Les isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives. Logique et perception (1958) a

Le but de cette Ă©tude est double. Il s’agit en premier lieu de montrer que si la lecture perceptive de l’expĂ©rience ne consiste pas en un simple enregistrement des donnĂ©s extĂ©rieures mais comporte une assimilation dans laquelle interviennent les activitĂ©s du sujet1, c’est que la perception elle-mĂȘme met dĂ©jĂ  en Ɠuvre des modes de structurations plus ou moins isomorphes aux structures logiques. Tout le monde reconnaĂźt, par exemple, aujourd’hui l’existence d’une perception de relations et d’une relativitĂ© perceptive : il est donc lĂ©gitime de se demander quels sont les liens de parentĂ© ou de non parentĂ© entre ces relations perceptives et celles qu’élabore l’intelligence jusqu’à en constituer une « logique des relations ». D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, si l’on traduit les structures perceptives dans le langage des schĂšmes d’assimilation, et non pas simplement dans celui de la Gestalt, il importe de dĂ©gager leurs liaisons avec les structures opĂ©ratoires ou logiques (algĂšbre de Boole, etc.), qu’il s’agisse lĂ  d’analogies fortes ou plus ou moins affaiblies.

Mais, en second lieu, l’analyse des isomorphismes partiels entre la perception et les structures logiques doit pouvoir contribuer Ă  l’étude des filiations. Or, nous ne croyons ni que les structures logiques soient prĂ©formĂ©es dĂšs le dĂ©part, ni qu’elles dĂ©rivent des structures perceptives, mais nous leur attribuons une source sensori-motrice en gĂ©nĂ©ral et avons constamment insistĂ© sur le caractĂšre d’équilibration trĂšs graduelle de leurs processus formateurs2. C’est assez dire que nous insisterons

1 Cf. Fasc. V de ces « Etudes », notamment le chap. II.

2 Fasc. II de ces « Etudes », chap. II.

sur le caractĂšre partiel des isomorphismes que nous allons rechercher, autant que sur les isomorphismes comme tels : leur description nous servira donc autant Ă  souligner les diffĂ©rences que les analogies entre les structures perceptives et les structures logiques, et c’est ce qui nous permettra de vĂ©rifier jusqu’à un certain point l’origine sensori-motrice de ces derniĂšres.

§ 1. La notion des « isomorphismes partiels »

Une telle entreprise n’a donc de signification gĂ©nĂ©tique et mĂȘme Ă©pistĂ©mologique que si l’on introduit d’emblĂ©e la notion d’isomorphismes partiels pour orienter les comparaisons et les recherches de filiation. Etant donnĂ© le caractĂšre tardif de la formation des structures logiques (ce n’est qu’à partir de 11-12 ans que l’on peut Ă©tablir un isomorphisme suffisant entre les structures logiques du sujet et l’algĂšbre de Boole), le premier problĂšme gĂ©nĂ©tique qui se pose est de dĂ©terminer si cette formation tardive est due Ă  de nouveaux facteurs intervenant de façon discontinue par rapport aux stades antĂ©rieurs (nouvelles coordinations nerveuses ou facteurs sociaux liĂ©s Ă  un certain palier d’éducation) ou s’il s’agit au contraire d’un achĂšvement prĂ©parĂ© par de multiples structurations prĂ©alables. Pour rĂ©soudre cette question il s’agira alors de comparer les unes aux autres les diverses structures successives et c’est d’un tel point de vue qu’il faut prĂ©ciser d’emblĂ©e selon quelles rĂšgles on appliquera la notion d’isomorphisme : une rĂšgle de tout ou rien ne prĂ©senterait Ă  cet Ă©gard qu’un faible intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©tique, tandis que la dĂ©termination d’isomorphismes partiels permettrait au contraire d’établir des degrĂ©s de ressemblances et de diffĂ©rences, et de prĂ©parer ainsi l’analyse d’éventuelles filiations.

Il faut d’ailleurs distinguer ici deux questions, indĂ©pendantes l’une de l’autre : le problĂšme logique de la filiation des structures et le problĂšme mĂ©thodologique des rĂšgles d’isomorphisme permettant de dĂ©terminer les degrĂ©s de ressemblance en vue d’une recherche gĂ©nĂ©tique de la filiation (que cette filiation gĂ©nĂ©tique coĂŻncide ou non avec la filiation logique).

Le premier de ces deux problĂšmes ne nous retiendra pas ici. Dans un ouvrage sur les transformations des structures logiques 1 Ă©crit Ă  l’usage des psychologues, l’un de nous s’est demandĂ© si l’on pouvait, dans les termes mĂȘmes de l’algĂšbre ou du calcul logique, dĂ©river certaines structures opĂ©ratoires

1 J. Piaget, Essai sur les transformations des opérations logiques, Paris (P.U.F.), 1952.

plus complexes de certaines autres plus simples, dans l’hypothĂšse que ces filiations algĂ©briques ou formelles pourraient Ă©ventuellement servir d’instruments pour l’étude de ces filiations gĂ©nĂ©tiques. Ce problĂšme sera sans doute repris un jour avec la collaboration de L. Apostel.

Quant Ă  la question mĂ©thodologique des rĂšgles d’isomorphisme, elle nous intĂ©resse au contraire, dans le sens suivant. Etant donnĂ©e une structure bien caractĂ©risĂ©e formellement, selon quels critĂšres peut-on estimer psychologiquement qu’on en trouve l’équivalent dans la pensĂ©e du sujet ? On ne la retrouvera certainement pas Ă  l’état formalisé : on n’exigera par exemple pas, pour affirmer que le groupe des dĂ©placements dans l’espace euclidien est Ă  l’Ɠuvre dans la reprĂ©sentation spatiale d’un enfant de 11 ans, que cet enfant soit capable d’énoncer les rĂšgles de ce groupe d’une façon formelle ni d’en Ă©crire la formule y compris les 6 paramĂštres qu’il comporte : il nous suffira, du point de vue psychologique, de constater que cet enfant est capable, en imaginant des translations ou des rotations, de distinguer un dĂ©placement AB de son inverse BA, de se reprĂ©senter le dĂ©placement nul AA comme le produit de la composition de AB et de BA et d’évoquer la possibilitĂ© de dĂ©tours selon une loi d’associativitĂ© (AB+BC)+CD = AB+ (BC+CD). Autrement dit, pour parler de la prĂ©sence d’une structure logico-mathĂ©matique nous n’exigerons pas qu’il y ait identitĂ© entre cette structure formelle telle qu’elle est formulĂ©e dans la thĂ©orie et cette mĂȘme structure « rĂ©flĂ©chie » dans l’esprit du sujet (Ă  partir de ses actions) : nous nous contenterons d’un isomorphisme (au sens d’une correspondance terme Ă  terme entre les Ă©lĂ©ments de deux systĂšmes et entre leurs relations y compris l’orientation) entre la structure formelle, d’une part, et les actions ou opĂ©rations du sujet, d’autre part, dont nous supposons, alors qu’elles constituent entre elles une structure semblable Ă  la premiĂšre.

Seulement, sitĂŽt engagĂ© dans la recherche des isomorphismes, on se trouve en prĂ©sence de la difficultĂ© suivante : Ă  supposer que l’isomorphisme ne soit pas total, jusqu’à quel point et en quel sens aurons-nous le droit de parler encore d’isomorphismes partiels ? Or, l’isomorphisme n’est presque jamais total. Il peut l’ĂȘtre s’il ne s’agit plus d’une structure d’ensemble, mais d’une sous-structure telle que la rĂšgle de double nĂ©gation (non-non-p) — p, et encore ! Mais dĂšs qu’il s’agit d’une structure complexe, tel que le groupe des dĂ©placements indiquĂ© Ă  l’instant, il sera sans doute facile de montrer que certains de ces sous-groupes ne correspondent Ă  rien dans

l’esprit du sujet. Si l’on adopte une position trop puriste, en ne parlant d’isomorphismes que dans les cas de tout ou rien, on perdra en information psychologique ce qu’on gagnera en rigueur : or, il est psychologiquement intĂ©ressant de savoir en quelles conditions l’enfant devient capable d’acquĂ©rir des structures mentales prĂ©sentant un isomorphisme relatif avec certaines structures formelles. On entre alors dans la voie des isomorphismes partiels, mais comment en ce cas les caractĂ©riser utilement ?

Il faut d’abord distinguer deux formes possibles d’isomorphisme partiel, qui interfĂšrent peut-ĂȘtre toujours entre elles, mais pas nĂ©cessairement. La premiĂšre interviendrait quand certains seulement des Ă©lĂ©ments d’une structure formelle sont reprĂ©sentĂ©s dans la pensĂ©e du sujet, Ă  l’exclusion des autres, et sont reprĂ©sentĂ©s sous une forme que l’on peut raisonnablement considĂ©rer comme isomorphe. Par exemple, on peut soutenir que les opĂ©rations d’addition et de soustraction arithmĂ©tiques constituent chez l’enfant de 8-9 ans une structure partiellement isomorphe au groupe additif des nombres entiers, y compris le 0, en ce sens que l’enfant de cet Ăąge est capable de toutes les compositions de ce groupe portant sur les nombres positifs (compositions directes, inversion, annulation et associativitĂ©), mais sans avoir encore construit l’ensemble des nombres nĂ©gatifs qui serait nĂ©cessaire Ă  la gĂ©nĂ©ralisation de l’inversion. Le sujet comprendra bien, par contre, la notion mĂȘme de quantitĂ© nĂ©gative (dans le cas, par exemple, d’une dette l’emportant sur le capital disponible : devoir 10 frs quand on n’en a que 2 en poche), mais il n’en fera qu’un usage occasionnel.

La seconde forme d’isomorphisme partiel interviendrait par contre quand tous les Ă©lĂ©ments d’une structure formelle sont reprĂ©sentĂ©s dans la pensĂ©e ou l’action du sujet, mais sous une forme affaiblie. Ce serait, par exemple, le cas toutes les fois qu’une structure rĂ©versible ne se retrouve qu’avec une rĂ©versibilitĂ© approximative seulement. C’est cette seconde forme d’isomorphisme partiel qui permettra de suivre la filiation gĂ©nĂ©tique entre une structure de groupe d’un certain niveau mental et les rĂ©gulations semi-rĂ©versibles qu’on observe au niveau prĂ©cĂ©dent, et dont l’aspect rĂ©troactif constitue l’ébauche de ce que seront les opĂ©rations inverses du groupe. On pourra naturellement distinguer, d’un tel point de vue, des degrĂ©s d’isomorphisme partiel, ce qui rend cette notion d’autant plus utile pour la recherche psychologique.

Quant aux critĂšres d’isomorphisme partiel il va de soi qu’il n’en existe pas de gĂ©nĂ©raux. Mais on peut en assigner dans

chaque cas particulier en appliquant la structure supĂ©rieure Ă  la structure infĂ©rieure et en dĂ©terminant, d’une part, ce qui lui manque, et, d’autre part, si les Ă©lĂ©ments restants (ou les Ă©lĂ©ments affaiblis) sont suffisants pour donner lieu aux compositions de mĂȘme nature moyennant les corrections nĂ©cessaires. Par exemple, pour dĂ©terminer si les compositions non-additives entre Ă©lĂ©ments d’une structure perceptive sont partiellement isomorphes Ă  des additions de classes, nous dĂ©crirons les premiĂšres de ces compositions dans le langage des secondes, mais en transformant en Ă©galitĂ©s les inĂ©galitĂ©s (A+A,>B si le tout B est composĂ© des parties A et 4’) moyennant l’introduction de transformations non-compensĂ©es P (soit A+A,=B+P). La quantitĂ© P constitue alors l’indice de l’anisomorphisme (Cf § 3 prop. 4 Ă  6). Mais, d’une part, P ne croĂźt pas indĂ©finiment, mais donne lieu Ă  des modĂ©rations ou rĂ©gulations (Cf. § 3 prop. 9), ce qui indique une rĂ©versibilitĂ© partielle comparable (en affaibli) Ă  la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre des opĂ©rations additives. D’autre part, en certains cas, P s’annule et la composition devient exceptionnellement additive de maniĂšre complĂšte (cf. § 3 prop. 7). Ces deux circonstances permettent alors de parler d’isomorphisme partiel. ∣

Quant Ă  savoir si une structure infĂ©rieure n’est partiellement isomorphe qu’à une seule structure supĂ©rieure ou Ă  plusieurs, ce problĂšme est naturellement sans solution dans l’abstrait, puisqu’on pourra toujours Ă©tablir de tels isomorphismes partiels, sous leur forme soit incomplĂšte soit affaiblie, entre n’importe quelle structure et n’importe quelle autre. Mais, la notion d’isomorphisme partiel ne prĂ©sentant qu’un intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©tique, cela est sans importance pour nous, car il est facile de rĂ©soudre le problĂšme sur le terrain des faits : une mĂȘme structure peut ĂȘtre, en fait, au point de dĂ©part d’une seule sĂ©rie d’autres ou de deux sĂ©ries (ou davantage) se diffĂ©renciant progressivement l’une de l’autre, et, dans les deux cas, il est alors intĂ©ressant de dĂ©terminer les isomorphismes partiels en jeu, Ă  une seule ou Ă  deux (ou plusieurs) branches.

Cela dit, il va de soi que la comparaison entre les structures perceptives et les structures logiques n’a de sens qu’en introduisant la notion d’isomorphismes partiels sous leurs deux formes et notamment sous la seconde. A supposer qu’on puisse dĂ©celer une Ă©bauche de logique dans la perception, il est fort probable que les structures Ă  l’Ɠuvre dans cette derniĂšre ne correspondront aux structures logiques que sous une forme extrĂȘmement affaiblie et la confrontation ne conservera alors

sa signification qu’à la seule condition de disposer du droit de parler d’isomorphismes partiels.

Mais ce genre de comparaison peut alors rendre de fort utiles services dans la recherche des mĂ©canismes communs ou distincts ainsi que des filiations Ă©ventuelles ou des lignes divergentes de dĂ©veloppement. C’est ainsi, pour reprendre un problĂšme que nous avons dĂ©jĂ  traitĂ© en partie, que la comparaison entre les constances perceptives (de grandeur et de forme, etc.) et les conservations opĂ©ratoires a tout Ă  gagner d’une confrontation des structures sous l’angle logique lui-mĂȘme : on considĂ©rera par exemple la grandeur rĂ©elle attribuĂ©e perceptivement Ă  l’objet Ă©loignĂ© comme le « produit » des relations de distance et de grandeur apparente, mais Ă©tant entendu que ce « produit » n’est comparable Ă  une multiplication logique de relations que du point de vue d’un isomorphisme partiel de seconde espĂšce, avec affaiblissement notable de la structure en jeu. Il est alors intĂ©ressant de chercher jusqu’oĂč va l’analogie. Quand Cassirer, dans un article trĂšs suggestif,1 prĂȘte Ă  Helmholtz l’idĂ©e que les constances sont solidaires d’un « groupe de transformations » au sens gĂ©omĂ©trique du terme (mais naturellement avec structure Ă  nouveau « affaiblie »), il exprime une idĂ©e qui, si elle Ă©tait vraie, Ă©tablirait une parentĂ© de mĂ©canismes entre les constances et les conservations opĂ©ratoires beaucoup plus profonde que si cette hypothĂšse Ă©tait Ă  rejeter.

Il va d’ailleurs de soi que si l’isomorphisme partiel constitue une prĂ©somption de parentĂ©, il ne suffit encore en rien Ă  dĂ©terminer le mode de filiation correspondant (avec possibilitĂ© d’absence de filiation directe : simple relation collatĂ©rale Ă  partir d’une origine commune).

§ 2. Position du problÚme, aux points de vue génétique
et épistémologique

A situer la prĂ©sente recherche dans le contexte des discussions actuelles entre les partisans du « new look » en perception (voir l’article prĂ©cĂ©dent de J. Bruner) et ceux d’un gestaltisme mĂȘme assoupli par l’intervention de la mĂ©moire (Wallach par exemple), elle sera considĂ©rĂ©e peut-ĂȘtre par les premiers comme en retard d’une bonne dizaine d’annĂ©es, et par les seconds comme trop aventureuse. Il est donc utile d’expliquer pourquoi nous ne semblerons pas suivre exactement les premiers (tout en admettant, croyons-nous, l’essentiel de leurs thĂšses) ni ne sui-

l Journal de Psychologie (Paris), 1938, p. 368

vrons les seconds, et cela, pour ce qui est des premiers, Ă  cause simplement d’une position diffĂ©rente des problĂšmes, et, pour ce qui est des seconds, en vertu d’une interprĂ©tation voisine de celle du « new look ».

A lire le bel article que Bruner a Ă©crit pour nous (voir ci- dessus, chap. I), il semble que le problĂšme que nous posons ici soit rĂ©solu d’avance. La perception, dit en effet Bruner, est un « acte de catĂ©gorisation », puisque sa fonction principale est d’identifier les objets, et cette identification procĂšde dĂšs les niveaux Ă©lĂ©mentaires au moyen d’infĂ©rences Ă  partir des indices donnĂ©s (ou choisis parmi les donnĂ©es). Ainsi entendue, il va de soi que la perception implique la logique des classes (les « catĂ©gories » en jeu sont comprises dans le sens de simples classes), celle des relations et celle des infĂ©rences — celles-ci s’étageant entre la pure anticipation probabiliste et la dĂ©duction proprement dite.

Seulement, mĂȘme si l’on admet cette description en ce qui concerne l’adulte (ce que nous croyons pouvoir faire, Ă  la condition d’intercaler entre la classe conceptuelle et l’indice sensoriel un systĂšme de schĂšmes perceptifs), il subsiste deux problĂšmes : l’un, gĂ©nĂ©tique, qui est de savoir Ă  quoi Ă©quivaut la « catĂ©gorisation » aux niveaux oĂč la perception ne s’accompagne encore d’aucun langage ni d’aucune pensĂ©e conceptuelle, l’autre, Ă  la fois gĂ©nĂ©tique et Ă©pistĂ©mologique, qui est d’établir comment se construit la catĂ©gorisation par rapport Ă  la perception et si la perception en tant que constatation se suffit jamais Ă  elle-mĂȘme.

Pour ce qui est du premier de ces deux problĂšmes, Bruner nous dit, par exemple, pour justifier la thĂšse selon laquelle la perception est toujours gĂ©nĂ©rique, qu’une perception vierge de toute catĂ©gorisation serait, un « pur diamant enclos dans le silence de l’expĂ©rience intĂ©rieure ». Nous ne demandons qu’à admettre une thĂšse si parfaitement en accord avec la thĂ©orie des schĂšmes. Mais il reste Ă  Ă©tablir en quoi consistera cette « catĂ©gorisation » dans la pĂ©riode comprise entre la naissance et l’apparition du langage et comment se construisent les schĂšmes qui en assureront le fonctionnement durant ces premiers mois de l’existence. Nous pensons donc qu’avant la « catĂ©gorisation » de niveau supĂ©rieur, qui est une assimilation des objets perçus Ă  des classes proprement dites, il existe une assimilation Ă  des schĂšmes, soit sensori-moteurs soit simplement perceptifs, et le problĂšme gĂ©nĂ©tique est de dĂ©terminer jusqu’oĂč peut aller la perception, par ses seules et propres forces, dans

la direction de l’infĂ©rence ou des classes et relations, sans le secours des « catĂ©gories » dues Ă  la reprĂ©sentation conceptuelle ou Ă  l’intelligence en gĂ©nĂ©ral.

Or, ce problĂšme gĂ©nĂ©tique se double d’un problĂšme Ă©pistĂ©mologique, puisque la perception est l’instrument de la constatation et que l’infĂ©rence est le point de dĂ©part des liaisons logico-mathĂ©matiques. D’un tel point de vue, on peut aussi bien considĂ©rer le new look de Bruner dans le domaine perceptif comme une extension indĂ©finie du champ de la perception, ou comme une suppression de la perception Ă  titre de fonction autonome au profit d’une fonction complexe embrassant en un seul toute la perception et l’interprĂ©tation du donnĂ© sensible par l’intelligence. Dans les deux cas, il en dĂ©coule une rĂ©vision fondamentale de la notion de constatation, et c’est bien Ă  cela que nous tendons pour notre part Ă©galement. Seulement, le problĂšme se pose tout autrement selon la maniĂšre dont on conçoit les relations entre la perception et la « catĂ©gorisation » du point de vue de la genĂšse de cette derniĂšre.

Si la catĂ©gorisation est conçue comme issue de la perception (par abstraction, etc.), il en rĂ©sulte alors, du point de vue Ă©pistĂ©mologique, une variĂ©tĂ© d’empirisme, oĂč la dualitĂ© de la constatation (vĂ©ritĂ©s synthĂ©tiques) et de l’infĂ©rence (vĂ©ritĂ©s analytiques) est abolie au profit d’un primat de l’expĂ©rience au sens simultanĂ©ment empirique et opĂ©rationnel (thĂ©orie de la dĂ©cision ou des jeux). Nous gagnerions ainsi un allĂšgement Ă©vident eu Ă©gard aux thĂšses traditionnelles de 1’« empirisme logique » ; mais ce serait pour retomber dans un empirisme plus subtil, avec en fin de compte subordination des structures logiques Ă  la perception (Ă  une perception plus active, mais Ă  la perception tout de mĂȘme). Par contre, si la catĂ©gorisation est conçue comme comportant des cadres qui sont, Ă  tous les niveaux, supĂ©rieurs Ă  la perception en tant que non tirĂ©s d’elle seule, alors les structures logiques sont Ă  considĂ©rer comme relevant des coordinations actives du sujet, coordinations mĂȘme si actives qu’à aucun niveau la constatation ne se rĂ©duit Ă  une simple « lecture » ou Ă  un pur enregistrement, puisqu’elle s’accompagne nĂ©cessairement d’infĂ©rences tĂ©moignant de cette activitĂ©.

Mais alors, le problĂšme gĂ©nĂ©tique s’impose avec d’autant plus d’urgence, ainsi que le problĂšme particulier des isomorphismes partiels entre la logique et la perception. Il serait trop facile, en effet, d’établir que la logique est constamment Ă  l’Ɠuvre dans les « catĂ©gorisations » de la perception adulte, puisque cette catĂ©gorisation s’effectue par rapport Ă  des cadres

conceptuels dĂ©jĂ  tout Ă©laborĂ©s. Le vrai problĂšme est d’établir jusqu’oĂč peut s’avancer la perception par ses seuls moyens dans la direction de la logique, et nous retrouvons ainsi la question Ă©noncĂ©e Ă  l’instant, mais en termes de formation ou de genĂšse de la « catĂ©gorisation » elle-mĂȘme.

C’est pourquoi nous nous posons ici un problĂšme diffĂ©rent de celui de J. Bruner, sans nous donner le droit de faire intervenir des identifications ou « catĂ©gorisations » d’ordre conceptuel. Nous allons analyser la perception comme s’il s’agissait de celle de l’enfant avant l’acquisition du langage (avant la fonction symbolique et la reprĂ©sentation), pour nous demander jusqu’à quel point cette perception de niveaux Ă©lĂ©mentaires (effets de champ et premiĂšres activitĂ©s perceptives) parvient Ă  des isomorphismes complets ou partiels avec la logique ; et cela pour pouvoir dĂ©cider si cette derniĂšre est susceptible ou non d’ĂȘtre dĂ©rivĂ©e des structures perceptives. Mais comme, trĂšs malheureusement, nous ne savons presque rien des perceptions antĂ©rieures au langage et Ă  la schĂ©matisation conceptuelle, nous nous contenterons d’analyser ce qui, dans les perceptions des enfants de 5-12 ans et des adultes, peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme situĂ© non pas avant le niveau de la reprĂ©sentation mais en dessous du niveau de cette schĂ©matisation conceptuelle dans la hiĂ©rarchie des rĂ©actions ou des conduites.

Seulement se pose alors naturellement le problĂšme prĂ©judiciel : existe-t-il de telles perceptions, ou toute perception ultĂ©rieure au langage est-elle modifiĂ©e par la catĂ©gorisation conceptuelle ? Or, Bruner lui-mĂȘme admet que l’apparence perceptive rectangulaire d’une chambre d’Ames ou que l’inĂ©galitĂ© apparente des segments d’une figure de MĂŒller-Lyer rĂ©sistent Ă  la connaissance et ne peuvent ĂȘtre modifiĂ©s que par des indices perceptifs : c’est donc qu’il existe des effets perceptifs relevant de leur seule « catĂ©gorisation » propre et la question est d’établir en quoi consiste celle-ci indĂ©pendammant de la « catĂ©gorisation » conceptuelle.

