure oĂč le sujet ne prend connaissance que du rĂ©sultat c de la prĂ©infĂ©rence, câest donc quâil a assimilĂ© les Ă©lĂ©ments a Ă un schĂšme comportant par ailleurs les Ă©lĂ©ments b, le mode de composition conduisant des a et b rĂ©unis au rĂ©sultat c se rĂ©duisant ainsi Ă lâapplication du schĂšme considĂ©rĂ© aux Ă©lĂ©ments en jeu. Plus prĂ©cisĂ©ment, un schĂšme Ă©tant la structure commune des actions ou rĂ©actions Ă©quivalentes du point de vue du sujet, tel aspect de cette structure en entraĂźne tel autre par une sorte de prĂ©implication immĂ©diate, ne comportant pas encore de rĂšgles nĂ©cessaires (opĂ©ratoires), mais suffisamment stables pour expliquer le passage des (a+b) aux c. Remarque (b). â Un mĂȘme Ă©lĂ©ment a pouvant ĂȘtre assimilĂ© Ă plusieurs schĂšmes, et les prĂ©implications inhĂ©rentes Ă un schĂšme particulier pouvant elles-mĂȘmes comporter des occasions de choix, on peut considĂ©rer les prĂ©infĂ©rences comme relevant en principe dâun facteur de dĂ©cision au sens n° 2 parmi les significations distinguĂ©es plus haut (thĂ©orie de la dĂ©cision inductive) et les infĂ©rences proprement dites comme relevant de la dĂ©cision au sens nâ 1.
Nous pouvons alors distinguer, au sein des effets de champ, deux paliers superposés de préinférences.
Df. 4. Nous dirons quâil y a prĂ©infĂ©rence de niveau I lorsque les Ă©lĂ©ments a sont de nature infraperceptive et les Ă©lĂ©ments c situĂ©s au niveau du seuil.1
Df. 5. Nous dirons quâil y a prĂ©infĂ©rence de niveau II lorsque les Ă©lĂ©ments a et c sont situĂ©s tous deux au niveau des effets de champ (champ dĂ©terminĂ© par une seule centration).
1 Les Df. 25 et 26 du Fasc. IV nâĂ©tablissaient pas de dichotomie franche entre la constatation et lâinfĂ©rence, du fait que si tout le monde admet lâexistence dâinfĂ©rences pures, nous tenions Ă laisser ouverte la possibilitĂ© quâil nây ait jamais de co .statation sans infĂ©rence. Or, le moment Ă©tant venu de nous demander sâil en est rĂ©ellement ainsi, et cela sur le terrain de la perception elle-mĂȘme, nous sommes conduits Ă ne pas postuler non plus de dichotomie a priori entre lâenregistrement et la dĂ©cision, car sâil existe des dĂ©cisions pures (caractĂ©ristiques des l.ifĂ©rences pures), il se peut quâil nây ait Ă aucun niveau dâ« enregistrements » sans dĂ©cisions dans les passages de a Ă c prĂ©vus par les DI. 4-5, et quâil nây ait non plus dâ« enregistrements » sans de tels passages.
[p. 89]Les prĂ©infĂ©rences de niveau 1 se situeraient donc, si elles existent, sur le palier le plus Ă©lĂ©mentaire, celui oĂč lâensemble des « rencontres » se produisant par contact avec un objet fixĂ© par le regard et Ă lâintĂ©rieur dâun seul champ de centration, donnent lieu Ă cette unitĂ© prĂ©schĂ©matique de la perception quâest la constatation perceptive de la prĂ©sence de cet objet : le problĂšme est alors de savoir sâil y a lĂ simple « enregistrement » ou si nous avons dĂ©jĂ affaire Ă une prĂ©infĂ©rence avec dĂ©cision. Ce problĂšme peut se circonscrire de deux maniĂšres : prĂ©sence ou absence de lâobjet (question du seuil absolu) ou plus petite diffĂ©rence perceptible entre un caractĂšre de cet objet et celui dâun autre auquel il est comparĂ© (seuil diffĂ©rentiel). En ces deux cas il sâagira de savoir sâil intervient un Ă©lĂ©ment de dĂ©cision infĂ©rentielle dans la constitution de relations telles que celles de notre proposition 14.
Or, sur cette question des seuils diffĂ©rentiels et absolus, nous sommes en possession de donnĂ©es fort instructives dues Ă W. P. Tanner et Ă ses collaborateurs de lâUniversitĂ© de Michigan 1 sur lâapplication de la thĂ©orie de la dĂ©cision (thĂ©orie des jeux) aux lois psychologiques du seuil. Ces auteurs ont, en effet, pu mettre en Ă©vidence que seul le schĂ©ma probabiliste tirĂ© de cette conception fournissait une image adĂ©quate des variations du seuil, contrairement aux divers essais tentĂ©s jusque lĂ Â : le seuil rĂ©sulterait alors dâune dĂ©cision du sujet ayant pour effet de choisir entre ce quâil estime devoir ĂȘtre attribuĂ© Ă lâexcitant extĂ©rieur et ce qui rĂ©sulte du « bruit » accompagnant lâexcitation.
Or, un tel rĂ©sultat nâa rien de contradictoire avec le schĂ©ma des « rencontres » dont nous nous servons pour expliquer les effets de centration. En effet, les « rencontres » ne constituent que des unitĂ©s (dâailleurs hypothĂ©tiques) de rang infraperceptif et ne pouvant par consĂ©quent donner lieu, Ă titre dâunitĂ©s respectives, ni Ă des constatations distinctes (ou Ă des enregistrements sĂ©parĂ©s), ni Ă des dĂ©cisions isolĂ©es : la constatation, ou enregistrement global, ne commence quâavec la rĂ©union des rencontres en une unitĂ© supĂ©rieure, dâordre dĂ©jĂ schĂ©matique ou prĂ©schĂ©matique, et qui est la perception au niveau du seuil (possible avec une seule centration). Or, il est fort intĂ©ressant de constater que dĂšs ce passage des unitĂ©s infraperceptives (rencontres) Ă lâunitĂ© schĂ©matique de rang le plus Ă©lĂ©mentaire (unitĂ© de lâĂ©lĂ©ment centrĂ©), il interviendrait dĂ©jĂ un facteur de dĂ©cision consistant Ă Ă©valuer, en prĂ©sence
1 Psychol. Rev., 1954, 61, p. 401-9.
[p. 90]dâune situation relativement indĂ©terminĂ©e, les gains et les pertes dâinformation correspondant aux jugements âŁ=, | < | et | > : le fait quâil intervienne de telles dĂ©cisions montre alors que le passage des enregistrements partiels a Ă lâestimation globale c (en | =, | < | ou | >) ne consiste pas en une simple constatation du point dâarrivĂ©e (correspondant Ă cette estimation globale), mais laisse une marge dâindĂ©termination rendant nĂ©cessaire un acte de dĂ©cision. Or, cette indĂ©termination relative correspond justement Ă cette phase de prĂ©paration infraperceptive que nous cherchons Ă interprĂ©ter par le schĂ©ma des rencontres, puisque lâestimation globale finale est censĂ©e rĂ©sulter de la simple probabilitĂ© de ces rencontres, et non pas de leur causalitĂ© effective ou stricte. Il nây a donc rien de contradctoire Ă faire intervenir une dĂ©cision au niveau de la centration et un schĂ©ma probabiliste dâaccroissement logarithmique de la probabilitĂ© de rencontres avec la durĂ©e de cette centration : câest au contraire parce que ces rencontres sont alĂ©atoires quâune dĂ©cision finale est nĂ©cessaire.
Mais il reste Ă nous demander si, dans ces Ă©ventuelles prĂ©infĂ©rences de niveau I, on retrouve les divers Ă©lĂ©ments par lesquels nous avons caractĂ©risĂ© les infĂ©rences et prĂ©infĂ©rences dans les Df. 1 et 3 (et les Rem. a et b de la Df. 3). On pourrait, en effet, objecter que, lors des « dĂ©cisions » invoquĂ©es par les psychologues de Michigan, il nâintervient que des excitants (sources des Ă©lĂ©ments a) accompagnĂ©s dâun « bruit », et que le rĂ©sultat a de lâestimation consiste simplement Ă dissocier ces excitants du « bruit » subjectif : en ce cas on aurait c = a sans Ă©lĂ©ments b ni composition conduisant de a+b Ă c ; quant au « bruit », il ne pourrait ainsi ĂȘtre assimilĂ© Ă un Ă©lĂ©ment b ajoutĂ© aux Ă©lĂ©ments a, mais consisterait en Ă©lĂ©ments aâ quâil sâagirait au contraire de sĂ©parer des a alors quâils sont initialement confondus avec eux. Mais sans vouloir ici prendre de position ferme quant Ă lâinterprĂ©tation dâexpĂ©riences que nous nâavons pas refaites, il nous semble que pour dissocier, au sein dâun mĂ©lange initial (a+a,), les Ă©lĂ©ments a jusquâĂ leur confĂ©rer une signification c (prĂ©sence ou absence, Ă©galitĂ© ou inĂ©galitĂ©), le sujet est bien obligĂ© dâassimiler ces Ă©lĂ©ments a Ă quelque structure antĂ©rieurement connue (qualitĂ© ou relation), sans quoi il ne percevrait que (a+a,) en un tout indissociable : pour sĂ©parer les a des aâ il faut donc assimiler les a Ă des b, de telle sorte que lâon nâa pas simplement c â a mais une composition effective conduisant des a+b aux c. La chose va mĂȘme de soi si les Ă©lĂ©ments a sont dâordre infraperceptif comme câest le cas au niveau du seuil.
[p. 91]Par contre, il nây a pas de raison, dans le cas de ces prĂ©infĂ©rences de niveau I, que le rĂ©sultat c diffĂšre de la composition (a+b) puisque c ne consiste quâen une prĂ©sence ou une absence ou en une relation >, < ou =. On peut donc formuler comme suit de telles prĂ©infĂ©rences :
(19) Niveau IÂ : (a+b)Â =Â c
oĂč a sont les Ă©lĂ©ments infraperceptifs, b les qualitĂ©s ou relations auxquels ils sont assimilĂ©s et c le rĂ©sultat perçu.
Quant aux préinférences de niveau II (Df. 5) il est inutile de les discuter ici, puisque nous leur consacrons une étude séparée. 1 II nous suffira donc de les formuler comme suit :
(20) Niveau IIÂ : (a+b)-* c
oĂč a sont les Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s de façon actuelle, b les qualitĂ©s ou relations auxquelles ils sont assimilĂ©s, c le rĂ©sultat perçu, et oĂč le signe â, contrairement Ă lâidentitĂ© exprimĂ©e dans la prop. (19), signifie « entraĂźne » Ă cause dâune prĂ©implication entre b et c.
