Allocution de M. le professeur Jean Piaget (1959) a đź”—
Monsieur le Représentant du Roi,
Monsieur le Ministre,
Mes chers Collègues,
Mesdames et Messieurs,
Depuis notre XIIIe Congrès, qui s’est tenu à Stockholm, les congrès internationaux de psychologie ne dépendent plus simplement d’un comité plus ou moins stable de liaison, ainsi que du Centre national qui a été choisi pour siège du congrès suivant : ils constituent dorénavant des actes périodiques de l’Union internationale de psychologie scientifique qui groupe en une fédération unique les sociétés nationales de psychologie de 26 pays différents. L’Union internationale de psychologie scientifique, qui s’est constituée au congrès de Stockholm est dirigée par une assemblée de représentants des sociétés nationales, et cette assemblée élit un comité qui fonctionne de façon permanente entre les congrès. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que le premier président de notre Union a été le professeur Piéron et le premier secrétaire général le professeur Langfeld, avant que le professeur Klineberg succède à ce dernier comme secrétaire général.
Lors du XIVe Congrès international de psychologie, qui s’est tenu à Montréal, aucune invitation n’a été présentée à l’assemblée de l’Union pour le congrès suivant. L’assemblée a donc chargé son comité de se mettre à la recherche de quelque pays qui voulût bien offrir son hospitalité pour le XVe Congrès devant se tenir en 1957, avec un préjugé favorable au profit de l’Europe puisque le congrès précédent s’était tenu en Amérique.
Le comité de l’Union a été unanime à penser qu’un tel congrès devait se tenir en Belgique sous la présidence de M. le professeur Michotte, étant donné l’attraction évidente que représenteraient pour le monde psychologique le nom et les travaux de notre éminent collègue. Mais chacun comprendra en même temps les hésitations ou les scrupules du comité, puisque, chargé de choisir le siège et d’élire le président du futur congrès (ce qui constitue deux des attributions de l’Union), il devait prendre la responsabilité, non pas seulement d’honorer un collègue apprécié et aimé (ce qui est une tâche facile et agréable), mais encore de charger ce collègue de la plus effrayante des corvées : en demandant au professeur Michotte de renoncer pendant de longs mois à ses travaux, pour préparer et organiser un congrès aussi lourd que les nôtres, ne lui demandions-nous pas un sacrifice trop grand, et n’allions-nous pas à l’encontre des buts de notre Union, qui est de favoriser le travail scientifique de ses membres et non pas de les mettre dans l’impossibilité de produire ?
Vous connaissez tous le professeur Michotte : c’est un grand maître, et l’on ne pourra plus parler de la causalité perceptive sans prononcer son nom ; mais c’est tout autant un grand ami pour d’innombrables psychologues dans le monde entier ; c’est un savant profondément humain à qui le contact social et affectif est aussi nécessaire que les instruments de son laboratoire. J’imagine ainsi sans peine le dialogue intérieur qui a dû se dérouler dramatiquement dans l’esprit d’Albert Michotte quand notre comité lui a proposé d’organiser et de présider le XVe Congrès international de psychologie. « Jamais de la vie » a dû répondre le chercheur et le savant ; « certainement oui » a dû rétorquer l’ami de tous les psychologues et le serviteur des causes humaines et internationales de l’Union. Le dialogue n’a pas été long et Michotte a accepté la tâche écrasante que nous lui avons confiée : qu’il en soit profondément remercié et qu’il sente dès aujourd’hui notre unanime reconnaissance.
Mais Albert Michotte n’a pas été la seule victime de notre décision. C’est la Société belge de psychologie dans son ensemble qui a, si j’ose dire, vu s’abattre sur elle la tourmente et qui a mis à la surmonter l’esprit de décision et la volonté de vaincre qui ont caractérisé toute l’histoire du noble et glorieux pays dans lequel nous nous trouvons réunis. Que nos collègues belges et les autorités qui les ont aidés reçoivent également l’expression de toute notre gratitude, en particulier les professeurs Nyssen et Paulus qui ont présidé successivement la Société belge de psychologie durant cette période difficile et se sont dévoués l’un et l’autre à la préparation de nos travaux.
Deux postes, notamment, correspondent aux points névralgiques de l’organisation de tout congrès : celui du secrétaire général et celui du président de la commission du programme.
Le congrès n’a pas encore commencé, mais nous savons tous, par les innombrables correspondances qui ont été échangées, que le secrétaire général, le prof. Louis Delys n’a pas chômé, qu’il est prêt à affronter les moments décisifs. À la fois militaire et psychologue, le prof. Delys était l’homme prédestiné pour gagner les batailles psychologiques. À la veille de la victoire, qu’il reçoive l’hommage qui lui est dû de la part du comité de l’Union.
Le président du comité du programme enfin, M. le professeur Joseph Nuttin a eu la très lourde tâche de coordonner nos travaux. Son aménité constante, son onction et sa grande information ont facilité sa tâche sans la diminuer en rien. Spécialiste de la motivation, il a eu, comme président du programme, à exercer ses talents sur les motivations des psychologues eux-mêmes. En attendant qu’il publie à titre de nouvelle étude originale les résultats de l’expérience que nous lui avons ainsi imposée, qu’il reçoive l’expression de toute notre reconnaissance.
J’ai terminé ma tâche, Mesdames et Messieurs. J’ai cherché à vous expliquer pourquoi ce congrès a lieu à Bruxelles sous la présidence de M. Albert Michotte, en vertu des décisions de notre Union internationale de psychologie scientifique. J’ai cherché à vous démontrer pourquoi il est certain que le congrès sera une réussite, et je dis que cela est certain, malgré le faible pouvoir de prévision et de déduction dont dispose notre science psychologique, encore beaucoup trop jeune. Il ne me reste qu’à souhaiter bonne chance au grand capitaine qui va diriger notre vaisseau pendant cette semaine de dure navigation et qu’à dire à nos amis belges combien nous sommes heureux de pouvoir faire cette traversée avec eux et grâce à eux.