Nous n’en revenons pas pour autant aux explications gestal- tistes. Discutant la thĂšse de Wallach, selon laquelle il existe des stimulations pures et d’autres qui entrent en interaction avec une « trace » mnĂ©sique grĂące Ă  des similitudes elles-mĂȘmes liĂ©es aux connexions neuroniques (malgrĂ© la difficultĂ© de fonder la similitude perceptive sur son isomorphe nerveux
), Bruner rĂ©pond en attribuant Ă  toute perception la caractĂ©ristique fondamentale de constituer une forme d’identitĂ©, mais reconnaĂźt que cela ne nous dispense pas de chercher Ă  retracer l’origine des < catĂ©gories ». Cela Ă©tant, nous admettons donc avec Bruner

qu’il n’y a pas dualitĂ© entre les perceptions « pures » et les traces, parce que toute perception est identification, ou, comme nous dirons, « assimilation ». Mais il reste Ă  distinguer les Ă©tapes de cette assimilation ainsi que les niveaux de ces cadres assimilateurs, jusqu’au moment oĂč ils rejoignent la logique. Tel est notre problĂšme, et c’est pourquoi nous procĂ©derons palier par palier Ă  commencer par les simples effets de champ (d’ailleurs dĂ©finis sans hypothĂšse d’interprĂ©tation gestaltiste), ce qui ne nous empĂȘchera pas de conclure que la perception ne se suffit jamais Ă  elle seule, ni comme source supposĂ©e des structures logiques ni mĂȘme comme source de connaissances en gĂ©nĂ©ral, mais qu’elle requiert toujours l’intervention d’un schĂ©matisme supĂ©rieur Ă  elle, Ă  commencer par les schĂšmes sensori-moteurs.

Mais Ă©tant donnĂ©s cette perspective gĂ©nĂ©tique et les problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques que nous nous posons, nous ne nous sentirons pas en droit d’employer le mĂȘme vocabulaire pour dĂ©signer ce qu’il y a de commun aux schĂšmes de tous les niveaux. Nous ne parlerons donc pas de « catĂ©gorisation » et n’admettrons mĂȘme pas l’existence de « classes » perceptives. Si l’on dĂ©finit un schĂšme par l’identitĂ© ou l’analogie de rĂ©action et une classe par l’équivalence des objets eux-mĂȘmes (plus prĂ©cisĂ©ment cette Ă©quivalence caractĂ©rise le concept en comprĂ©hension, tandis que la classe est l’extension du mĂȘme concept, donc de l’ensemble des objets Ă©quivalents), il est clair que la classe suppose la reprĂ©sentation, qui seule peut l’évoquer et la manipuler Ă  volontĂ©. La perception Ă  elle seule ne parvient Ă  Ă©laborer que des schĂšmes, et encore la question se pose-t-elle de savoir si les schĂšmes perceptifs ne proviennent que de la perception comme telle ou s’ils requiĂšrent l’intervention des fonctions sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral pour se constituer.

Il n’en reste pas moins que, au niveau oĂč le sujet dispose d’un appareil conceptuel, et notamment au niveau oĂč cet appareil est structurĂ© par des opĂ©rations proprement logiques, les classes peuvent jouer un rĂŽle essentiel dans les identifications propres Ă  la perception, mais par choc en retour de la reprĂ©sentation sur les activitĂ©s perceptives et non pas grĂące aux constructions de la perception elle-mĂȘme. Et encore, lorsqu’un adulte identifie perceptivement un objet (tel qu’une orange, un chat ou une plante rare), la question subsiste d’établir si la classe intervient directement dans le processus de l’identification perceptive, ou si elle n’agit sur la perception que par l’intermĂ©diaire d’un schĂšme perceptif (du type empirique : cf. les « Gestalt empiriques » de Brunswik, reconnaissables Ă  leur prĂ©-

gnance analogue Ă  celle des « Gestalt gĂ©omĂ©triques »). Lorsque l’on constate le fait que, mĂȘme au niveau de la pensĂ©e « pure », le langage (ou systĂšme des signes collectifs « arbitraires ») ne permet de manipuler les concepts qu’en s’aidant d’un jeu plus ou moins Ă©laborĂ© d’images mentales (ou systĂšmes de symboles individuels doublant celui des signes collectifs), on ne saurait trouver invraisemblable qu’entre le systĂšme des concepts ou des classes et l’utilisation des indices sensoriels s’interpose parallĂšlement un jeu non plus d’images, mais de schĂšmes perceptifs, distincts Ă  la fois de l’imagerie et des classes. Ces schĂšmes consisteraient en groupements et intĂ©grations d’indices, ils assureraient leur « ordre d’accessibilité », rĂ©gleraient leurs accords et dĂ©saccords et serviraient surtout Ă  les filtrer : autant de caractĂšres que Bruner indique comme « prĂ©parant » l’identification correcte propre aux processus perceptifs Ă©voluĂ©s.

Mais s’il existe de tels schĂšmes perceptifs empiriques, il n’est pas de raison de ne pas retenir des travaux geltaltistes la notion de bonnes formes gĂ©omĂ©triques, en interprĂ©tant celles-ci comme des schĂšmes dont les caractĂšres sont moins dus Ă  l’expĂ©rience qu’à un jeu de compensations ou d’équivalences internes s’imposant dĂšs les premiers contacts.

Enfin, pour les mĂȘmes raisons gĂ©nĂ©tiques qui nous obligent Ă  procĂ©der palier par palier, nous chercherons Ă  distinguer des niveaux d’infĂ©rences et ne parlerons que de « prĂ©-infĂ©rences » perceptives, tant que n’interviennent ni transitivitĂ© ni abstraction.

En bref, notre premier problĂšme est d’établir si les structures perceptives antĂ©rieures Ă  la catĂ©gorisation conceptuelle ou indĂ©pendantes d’elle suffisent Ă  en expliquer la formation. C’est dans cette perspective que nous allons discuter des isomorphismes partiels entre les structures perceptives et les structures logiques, celles-ci constituant l’expression formelle des catĂ©gorisations conceptuelles en leurs achĂšvements : nous espĂ©rons alors pouvoir Ă©tablir si les racines des structures logiques sont Ă  chercher ou non dans les structures perceptives.

§ 3. Effets de champ1 et logique des classes

Comme nous l’avons vu dans une « Etude » prĂ©cĂ©dente sur l’assimilation et la connaissance. (Fasc. V chap. III) il faut distinguer, dans les effets de champ, deux aspects corrĂ©latifs .lu

point de vue du schĂ©matisme assimilateur : d’une part, le dynamisme accommodateur des « rencontres » et des « couplages automatiques » situĂ©s Ă  l’échelle infĂ©rieure Ă  celle de la centration, d’autre part l’acte assimilateur de la centration, qui confĂšre une unitĂ© prĂ©schĂ©matique Ă  l’ensemble de ces donnĂ©es et les assimile aux schĂšmes du continu, des relations topologiques et des formes et grandeurs de toutes variĂ©tĂ©s perceptibles. Il va donc de soi que si nous pouvons espĂ©rer trouver quelque logique, ou quelque « prĂ©logique » (au sens d’une structure logique affaiblie) au sein des effets du champ de centration, ce ne peut ĂȘtre qu’au niveau du schĂ©matisme en question et non point Ă  celui des rencontres et couplages automatiques ne relevant que d’une composition essentiellement probabiliste.

Au niveau de la centration, par contre, on peut se poser le problĂšme de l’isomorphisme partiel entre le schĂ©matisme perceptif en jeu et, d’une part, la logique des classes, d’autre part, celle des relations, sans compter celle des infĂ©rences probabilistes pouvant ĂȘtre effectuĂ©es en fonction de ces liaisons Ă©ventuelles de classes et de relations.

Pour ce qui est d’abord de la logique des classes, il faut introduire une distinction, qui est fondamentale au point de vue psychologique quoique peut-ĂȘtre sans intĂ©rĂȘt au point de vue logique : celle des opĂ©rations que nous avons appelĂ©es ailleurs « logiques » et « infralogiques ». 2 Les premiĂšres portent sur des rĂ©unions d’élĂ©ments ou objets individuels considĂ©rĂ©s comme indĂ©composables (comme de type 0 dans la hiĂ©rarchie des types de Russell) et ayant pour limite supĂ©rieure la classe totale du systĂšme considĂ©rĂ© (ou l’univers du discours). Les secondes, au contraire, ont pour limite supĂ©rieure un objet individuel continu ou d’un seul tenant (qui peut ĂȘtre par exemple un segment de droite, ou un organisme, ou l’univers tout entier considĂ©rĂ© comme un objet total) et pour limite infĂ©rieure des parties de l’objet Ă  l’échelle conventionnellement choisie (le point pour un mathĂ©maticien, la cellule pour un histologiste). La distinction de ces deux systĂšmes n’a pas d’importance logique parce que l’on peut toujours dĂ©crire en termes de logique des classes les parties d’un objet continu (et dire par exemple qu’un mĂštre est une classe de dix dĂ©cimĂštres). Par contre, il importe beaucoup, au point de vue psychogĂ©nĂ©tique, de distinguer l’addition et la soustraction des classes (opĂ©rations logiques) de l’addition et de la soustraction partitives (opĂ©rations

2 Ce qui ne signifie pas < prĂ©logique », mais logique Ă  une Ă©chelle d’application infĂ©rieure.

infralogiques), car, si ces deux sortes d’opĂ©rations se dĂ©veloppent synchroniquement chez l’enfant (avec mĂȘme quelques petits dĂ©calages aux dĂ©pens de l’infralogique, comme dans le cas de la mesure spatiale en retard sur le nombre), elles sont plus ou moins diffĂ©renciĂ©es les unes des autres selon les niveaux et commencent mĂȘme par ĂȘtre trĂšs peu diffĂ©renciĂ©es, ce qui explique toutes sortes de difficultĂ©s propres aux classifications initiales de l’enfant. De plus, un intĂ©rĂȘt nouveau de cette distinction est prĂ©cisĂ©ment qu’elle s’applique Ă  la perception, en ce sens que les ensembles ou structures perceptifs n’ont rien de commun avec des classes (opĂ©rations logiques), mais sont par contre comparables Ă  systĂšmes partitifs (donc infralogiques).

En effet, si l’on dĂ©finit une classe comme rĂ©union d’élĂ©ments fondĂ©e sur leurs seules ressemblances et diffĂ©rences qualitatives indĂ©pendamment de leur disposition dans l’espace, il n’y a pas de classes perceptives et les classes comme telles ne sont jamais perceptibles.1 On ne saurait, par exemple, considĂ©rer comme une classe l’ensemble des Ă©lĂ©ments simultanĂ©ment perçus dans un champ de centration puisqu’ils ne sont rĂ©unis que par leur voisinage spatial (Ă©quivalant ici Ă  la « proximité » perceptive). On ne saurait non plus appeler « classe » l’ensemble des segments de la droite hachurĂ©e d’Oppel-Kundt, puisqu’il s’agit prĂ©cisĂ©ment de segments contigus. On peut assurĂ©ment percevoir des ressemblances et des diffĂ©rences, donc les relations unissant entre eux les Ă©lĂ©ments dont la classe constitue

1 On a vu au ! 2 pourquoi nous ne considĂ©rons pas comme des classes mais seulement comme des schĂšmes le produit des identifications ou catĂ©gorisations mĂȘme Ă©lĂ©mentaires, dont nous parle J. Bruner. PrĂ©cisons-en les raisons principales. Une classe est une rĂ©union d’objets (rĂ©union en extensio n caractĂ©risĂ©s par des propriĂ©tĂ©s communes (en comprĂ©hension). Trois critĂšres nous paraissent nĂ©cessaires pour ei admettre l’existence psychologique : (1) la possibilitĂ© d’évoquer (ou de percevoir) cette rĂ©union comme telle ; (2) la possibilitĂ© de rĂ©unir ou de dissocier les classes en systĂšmes composĂ©s ; (3) la possibilitĂ© de relier les classes partielles aux classes totales (les sous-classes aux classes) par une relation d’inclusion. — Or : (1) en identifiant les objets de façon Ă©quivalente, la perception se borne Ă  une suite d’identifications successives sans qu’il y ait jamais rĂ©union simultanĂ©e des objets identifiĂ©s ; la rĂ©union comme telle ne saurait donc ĂȘtre perçue (mais seulement reprĂ©sentĂ©e). (2) le caractĂšre temporel de ces rĂ©unions d’objets exclut donc les rĂ©u .ions (ou additions) et dissociations (ou soustractions) de classes : de telles opĂ©rations ne trouvent un isomorphe partiel de nature perceptive que dans le domaine des agrĂ©gats spatiaux qui sont alors des infraclasses et non des classes (et. plus loin les prop. 1 Ă  9). (3) il n’existe en particulier pas de perception des inclusions : ni pour ce qui est des agrĂ©gats spatiaux oĂč il y a seulement perception de la relation de partie Ă  tout (le tout Ă©ta it un objet ou une collection Ă  configuration spatiale), ni a fortiori pour ce qui est des identifications temporelles.

Par contre, si l’on dĂ©finit un schĂšme par l’identitĂ© ou l’équivalence des rĂ©actions successives, il va de soi que les identifications perceptives sont relatives Ă  des schĂšmes d’assimilation.

1’« extension », c’est-Ă -dire la rĂ©union : mais on ne perçoit prĂ©cisĂ©ment pas cette rĂ©union comme telle, donc l’extension Ă  laquelle se rĂ©duit la classe en tant que classe (par opposition Ă  sa « comprĂ©hension » qui n’est plus la classe, mais un systĂšme de prĂ©dicats qui sont psychologiquement des relations de ressemblances et de diffĂ©rences). Ou, si l’on perçoit cette rĂ©union, c’est en tant qu’agrĂ©gat spatial, et nous sortons des caractĂšres de la classe. Par exemple, dans la figure 1 ci-contre,1 on perçoit bien deux sortes d Ă©lĂ©ments : les uns correspondant a A (si nous les appelons des « A » nous les conceptualisons et sortons alors des limites de la perception), les autres Ă  B et nous « voyons » bien deux ensembles distincts, l’un formĂ© de la colonne de droite plus la troisiĂšme figure de la colonne de gauche, l’autre formĂ© du reste des Ă©lĂ©ments. Mais ces ensembles que nous percevons ainsi ne sont prĂ©cisĂ©ment plus des classes, puisque ce sont des agrĂ©gats spatiaux et que ces agrĂ©gats ne contiennent pas tous les « A » ni tous les « B » situĂ©s en dehors du champ perceptif. Dire que ce sont des Ă©lĂ©ments de forme A et des Ă©lĂ©ments de forme B que je perçois sur cette figure n’avancerait pas les choses, puisque ce serait justement reconnaĂźtre qu’ils sont groupĂ©s spatialement.

Par contre, s’il est donc dĂ©nuĂ© de toute signification de comparer les agrĂ©gats perceptifs Ă  des classes, il est trĂšs lĂ©gitime de chercher leurs relations avec les « infraclasses », en appelant ainsi les totalitĂ©s continues (ou caractĂ©risĂ©es par les voisinages et sĂ©parations topologiques entre leurs Ă©lĂ©ments) auxquelles pourraient s’appliquer les opĂ©rations infralogiques d’addition et soustraction partitives. Mais comme nous n’allons trouver qu’un isomorphisme partiel et mĂȘme trĂšs « affaibli » entre ces infraclasses perceptives et les infraclasses proprement dites (telles qu’elles interviennent par exemple dans la partition et le dĂ©placement propres aux opĂ©rations de mesure linĂ©aire d’un enfant de 8-9 ans), nous devrons parler, pour ĂȘtre prĂ©cis, de « prĂ©-infraclasses » (nous nous excusons de ce pĂ©dantisme, mais il a l’utilitĂ© de rappeler que le prĂ©fixe « infra » n’a pas dans notre terminologie de signification d’antĂ©rioritĂ© gĂ©nĂ©tique, mais seulement la signification d’une Ă©chelle infĂ©rieure au point de vue du domaine d’application, tandis que le prĂ©fixe « pré » indique au contraire l’antĂ©rioritĂ© ou l’infĂ©rioritĂ© gĂ©nĂ©tiques).

1 Cf. B. Inhelder, De la configuration perceptive Ă  la structure opĂ©ratoire in Le problĂšme des stades en psychologie de l’enfant, Paris (P.U.F.), pp. 137-162.

La raison fondamentale pour laquelle on ne trouve, parmi les effets du champ de la centration, que des prĂ©infraclasses et non pas d’infraclasses proprement dites est que, selon l’affirmation devenue banale depuis les travaux de la psychologie de la Gestalt, les structures perceptives Ă©lĂ©mentaires ne donnent pas lieu Ă  une composition additive.

On peut formuler ce fait fondamental de la maniÚre suivante. Soit une droite segmentée (fig. 2) par des hachures ; nous appellerons A1, A2, etc. les segments déterminés par ces hachures, y compris la somme des épaisseurs x des hachures (avec celles des hachures initiale et terminale). Cette épaisseur

 

Fig. 2

 

des hachures ne joue en rĂ©alitĂ© pas le mĂȘme rĂŽle perceptif que celui des intervalles compris entre les hachures et doit donc ĂȘtre exprimĂ©e Ă  part dans une formulation quantitative de l’illusion.1 Mais comme nous ne visons ici que l’expression qualitative gĂ©nĂ©rale de la structure, pour la comparer aux structures logiques des infraclasses, nous ne tiendrons pas compte de cette circonstance particuliĂšre, ce qui revient donc Ă  dire que nous considĂ©rons les segments de la droite comme des ensembles fermĂ©s (y compris les ensembles frontiĂšres). Appelons, d’autre part, B la longueur totale de la droite, correspondant Ă  ce que serait la mĂȘme droite perçue Ă  l’état non segmentĂ© (mais avec les hachures initiale et terminale). Nous pouvons alors Ă©crire :

(1) (A1+A2+A3
)>(B)

ce qui signifie simplement, pour le moment, que la somme des parties est plus grande que le tout correspondant indivis.

En d’autres cas, on peut obtenir au contraire une perception de la rĂ©union des parties contenant moins et non pas davantage que tel ou tel Ă©lĂ©ment de cette rĂ©union. Soit par exemple A = une barre de plomb colorĂ©e en noir et A’ = une boĂźte vide de bois de la mĂȘme couleur dont la surface de base coĂŻncide avec celle de la barre de plomb On fait soupeser A isolĂ©ment, puis on place A’ sur A et on fait soupeser (A+A,) en un seul

1 Voir Piaget J. et Osterrieth P., L’évolution de l’illusion d’Oppel-Kundt en fonction de l’ñge. Arch. de Psychol., RĂ©cit. XVII.

tout : ce tout paraĂźt alors beaucoup plus lĂ©ger que A isolĂ©ment (Ă  cause de l’accroissement du volume total, non corrĂ©latif Ă  celui du poids total). Soit :

(2) (A) > (A + A’) ou A > B (si A est une partie et B le tout A⅛A’)

Du point de vue de la composition logique des classes (ou de la composition infralogique des infraclasses) nous devrions au contraire obtenir une Ă©galitĂ© en (1) et le signe < en (2), et c’est la non conformitĂ© avec un tel rĂ©sultat que l’on appellera composition non-additive.

Il est vrai que l’on considĂšre parfois cette notion comme peu claire. En ce cas on pourrait ĂȘtre tentĂ© de rendre les expressions 1 et 2 compatibles avec la logique en introduisant les distinctions suivantes : lorsque l’on perçoit la rĂ©union des parties (A1 + A2+
) dans le premier membre de l’inĂ©galitĂ© (1), dira- t-on, on ne perçoit pas simultanĂ©ment le tout B au mĂȘme endroit, et, lorsque l’on perçoit le tout B Ă  l’état indivis, on ne perçoit pas en mĂȘme temps les parties A1+A2+
 au mĂȘme endroit : par consĂ©quent, lĂ  oĂč la droite est segmentĂ©e, sa longueur totale est bien Ă©gale Ă  la somme des parties, et, lĂ  oĂč elle est indivise, sa longueur totale reste Ă©gale Ă  la somme des parties, leur nombre Ă©tant alors, dans le cas particulier, Ă©gal Ă  1. De mĂȘme dans l’inĂ©galitĂ© (2), si l’on raisonne sur la seule partie A, on est en prĂ©sence d’un tout Ă©gal Ă  la somme de ses parties (mais avec un nombre de parties de n = 1) ; et, si l’on raisonne sur la somme A+A’, on est Ă  nouveau en prĂ©sence d’un tout Ă©gal Ă  la somme de ses parties, et indĂ©pendamment du cas prĂ©cĂ©dent puisqu’il s’agit d’un nouveau tout et d’une nouvelle somme.

Mais que gagnerait-on et que perdrait-on en rendant de cette maniĂšre la structure perceptive isomorphe Ă  une structure logique (ou infralogique) ? On y gagnerait uniquement la possibilitĂ© d’affirmer qu’à chaque instant le sujet percevant est cohĂ©rent avec lui-mĂȘme, mais pour un instant seulement. Ajoutons que la valeur quantitative de l’illusion (autrement dit le degrĂ© d’inĂ©galitĂ©) est trĂšs peu stable, c’est-Ă -dire que l’inĂ©galitĂ© croĂźt ou dĂ©croĂźt sans cesse : il faudrait donc admettre que cette cohĂ©rence logique instantanĂ©e de la perception se rĂ©duit Ă  des moments extrĂȘmement courts. Ce que l’on perd, par contre, est la possibilitĂ© de relier les perceptions successives en un seul systĂšme : or, c’est justement ce qui est intĂ©ressant pour nous. Le vrai problĂšme de structure est, en effet, de formuler le fait que ni une partie A ni un tout B, ne demeurent identiques Ă 

eux-mĂȘmes d’un moment Ă  l’autre et que chaque nouvelle centration ou chaque changement objectif du dispositif aboutissent Ă  les dĂ©former. Ce que nous voudrions obtenir, par consĂ©quent, est une formulation du systĂšme des dĂ©formations ou des transformations perceptives (dĂ©formations d’abord, puis, comme nous le verrons, transformations correctives au niveau des activitĂ©s perceptives), de maniĂšre Ă  comparer ce systĂšme Ă  une structure opĂ©ratoire logique, du point de vue des oppositions comme des ressemblances, et non pas une formulation permettant de retrouver la logique sous une forme identique Ă  tous les niveaux, mais au prix de simplifications artificielles ou de conventions sans signification psychogĂ©nĂ©tique.

Etant ainsi admis que l’on peut toujours s’arranger Ă  confĂ©rer une structure logique aux Ă©lĂ©ments perçus en un seul champ de centration, mais en sacrifiant alors toute cohĂ©rence dans les relations entre un champ et le suivant, nous prĂ©fĂ©rons donc par mĂ©thode formuler la structure dont relĂšvent ces Ă©lĂ©ments lorsque le sujet passe d’un champ de centration Ă  un autre. Cela ne signifie pas que nous allons introduire d’emblĂ©e les opĂ©rateurs de correction inhĂ©rents aux activitĂ©s perceptives, c’est-Ă -dire Ă  la coordination comme telle des effets de champ, mais au contraire que nous allons d’abord chercher Ă  saisir les transformations inhĂ©rentes Ă  une seule centration lorsqu’elle succĂšde Ă  la prĂ©cĂ©dente.

Or, de ce point de vue, la signification proprement spĂ©cifique des compositions non additives que nous avons commencĂ© Ă  formuler en (1) et en (2) est qu’elles sont irrĂ©versibles, c’est-Ă - dire (Df.) que l’addition ne constitue pas l’inverse exact de la soustraction et rĂ©ciproquement. Pour formuler cette propriĂ©tĂ© essentielle de la structure perceptive Ă©lĂ©mentaire, nous pouvons, Ă©tant donnĂ©s deux segments complĂ©mentaires quelconques (Ă©gaux ou inĂ©gaux) d’une droite dont le tout est B = A+A’ (fig. 3), Ă©crire :

 

Fig. 3

 

(3) (A+A’) — d’oĂč :

(3k") A+A’ + B.

Ces expressions signifient : (3) que si l’on dĂ©tache A’ de l’ensemble (A+A,) on ne perçoit plus A avec la mĂȘme longueur apparente que quand A Ă©tait soudĂ© Ă  A’ ; et (3 "") que le tout B formĂ© de A et de A’ n’est donc pas Ă©gal Ă  la somme des parties A et A’ perçues isolĂ©ment

Sous cette forme la composition non-additive prend alors tout son sens qui est relatif, non pas Ă  l’état comme tel, mais aux transformations qui l’ont engendrĂ©. Et le fait fondamental consiste alors en ceci que de telles transformations sont Ă  concevoir comme des « transformations non compensĂ©es » (per- ceptivement), tandis que les transformations opĂ©ratoires comportent une compensation possible dĂ©finissant leur rĂ©versibilitĂ©.