Par exemple, dans la situation dĂ©jĂ rappelĂ©e des jetons perçus avec des traits les reliant terme Ă terme, les Ă©lĂ©ments a sont les jetons et les traits, b est la correspondance bi-univoque attribuĂ©e Ă titre de signification perceptive aux traits perçus et c est lâĂ©quivalence des deux rangĂ©es de jetons ; la prĂ©implication est alors le lieu unissant la correspondance perçue dans les jetons et les traits Ă lâĂ©quivalence perçue dans les jetons.
§ 6. Lâisomorphisme partiel entre les activitĂ©s perceptives et les opĂ©rationsđ
On peut tracer, dans les grandes lignes, le tableau suivant des relations entre les activitĂ©s perceptives2 et les effets de champ du point de vue des isomorphismes partiels que nous recherchons avec les opĂ©rations de la pensĂ©e : les activitĂ©s perceptives seraient aux opĂ©rations ce que les effets de champ sont aux reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires, mais Ă cette diffĂ©rence prĂšs (diffĂ©rence qui devient dâailleurs analogie Ă partir dâun certain niveau de dĂ©veloppement de la pensĂ©e), que sans doute les effets
1 Chap. III de ce Fascicule.
2 Si les effets de champ constituent, du point de vue visuel, lâensemble des interactions intĂ©rieures au champ visuel dĂ©limitĂ© par une seule centration, les activitĂ©s perceptives dĂ©butent avec les effets interchamps (Ă distance dans lâespace ou dans le temps).
[p. 92]de champ ne prĂ©cĂšdent gĂ©nĂ©tiquement pas les activitĂ©s perceptives, mais tĂ©moignent toujours dâune schĂ©matisation plus ou moins poussĂ©e provenant probablement dâactivitĂ©s perceptives antĂ©rieures. Ainsi conçus les effets de champ auraient pour fonction dâassurer un enregistrement des donnĂ©es de lâexpĂ©rience actuelle, mais cet enregistrement comporterait, dâune part, des dĂ©formations inhĂ©rentes au mode alĂ©atoire mĂȘme de la prise de contact avec ces donnĂ©es, et, dâautre part, une schĂ©matisation correctrice sans doute dĂ©jĂ relative aux activitĂ©s comme telles. Avec lâanalyse de ces activitĂ©s perceptives nous passons alors du domaine des dĂ©formations Ă celui non pas seulement des rĂ©gulations correctrices mais encore et surtout des formes dâorganisation actives qui seules confĂšrent Ă la perception une valeur de connaissance â mais Ă la perception, notons-le dâemblĂ©e, dâabord en tant quâactivitĂ© par opposition Ă la simple signalisation, et surtout en tant quâactivitĂ© constituant une partie intĂ©grante de lâactivitĂ© sensori-motrice en gĂ©nĂ©ral, elle- mĂȘme intĂ©grable Ă partir dâun certain niveau dans les mĂ©canismes opĂ©ratoires de la pensĂ©e.
Il sâagit donc maintenant de montrer que les activitĂ©s perceptives sont plus proches des opĂ©rations logiques que ce nâest ie cas des effets de champ et que nĂ©anmoins cet isomorphisme demeure trĂšs partiel. Nous traiterons simultanĂ©ment, dans ce qui suit, des infraclasses et des relations, puisque les premiĂšres ne constituent que 1â« extension » des systĂšmes dont les secondes assurent la « comprĂ©hension ».
DĂšs le niveau des activitĂ©s dâ« exploration » et de « transport » spatio-temporel, nous saisissons la diffĂ©rence entre le caractĂšre prĂ©opĂ©ratoire de lâactivitĂ© perceptive et le caractĂšre de simple apprĂ©hension de configurations (presque) donnĂ©es, propre aux effets de champ : en « explorant » une configuration ou en « transportant » visuellement les uns sur les autres des objets Ă distances croissantes dans lâespace et dans le temps, lâactivitĂ© perceptive construit ou engendre en partie de nouvelles totalitĂ©s et de nouvelles relations au lieu de se borner Ă les enregistrer. Autrement dit, en se libĂ©rant dans une certaine mesure du facteur de proximitĂ© qui domine inexorablement les effets de champ, lâactivitĂ© perceptive sâengage dans une mobilitĂ© qui permet les regroupements.
Il est clair, par exemple, que dans le cas dâune configuration de petites dimensions, comme la ligne hachurĂ©e de la fig. 2, on ne saurait considĂ©rer la rĂ©union des parties (A1+A2+A3+âŠ), symbolisĂ©e par le signe + dans la proposition 1 (pas plus dâailleurs que dans les prop. 2 Ă 6) comme lâexpression dâune addition
[p. 93]effectuĂ©e par le sujet, puisque les parties sont dĂ©jĂ toutes rĂ©unies dans le dispositif matĂ©riel qui constitue la figure. Par contre, lâactivitĂ© exploratrice est capable, en « analysant » ces six segments, dâen rĂ©unir deux contigus, par opposition aux autres, ou trois Ă la fois, ou quatre, etc. : elle introduira par le fait mĂȘme des rĂ©unions et des dissociations non donnĂ©es dans lâobjet, mais relatives au dĂ©coupage produit par le sujet. Si nous considĂ©rons, dâautre part, un objet plus Ă©tendu ou plus complexe, comme lâĂ©chiquier dĂ©jĂ invoquĂ© au § 2, lâactivitĂ© exploratrice peut dĂ©couper des colonnes entiĂšres de carrĂ©s, ou les rĂ©unir par couleurs, ou percevoir des interfĂ©rences variĂ©es entre une colonne verticale et une rangĂ©e horizontale, etc.
Mais deux remarques sont Ă faire dâemblĂ©e, qui attĂ©nuent lâopposition entre ces regroupements dus Ă une activitĂ© perceptive et les agrĂ©gats tout constituĂ©s que perçoit le regard lors dâune seule centration.
La premiĂšre de ces remarques ne limite dâailleurs cette opposition quâen admettant la possibilitĂ© dâune intervention dâactivitĂ©s perceptives antĂ©rieures dĂšs les effets de champ. On peut se demander, effectivement, si Ă tout Ăąge un nourrisson percevra dans la ligne hachurĂ©e de la fig. 2 une « rĂ©union » de « parties », mĂȘme Ă titre de rĂ©union donnĂ©e et de parties dĂ©jĂ segmentĂ©es : il est possible, au contraire, quâil ne voie rien de tel et se borne Ă percevoir une sorte de tache irrĂ©guliĂšre et allongĂ©e. Si tel Ă©tait le cas, il faudrait admettre (et ceci nâest nullement improbable) que pour apprĂ©hender mĂȘme perceptivement une rĂ©union toute faite il est nĂ©cessaire dâĂȘtre au prĂ©alable capable de la construire : de la construire par activitĂ© perceptive dâexploration visuelle, mais peut-ĂȘtre faut-il aller jusquâĂ soutenir (ce que nous nous garderons dâexclure : on en verra les raisons au § 8) quâen bien des cas cette construction visuelle sâappuie elle-mĂȘme sur une construction manuelle comme lorsque lâon perçoit une rangĂ©e de plots alignĂ©s et serrĂ©e ou une tour de plots superposĂ©s (deux exemples dans lesquels les « contacts » perçus entre objets Ă trois dimensions englobent sans doute, mĂȘme dans la perception visuelle, un Ă©lĂ©ment tactilo-kinesthĂ©- sique traduit ou retraduit en visuel). Bref, rien ne permet dâexclure que, dans lâeffet de champ produit par un agrĂ©gat tel quâune ligne segmentĂ©e, la perception dâun tout divisĂ© en parties ne suppose un schĂšme de nature active (activitĂ© perceptive ou activitĂ© plus large), antĂ©rieurement construit, et auquel ce donnĂ© serait assimilĂ©.
[p. 94]La seconde remarque Ă faire est que ces dĂ©coupages ou regroupements en prĂ©infraclasses dus Ă lâactivitĂ© exploratrice ne sont pas eux-mĂȘmes exempts de dĂ©formations, de telle sorte que, tout en sâorientant dans la direction des opĂ©rations de partition et dâaddition partitive, ils demeurent nĂ©anmoins plus proches des effets de champ que de lâopĂ©ration proprement dite. Ces dĂ©formations sont encore de la mĂȘme forme que celles exprimĂ©es par les prop. 1 Ă 6, mais avec diminution des transformations non-compensĂ©es P sous lâinfluence de la dĂ©centration, ou coordination des centrations, dirigĂ©e par lâexploration.
Pour formuler ces effets de dĂ©coupage et de regroupements en tenant compte Ă la fois de leur aspect prĂ©opĂ©ratoire et des dĂ©formations quâils laissent subsister, nous pouvons dire que lâactivitĂ© exploratrice comporte deux opĂ©rateurs Op, lâun de dĂ©coupage (correspondant Ă lâopĂ©rarion infralogique de partition : â ), lâautre de regroupement (correspondant Ă lâopĂ©ration dâaddition partitive (+), mais que ces deux opĂ©rateurs ne sont point encore entiĂšrement rĂ©versibles et laissent subsister malgrĂ© n dĂ©centrations (Dt) une dĂ©formation P(Dt), soit :
(21) (Op +)--(Op-)±P(Dt)
Quant à la transformation non-compensée P(Dt) elle est néanmoins plus faible que ne le serait la moyenne 1 (S : n) des déformations P attachées à chaque centration (Cf), soit :
(22) P(nDt)Â <Â SP(nCt)Â : n
Il est seulement Ă noter que la dĂ©formation P(Dt) nâest pas un rĂ©sultat direct de la dĂ©centration (ni de n dĂ©centrations), mais elle constitue ce qui subsiste des effets de centrations malgrĂ© la dĂ©centration.
Ceci Ă©tant admis du point de vue de lâexploration et de ses effets sur les prĂ©infraclasses, on en trouve lâexact parallĂšle dans le domaine de cette autre activitĂ© perceptive quâest le transport avec ses variĂ©tĂ©s (transport spatio-temporel, transport temporel Ă sens unique, double transport ou « comparaison »), mais avec effet sur les relations. Il convient dâailleurs de rappeler que cette nouvelle activitĂ© perceptive nâest ordinairement pas sĂ©parĂ©e de la prĂ©cĂ©dente : lorsque lâon « explore » une configuration ou un ensemble de figures, on « transporte » plus ou moins activement sur lâĂ©lĂ©ment suivant ce quâon vient de percevoir sur le prĂ©cĂ©dent. Mais on peut transporter plus ou moins activement, et on
1 Somme algébrique S divisée par n centrations.
[p. 95]peut le faire trÚs activement sans exploration proprement dite (comme dans la comparaison entre deux tiges seulement avec un intervalle de 1 à 2 m).