Il devient dĂšs lors possible de concilier la traduction en termes d’isomorphisme par rapport aux structures logiques, que nous avons Ă©cartĂ©e tout Ă  l’heure, avec la traduction en termes d’irrĂ©versibilitĂ© que nous adoptons maintenant. Il nous suffira pour cela de dĂ©signer par P la valeur de la transformation non compensĂ©e (= qui sera donc par dĂ©finition la valeur de la dĂ©formation ou de 1’« illusion » perceptives) et de convertir les inĂ©galitĂ©s (1) Ă  (3) en Ă©galitĂ©s sous la forme suivante :

(4) (A1+A2+^s+∙∙∙)-B+P correspondant à (1)

(5) A = (A+A,)-P » à (2)

(6) (A+A,)- A, = A+P » Ă  (3 ”")

En ce cas, si l’on dĂ©sire accentuer l’isomorphisme partiel entre une prĂ©infraclasse perçue dans un champ de centration et une infraclasse opĂ©ratoire, on fera simplement abstraction des P, c’est-Ă -dire que l’on raisonnera en termes d’états et non pas de transformations. Si l’on dĂ©sire au contraire saisir les transformations comme telles, qui correspondent aux surestimations et sousestimations dues Ă  la centration (rencontres et couplages automatiques 1), on rĂ©introduira les P et l’ensemble des expressions 1 Ă  6 confĂ©rera un sens clair Ă  la notion de composition non-additive, qui est sa signification de composition irrĂ©versible.

Mais avant de poursuivre la description de cette irrĂ©versibilitĂ©, notons encore que la non-additivitĂ© des effets de champ prĂ©sente des exceptions, qui sont fort instructives par leur isomorphisme partiel plus poussĂ© avec les additions d’infra- classes : lorsque les relations de partie Ă  tout sont encadrĂ©es

1 Voir Assimilation et connaissance, Fasc. V de ces « Etudes »

dans des relations d’égalitĂ© directement perceptibles (et de façon coercitive), alors la composition est partiellement additive dans la mesure oĂč elle est obligĂ©e de respecter ce jeu d’équivalences.

 

Fig. 4

 

Par exemple, dans le trapĂšze (fig. 4), le grand cĂŽtĂ© B est sous estimĂ© et le petit cĂŽtĂ© A est surestimĂ© bien que B dĂ©valorise A. La raison en est que tous deux dĂ©valuent les diffĂ©rences A’ qui les sĂ©parent, ce qui a pour effet d’agrandir subjectivement A et de rapetisser sujectivement B (le calcul, selon la loi des centrations relatives, confirme bien l’hypothĂšse en fournissant un maximum thĂ©orique pour B — 2 A qui coĂŻncide avec le maximum expĂ©rimental pour A mesurĂ© constant et B variable). Mais pourquoi n’a-t-on pas alors une dĂ©valuation de A par B et une dĂ©valuation des A’ par A et par B simultanĂ©ment ce qui revaloriserait doublement B ? Parce que (A + 2A,) Ă©tant perçu comme Ă©gal Ă  B, il ne saurait y avoir dĂ©valuation simultanĂ©e de A et des A’ sans entraĂźner celle de B (=A+2A,), tandis qu’il peut y avoir dĂ©valuation des A’ et de B et valorisation de .4 par A’ sans rompre l’égalitĂ©. Le jeu des surestimations et sous- estimations est donc ici subordonnĂ© Ă  la composition additive suivante oĂč P est la dĂ©formation annulĂ©e (→O) par la projection de B sur A’+A+A’ (ce que nous appellerons projection BB’) :

(7) ÎČ = A,+A+A,+ [P(BS,)→O]

Mais en un tel cas, la composition additive est imposĂ©e par la perception de l’égalitĂ© B = B’ en fonction du rectangle de rĂ©fĂ©rence qui encadre la figure (cf. fig. 4). Notons d’ailleurs qu’il ne s’agit que d’une additivitĂ© partielle, puisque le tout B peut ĂȘtre lui-mĂȘme dĂ©formĂ© (par la hauteur, etc.) tout en respec-

tant l’égalitĂ© (7). On retrouve de tels faits dans les compositions propres Ă  toutes les bonnes formes, d’oĂč leur apparence d’additivitĂ© complĂšte (voir plus loin).

Cherchons maintenant Ă  pousser plus loin l’analyse de l’irrĂ©versibilitĂ© perceptive en la dĂ©crivant en termes de rĂ©action du sujet Ă  la perturbation extĂ©rieure.1 Jusqu’ici nous n’avons pas distinguĂ©, dans ce que nous avons appelĂ© addition (+) et soustraction (— ), la modification physique extĂ©rieure de la figure (donc la perturbation objective) et la rĂ©action du sujet, car, dans le domaine opĂ©ratoire, une mĂȘme transformation peut ĂȘtre exĂ©cutĂ©e matĂ©riellement du dehors (= perturbation) ou imaginĂ©e comme rĂ©alisable par le sujet (auquel cas elle est exĂ©cutĂ©e par le sujet Ă  titre d’opĂ©ration matĂ©rielle de sa part, ou mĂȘme d’opĂ©ration en pensĂ©e). Dans le domaine perceptif, au contraire, il n’y a pas d’opĂ©rations (comme nous allons y insister Ă  l’instant) mais simplement des perturbations extĂ©rieures et des rĂ©actions du sujet. Cherchons donc Ă  formuler le fait (ce qui est une autre dĂ©finition de l’irrĂ©versibilitĂ© et des transformations non compensĂ©es) qu’une perturbation extĂ©rieure n’est pas « compensĂ©e » par la perception. Choisissons comme perturbation la segmentation progressive de la ligne B de la fig. 2 en segments Ă©gaux A1 + A2+
 Nous distinguerons alors deux aspects en cette transformation objective : l’accroissement du nombre n des segments A, soit +D(nA), et la diminution corrĂ©lative de leur grandeur g, soit — D(gA). Il est clair, que objectivement, l’une de ces transformations compense l’autre, ce que nous pouvons Ă©crire :

+D{∏A) = — D(gA)

Or, perceptivement ce n’est prĂ©cisĂ©ment pas le cas, c’est-Ă - dire que nous aurons :

(8) +D(∏A)<— D(gA) ou (8b") +D(∏A)— D(gA)+P∏g c’est-à-dire que la grandeur apparente des A diminue plus lentement que ne s’accroüt leur nombre (ce qui rend donc compte de la prop. 4).

La quantitĂ© Png constitue alors la mesure l’irrĂ©versibilitĂ© de cette transformation, autrement dit cette transformation non compensĂ©e exprime la « dĂ©formation perceptive » ou « illusion ».

Une telle structure n’est donc pas « opĂ©ratoire » si l’on dĂ©finit l’opĂ©ration comme une transformation rĂ©versible. Par

1 Ct. Logique et équilibre (Fasc. II de ces « Etudes »), les articles de Mandelbrot et de Piaget.

contre on peut chercher Ă  exprimer (ce qui constituera un nouvel isomorphisme partiel avec la logique) ce par quoi l’opĂ©ration est remplacĂ©e : en effet, les rĂ©actions perceptives du sujet n’excluent pas l’intervention de certaines lois, car, mĂȘme si l’on admet que les « rencontres » et les « couplages non actifs » (ou automatiques) se produisent au hasard, les effets dĂ©formants de la centration traduisent certaines probabilitĂ©s compatibles avec cette accommodation alĂ©atoire de l’échelle infĂ©rieure. Or, ces lois statistiques (que nous avons cherchĂ© Ă  ramener Ă  une loi unique pour toutes les illusions optico-gĂ©omĂ©triques ou loi des « centrations relatives ») expriment entre autres un caractĂšre essentiel des rĂ©actions perceptives, qui est de ne pas laisser croĂźtre les dĂ©formations indĂ©finiment, mais de les modĂ©rer en relation avec certaines valeurs de la modification extĂ©rieure de la figure. Si nous reprenons de ce point de vue les propositions 8 et 8 nous constatons donc d’abord que l’accroissement du nombre des A n’entraĂźne pas une diminution corrĂ©lative de leurs grandeurs respectives, mais que cette grandeur dĂ©croĂźt moins vite (d’oĂč l’allongement apparent du tout B) : seulement, ceci n’est vrai que jusqu’à un certain maximum de dilatation subjective de B (ou des A, correspondant par exemple Ă  13-14 segments A pour un B de 5 cm.), aprĂšs quoi, si le nombre n des A continue Ă  croĂźtre, leur grandeur apparente g commence Ă  dĂ©croĂźtre. Il existe donc un point oĂč la variation de Png change de sens ce que nous pouvons Ă©crire :

(9) + dPng → Png(max) → — dPng

oĂč +d est l’accroissement de P et — d sa diminution, P lui-mĂȘme conservant le mĂȘme signe et oĂč (→) signifie ici « prĂ©cĂšde ».

Nous appellerons « rĂ©gulation perceptive » le changement de signe (ou de sens) de d(P) et pouvons ainsi considĂ©rer l’opĂ©rateur de rĂ©gulation comme un isomorphe affaibli d’une opĂ©ration logique, cette derniĂšre Ă©tant entiĂšrement rĂ©versible, contrairement Ă  une rĂ©gulation qui se borne Ă  inverser le sens de la variation d’une transformation non-compensĂ©e, donc Ă  modĂ©rer une dĂ©formation irrĂ©versible (= semi-rĂ©versibilitĂ©).

Ce caractĂšre d’isomorphisme affaibli entre de telles rĂ©gulations, Ă  l’Ɠuvre dans les structures dĂ©pendant de la loi des centrations relatives, et les opĂ©rations logiques s’observe notamment dans une situation particuliĂšre qui nous a par le fait mĂȘme toujours causĂ© quelque difficultĂ© du point de vue du calcul thĂ©orique des illusions (de la mise en formules quantitatives des diverses sortes d’illusions optico-gĂ©omĂ©triques).

Lorsqu’un segment de droite A est prolongĂ© Ă  l’une de ses extrĂ©mitĂ©s par un segment A’ plus petit que A, l’élĂ©ment A est alors surestimĂ© selon une valeur dĂ©pendant des couplages de diffĂ©rence (A— A’)A’, etc. Mais si A est encadrĂ© entre deux segments A’ Ă©gaux entre eux, l’effet est renforcĂ© sans ĂȘtre pour autant doublĂ©. Du point de vue de l’expression logico-mathĂ©ma- tique, on peut alors hĂ©siter entre deux possibilitĂ©s : ou bien A’ est une unitĂ©, et l’on a A’+A — 2 A’ ; ou bien A’ correspond Ă  une action qualitative individuelle et alors il faudrait Ă©crire (selon la rĂšgle logique de tautologie) A’+A’— A’. Or, il semble que la rĂ©alitĂ© perceptive soit prĂ©cisĂ©ment situĂ©e entre deux, c’est-Ă -dire Ă  la fois affectĂ©e par les deux possibilitĂ©s mais inclassable du point de vue opĂ©ratoire. Elle est situĂ©e entre deux, car deux fois la mĂȘme diffĂ©rence entre A et A’ ne donnent ni A— 2A’, ni exactement 2(A— A’) (puisque la longueur totale augmente, etc.), ni exactement A— A’ comme s’il n y avait qu’un seul segment A’. L’effet perceptif paraĂźt donc Ă  la fois sensible Ă  l’identitĂ© qualitative (« le mĂȘme effet », mais renforcĂ©) et Ă  la duplication numĂ©rique (puisqu’il y a renforcement). Or, rĂ©pĂ©tons-le, une telle situation ambiguĂ« parle simultanĂ©ment en faveur d’un isomorphisme partiel avec l’opĂ©ration, puisque l’on retrouve en ce cas une rĂ©action marquant la distinction entre l’addition numĂ©rique ou mĂ©trique et la rĂ©union des ensembles ou des classes, et en faveur d’un isomorphisme demeurant trĂšs partiel, puisque cette distinction n’est alors prĂ©cisĂ©ment ni stricte ni achevĂ©e. Cette indiffĂ©renciation provient naturellement du fait que la perception n’opĂšre pas Ă  proprement parler, mais se borne Ă  ajuster des contacts avec rĂ©gulations variĂ©es.

En rĂ©sumĂ©, il ne saurait y avoir d’opĂ©rations de classes ou d’infraclasses dans le domaine des effets dynamiques intĂ©rieurs Ă  une seule centration (rencontres et couplages automatiques), car ces processus se bornent Ă  « rencontrer » des Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ  rĂ©unis ou dissociĂ©s dans le dispositif extĂ©rieur, mais ce contact comporte cependant des- dĂ©formations susceptibles de s’accroĂźtre ou de diminuer et dont les changements de sens prĂ©sentent ainsi une premiĂšre analogie avec l’opĂ©ration.

Par contre, l’acte de centration comme tel ne se borne plus Ă  enregistrer des rĂ©unions ou dissociations indĂ©pendantes de lui. Par son unitĂ© prĂ©schĂ©matique, il comporte dĂ©jĂ  un certain dĂ©coupage des objets rĂ©unis en un mĂȘme champ de centration (et le changement de centration exclut par cela mĂȘme certains Ă©lĂ©ments du nouveau champ). Mais surtout, la centration introduit une certaine schĂ©matisation dans son champ, dont nous

avons vu ailleurs1 qu’elle rĂ©sultait Ă©ventuellement d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures, mais qui n’en constitue pas moins le domaine de nouvelles prĂ©opĂ©rations possibles. Quelques-unes d’entre elles sont particuliĂšrement Ă  noter.

En ce qui concerne les formes Ă©lĂ©mentaires et prĂ©opĂ©ratoires d’addition ou de soustraction perceptives, il s’agit donc de dĂ©celer des situations dans lesquelles les Ă©lĂ©ments ne sont pas d’eux-mĂȘmes rĂ©unis ou dissociĂ©s, mais qui laissent une marge de choix aux rĂ©unions ou dissociations effectuĂ©es par le sujet au cours d’une mĂȘme centration Or, ces situations existent et sont celles, par exemple, dans lesquelles une frontiĂšre peut ĂȘtre indiffĂ©remment rattachĂ©e Ă  une figure oĂč Ă  une autre et celles dans lesquelles le sujet peut dĂ©couper un ensemble enchevĂȘtrĂ© de diffĂ©rentes maniĂšres selon des principes de meilleure ou moins bonne forme.

Commençons par les questions de frontiĂšres, car elles montrent clairement comment l’organisation topologique du champ, liĂ©e aux schĂšmes en jeu dĂšs une seule centration, comporte un certain pouvoir, pour les prĂ©infraclasses dont nous parlions plus haut, de se rĂ©unir ou de se dissocier avec une petite marge de libertĂ© annonçant le jeu ultĂ©rieur des additions ou soustractions. On sait, par exemple, que dans certaines configurations dites rĂ©versibles (c’est-Ă -dire pour lesquelles deux structures perceptives possibles passent de l’une Ă  l’autre par simple renversement) telle partie de l’ensemble est perçue comme figure (Fi) et telle autre comme fond (Fo), puis inversement, mais avec, chaque fois, rattachement de la frontiĂšre (Fr) Ă  la figure et dĂ©tachement de cette mĂȘme frontiĂšre par rapport au fond. Quant au fond comme tel il n’a pas de frontiĂšre et lorsqu’on lui en assigne une pour les commoditĂ©s du dessin (voir la fig. 5 dont il va ĂȘtre question), ou bien il s’agit d’une convention graphique, ou bien le fond devient figure par rapport Ă  la table. Nous ne tiendrons donc pas compte dans ce qui suit de cette pseudo-frontiĂšre du fond. D’autre part, nous ne prendrons pas comme exemple la figure classique du vase blanc sur fond noir avec renversement en deux profils noirs sur fond blanc, car la ligne frontiĂšre y est mal diffĂ©renciĂ©e, mais un simple cercle A se dĂ©tachant sur un fond A’. Si nous appelons In l’intĂ©rieur du cercle, on constate que l’on peut Ă  volontĂ© percevoir : le cercle comme figure (Fi) sur le fond A’, auquel cas la ligne frontiĂšre Fr, qui est la circonfĂ©rence elle-mĂȘme, appartient au cercle ; ou bien le cercle comme un fond Fo en partie masquĂ© par un Ă©cran A’ percĂ©

1 Assimilation et connaissance, Fasc. V des « Etudes ».

d’un orifice circulaire A. Mais, en ce dernier cas seul l’intĂ©rieur In du cercle appartient au fond, tandis que la circonfĂ©rence- frontiĂšre Fr appartient Ă  la figure-Ă©cran A’(— Fi) et se trouve

 

Fig. 5

 

ainsi dĂ©tachĂ©e de l’intĂ©rieur In du cercle pour ĂȘtre rattachĂ©e Ă  l’intĂ©rieur In’ de A’. Nous pouvons donc Ă©crire la transformation dite rĂ©versible comme suit, en confĂ©rant au signe (+) le sens de « rattachĂ© perceptivement à  » et au signe (— ) le sens de « dissociĂ© perceptivement de  » :

(10) (A=Fi=In+Fr) + (A’=Fo)^(A=Fo=In)+(A,=Fi=In,+Fr)

D’oĂč, Si E est l’ensemble de la configuration (fig. 5), les Ă©galitĂ©s :

(11) E = (In+Fr)+Fo ou (11 b") E — (In, + Fr)+Fo

oĂč (In+Fr)=Fi oĂč (In,+Fr)=Fi

et oĂč Fo — In’ en (11) et Fo = In en (11 bis.

Il semble que l’on puisse alors tirer de ces Ă©quations toutes les consĂ©quences possibles par un systĂšme de transformations proprement opĂ©ratoires en donnant Ă  Fi et Ă  Fo les valeurs vica- riantes A ou A’ :

(12) Fo= E— Fi ou (12 bis) Fi = E-Fo

(13) In = E— Fr— Fo ou (13 bis) In’ = E-Fr-Fo

ou (13 ter) In + In’ = E-Fr etc. etc.

Mais on s’aperçoit aussitĂŽt que les Ă©galitĂ©s 13, 13bl≡ ou 13 ter ou bien ne correspondent Ă  plus rien de perceptif ou bien sont fausses perceptivement. En effet, on ne peut pas percevoir l’intĂ©rieur In du cercle A indĂ©pendamment de la frontiĂšre Fr,

si le cercle est considĂ©rĂ© comme figure comme dans l’équation 13 ; ou bien on y parvient, mais alors In est transformĂ© par le fait mĂȘme en fond Fo et il est donc faux d’écrire que l’on perçoit In indĂ©pendamment de ce fond (13). Il en est de mĂȘme pour In’ en 13bis, ou pour In+In’ en 13ter.

Les leçons que comporte cette formulation1 n’en sont pas moins intĂ©ressantes, par son caractĂšre d’isomorphisme partiel (selon le premier surtout des deux types distinguĂ©s au § 1, mais selon le second aussi) avec les opĂ©rations logiques (ou infralogiques). Elle nous montre d’abord qu’il existe bien un pouvoir perceptif de rĂ©union ou de sĂ©paration en partie rĂ©versible et, de ce fait, assimilable Ă  un schĂšme prĂ©opĂ©ratoire. Mais elle nous montre, d’autre part, que ce pouvoir est limitĂ© et que les figures dites rĂ©versibles ne sont ainsi que renversables, puisque certaines formes d’inversion (13 et 13bis ou ter) en sont exclues en fait.

Il en est a fortiori de mĂȘme dans le cas des configurations moins mobiles qu’offrent les situations courantes. Si l’on regarde ainsi d’un seul coup d’Ɠil un Ă©chiquier en centrant l’un des carrĂ©s, on peut parvenir (mĂȘme sans faire intervenir de figures et de fonds) Ă  sĂ©parer les carrĂ©s bruns des blancs, ou Ă  grouper quelques carrĂ©s voisins en un grand carrĂ©, en un rectangle, en une croix, etc. : bref, on peut rĂ©unir certains Ă©lĂ©ments en quel- qu’infraclasse momentanĂ©e dont les enveloppements topologiques prĂ©figurent des sortes d’inclusions partitives de sous- infraclasses dans des infraclasses d’ordre immĂ©diatement supĂ©rieur. Mais ces constructions, qui relĂšvent d’ailleurs nettement d’une activitĂ© perceptive et sont tout juste susceptibles de quel- qu’automatisation Ă  l’intĂ©rieur d’un mĂȘme champ de centration, demeurent encore singuliĂšrement rigides par opposition Ă  la mobilitĂ© rĂ©versible. 2

1 Celle-ci n’est d’ailleurs pas complĂšte : on pourrait encore percevoir la frontiĂšre Fr comme une figure (une circo .fĂ©rence) se dĂ©tachant sur un fond formĂ© par In+In’ ou mĂȘme comme un fond (une fente circulaire) par rapport Ă  la figure In+In’. Mais cela ne change rien Ă  ce qui prĂ©cĂšde car alors on ne pourrait plus dĂ©tacher In de In’ selon une Ă©quation In≈E— In’, etc.

2 Si nous attribuons ces groupements automatiques, comme d’ailleurs les renversements brusques et involontaires qui interviennent dans la perception des figures rĂ©versibles, Ă  des rĂ©sultats d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures, dont le rĂŽle est probableme it nĂ©cessaire Ă  cet Ă©gard, plutĂŽt qu’à une exploration infraperceptive, c’est que divers indices gĂ©nĂ©tiques montrent que ces capacitĂ©s varient sensiblement en moyenne avec l’ñge. D’une part, les enfants ne se livrent Ă  ces groupements automatiques que de façon plus restrel .te que l’adulte (Ă  condition de les distinguer des ensembles « syncrĂ©tiques » simplement dus au dĂ©faut d’analyse ou d’activitĂ©s exploratrices). D’autre part, Mme Meili-Dvoretzki (Le test de Rorschach et l’évolution de la perception, Arch. de Psychol., t. XXVII, 1939) a montrĂ© l’étonnante absence de mobilitĂ© des

Cette possibilitĂ© d’un groupement automatique des Ă©lĂ©ments donnĂ©s et d’une structuration en prĂ©infraclasses plus ou moins coordonnĂ©es (= ce que je vois par la fenĂȘtre et ce que je vois dans la chambre) ou mĂȘme hiĂ©rarchisĂ©es (ce que je vois sur ma table et ce que je vois dans la chambre) soulĂšve la question de savoir jusqu’oĂč peuvent s’étendre les prĂ©infraclasses. Or, leurs limites supĂ©rieures sont assurĂ©ment fournies par celles du champ visuel (= champ d’une seule centration) qui peut en certaines situations constituer une seule infraclasse (cf. 1’« univers du discours » dans la classification logique). De mĂȘme si l’on ne peut se satisfaire ni du langage des associations ni de celui de la Gestalt, le champ doit ĂȘtre conçu comme constituant le « domaine » de toutes les relations perçues (consciemment ou non) en un instant donnĂ©. Mais le champ ne joue pas constamment ce double rĂŽle de prĂ©infraclasse limite et de domaine de toutes les relations, car il peut ĂȘtre perçu en dĂ©sordre, et surtout comme un secteur d’un territoire plus vaste qui appelle alors l’exploration et l’intervention des autres activitĂ©s perceptives, dont la fonction est prĂ©cisĂ©ment d’organiser les perceptions inter-champs.

Venons-en enfin Ă  la question des bonnes formes qui constituent Ă  coup sĂ»r les exemples les plus proches de la composition additive Ă  l’intĂ©rieur d’un mĂȘme champ de centration. D’une part, en effet, des bonnes formes mĂȘlĂ©es Ă  d’autres, en une configuration composĂ©e de formes enchevĂȘtrĂ©es, donnent lieu au maximum de sĂ©grĂ©gation, et l’on pourrait donc comparer cette sĂ©grĂ©gation aux prĂ©opĂ©rations de rĂ©union et de sĂ©paration dont nous venons de voir les limites en d’autres cas. D’autre part, une bonne forme telle qu’un carrĂ© apparaĂźt immĂ©diatement comme une rĂ©union de cĂŽtĂ©s Ă©gaux et d’angles Ă©gaux, telles que les dĂ©formations du type dĂ©crit par les prop. 1 Ă  6 soient rĂ©duites au minimum.