En effet, de mĂȘme que lâexploration construit de nouvelles infraclasses par regroupements, le transport construit de nouvelles relations par liaison Ă distances croissantes.1 II faut bien dire, insistons-y, quâil les construit et non pas quâil se borne Ă les constater, car ces relations ne pourraient ĂȘtre perçues en une seule centration et rĂ©sultent donc effectivement dâune « mise en relation ». Or, Sâ A est mis en relation avec B sans que ces objets puissent ĂȘtre vus ensemble, il nâest pas plus justifiĂ© de dire que A est plus petit que B indĂ©pendamment de tout sujet pour les comparer que dâattribuer Ă A la valeur de 10 mm et Ă B de 12 mm indĂ©pendamment dâun mĂštre pour les mesurer : A et B sont ce quâils sont Ă titre de corps physiques, et ce quâils sont permet assurĂ©ment de les comparer ; mais ni cette comparaison ni les instruments de cette comparaison que sont les relations nâexistent indĂ©pendamment dâun sujet capable de relier ; (quant Ă la relation perçue en une seule centration, nous croyons dâailleurs quâil en est de mĂȘme, Ă cette seule diffĂ©rence prĂšs que la relation nâest point alors le produit dâune activitĂ© actuelle, mais dâun schĂ©matisme quâil est plus simple dâattribuer Ă des activitĂ©s perceptives antĂ©rieures que de se charger de lâhypothĂšse de schĂšmes innĂ©s ou dâune harmonie préétablie entre les Gestalt neuropsychologiques et les Gestalt physiques 2).
Cela dit, le transport engendre donc de nouvelles relations selon un opĂ©rateur additif que nous appellerons Op(â€) puisque ces relations peuvent sâenchaĂźner perceptivement (A comparĂ© Ă B et B Ă C, ce qui ne signifie pas quâil y aura alors infĂ©rence de A Ă C, mais comparaison directe Ă©ventuelle entre eux, mais ce qui nâexclut dâailleurs pas la possibilitĂ© dâanticipations prĂ©- infĂ©rentielles). Or, ici Ă nouveau, lâopĂ©rateur inverse (avec la signification dâorientĂ© dans la direction rĂ©ciproque) ne sera pas son inverse strict, les transports temporels aboutissant en particulier Ă des effets bien distincts en ordre ascendant et en ordre descendant. On aura donc, de façon gĂ©nĂ©rale :
(23) (Op^)Â =Â -(Op^)Â +Â P(Tp)+P(Dt)
1 Et si lâon dĂ©place les objets devant le regard fixĂ© au lieu que le regard se dĂ©place dâun objet Ă un autre, on substitue simplement un transport temporel au transport spatial sans exclure pour autant lâactivitĂ© perceptive du sujet.
2 II reste assurĂ©ment lâhypothĂšse rĂ©aliste, mais elle ne simplifie les problĂšmes quâĂ la condition de les supprimer, nous voulons dire par lĂ Ă les retrancher du champ de la psychologie pour les renvoyer Ă la physique, laquelle nâen a que faireâŠ
[p. 96]Nous supposons, comme on le voit, lâintervention possible de deux transformations non compensĂ©es : P(Tp) liĂ©e au transport (Tp) et P(Dt) en tant quâeffet rĂ©siduel des effets de centration subsistant Ă travers la dĂ©centration (Df). La dĂ©formation due au transport (et qui nâintervenait pas dans lâexploration comme telle) est due au fait que, au cours du mouvement oculaire conduisant dâun objet A Ă un objet B Ă©loignĂ©, lâimpression laissĂ©e par A (et dont nous ne connaissons pas la nature) peut donner lieu Ă une surestimation ou Ă une dĂ©valuation au cours du transport mĂȘme. Quant Ă la dĂ©formation P(Dt) elle peut conduire Ă des illusions trĂšs apprĂ©ciables quâignorent les effets de champ : en mettant en relations des Ă©lĂ©ments Ă©loignĂ©s les uns des autres, qui seraient restĂ©s indĂ©pendants sans le transport, celui-ci provoque parfois des effets de contraste ou dâĂ©galisation illusoire obĂ©issant Ă un mĂ©canisme analogue aux actions de centration, comme si le transport avait pour rĂ©sultat de fusionner en un mĂȘme champ ces Ă©lĂ©ments sĂ©parĂ©s. On parle en ce cas dâillusions « secondaires » pour les distinguer des illusions primaires, et leur caractĂšre gĂ©nĂ©tique distinctif est quâelles augmentent avec le dĂ©veloppement au lieu de sâaffaiblir comme ces derniĂšres. Elles augmentent, en effet, avec lâĂąge puisquâelles sont le rĂ©sultat indirect des activitĂ©s perceptives, lesquelles se dĂ©veloppent elles-mĂȘmes au cours de la croissance : mais elles nâen constituent que le rĂ©sultat indirect, ou par choc en retour, et non pas direct, et cela selon le schĂ©ma que nous venons de rappeler. Câest pourquoi nous inscrivons la dĂ©formation P(Dt) dans la prop. 23, en plus de la dĂ©formation P(Tp), car elles sont bien distinctes lâune de lâautre.
Encore irrĂ©versibles, malgrĂ© leur caractĂšre dâĂ©bauches opĂ©ratoires, les opĂ©rateurs 21 et 23 ne donnent pas non plus lieu Ă des compositions associatives (la non-associativitĂ©, au sens logique du terme, de la perception est encore Ă©vidente au niveau de lâactivitĂ© perceptive, puisquâun rĂ©sultat donnĂ© est toujours en partie fonction du chemin parcouru pour lâatteindre 1) ; il ne sây ajoute pas davantage de transitivitĂ© des emboĂźtements ou relations, sauf intervention dâanticipations prĂ©infĂ©rentielles au sens que nous indiquerons plus loin. Nous sommes donc encore fort Ă©loignĂ©s dâun isomorphisme complet avec lâalgĂšbre de Boole.
1 DâoĂč le fait quâune mesure perceptive est toujours relative Ă la mĂ©thode employĂ©e : les mĂ©thodes concentrique, constante, polarisĂ©es (mĂ©thode des limites), etc., donnent des rĂ©sultats distincts en fonction de la sĂ©rie non associative des transports temporels en Jeu.
[p. 97]Mais, aux opérateurs additifs précédents, il faut ajouter maintenant les opérateurs multiplicatifs en jeu dans les « transpositions » simples et dans ces sortes de transpositions renversées grùce auxquelles sont perçues les symétries activement découvertes.
Nous appellerons transpositions (Tr) les transports consistant Ă reporter non pas simplement la grandeur ou la couleur, etc., dâun Ă©lĂ©ment sur celles dâun autre Ă distance variĂ©es, mais Ă reporter sur une seconde figure un ensemble de relations perçues sur une premiĂšre. Les transpositions aboutissent ainsi Ă la perception de « similitudes », en un sens voisin duquel on emploie ce terme en logique ou en gĂ©omĂ©trie : on percevra, par exemple, la similitude de deux triangles ou de deux Ă©toiles malgrĂ© leurs diffĂ©rences de dimensions ou dâorientation, etc. Il est donc clair que la transposition constitue une mise en correspondance des parties des figures comparĂ©es ainsi que des relations, et quâelle reprĂ©sente par le fait mĂȘme une prĂ©opĂ©ration de nature multiplicative et non plus seulement additive (bien quâon puisse considĂ©rer aussi naturellement une transposition de simples diffĂ©rences qui sera alors de nature additive). Mais cette transposition multiplicative comporte Ă son tour des erreurs ou dĂ©formations possibles, liĂ©es Ă la comparaison. Quelques sondages dĂ©jĂ effectuĂ©s donnent Ă penser que cette erreur diminue avec lâĂąge, mais nous sommes encore mal renseignĂ©s sur cet aspect gĂ©nĂ©tique de la transposition multiplicative, et ne la formulerons donc pas.
Nous sommes encore moins renseignĂ©s sur lâĂ©volution de la symĂ©trie, actuellement Ă lâĂ©tude,1 et qui consiste Ă transposer les relations en inversant leur ordre (comme dans la suite : CBAABC). Ce fait montre que si lâopĂ©rateur multiplicatif de transposition ne comporte pas dâinverse dans le sens de lâannulation (ce qui serait la « division » ou « abstraction », du point de vue logique), il en comporte prĂ©cisĂ©ment dans le sens de la rĂ©ciprocitĂ© (ou inversion de lâordre).
La symĂ©trie comme la transposition simple soulĂšvent, dâautre part, dâune façon particuliĂšrement aiguĂ« la question des relations entre le schĂ©matisme statique des effets de champ et lâactivitĂ© perceptive prĂ©opĂ©ratoire. On peut, en effet, parler dâune transposition interne propre aux figures isolĂ©es (transposition des parties et relations intĂ©rieures Ă la figure) et la symĂ©trie est considĂ©rĂ©e par les gestaltistes comme un facteur fonda-
1 M. Pierre Greco a entrepris lâa-alyse des relations entre les symĂ©tries perceptives et les rĂ©ciprocitĂ©s opĂ©ratoires.
[p. 98]mental de la bonne forme. Mais il nây a pas de doute que transpositions et symĂ©tries correspondent Ă des activitĂ©s rĂ©elles dĂšs quâil y a comparaison Ă certaines distances (ou Ă lâintĂ©rieur de figures dâune certaine dimension). La question se pose alors, comme en tant dâautre cas, de savoir si le schĂ©matisme statique des transpositions ou symĂ©tries internes est un produit dâactivitĂ©s antĂ©rieures ou si les activitĂ©s dont nous traitons maintenant ne sont quâune extension dynamique de « Gestalt » préétablies.
Une autre activitĂ© perceptive, Ă opĂ©rateur multiplicatif Ă©galement mais sur laquelle nous sommes mieux renseignĂ©s, fournit par contre des documents intĂ©ressants Ă cet Ă©gard en mĂȘme temps quâau sujet des difficultĂ©s perceptives dâinversion propres aux compositions multiplicatives : câest lâactivitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rence spatiale, source des coordonnĂ©es de lâespace perceptif.
Lorsque lâon fait comparer les longueurs dâune verticale et dâune oblique, Ă quelques cm. lâune de lâautre, Ă des enfants et Ă des adultes, comme nous avons suggĂ©rĂ© jadis Ă H. Wursten de lâanalyser,1 on sâaperçoit que lâerreur augmente avec lâĂąge au lieu de diminuer. Dâautre part, P. Fraisse a montrĂ© quâau tachistoscope cette erreur demeure constante au cours du dĂ©veloppement (faute dâintervention des mouvements oculaires).2 Ces deux indices rĂ©unis montrent donc quâil sâagit bien dâactivitĂ©s perceptives. Or, lâon retrouve une erreur croissant avec lâĂąge dans tous les domaines oĂč intervient la structuration de lâespace perceptif en fonction des rĂ©fĂ©rences ou des coordonnĂ©es : surestimation des verticales par opposition aux horizontales, comparaisons entre verticales deux Ă deux ou entre obliques deux Ă deux, surestimation des Ă©lĂ©ments situĂ©s dans la partie supĂ©rieure du champ, etc., et ces faits donnent ainsi Ă supposer quâil sâagit, non seulement dâerreurs « secondaires » dues aux activitĂ©s perceptives, mais encore dâune sĂ©dimentation progressive, sous forme de schĂ©matisme statique Ă lâintĂ©rieur des champs, de ces divers rĂ©sultats (sources dâerreurs comme de comparaisons plus objectives) produits par les activitĂ©s en question.
Cela rappelé, il est clair que de telles activités comportent un opérateur multiplicatif (ou isomorphisme partiel avec la multiplication logique et non pas, bien entendu, avec la multi-
1 H. Wursten, LâĂ©volution des comparaisons de longueur de lâenfant d lâadulte, Arch. de Psychol., Rech. IX.
2 p. Fraisse et P. Vautrey, The influence of ùge, Sex a. specialized training on the vertical-horizontal illusion, Quart, exp. Psychol., 8 (1956), p. 114-120.
[p. 99]plication numĂ©rique), puisque la mise en rĂ©fĂ©rence, en quoi elles consistent, suppose la considĂ©ration de deux ou de trois dimensions Ă la fois : lâhorizontale, la verticale et la profondeur. Nous pouvons donc parler dâun opĂ©rateur Op(ĂDi) en dĂ©signant par Di les dimensions considĂ©rĂ©es. Mais, chose trĂšs intĂ©ressante du point de vue des diffĂ©rences entre la perception et les opĂ©rations intellectuelles, lâinversion perceptive de cet opĂ©rateur donne lieu Ă des difficultĂ©s systĂ©matiques. En effet, lâinverse dâune multiplication logique est une « abstraction », qui revient Ă Ă©carter en pensĂ©e lâune des deux relations ou classes multipliĂ©es entre elles : par exemple, si un point est dĂ©terminĂ© par les valeurs dâune fonction /(x, y) en un systĂšme de coordonnĂ©es, il ne le sera plus que par f(x) si lâon fait abstraction de y. Or, perceptivement, lorsquâun adulte compare une oblique Ă une verticale, il essaie prĂ©cisĂ©ment de redresser lâoblique comme si elle Ă©tait verticale Ă©galement, et, sâil y parvenait par de simples « transports » se rendant indĂ©pendants du systĂšme de rĂ©fĂ©rence, la comparaison deviendrait facile : mais câest bien ce quâil nâarrive pas Ă faire, tandis quâun enfant de 5-7 ans qui ne tient pas compte des inclinaisons, donc des coordonnĂ©es (et Ă©value trĂšs mal ces inclinaisons si on fait porter sur elles la mesure), estime beaucoup plus facilement les longueurs dâune verticale et dâune oblique parce quâil tient moins compte de leur situation dans lâespace Ă deux dimensions. Mais on ne peut pas dire que cet enfant fasse alors « abstraction » de lâune des deux dimensions ou directions de cet espace, puisquâil nâa prĂ©cisĂ©ment pas effectuĂ© (ou beaucoup moins) la « coordination » entre deux, donc la multiplication perceptive des directions en fonction des rĂ©fĂ©rences.
En bref, il nous faut considĂ©rer la structuration perceptive de lâespace selon des coordonnĂ©es comme liĂ©e Ă un opĂ©rateur (multiplicatif), puisquâil y a activitĂ©, mais une fois de plus il nous faut constater que lâinversion nâest alors perceptivement possible que jusquâĂ un faible degrĂ© et que cette inversion sâaccompagne donc dâune transformation non compensĂ©e :
(24) Op(ĂDi) =Â : [Op(: Di)]Â +Â P(DĂŻ)
oĂč P(Di) est lâerreur rĂ©sultant de la difficultĂ© de « faire abstraction (:) » de lâune ou de deux des dimensions (Di) de lâespace.
Il est frappant de constater combien ces mĂȘmes considĂ©rations sâappliquent Ă la structure de prĂ©opĂ©rations des fameuses constances perceptives, qui elles aussi sont de nature multiplicative et elles aussi donnent lieu Ă des difficultĂ©s systĂ©matiques
[p. 100]lorsque le sujet cherche Ă faire abstraction de lâun des deux caractĂšres multipliĂ©s entre eux.
Lâestimation perceptive de la grandeur rĂ©elle (Gr) dâun objet Ă distance dĂ©pend par exemple Ă la fois de sa grandeur apparente (Ga) et de la distance (Ds), ce que nous pouvons Ă©crire dans la proposition suivante (oĂč le signe X indique la multiplication des relations) :
(25) Gr = G a X Ds = GaDs+P
Mais, comme nous y avons souvent insistĂ©, cette constance nâest presque jamais exacte, parce que, si lâenfant sous-estime la grandeur en profondeur, lâadulte la surestime en moyenne, selon une « surconstance » qui atteste le caractĂšre de rĂ©gulation dâun tel ajustement. Il est donc clair que le produit relatif en jeu dans la prop. 25 nâest pas opĂ©ratoire et câest pourquoi il faut y adjoindre la dĂ©formation P. Mais quelle est la nature de cette derniĂšre ? Câest ce que lâon saisit mieux en examinant lâinversion, ou plutĂŽt la difficultĂ© de lâinversion du produit (26). En effet, si lâon fait apprĂ©cier aux sujets la grandeur apparente et non plus rĂ©elle de lâobjet Ă distance, on sâaperçoit que les petits, dont la constance est moins bonne, donnent une meilleure estimation de cette grandeur projective, tandis que lâadulte, qui prĂ©sente une surconstance, surestime beaucoup trop la grandeur apparente. Il est donc clair que lâadulte ne parvient pas Ă se dĂ©tacher de la grandeur rĂ©elle, ce que lâon peut exprimer en termes de difficultĂ© dâabstraction, de la maniĂšre suivante :
(26) Ga = (Ga Ds : Ds)+P(Gr)
Autrement dit la grandeur rĂ©elle GaDs forme pour le sujet un tout difficilement dissociable au sein duquel il lui est malaisĂ© de retrouver la grandeur apparente. Pour atteindre celle-ci il faudrait, en effet, « faire abstraction » de la distance, câest-Ă - dire projeter la grandeur apparente sur le « tableau » visuel proche du sujet (comme fait le dessinateur qui mesure cette grandeur apparente au moyen dâun crayon vertical situĂ© prĂšs dâun Ćil, lâautre Ă©tant fermĂ©). Or, câest prĂ©cisĂ©ment ce Ă quoi le sujet ne parvient pas complĂštement : il perçoit simultanĂ©ment une grandeur apparente (non Ă©gale Ă la grandeur projective gĂ©omĂ©trique, mais surestimĂ©e en fonction de la grandeur rĂ©elle), la distance (Ă©galement surestimĂ©e dâailleurs) et leur produit en un tout indissociable, faute de rĂ©versibilitĂ© suffisante de lâopĂ©rateur perceptif (26). DâoĂč lâerreur P(Gr) due au primat du produit eu Ă©gard Ă ses composantes.
[p. 101]Il ne faut donc pas sâattendre Ă ce que des mesures sĂ©parĂ©es de lâĂ©valuation de la grandeur apparente, de lâestimation de la distance, et de celle de la grandeur rĂ©elle aboutissent Ă des rĂ©sultats cohĂ©rents du point de vue de la prop. 25. La raison en est que pour faire ces mesures on demande au sujet une « abstraction » perceptive dont il nâest pas capable, car nous constatons quâil nâexiste pas de telles abstractions au mĂȘme titre que les prĂ©opĂ©rations multiplicatives auxquelles elles devraient correspondre : le sujet perçoit un produit sans pouvoir dissocier le multiplicateur du multiplicande, et nous ne pouvons donc pas atteindre ceux-ci Ă lâĂ©tat pur.1
Ces considĂ©rations valent aussi pour la constance de la forme (produit de la forme apparente et de la semi-rotation par rapport Ă la perspective normale), pour celle des couleurs (produit de la couleur apparente et de lâĂ©clairement), pour celle de lâintensitĂ© du son (produit de son apparent par la distance), etc.
Il nous resterait enfin Ă parler de la causalitĂ© perceptive, sorte de constance mais non-statique et portant sur le mouvement transmis de lâagent au patient. Si lâon dĂ©signe par M(A) le mouvement de lâagent A jusquâĂ lâimpact et par M(B) celui du patient B aprĂšs lâimpact, par F(A) les impressions de poussĂ©e, choc, etc. de A sur B et par R(B) lâimpression que donne B dâĂȘtre plus ou moins facilement ou difficilement dĂ©placĂ© (« rĂ©sistance » Ă titre dâimpression inversement proportionnelle Ă la vitesse relative de B par rapport Ă A), on peut voir dans lâimpression causale la rĂ©sultante dâune composition consistant en une double rĂ©ciprocitĂ© ou compensation : celle des M, donc du mouvement gagnĂ© par B et perdu par A (sauf dans lâimpression dâ« entraĂźnement » oĂč M(A) ne se perd pas, mais oĂč F(A) lâemporte considĂ©rablement sur RB) ; et celle des F et R, soit :
(27) M(A)+F(A)Â =Â M(B)+R(B)
oĂč (=) reprĂ©sente une Ă©galitĂ© approchĂ©e.
Il y a donc isomorphisme partiel entre la causalitĂ© perceptive et la causalitĂ© opĂ©ratoire, le caractĂšre affaibli de cet isomorphisme Ă©tant dĂ» aux multiples transformations non compensĂ©es qui subsistent dans lâĂ©galitĂ© approximative (27).
Notons maintenant que si aucune de ces compositions 21 Ă 27, nâĂ©tant entiĂšrement rĂ©versible donc opĂ©ratoire, ne peut donner lieu Ă des infĂ©rences proprement dĂ©ductives, toutes peuvent
1 Sauf naturellement pour la dlstan-e lorsquâelle est Ă©valuĂ©e sans ĂȘtre mise en relation avec la grandeur de lâobjet distant.
t
[p. 102]sâaccompagner dâanticipations qui favorisent la formation de prĂ©infĂ©rences probabilistes de variĂ©tĂ©s diverses.
On peut considĂ©rer lâanticipation comme une activitĂ© perceptive particuliĂšre, mais on peut aussi la rattacher Ă chacune des prĂ©cĂ©dentes puisque, comme on vient de le dire, elle les prolonge toutes. En effet, dĂšs lâexploration on peut, en fonction dâindices variĂ©s, sâattendre Ă percevoir telle ou telle forme, ce que confirme ou infirme une analyse ultĂ©rieure plus attentive (ces anticipations sont courantes pour les formes dites significatives, comme lorsque lâon cherche une plante ou un insecte rares, quâon croit reconnaĂźtre en chaque objet analogue). Le transport spatiotemporel conduit Ă lâanticipation dĂšs quâayant perçu une Ă©galitĂ© ou une diffĂ©rence lors du premier transport dâun objet A sur un objet B, on sâattend Ă le retrouver en continuant la comparaison. En cas de prĂ©sentations orientĂ©es cette anticipation peut aboutir Ă une prĂ©vision du sens de la variation (A<B<C<âŠ) et ce fait joue un rĂŽle bien connu dans certains transports temporels (mĂ©thode des limites). Lors de prĂ©sentations successives du mĂȘme dispositif, le transport temporel conduit Ă une anticipation assez systĂ©matique pour produire certaines illusions comme lâeffet Usnadze (trois prĂ©sentations de 2 cercles de 20 et 28 mm. de diamĂštre, puis prĂ©sentation de deux cercles de 24 mm. dont lâun est alors surestimĂ© et lâautre dĂ©valuĂ©). Les transpositions et symĂ©tries donnent lieu aux mĂȘmes anticipations. Enfin les systĂšmes de rĂ©fĂ©rences et les constances sont lâoccasion dâanticipations plus actives encore (les prĂ©cĂ©dentes le sont dĂ©jĂ puisquâelles augmentent systĂ©matiquement avec le dĂ©veloppement) : on a tendance, par exemple, Ă redresser une droite, inclinĂ©e, pour en Ă©valuer la longueur, ou Ă redresser un cube vu de 3/4 pour le percevoir dans une position plus normale.