Mais la premiĂšre forme de ces deux sortes de prĂ©opĂ©rations est Ă©videmment fonction des activitĂ©s perceptives antĂ©rieures du sujet. Celui-ci sera certes capable, mĂȘme lors d’une prĂ©sentation d’un dixiĂšme de seconde, de dissocier dans une figure du type de la fig. 6 les segments appartenant Ă  l’une des bonnes formes prĂ©sentĂ©es des segments appartenant Ă  une autre et de rĂ©unir du mĂȘme coup en un seul tout les Ă©lĂ©ments de la mĂȘme bonne forme. Mais ces deux actions, qui n’en constituent d’ail- jeunes enfants en prĂ©sence de certaines figures ambiguĂ«s ou rĂ©versibles : un dessin pouvant illustrer soit une paire de ciseaux soit une tĂȘte d’homme avec ses deux yeux est, par exemple, perçu par les petits comme reprĂ©sentant « un monsieur et on lui a lancĂ© des ciseaux dans la figure » 

 

Fig. 6

 

leurs en ce cas qu’une seule, seront d’une efficacitĂ© bien diffĂ©rente selon l’ñge, et comportent par consĂ©quent une part notable d’activitĂ© perceptive automatisĂ©e, ce qui renvoie le problĂšme Ă  l’échelon suivant (voir § 6).

Quant au fait qu’un carrĂ© puisse apparaĂźtre, dĂšs une seule centration, comme une rĂ©union de quatre cĂŽtĂ©s Ă©gaux ce qui semble constituer un exemple de composition additive par opposition Ă  ce que nous avons vu plus haut des compositions perceptives Ă©lĂ©mentaires, il va de soi qu’il ne s’agit ici que de la neutralisation des transformations non compensĂ©es provenant des rencontres et couplages automatiques, neutralisation due Ă  la perception des relations d’égalitĂ©, donc Ă  un cadre de relations d’équivalences et non pas Ă  une compensation opĂ©ratoire (cf. prop. 7) : ce n’est que dans le cas oĂč le sujet se met Ă  effectuer des transports internes actifs qu’il s’engage dans cette seconde direction mais en substituant alors Ă  la bonne forme primaire ce que nous avons appelĂ© ailleurs 1 les « bonnes formes secondaires » c’est-Ă -dire (pour les mĂȘmes formes) des schĂšmes

1 Piaget, Maire et PrivĂąt, La rĂ©sistance des bonnes formes d l’illusion de MĂŒller-Lyer, Arch. de Psychol., Rech. XVIII.

relatifs Ă  une activitĂ© proprement dite d’analyse et de comparaison.

En bref, pour autant que l’on puisse dĂ©celer Ă  l’intĂ©rieur des effets de champ certaines actions pouvant ĂȘtre comparĂ©es Ă  des prĂ©opĂ©rations, on peut toujours se demander si ces actions, qui sont alors solidaires d’un schĂ©matisme primaire d’assimilation dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre lors d’une seule centration, ne rĂ©sultent pas de l’ensemble des activitĂ©s perceptives antĂ©rieures, avec automatisations et cristallisations croissantes avec l’ñge. Mais avant d’examiner la prĂ©logique inhĂ©rente Ă  ces activitĂ©s perceptives il nous reste Ă  analyser les relations entre les effets de champ avec la logique des relations ainsi qu’avec les infĂ©rences relatives aux classes et aux relations.

§ 4. Effets de champ et logique des relations

Il est remarquable qu’il existe une perception des relations, et non pas seulement des infrarelations,1 tandis qu’il n’y a pas de perception possible des classes mais seulement des infra- classes. Il est clair que cette perception des relations sera subordonnĂ©e comme toutes les perceptions Ă  des lois de proximitĂ© et d’étendue de champ, mais dans ces limites, la relation mĂȘme est perçue, par opposition Ă  la classe. Par exemple deux jetons de couleur, mĂȘme sĂ©parĂ©s Ă  l’intĂ©rieur d’un champ sont immĂ©diatement perçus comme Ă©tant de mĂȘme couleur ou de couleurs diffĂ©rentes et leurs teintes immĂ©diatement comparĂ©es en termes de plus et de moins.

Mais de ce qu’il peut y avoir perception des relations n’implique naturellement en rien que la perception comporte une logique des relations et il s’agit au contraire de dĂ©terminer avec soin en quel sens les relations perceptives sont des prĂ©relations ou des relations proprement logiques. Or, ce que nous avons vu au § 2 des compositions non additives propres aux infraclasses perceptives et surtout de l’irrĂ©versibilitĂ© qui constitue la signification la plus gĂ©nĂ©rale de ces compositions non-additives se retrouve en termes analogues sur le terrain des prĂ©relations perceptives.

Pour ce qui est de la composition non-additive, W. Koehler l’a montrĂ© en termes intĂ©ressants Ă  propos de la loi de Weber, et en des termes d’autant plus intĂ©ressants que ce sont (sans

1 Nous appelons relations Infralogiques ou Infrarelations, par analogie avec les infraclasses, les relations déterminées par les opérations élémentaires de s placement » et de « déplacement ».

doute Ă  son insu) ceux-lĂ  mĂȘmes dont s’était servi H. PoincarĂ© pour opposer le continu physique ou psychologique au continu mathĂ©matique. Le schĂšme de ces considĂ©rations de Koehler et de PoincarĂ© est simplement le suivant : aux environs du seuil, on peut avoir pour trois variables qui sont objectivement de valeurs (proches) A<B<C, les trois estimations subjectives contradictoires : A = B, B - C mais A<C. Donc :

(14) (A = B)+(B-C)→ (A<C).

Nous Ă©crirons cette composition en termes d’addition et non pas de « produit relatif » comme c’est l’usage en logique [(A=ÎČ) × (B=C) = (A=C)], car lorsqu’il ne s’agit pas de deux relations qualitativement diffĂ©rentes (par exemple A est Ă  la fois plus grand et moins large que B), mais de la mĂȘme relation simplement ordonnĂ©e (par exemple A est plus petit que B et B plus petit que C) il s’agit Ă©videmment d’une opĂ©ration additive.

Cela dit, l’expression (14) n’est pas si contradictoire qu’il le semble, car, comme le dit Koehlei, le terme C comparĂ© Ă  A n’est pas perceptivement le mĂȘme que C comparĂ© Ă  B (et A comparĂ© Ă  B n’est pas identique Ă  A comparĂ© Ă  C). Cette remarque revient donc Ă  affirmer que, dans le cas des relations perceptives comme dans celui des prĂ©infraclasses, l’essentiel de la composition non-additive revient Ă  la non-identitĂ© des Ă©lĂ©ments reliĂ©s ou rĂ©unis entre eux ou Ă  leur non-conservation au cas oĂč le sujet a nĂ©anmoins l’impression qu’il s’agit des mĂȘmes Ă©lĂ©ments. Cela nous conduit, pour ce qui est des relations comme des classes, Ă  introduire les notions de transformations non-compensĂ©es (= dĂ©formations), d’irrĂ©versibilitĂ© (mais au sens de la non-rĂ©ciprocitĂ©) et finalement de rĂ©gulations modĂ©rant cette derniĂšre.

Nous dirons d’abord que la relation perceptive est dĂ©formante, par opposition Ă  conservante, dans la mesure oĂč les Ă©lĂ©ments (ou « termes » de la relation) reliĂ©s par elle sont modifiĂ©s subjectivement par le fait mĂȘme. C’est ainsi que le terme B comparĂ© Ă  un A plus petit, peut ĂȘtre surestimĂ© par contraste alors que, comparĂ© Ă  un C plus grand que lui, il sera sous-estimĂ© par contraste. Si nous dĂ©signons par le symbole B(A) le fait que B est comparĂ© Ă  A et par le symbole B le fait que B est perçu isolĂ©ment, nous aurons oonc :

(15) B(A)>B -, B(C)<B -, B(A)>B(C)-, etc.

Ce sont ces inĂ©galitĂ©s 15 qui rendent alors compte de l’expression paradoxale (14). Mais elles rĂ©sultent elles-mĂȘmes de l’irrĂ©versibilitĂ© propre aux prĂ©relations perceptives, c’est-Ă -dire

du fait qu’elles ne peuvent pas ĂȘtre inversĂ©es selon le mode de rĂ©versibilitĂ© propre aux relations, qui est la rĂ©ciprocitĂ©.

Pour faire comprendre la chose, partons de l’illusion des cercles concentriques de DelbƓuf, en mesurant l’illusion sur le cercle intĂ©rieur de diamĂštre A, demeurant constant tandis que les diffĂ©rentes figures Ă©tudiĂ©es font varier le cercle extĂ©rieur B et par consĂ©quent la largeur A’ de l’anneau qui les sĂ©pare. Nous constatons alors que, quand A>A, le cercle intĂ©rieur est surestimĂ©, que quand A— A’ l’illusion passe par O et que quand A’>A il y a sous-estimation de A. Le phĂ©nomĂšne peut donc se dĂ©crire en termes de relations d’égalitĂ© ou d’inĂ©galitĂ© entre A et A’, mais ces relations elles-mĂȘmes ne sont que l’expression des relations entre les deux cercles A et B et ce sont ces derniĂšres relations d’oĂč nous partirons comme traduisant le mieux le contenu de la conscience perceptive du sujet. Nous dirons alors qu’il existe une relation de ressemblance (dimensionnelle) R maximale entre A et B si B se confond subjectivement avec A (identitĂ© ou diffĂ©rence non perçue), mais que la ressemblance R dĂ©croĂźt au fur et Ă  mesure que B s’agrandit et s’éloigne ainsi de A. Nous dirons rĂ©ciproquement aussi que la diffĂ©rence (dimensionnelle) D est nulle quand B coĂŻncide avec A, mais qu’elle augmente au fur et Ă  mesure que B s’agrandit. Enfin nous appellerons r l’augmentation de ressemblance R et d l’augmentation de diffĂ©rence D. Cela dit, il est Ă©vident que la ressemblance est logiquement l’inverse de la diffĂ©rence, ce que nous pouvons Ă©crire (R)=-(D) ou (D) = — (R), et que l’augmentation de la ressemblance Ă©quivaut Ă  la diminution de la diffĂ©rence : (r) = — (d) et d —    — (r).

Mais le propre des prĂ©relations perceptives par opposition aux relations logiques est prĂ©cisĂ©ment, comme on l’a vu sous (15), de « dĂ©former » les termes auxquels elles s’appliquent : or, cela revient identiquement Ă  dire que ces relations elles- mĂȘmes tendent toujours Ă  exagĂ©rer le rapport qu’elles enregistrent, soit qu’elles surestiment une diffĂ©rence (contraste), soit qu’elles sous-estiment cette diffĂ©rence, c’est-Ă -dire qu’elles renforcent la ressemblance (avec Ă©galisation illusoire comme dans la zone infraliminale, soit, comme dans le cas particulier de l’illusion de DelbƓuf par dĂ©valuation de la diffĂ©rence A’ quand A’<A, donc par exagĂ©ration de la ressemblance entre A et B). C’est ce renforcement continuel de la relation perceptive qui la rend « dĂ©formante » et que nous allons maintenant traduire en termes d’irrĂ©versibilitĂ©.

Pour effectuer cette traduction, il nous suffira de faire une supposition, qui au premier abord peut donner l’impression

d’une pure convention, mais qui constitue, croyons-nous, l’exact Ă©quivalent en termes de relations de l’irrĂ©versibilitĂ© exprimĂ©e par la proposition 3 en termes d’infraclasses : c’est que per- ceptivement une ressemblance (R) n’est pas l’exacte inverse d’une diffĂ©rence (— D), mais que tantĂŽt l’une tantĂŽt l’autre l’emporte sur son inverse ! Nous traduirons donc le caractĂšre « dĂ©formant » des relations en jeu, en disant que, dans le cas oĂč le petit cercle A est surestimĂ© par ressemblance avec B, la ressemblance R l’emporte sur l’inverse de la diffĂ©rence, donc :

(16) R >— D quand A>A, ; ou R = — D+P(RD)1 tandis que quand le petit cercle A est sousestimĂ© par contraste avec le grand (B), la diffĂ©rence l’emporte sur l’inverse de la ressemblance :

(16b") D >— R quand A<A, ; ou D =— R+P(DR)1

Notons que l’on pourrait Ă©crire les mĂȘmes inĂ©galitĂ©s dans le symbolisme de la proposition 15, de la maniĂšre suivante :

(17) A(A’) > A si A>A, ; et (17 ”") A(A’) < A si A < A’ ce qui se concilierait alors directement avec la proposition 3. D’autre part, on voit immĂ©diatement l’analogie entre les expressions 16 et 16b’, et les propositions 8 et 8bl*, Ă  cette seule nuance prĂšs qu’en 8 et 8 b’, on est en prĂ©sence de deux variables dĂ©pendantes mais distinctes2 (nombre et grandeurs des segments d’une ligne divisĂ©e), tandis qu’en 16 et 16bl’ il s’agit d’une seule et mĂȘme relation et de son inverse.

Cette derniĂšre analogie fera comprendre pourquoi l’on retrouve sur le terrain des prĂ©relations les mĂȘmes rĂ©gulations que pour les prĂ©infraclasses, modĂ©rant Ă©galement l’irrĂ©versibilitĂ© en jeu dans les compositions perceptives. Si nous examinons, en effet, les courbes des illusions de DelbƓuf, nous constatons que celles-ci ne croissent pas indĂ©finiment, ni en positif (R > — D) ni en nĂ©gatif (D > — R), mais qu’elles passent dans les deux cas par un maximum. Il est alors facile d’exprimer ces inversions de sens de la variation de la dĂ©formation P(RD ou DR), non pas simplement, comme dans la proposition 9, en faisant porter la formule sur cette variation mĂȘme, mais en dĂ©crivant les transformations relationnelles qui en constituent la raison. Nous partirons, pour ce faire, de l’illusion nulle

1 OĂč P’RD} est la transformation non compensĂ©e relative Ă  l’inversion de R en — D et PlDRi relative Ă  l’inversion rĂ©ciproque.

2 Ou plus prĂ©cisĂ©ment entre une variable portant sur l’extension de Γinfra∙ classe (nombre des parties) et l’autre sur les caractĂšres dimensionnels de ses Ă©lĂ©ments

8C LOGIQUE ET PERCEPTION

mĂ©diane qui sĂ©pare les illusions nĂ©gatives (pour A < A’), et nous distinguerons quatre parties dans la courbe (voir la fig. 7) :

 

Fig. 7

 

(1) entre l’illusion nulle et le maximum positif ; (2) entre ce maximum et le point d’origine (oĂč A’ = O et A = B) ; (3) entre l’illusion nulle mĂ©diane et le maximum nĂ©gatif ; et (4) entre ce maximum et l’illusion nulle terminale (pour les B si grands qu’ils n’agissent plus sur A). On a alors, si r = l’augmentation de ressemblance et d = l’augmentation de diffĂ©rence :

(18) r>— d ou r — ∙d+P(rd) pour (1)

r<— d ou r =— d— P(rd) pour (2)

d>— r ou d = — r+P(dr) pour (3)

et d <— r ou d — r-P(dr) pour (4)

Nous appelons alors rĂ©gulation, comme dans le cas de l’expression 9, le changement de signe de la transformation compensĂ©e 1 P(rd) ou P(dr) et pouvons considĂ©rer Ă  nouveau la rĂ©gulation comme un opĂ©rateur de modĂ©ration diminuant la transformation non compensĂ©e dans le sens d’une rĂ©versibilitĂ© approchĂ©e.

Cela dit, il serait facile de reprendre maintenant le schĂ©matisme dĂ©jĂ  en jeu dans le champ de centration pour montrer que l’on retrouve du point de vue des relations, un degrĂ© d’or-

1 ∏ va de sol que ce signe serait diffĂ©rent pour (1) et (2) en partant de l’origine mais il y aura toujours changement de signe au maximum.

ganisation analogue Ă  ce que nous avons vu du point de vue des infraclasses, notamment en ce qui concerne les relations d’égalitĂ© dans le cas des parties Ă©quivalentes entre elles des bonnes formes (cĂŽtĂ©s du carrĂ©, etc.). Mais, d’une part, le parallĂ©lisme entre ces deux aspects, relationnel et de rĂ©union partitive, d’un tel schĂ©matisme va de soi puisque les compositions (1) Ă  (9) sont semblables aux compositions (14) Ă  (18). D’autre part, nous nous retrouverions en prĂ©sence du mĂȘme problĂšme, qui est de dĂ©terminer jusqu’à quel point un tel schĂ©matisme est indĂ©pendant des activitĂ©s perceptives. Or, on connaĂźt dĂ©jĂ  notre rĂ©ponse : tout porte Ă  croire qu’il n’en est rien, mais aucune preuve dĂ©cisive n’est Ă  notre disposition pour dĂ©montrer la gĂ©nĂ©ralitĂ© d’une filiation des schĂšmes perceptifs primaires Ă  partir d’activitĂ©s antĂ©rieures, cette filiation n’étant claire que dans les cas particuliers Ă©tudiĂ©s.

§ 5. Effets de champ et préinférences

AprĂšs avoir constatĂ© l’existence d’isomorphismes partiels entre les structures de classes (ou d’infraclasses) ainsi que de relations et les structures perceptives Ă©lĂ©mentaires (effets de champ), il nous reste Ă  nous demander si l’on peut espĂ©rer trouver Ă©galement quelque processus de nature perceptive primaire susceptible d’ĂȘtre mis en correspondance avec les mĂ©canismes infĂ©rentiels de la logique.

Pour dissiper toute Ă©quivoque (ce qui est spĂ©cialement Ă  craindre sur ce point, Ă  cause des associations possibles avec les interprĂ©tations que l’on a parfois attribuĂ©es Ă  Helmholtz) rappelons qu’il ne s’agit nullement pour nous de supposer que les infĂ©rences logiques ou opĂ©ratoires puissent intervenir au sein des mĂ©canismes perceptifs : nous dĂ©sirons seulement chercher s’il existe ou non quelque isomorphisme entre ces infĂ©rences opĂ©ratoires et certains processus perceptifs, ce qui est une toute autre question. De plus, nous n’envisageons, par hypothĂšse, que des isomorphismes partiels : en ce cas nous ne parlerons pas, par prĂ©caution, d’infĂ©rences perceptives, mais exclusivement de « prĂ©infĂ©rences » perceptives, de maniĂšre Ă  mieux souligner le caractĂšre partiel de tels isomorphismes Ă©ventuels.

Il est trĂšs malaisĂ© de dĂ©finir les infĂ©rences sur le plan des conduites, pour les raisons que nous avons dĂ©jĂ  dĂ©veloppĂ©es ailleurs,1 et presqu’aussi difficile de fournir des critĂšres uni-

1 Voir les remarques au sujet de la Df. 26 (chap. III) du fascicule IV de ces « Etudes ».

voques de la prĂ©sence de telles infĂ©rences. Aussi ne partirons- nous pas, ici, d’une dĂ©finition de l’infĂ©rence qui prĂ©supposera l’intervention des schĂšmes d’assimilation (comme c’est le cas de la Df. 26 de 1’« Etude » citĂ©e), car, dans le domaine de la perception, cela soulĂšverait une sĂ©rie de problĂšmes prĂ©alables. Nous chercherons au contraire, en partant d’une description « neutre » des processus infĂ©rentiels ou prĂ©infĂ©rentiels, Ă  retrouver la question des schĂšmes Ă  partir de celle des infĂ©rences, avec l’espoir de contribuer Ă  clarifier ce problĂšme complexe des schĂšmes sans le supposer rĂ©solu d’avance.

Nous nous bornerons donc, pour commencer, Ă  dire qu’il y a toujours infĂ©rence, dans les actions d’un sujet, lorsque, en prĂ©sence d’élĂ©ments physiquement donnĂ©s, ce sujet fait appel Ă  des Ă©lĂ©ments non prĂ©sents physiquement pour tirer de cette A jonction entre les Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s et les Ă©lĂ©ments 1 / non prĂ©sents physiquemenfjune connaissance qui ne saurait ĂȘtre obtenue au moyen des premiers seuls. — Ceci ne constitue pas une dĂ©finition gĂ©nĂ©rale de l’infĂ©rence, car lorsque l’on donne au sujet les deux prĂ©misses « tous les A sont des B » et « x est un A », il y a certainement infĂ©rence s’il conclut « x est un B », sans que l’on puisse nĂ©anmoins rĂ©partir dans les prĂ©misses ce qui est physiquement donnĂ© et ce qui est non prĂ©sent physiquement. Mais, dans les rĂ©gions intermĂ©diaires entre la perception i 1 et la reprĂ©sentation ou sur le terrain perceptif lui-mĂȘme, c’est bien Ă  la prĂ©sence ou Ă  l’absence physiques des Ă©lĂ©ments qu’il ‱ < faut recourir pour mettre en Ă©vidence les infĂ©rences Ă©ventuelles. D’autre part il serait Ă©quivoque de remplacer la notion de prĂ©sence physique, donc de contact sensoriel, par celle de « constatation » en gĂ©nĂ©ral, car (comme nous y avons insistĂ© dans 1’« Etude » citĂ©e), il se peut qu’une constatation englobe des infĂ©rences, et cela dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč elle ajoute au donnĂ© sensoriel certains Ă©lĂ©ments dĂ©passant ceux qui sont physiquement et actuellement donnĂ©s.

Il y a donc avantage, pour trouver les critĂšres de l’infĂ©rence dont nous aurons besoin, de ne pas poser le problĂšme en termes trop gĂ©nĂ©raux, mais de nous limiter aux niveaux gĂ©nĂ©tiques compris entre la perception et les « opĂ©rations concrĂštes » (qui supposent encore une manipulation des objets), en Ă©cartant toute rĂ©fĂ©rence aux opĂ©rations formelles dans le domaine desquelles il peut y avoir infĂ©rence Ă  partir d’hypothĂšses pures. Cela dit, les infĂ©rences (ou prĂ©infĂ©rences) propres Ă  de tels niveaux comportent toujours quatre aspects :

(a) Les Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s, c’est-Ă -dire dont la connaissance est assurĂ©e par l’intermĂ©diaire d’un contact sensoriel. 1

(b) Les Ă©lĂ©ments utilisĂ©s par le sujet sans ĂȘtre donnĂ©s par une prĂ©sence physique actuelle.

(c) La connaissance résultant de la composition de (a) et de (b).

(d) Le mode de composition assurant le passage de (σ+6) Ă  (c).

Il convient d’abord de remarquer que le passage de (a + b) Ă  (c) doit ĂȘtre considĂ©rĂ©, pour que l’on puisse parler d’infĂ©rence, comme comportant une certaine activitĂ© du sujet, sans quoi un tel passage se rĂ©duirait Ă  une simple association automatique telle que c serait Ă  concevoir sans plus comme le produit de l’association entre a et b. Pour souligner ce caractĂšre actif du passage d nous pourrions alors employer le terme de « dĂ©cision », Ă  titre de terme fonctionnel laissant en chaque cas ouverte la question de savoir quel type de structure est utilisĂ©e pour assurer une telle dĂ©cision. Mais le terme de dĂ©cision peut comporter lui-mĂȘme quatre significations distinctes :

(1) L’acte par lequel on tire la conclusion d’un raisonnement comportant l’emploi de rùgles normatives.

(2) L’acte considĂ©rĂ© par la « thĂ©orie de la dĂ©cision » au moyen duquel on effectue un choix fondĂ© sur le calcul d’un optimum (probabilitĂ©s subjectives, etc.).

(3) L’acte de choisir de façon gĂ©nĂ©rale parmi plusieurs possibilitĂ©s (l’acte de volontĂ© au sens courant, et sans doute inadĂ©quat, du terme ; le choix d’une rĂ©ponse dans une situation oĂč il n’y a pas seulement une rĂ©ponse possible ; la solution d’un conflit, etc.). La diffĂ©rence entre cette signification (3) et la deuxiĂšme tient simplement au manque de justification prĂ©cise. (4) Le rĂ©sultat d’une situation oĂč objectivement (mais pas nĂ©cessairement pour le sujet) un acte fait partie d’une pluralitĂ© d’actions possibles.

Nous Ă©carterons naturellement le sens (4), qui rendrait la dĂ©cision coextensive de toute adaptation et ne comporterait aucune activitĂ© nĂ©cessaire de la part du sujet. Malheureusement, dans le cas des formes les plus Ă©lĂ©mentaires d’infĂ©rence, nous en sommes souvent rĂ©duits Ă  constater la pluralitĂ© des rĂ©actions

1 Y compris, en principe, les perceptions « amodales » au sens de Michotte, car elles sont solidaires d’un contexte sensoriel

possibles sans pouvoir atteindre l’acte lui-mĂȘme au moyen duquel le sujet choisit entre elles. Par contre, en analysant la maniĂšre dont il recourt aux Ă©lĂ©ments b de l’infĂ©rence supposĂ©e (Ă©lĂ©ments non donnĂ©s par une prĂ©sence physique actuelle), nous pouvons trouver des motifs pour dĂ©terminer s’il y a simple association ou assimilation active des Ă©lĂ©ments a aux Ă©lĂ©ments b : en ce dernier cas il ne reste plus Ă  considĂ©rer que les significations 1 Ă  3.