Or, ces anticipations entraĂźnent naturellement la formation de prĂ©infĂ©rences puisquâelles conduisent Ă dĂ©passer les Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s a en escomptant soit simplement leur permanence ou leur rĂ©apparition, soit lâapparition de nouveaux Ă©lĂ©ments mais conformes Ă une loi (par exemple de variation A<B<C<âŠ) suggĂ©rĂ©e par les Ă©lĂ©ments a. Lâanticipation provoque donc la constitution de schĂšmes et ceux-ci permettent alors lâintervention de prĂ©infĂ©rences dans la mesure oĂč les Ă©lĂ©ments a donnĂ©s sont reliĂ©s Ă des Ă©lĂ©ments b du schĂšme pour aboutir au rĂ©sultat escomptĂ© c. Câest ce qui nous reste Ă examiner.
§ 7. Les prĂ©infĂ©rences du niveau III et le problĂšme de lâabstraction comme critĂšre des frontiĂšres entre la perception et la reprĂ©sentationđ
Les prĂ©infĂ©rences rendues possibles par les activitĂ©s perceptives ne dĂ©pendent dâailleurs pas toutes de telles anticipations, mais plus gĂ©nĂ©ralement des schĂšmes, dont ceux qui sont engendrĂ©s par les anticipations perceptives ne constituent quâune espĂšce parmi dâautres.
Le caractĂšre le plus gĂ©nĂ©ral de ces prĂ©infĂ©rences dĂ©passant les effets de champ est sans doute que les Ă©lĂ©ments donnĂ©s physiquement a sont deux sortes, α1 et a2, les a1 Ă©tant perçus ou pouvant ĂȘtre perçus indĂ©pendamment des activitĂ©s perceptives considĂ©rĂ©s et les a2 Ă©tant au contraire perçus en fonction de telles activitĂ©s actuelles. Par exemple, dans une configuration comportant des Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence Ă©loignĂ©s des objets sur lesquels porte lâestimation perceptive les a1 seront les objets de telle figure dont il sâagit dâestimer la position, les grandeurs, etc., et les a2 seront les Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence qui ne sont pas perçus si le sujet ne cherche pas les mises en rĂ©fĂ©rence, mais le sont sâil recherche activement de telles rĂ©fĂ©rences ou si en raison dâactivitĂ©s antĂ©rieures il les perçoit rapidement. De mĂȘme dans les configurations sĂ©riales Ă©tudiĂ©es dans le chapitre suivant de ce fascicule, les α1 sont les secteurs Ă comparer et les a2 la figure dâensemble ou la courbe des sommets, figure que les jeunes sujets nĂ©gligent et qui dĂšs 8-9 ans est perçue Ă titre de fil conducteur des estimations.
Or, il est clair que le recours aux Ă©lĂ©ments a2 tĂ©moigne de lâintervention soit dâun schĂšme en voie de construction sous lâinfluence dâactivitĂ©s perceptives actuelles (et notamment de leur caractĂšre tĂŽt ou tard anticipateur), soit dâun schĂšme construit antĂ©rieurement et appliquĂ© Ă la situation prĂ©sente. Le propre des prĂ©infĂ©rences liĂ©es aux activitĂ©s perceptives sera donc dâutiliser des Ă©lĂ©ments b, appartenant Ă ce schĂšme, et cela soit dĂ©jĂ dans le passage des Ă©lĂ©ments a1 aux Ă©lĂ©ments a2, soit dans le passage des Ă©lĂ©ments (α1+α2) au rĂ©sultat c. Le caractĂšre commun de telles infĂ©rences, que nous appellerons globalement prĂ©infĂ©rences de niveau III, sera donc de comporter les Ă©lĂ©ments suivants :
(28) Niveau III : (α1+α2+â)âc
oĂč ai = les Ă©lĂ©ments immĂ©diatement perçus, α2 = les Ă©lĂ©ments
[p. 104]perçus grĂące aux activitĂ©s perceptives considĂ©rĂ©es, b = le schĂšme construit ou utilisĂ© par ces activitĂ©s ; oĂč les rĂ©unions ^Îč+Ï2+0 peuvent ĂȘtre effectuĂ©es dans lâordre Ï1+â +α2 Ξu ÏÎč + fl2Ă·â ou encore (a1 + bl) + (a2+b2) si les b sont de deux sortes ; et oĂč le signe â signifie « entraĂźne » (en vertu dâune prĂ©implication).
Mais il est clair que ce niveau III peut comporter de nombreuses variĂ©tĂ©s (que nous ne cherchons pas Ă classer, faute de donnĂ©es expĂ©rimentales suffisantes). En effet, dans la mesure oĂč les activitĂ©s perceptives ne sont pas instantanĂ©es, et oĂč notamment les Ă©lĂ©ments ax et a, ne sont pas perçus simultanĂ©ment, un dĂ©but de diffĂ©renciation peut sâesquisser entre les diverses donnĂ©es (ax et a2, dâune part, et les donnĂ©es schĂ©matiques b, dâautre part) et la rĂ©sultante c de la prĂ©infĂ©rence, câest- Ă -dire que cette rĂ©sultante nâest plus toujours perçue en mĂȘme temps que les (a+b), mais parfois avec un petit dĂ©calage temporel. Il en rĂ©sulte que les prĂ©infĂ©rences de niveau 111 semblent parfois sâacheminer dans la direction des infĂ©rences proprement dites. On peut faire des remarques analogues du point de vue de lâabstraction et des modes nĂ©cessaires de composition (composition sĂ©riale, dĂ©buts de transitivitĂ©, etc.), mais la question reste ouverte de savoir si ces trois caractĂšres diffĂ©rentiels qui opposent les prĂ©infĂ©rences aux infĂ©rences proprement dites se modifient nĂ©cessairement de façon synchronique.
Câest de lâabstraction quâil nous faut partir, car cette propriĂ©tĂ© semble constituer le critĂšre le plus clair pour distinguer la perception de la reprĂ©sentation. La pensĂ©e reprĂ©sentative est, en effet, libre dâabstraire Ă sa guise un caractĂšre de lâobjet pour raisonner sur lui en nĂ©gligeant les autres. La perception, au contraire, est bien obligĂ©e de tout embrasser simultanĂ©ment faute de pouvoir retenir certains Ă©lĂ©ments ou relations en Ă©cartant les autres : chacun sait par exemple, quâen faisant Ă©valuer une longueur sur une figure (mettons la fig. 2), on doit tenir compte de lâĂ©paisseur et de la teinte des traits, de la couleur du papier, des dimensions du cadre (et notamment des espaces vides entre la figure et les frontiĂšres du papier), des distances, de lâĂ©clairement, etc., etc.
Une bonne illustration des services que peut rendre ce critĂšre est celle des deux horizontales de 5 cm., dĂ©calĂ©es de 2-3 cm. dans le sens de leur longueur (et de 1 ou 3 cm. en hauteur), qui nous ont servi, avec S. Taponier, Ă comparer les rĂ©actions perceptives des enfants de 8-11 ans Ă leur attitude envers le problĂšme (reprĂ©sentatif) de la conservation de la longueur (Ă 5 ans le 85 â et Ă 8 ans le 30 % encore des enfants pensent
[p. 105]que quand deux rĂšgles ont Ă©tĂ© vues Ă©gales, celle qui dĂ©passe lâautre, aprĂšs dĂ©placement, est devenue « plus longue »), Or, il sâest trouvĂ© quâil nây a aucun rapport entre la non-conservation reprĂ©sentative et lâestimation perceptive : les petits de 5 ans Ă©valuent aussi bien et en moyenne mieux que les grands les deux horizontales dĂ©calĂ©es dessinĂ©es sur un carton ! Du point de vue de lâabstraction la situation est alors la suivante. Lorsque lâenfant raisonne (reprĂ©sentation), il ne considĂšre quâun seul dĂ©passement (en gĂ©nĂ©ral dans le sens du parcours, quand il y a eu dĂ©placement) et nĂ©glige lâautre par abstraction : il juge alors de la longueur par ce seul dĂ©passement, donc par lâordre des points dâarrivĂ©e, en vertu dâune infĂ©rence fausse mais explicable par le primat de la reprĂ©sentation topologique en opposition avec la mĂ©trique (plus loin = plus long). Au contraire lorsque le mĂȘme enfant se borne Ă percevoir (sans raisonner sur des mobiles quâon a dĂ©placĂ©s aprĂšs superposition), il ne peut faire abstraction de rien, il « voit » les deux dĂ©passements sans pouvoir en nĂ©gliger un, et il estime les longueurs dâautant plus correctement quâil nâest pas gĂȘnĂ© par lâorientation oblique de la prĂ©sentation (faute dâactivitĂ© perceptive de mise en rĂ©fĂ©rence : cf. prop. 24).
Cette absence dâabstraction dans le domaine perceptif est mise en Ă©vidence par nos formulations des compositions multiplicatives dues aux activitĂ©s perceptives (prop. 24 Ă 26). Du point de vue logique, en effet, lâabstraction peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une opĂ©ration, qui est alors lâinverse de la multiplication : soit le produit x y, on a alors xy :y=x, câest-Ă -dire « x y, abstraction faite de y, Ă©quivaut Ă x ». Or nous avons constatĂ© que, dans les cas oĂč la perception parvient Ă une composition multiplicative (systĂšmes de coordonnĂ©es perceptives et constantes), elle nâest prĂ©cisĂ©ment pas capable de lâopĂ©ration inverse, câest-Ă -dire, en lâespĂšce, de considĂ©rer une oblique comme une verticale en faisant abstraction de lâautre composante, donc de lâensemble des rĂ©fĂ©rences, ou de considĂ©rer la grandeur apparente en faisant abstraction de la distance, donc de la grandeur rĂ©elle, etc.
En bref, la perception ignore lâabstraction, parce quâelle englobe ou tout ce qui est perceptible dans une situation donnĂ©e, ou rien. En certaines situations, elle semble parvenir cependant Ă nĂ©gliger systĂ©matiquement certains des caractĂšres de lâobjet : un anneau interrompu est par exemple perçu comme un cercle, au tachistoscope. Mais câest quâalors il y a « masquage » de la lacune sous lâinfluence de la prĂ©gnance de la bonne forme. Or, un masquage nâest pas une abstraction et nâen constitue
[p. 106]nullement la forme Ă©lĂ©mentaire, car, dans lâabstraction, rien nâest masquĂ© et ce qui est nĂ©gligĂ© reste parfaitement accessible.
Notons maintenant que si nous nâavons pas rencontrĂ©, dans le domaine perceptif, de compositions transitives (la transitivitĂ© Ă©tant sans doute la plus simple des formes nĂ©cessaires de composition infĂ©rentielle), la raison en est prĂ©cisĂ©ment quâil nây a pas dâabstractions perceptives. En effet, pour infĂ©rer dĂ©ducti- vement A<C de A<B et B<C (ou A = C de A = B et B = C), il faut psychologiquement : (1) ne pas percevoir simultanĂ©ment A et C, sinon il nây a plus dâinfĂ©rence, mais une simple constatation ; (2) retenir les deux relations (A<ou =B) et (B< ou =C) en tant que relations (que ce soit par image mentale, mĂ©moire verbale ou en les Ă©crivant), câest-Ă -dire conserver lâune des deux en dehors de son contexte perceptif et la coordonner avec la seconde (que celle-ci soit encore perçue ou dĂ©jĂ symbolisĂ©e). Or, il est clair que ces deux conditions exigent prĂ©cisĂ©ment ce quâimplique lâabstraction : de parvenir Ă extraire du contexte perceptif certaines donnĂ©es pouvant ĂȘtre coordonnĂ©es dâune maniĂšre non perceptive (sans parler de lâabstraction des propriĂ©tĂ©s non perceptibles, mais confĂ©rĂ©es par lâaction aux objets.
Cela Ă©tant, il semble donc que nous nous trouvions en possession de deux critĂšres parfaitement nets pour distinguer la perception de la reprĂ©sentation, et, par le fait mĂȘme, les prĂ©infĂ©rences des infĂ©rences proprement dites. Mais la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique a ceci dâadmirable quâelle rĂ©serve toujours des surprises Ă ceux qui lâemploient, et que les dichotomies les plus tranchĂ©es laissent toujours la place Ă un tertium quid quand on les examine sous lâangle du dĂ©veloppement. Si nous nous croyons en Ă©tat de dissocier la perception et la reprĂ©sentation, il nous faut donc ajouter aussitĂŽt que nos deux critĂšres, parfaitement suffisants lorsquâil sâagit de comparer des niveaux non contigus, se heurtent nĂ©anmoins Ă la difficultĂ© suivante : il existe sans doute une sĂ©rie dâĂ©tats intermĂ©diaires entre ces deux domaines et nous en connaissons certains que nous dĂ©crirons aux § § 4 et 5 du chapitre suivant de ce volume.
Contentons-nous pour lâinstant de noter que, sâil nây a ni abstraction, ni transitivitĂ© dans les compositions prĂ©cĂ©dentes 21 Ă 28, ces compositions en sont cependant plus proches que celles des effets de champ, du fait mĂȘme que les activitĂ©s perceptives sont plus mobiles. Câest ainsi que les transpositions anticipatrices se rapprochent souvent dâassez prĂšs dâune transitivitĂ© quand elles portent sur des effets sĂ©riaux. Quant aux compositions multiplicatives, lâĂ©ducation parvient Ă dĂ©velopper
[p. 107]lâabstraction, au sens de la dissociation des composantes, lĂ oĂč Ă©choue la perception immĂ©diate : on peut ainsi sâexercer Ă percevoir la grandeur apparente jusquâĂ faire abstraction de la grandeur rĂ©elle, et les dessinateurs y rĂ©ussissent fort bien.
§ 8. Perception, logique et connaissanceđ
Parvenus au terme de cette recherche des isomorphismes partiels entre les structures perceptives et les structures opĂ©ratoires, nous pouvons conclure que, si partiels que soient ces isomorphismes, comme on devait sây attendre, ils nâen sont pas moins beaucoup plus systĂ©matiques quâon nâaurait pu le prĂ©voir. Câest le cas Ă trois points de vue au moins : la distinction des classes et des relations, celle des deux formes fondamentales de rĂ©versibilitĂ© (inversion et rĂ©ciprocitĂ©), et celle des Ă©lĂ©ments sur lesquels portent les opĂ©rations et de ces opĂ©rations elles- mĂȘmes.
Il est tout dâabord frappant de retrouver dans le domaine perceptif la mĂȘme distinction qui sâimpose, sur le terrain reprĂ©sentatif, entre les relations qui dĂ©terminent la comprĂ©hension 1 des concepts, et les classes qui en constituent lâextension. Dans le domaine perceptif, oĂč il nây a ni concepts ni jugements, on est pourtant en prĂ©sence dâagrĂ©gats divers qui ont aussi des qualitĂ©s (comprĂ©hension) et une extension : or ici encore, la « comprĂ©hension » correspond Ă des relations, et lâextension, non pas Ă des classes indĂ©pendantes de la disposition spatiale des Ă©lĂ©ments, mais Ă des « infraclasses » de structure semblable, Ă la diffĂ©rence prĂšs de lâintervention du continu. De plus, non seulement une telle dualitĂ© sâimpose malgrĂ© le caractĂšre prĂ©logique ou prĂ©opĂ©ratoire de la perception, mais encore, comme on lâa vu, elle se retrouve avec un parallĂ©lisme frappant dans le dĂ©tail des dĂ©formations auxquelles donne lieu la perception : composition non-additive (prop. 1-2 ou 4-5 et 14), non-identitĂ© des Ă©lĂ©ments dâinfraclasses ou des termes de relations (prop. 3 ou 6 et 15), irrĂ©versibilitĂ© (prop. 8-8 â* et 16-16bâ, voir aussi 17-17 Ï*â)Îč rĂ©gulations (9 et 18), etc. La dualitĂ© rĂ©apparaĂźt enfin entre les prĂ©opĂ©rations de dĂ©coupages et regroupements pour les infraclasses (prop. 21) et dâenchaĂźnements de relations (prop. 23), etc. ; et nous aurions pu lâindiquer Ă propos des prĂ©opĂ©rations de caractĂšre multiplicatif.
1 Car les « prĂ©dicats » ne sont encore psychologiquement que des relations. « Cet arbre est vert » signifie ou bien « de la mĂȘme couleur que x, y, etc. » (donc « co-vert ») ou « plus (ou moins) vert que⊠etc. ».
[p. 108]En second lieu, il existe sur le plan opĂ©ratoire deux formes complĂ©mentaires de rĂ©versibilité : lâinversion au sens de la nĂ©gation conduisant Ă lâannulation (Aâ 4 = 0) et la rĂ©ciprocitĂ© ou inversion de lâordre (A = B identique Ă B = A ; A<B non identique Ă B<A mais identique Ă B>A). Or, il est frappant de constater que la perception, qui nâest prĂ©cisĂ©ment pas rĂ©versible, prĂ©sente deux et non pas une seule forme indiffĂ©renciĂ©e dâirrĂ©versibilité : celle qui constitue le fondement de la composition non-additive des infraclasses (prop. 3 et 6) et qui relĂšve comme telle de la non-compensation entre lâaddition et la soustraction, donc de lâinversion ; et celle qui constitue le fondement du caractĂšre dĂ©formant des compositions de relations (prop. 16 et 16 b,â), relevant ainsi de lâirrĂ©ciprocitĂ©.
Enfin, il est remarquable de retrouver, dans la perception, avec la distinction des effets de champ et des activitĂ©s perceptives une opposition fonctionnellement analogue Ă celle des Ă©lĂ©ments sur lesquels portent les opĂ©rations et des opĂ©rations comme telles, sauf quâil sâagit ici dâun donnĂ© beaucoup moins Ă©laborĂ© et de prĂ©opĂ©rations sans structure proprement logique.
Il nâest donc pas exagĂ©rĂ© de soutenir que si les isomorphismes entre la perception et la logique sont trĂšs partiels, ils nâen sont pas moins assez systĂ©matiques. Une telle constatation soulĂšve alors nĂ©cessairement deux problĂšmes qui sont Ă coup sĂ»r solidaires et qui peut-ĂȘtre se rĂ©duisent lâun Ă lâautre : celui des filiations Ă©ventuelles entre les structures logiques et les structures prĂ©logiques de la perception, et celui de la valeur de connaissance des instruments perceptifs.
Or, nous allons tenter de donner Ă ces deux questions (en commençant par la seconde) deux rĂ©ponses hypothĂ©tiques, car on ne peut faire autre chose que des hypothĂšses dans lâĂ©tat actuel de nos connaissances Ă ce sujet, mais deux rĂ©ponses nettes, en montrant comment on peut les justifier en fonction des analyses prĂ©cĂ©dentes.
En ce qui concerne le second de ces deux problĂšmes, nous allons chercher Ă montrer quâune perception nâest Ă elle seule la source dâaucune connaissance, parce que connaĂźtre les propriĂ©tĂ©s dâun objet signifie lâassimiler Ă des schĂšmes dâaction, et que les schĂšmes perceptifs constituent seulement des parties intĂ©grantes de schĂšmes plus Ă©tendus (schĂšmes sensori-moteurs, etc.), mais non pas les Ă©lĂ©ments prĂ©alables sur lesquels porteraient ces derniers. Pour ce qui est, dâautre part, du premier de nos deux problĂšmes, nous concluerons alors que les racines des structures logiques sont Ă chercher dans les schĂšmes sensori-
[p. 109]moteurs, dont les activitĂ©s perceptives ne reprĂ©sentent quâune manifestation particuliĂšre, et non pas dans lâorganisation de la perception dite primaire, qui ne constituent que le reflet dâactivitĂ©s perceptives antĂ©rieures (en remontant jusquâĂ la naissance pour le domaine visuel et sans doute au delĂ pour le domaine tactilo-kinesthĂ©sique).