Or, il existe une parentĂ© Ă©vidente entre ces significations 1 Ă  3. Si, d’une part, la troisiĂšme reste vague, on peut toujours espĂ©rer que des renseignements plus dĂ©taillĂ©s permettront de subordonner une situation relevant de la variĂ©tĂ© 3 Ă  la juridiction de la thĂ©orie de la dĂ©cision, ce qui ramĂšnerait le cas au sens 2. D’autre part, il existe certainement des relations entre la dĂ©cision inductive de type 2 et la dĂ©cision dĂ©ductive de type 1, puisque, gĂ©nĂ©tiquement les premiĂšres infĂ©rences opĂ©ratoires (au niveau des opĂ©rations concrĂštes dĂ©butant vers 7-8 ans) constituent l’achĂšvement d’infĂ©rences simplement inductives. Dans le fascicule V de ces « Etudes », B. Mandelbrot Ă©tudie ce passage de l’induction probabiliste Ă  la dĂ©duction du double point de vue de la genĂšse psychologique et de la thĂ©orie de la dĂ©cision.

En bref, on peut (ce qui est respectivement le cas des deux auteurs du prĂ©sent article) soit hĂ©siter Ă  utiliser le terme de dĂ©cision Ă  cause de ses quatre sens possibles, soit trouver Ă  son emploi l’avantage de souligner la parentĂ© des significations 1 Ă  3 (4 Ă©tant exclu). Si nous l’employons, c’est donc essentiellement pour souligner le caractĂšre actif du passage entre les Ă©lĂ©ments (a+b) de l’infĂ©rence Ă  l’élĂ©ment (c), ceci par opposition Ă  une interprĂ©tation fondĂ©e sur de simples associations automatiques.

Il convient d’ajouter, en ce qui concerne l’aspect a et b de l’infĂ©rence, que dans l’analyse des conduites il faut tenir compte non seulement des « élĂ©ments utilisĂ©s par le sujet sans ĂȘtre donnĂ©s par une prĂ©sence physique actuelle » (b), mais encore des Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s mais non reliĂ©s Ă  des Ă©lĂ©ments b (faute de « schĂšme » appropriĂ©) et par consĂ©quent nĂ©gligĂ©s par le sujet dans son infĂ©rence Ă©ventuelle. Or, il y a lĂ  un point important Ă  considĂ©rer, non seulement du point de vue heuristique (variations expĂ©rimentales des Ă©lĂ©ments utilisables ou non par le sujet en fonction de b et de c), mais encore et surtout du point de vue thĂ©orique : si nous appelons a’ ces Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s comme les a mais non utilisĂ©s,

le sujet peut, en effet, ou bien retenir les a en opposition avec les a’ par une abstraction proprement dite, ou bien ne pas remarquer les a’ par simple centration de l’attention sur les a. Or, il y a lĂ  une distinction Ă  retenir pour la classification des types successifs d’infĂ©rence.

Cela dit, il est alors possible de distinguer divers types d’infĂ©rences ou de prĂ©infĂ©rences selon le mode de passage (d) ou de dĂ©cision qui conduit des caractĂšres (a+b), ou prĂ©misses, au caractĂšre (c) ou conclusion, mais aussi selon le mode de choix (abstraction ou sĂ©lection non intentionnelle) conduisant le sujet Ă  retenir certaines propriĂ©tĂ©s de dĂ©part (a) Ă  l’exclusion d’autres (a’).

Il est d’abord clair que les infĂ©rences proprement dites correspondant aux structures opĂ©ratoires ou logiques (on se rappelle que nous n’envisageons ici que les opĂ©rations dites « concrĂštes » parce qu’intervenant Ă  l’occasion de la manipulation des objets) seront ainsi caractĂ©risĂ©es par deux propriĂ©tĂ©s complĂ©mentaires : (1) un mode de composition (d) comportant des rĂšgles dĂ©terminĂ©es considĂ©rĂ©es comme nĂ©cessaires par le sujet :1 par exemple les rĂšgles de transitivitĂ© inhĂ©rentes aux structures de sĂ©riation, aux emboĂźtement de classes (transitivitĂ© des inclusions y compris l’appartenance), etc. ; (2) un choix des caractĂšres (a), par opposition Ă  (fl’), fondĂ© sur une abstraction proprement dite.

Dans le cas de ces infĂ©rences proprement dites, l’ensemble du mĂ©canisme infĂ©rentiel s’explique alors par la prĂ©sence d’une structure opĂ©ratoire dĂ©jĂ  constituĂ©e (classification, sĂ©riation, etc.) : (a) en prĂ©sence de certains objets, le sujet ne retient d’eux, par abstraction, que ce qui correspond Ă  la structure utilisĂ©e en vue de l’infĂ©rence ; (ĂŽ) les assimilant Ă  cette structure il Ă©voque, sans prĂ©sence physique actuelle, les caractĂšres de cette mĂȘme structure nĂ©cessaires Ă  la conclusion (c) et le passage de (a+b) Ă  (c) s’effectue grĂące aux rĂšgles mĂȘmes de la structure en question.

S’il existe, par contre, des mĂ©canismes infĂ©rentiels dĂšs la perception, ils ne comporteront alors, faute de structure opĂ©ratoire, qu’un isomorphisme partiel avec les infĂ©rences proprement dites, et c’est pourquoi nous les nommerons « prĂ©infĂ©rences ». D’un point de vue nĂ©gatif, ils seront donc caractĂ©risĂ©s par l’absence d’un mode de composition (d) comportant l’inter-

1 Ces rĂšgles nĂ©cessaires constituent psychologiquement l’expression de la forme d’équilibre des structures opĂ©ratoires achevĂ©es, forme d’équilibre comportant par ailleurs une dimension Interindividuelle ou sociale, d’oĂč leur caractĂšre normatif.

vention de rĂšgles nĂ©cessaires et par l’absence d’un choix entre les Ă©lĂ©ments (a) et (a’) fondĂ© sur l’abstraction. Et, cependant, s’il y a prĂ©infĂ©rence, il faut bien que le sujet fasse intervenir des Ă©lĂ©ments (b) non donnĂ©s physiquement de façon actuelle et qu’il recoure Ă  un mode de composition assurant le passage de (a+b) Ă  (c). En quoi consistent alors cette intervention des Ă©lĂ©ments (b) et le passage de (a+b) Ă  (c) ?

C’est ici que rĂ©apparaĂźt nĂ©cessairement le problĂšme des schĂšmes d’assimilation, car, ou bien l’intervention des (b) et le passage de (a+b) Ă  (c) ne sont qu’associations, et il n’y a pas lĂ  d’isomorphisme (mĂȘme partiel) avec les infĂ©rences, ou bien il y a isomorphisme partiel et il est nĂ©cessaire de faire appel Ă  un mode de structuration prĂ©figurant sous une forme affaiblie, mais suffisamment reconnaissable, les structures opĂ©ratoires (en analogie avec ce que nous avons vu plus haut des prĂ©infraclasses et des prĂ©relations).

Or, pour rappeler un exemple concret, il est clair, que si, dans les rĂ©actions discutĂ©es en dĂ©tail dans l’article qui suivra celui-ci,1 les enfants perçoivent Ă  partir d’un certain niveau de dĂ©veloppement deux ensembles de quatre points comme Ă©tant de mĂȘmes quantitĂ©s lorsqu’on introduit entre eux des traits assurant leur liaison terme Ă  tenue, tandis qu’ils ne perçoivent pas cette Ă©galitĂ© en l’absence des traits, c’est qu’ils assimilent ces traits Ă  un schĂšme de correspondance bi-univoque fourni par leurs activitĂ©s sensori-motrices antĂ©rieures (ce que ne font prĂ©cisĂ©ment pas les plus jeunes sujets en prĂ©sence des mĂȘmes traits). En un tel cas, tant l’intervention d’élĂ©ments b (signification d’une correspondance terme Ă  terme attribuĂ©e aux traits) que le passage de (a+b) au rĂ©sultat c (Ă©galitĂ© des collections) sont dus Ă  un schĂšme dĂ©jĂ  acquis, c’est-Ă -dire Ă  un ensemble organisĂ© de rĂ©actions susceptible d’ĂȘtre transfĂ©rĂ© d’une situation Ă  une autre par assimilation de la seconde Ă  la premiĂšre.

S’il existe des prĂ©infĂ©rences perceptives, cela ne signifie en effet nullement (et il convient d’y insister fortement), que, en prĂ©sence sensorielle d’élĂ©ments a physiquement donnĂ©s, le sujet « évoque » (par l’image, etc.) des Ă©lĂ©ments b de façon sĂ©parĂ©e par rapport aux Ă©lĂ©ments a : il assimile au contraire directement les Ă©lĂ©ments a Ă  un schĂšme comportant par ailleurs certains caractĂšres b sans prĂ©sence sensorielle dans la situation donnĂ©e, et perçoit la rĂ©sultante c (rĂ©sultante de la composition ou assimilation perceptive entre les a et les b) au lieu de ne percevoir que les caractĂšres a. Sans le « schĂšme » on ne comprendrait

1 Voir Piaget et Morf, chap. III de ce Fascicule

alors ni l’adjonction des Ă©lĂ©ments b ni surtoĂŒt le caractĂšre direct de cette composition entre les a et les b en une rĂ©sultante c immĂ©diatement perçue. La principale diffĂ©rence, du point de vue du comportement du sujet, entre une prĂ©infĂ©rence perceptive et une infĂ©rence opĂ©ratoire est donc que, en cette derniĂšre, il y a conscience distincte des donnĂ©es actuelles a, des connaissances antĂ©rieures b et finalement de la conclusion c, tandis qu’en une prĂ©infĂ©rence perceptive la rĂ©sultante c est immĂ©diatement perçue sans conscience distincte des Ă©lĂ©ments a et b ni a fortiori de leur composition. Or, ce caractĂšre immĂ©diat de la lecture perceptive de c s’explique facilement s’il y a eu assimilation directe des caractĂšres a Ă  un schĂšme comportant par ailleurs les caractĂšres b, tandis que, sans cette assimilation Ă  un schĂšme il ne saurait y avoir qu’association sans infĂ©rence ou infĂ©rence explicite avec distinction des a, des b et des c, c’est-Ă - dire infĂ©rence opĂ©ratoire et non pas prĂ©infĂ©rence authentiquement perceptive.

En bref, il nous est facile de dĂ©finir les prĂ©infĂ©rences perceptives sans rĂ©fĂ©rence aux schĂšmes (et c’est un avantage car on ne saurait atteindre les schĂšmes que par une analyse gĂ©nĂ©tique qui, sauf le cas des premiers mois de l’existence, risque de n’ĂȘtre jamais exhaustive) ; par contre il est impossible d’expliquer ces prĂ©infĂ©rences sans recourir aux schĂšmes d’assimilation puisque ce qui prĂ©figure, au sein de la perception, les structures opĂ©ratoires et leurs compositions dĂ©ductives n’est autre que le systĂšme des schĂšmes dĂ» aux activitĂ©s de l’assimilation :

Df. 1. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale nous dirons qu’il intervient un processus infĂ©rentiel Ă  propos d’élĂ©ments physiquement donnĂ©s a (= dont la connaissance est assurĂ©e par l’intermĂ©diaire d’un contact sensoriel), lorsque le sujet recourt Ă  des Ă©lĂ©ments b dĂ©pourvus de prĂ©sence physique actuelle et tire de la rĂ©union des Ă©lĂ©ments a et b une connaissance c qui ne saurait rĂ©sulter des a seuls.

Df. 2. Nous parlerons d’infĂ©rences (ou d’infĂ©rences « proprement dites ») lorsque, en prĂ©sence des Ă©lĂ©ments a, le sujet possĂšde une connaissance distincte des Ă©lĂ©ments a, b et c, lorsqu’il est capable de les dissocier par abstraction au sein d’un contexte plus large, et lorsque le mode de composition permettant de passer des Ă©lĂ©ments a et b rĂ©unis Ă  la connaissance nouvelle c comporte des rĂšgles s’imposant avec nĂ©cessitĂ© Ă  la conscience du sujet.

Remarque. — La plus simple de ces rĂšgles nĂ©cessaires de composition est sans doute la transitivitĂ©.

Df. 3. Nous dirons qu’il y a prĂ©infĂ©rence lorsque le sujet ne prend connaissance que du rĂ©sultat c du processus infĂ©rentiel, sans conscience distincte des Ă©lĂ©ments a (donnĂ©s) ni b (surajoutĂ©s), qui demeurent en ce cas indiffĂ©renciĂ©s en c, et sans intervention d’abstractions ni de rĂšgles de composition s’imposant avec nĂ©cessitĂ©.

Remarque (a). — Dans la mesure oĂč le sujet ne prend connaissance que du rĂ©sultat c de la prĂ©infĂ©rence, c’est donc qu’il a assimilĂ© les Ă©lĂ©ments a Ă  un schĂšme comportant par ailleurs les Ă©lĂ©ments b, le mode de composition conduisant des a et b rĂ©unis au rĂ©sultat c se rĂ©duisant ainsi Ă  l’application du schĂšme considĂ©rĂ© aux Ă©lĂ©ments en jeu. Plus prĂ©cisĂ©ment, un schĂšme Ă©tant la structure commune des actions ou rĂ©actions Ă©quivalentes du point de vue du sujet, tel aspect de cette structure en entraĂźne tel autre par une sorte de prĂ©implication immĂ©diate, ne comportant pas encore de rĂšgles nĂ©cessaires (opĂ©ratoires), mais suffisamment stables pour expliquer le passage des (a+b) aux c. Remarque (b). — Un mĂȘme Ă©lĂ©ment a pouvant ĂȘtre assimilĂ© Ă  plusieurs schĂšmes, et les prĂ©implications inhĂ©rentes Ă  un schĂšme particulier pouvant elles-mĂȘmes comporter des occasions de choix, on peut considĂ©rer les prĂ©infĂ©rences comme relevant en principe d’un facteur de dĂ©cision au sens n° 2 parmi les significations distinguĂ©es plus haut (thĂ©orie de la dĂ©cision inductive) et les infĂ©rences proprement dites comme relevant de la dĂ©cision au sens n’ 1.

Nous pouvons alors distinguer, au sein des effets de champ, deux paliers superposés de préinférences.

Df. 4. Nous dirons qu’il y a prĂ©infĂ©rence de niveau I lorsque les Ă©lĂ©ments a sont de nature infraperceptive et les Ă©lĂ©ments c situĂ©s au niveau du seuil.1

Df. 5. Nous dirons qu’il y a prĂ©infĂ©rence de niveau II lorsque les Ă©lĂ©ments a et c sont situĂ©s tous deux au niveau des effets de champ (champ dĂ©terminĂ© par une seule centration).

1 Les Df. 25 et 26 du Fasc. IV n’établissaient pas de dichotomie franche entre la constatation et l’infĂ©rence, du fait que si tout le monde admet l’existence d’infĂ©rences pures, nous tenions Ă  laisser ouverte la possibilitĂ© qu’il n’y ait jamais de co .statation sans infĂ©rence. Or, le moment Ă©tant venu de nous demander s’il en est rĂ©ellement ainsi, et cela sur le terrain de la perception elle-mĂȘme, nous sommes conduits Ă  ne pas postuler non plus de dichotomie a priori entre l’enregistrement et la dĂ©cision, car s’il existe des dĂ©cisions pures (caractĂ©ristiques des l.ifĂ©rences pures), il se peut qu’il n’y ait Ă  aucun niveau d’« enregistrements » sans dĂ©cisions dans les passages de a Ă  c prĂ©vus par les DI. 4-5, et qu’il n’y ait non plus d’« enregistrements » sans de tels passages.

Les prĂ©infĂ©rences de niveau 1 se situeraient donc, si elles existent, sur le palier le plus Ă©lĂ©mentaire, celui oĂč l’ensemble des « rencontres » se produisant par contact avec un objet fixĂ© par le regard et Ă  l’intĂ©rieur d’un seul champ de centration, donnent lieu Ă  cette unitĂ© prĂ©schĂ©matique de la perception qu’est la constatation perceptive de la prĂ©sence de cet objet : le problĂšme est alors de savoir s’il y a lĂ  simple « enregistrement » ou si nous avons dĂ©jĂ  affaire Ă  une prĂ©infĂ©rence avec dĂ©cision. Ce problĂšme peut se circonscrire de deux maniĂšres : prĂ©sence ou absence de l’objet (question du seuil absolu) ou plus petite diffĂ©rence perceptible entre un caractĂšre de cet objet et celui d’un autre auquel il est comparĂ© (seuil diffĂ©rentiel). En ces deux cas il s’agira de savoir s’il intervient un Ă©lĂ©ment de dĂ©cision infĂ©rentielle dans la constitution de relations telles que celles de notre proposition 14.

Or, sur cette question des seuils diffĂ©rentiels et absolus, nous sommes en possession de donnĂ©es fort instructives dues Ă  W. P. Tanner et Ă  ses collaborateurs de l’UniversitĂ© de Michigan 1 sur l’application de la thĂ©orie de la dĂ©cision (thĂ©orie des jeux) aux lois psychologiques du seuil. Ces auteurs ont, en effet, pu mettre en Ă©vidence que seul le schĂ©ma probabiliste tirĂ© de cette conception fournissait une image adĂ©quate des variations du seuil, contrairement aux divers essais tentĂ©s jusque là : le seuil rĂ©sulterait alors d’une dĂ©cision du sujet ayant pour effet de choisir entre ce qu’il estime devoir ĂȘtre attribuĂ© Ă  l’excitant extĂ©rieur et ce qui rĂ©sulte du « bruit » accompagnant l’excitation.

Or, un tel rĂ©sultat n’a rien de contradictoire avec le schĂ©ma des « rencontres » dont nous nous servons pour expliquer les effets de centration. En effet, les « rencontres » ne constituent que des unitĂ©s (d’ailleurs hypothĂ©tiques) de rang infraperceptif et ne pouvant par consĂ©quent donner lieu, Ă  titre d’unitĂ©s respectives, ni Ă  des constatations distinctes (ou Ă  des enregistrements sĂ©parĂ©s), ni Ă  des dĂ©cisions isolĂ©es : la constatation, ou enregistrement global, ne commence qu’avec la rĂ©union des rencontres en une unitĂ© supĂ©rieure, d’ordre dĂ©jĂ  schĂ©matique ou prĂ©schĂ©matique, et qui est la perception au niveau du seuil (possible avec une seule centration). Or, il est fort intĂ©ressant de constater que dĂšs ce passage des unitĂ©s infraperceptives (rencontres) Ă  l’unitĂ© schĂ©matique de rang le plus Ă©lĂ©mentaire (unitĂ© de l’élĂ©ment centrĂ©), il interviendrait dĂ©jĂ  un facteur de dĂ©cision consistant Ă  Ă©valuer, en prĂ©sence

1 Psychol. Rev., 1954, 61, p. 401-9.

d’une situation relativement indĂ©terminĂ©e, les gains et les pertes d’information correspondant aux jugements ∣=, | < | et | > : le fait qu’il intervienne de telles dĂ©cisions montre alors que le passage des enregistrements partiels a Ă  l’estimation globale c (en | =, | < | ou | >) ne consiste pas en une simple constatation du point d’arrivĂ©e (correspondant Ă  cette estimation globale), mais laisse une marge d’indĂ©termination rendant nĂ©cessaire un acte de dĂ©cision. Or, cette indĂ©termination relative correspond justement Ă  cette phase de prĂ©paration infraperceptive que nous cherchons Ă  interprĂ©ter par le schĂ©ma des rencontres, puisque l’estimation globale finale est censĂ©e rĂ©sulter de la simple probabilitĂ© de ces rencontres, et non pas de leur causalitĂ© effective ou stricte. Il n’y a donc rien de contradctoire Ă  faire intervenir une dĂ©cision au niveau de la centration et un schĂ©ma probabiliste d’accroissement logarithmique de la probabilitĂ© de rencontres avec la durĂ©e de cette centration : c’est au contraire parce que ces rencontres sont alĂ©atoires qu’une dĂ©cision finale est nĂ©cessaire.

Mais il reste Ă  nous demander si, dans ces Ă©ventuelles prĂ©infĂ©rences de niveau I, on retrouve les divers Ă©lĂ©ments par lesquels nous avons caractĂ©risĂ© les infĂ©rences et prĂ©infĂ©rences dans les Df. 1 et 3 (et les Rem. a et b de la Df. 3). On pourrait, en effet, objecter que, lors des « dĂ©cisions » invoquĂ©es par les psychologues de Michigan, il n’intervient que des excitants (sources des Ă©lĂ©ments a) accompagnĂ©s d’un « bruit », et que le rĂ©sultat a de l’estimation consiste simplement Ă  dissocier ces excitants du « bruit » subjectif : en ce cas on aurait c = a sans Ă©lĂ©ments b ni composition conduisant de a+b Ă  c ; quant au « bruit », il ne pourrait ainsi ĂȘtre assimilĂ© Ă  un Ă©lĂ©ment b ajoutĂ© aux Ă©lĂ©ments a, mais consisterait en Ă©lĂ©ments a’ qu’il s’agirait au contraire de sĂ©parer des a alors qu’ils sont initialement confondus avec eux. Mais sans vouloir ici prendre de position ferme quant Ă  l’interprĂ©tation d’expĂ©riences que nous n’avons pas refaites, il nous semble que pour dissocier, au sein d’un mĂ©lange initial (a+a,), les Ă©lĂ©ments a jusqu’à leur confĂ©rer une signification c (prĂ©sence ou absence, Ă©galitĂ© ou inĂ©galitĂ©), le sujet est bien obligĂ© d’assimiler ces Ă©lĂ©ments a Ă  quelque structure antĂ©rieurement connue (qualitĂ© ou relation), sans quoi il ne percevrait que (a+a,) en un tout indissociable : pour sĂ©parer les a des a’ il faut donc assimiler les a Ă  des b, de telle sorte que l’on n’a pas simplement c — a mais une composition effective conduisant des a+b aux c. La chose va mĂȘme de soi si les Ă©lĂ©ments a sont d’ordre infraperceptif comme c’est le cas au niveau du seuil.

Par contre, il n’y a pas de raison, dans le cas de ces prĂ©infĂ©rences de niveau I, que le rĂ©sultat c diffĂšre de la composition (a+b) puisque c ne consiste qu’en une prĂ©sence ou une absence ou en une relation >, < ou =. On peut donc formuler comme suit de telles prĂ©infĂ©rences :

(19) Niveau I : (a+b) = c

oĂč a sont les Ă©lĂ©ments infraperceptifs, b les qualitĂ©s ou relations auxquels ils sont assimilĂ©s et c le rĂ©sultat perçu.

Quant aux préinférences de niveau II (Df. 5) il est inutile de les discuter ici, puisque nous leur consacrons une étude séparée. 1 II nous suffira donc de les formuler comme suit :

(20) Niveau II : (a+b)-* c

oĂč a sont les Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s de façon actuelle, b les qualitĂ©s ou relations auxquelles ils sont assimilĂ©s, c le rĂ©sultat perçu, et oĂč le signe →, contrairement Ă  l’identitĂ© exprimĂ©e dans la prop. (19), signifie « entraĂźne » Ă  cause d’une prĂ©implication entre b et c.

Par exemple, dans la situation dĂ©jĂ  rappelĂ©e des jetons perçus avec des traits les reliant terme Ă  terme, les Ă©lĂ©ments a sont les jetons et les traits, b est la correspondance bi-univoque attribuĂ©e Ă  titre de signification perceptive aux traits perçus et c est l’équivalence des deux rangĂ©es de jetons ; la prĂ©implication est alors le lieu unissant la correspondance perçue dans les jetons et les traits Ă  l’équivalence perçue dans les jetons.