I. Les effets de champ comportent, avons-nous vu, deux aspects diffĂ©renciables sans trop dâartifice : un aspect de signalisation, dont lâextrĂȘme frontiĂšre est fournie par les « rencontres » accommodatrices portant sur lâobjet, et un aspect de schĂ©matisation ou dâorganisation interne. Or, une signalisation, telle quâun ensemble dâindices sensoriels, comporte dĂ©jĂ un systĂšme de signifiants et un systĂšme de signifiĂ©s ou significations proprement dites, si indiffĂ©renciĂ©s que puissent ĂȘtre au dĂ©part ces deux aspects compiĂ©menatires de tout processus cognitif. Un signifiant ne nous apprend donc rien en lui-mĂȘme, indĂ©pendamment de sa signification : comme le dit un des plus grands spĂ©cialistes contemporains de la sensation, la sensation elle- mĂȘme nâest quâun symbole,1 ce que soutenait dĂ©jĂ AmpĂšre lorsquâil reprochait au rĂ©alisme sensualiste de confondre le signe et la chose signifiĂ©e Ă la maniĂšre des « paysans » qui attribuent un nom absolu aux rĂ©alitĂ©s dĂ©nommĂ©es. Or, sâil en est ainsi, il va de soi que la signification attribuĂ©e aux signaux perceptifs ne peut leur ĂȘtre confĂ©rĂ©e quâen fonction de la schĂ©matisation qui constitue prĂ©cisĂ©ment le second des deux aspects de tout effet de champ. Câest donc au niveau de cette schĂ©matisation que se pose le vrai problĂšme des sources de la connaissance et de la « lecture » Ă©lĂ©mentaire de lâexpĂ©rience. 2
Or, nous lâavons dĂ©jĂ dit, la question spĂ©cifique que soulĂšvent les schĂšmes Ă lâĆuvre dĂšs les effets de champ est de savoir sâils constituent des faits primitifs comme le suggĂšre lâinterprĂ©tation gestaltiste, ou sâils ne sont que le produit dâactivitĂ©s perceptives antĂ©rieures. Au terme de cette Ă©tude, nous nous croyons, Ă tort ou Ă raison, plus avancĂ©s quâau dĂ©part pour peser le pour et le contre de ces deux sortes dâinterprĂ©tations : lâisomorphisme partiel, mais assez remarquable, que les faits suggĂšrent entre le schĂ©matisme perceptif et les structures opĂ©ratoires sâexplique mal sans que lâon en vienne Ă faire intervenir un facteur dâactivitĂ© dans lâĂ©laboration du premier. Certes, on pourrait dire avec
1 H. Piéron, La sensation, guide de vie (Paris, Gallimard).
2 Dira-t-on que lâon peut percevoir des indices sensoriels Ă titre de signifiants purs, disti -cts de leur signification, et quâil y aurait en ce cas pure constatation ? Mais il resterait Ă Ă©tablir que de telles perceptions existent, ce dont nous ne connaissons pas la moindre vĂ©rification.
[p. 110]Wertheimer que toute la logique est en germe dans lâorganisation initiale des « Gestalt » : mais pourquoi, en ce cas, lâĂ©volution est-elle si lente entre les niveaux perceptivo-moteurs et opĂ©ratoires chez lâenfant, alors que, sâil y avait harmonie préétablie entre les structures perceptives et les lois de lâunivers physiques, lâachĂšvement des structures logiques devrait ĂȘtre plus rapide ? Sâil nâen est rien et sâil y a pourtant isomorphisme relatif entre elles et les structures perceptives, câest donc quâil y a construction, et pas seulement organisation permanente ; et par consĂ©quent activitĂ©, et pas seulement Ă©quilibration immĂ©diate indĂ©pendamment des efforts du sujet.
Or, si le schĂ©matisme intĂ©rieur aux effets de champ est ainsi Ă concevoir comme rĂ©sultant dĂ©jĂ des activitĂ©s perceptives le problĂšme spĂ©cifique que celles-ci soulĂšvent Ă leur tour du point de vue de leur portĂ©e dans lâĂ©laboration de la connaissance, est de savoir si elles se suffisent jamais Ă elles-mĂȘmes ou si leur statut de cas particuliers des activitĂ©s sensori-motrices comporte ipso-facto une subordination gĂ©nĂ©rale de la connaissance perceptive Ă la connaissance « active » câest-Ă -dire par assimilation du donnĂ© Ă des schĂšmes dâaction. Sur un tel point trois remarques sont Ă faire.
Il convient, en premier lieu de rappeler le parallĂ©lisme frappant qui existe entre le clavier perceptif visuel et le clavier tactilo-kinesthĂ©sique ou haptique : mĂȘmes formes dâ« illusions », mĂȘmes structures, mĂȘme causalitĂ© perceptive, etc. On pourrait assurĂ©ment interprĂ©ter ces convergences dans le sens dâune simple communautĂ© dâorganisation, les mĂȘmes lois ou les mĂȘmes « Gestalt » se retrouvant pour des causes analogues, en deux domaines distincts. Mais il y a, en fait, bien davantage quâun parallĂ©lisme : il y a, en de nombreux cas, interaction proprement dite, en ce sens que des donnĂ©es visuelles influencent les donnĂ©es tactilo-kinesthĂ©siques et inversement, et cela selon une assimilation rĂ©ciproque des schĂšmes correspondants. Cet Ă©change est particuliĂšrement clair dans le domaine de la causalitĂ© perceptive soit tactile soit visuelle : dâune part, il y a intervention de la vision dans le fait quâon localise tactilement lâimpact Ă lâextrĂ©mitĂ© de lâinstrument tenu en mains et non pas dans les mains (cf. la localisation tactile du contact entre le bout dâune canne et le sol), et souvent Ă lâextrĂ©mitĂ© des solides que cet instrument sert Ă pousser 1 ; dâautre part, il semble bien probable que, sans une expĂ©rience tactilo-kinesthĂ©sique des
1 Cf. J. Piaget et J. Maroun, articles Ă paraĂźtre dans les Archives de Psychologie.
[p. 111]actions correspondantes, on ne parviendrait pas Ă Ă©prouver les impressions visuelles de poussĂ©e, de choc, etc. dans lâensemble des faits si bien dĂ©crits par Michotte. LâĂ©change des influences visuelles et tactilo-kinesthĂ©siques est Ă©galement Ă©vident dans les redressements dĂ©crits par I. Kohler et dans les anciennes expĂ©riences de Stratton.
Or, il est Ă noter que si lâon peut distinguer aussi, dans le domaine tactilo-kinesthĂ©sique, des effets de champ et des activitĂ©s perceptives, celles-ci sont bien plus difficiles Ă dissocier, en ce cas, des actions dans leurs ensembles respectifs. Par exemple, lorsquâen poussant un objet par lâintermĂ©diaire dâun autre, on perçoit des contacts, etc., relevant du toucher, on perçoit Ă©galement des mouvements (dâoĂč lâunion quâindique dĂ©jĂ lâexpression composĂ©e « tactilo-kinesthĂ©sique »), mais la rĂ©union de ces diverses perceptions est Ă©galement fonction de lâaction dans son ensemble, en tant que schĂšme total, sans que lâon puisse alors Ă©tablir de dĂ©marcation nette entre lâactivitĂ© perceptive tactilo-kinesthĂ©sique et lâaction en tant que systĂšme. Nous reviendrons sur ce point Ă propos de notre troisiĂšme remarque, en y englobant alors les schĂšmes dâactivitĂ© perceptive visuelle.
En second lieu, sâil existe ainsi des interactions ou assimilations rĂ©ciproques entre les domaines visuels et tactilo-kinesthĂ©siques et si les schĂšmes dâactivitĂ© perceptive relevant de ce second domaine sont difficiles Ă dissocier des schĂšmes dâaction dans leur ensemble, il importe de rechercher jusquâĂ quel point les actions antĂ©rieures du sujet influencent les schĂšmes proprement visuels. Nous nous sommes demandĂ©s plus haut si un nourrisson de quelques jours peut percevoir une ligne hachurĂ©e comme un tout divisĂ© ou comme une rĂ©union de segments avant dâavoir fait lâexpĂ©rience (manuelle) dâassembler des objets et de les dissocier. Mais si cette question extrĂȘme reste un peu thĂ©orique faute dâinvestigations possibles sur la perception des premiĂšres semaines, nous savons bien, par contre, depuis Szu- man et Baley, que la relation perceptive visuelle « posĂ©-sur » nâest pas dâemblĂ©e perçue par lâenfant de quelques mois. Nous pouvons nous demander de mĂȘme, Ă voir un bĂ©bĂ© de 7 mois sucer son biberon Ă lâenvers 1, si la perception dâun solide Ă trois dimensions est la mĂȘme avant et aprĂšs les actions de retourner un objet, qui donnent lieu Ă des explorations sensori-motrices si actives vers la fin de la premiĂšre annĂ©e. Et, Ă cons-
1 Voir J. Piaget, La construction du rĂ©el chez lâenfant (Delachaux et NlestlĂ©), chap. II.
[p. 112]tater la formation relativement si lente des conduites de recherche de lâobjet disparu, nous pouvons Ă©prouver des doutes sur ia gĂ©nĂ©ralitĂ© de 1â« effet Ă©cran » au cours des premiers mois. Bref, un nombre considĂ©rable de schĂšmes perceptifs visuels semblent dĂ©pendre, non pas seulement des activitĂ©s perceptives comme telles, mais des actions proprement dites sans lesquelles on comprendrait mal leur Ă©laboration.
Venons-en alors Ă une troisiĂšme remarque, qui ne fait plus appel Ă des considĂ©rations gĂ©nĂ©tiques ou diachroniques hypothĂ©tiques, Ă©tant donnĂ© lâĂąge des sujets auquel il faudrait expĂ©rimenter, mais Ă des considĂ©rations synchroniques directement vĂ©rifiables. Lorsque lâĂ©laboration dâune connaissance peut ĂȘtre dite influencĂ©e par un schĂšme dâaction, quelles sont alors les parts respectives des schĂšmes perceptifs et du schĂšme de lâaction elle-mĂȘme, considĂ©rĂ©e comme un tout ? Notre remarque consiste alors Ă relever quâen un tel cas la connaissance acquise ne rĂ©sulte pas dâune sĂ©rie de lectures perceptives coordonnĂ©es aprĂšs coup, mais bien de la coordination comme telle, qui rejaillit sur les lectures perceptives.
Prenons deux exemples : celui de lâenfant de 4-5 mois qui commence Ă saisir les objets dans son champ visuel, et celui de lâenfant de 11 mois qui pour atteindre un objet Ă©loignĂ© lâamĂšne Ă lui en tirant la couverture sur laquelle il est placĂ©.
Le premier exemple ne comporte que des perceptions relativement simples dont au moins : (1) percevoir visuellement un objet, (2) Ă©valuer la distance (de quelques centimĂštres) en tant quâintĂ©rieure au champ de prĂ©hension, (3) Ă©prouver les impressions proprioceptives dâun bras qui se dĂ©place, et enfin (4) lâimpression tactile du contact avec lâobjet. Mais il est Ă©vident quâaucune de ces perceptions nâest indĂ©pendante des autres : (1) lâobjet nâest pas vu en tant que tableau visuel quelconque, mais en tant quâ« objet-Ă -saisir » et ceci comporte dĂ©jĂ un certain nombre de consĂ©quences importantes : (a) il est perçu comme solide, câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment comme pouvant ĂȘtre touchĂ© (cf. 4), maintenu dans la main, etc., ce qui comporte une assimilation rĂ©ciproque1 du clavier visuel et du clavier tactilo- kinesthĂ©sique de cet objet ; (b) il est estimĂ© ni trop gros ni trop petit, ce qui Ă nouveau nâest pas relatif seulement aux dimensions visuelles mais aussi Ă celles de la main ; (c) il sây ajoute Ă©ventuellement quâil est perçu par la vision comme nâĂ©tant pas
1 Quant au mĂ©canisme de cette assimilation rĂ©ciproque, nous sommes trĂšs conscients du fait quâil soulĂšve un problĂšme et quâil implique divers effets rĂ©troactifs qui seraient Ă prĂ©ciser. Mais ce nâest pas ici le lieu dâen traiter dans le dĂ©taU.