§ 6. L’isomorphisme partiel entre les activitĂ©s perceptives et les opĂ©rations

On peut tracer, dans les grandes lignes, le tableau suivant des relations entre les activitĂ©s perceptives2 et les effets de champ du point de vue des isomorphismes partiels que nous recherchons avec les opĂ©rations de la pensĂ©e : les activitĂ©s perceptives seraient aux opĂ©rations ce que les effets de champ sont aux reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires, mais Ă  cette diffĂ©rence prĂšs (diffĂ©rence qui devient d’ailleurs analogie Ă  partir d’un certain niveau de dĂ©veloppement de la pensĂ©e), que sans doute les effets

1 Chap. III de ce Fascicule.

2 Si les effets de champ constituent, du point de vue visuel, l’ensemble des interactions intĂ©rieures au champ visuel dĂ©limitĂ© par une seule centration, les activitĂ©s perceptives dĂ©butent avec les effets interchamps (Ă  distance dans l’espace ou dans le temps).

de champ ne prĂ©cĂšdent gĂ©nĂ©tiquement pas les activitĂ©s perceptives, mais tĂ©moignent toujours d’une schĂ©matisation plus ou moins poussĂ©e provenant probablement d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures. Ainsi conçus les effets de champ auraient pour fonction d’assurer un enregistrement des donnĂ©es de l’expĂ©rience actuelle, mais cet enregistrement comporterait, d’une part, des dĂ©formations inhĂ©rentes au mode alĂ©atoire mĂȘme de la prise de contact avec ces donnĂ©es, et, d’autre part, une schĂ©matisation correctrice sans doute dĂ©jĂ  relative aux activitĂ©s comme telles. Avec l’analyse de ces activitĂ©s perceptives nous passons alors du domaine des dĂ©formations Ă  celui non pas seulement des rĂ©gulations correctrices mais encore et surtout des formes d’organisation actives qui seules confĂšrent Ă  la perception une valeur de connaissance — mais Ă  la perception, notons-le d’emblĂ©e, d’abord en tant qu’activitĂ© par opposition Ă  la simple signalisation, et surtout en tant qu’activitĂ© constituant une partie intĂ©grante de l’activitĂ© sensori-motrice en gĂ©nĂ©ral, elle- mĂȘme intĂ©grable Ă  partir d’un certain niveau dans les mĂ©canismes opĂ©ratoires de la pensĂ©e.

Il s’agit donc maintenant de montrer que les activitĂ©s perceptives sont plus proches des opĂ©rations logiques que ce n’est ie cas des effets de champ et que nĂ©anmoins cet isomorphisme demeure trĂšs partiel. Nous traiterons simultanĂ©ment, dans ce qui suit, des infraclasses et des relations, puisque les premiĂšres ne constituent que 1’« extension » des systĂšmes dont les secondes assurent la « comprĂ©hension ».

DĂšs le niveau des activitĂ©s d’« exploration » et de « transport » spatio-temporel, nous saisissons la diffĂ©rence entre le caractĂšre prĂ©opĂ©ratoire de l’activitĂ© perceptive et le caractĂšre de simple apprĂ©hension de configurations (presque) donnĂ©es, propre aux effets de champ : en « explorant » une configuration ou en « transportant » visuellement les uns sur les autres des objets Ă  distances croissantes dans l’espace et dans le temps, l’activitĂ© perceptive construit ou engendre en partie de nouvelles totalitĂ©s et de nouvelles relations au lieu de se borner Ă  les enregistrer. Autrement dit, en se libĂ©rant dans une certaine mesure du facteur de proximitĂ© qui domine inexorablement les effets de champ, l’activitĂ© perceptive s’engage dans une mobilitĂ© qui permet les regroupements.

Il est clair, par exemple, que dans le cas d’une configuration de petites dimensions, comme la ligne hachurĂ©e de la fig. 2, on ne saurait considĂ©rer la rĂ©union des parties (A1+A2+A3+
), symbolisĂ©e par le signe + dans la proposition 1 (pas plus d’ailleurs que dans les prop. 2 Ă  6) comme l’expression d’une addition

effectuĂ©e par le sujet, puisque les parties sont dĂ©jĂ  toutes rĂ©unies dans le dispositif matĂ©riel qui constitue la figure. Par contre, l’activitĂ© exploratrice est capable, en « analysant » ces six segments, d’en rĂ©unir deux contigus, par opposition aux autres, ou trois Ă  la fois, ou quatre, etc. : elle introduira par le fait mĂȘme des rĂ©unions et des dissociations non donnĂ©es dans l’objet, mais relatives au dĂ©coupage produit par le sujet. Si nous considĂ©rons, d’autre part, un objet plus Ă©tendu ou plus complexe, comme l’échiquier dĂ©jĂ  invoquĂ© au § 2, l’activitĂ© exploratrice peut dĂ©couper des colonnes entiĂšres de carrĂ©s, ou les rĂ©unir par couleurs, ou percevoir des interfĂ©rences variĂ©es entre une colonne verticale et une rangĂ©e horizontale, etc.

Mais deux remarques sont Ă  faire d’emblĂ©e, qui attĂ©nuent l’opposition entre ces regroupements dus Ă  une activitĂ© perceptive et les agrĂ©gats tout constituĂ©s que perçoit le regard lors d’une seule centration.

La premiĂšre de ces remarques ne limite d’ailleurs cette opposition qu’en admettant la possibilitĂ© d’une intervention d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures dĂšs les effets de champ. On peut se demander, effectivement, si Ă  tout Ăąge un nourrisson percevra dans la ligne hachurĂ©e de la fig. 2 une « rĂ©union » de « parties », mĂȘme Ă  titre de rĂ©union donnĂ©e et de parties dĂ©jĂ  segmentĂ©es : il est possible, au contraire, qu’il ne voie rien de tel et se borne Ă  percevoir une sorte de tache irrĂ©guliĂšre et allongĂ©e. Si tel Ă©tait le cas, il faudrait admettre (et ceci n’est nullement improbable) que pour apprĂ©hender mĂȘme perceptivement une rĂ©union toute faite il est nĂ©cessaire d’ĂȘtre au prĂ©alable capable de la construire : de la construire par activitĂ© perceptive d’exploration visuelle, mais peut-ĂȘtre faut-il aller jusqu’à soutenir (ce que nous nous garderons d’exclure : on en verra les raisons au § 8) qu’en bien des cas cette construction visuelle s’appuie elle-mĂȘme sur une construction manuelle comme lorsque l’on perçoit une rangĂ©e de plots alignĂ©s et serrĂ©e ou une tour de plots superposĂ©s (deux exemples dans lesquels les « contacts » perçus entre objets Ă  trois dimensions englobent sans doute, mĂȘme dans la perception visuelle, un Ă©lĂ©ment tactilo-kinesthĂ©- sique traduit ou retraduit en visuel). Bref, rien ne permet d’exclure que, dans l’effet de champ produit par un agrĂ©gat tel qu’une ligne segmentĂ©e, la perception d’un tout divisĂ© en parties ne suppose un schĂšme de nature active (activitĂ© perceptive ou activitĂ© plus large), antĂ©rieurement construit, et auquel ce donnĂ© serait assimilĂ©.

La seconde remarque Ă  faire est que ces dĂ©coupages ou regroupements en prĂ©infraclasses dus Ă  l’activitĂ© exploratrice ne sont pas eux-mĂȘmes exempts de dĂ©formations, de telle sorte que, tout en s’orientant dans la direction des opĂ©rations de partition et d’addition partitive, ils demeurent nĂ©anmoins plus proches des effets de champ que de l’opĂ©ration proprement dite. Ces dĂ©formations sont encore de la mĂȘme forme que celles exprimĂ©es par les prop. 1 Ă  6, mais avec diminution des transformations non-compensĂ©es P sous l’influence de la dĂ©centration, ou coordination des centrations, dirigĂ©e par l’exploration.

Pour formuler ces effets de dĂ©coupage et de regroupements en tenant compte Ă  la fois de leur aspect prĂ©opĂ©ratoire et des dĂ©formations qu’ils laissent subsister, nous pouvons dire que l’activitĂ© exploratrice comporte deux opĂ©rateurs Op, l’un de dĂ©coupage (correspondant Ă  l’opĂ©rarion infralogique de partition : — ), l’autre de regroupement (correspondant Ă  l’opĂ©ration d’addition partitive (+), mais que ces deux opĂ©rateurs ne sont point encore entiĂšrement rĂ©versibles et laissent subsister malgrĂ© n dĂ©centrations (Dt) une dĂ©formation P(Dt), soit :

(21) (Op +)--(Op-)±P(Dt)

Quant à la transformation non-compensée P(Dt) elle est néanmoins plus faible que ne le serait la moyenne 1 (S : n) des déformations P attachées à chaque centration (Cf), soit :

(22) P(nDt) < SP(nCt) : n

Il est seulement Ă  noter que la dĂ©formation P(Dt) n’est pas un rĂ©sultat direct de la dĂ©centration (ni de n dĂ©centrations), mais elle constitue ce qui subsiste des effets de centrations malgrĂ© la dĂ©centration.

Ceci Ă©tant admis du point de vue de l’exploration et de ses effets sur les prĂ©infraclasses, on en trouve l’exact parallĂšle dans le domaine de cette autre activitĂ© perceptive qu’est le transport avec ses variĂ©tĂ©s (transport spatio-temporel, transport temporel Ă  sens unique, double transport ou « comparaison »), mais avec effet sur les relations. Il convient d’ailleurs de rappeler que cette nouvelle activitĂ© perceptive n’est ordinairement pas sĂ©parĂ©e de la prĂ©cĂ©dente : lorsque l’on « explore » une configuration ou un ensemble de figures, on « transporte » plus ou moins activement sur l’élĂ©ment suivant ce qu’on vient de percevoir sur le prĂ©cĂ©dent. Mais on peut transporter plus ou moins activement, et on

1 Somme algébrique S divisée par n centrations.

peut le faire trĂšs activement sans exploration proprement dite (comme dans la comparaison entre deux tiges seulement avec un intervalle de 1 Ă  2 m).

En effet, de mĂȘme que l’exploration construit de nouvelles infraclasses par regroupements, le transport construit de nouvelles relations par liaison Ă  distances croissantes.1 II faut bien dire, insistons-y, qu’il les construit et non pas qu’il se borne Ă  les constater, car ces relations ne pourraient ĂȘtre perçues en une seule centration et rĂ©sultent donc effectivement d’une « mise en relation ». Or, S’ A est mis en relation avec B sans que ces objets puissent ĂȘtre vus ensemble, il n’est pas plus justifiĂ© de dire que A est plus petit que B indĂ©pendamment de tout sujet pour les comparer que d’attribuer Ă  A la valeur de 10 mm et Ă  B de 12 mm indĂ©pendamment d’un mĂštre pour les mesurer : A et B sont ce qu’ils sont Ă  titre de corps physiques, et ce qu’ils sont permet assurĂ©ment de les comparer ; mais ni cette comparaison ni les instruments de cette comparaison que sont les relations n’existent indĂ©pendamment d’un sujet capable de relier ; (quant Ă  la relation perçue en une seule centration, nous croyons d’ailleurs qu’il en est de mĂȘme, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs que la relation n’est point alors le produit d’une activitĂ© actuelle, mais d’un schĂ©matisme qu’il est plus simple d’attribuer Ă  des activitĂ©s perceptives antĂ©rieures que de se charger de l’hypothĂšse de schĂšmes innĂ©s ou d’une harmonie préétablie entre les Gestalt neuropsychologiques et les Gestalt physiques 2).

Cela dit, le transport engendre donc de nouvelles relations selon un opĂ©rateur additif que nous appellerons Op(≀) puisque ces relations peuvent s’enchaĂźner perceptivement (A comparĂ© Ă  B et B Ă  C, ce qui ne signifie pas qu’il y aura alors infĂ©rence de A Ă  C, mais comparaison directe Ă©ventuelle entre eux, mais ce qui n’exclut d’ailleurs pas la possibilitĂ© d’anticipations prĂ©- infĂ©rentielles). Or, ici Ă  nouveau, l’opĂ©rateur inverse (avec la signification d’orientĂ© dans la direction rĂ©ciproque) ne sera pas son inverse strict, les transports temporels aboutissant en particulier Ă  des effets bien distincts en ordre ascendant et en ordre descendant. On aura donc, de façon gĂ©nĂ©rale :

(23) (Op^) = -(Op^) + P(Tp)+P(Dt)

1 Et si l’on dĂ©place les objets devant le regard fixĂ© au lieu que le regard se dĂ©place d’un objet Ă  un autre, on substitue simplement un transport temporel au transport spatial sans exclure pour autant l’activitĂ© perceptive du sujet.

2 II reste assurĂ©ment l’hypothĂšse rĂ©aliste, mais elle ne simplifie les problĂšmes qu’à la condition de les supprimer, nous voulons dire par lĂ  Ă  les retrancher du champ de la psychologie pour les renvoyer Ă  la physique, laquelle n’en a que faire


Nous supposons, comme on le voit, l’intervention possible de deux transformations non compensĂ©es : P(Tp) liĂ©e au transport (Tp) et P(Dt) en tant qu’effet rĂ©siduel des effets de centration subsistant Ă  travers la dĂ©centration (Df). La dĂ©formation due au transport (et qui n’intervenait pas dans l’exploration comme telle) est due au fait que, au cours du mouvement oculaire conduisant d’un objet A Ă  un objet B Ă©loignĂ©, l’impression laissĂ©e par A (et dont nous ne connaissons pas la nature) peut donner lieu Ă  une surestimation ou Ă  une dĂ©valuation au cours du transport mĂȘme. Quant Ă  la dĂ©formation P(Dt) elle peut conduire Ă  des illusions trĂšs apprĂ©ciables qu’ignorent les effets de champ : en mettant en relations des Ă©lĂ©ments Ă©loignĂ©s les uns des autres, qui seraient restĂ©s indĂ©pendants sans le transport, celui-ci provoque parfois des effets de contraste ou d’égalisation illusoire obĂ©issant Ă  un mĂ©canisme analogue aux actions de centration, comme si le transport avait pour rĂ©sultat de fusionner en un mĂȘme champ ces Ă©lĂ©ments sĂ©parĂ©s. On parle en ce cas d’illusions « secondaires » pour les distinguer des illusions primaires, et leur caractĂšre gĂ©nĂ©tique distinctif est qu’elles augmentent avec le dĂ©veloppement au lieu de s’affaiblir comme ces derniĂšres. Elles augmentent, en effet, avec l’ñge puisqu’elles sont le rĂ©sultat indirect des activitĂ©s perceptives, lesquelles se dĂ©veloppent elles-mĂȘmes au cours de la croissance : mais elles n’en constituent que le rĂ©sultat indirect, ou par choc en retour, et non pas direct, et cela selon le schĂ©ma que nous venons de rappeler. C’est pourquoi nous inscrivons la dĂ©formation P(Dt) dans la prop. 23, en plus de la dĂ©formation P(Tp), car elles sont bien distinctes l’une de l’autre.

Encore irrĂ©versibles, malgrĂ© leur caractĂšre d’ébauches opĂ©ratoires, les opĂ©rateurs 21 et 23 ne donnent pas non plus lieu Ă  des compositions associatives (la non-associativitĂ©, au sens logique du terme, de la perception est encore Ă©vidente au niveau de l’activitĂ© perceptive, puisqu’un rĂ©sultat donnĂ© est toujours en partie fonction du chemin parcouru pour l’atteindre 1) ; il ne s’y ajoute pas davantage de transitivitĂ© des emboĂźtements ou relations, sauf intervention d’anticipations prĂ©infĂ©rentielles au sens que nous indiquerons plus loin. Nous sommes donc encore fort Ă©loignĂ©s d’un isomorphisme complet avec l’algĂšbre de Boole.

1 D’oĂč le fait qu’une mesure perceptive est toujours relative Ă  la mĂ©thode employĂ©e : les mĂ©thodes concentrique, constante, polarisĂ©es (mĂ©thode des limites), etc., donnent des rĂ©sultats distincts en fonction de la sĂ©rie non associative des transports temporels en Jeu.

Mais, aux opérateurs additifs précédents, il faut ajouter maintenant les opérateurs multiplicatifs en jeu dans les « transpositions » simples et dans ces sortes de transpositions renversées grùce auxquelles sont perçues les symétries activement découvertes.

Nous appellerons transpositions (Tr) les transports consistant Ă  reporter non pas simplement la grandeur ou la couleur, etc., d’un Ă©lĂ©ment sur celles d’un autre Ă  distance variĂ©es, mais Ă  reporter sur une seconde figure un ensemble de relations perçues sur une premiĂšre. Les transpositions aboutissent ainsi Ă  la perception de « similitudes », en un sens voisin duquel on emploie ce terme en logique ou en gĂ©omĂ©trie : on percevra, par exemple, la similitude de deux triangles ou de deux Ă©toiles malgrĂ© leurs diffĂ©rences de dimensions ou d’orientation, etc. Il est donc clair que la transposition constitue une mise en correspondance des parties des figures comparĂ©es ainsi que des relations, et qu’elle reprĂ©sente par le fait mĂȘme une prĂ©opĂ©ration de nature multiplicative et non plus seulement additive (bien qu’on puisse considĂ©rer aussi naturellement une transposition de simples diffĂ©rences qui sera alors de nature additive). Mais cette transposition multiplicative comporte Ă  son tour des erreurs ou dĂ©formations possibles, liĂ©es Ă  la comparaison. Quelques sondages dĂ©jĂ  effectuĂ©s donnent Ă  penser que cette erreur diminue avec l’ñge, mais nous sommes encore mal renseignĂ©s sur cet aspect gĂ©nĂ©tique de la transposition multiplicative, et ne la formulerons donc pas.

Nous sommes encore moins renseignĂ©s sur l’évolution de la symĂ©trie, actuellement Ă  l’étude,1 et qui consiste Ă  transposer les relations en inversant leur ordre (comme dans la suite : CBAABC). Ce fait montre que si l’opĂ©rateur multiplicatif de transposition ne comporte pas d’inverse dans le sens de l’annulation (ce qui serait la « division » ou « abstraction », du point de vue logique), il en comporte prĂ©cisĂ©ment dans le sens de la rĂ©ciprocitĂ© (ou inversion de l’ordre).

La symĂ©trie comme la transposition simple soulĂšvent, d’autre part, d’une façon particuliĂšrement aiguĂ« la question des relations entre le schĂ©matisme statique des effets de champ et l’activitĂ© perceptive prĂ©opĂ©ratoire. On peut, en effet, parler d’une transposition interne propre aux figures isolĂ©es (transposition des parties et relations intĂ©rieures Ă  la figure) et la symĂ©trie est considĂ©rĂ©e par les gestaltistes comme un facteur fonda-

1 M. Pierre Greco a entrepris l’a-alyse des relations entre les symĂ©tries perceptives et les rĂ©ciprocitĂ©s opĂ©ratoires.

mental de la bonne forme. Mais il n’y a pas de doute que transpositions et symĂ©tries correspondent Ă  des activitĂ©s rĂ©elles dĂšs qu’il y a comparaison Ă  certaines distances (ou Ă  l’intĂ©rieur de figures d’une certaine dimension). La question se pose alors, comme en tant d’autre cas, de savoir si le schĂ©matisme statique des transpositions ou symĂ©tries internes est un produit d’activitĂ©s antĂ©rieures ou si les activitĂ©s dont nous traitons maintenant ne sont qu’une extension dynamique de « Gestalt » préétablies.

Une autre activitĂ© perceptive, Ă  opĂ©rateur multiplicatif Ă©galement mais sur laquelle nous sommes mieux renseignĂ©s, fournit par contre des documents intĂ©ressants Ă  cet Ă©gard en mĂȘme temps qu’au sujet des difficultĂ©s perceptives d’inversion propres aux compositions multiplicatives : c’est l’activitĂ© de mise en rĂ©fĂ©rence spatiale, source des coordonnĂ©es de l’espace perceptif.

Lorsque l’on fait comparer les longueurs d’une verticale et d’une oblique, Ă  quelques cm. l’une de l’autre, Ă  des enfants et Ă  des adultes, comme nous avons suggĂ©rĂ© jadis Ă  H. Wursten de l’analyser,1 on s’aperçoit que l’erreur augmente avec l’ñge au lieu de diminuer. D’autre part, P. Fraisse a montrĂ© qu’au tachistoscope cette erreur demeure constante au cours du dĂ©veloppement (faute d’intervention des mouvements oculaires).2 Ces deux indices rĂ©unis montrent donc qu’il s’agit bien d’activitĂ©s perceptives. Or, l’on retrouve une erreur croissant avec l’ñge dans tous les domaines oĂč intervient la structuration de l’espace perceptif en fonction des rĂ©fĂ©rences ou des coordonnĂ©es : surestimation des verticales par opposition aux horizontales, comparaisons entre verticales deux Ă  deux ou entre obliques deux Ă  deux, surestimation des Ă©lĂ©ments situĂ©s dans la partie supĂ©rieure du champ, etc., et ces faits donnent ainsi Ă  supposer qu’il s’agit, non seulement d’erreurs « secondaires » dues aux activitĂ©s perceptives, mais encore d’une sĂ©dimentation progressive, sous forme de schĂ©matisme statique Ă  l’intĂ©rieur des champs, de ces divers rĂ©sultats (sources d’erreurs comme de comparaisons plus objectives) produits par les activitĂ©s en question.

Cela rappelé, il est clair que de telles activités comportent un opérateur multiplicatif (ou isomorphisme partiel avec la multiplication logique et non pas, bien entendu, avec la multi-

1 H. Wursten, L’évolution des comparaisons de longueur de l’enfant d l’adulte, Arch. de Psychol., Rech. IX.

2 p. Fraisse et P. Vautrey, The influence of ùge, Sex a. specialized training on the vertical-horizontal illusion, Quart, exp. Psychol., 8 (1956), p. 114-120.

plication numĂ©rique), puisque la mise en rĂ©fĂ©rence, en quoi elles consistent, suppose la considĂ©ration de deux ou de trois dimensions Ă  la fois : l’horizontale, la verticale et la profondeur. Nous pouvons donc parler d’un opĂ©rateur Op(×Di) en dĂ©signant par Di les dimensions considĂ©rĂ©es. Mais, chose trĂšs intĂ©ressante du point de vue des diffĂ©rences entre la perception et les opĂ©rations intellectuelles, l’inversion perceptive de cet opĂ©rateur donne lieu Ă  des difficultĂ©s systĂ©matiques. En effet, l’inverse d’une multiplication logique est une « abstraction », qui revient Ă  Ă©carter en pensĂ©e l’une des deux relations ou classes multipliĂ©es entre elles : par exemple, si un point est dĂ©terminĂ© par les valeurs d’une fonction /(x, y) en un systĂšme de coordonnĂ©es, il ne le sera plus que par f(x) si l’on fait abstraction de y. Or, perceptivement, lorsqu’un adulte compare une oblique Ă  une verticale, il essaie prĂ©cisĂ©ment de redresser l’oblique comme si elle Ă©tait verticale Ă©galement, et, s’il y parvenait par de simples « transports » se rendant indĂ©pendants du systĂšme de rĂ©fĂ©rence, la comparaison deviendrait facile : mais c’est bien ce qu’il n’arrive pas Ă  faire, tandis qu’un enfant de 5-7 ans qui ne tient pas compte des inclinaisons, donc des coordonnĂ©es (et Ă©value trĂšs mal ces inclinaisons si on fait porter sur elles la mesure), estime beaucoup plus facilement les longueurs d’une verticale et d’une oblique parce qu’il tient moins compte de leur situation dans l’espace Ă  deux dimensions. Mais on ne peut pas dire que cet enfant fasse alors « abstraction » de l’une des deux dimensions ou directions de cet espace, puisqu’il n’a prĂ©cisĂ©ment pas effectuĂ© (ou beaucoup moins) la « coordination » entre deux, donc la multiplication perceptive des directions en fonction des rĂ©fĂ©rences.

En bref, il nous faut considĂ©rer la structuration perceptive de l’espace selon des coordonnĂ©es comme liĂ©e Ă  un opĂ©rateur (multiplicatif), puisqu’il y a activitĂ©, mais une fois de plus il nous faut constater que l’inversion n’est alors perceptivement possible que jusqu’à un faible degrĂ© et que cette inversion s’accompagne donc d’une transformation non compensĂ©e :

(24) Op(×Di) = : [Op(: Di)] + P(Dï)

oĂč P(Di) est l’erreur rĂ©sultant de la difficultĂ© de « faire abstraction (:) » de l’une ou de deux des dimensions (Di) de l’espace.

Il est frappant de constater combien ces mĂȘmes considĂ©rations s’appliquent Ă  la structure de prĂ©opĂ©rations des fameuses constances perceptives, qui elles aussi sont de nature multiplicative et elles aussi donnent lieu Ă  des difficultĂ©s systĂ©matiques

lorsque le sujet cherche Ă  faire abstraction de l’un des deux caractĂšres multipliĂ©s entre eux.