[p. 113]piquant, pas brĂ»lant, pas trop lisse, etc. (autres traductions du non-visuel en visuel). (2) Sa distance est Ă©valuĂ©e, mais en termes de champ de prĂ©hension : il nâest pas trop Ă©loignĂ© par rapport aux mouvements du bras. (3) Ces mouvements sont perçus par voie proprioceptive (et en partie visuelle) mais non pas comme des mouvements quelconques : en tant que mouvements orientĂ©s vers lâobjet Ă saisir. (4) Ce contact avec lâobjet est bien tactilo- kinesthĂ©sique, mais avec traduction dans le clavier visuel et avec influence de celui-ci, donc Ă nouveau avec assimilation rĂ©ciproque (cf. 1).
Mais si aucune des perceptions sur lesquelles sâappuie lâaction nâest indĂ©pendante des autres, on dira sans doute quâil sâagit lĂ de perceptions associĂ©es entre elles et associĂ©es Ă des mouvements, de telle sorte que tout lâacquis cognitif se rĂ©duirait Ă des perceptions et Ă des associations. Seulement, comme nous lâavons vu ailleurs 1, de telles « associations » sont en rĂ©alitĂ© des assimilations : confĂ©rer Ă lâobjet visuel les propriĂ©tĂ©s dâĂȘtre- Ă -atteindre par un mouvement parcourant une certaine distance, dâĂȘtre-Ă -saisir, etc., câest lâassimiler Ă des schĂšmes susceptibles de gĂ©nĂ©ralisation, etc., comportant des infĂ©rences et introduisant des relations nouvelles dans le donnĂ©. Autrement dit, câest bien de la coordination comme telle que provient la connaissance en jeu, et non pas des seules perceptions coordonnĂ©es, puisque celles-ci sont transformĂ©es et enrichies par la coordination. En dâautres termes, les schĂšmes perceptifs en jeu sont subordonnĂ©s Ă un schĂšme sensori-moteur dâensemble, qui comporte son unitĂ© propre et constitue autre chose que la somme des schĂšmes extĂ©ro- ou proprioceptifs quâil sâintĂ©gre. Et le caractĂšre spĂ©cifique de ce schĂšme nâest pas de constituer simplement un ensemble de perceptions et de mouvements, mais de constituer un tout organisĂ© susceptible de sâassimiler en tant que tel les nouvelles situations auxquelles il est applicable. De plus, non rĂ©ductible Ă une simple agrĂ©gat de perceptions extĂ©ro- et pro- prioceptives, ce schĂšme nâest en lui-mĂȘme nullement perceptible.
Quant au second exemple (conduite du support) il ajoute aux perceptions prĂ©cĂ©dentes des effets plus complexes : la relation « posĂ©-sur » et les effets de causalitĂ© perceptive appelĂ©s par Michotte « entraĂźnement » et « traction ». Mais les considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent sâimposent alors a fortiori : (1) lâobjet Ă©loignĂ©. est perçu comme trop lointain pour ĂȘtre saisi directement (aprĂšs efforts directs infructueux dâailleurs, juste auparavant ou au cours des expĂ©riences antĂ©rieures du sujet) ; (2) la couver-
1 Assimilation et connaissance, Fasc. V des « Etudes ».
[p. 114]ture est perçue comme pouvant ĂȘtre saisie Ă la place de lâobjet ; (3) de ce fait lâobjet apparaĂźt comme posĂ© sur elle, en tant quâelle est saisissable, et non plus comme se dĂ©tachant sur un fond neutre ; (4) le mouvement de la couverture provoque alors lâeffet perceptif de traction en ce qui concerne lâobjet indirectement dĂ©placé ; etc. Autrement dit, une fois de plus, aucune des perceptions nâest indĂ©pendante, et leur coordination comporte Ă nouveau lâexistence dâun schĂšme dâensemble Ă unitĂ© totale et de nature supraperceptive.
Mais, si nous invoquons ce second exemple, câest que son caractĂšre plus complexe rappelle les situations dans lesquelles KĆhler explique 1â« insight » par une restructuration brusque du champ de la perception, comme si lâintelligence prolongeait sans plus les structures perceptives. Les questions qui se posent sont alors les suivantes : la relation « posĂ©-sur » et 1â« effet traction » existaient-ils Ă titre dâorganisation perceptive avant toute conduite analogue Ă celle que nous dĂ©crivons ? Si oui, comment expliquer sans une prĂ©formation hĂ©rĂ©ditaire lâharmonie quâils rĂ©alisent entre les claviers visuel et tactilo-kinesthĂ©sique ? Si non, ne faut-il pas admettre que la restructuration les engendre au lieu de se borner Ă les coordonner ? Dans le premier de ces deux cas, le problĂšme est renvoyĂ© au biologiste, mais lâexplication des prĂ©formations hĂ©rĂ©ditaires se heurtera aux mĂȘmes difficultĂ©s simplement reculĂ©es. Dans le second cas, il nâest plus question dâune simple « restructuration », mais bien dâune structuration nouvelle ou Ă©laboration de schĂšmes nouveaux.
En rĂ©sumĂ©, il nây a donc aucun paradoxe Ă soutenir que la perception ne constitue Ă elle seule la source dâaucune connaissance. La signalisation primaire nâacquiert, en effet, de signification quâen fonction des schĂšmes Ă lâĆuvre dĂšs le champ de centration, mais ceux-ci ne constituent que le produit dâactivitĂ©s perceptives antĂ©rieures et de telles activitĂ©s ne fonctionnent jamais quâintĂ©grĂ©es en des schĂšmes sensori-moteurs ou en des « schĂšmes dâaction » dâĂ©chelles supĂ©rieures. DĂšs les perceptions intĂ©grĂ©es dans les schĂšmes rĂ©flexes du nouveau-nĂ©, jusquâĂ celles qui interviennent au sein des opĂ©rations de mesure dâun physicien, le contact perceptif avec un donnĂ© est toujours relatif Ă des schĂšmes dâĂ©chelle supĂ©rieure Ă celle de la perception et qui seuls confĂšrent les significations nĂ©cessaires Ă la connaissance.
IL Sâil en est bien ainsi, il devient alors plus facile de prĂ©ciser les filiatons ou non-filiations entre les structures logiques et les strucutres perceptives.
[p. 115]Il est tout dâabord exclu de vouloir dĂ©river les structures logiques du schĂ©matisme « primaire » en jeu dans les effets de champ (Gestalt, etc.), et cela dans la mesure mĂȘme oĂč lâon admet, comme nous lâavons suggĂ©rĂ©, que ce schĂ©matisme dĂ©rive dâactivitĂ©s perceptives antĂ©rieures. En une telle perspective, ce serait donc dans la direction de ces activitĂ©s quâil conviendrait de chercher les racines des structures logiques, tandis que le schĂ©matisme primaire proviendrait Ă©galement de ces mĂȘmes activitĂ©s perceptives mais par cristallisation ou automatisation, et non pas par dĂ©veloppement de lâaspect opĂ©ratoire dĂ©jĂ en germe en elles. Il en rĂ©sulte que toutes les oppositions notĂ©es dans cet article entre le caractĂšre non-additif, lâirrĂ©versibilitĂ©, etc., des effets de champ et les aspects contraires des structures logiques ne sont pas Ă interprĂ©ter comme si lâon trouvait en ces effets de champ une premiĂšre Ă©bauche de lâopĂ©ration logique, mais bien comme lâexpression de deux formations engagĂ©es on des directions diffĂ©rentes : celle des sĂ©dimentations dĂ©posĂ©es en cours de route par les activitĂ©s perceptives, et celle de lâĂ©panouissement de ce dĂ©but de mobilitĂ© rĂ©versible que lâon aperçoit dĂ©jĂ sous une forme rudimentaire en ces activitĂ©s.
Mais nous nâirions pas pour autant jusquâĂ dire que la source de la logique soit Ă chercher dans les activitĂ©s perceptives elles-mĂȘmes. Il ressort, au contraire, de ce que nous venons de voir que de telles activitĂ©s ne bĂ©nĂ©ficient pas de lâindĂ©pendance nĂ©cessaire Ă ce rĂŽle formateur. Simple secteur des activitĂ©s sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral, les activitĂ©s perceptives ne fonctionnent en chaque situation particuliĂšre que sous le contrĂŽle de schĂšmes sensori-moteurs plus Ă©tendus, ou de schĂšmes dâordre supĂ©rieur. Si le dĂ©veloppement des activitĂ©s perceptives avec lâĂąge corrĂ©late de façon assez frappante avec lâĂ©volution de lâintelligence 1, il nâen faut donc pas conclure quâelles constituent la source ni de celle-ci ni de la logique : il y a au contraire action dans les deux sens, et, dans la mesure oĂč les activitĂ©s perceptives prĂ©parent ou prĂ©figurent les structures logiques, il faut toujours chercher leur complĂ©ment nĂ©cessaire dans les schĂšmes sensori-moteurs qui les Ă©largissent en se les intĂ©grant.
En bref, les racines des structures logiques sont à situer dans les schÚmes sensori-moteurs, qui présentent tous les
1 Ce qui sâobserve entre cinq et douze ans chez lâenfant de nos milieux, mais suggĂšre par contre-coup lâexistence dâactivitĂ©s perceptives plus simples, sources des effets de champ et corrĂ©latant avec lâintelligence sensori-motrice prĂ©verbale, avec les premiers apprentissages ainsi mĂȘme quâavec lâexercice rĂ©flexe propre aux premiĂšres conduites du nouveau-nĂ©.
[p. 116]caractĂšres prĂ©opĂ©ratoires que nous avons notĂ©s au sein des activitĂ©s perceptives, mais sous une forme plus complĂšte et plus Ă©laborĂ©e. MĂȘme les constances perceptives, qui reprĂ©sentent pourtant le secteur le plus achevĂ© de la perception, et le plus proche des conservations opĂ©ratoires, ne se construisent quâen relation intime avec le schĂšme de lâobjet permanent : or celui-ci constitue justement celui des schĂšmes sensori-moteurs achevĂ©s durant la premiĂšre annĂ©e qui prĂ©pare le plus directement les notions ultĂ©rieures de conservation. On a donc fortement surestimĂ©, et de tout temps, le rĂŽle de la perception dans âa genĂšse des connaissances. Cette genĂšse Ă©tant solidaire de celle de la logique, dans la mesure oĂč la connaissance est assimilation et non pas simple enregistrement, le point de dĂ©part commun de ces deux genĂšses est donc sensori-moteur et non pas exclusivement perceptif, ce qui nâen rend dâailleurs pas moins indispensable la fonction de la perception, mais au sein de cette forme plus large dâadaptation qui rĂ©unit la motricitĂ© en gĂ©nĂ©ral et les diverses activitĂ©s perceptives en ces unitĂ©s fondamentales que sont les schĂšmes dâactions.