L’estimation perceptive de la grandeur rĂ©elle (Gr) d’un objet Ă  distance dĂ©pend par exemple Ă  la fois de sa grandeur apparente (Ga) et de la distance (Ds), ce que nous pouvons Ă©crire dans la proposition suivante (oĂč le signe X indique la multiplication des relations) :

(25) Gr = G a X Ds = GaDs+P

Mais, comme nous y avons souvent insistĂ©, cette constance n’est presque jamais exacte, parce que, si l’enfant sous-estime la grandeur en profondeur, l’adulte la surestime en moyenne, selon une « surconstance » qui atteste le caractĂšre de rĂ©gulation d’un tel ajustement. Il est donc clair que le produit relatif en jeu dans la prop. 25 n’est pas opĂ©ratoire et c’est pourquoi il faut y adjoindre la dĂ©formation P. Mais quelle est la nature de cette derniĂšre ? C’est ce que l’on saisit mieux en examinant l’inversion, ou plutĂŽt la difficultĂ© de l’inversion du produit (26). En effet, si l’on fait apprĂ©cier aux sujets la grandeur apparente et non plus rĂ©elle de l’objet Ă  distance, on s’aperçoit que les petits, dont la constance est moins bonne, donnent une meilleure estimation de cette grandeur projective, tandis que l’adulte, qui prĂ©sente une surconstance, surestime beaucoup trop la grandeur apparente. Il est donc clair que l’adulte ne parvient pas Ă  se dĂ©tacher de la grandeur rĂ©elle, ce que l’on peut exprimer en termes de difficultĂ© d’abstraction, de la maniĂšre suivante :

(26) Ga = (Ga Ds : Ds)+P(Gr)

Autrement dit la grandeur rĂ©elle GaDs forme pour le sujet un tout difficilement dissociable au sein duquel il lui est malaisĂ© de retrouver la grandeur apparente. Pour atteindre celle-ci il faudrait, en effet, « faire abstraction » de la distance, c’est-Ă - dire projeter la grandeur apparente sur le « tableau » visuel proche du sujet (comme fait le dessinateur qui mesure cette grandeur apparente au moyen d’un crayon vertical situĂ© prĂšs d’un Ɠil, l’autre Ă©tant fermĂ©). Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce Ă  quoi le sujet ne parvient pas complĂštement : il perçoit simultanĂ©ment une grandeur apparente (non Ă©gale Ă  la grandeur projective gĂ©omĂ©trique, mais surestimĂ©e en fonction de la grandeur rĂ©elle), la distance (Ă©galement surestimĂ©e d’ailleurs) et leur produit en un tout indissociable, faute de rĂ©versibilitĂ© suffisante de l’opĂ©rateur perceptif (26). D’oĂč l’erreur P(Gr) due au primat du produit eu Ă©gard Ă  ses composantes.

Il ne faut donc pas s’attendre Ă  ce que des mesures sĂ©parĂ©es de l’évaluation de la grandeur apparente, de l’estimation de la distance, et de celle de la grandeur rĂ©elle aboutissent Ă  des rĂ©sultats cohĂ©rents du point de vue de la prop. 25. La raison en est que pour faire ces mesures on demande au sujet une « abstraction » perceptive dont il n’est pas capable, car nous constatons qu’il n’existe pas de telles abstractions au mĂȘme titre que les prĂ©opĂ©rations multiplicatives auxquelles elles devraient correspondre : le sujet perçoit un produit sans pouvoir dissocier le multiplicateur du multiplicande, et nous ne pouvons donc pas atteindre ceux-ci Ă  l’état pur.1

Ces considĂ©rations valent aussi pour la constance de la forme (produit de la forme apparente et de la semi-rotation par rapport Ă  la perspective normale), pour celle des couleurs (produit de la couleur apparente et de l’éclairement), pour celle de l’intensitĂ© du son (produit de son apparent par la distance), etc.

Il nous resterait enfin Ă  parler de la causalitĂ© perceptive, sorte de constance mais non-statique et portant sur le mouvement transmis de l’agent au patient. Si l’on dĂ©signe par M(A) le mouvement de l’agent A jusqu’à l’impact et par M(B) celui du patient B aprĂšs l’impact, par F(A) les impressions de poussĂ©e, choc, etc. de A sur B et par R(B) l’impression que donne B d’ĂȘtre plus ou moins facilement ou difficilement dĂ©placĂ© (« rĂ©sistance » Ă  titre d’impression inversement proportionnelle Ă  la vitesse relative de B par rapport Ă  A), on peut voir dans l’impression causale la rĂ©sultante d’une composition consistant en une double rĂ©ciprocitĂ© ou compensation : celle des M, donc du mouvement gagnĂ© par B et perdu par A (sauf dans l’impression d’« entraĂźnement » oĂč M(A) ne se perd pas, mais oĂč F(A) l’emporte considĂ©rablement sur RB) ; et celle des F et R, soit :

(27) M(A)+F(A) = M(B)+R(B)

oĂč (=) reprĂ©sente une Ă©galitĂ© approchĂ©e.

Il y a donc isomorphisme partiel entre la causalitĂ© perceptive et la causalitĂ© opĂ©ratoire, le caractĂšre affaibli de cet isomorphisme Ă©tant dĂ» aux multiples transformations non compensĂ©es qui subsistent dans l’égalitĂ© approximative (27).

Notons maintenant que si aucune de ces compositions 21 Ă  27, n’étant entiĂšrement rĂ©versible donc opĂ©ratoire, ne peut donner lieu Ă  des infĂ©rences proprement dĂ©ductives, toutes peuvent

1 Sauf naturellement pour la dlstan-e lorsqu’elle est Ă©valuĂ©e sans ĂȘtre mise en relation avec la grandeur de l’objet distant.

t

s’accompagner d’anticipations qui favorisent la formation de prĂ©infĂ©rences probabilistes de variĂ©tĂ©s diverses.

On peut considĂ©rer l’anticipation comme une activitĂ© perceptive particuliĂšre, mais on peut aussi la rattacher Ă  chacune des prĂ©cĂ©dentes puisque, comme on vient de le dire, elle les prolonge toutes. En effet, dĂšs l’exploration on peut, en fonction d’indices variĂ©s, s’attendre Ă  percevoir telle ou telle forme, ce que confirme ou infirme une analyse ultĂ©rieure plus attentive (ces anticipations sont courantes pour les formes dites significatives, comme lorsque l’on cherche une plante ou un insecte rares, qu’on croit reconnaĂźtre en chaque objet analogue). Le transport spatiotemporel conduit Ă  l’anticipation dĂšs qu’ayant perçu une Ă©galitĂ© ou une diffĂ©rence lors du premier transport d’un objet A sur un objet B, on s’attend Ă  le retrouver en continuant la comparaison. En cas de prĂ©sentations orientĂ©es cette anticipation peut aboutir Ă  une prĂ©vision du sens de la variation (A<B<C<
) et ce fait joue un rĂŽle bien connu dans certains transports temporels (mĂ©thode des limites). Lors de prĂ©sentations successives du mĂȘme dispositif, le transport temporel conduit Ă  une anticipation assez systĂ©matique pour produire certaines illusions comme l’effet Usnadze (trois prĂ©sentations de 2 cercles de 20 et 28 mm. de diamĂštre, puis prĂ©sentation de deux cercles de 24 mm. dont l’un est alors surestimĂ© et l’autre dĂ©valuĂ©). Les transpositions et symĂ©tries donnent lieu aux mĂȘmes anticipations. Enfin les systĂšmes de rĂ©fĂ©rences et les constances sont l’occasion d’anticipations plus actives encore (les prĂ©cĂ©dentes le sont dĂ©jĂ  puisqu’elles augmentent systĂ©matiquement avec le dĂ©veloppement) : on a tendance, par exemple, Ă  redresser une droite, inclinĂ©e, pour en Ă©valuer la longueur, ou Ă  redresser un cube vu de 3/4 pour le percevoir dans une position plus normale.

Or, ces anticipations entraĂźnent naturellement la formation de prĂ©infĂ©rences puisqu’elles conduisent Ă  dĂ©passer les Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s a en escomptant soit simplement leur permanence ou leur rĂ©apparition, soit l’apparition de nouveaux Ă©lĂ©ments mais conformes Ă  une loi (par exemple de variation A<B<C<
) suggĂ©rĂ©e par les Ă©lĂ©ments a. L’anticipation provoque donc la constitution de schĂšmes et ceux-ci permettent alors l’intervention de prĂ©infĂ©rences dans la mesure oĂč les Ă©lĂ©ments a donnĂ©s sont reliĂ©s Ă  des Ă©lĂ©ments b du schĂšme pour aboutir au rĂ©sultat escomptĂ© c. C’est ce qui nous reste Ă  examiner.

§ 7. Les prĂ©infĂ©rences du niveau III et le problĂšme de l’abstraction comme critĂšre des frontiĂšres entre la perception et la reprĂ©sentation

Les prĂ©infĂ©rences rendues possibles par les activitĂ©s perceptives ne dĂ©pendent d’ailleurs pas toutes de telles anticipations, mais plus gĂ©nĂ©ralement des schĂšmes, dont ceux qui sont engendrĂ©s par les anticipations perceptives ne constituent qu’une espĂšce parmi d’autres.

Le caractĂšre le plus gĂ©nĂ©ral de ces prĂ©infĂ©rences dĂ©passant les effets de champ est sans doute que les Ă©lĂ©ments donnĂ©s physiquement a sont deux sortes, α1 et a2, les a1 Ă©tant perçus ou pouvant ĂȘtre perçus indĂ©pendamment des activitĂ©s perceptives considĂ©rĂ©s et les a2 Ă©tant au contraire perçus en fonction de telles activitĂ©s actuelles. Par exemple, dans une configuration comportant des Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence Ă©loignĂ©s des objets sur lesquels porte l’estimation perceptive les a1 seront les objets de telle figure dont il s’agit d’estimer la position, les grandeurs, etc., et les a2 seront les Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence qui ne sont pas perçus si le sujet ne cherche pas les mises en rĂ©fĂ©rence, mais le sont s’il recherche activement de telles rĂ©fĂ©rences ou si en raison d’activitĂ©s antĂ©rieures il les perçoit rapidement. De mĂȘme dans les configurations sĂ©riales Ă©tudiĂ©es dans le chapitre suivant de ce fascicule, les α1 sont les secteurs Ă  comparer et les a2 la figure d’ensemble ou la courbe des sommets, figure que les jeunes sujets nĂ©gligent et qui dĂšs 8-9 ans est perçue Ă  titre de fil conducteur des estimations.

Or, il est clair que le recours aux Ă©lĂ©ments a2 tĂ©moigne de l’intervention soit d’un schĂšme en voie de construction sous l’influence d’activitĂ©s perceptives actuelles (et notamment de leur caractĂšre tĂŽt ou tard anticipateur), soit d’un schĂšme construit antĂ©rieurement et appliquĂ© Ă  la situation prĂ©sente. Le propre des prĂ©infĂ©rences liĂ©es aux activitĂ©s perceptives sera donc d’utiliser des Ă©lĂ©ments b, appartenant Ă  ce schĂšme, et cela soit dĂ©jĂ  dans le passage des Ă©lĂ©ments a1 aux Ă©lĂ©ments a2, soit dans le passage des Ă©lĂ©ments (α1+α2) au rĂ©sultat c. Le caractĂšre commun de telles infĂ©rences, que nous appellerons globalement prĂ©infĂ©rences de niveau III, sera donc de comporter les Ă©lĂ©ments suivants :

(28) Niveau III : (α1+α2+∂)→c

oĂč ai = les Ă©lĂ©ments immĂ©diatement perçus, α2 = les Ă©lĂ©ments

perçus grĂące aux activitĂ©s perceptives considĂ©rĂ©es, b = le schĂšme construit ou utilisĂ© par ces activitĂ©s ; oĂč les rĂ©unions ^Îč+σ2+0 peuvent ĂȘtre effectuĂ©es dans l’ordre σ1+⅛+α2 Ξu σÎč + fl2Ă·â…› ou encore (a1 + bl) + (a2+b2) si les b sont de deux sortes ; et oĂč le signe → signifie « entraĂźne » (en vertu d’une prĂ©implication).

Mais il est clair que ce niveau III peut comporter de nombreuses variĂ©tĂ©s (que nous ne cherchons pas Ă  classer, faute de donnĂ©es expĂ©rimentales suffisantes). En effet, dans la mesure oĂč les activitĂ©s perceptives ne sont pas instantanĂ©es, et oĂč notamment les Ă©lĂ©ments ax et a, ne sont pas perçus simultanĂ©ment, un dĂ©but de diffĂ©renciation peut s’esquisser entre les diverses donnĂ©es (ax et a2, d’une part, et les donnĂ©es schĂ©matiques b, d’autre part) et la rĂ©sultante c de la prĂ©infĂ©rence, c’est- Ă -dire que cette rĂ©sultante n’est plus toujours perçue en mĂȘme temps que les (a+b), mais parfois avec un petit dĂ©calage temporel. Il en rĂ©sulte que les prĂ©infĂ©rences de niveau 111 semblent parfois s’acheminer dans la direction des infĂ©rences proprement dites. On peut faire des remarques analogues du point de vue de l’abstraction et des modes nĂ©cessaires de composition (composition sĂ©riale, dĂ©buts de transitivitĂ©, etc.), mais la question reste ouverte de savoir si ces trois caractĂšres diffĂ©rentiels qui opposent les prĂ©infĂ©rences aux infĂ©rences proprement dites se modifient nĂ©cessairement de façon synchronique.

C’est de l’abstraction qu’il nous faut partir, car cette propriĂ©tĂ© semble constituer le critĂšre le plus clair pour distinguer la perception de la reprĂ©sentation. La pensĂ©e reprĂ©sentative est, en effet, libre d’abstraire Ă  sa guise un caractĂšre de l’objet pour raisonner sur lui en nĂ©gligeant les autres. La perception, au contraire, est bien obligĂ©e de tout embrasser simultanĂ©ment faute de pouvoir retenir certains Ă©lĂ©ments ou relations en Ă©cartant les autres : chacun sait par exemple, qu’en faisant Ă©valuer une longueur sur une figure (mettons la fig. 2), on doit tenir compte de l’épaisseur et de la teinte des traits, de la couleur du papier, des dimensions du cadre (et notamment des espaces vides entre la figure et les frontiĂšres du papier), des distances, de l’éclairement, etc., etc.

Une bonne illustration des services que peut rendre ce critĂšre est celle des deux horizontales de 5 cm., dĂ©calĂ©es de 2-3 cm. dans le sens de leur longueur (et de 1 ou 3 cm. en hauteur), qui nous ont servi, avec S. Taponier, Ă  comparer les rĂ©actions perceptives des enfants de 8-11 ans Ă  leur attitude envers le problĂšme (reprĂ©sentatif) de la conservation de la longueur (Ă  5 ans le 85 ⅝ et Ă  8 ans le 30 % encore des enfants pensent

que quand deux rĂšgles ont Ă©tĂ© vues Ă©gales, celle qui dĂ©passe l’autre, aprĂšs dĂ©placement, est devenue « plus longue »), Or, il s’est trouvĂ© qu’il n’y a aucun rapport entre la non-conservation reprĂ©sentative et l’estimation perceptive : les petits de 5 ans Ă©valuent aussi bien et en moyenne mieux que les grands les deux horizontales dĂ©calĂ©es dessinĂ©es sur un carton ! Du point de vue de l’abstraction la situation est alors la suivante. Lorsque l’enfant raisonne (reprĂ©sentation), il ne considĂšre qu’un seul dĂ©passement (en gĂ©nĂ©ral dans le sens du parcours, quand il y a eu dĂ©placement) et nĂ©glige l’autre par abstraction : il juge alors de la longueur par ce seul dĂ©passement, donc par l’ordre des points d’arrivĂ©e, en vertu d’une infĂ©rence fausse mais explicable par le primat de la reprĂ©sentation topologique en opposition avec la mĂ©trique (plus loin = plus long). Au contraire lorsque le mĂȘme enfant se borne Ă  percevoir (sans raisonner sur des mobiles qu’on a dĂ©placĂ©s aprĂšs superposition), il ne peut faire abstraction de rien, il « voit » les deux dĂ©passements sans pouvoir en nĂ©gliger un, et il estime les longueurs d’autant plus correctement qu’il n’est pas gĂȘnĂ© par l’orientation oblique de la prĂ©sentation (faute d’activitĂ© perceptive de mise en rĂ©fĂ©rence : cf. prop. 24).

Cette absence d’abstraction dans le domaine perceptif est mise en Ă©vidence par nos formulations des compositions multiplicatives dues aux activitĂ©s perceptives (prop. 24 Ă  26). Du point de vue logique, en effet, l’abstraction peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une opĂ©ration, qui est alors l’inverse de la multiplication : soit le produit x y, on a alors xy :y=x, c’est-Ă -dire « x y, abstraction faite de y, Ă©quivaut Ă  x ». Or nous avons constatĂ© que, dans les cas oĂč la perception parvient Ă  une composition multiplicative (systĂšmes de coordonnĂ©es perceptives et constantes), elle n’est prĂ©cisĂ©ment pas capable de l’opĂ©ration inverse, c’est-Ă -dire, en l’espĂšce, de considĂ©rer une oblique comme une verticale en faisant abstraction de l’autre composante, donc de l’ensemble des rĂ©fĂ©rences, ou de considĂ©rer la grandeur apparente en faisant abstraction de la distance, donc de la grandeur rĂ©elle, etc.

En bref, la perception ignore l’abstraction, parce qu’elle englobe ou tout ce qui est perceptible dans une situation donnĂ©e, ou rien. En certaines situations, elle semble parvenir cependant Ă  nĂ©gliger systĂ©matiquement certains des caractĂšres de l’objet : un anneau interrompu est par exemple perçu comme un cercle, au tachistoscope. Mais c’est qu’alors il y a « masquage » de la lacune sous l’influence de la prĂ©gnance de la bonne forme. Or, un masquage n’est pas une abstraction et n’en constitue

nullement la forme Ă©lĂ©mentaire, car, dans l’abstraction, rien n’est masquĂ© et ce qui est nĂ©gligĂ© reste parfaitement accessible.

Notons maintenant que si nous n’avons pas rencontrĂ©, dans le domaine perceptif, de compositions transitives (la transitivitĂ© Ă©tant sans doute la plus simple des formes nĂ©cessaires de composition infĂ©rentielle), la raison en est prĂ©cisĂ©ment qu’il n’y a pas d’abstractions perceptives. En effet, pour infĂ©rer dĂ©ducti- vement A<C de A<B et B<C (ou A = C de A = B et B = C), il faut psychologiquement : (1) ne pas percevoir simultanĂ©ment A et C, sinon il n’y a plus d’infĂ©rence, mais une simple constatation ; (2) retenir les deux relations (A<ou =B) et (B< ou =C) en tant que relations (que ce soit par image mentale, mĂ©moire verbale ou en les Ă©crivant), c’est-Ă -dire conserver l’une des deux en dehors de son contexte perceptif et la coordonner avec la seconde (que celle-ci soit encore perçue ou dĂ©jĂ  symbolisĂ©e). Or, il est clair que ces deux conditions exigent prĂ©cisĂ©ment ce qu’implique l’abstraction : de parvenir Ă  extraire du contexte perceptif certaines donnĂ©es pouvant ĂȘtre coordonnĂ©es d’une maniĂšre non perceptive (sans parler de l’abstraction des propriĂ©tĂ©s non perceptibles, mais confĂ©rĂ©es par l’action aux objets.

Cela Ă©tant, il semble donc que nous nous trouvions en possession de deux critĂšres parfaitement nets pour distinguer la perception de la reprĂ©sentation, et, par le fait mĂȘme, les prĂ©infĂ©rences des infĂ©rences proprement dites. Mais la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique a ceci d’admirable qu’elle rĂ©serve toujours des surprises Ă  ceux qui l’emploient, et que les dichotomies les plus tranchĂ©es laissent toujours la place Ă  un tertium quid quand on les examine sous l’angle du dĂ©veloppement. Si nous nous croyons en Ă©tat de dissocier la perception et la reprĂ©sentation, il nous faut donc ajouter aussitĂŽt que nos deux critĂšres, parfaitement suffisants lorsqu’il s’agit de comparer des niveaux non contigus, se heurtent nĂ©anmoins Ă  la difficultĂ© suivante : il existe sans doute une sĂ©rie d’états intermĂ©diaires entre ces deux domaines et nous en connaissons certains que nous dĂ©crirons aux § § 4 et 5 du chapitre suivant de ce volume.

Contentons-nous pour l’instant de noter que, s’il n’y a ni abstraction, ni transitivitĂ© dans les compositions prĂ©cĂ©dentes 21 Ă  28, ces compositions en sont cependant plus proches que celles des effets de champ, du fait mĂȘme que les activitĂ©s perceptives sont plus mobiles. C’est ainsi que les transpositions anticipatrices se rapprochent souvent d’assez prĂšs d’une transitivitĂ© quand elles portent sur des effets sĂ©riaux. Quant aux compositions multiplicatives, l’éducation parvient Ă  dĂ©velopper

l’abstraction, au sens de la dissociation des composantes, lĂ  oĂč Ă©choue la perception immĂ©diate : on peut ainsi s’exercer Ă  percevoir la grandeur apparente jusqu’à faire abstraction de la grandeur rĂ©elle, et les dessinateurs y rĂ©ussissent fort bien.

§ 8. Perception, logique et connaissance

Parvenus au terme de cette recherche des isomorphismes partiels entre les structures perceptives et les structures opĂ©ratoires, nous pouvons conclure que, si partiels que soient ces isomorphismes, comme on devait s’y attendre, ils n’en sont pas moins beaucoup plus systĂ©matiques qu’on n’aurait pu le prĂ©voir. C’est le cas Ă  trois points de vue au moins : la distinction des classes et des relations, celle des deux formes fondamentales de rĂ©versibilitĂ© (inversion et rĂ©ciprocitĂ©), et celle des Ă©lĂ©ments sur lesquels portent les opĂ©rations et de ces opĂ©rations elles- mĂȘmes.

Il est tout d’abord frappant de retrouver dans le domaine perceptif la mĂȘme distinction qui s’impose, sur le terrain reprĂ©sentatif, entre les relations qui dĂ©terminent la comprĂ©hension 1 des concepts, et les classes qui en constituent l’extension. Dans le domaine perceptif, oĂč il n’y a ni concepts ni jugements, on est pourtant en prĂ©sence d’agrĂ©gats divers qui ont aussi des qualitĂ©s (comprĂ©hension) et une extension : or ici encore, la « comprĂ©hension » correspond Ă  des relations, et l’extension, non pas Ă  des classes indĂ©pendantes de la disposition spatiale des Ă©lĂ©ments, mais Ă  des « infraclasses » de structure semblable, Ă  la diffĂ©rence prĂšs de l’intervention du continu. De plus, non seulement une telle dualitĂ© s’impose malgrĂ© le caractĂšre prĂ©logique ou prĂ©opĂ©ratoire de la perception, mais encore, comme on l’a vu, elle se retrouve avec un parallĂ©lisme frappant dans le dĂ©tail des dĂ©formations auxquelles donne lieu la perception : composition non-additive (prop. 1-2 ou 4-5 et 14), non-identitĂ© des Ă©lĂ©ments d’infraclasses ou des termes de relations (prop. 3 ou 6 et 15), irrĂ©versibilitĂ© (prop. 8-8 “* et 16-16b”, voir aussi 17-17 χ*∙)Îč rĂ©gulations (9 et 18), etc. La dualitĂ© rĂ©apparaĂźt enfin entre les prĂ©opĂ©rations de dĂ©coupages et regroupements pour les infraclasses (prop. 21) et d’enchaĂźnements de relations (prop. 23), etc. ; et nous aurions pu l’indiquer Ă  propos des prĂ©opĂ©rations de caractĂšre multiplicatif.

1 Car les « prĂ©dicats » ne sont encore psychologiquement que des relations. « Cet arbre est vert » signifie ou bien « de la mĂȘme couleur que x, y, etc. » (donc « co-vert ») ou « plus (ou moins) vert que
 etc. ».

En second lieu, il existe sur le plan opĂ©ratoire deux formes complĂ©mentaires de rĂ©versibilité : l’inversion au sens de la nĂ©gation conduisant Ă  l’annulation (A— 4 = 0) et la rĂ©ciprocitĂ© ou inversion de l’ordre (A = B identique Ă  B = A ; A<B non identique Ă  B<A mais identique Ă  B>A). Or, il est frappant de constater que la perception, qui n’est prĂ©cisĂ©ment pas rĂ©versible, prĂ©sente deux et non pas une seule forme indiffĂ©renciĂ©e d’irrĂ©versibilité : celle qui constitue le fondement de la composition non-additive des infraclasses (prop. 3 et 6) et qui relĂšve comme telle de la non-compensation entre l’addition et la soustraction, donc de l’inversion ; et celle qui constitue le fondement du caractĂšre dĂ©formant des compositions de relations (prop. 16 et 16 b,∙), relevant ainsi de l’irrĂ©ciprocitĂ©.

Enfin, il est remarquable de retrouver, dans la perception, avec la distinction des effets de champ et des activitĂ©s perceptives une opposition fonctionnellement analogue Ă  celle des Ă©lĂ©ments sur lesquels portent les opĂ©rations et des opĂ©rations comme telles, sauf qu’il s’agit ici d’un donnĂ© beaucoup moins Ă©laborĂ© et de prĂ©opĂ©rations sans structure proprement logique.

Il n’est donc pas exagĂ©rĂ© de soutenir que si les isomorphismes entre la perception et la logique sont trĂšs partiels, ils n’en sont pas moins assez systĂ©matiques. Une telle constatation soulĂšve alors nĂ©cessairement deux problĂšmes qui sont Ă  coup sĂ»r solidaires et qui peut-ĂȘtre se rĂ©duisent l’un Ă  l’autre : celui des filiations Ă©ventuelles entre les structures logiques et les structures prĂ©logiques de la perception, et celui de la valeur de connaissance des instruments perceptifs.

Or, nous allons tenter de donner Ă  ces deux questions (en commençant par la seconde) deux rĂ©ponses hypothĂ©tiques, car on ne peut faire autre chose que des hypothĂšses dans l’état actuel de nos connaissances Ă  ce sujet, mais deux rĂ©ponses nettes, en montrant comment on peut les justifier en fonction des analyses prĂ©cĂ©dentes.

En ce qui concerne le second de ces deux problĂšmes, nous allons chercher Ă  montrer qu’une perception n’est Ă  elle seule la source d’aucune connaissance, parce que connaĂźtre les propriĂ©tĂ©s d’un objet signifie l’assimiler Ă  des schĂšmes d’action, et que les schĂšmes perceptifs constituent seulement des parties intĂ©grantes de schĂšmes plus Ă©tendus (schĂšmes sensori-moteurs, etc.), mais non pas les Ă©lĂ©ments prĂ©alables sur lesquels porteraient ces derniers. Pour ce qui est, d’autre part, du premier de nos deux problĂšmes, nous concluerons alors que les racines des structures logiques sont Ă  chercher dans les schĂšmes sensori-

moteurs, dont les activitĂ©s perceptives ne reprĂ©sentent qu’une manifestation particuliĂšre, et non pas dans l’organisation de la perception dite primaire, qui ne constituent que le reflet d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures (en remontant jusqu’à la naissance pour le domaine visuel et sans doute au delĂ  pour le domaine tactilo-kinesthĂ©sique).

I. Les effets de champ comportent, avons-nous vu, deux aspects diffĂ©renciables sans trop d’artifice : un aspect de signalisation, dont l’extrĂȘme frontiĂšre est fournie par les « rencontres » accommodatrices portant sur l’objet, et un aspect de schĂ©matisation ou d’organisation interne. Or, une signalisation, telle qu’un ensemble d’indices sensoriels, comporte dĂ©jĂ  un systĂšme de signifiants et un systĂšme de signifiĂ©s ou significations proprement dites, si indiffĂ©renciĂ©s que puissent ĂȘtre au dĂ©part ces deux aspects compiĂ©menatires de tout processus cognitif. Un signifiant ne nous apprend donc rien en lui-mĂȘme, indĂ©pendamment de sa signification : comme le dit un des plus grands spĂ©cialistes contemporains de la sensation, la sensation elle- mĂȘme n’est qu’un symbole,1 ce que soutenait dĂ©jĂ  AmpĂšre lorsqu’il reprochait au rĂ©alisme sensualiste de confondre le signe et la chose signifiĂ©e Ă  la maniĂšre des « paysans » qui attribuent un nom absolu aux rĂ©alitĂ©s dĂ©nommĂ©es. Or, s’il en est ainsi, il va de soi que la signification attribuĂ©e aux signaux perceptifs ne peut leur ĂȘtre confĂ©rĂ©e qu’en fonction de la schĂ©matisation qui constitue prĂ©cisĂ©ment le second des deux aspects de tout effet de champ. C’est donc au niveau de cette schĂ©matisation que se pose le vrai problĂšme des sources de la connaissance et de la « lecture » Ă©lĂ©mentaire de l’expĂ©rience. 2

Or, nous l’avons dĂ©jĂ  dit, la question spĂ©cifique que soulĂšvent les schĂšmes Ă  l’Ɠuvre dĂšs les effets de champ est de savoir s’ils constituent des faits primitifs comme le suggĂšre l’interprĂ©tation gestaltiste, ou s’ils ne sont que le produit d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures. Au terme de cette Ă©tude, nous nous croyons, Ă  tort ou Ă  raison, plus avancĂ©s qu’au dĂ©part pour peser le pour et le contre de ces deux sortes d’interprĂ©tations : l’isomorphisme partiel, mais assez remarquable, que les faits suggĂšrent entre le schĂ©matisme perceptif et les structures opĂ©ratoires s’explique mal sans que l’on en vienne Ă  faire intervenir un facteur d’activitĂ© dans l’élaboration du premier. Certes, on pourrait dire avec

1 H. Piéron, La sensation, guide de vie (Paris, Gallimard).

2 Dira-t-on que l’on peut percevoir des indices sensoriels Ă  titre de signifiants purs, disti -cts de leur signification, et qu’il y aurait en ce cas pure constatation ? Mais il resterait Ă  Ă©tablir que de telles perceptions existent, ce dont nous ne connaissons pas la moindre vĂ©rification.

Wertheimer que toute la logique est en germe dans l’organisation initiale des « Gestalt » : mais pourquoi, en ce cas, l’évolution est-elle si lente entre les niveaux perceptivo-moteurs et opĂ©ratoires chez l’enfant, alors que, s’il y avait harmonie préétablie entre les structures perceptives et les lois de l’univers physiques, l’achĂšvement des structures logiques devrait ĂȘtre plus rapide ? S’il n’en est rien et s’il y a pourtant isomorphisme relatif entre elles et les structures perceptives, c’est donc qu’il y a construction, et pas seulement organisation permanente ; et par consĂ©quent activitĂ©, et pas seulement Ă©quilibration immĂ©diate indĂ©pendamment des efforts du sujet.

Or, si le schĂ©matisme intĂ©rieur aux effets de champ est ainsi Ă  concevoir comme rĂ©sultant dĂ©jĂ  des activitĂ©s perceptives le problĂšme spĂ©cifique que celles-ci soulĂšvent Ă  leur tour du point de vue de leur portĂ©e dans l’élaboration de la connaissance, est de savoir si elles se suffisent jamais Ă  elles-mĂȘmes ou si leur statut de cas particuliers des activitĂ©s sensori-motrices comporte ipso-facto une subordination gĂ©nĂ©rale de la connaissance perceptive Ă  la connaissance « active » c’est-Ă -dire par assimilation du donnĂ© Ă  des schĂšmes d’action. Sur un tel point trois remarques sont Ă  faire.

Il convient, en premier lieu de rappeler le parallĂ©lisme frappant qui existe entre le clavier perceptif visuel et le clavier tactilo-kinesthĂ©sique ou haptique : mĂȘmes formes d’« illusions », mĂȘmes structures, mĂȘme causalitĂ© perceptive, etc. On pourrait assurĂ©ment interprĂ©ter ces convergences dans le sens d’une simple communautĂ© d’organisation, les mĂȘmes lois ou les mĂȘmes « Gestalt » se retrouvant pour des causes analogues, en deux domaines distincts. Mais il y a, en fait, bien davantage qu’un parallĂ©lisme : il y a, en de nombreux cas, interaction proprement dite, en ce sens que des donnĂ©es visuelles influencent les donnĂ©es tactilo-kinesthĂ©siques et inversement, et cela selon une assimilation rĂ©ciproque des schĂšmes correspondants. Cet Ă©change est particuliĂšrement clair dans le domaine de la causalitĂ© perceptive soit tactile soit visuelle : d’une part, il y a intervention de la vision dans le fait qu’on localise tactilement l’impact Ă  l’extrĂ©mitĂ© de l’instrument tenu en mains et non pas dans les mains (cf. la localisation tactile du contact entre le bout d’une canne et le sol), et souvent Ă  l’extrĂ©mitĂ© des solides que cet instrument sert Ă  pousser 1 ; d’autre part, il semble bien probable que, sans une expĂ©rience tactilo-kinesthĂ©sique des

1 Cf. J. Piaget et J. Maroun, articles Ă  paraĂźtre dans les Archives de Psychologie.

actions correspondantes, on ne parviendrait pas Ă  Ă©prouver les impressions visuelles de poussĂ©e, de choc, etc. dans l’ensemble des faits si bien dĂ©crits par Michotte. L’échange des influences visuelles et tactilo-kinesthĂ©siques est Ă©galement Ă©vident dans les redressements dĂ©crits par I. Kohler et dans les anciennes expĂ©riences de Stratton.

Or, il est Ă  noter que si l’on peut distinguer aussi, dans le domaine tactilo-kinesthĂ©sique, des effets de champ et des activitĂ©s perceptives, celles-ci sont bien plus difficiles Ă  dissocier, en ce cas, des actions dans leurs ensembles respectifs. Par exemple, lorsqu’en poussant un objet par l’intermĂ©diaire d’un autre, on perçoit des contacts, etc., relevant du toucher, on perçoit Ă©galement des mouvements (d’oĂč l’union qu’indique dĂ©jĂ  l’expression composĂ©e « tactilo-kinesthĂ©sique »), mais la rĂ©union de ces diverses perceptions est Ă©galement fonction de l’action dans son ensemble, en tant que schĂšme total, sans que l’on puisse alors Ă©tablir de dĂ©marcation nette entre l’activitĂ© perceptive tactilo-kinesthĂ©sique et l’action en tant que systĂšme. Nous reviendrons sur ce point Ă  propos de notre troisiĂšme remarque, en y englobant alors les schĂšmes d’activitĂ© perceptive visuelle.

En second lieu, s’il existe ainsi des interactions ou assimilations rĂ©ciproques entre les domaines visuels et tactilo-kinesthĂ©siques et si les schĂšmes d’activitĂ© perceptive relevant de ce second domaine sont difficiles Ă  dissocier des schĂšmes d’action dans leur ensemble, il importe de rechercher jusqu’à quel point les actions antĂ©rieures du sujet influencent les schĂšmes proprement visuels. Nous nous sommes demandĂ©s plus haut si un nourrisson de quelques jours peut percevoir une ligne hachurĂ©e comme un tout divisĂ© ou comme une rĂ©union de segments avant d’avoir fait l’expĂ©rience (manuelle) d’assembler des objets et de les dissocier. Mais si cette question extrĂȘme reste un peu thĂ©orique faute d’investigations possibles sur la perception des premiĂšres semaines, nous savons bien, par contre, depuis Szu- man et Baley, que la relation perceptive visuelle « posĂ©-sur » n’est pas d’emblĂ©e perçue par l’enfant de quelques mois. Nous pouvons nous demander de mĂȘme, Ă  voir un bĂ©bĂ© de 7 mois sucer son biberon Ă  l’envers 1, si la perception d’un solide Ă  trois dimensions est la mĂȘme avant et aprĂšs les actions de retourner un objet, qui donnent lieu Ă  des explorations sensori-motrices si actives vers la fin de la premiĂšre annĂ©e. Et, Ă  cons-

1 Voir J. Piaget, La construction du rĂ©el chez l’enfant (Delachaux et NlestlĂ©), chap. II.

tater la formation relativement si lente des conduites de recherche de l’objet disparu, nous pouvons Ă©prouver des doutes sur ia gĂ©nĂ©ralitĂ© de 1’« effet Ă©cran » au cours des premiers mois. Bref, un nombre considĂ©rable de schĂšmes perceptifs visuels semblent dĂ©pendre, non pas seulement des activitĂ©s perceptives comme telles, mais des actions proprement dites sans lesquelles on comprendrait mal leur Ă©laboration.

Venons-en alors Ă  une troisiĂšme remarque, qui ne fait plus appel Ă  des considĂ©rations gĂ©nĂ©tiques ou diachroniques hypothĂ©tiques, Ă©tant donnĂ© l’ñge des sujets auquel il faudrait expĂ©rimenter, mais Ă  des considĂ©rations synchroniques directement vĂ©rifiables. Lorsque l’élaboration d’une connaissance peut ĂȘtre dite influencĂ©e par un schĂšme d’action, quelles sont alors les parts respectives des schĂšmes perceptifs et du schĂšme de l’action elle-mĂȘme, considĂ©rĂ©e comme un tout ? Notre remarque consiste alors Ă  relever qu’en un tel cas la connaissance acquise ne rĂ©sulte pas d’une sĂ©rie de lectures perceptives coordonnĂ©es aprĂšs coup, mais bien de la coordination comme telle, qui rejaillit sur les lectures perceptives.

Prenons deux exemples : celui de l’enfant de 4-5 mois qui commence Ă  saisir les objets dans son champ visuel, et celui de l’enfant de 11 mois qui pour atteindre un objet Ă©loignĂ© l’amĂšne Ă  lui en tirant la couverture sur laquelle il est placĂ©.

Le premier exemple ne comporte que des perceptions relativement simples dont au moins : (1) percevoir visuellement un objet, (2) Ă©valuer la distance (de quelques centimĂštres) en tant qu’intĂ©rieure au champ de prĂ©hension, (3) Ă©prouver les impressions proprioceptives d’un bras qui se dĂ©place, et enfin (4) l’impression tactile du contact avec l’objet. Mais il est Ă©vident qu’aucune de ces perceptions n’est indĂ©pendante des autres : (1) l’objet n’est pas vu en tant que tableau visuel quelconque, mais en tant qu’« objet-Ă -saisir » et ceci comporte dĂ©jĂ  un certain nombre de consĂ©quences importantes : (a) il est perçu comme solide, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment comme pouvant ĂȘtre touchĂ© (cf. 4), maintenu dans la main, etc., ce qui comporte une assimilation rĂ©ciproque1 du clavier visuel et du clavier tactilo- kinesthĂ©sique de cet objet ; (b) il est estimĂ© ni trop gros ni trop petit, ce qui Ă  nouveau n’est pas relatif seulement aux dimensions visuelles mais aussi Ă  celles de la main ; (c) il s’y ajoute Ă©ventuellement qu’il est perçu par la vision comme n’étant pas

1 Quant au mĂ©canisme de cette assimilation rĂ©ciproque, nous sommes trĂšs conscients du fait qu’il soulĂšve un problĂšme et qu’il implique divers effets rĂ©troactifs qui seraient Ă  prĂ©ciser. Mais ce n’est pas ici le lieu d’en traiter dans le dĂ©taU.

piquant, pas brĂ»lant, pas trop lisse, etc. (autres traductions du non-visuel en visuel). (2) Sa distance est Ă©valuĂ©e, mais en termes de champ de prĂ©hension : il n’est pas trop Ă©loignĂ© par rapport aux mouvements du bras. (3) Ces mouvements sont perçus par voie proprioceptive (et en partie visuelle) mais non pas comme des mouvements quelconques : en tant que mouvements orientĂ©s vers l’objet Ă  saisir. (4) Ce contact avec l’objet est bien tactilo- kinesthĂ©sique, mais avec traduction dans le clavier visuel et avec influence de celui-ci, donc Ă  nouveau avec assimilation rĂ©ciproque (cf. 1).

Mais si aucune des perceptions sur lesquelles s’appuie l’action n’est indĂ©pendante des autres, on dira sans doute qu’il s’agit lĂ  de perceptions associĂ©es entre elles et associĂ©es Ă  des mouvements, de telle sorte que tout l’acquis cognitif se rĂ©duirait Ă  des perceptions et Ă  des associations. Seulement, comme nous l’avons vu ailleurs 1, de telles « associations » sont en rĂ©alitĂ© des assimilations : confĂ©rer Ă  l’objet visuel les propriĂ©tĂ©s d’ĂȘtre- Ă -atteindre par un mouvement parcourant une certaine distance, d’ĂȘtre-Ă -saisir, etc., c’est l’assimiler Ă  des schĂšmes susceptibles de gĂ©nĂ©ralisation, etc., comportant des infĂ©rences et introduisant des relations nouvelles dans le donnĂ©. Autrement dit, c’est bien de la coordination comme telle que provient la connaissance en jeu, et non pas des seules perceptions coordonnĂ©es, puisque celles-ci sont transformĂ©es et enrichies par la coordination. En d’autres termes, les schĂšmes perceptifs en jeu sont subordonnĂ©s Ă  un schĂšme sensori-moteur d’ensemble, qui comporte son unitĂ© propre et constitue autre chose que la somme des schĂšmes extĂ©ro- ou proprioceptifs qu’il s’intĂ©gre. Et le caractĂšre spĂ©cifique de ce schĂšme n’est pas de constituer simplement un ensemble de perceptions et de mouvements, mais de constituer un tout organisĂ© susceptible de s’assimiler en tant que tel les nouvelles situations auxquelles il est applicable. De plus, non rĂ©ductible Ă  une simple agrĂ©gat de perceptions extĂ©ro- et pro- prioceptives, ce schĂšme n’est en lui-mĂȘme nullement perceptible.

Quant au second exemple (conduite du support) il ajoute aux perceptions prĂ©cĂ©dentes des effets plus complexes : la relation « posĂ©-sur » et les effets de causalitĂ© perceptive appelĂ©s par Michotte « entraĂźnement » et « traction ». Mais les considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent s’imposent alors a fortiori : (1) l’objet Ă©loignĂ©. est perçu comme trop lointain pour ĂȘtre saisi directement (aprĂšs efforts directs infructueux d’ailleurs, juste auparavant ou au cours des expĂ©riences antĂ©rieures du sujet) ; (2) la couver-

1 Assimilation et connaissance, Fasc. V des « Etudes ».

ture est perçue comme pouvant ĂȘtre saisie Ă  la place de l’objet ; (3) de ce fait l’objet apparaĂźt comme posĂ© sur elle, en tant qu’elle est saisissable, et non plus comme se dĂ©tachant sur un fond neutre ; (4) le mouvement de la couverture provoque alors l’effet perceptif de traction en ce qui concerne l’objet indirectement dĂ©placé ; etc. Autrement dit, une fois de plus, aucune des perceptions n’est indĂ©pendante, et leur coordination comporte Ă  nouveau l’existence d’un schĂšme d’ensemble Ă  unitĂ© totale et de nature supraperceptive.

Mais, si nous invoquons ce second exemple, c’est que son caractĂšre plus complexe rappelle les situations dans lesquelles KƓhler explique 1’« insight » par une restructuration brusque du champ de la perception, comme si l’intelligence prolongeait sans plus les structures perceptives. Les questions qui se posent sont alors les suivantes : la relation « posĂ©-sur » et 1’« effet traction » existaient-ils Ă  titre d’organisation perceptive avant toute conduite analogue Ă  celle que nous dĂ©crivons ? Si oui, comment expliquer sans une prĂ©formation hĂ©rĂ©ditaire l’harmonie qu’ils rĂ©alisent entre les claviers visuel et tactilo-kinesthĂ©sique ? Si non, ne faut-il pas admettre que la restructuration les engendre au lieu de se borner Ă  les coordonner ? Dans le premier de ces deux cas, le problĂšme est renvoyĂ© au biologiste, mais l’explication des prĂ©formations hĂ©rĂ©ditaires se heurtera aux mĂȘmes difficultĂ©s simplement reculĂ©es. Dans le second cas, il n’est plus question d’une simple « restructuration », mais bien d’une structuration nouvelle ou Ă©laboration de schĂšmes nouveaux.

En rĂ©sumĂ©, il n’y a donc aucun paradoxe Ă  soutenir que la perception ne constitue Ă  elle seule la source d’aucune connaissance. La signalisation primaire n’acquiert, en effet, de signification qu’en fonction des schĂšmes Ă  l’Ɠuvre dĂšs le champ de centration, mais ceux-ci ne constituent que le produit d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures et de telles activitĂ©s ne fonctionnent jamais qu’intĂ©grĂ©es en des schĂšmes sensori-moteurs ou en des « schĂšmes d’action » d’échelles supĂ©rieures. DĂšs les perceptions intĂ©grĂ©es dans les schĂšmes rĂ©flexes du nouveau-nĂ©, jusqu’à celles qui interviennent au sein des opĂ©rations de mesure d’un physicien, le contact perceptif avec un donnĂ© est toujours relatif Ă  des schĂšmes d’échelle supĂ©rieure Ă  celle de la perception et qui seuls confĂšrent les significations nĂ©cessaires Ă  la connaissance.

IL S’il en est bien ainsi, il devient alors plus facile de prĂ©ciser les filiatons ou non-filiations entre les structures logiques et les strucutres perceptives.

Il est tout d’abord exclu de vouloir dĂ©river les structures logiques du schĂ©matisme « primaire » en jeu dans les effets de champ (Gestalt, etc.), et cela dans la mesure mĂȘme oĂč l’on admet, comme nous l’avons suggĂ©rĂ©, que ce schĂ©matisme dĂ©rive d’activitĂ©s perceptives antĂ©rieures. En une telle perspective, ce serait donc dans la direction de ces activitĂ©s qu’il conviendrait de chercher les racines des structures logiques, tandis que le schĂ©matisme primaire proviendrait Ă©galement de ces mĂȘmes activitĂ©s perceptives mais par cristallisation ou automatisation, et non pas par dĂ©veloppement de l’aspect opĂ©ratoire dĂ©jĂ  en germe en elles. Il en rĂ©sulte que toutes les oppositions notĂ©es dans cet article entre le caractĂšre non-additif, l’irrĂ©versibilitĂ©, etc., des effets de champ et les aspects contraires des structures logiques ne sont pas Ă  interprĂ©ter comme si l’on trouvait en ces effets de champ une premiĂšre Ă©bauche de l’opĂ©ration logique, mais bien comme l’expression de deux formations engagĂ©es on des directions diffĂ©rentes : celle des sĂ©dimentations dĂ©posĂ©es en cours de route par les activitĂ©s perceptives, et celle de l’épanouissement de ce dĂ©but de mobilitĂ© rĂ©versible que l’on aperçoit dĂ©jĂ  sous une forme rudimentaire en ces activitĂ©s.

Mais nous n’irions pas pour autant jusqu’à dire que la source de la logique soit Ă  chercher dans les activitĂ©s perceptives elles-mĂȘmes. Il ressort, au contraire, de ce que nous venons de voir que de telles activitĂ©s ne bĂ©nĂ©ficient pas de l’indĂ©pendance nĂ©cessaire Ă  ce rĂŽle formateur. Simple secteur des activitĂ©s sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral, les activitĂ©s perceptives ne fonctionnent en chaque situation particuliĂšre que sous le contrĂŽle de schĂšmes sensori-moteurs plus Ă©tendus, ou de schĂšmes d’ordre supĂ©rieur. Si le dĂ©veloppement des activitĂ©s perceptives avec l’ñge corrĂ©late de façon assez frappante avec l’évolution de l’intelligence 1, il n’en faut donc pas conclure qu’elles constituent la source ni de celle-ci ni de la logique : il y a au contraire action dans les deux sens, et, dans la mesure oĂč les activitĂ©s perceptives prĂ©parent ou prĂ©figurent les structures logiques, il faut toujours chercher leur complĂ©ment nĂ©cessaire dans les schĂšmes sensori-moteurs qui les Ă©largissent en se les intĂ©grant.

En bref, les racines des structures logiques sont à situer dans les schÚmes sensori-moteurs, qui présentent tous les

1 Ce qui s’observe entre cinq et douze ans chez l’enfant de nos milieux, mais suggĂšre par contre-coup l’existence d’activitĂ©s perceptives plus simples, sources des effets de champ et corrĂ©latant avec l’intelligence sensori-motrice prĂ©verbale, avec les premiers apprentissages ainsi mĂȘme qu’avec l’exercice rĂ©flexe propre aux premiĂšres conduites du nouveau-nĂ©.

caractĂšres prĂ©opĂ©ratoires que nous avons notĂ©s au sein des activitĂ©s perceptives, mais sous une forme plus complĂšte et plus Ă©laborĂ©e. MĂȘme les constances perceptives, qui reprĂ©sentent pourtant le secteur le plus achevĂ© de la perception, et le plus proche des conservations opĂ©ratoires, ne se construisent qu’en relation intime avec le schĂšme de l’objet permanent : or celui-ci constitue justement celui des schĂšmes sensori-moteurs achevĂ©s durant la premiĂšre annĂ©e qui prĂ©pare le plus directement les notions ultĂ©rieures de conservation. On a donc fortement surestimĂ©, et de tout temps, le rĂŽle de la perception dans ’a genĂšse des connaissances. Cette genĂšse Ă©tant solidaire de celle de la logique, dans la mesure oĂč la connaissance est assimilation et non pas simple enregistrement, le point de dĂ©part commun de ces deux genĂšses est donc sensori-moteur et non pas exclusivement perceptif, ce qui n’en rend d’ailleurs pas moins indispensable la fonction de la perception, mais au sein de cette forme plus large d’adaptation qui rĂ©unit la motricitĂ© en gĂ©nĂ©ral et les diverses activitĂ©s perceptives en ces unitĂ©s fondamentales que sont les schĂšmes d’actions.